Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

8 mars 2021 1 08 /03 /mars /2021 14:30
Fuse Ensemble - Nimbus

   La compositrice américaine Gina Biver, qui dirige le Fuse Ensemble, a rencontré en 2010 la poétesse Colette Inez.

Fascinée par la personnalité rayonnante de cette pétulante vieille dame, née en 1931 à Bruxelles, elle échange des lettres avec elle. Une amitié se noue. Colette Inez lui confie assez vite son secret, celui de son origine, qu'elle avait évoqué dans son livre Le Secret de M. Dulong (The Secret of M. Dulong) paru en 2005  aux Presses de l'Université du Wisconsin. Elle est l'enfant naturel d'un prêtre catholique franco-américain et de Marthe Dulong, son assistante originaire de Nérac dans le Lot-et-Garonne, une médiéviste qui l'aidait pour le catalogage des manuscrits d'Aristote qu'il avait entrepris. Tous les deux étaient des Chartistes, lui plus âgé de vingt ans, très connu, très respecté. Abandonnée dans un orphelinat catholique belge, elle est élevée par les Sœurs jusqu'à l'âge de huit ans avant d'être emmenée aux États-Unis pour vivre dans une famille d'adoption des années difficiles puis de s'émanciper et de trouver sa voie grâce à des études supérieures. Elle cherche alors à connaître ses origines et, par l'intermédiaire de ceux qui l'avaient retiré de l'orphelinat pour l'emmener Outre-atlantique, prend connaissance de son extrait de naissance, sur lequel elle trouve, comme la loi l'exige en Belgique, le nom complet de sa mère et son lieu de naissance. Mais sa mère ne reconnut jamais qu'elle avait donné naissance à un enfant et ne parlait de Colette dans sa famille que comme d'une amie américaine. Elle lui fit de plus jurer le secret jusqu'à sa mort en 1991. De ses origines mystérieuses, Colette Inez  tirera une des sources d'inspiration de sa carrière poétique, jalonnée d'une dizaine de recueils et récompensée de distinctions prestigieuses.

   À partir de la fin de 2016, comme Gina Biver a découvert la poésie d'Inez, l'idée d'une collaboration entre les deux femmes fait son chemin. La récurrence du mot « nuage » dans les textes de la poétesse servira de fil conducteur au choix de sept poèmes, et amènera tout naturellement le titre du futur album, Nimbus. Cet album est donc une collaboration artistique entre la compositrice, la poétesse et un troisième intervenant, l'artiste visuel Ethan Jackson. La musique est pour un ensemble de chambre électroacoustique (flûte, clarinette, violon, violoncelle, basse, piano, percussion), soprano  et textes dits.

   Sur cinq des sept titres (II - III - IV - VI et VII), , on entend Colette Inez lire ses poèmes dans son appartement

Colette Inez lisant ses textes dans son appartement new-yorkais
Colette Inez lisant ses textes dans son appartement new-yorkais

new-yorkais. En I, le poème est chanté par Tula Pisano ; en V, c'est Gina Biver qui le dit.

  En février 2018, la compositrice apprend le décès de Colette à l'âge de 87 ans, avant la fin de l'élaboration du disque. Le mari de Colette, Saul Stadtmauer, très impliqué dans le projet, lui suggère de se mettre en contact avec le cousin de Colette, qui finit par l'inviter dans la maison familiale de Nérac, où elle se sent en pays de connaissance, ayant en tête des passages du livre Le Secret de M. Dulong. C'est à Nérac et dans les environs que Gina Biver enregistre des cloches, des fragments de service religieux, des enfants, des oiseaux, la pluie tombant dans la cour de la maison, tous ces sons qui enrichissent la trame des compositions, achevées lors de ce séjour en France . Il faut quelques mois encore pour achever le travail. C'est en avril 2019 qu'eut lieu la première exécution de l'œuvre, publiée au début de cette année chez Neuma Records.

I. Je suis là. Les mots de mon père prêtre
Tes paroles mon père sont des nuages
Les esprits à habiter, les choses
à tracer dans les changements de lumière.
Où les poissons fléchissent dans les bas-fonds
et le soleil suit le lever
de l'île, dans le cercle
d'oiseaux, votre ′′ historia scholastica ′′
disparaîtra, comme ces nuages,
Chacun une vie avec sa propre ombre
sur la terre et en ton nom
pour moi, non appelé pour ma fille,
et en mon nom pour toi.
Père, père, père. Dans notre petite histoire
de convoitise, tes paroles sont des nuages.
(Partages de charrue)

  La première miniature, "My Priest Father's Words", est une mélodie pour soprano et piano, piano qui se dédouble sur "historia scholastica", comme pour marquer la double vie de ce prêtre catholique passionné d'Aristote, d'où un passage bousculé, avant l'apaisement lié à l'évocation des nuages. La fin du poème est d'une ironie délicieuse et un brin cruelle ! Le rythme sautillant de la première partie, la voix fraîche de Tula Pisano soulignent l'irrévérence des paroles de cette fille qui se moque gentiment de son père. Il pleut sur "The Clouds Above My Childhood Street Were Mountains" :

II. Les nuages au-dessus de la rue de mon enfance étaient des montagnes
La chronique des chariots
En train de frapper les fermes passées,
Des odeurs de moule de feuilles sous la pluie,
Histoires de notre rue racontées par des moineaux
et un chien de garde qui m'a mordu à cinq ans.
Mon visage se souvient des marques de dents coulées sous l'œil droit,
mais oublie le récit.
Histoires de la rue racontées par les moineaux
sont nombreux comme des enfants et leur autrefois,
comme des pierres qui parlent en disant
donc ça s'est passé, un vivre comme ça alors
et tel et tel est arrivé la fin. (italique)
Un jour j'ai lu l'Apache réclamé
leur montagne était pour eux comme grand mère maternelle.
La mère de ma mère ne me connaissait pas.
Maintenant elle et ses filles sont pesées par des pierres
face à leur montagne. Les loups entendent des voix
Appelez les hommes à la maison, les flèches
des voix des femmes qui chantent des choses en retour
sur terre au crépuscule. Et les hommes dans un temps de transe
sont partis à la réunion des baleines à tête d'arc,
parti avec le clan castor, dont les bouilloires et les bols
sont offertes au ciel, les fables écrivent grand
sur son dos étoilé, raconte des histoires.
 
On entend Colette lire le poème de sa belle voix expressive. La musique l'enveloppe, chaleureuse, élégiaque et animée, emportée par le rythme des mots. Restent la pluie, le bruit lointain des cloches comme sillage nostalgique à ces images d'enfance. Le troisième poème est une cocasse traduction mythologique des aventures de son père, défroqué à sa manière :
III. Partie Bull, partie prêtre
Mon père a jeté ses robes saintes
Pour ramasser les jolies vaches,
Des déesses semblables à l'hera, quoique moins vengeuses.
Quand il a laissé ces cocottes à Pigalle
à leurs appareils, il a monté ma mère
près de la Sorbonne,
Ses yeux mouillés brillant d'admiration
alors qu'elle respirait un petit gémissement.
La lune, une corne, s'est frottée contre leurs fenêtres.
Graines de résidus lactées transportées
la promesse de mes sabots et museau.
Notre galaxie mille yeux
vache, éveillé et vigilant,
même à ce doublement,
et la bête à dos unique
Je deviendrais
Je cherche mon homologue.
 
Non sans malice, le morceau commence par des enregistrements de messe, la sonnerie des cloches ! Une percussion annonce le début de la lecture de Colette, tandis que les cloches sonnent encore à l'arrière-plan, les cymbales frémissent, des clochettes semblent se mêler aux mots. L'atmosphère est fervente, dramatisée par les roulements de caisse. C'est en somme une autre messe, sérieusement grotesque, qui s'est déroulée dans des coulisses secrètes sous le regard de la lune !
   Le poème "Crossroads" (Carrefour) fait allusion à la maison familiale près de la rivière, à des photographies de ses parents qui l'amènent à imaginer de petites scènes intimes, et à elle, « la surprise de leur enfant (...) emballée chez les nonnes ». Quand ce n'est pas l'ironie, c'est l'humour qui transcende l'amertume de l'oubliée. La musique se fait flot harmonieux qui charrie, recouvre presque les mots de la vieille dame, dans une inspiration minimaliste lumineuse. La vidéo traque le ciel, incrusté de dessins en perpétuel mouvement. Violon, violoncelle, piano et violoncelle chantent la rivière merveilleuse de l'inspiration.
   Flûte et clarinette accompagnent "Near the Pyrénées", évocation de la mère qui communique avec les saints - cloches carillonnante en arrière-plan - et des femmes gardiennes des secrets auxquelles l'enfant échappe en ce faisant oiseau. La diction de Gina Biver donne au texte sa saveur distanciée, subtilement moqueuse, que la musique prolonge par des trilles printanières, comme des envolées vers le ciel. La chanson du père, "Father Song", est au contraire plus sépulcrale. la poétesse semble s'adresser à lui depuis la tombe, voyageuse elle aussi : «
Moi aussi, je suis née du feu qui est tombé du ciel,
Oiseau noir à ailes rouges, piscine de fourmis rouges
piquant les herbes, les rotifères dans une goutte d'eau.
Moi, une fille qui s'est éclatée de nulle part »
La voix seule résonne sur un fond sourd, avant qu'une musique étrange, sorte de danse fracturée, ne prolonge ce texte halluciné qui revient hanter le morceau sur la fin. Le disque se termine avec "Fish dinner with Oysters Stripped Of Their Pearls" (Dîner de poisson avec huîtres déshabillées de leurs perles) : improbable festin pendant lequel la poétesse tente d'imaginer d'où elle vient avec une impertinence désinvolte :
« Je joue avec mes perles et imagine la mystérieuse friction
de mes parents non mariés, octobre, Paris.
Et ont-ils trahi l'église avec leur plaisir ?
Je ne crois pas que ces fantômes vont demander le tabasco
ou lamper un verre de bon Bordeaux.
Comment j'ai pris racine dans le ventre de ma mère
Toujours mystifié. Je sais que j'ai entendu le rugissement
de son océan, que j'offrais mes perles à l'éclat de la mer. »
La musique est festive, rythmée, méditative aussi, dominée par le piano, le vibraphone et la contrebasse qui dessinent des boucles entêtantes.
Un bel et vibrant hommage à la poésie de Colette Inez !
Paru en 2021 chez Neuma Records / 7 titres / 17 minutes
Couverture de Steven Biver à partir d'une photographie de la petite abandonnée.
Pour aller plus loin :
- un document pour suivre l'histoire de la naissance de ce disque. La première partie de cet article lui doit beaucoup !
 

Partager cet article