Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

9 janvier 2018 2 09 /01 /janvier /2018 15:47
Ensemble 0 - 0 = 12

   Cet ensemble au nom insolite comprend trois membres permanents : Stéphane Garin aux percussions, Joël Merah à la guitare et Sylvain Chauveau à la guitare et aux percussions. Des musiciens divers les rejoignent selon les projets, les moments. Or, en 2016, l'ensemble fêtait ses douze ans d'existence. D'où l'idée de ce disque, regrouper douze morceaux en douze mois pour marquer l'événement. On y trouve des interprétations (c'est l'activité principale du groupe) de compositions de Rachel Grimes, Lou Harrison, des Clogs, d'un morceau traditionnel pour gamelan et d'une chanson traditionnelle folklorique anglaise,  I will give my love an apple. Mais aussi trois compositions originales de l'Ensemble, dont deux inspirées de la peinture : Monochrome Gold d'après Yves Klein et For the Black Monk  d'après Ad Reinhardt. Le dernier sous-ensemble de titres est constitué de quatre pièces pour koto composées par le musicien japonais Marihiko Hara pour L'Ensemble 0, enregistrées à Kyoto puis remixées par Machinefabriek, Rainier Lericolais et l'Ensemble.

 Tout cela fait-il un disque ? N'est-ce pas qu'une compilation, une collection disparate ? N'ayez crainte, le tout constitue un vrai disque, plus construit qu'il n'y paraît. Rien de moins qu'un itinéraire zen, un chemin vers la voie du Tao, d'une certaine manière. L'auditeur doit être calme, disponible à l'émerveillement. Il pourra ainsi accueillir la beauté des pièces brèves et dépouillées pour koto qui jalonnent l'album : Janvier (titre 1), Mai (5), Août (8), Décembre (12). La première est pour koto seul : notes égrenées, esquisse d'une mélodie au parfum mélancolique et doux. La seconde s'enrichit d'un retravail par Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, orfèvre de la sculpture électronique sur la gracilité acoustique du koto. La troisième voit intervenir Rainier Lericolais, tandis que l'on entend la voix de la kotoiste Rieko Oe : superbes ponctuations percussives, graves et drones contrastant avec les registres médium et aigu du koto. Avec la quatrième, Sylvain Chauveau plonge le koto dans les eaux vives de sons enregistrés, clapotements et souffles d'une scène de ressourcement.

    Sur ce premier fil, la guitare de Cyril Secq (du groupe Astrïd) vient poser en 2 de rares notes espacées, comme si son instrument redoublait le koto, plus zen encore que lui, lâchant ses notes dans le silence comme des griffures résonnantes. Triomphe du vide qui accueille d'autant mieux deux brefs fragments mélodiques rêveurs. Suit le morceau de folk anglais interprété par Joël Merah à la guitare solo. Cette fois, le vide a produit un air traditionnel simple et émouvant. Le titre suivant, Beverly's Troubadour piece, une composition du compositeur américain Lou Harrison, est quant à lui interprété par les trois membres permanents de l'Ensemble. Le vide se remplit peu à peu. Lantern, le titre 6, se joue à huit musiciens de l'Ensemble : magnifique musique de chambre élégiaque et subtile, langoureuse, qui s'étire voluptueusement, comme une prière pétrie de tendresse. Chef d'œuvre d'interprétation, qui me rappelle avec plaisir ce bel album de leurs créateurs, les musiciens du groupe The Clogs dont j'ai chroniqué The Creatures in the Garden of Lady Walton en 2010 ! L'Ensemble 0 se transforme en orchestre gamelan pour le titre suivant, Sekar Gadung : pièce traditionnelle de percussions carillonnantes qui nous dépayse vers l'île de Java. Si le plein poursuit son remplissage, il reste que ce sont des instruments à sons discontinus,  mais l'intervalle entre les frappes se trouve de facto partiellement rempli par les frappes des autres instruments ou les résonances. Mossgrove de la pianiste et compositrice américaine Rachel Grimes (qui a récemment collaboré avec le groupe Astrïd) poursuit la lente montée vers la plénitude, l'extase : piano ostinato en pulse post-reichien, cordes alanguies, profondes, envahissantes, bienfaisantes, on s'abandonne dans ce bain sonore, cette continuité moussue battue de plus en plus sourdement par le piano. Quelle pièce somptueuse ! Par contraste, mais sans retombée encore dans le vide, For the Black Monk, hommage aux peintures noires d'Ad Reinhardt, sature l'espace sonore d'un battement rapide aux fréquences variées assorti de drones de fond, équivalent musical des peintures monochromes. La pièce, assez développée (près de sept minutes) ne laisse pas d'être hypnotique, nous détachant des apparences pour nous rendre sensibles au bruit de fond de l'univers. Vous êtes alors prêts pour l'autre monochrome, Monochrome Gold, composé par l'Ensemble, enregistrée en concert : vague d'orgue, chœur de voix fondues, c'est le rayonnement extatique de la lumière dorée, la respiration harmonique des couleurs confondues. Le vide est plein, 0 = 12, l'univers est perpétuel mouvement, renaissance continuée comme cette musique qui ne cesse de jaillir, monter. Il vous reste à vous retremper dans la source fraîche fournie par le koto de Décembre...et à recommencer le cycle !

   Un disque improbable, adorable, ravissant, qui vous lavera de toutes les productions lourdaudes et bruyantes qui se prennent pour de la musique. Ecco un disque d'amoureux de la musique, veramente !!

--------------------

Paru en 2017 chez Wild Silence / 12 plages / 54 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 septembre 2021)

Partager cet article

Publié par Dionys - dans Hybrides et Mélanges