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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
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Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 15:25
Carl Craig - Sessions : la pureté chaleureuse.

   Il était inévitable que, reichien mordu depuis longtemps, je croise la musique de Carl Craig. Pourtant, à la première rencontre sur Impermanence d'Agoria, j'ai dégainé quelques sarcasmes au sujet des murmures lascifs de l'américain. Un malentendu qui n'est pas rare lors d'une première rencontre. Comme la techno m'intéressait de toute façon en tant qu'admirateur de Kraftwerk, j'ai voulu écouter au moins un disque complet. Mon choix s'est porté sur Sessions, double album paru en 2008. Plus de deux heures de musique, véritable rétrospective de l'œuvre abondante de ce DJ, producteur de musique électronique, considéré comme l'un des artistes majeurs de la seconde génération techno. On y trouve des originaux, des mix et remix inédits. Je passe sur les détails.

   Un seul titre ne suffit pas pour comprendre, apprécier la techno, musique de danse pour les clubs, mais aussi musique tout court, à part entière. Le musicien de Détroit, amoureux des synthétiseurs et autres machines modernes, construit un univers marqué par la recherche de la pureté. Ses multiples pseudonymes sont le corollaire logique d'un processus compositionnel qui repose sur la réécriture, le réagencement d'éléments préexistants. Le mixeur isole les sons pour les recombiner autrement. Il les ouvre pour en libérer de nouveaux potentiels. Aussi la techno est-elle d'un certain point de vue l'équivalent musical de ce qu'est l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) pour la littérature, basée elle aussi sur une combinatoire. Comme la techno est d'essence répétitive, on n'est pas étonné que Carl Craig soit, lui aussi, un fervent admirateur de Steve Reich. La régularité rythmique est ici le correspondant du pulse reichien. Un titre comme "Help myself", le quatrième du Cd1, musique de Chez Damier reconstruite par Carl, n'est d'ailleurs pas éloigné de la pure musique répétitive avec ses répétitions hypnotiques et ses boucles serrées. Mais à la différence du minimalisme qui cherche à tirer le maximum du minimum par un jeu de combinaisons d'un nombre limité de patterns (motifs), la perspective est plutôt multiplicatrice, associative ou dissociatrice. Un même titre peut être mixé, remixé, un nombre infini de fois, jusqu'à la dilution, l'oubli, de l'original : l'ajout ou le retrait de nouvelles pistes sonores permet une variété beaucoup plus grande qu'on ne le croit généralement. Le reproche de monotonie, également adressé au minimalisme, ne tient ni dans un cas ni dans l'autre. Autre point commun entre les deux courants, c'est qu'ils développent des structures hypnotiques propres aux musiques de transes. Issus d'une technologie élaborée, ils cherchent à provoquer des émotions ancestrales, physiologiques, corporelles, fusionnelles. Leur écoute prolongée "décolle" l'auditeur de la réalité ordinaire, de son moi isolé, apparentant l'expérience à une forme de méditation, d'ascèse. Celui-ci accède à un autre niveau de perception, ultra-fine, qui lui procure un plaisir charnel en vivant l'impression d'une fusion extatique avec une réalité d'ordre cosmique, et simultanément une émotion spirituelle liée à l'incroyable beauté rayonnante de cette musique virtuellement infinie. Toutes les frontières mentales tombent, le temps se dilate. Peu de musiques sont à même de donner un tel sentiment jubilatoire de libération : le rail pulsant ou le rythme métronomique propulsent dans un univers ondulatoire insoupçonné de l'auditeur distrait, mais évidemment à la source du succès de ces musiques du côté de la danse. Ajoutons pour terminer ce petit parallèle que techno et minimalisme sont fondamentalement des musiques érotiques (voir mon article sur Reich) et donc à tort considérées comme froides, impassibles. C'est un autre beau paradoxe que l'utilisation des sons électroniques, synthétiques (plus important dans la techno que dans le minimalisme) débouche sur une authentique chaleur émotionnelle, organique. La simplicité apparente de lignes qui semblent fixes est prise pour de la froideur, alors que ces lignes obstinées sont le support de variations infimes, dans le cas du minimalisme, d'apparitions et de disparitions dans le cas de la techno, deux formes de "broderie" qui à la longue réchauffent l'esprit et les sens. D'ailleurs, murmures, fragments vocaux, soupirs accompagnent volontiers la techno.

   La techno est l'art de transformer le temps en chaleur.

   Dans Sessions, la pureté des lignes, liée à la régularité rythmique impeccable et au travail par couches sonores nettement dissociées et recombinées, est absolument fascinante. Je n'ai de réticence que pour "At les" et "Bug in the Bass Bin", les morceaux qui terminent le disque deux, un  peu rutilants à mon goût, qui frisent, horreur, ce que j'appelle la muzak - dans laquelle sombrent bien des  musiques électroniques lourdaudes.

    Du très beau travail !

Paru en 2008 chez !K7 Records / 2 cds / 22 titres / 2h10 environ

Pour aller plus loin

- le micro site de Carl Craig consacré à l'album.

- un bel article de Maxence consacré à l'album sur fluctuat.net

- "Falling up" de Theo Parrish remixé par Carl Craig :

Et voici l'original : vous pourrez mixer les deux...

 

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