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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 11:30

   Au fil du temps le canadien Tim Hecker construit une œuvre toujours plus élaborée, plus sidérante. Aux synthétiseurs, orgue et harmonium se sont ajoutés le piano, bien sûr déjà présent sur les derniers disques précédents comme Dropped pianos ou Ravedeath, 1972, mais aussi bois et cuivres fondus dans les sons électroniques et les nappes de drones. Entouré de quelques musiciens et avec la participation au mixage de l'islandais Valgeir Sigurdsson, il est au meilleur de lui-même.

   Dès le premier titre, "Prism", l'orgue se démutiplie, s'enraye dans des boucles de plus en plus saturées de particules sonores. Comme un vent s'est levé, qui vous jette dans l'ailleurs. Avec "Virginal I", le piano apparaît au premier plan, immobile au centre d'autres boucles plus serrées encore, un piano qui sonne presque comme un clavecin, rejoint par un saxophone très grave qui pulse à la Steve Reich (toujours lui, le grand maître qui hante beaucoup de musiciens d'aujourd'hui), cerné de drones qui se fracasent dans une atmosphère apocalyptique, de cris quasiment subliminaux lovés dans ce maelstrom, avant de s'endormir dans une série de hoquets saccadés accompagnés d'accords lointains, de pointes de hautbois (?). C'est absolument superbe, envoûtant, et je ne comprends rien à toutes ces chroniques qui font la fine bouche, ergotant sur les ratages navrants d'un musicien sans doute trop admiré à leur goût pour les artistes maudits vénérés par une petite côterie d'initiés blafards, s'épuisent en comparaisons fastidieuses. Je me réjouis du succès de ce montréalais inspiré dont il faut écouter les albums de bout en bout, sans coupure, pour en apprécier l'architecture soignée et la sombre beauté. "Radiance", après les éclats du titre précédent, est davantage en sourdine, retenu, discrètement incantatoire avec ses nappes glissées qui nous aspirent à notre insu vers "Live Room", son piano claudicant au milieu de grincements et des bruits de ses marteaux. Atmosphère gothique hallucinée traversée de zébrures erratiques, tout se défait, les sons se déforment, mais tout s'oriente à nouveau dans une marche obstinée sous-tendue par un orgue ronflant, et ce qui est très beau, c'est cette alliance contre nature entre les sons déchirés, disloqués, et les nappes souveraines, enveloppantes de cet orgue si cher à Tim, elles emportent tout, nous enlèvent pour nous déposer avec une incroyable douceur au pied du jumeau "Live Room out", tapissé de clarinettes, hautbois, ourlé d'ondes caressantes tandis que les échos du titre précédent finissent leur voyage et que quelques notes de piano nous achèvent de douceur trouble. "Virginals II" semble d'abord le clone de "Virginal I", car tout se dédouble, se démutiplie dans cette chambre aux prestiges, ce palais des miroirs brisés dont on ne sortira jamais, enfermés dans les boucles minimalistes. Le plaisir de l'auditeur est lié à ces jeux d'échos. Nous errons dans un dédale, nous croyons avancer et nous reprenons les mêmes couloirs, mais ils sont un peu différents, puis si différents qu'on ne reconnaît presque plus rien. D'une certaine manière, la musique de Tim Hecker procède un peu comme le cinéma de David Lynch, se jouant de nous en sapant nos repères, nous dépaysant pour nous entraîner vers des mondes abyssaux. "Black refraction" paraît un havre mélodieux, mais c'est un piège à répétition qui nous jette un charme. Comment résister à du pseudo Brian Eno distordu, torpillé par une touche bloquée ? Seul le bref "Incense at Abu Ghraib", avec ses esprits errants qui strient un ciel de cendre, vous en sortira... pour vous livrer à "Amps, Drugs, Harmonium", autre page vertigineuse enroulée en spirales éraflées d'albâtre incrustré de phrases cristallines-voilées. Vous approchez du mystère, déjà vous portez les "Stigmata I" et "II, encore un dyptique. Tout dérape et se froisse dans le courant sombre, le vent électronique du fond duquel le piano marche tranquille, dans la certitude d'atteindre les vierges recherchées au travers de ces espaces inquiets et inquiétants. Une euphorie noire, marquée par une ligne percussive abrasive, s'empare du deuxième volet, avec une véritable lévitation tremblée, une esquisse de nouvelle pulsation accompagnée de rondeurs boisées, qui se résorbe en bruits et souffles. Vous êtes maintenant à "Stab Variation", tournoiements et sabordements, l'âge de la déconstruction du même, fascinante chambre des tortures sonores transcendée par l'invasion des claviers d'abord diaphanes puis solennels, démultipliés bien sûr pour cette apothéose surréelle, rutilante, somptueuse. Arrivé là, casque sur les oreilles au long de cette chronique improvisée au fil de la musique de Tim Hecker, moi je dis : chef d'œuvre, et je m'incline devant un maître, et je le remercie humblement pour tout ce qu'il vient de me donner.  

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Paru chez Kranky / 12 titres / 49 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Tim Hecker

- le disque en écoute intégrale, accompagné d'une belle revue en anglais du disque.

- Quel extrait vous proposer sinon ? Allez, le si beau et émouvant "Black Refraction" :

Programme de l'émission du lundi 9 décembre 2013

Les États du piano :

* Erdem Helvacioglu : Six clocks in the dim room / Mist on the windowpane / Have not been here in forty years (Pistes 5-6-8, 12'), extraits de  Eleven Short stories (Innova, 2012) Si vous avez manqué ce disque magnifique pour piano préparé, il est encore de cliquer sur le titre de l'album !

* Virgil Thomson : Prelude / A Day-Dream : a portrait of Herbert Whiting / Meditation : a portrait of Jere Abbott / Hymn : a portrait of Josiah Marvel (p.1-8 à 10, 9'30), extraits de Early and as Remembered (New Albion Records, 1991) Je n'ai pas encore épuisé le catalogue de ce label fondamental. C'est en cherchant des enregistrements d'Yvar Mikhashoff, pianiste auquyel j'envisage de consacrer un futur article, que j'ai trouvé ce disque singulier. Pas seulement des pièces pour piano comme celles diffusées, mais aussi des mélodies avec une chanteuse...

Tim Hecker : Black Refraction / Inscense  at abu Ghraib / Amps, Drugs, Harmonium / Stigmata I & II (p. 7 à 11, 15'), extraits de Virgins (Kranky, 2013)

Clara Moto : Placid kindness / Holy / Lyra Feat Minu (p.8 à 10, 16'), extraits de Blue distance (InFiné, 2013 

 

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commentaires

playlist 16/12/2013 13:51

Merci pour cette découverte fort sympathique!