Encore une trouvaille que je dois à mes aimables lecteurs, en l'occurrence une lectrice : merci Eleni, d'Athènes, de m'avoir signalé ce musicien français qui avait échappé à mes oreilles de lynx ! Il associe la guitare et les sons électroniques.
Lost chords, sorti en 2011, est le neuvième album de Guillaume Gargaud, le troisième en solo. Le début est flamboyant. "Oeil humide", le premier titre, décolle sur un mur de
particules agitées lacéré par la guitare saturée, hurlante, qui plonge pour finir dans le magma incandescent. "Sortir" commence plus doucement, pour lâcher vite une guitare qui joue des
distorsions et des envolées troubles. Le son est incroyablement dense. Déchirements de textures, crépitements voilés accompagnent la guitare, tantôt aérienne, tantôt grave à se fondre dans le
tapis oscillant, hoquetant. Le ton de l'album est donné : on reste au cœur des magmas d'étoiles, dans le maelstrom des fusions, des naissances fulgurantes, des arrachements, même si certains
morceaux sont plus classiquement planants, comme le très beau "Pas là", presque une ballade, mais dans une nuée agitée, pulsante. Guillaume Gargaud réussit à magnifier la matière même du son, son
épaisseur, ses raclements. Écoutez l'étonnant "Passerelle", d'une rugosité hypnotique. L'ouïe rencontre le toucher, grâce au travail à l'intérieur du son : pas de lissage, surtout pas, Guillaume
Gargaud lui laisse son étrangeté, son aspect brut, en élargissant son spectre pour en révéler la complexité. La beauté n'est pas le fruit d'une réduction, d'une élimination des résidus, elle
surgit au contraire de l'attention donnée à la moindre des composantes. Expérimentale, sa musique l'est au plus noble sens du terme, en effet une recherche des accords perdus comme l'annonce le
titre. Perdus au nom d'une conception du son appauvrissante. Ici, le son foisonne, se brouille, on pense aux ondes courtes de la radio, ce en quoi le travail du français rejoint celui d'un
musicien comme Ingram Marshall dans ses premières œuvres électroniques, ou d'une
Annie Gosfield. Au total, un album passionnant, entre fulgurances et rêves pour un
voyage dans l'inimaginable des espaces infinis, des trous noirs et de l'antimatière. Et un hymne à la guitare, lumière arrachée aux ténèbres natives.
She, le second album solo
sorti en 2009, paraîtra d'abord plus monolithique, plus planant, ce qui n'est pas un reproche. Lente montée du premier titre, "Le Chien de José", très noir, science-fiction qui donne des frissons
: noyau compact de drones dont se détachent à peine des excroissances tournoyantes, avec une coda de comète. "La Légende du Scarabée" ne dément pas l'impression : des boucles d'orgue font pulser
un corps astral aux rayonnements de plus en plus intenses, parcouru de frissons imprévus. Le son se fait plus transparent pour "Mer du Nord". La guitare se détache, évolue tranquillement sous les
nappes électroniques légères : la mer est un champ paisible. Album bucolique marqué par les écoulements aquatiques. Cette "Clairière" doit être marine, parce que la lumière coule, circule à la
surface du sol de drones, tout à coup envahi par des écarquillements stupéfiants. L'inconscient est un cosmos enfoui au fond de nous, que Guillaume Gargaud écoute gargouiller. Qu'est-ce que la
lumière, sinon la levée de l'inconnu dans l'aube éternelle ? "Géante rougewave", est-ce le nom d'une étoile double, ou celui, secret, de la beauté qui s'offre soudain dans ses
dentelles déchirées ? Ou comme un écho au nom du groupe électronique français Lightwave ? Chaque morceau est une rêverie émerveillée, je prends rêverie au sens fort : pas de
mièvrerie, il suffit d'écouter "Lumière froide", cyclone radieux de pur anthracite sauvage, prolongé par un "Émissaire" strié d'accents plaintifs et acérés de guitare, véritable vortex
incandescent. Il est vrai qu'on termine "Au Bord du lac", un morceau qui sonne furieusement comme du Tim Hecker, orgue grandiose enveloppé de rets électroniques mélancoliques : ne faut-il pas un reposoir pour les
voyageurs émus par le périple odysséen aux territoires de l'Imaginaire ?
Lost Chords, sorti en 2011 chez Dead Pilot Records / 10 titres / 43 minutes
She, sorti en 2009 chez Utech Records / 8 titres / 39 minutes
Pour aller plus loin
- Lost chords en écoute sur Souncloud.
- She en écoute ici :
Programme de l'émission du lundi 6 juin 2011
Elisa Vellia : Pause à Hios / Anathema ton etio / Exi epta Kalogries (Pistes 4-5-7, 8'40), extraits de La Femme qui marche (Le Chant du Monde, 2011)
Sarah Kirkland Snider : Home / Dead Friend / Calypso (p.8 à 10, 14'), extraits de Penelope (New Amsterdam records, 2010)
Univers électroniques :
Guillaume Gargaud : Passer sous silence / Pas là (p.3-4, 8'30), extraits de Lost chords (Deadpilot Records, 2010)
Lumière froide / Émissaire (p.6-7, 6'40), extraits de She (Utech Records, 2009)
Alva Noto & Blixa Bargeld : Fail (p.1, 10'04), extrait de mimikry (Raster-Noton,
2010)
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