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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
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12 février 2020 3 12 /02 /février /2020 15:00
Garage Blonde - rage nue

   rage nue est le premier véritable album du duo Garage Blonde, composé par Mathilde Mérigot au chant et à divers instruments (guitare, cithare, clavier, harmonium), et par Nicolas Baillard à la basse, aux guitares, aux boîtes à rythme et par-ci par-là au chant. Leur musique met en valeur les mots de Jean Palomba. Car voilà, ce duo chante en français, on en vient presque à s'en étonner, c'est un comble, non ? En plus, tout est en français sur la pochette, jusqu'au nom du label qui fait entendre notre langue... avec comme unique exception l'anglicisme "music" qui le termine après ce très beau "La Discrète" ! Comme il est bon d'entendre une pop ciselée qui ne recouvre pas les mots, qui les sert avec intelligence, précision ! Les musiciens indiquent dans leur horizon musical PJ Harvey, Mansfield Tya, Sonic Youth ou encore Beth Gibbons : oui, la parenté est pertinente. Le poids des mots, la qualité des ambiances, feutrées ou électriques, tout contribue à nous donner un album de chansons poétiques d'aujourd'hui. Poétiques, le mot est important. Les textes de Jean Palomba, s'ils expriment bien en effet la rage nue du titre, savent la dire sans les pesantes charges (trop souvent) du rap, allusivement, au détour des mots qui jouent ensemble, font l'amour avec un évident plaisir. Quel bonheur de rencontrer cette langue vivante, riche, précise, précieuse ! Sur le site du duo, on a d'ailleurs les paroles complètes de cinq titres, un signe qui ne trompe pas : ils en sont fiers, et ils ont raison ! Voici les paroles du premier titre, "Sourd et absent" :

Garage Blonde - rage nue

   La jolie voix limpide de Mathilde se pose sur un accompagnement sobre, parfois réduit à la guitare ou la basse, sur des rythmes évidents, discrètement rock. La voix de son compère lui répond de temps en temps, variant les timbres. Les refrains ne pèsent pas, parce que les paroles des couplets sont variées jusqu'au bout. Il faut dire aussi le bonheur des mélodies, simples et accrocheuses. Par exemple celle de "Ce qu'il faut", superbe chanson intimiste, chant et guitare, puis accents de cithare qui viennent magnifiquement orner cette ballade ciselée, la guitare étincelante pendant un long moment sans parole. Je pensais à un groupe belge que j'aimais beaucoup, Half Asleep, mais qui, je l'ai toujours déploré, chante en anglais (ils sont francophones !). "La fièvre" vient en troisième position, une fièvre sourde scandée par une basse épaisse, la voix qui s'envole sur des fulgurances saturées de clavier.

Garage Blonde - rage nue

   Le ton se fait plus rock pour "J'me souviens plus", un rock décanté, hanté, illuminé par des phases lyriques soulignées par les claviers, des touches d'harmonium : un régal, la musique titubant avec les mots. Introduction instrumentale ambiante pour "Vénus pain bis", que viennent hacher les riffs rageurs de guitare, des chœurs sans parole, un peu longs et appuyés à mon goût, personne n'est parfait, mais le morceau se transforme pour accueillir dans une gangue mystérieuse les mots à la fois les plus crus et les plus poétiques, si sensuellement dits : on est en apesanteur, c'est intense comme une cérémonie. "Jeu de fatigue" carbure et ronronne, frétillant de boîtes à rythme, chevauchant une basse profonde, émaillé de chœurs légers : ce qui frappe à chaque fois, c'est l'inventivité, la variété de ces chansons si bien composées. Du méchant rock soudain ? Oui, "Tsar", avec la guitare chauffée à blanc, les mots qui claquent comme des fouets à la suite anaphorique du mot titre, le rythme implacable tandis que la guitare cisaille le ciel de ses déchirures. Magnifique, les amis ! Retour au ton intimiste avec le troublant "Sue & Syd" au charme acide, juste adouci par un passage à l'harmonium. « Le jour où il ont coffré le Grateful Dead », ainsi commence a capella le plus rock des titres de l'album, "Étoile Poker", ronflant, sur un texte psychédélique dit au refrain choral exalté : « Étoile Poker, tous contemplés / par les machines d'amour et de grâce ». L'avant-dernier titre, "Ils arrivent (les Hommes Minutes)" associe un texte de science-fiction énigmatique à une rythmique lourde, haletante et aux guitares sourdes et saturées. Nous les quittons avec "Blanche", pièce délicate au symbolisme décadent sertie de guitares entrelacées.

    Un magnifique parcours pour cet album étonnant, qui marie si bien les mots et la musique. Il devrait inciter nombre de chanteurs français à revenir vers notre langue, si honteusement délaissée pour un anglais standardisé et fort mal chanté ou dit.

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Paru le 7 février 2020 chez La Discrète Music / 11 plages / 44 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 3 février 2020

Julia Wolfe : The States / Destiny (p. 2 - 3, 21'), extraits de Steel Hammer (Cantaloupe Music, 2014)

Anne Chris Bakker : Traces / This Rhizome / I can not tell (p. 5 à 7, 15'), extraits de Stof & Geest (Unkown Tone Records, 2019)

Nico : Evening of Light / Roses in the snow (p. 8 - 9, 10') extraits de The Marble Index (Elektra, 1969)

Missy Mazzoli : Barrel At the Breast / You are the dust (p. 9 - 10, 5'10), extraits de Song fromthe Uproar / The Lives and Deaths of Isabel Eberhardht (New amsterdam records, 2012)

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