Vendredi 9 novembre 2007
Quatre ans après Cuckooland, voici "comicopera"et le retour en très grande forme de ce jeune homme de 62 ans à la voix haut
perchée, immédiatement reconnaissable, à la fois légère et vibrante, chargée d'émotions. La première écoute est surprenante, voire décevante pour celui qui, comme moi et bien d'autres, pense au
sublime Rock bottom de 1974. L'album paraît d'abord disparate, inégal, une collection de chansons, dont certaines mièvres, inabouties. Et puis l'on réécoute, et le charme commence à
opérer, la conception d'ensemble se dégage. Loin d'être un fourre-tout, un recueil de chansonnettes, l'album est une oeuvre accomplie, pensée comme un tout. Aussi est-il très injuste de le juger
sur une quelconque de ses composantes. Il s'agit bien d'un opéra-comique, dans la mesure où le comique a son sens grec : est comique ce qui concerne les faiblesses humaines, comme le déclare le
compositeur : " Je veux insister sur ce point, parce que je termine l'album en chantant une sorte d'hymne à Che Guevarra, mais je parle des travers humains, je ne cherche pas de nouveaux dieux."
Pas question donc d'enfermer Robert dans son engagement militant. Les chansons parlent d'amour, de paix ou de guerre, avec des mots simples, parfois ceux de sa compagne Alfie, qui dessine aussi
la pochette. Quand on connaît son histoire personnelle, évidemment marquée par la chute de quatre étages voici plus de trente ans et la paralysie des jambes qui en est résulté, plus aucune parole
n'est anodine. Dès le premier titre, composé par Anja Garbarek :"In between, got no choice/ but to be there,/ somewhere, somewhere". L'amoureuse du second titre, chanté par Monica Vasconcelos se
demande : "What should I Do ? / Try to love you / just as you are ?" et plus loin : "Should I leave ? Should I stay ?", ce à quoi Robert répond dans la deuxième partie de la chanson : " It's that
look in your eyes, / I know you despise me, / for not being stronger". Aucun pathétique appuyé pourtant, tout est en filigrane dans cet opéra en trois actes. Acte I, lost in noise, est
une traversée sentimentale illuminée par l'amour d'Alfie (auteur des paroles des titres 2 à 4), commencée avec le superbe et bouleversant Stay tuned (avec la collaboration de Brian Eno
aux claviers et aux effets sonores), ponctuée in fine par un instrumental où dominent les cuivres, cornet de Robert, saxophone de Glad Atzmon et trombone d'Annie Whitehead, avec une belle coda de
cymbales et batterie. L'acte II, the here and the now, est d'un humour grinçant et désabusé, opposant la grisaille d'une paix peu attirante, comme envahie par le hall d'une église
méthodiste à faire fuir, dans A Beautiful Peace, aux attentes offertes par A Beautiful War. Ce diptyque est signé Eno côté musique, tandis que Robert signe toutes les autres
compositions et les paroles à l'exception de celles de Out of the blue (signées Alfie), chef d'oeuvre où sa voix dialogue avec celle d'Eno, traitée en "enotron",dans un
choral magnifique avec accompagnement de claviers disloqués, de cuivres déchaînés. Cet acte dénonce l'implantation méthodique de la haine dans les coeurs : rien ne va plus, il faut fuir la langue
infectée, l'anglais. L'acte III, away with the fairies, est donc en italien ou espagnol, l'acte de l'espoir un peu fou, qui reprend des titres enregistrés déjà auparavant, mais
retravaillés pour s'intégrer à l'ensemble. Il s'ouvre avec Del Mondo, arrangement de Wyatt d'une composition d'un groupe italien, autre chef d'oeuvre qui sonne comme un De profundis,
avec voix sépulcrales en arrière-plan, violon basse de Yaron Stavi en pizzicati dramatiques, souffles d'orgue d'église. Suit la Cancion de Julieta, musique de Robert sur un texte de
Garcia Lorca, encore un sommet, véritable petit concerto pour voix et orchestre de plus de sept minutes, avec cordes déchirées, trompette à vif, claviers frémissants : " Oh ruina! / Oh soledad
sin arco / Mar de sueno! ". L'instrumental suivant, Pastafari de Orphy Robinson pratiquement seul au vibraphone, apparaît alors comme un îlot ravagé, aux mélodies déconstruites, quelque
part entre une bribe d'orchestre gamelan balinais et un orgue de barbarie ou un "piano player" livré à lui-même. Le morceau 15, intitulé Fragment, a le même statut précaire, écho
lointain du second titre, avec la voix de Monica Vasconcelos psalmodiant en arrière-plan tandis que Robert chante en courtes boucles incantatoires son effort pour l'aimer. L'album s'achève, après
ces plages désolées, par la reprise très wyattienne (voix très haute chutant dans des quasi-murmures, claviers et cuivres entrelacés, cymbales frémissantes) de Hasta siempre
Comandante, hymne au Che aux rythmes latino transcendés par le "monicatron" et le "karenotron" (voix de Monica déjà citée et de Karen Mantler) en échos prolongés. L'album terminé, on se dit
que c'est ça, un grand album. Robert Wyatt, fondateur jadis de Soft machine, de Matching mole, reste un immense chanteur, un compositeur et arrangeur inspiré, un
multi-instrumentiste sidérant, qui a su effacer toutes les frontières entre rock, pop et jazz. "Chansons de chambre", comme on dit musique de chambre : chaque titre est bourré d'idées musicales à
faire pâlir bien des artistes qui tirent à la portée et ne savent même pas finir... Aux collaborateurs déjà cités, il faudrait encore ajouter David Sinclair, pianiste qui fut membre de
Matching mole et fondateur du groupe Caravane, ou Phil Manzanera, guitariste de Roxy Music. Manière de souligner que ce disque est l'aboutissement de tout ce que la
musique pop(ulaire) peut offrir de meilleur : une chaleur, une intensité et, pour paraphraser Lorca, un océan de songes (mélodieux).
Bel entretien avec Robert Wyatt sur ce blog : il s'y explique notamment au sujet de la reprise de Hasta siempre Commandante.
Bel entretien avec Robert Wyatt sur ce blog : il s'y explique notamment au sujet de la reprise de Hasta siempre Commandante.


Pour une fois, la chanson. Plaisir des voix, des mots, des mélodies simples et belles. Trois disques récents raviront les amateurs. D'abord le disque en public de
Dominique A, que je découvre (je l'avoue, il n'était qu'un nom pour moi, et c'est à l'émission Stéréo, sur la Radio Primitive bien sûr, le samedi à 12 heures, que je dois ce
choc, qu'ils en soient loués !). Si l'on excepte le premier titre, L'Amour, qui ressasse un peu trop les mêmes paroles, et le dernier, Empty white blues, à mon sens inutilement
en anglais, restent treize titres magnifiques d'émotion, de pudeur, d'énergie aussi. Car les guitares électriques se déchaînent parfois, zébrées d'éclats cuivrés, succédant à des moments
intériorisés, où la voix murmure presque, fragile. Ecoutez le poignant Pour la peau (en écoute
Cinquième album deGravenhurst, groupe de Bristol mené par Nick Talbot, The Western
Lands ne présente guère qu'un seul défaut, sa relative brièveté, à peine plus de quarante minutes. Entouré du batteur Dave Collingwood, du
bassiste Robin Allender et du second guitariste Alex Wilkins, l'anglais chante avec bonheur entre folk et rock sur des mélodies à l'évidente beauté.
Comment oublier Song among the pine, ballade folk à la mélancolie sereine, ou She dances, au début électrifié d'une grande élégance acérée, auquel succède un air léger et
tournoyant peu à peu envahi par les guitares rageuses ? La voix aérienne de Nick baigne l'album d'une lumière discrètement psychédélique, tant on songerait parfois à Syd Barrett. Tout est juste, sans esbroufe, serti d'accompagnements délicats. Plaisir des guitares électriques jouées en finesse, de
la batterie qui offre ses battements avec une retenue pas si fréquente, de la basse presque voluptueuse. Un petit bijou...
Le DJ Finian Greenall a abandonné ses
platines au profit de la guitare. Après Biscuits for breakfast, première surprise folk, il récidive avec Distance and time. Avec un batteur, un bassiste, sa guitare et sa voix
caressante et insinuante, il égrène des chansons simples, qui prennent leur temps. Et on revient l'écouter pour comprendre comment il a pu nous accrocher, l'air de rien. De quoi surprendre sur le
label électro Ninja tune, non ?
ans des perspectives certes
différent
es, des musiques "imagées". Mygük, groupe originaire de Pau formé en 1999 par quatre musiciens,
sonorise un film allemand muet de 1924, Le Dernier homme, de Murnau. C'est leur deuxième tentative de ce genre, puisqu'ils ont déjà écrit en 2004 une musique pour Nosferatu le
Vampire, film de 1922 du même réalisateur. Ne connaissant pas leurs oeuvres antérieures -il y a deux autres albums encore, je ne rends compte que de ce dernier opus, à mon sens tout à fait
abouti dans un certain genre, celui d'une musique illustrative, en prise directe avec les images, quand bien même l'auditeur moyen, qui n'a pas assisté aux ciné-concerts donnés par le
groupe, se contente de la musique, sans souvent connaître le film. Voilà un post-rock très orchestral, composé avec soin, chargé d'émotions et
d'atmosphères délicatement oniriques, aux envolées électriques qui n'ont rien à envier à leurs homologues américains Filmschool (dont je n'ai pas chroniqué le dernier disque,
qui m'a semblé décevant) ou Explosions in the sky. Superbes parties de guitare de Ghislain Jantroy (pas étonnant qu'Olivier Mellano, extraordinaire sur Acte, fasse partie de
leurs amis) attaques dramatiques à souhait des claviers ou lyrisme intime du piano de Michaël Bentz, batterie puissante ou attentive de Mathieu St Picq, la musique est constamment inventive,
mélodieuse, se déploie dans une évidence qui vous emporte. Fermez les yeux, les images sont là, si fortes, si simplement humaines...
Altaï, duo
électro formé par Cédric Stoqueret et Johann Usureau, tous les deux aux échantillonneurs, synthétiseurs et autres machines, accompagnés sur scène par la batterie de Gatien Butstraen, propose une
musique difficile à classer, qui recycle toutes sortes de sons, y compris les siens, pour créer un monde hybride en perpétuel mutation. Leur dernier disque, Videosphere, se veut un
voyage sur lequel chacun mettra ses images, créera sa vidéosphère justement : passages puissants proches du post-rock, moments improvisés jazzy, couches stratifiées jouant sur les textures
granuleuses, brisures, collages improbables à la Third Eye Foundation, l'ensemble a vraiment de l'allure et montre encore une fois la vitalité, la créativité de la scène française.