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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
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10 janvier 2009 6 10 /01 /janvier /2009 22:11
David Lang : "Pierced", jusqu'à l'os de l'âme...

   Une musique à trembler, qui soulève et qui fend, propulse au pays des choses essentielles, si loin et si près. Une musique inoubliable, un ravage, sublime chaos, chavirement. Il n'y a plus rien, le violoncelle plane au-dessus du volcan frémissant des percussions basaltiques. On n'a jamais rien écouté de tel, tout est arraché dans le décapement suprême des afféteries.

  Cela fait trois jours que je ne parviens pas à écrire ce début d'article. Comment mettre de pauvres mots sur une telle musique ? David Lang est un monstre, l'hybride suprême à la croisée du minimalisme façon Steve Reich, de l'électricité pure à la Jimi Hendrix et de l'écléctisme iconoclaste à la Frank Zappa. Trois références assumées par ce compositeur né en 1957, dont l'œuvre vient enfin d'être reconnue par le prestigieux Pulitzer price for music en avril 2008. Et aucun article en français ne salue ce compositeur génial, qui monte sur les épaules de tous les noms reconnus du minimalisme pour donner à entendre une musique totalement libérée de tous les dogmes, de toutes les chapelles. Pierced, sorti fin novembre 2008 dans la série "American Classics" de Naxos, est une bonne entrée dans l'oeuvre déjà importante de Lang. Trois nouvelles versions de pièces présentes sur des disques antérieurs, et, en ouverture, la composition éponyme, Pierced, faux concerto qui superpose deux lignes, celle du trio Real Quiet, percussion, violoncelle et claviers, et celle de l'ensemble de chambre le Boston Modern Orchestra Project. Comme d'autres compositions de David, elle a une force tellurique sidérante, c'est Vulcain surfant sur le chaos à coup d'enclumes énormes pour donner forme et beauté à l'inconnu, c'est Rimbaud sculptant à chaud sur les cordes magmatiques agitées de hoquets la langue nouvelle, inouïe, barbare et sublime à la fois. On se souvient de la création du Sacre du printemps de Stravinsky en 1913, coup de tonnerre païen et ouverture grandiose du vingtième siècle musical. Le vingt-et-unième siècle vient de commencer le 27 mai 2008 avec l'enregistrement de Pierced (composée en 2007) de David Lang.

   Le second titre, Heroin, est un arrangement hypnotique pour voix et violoncelle de la célèbre chanson de Lou Reed :
I have made very big decision
Im goin to try to nullify my life
cause when the blood begins to flow
 When it shoots up the droppers neck
 When Im closing in on death  
Le  chanteur Theo Bleckmann donne une suavité alanguie à cette ode à l'anéantissement qui atteint grâce au dialogue avec le violoncelle une dimension extatique troublante : ô séduisante mort...
   Cheating, Lying, Stealing, troisième titre du programme, date des années 1993-1995 et reste l'une des compositions majeures de David, donnée ici dans une lecture analytique, lumineuse. Quatuor composé par le trio Real Quiet rejoint par le clarinettiste Evan Zyporin, il juxtapose les timbres métalliques des percussions et du piano et les élans lyriques du violoncelle et de la clarinette, le tout dans une structure puissamment charpentée, nerveuse, qui alterne moments de quasi stase et décollements, envols éperdus. Après un tel sommet, c'est How to Pray, dont la première version figure sur Elevated (Cantaloupe, 2005), interprété ici par Real Quiet, un de ces blocs monolithiques qu'affectionne Lang, de la lave pulsante, parcourue de spasmes,
travaillée par des reprises obstinées, traversée de brèves évanescences où le violoncelle reste seul suspendu au-dessus du gouffre. La minéralité abyssale de cette musique m'impressionne au-delà de tout : c'est la prière entre les dents de Sisyphe remontant son lourd rocher dans le Tartare, la litanie coléreuse de Prométhée enchaîné au Causase.
   Wed, morceau présent lui aussi déjà sur Elevated, est un solo de piano de cinq minutes interprété par Andrew Russo de Real Quiet, pièce à la mémoire de l'artiste conceptuelle kate Ericson, morte d'une tumeur au cerveau. Le morceau oscille sur une ligne fragile, entre majeur et mineur, équilibre et dissonance. Pudique, digne, tenu, il n'est pas moins impressionnant que les autres.
  Oubliez l'étiquette "classique" si vous pensez à une musique ennuyeuse et convenue. David Lang est un classique comme Mozart, Bach ou Stravinsky, c'est-à-dire d'abord un immense contemporain qui impose sa marque propre, son univers, change notre écoute, nous confronte à l'absolu avec une salutaire violence. Ecouter David Lang, c'est plonger dans la beauté convulsive dont rêvait André Breton.
Paru en 2008 chez Naxos / 5 plages / 51 minutes environ

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 novembre 2020)

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Publié par Dionys - dans David Lang - Bang On a Can & alentours