Mercredi 20 juin 2007
Encore Maya ? Je suis hanté, que voulez-vous ! Les pochettes de ces deux derniers albums n'arrangent rien : yeux verts hypnotiques, cheveux rouges au vent dans un
contre-jour qui blanchit par contraste l'ovale pur du visage sur Almost Human, elle vous tient, elle vous emporte avec feu vers les territoires inconnus
qu'elle entend défricher. Parce qu'elle a grandi en Israël entre un village arabe à la vie scandée par les appels à la prière et une communauté argentine baignée par le tango alors qu'elle-même
apprenait à jouer la musique de Bach sur son violoncelle, écoutait après les heures de pratique Janis Joplin ou Billie Holiday, Maya Beiser n'a jamais entendu les frontières musicales. Aussi, une
fois installée aux Etats-Unis, a-t-elle tout naturellement intégré, au début des années 90, le Bang On a Can All Stars, " cet ensemble de virtuoses
guerriers de la New Music", comme le définit l'un de ses fondat
eurs, Michaël Gordon. Elle est alors le violoncelle solo de "Industry", composition lancinante et inquiétante de ce dernier, à la texture qui s'épaissit et
s'accélère progressivement dans un mouvement affolé de locomotive. Embarquée dans la nouvelle musique, qui réconcilie tendances contemporaines et rythmiques apparentées rock au sens très large,
elle n'oublie pas pour autant la musique espagnole ou argentine qu'elle connaît si bien et enregistre avec le pianiste Anthony de Mare Oblivion, sorti en
1999 sur le label Koch International Classics auquel elle restera fidèle jusqu'à ce jour, disque consacré au créateur argentin du nuevo tango, Astor
Piazzolla, et au compositeur Joaquin Nin, père de l'écrivain Anaïs Nin. Ce qui l'a séduit chez le second, c'est d'abord un parcours aussi itinérant que le sie
n. Né à La Havane, élevé en Espagne, Joaquin Nin, comme d'autres musiciens
espagnols de son
temps, Albeniz ou De Falla, vient bien sûr à Paris quelques années. De surcroît, il se passionne pour la
musique de l'Espagne baroque, écrit de petites pièces, des "commentaires" à la manière des petits maîtres du dix-huitième siècle, quelque part entre Bach... et Ravel, décalé en somme dans un
territoire non répertorié et partout chez lui, comme elle, dans la musique sans frontières. Sa carrière
solo est ensuite ponctuée de deux disques faisant la part belle à la musique contemporaine dans sa diversité. Le premier, World to come, réalise le rêve
d'une sorte d'orchestre de violoncelles grâce à la technique d'enregistrement multi-pistes de son seul instrument : l'argentin Osvaldo Golijov lui écrit Mariel, courte pièce au lyrisme ample; l'américain David Lang, l'un des autres co-fondateurs de
Bang On A Can, lui offre l'oeuvre en quatre parties qui a donné son titre à l'album; elle y interprète aussi deux oeuvres méditatives, Fratres -dans une version pour quatre violoncelles, de l'estonien Arvo Pärt, et Lament to Phaedra de l'anglais John Tavener.
Quatre
compositeurs, quatre écritures contrastées, quatre voyages dans de nouveaux
territoires. Le second, Almost Human, sorti au début de cette
année et partiellement chroniqué dans l'article du 7 juin, pousse plus loin encore le périple et l'expérimentation : narration, chant et violoncelle pour la vaste composition d'Eve Beglarian consacrée au texte du poète Henri Michaux "Je vous écris d'un pays lointain" (traduit en américain); violoncelle et échantillons électroniques (notamment vocaux) pour deux pièces visionnaires, puissantes, du compositeur anglais Joby Talbot, connu pour sa collaboration
avec le groupe de Neil Hannon, The Divine
Comedy, et des musiques de films notamment. Entre
ces deux disques, il faut mentionner le Cello Counterpoint, que Steve Reich écrit pour elle, et figurant sur You are (Variations), trois mouvements
enchaînés pour huit violoncelles (Maya en direct avec sept pistes pré-enregistrées): un sommet de complexité sereine, le tissage reichien dans son mouvement irrésistible.Avec elle, le violoncelle s'affranchit de toute tutelle, de tout rôle codifié pour exprimer la plénitude de son âme universelle, protéiforme : lyrique, bien sûr, pathétique, sans doute, mais aussi introspectif, majestueux, déchiré, vibrant, explosif, tellurique, stellaire...Scientifiques, cessez de vous quereller sur la forme de l'univers : Maya nous prouve qu'il a celle d'un violoncelle.
Joaquin Nin :
Chants d'Espagne (p.2 à 5, 8' 49) , extraits de Oblivion(Koch.., 1999)Steve Reich : Cello Counterpoint (p.5, 11' 31), extrait de You are (Variations)(Nonesuch, 2005) . Le lien vous permettra(notamment) de la voir interprétant ce morceau.
Joby Talbot : Motion detector (p.9, 6' 07)
Falling (p.10, 8' 21), extraits de Almost Human(Koch.., 2007)
Arvo Pärt : Fratres (p.6, 10' 35)
Osvaldo Golijov : Mariel (p.1, 7' 32), extraits de World to come(Koch.., 2003)
Michaël Gordon : Industry (p.7, 10' 19), repris sur Bang On A Can Classics(Cantaloupe, 2002)
Pour des écoutes et des videos, se reporter à l'article du 7 juin déjà mentionné. Pour découvrir d'autres compositions de Joby Talbot, cliquer ici.


Une découverte, Naïal, et une redécouverte, Philip Glass interprété magistralement par Steffen Schleiermacher à l'orgue et Dominique Frasca à la
guitare.
chos, les ralentis, les superpositions, les sons sculptés par ordinateur.
Une touche de rock sur "Omega", inspiré par Marylin Manson, des morceaux plus expérimentaux, et une filiation évidente avec la
musique répétitive font de Lucioles noires un concentré des musiques les plus passionnantes d'aujourd'hui. Le premier titre,
"Peunegr", commence comme du Ingram Marshall (cf. article du 25 avril 07) avec des appels répétés de la cornemuse qui fait alors songer aux cornes de brume qu'affectionnent le
compositeur américain, continue comme les meilleures compositions électro avec une polyrythmie puissante et heurtée associée à la
cornemuse démultipliée : entrée fascinante dans le monde de Naïal, dont ils rendent compte fort bien sur
Sans doute le plus populaire des compositeurs minimalistes, mais aussi le plus mal compris, voire le plus dénigré,
Philip Glass m'a souvent agacé après m'avoir séduit. Sa déconcertante capacité à recycler ses idées fait qu'on reconnaît du Glass aux premières mesures, et qu'on peut finir par avoir l'impression
d'écouter toujours le même morceau, habillé différemment. On l'accuse alors de céder à la facilité, source de sa production discographique prolifique, pire, à une pente commerciale fâcheuse.
Qu'il y ait chez lui un certain opportunisme, c'est possible ; une manière d
'occuper le
terrain, comme en témoignent également ses nombreuses musiques de film...Philip Glass nous envahit jusqu'à nous dégoûter, je ne le nie pas, j'ai connu cette nausée devant une musique doucereuse
au charme insidieux. Force est pourtant de reconnaître qu'il reste un des compositeurs majeurs de ce temps, comme en témoignent notamment
les deux disques réunis ici. A côté de sa musique orchestrale, symphonique surtout, parfois grandiloquente et faiblarde- j'en excepterais son sublime concerto pour violon, un des plus beaux du
vingtième siècle finissant, il y a les quatuors à cordes à l'écriture dense, les oeuvres pour piano et pour orgue, qui, toutes, révèlent un compositeur obstiné d'une extraordinaire finesse si on
fait vraiment l'effort de l'écouter. Car la musique répétitive, -qu'il incarne par excellence, préférant ce terme de "répétitif" à celui de "minimaliste", demande beaucoup à l'auditeur, qui ne
doit pas s'en tenir à l'apparence. Comme dans l'art islamique, que le compositeur a découvert pendant ses voyages et séjours au Maroc, ou
comme dans le tissage des tapis, il faut se perdre dans les motifs répétés pour en goûter les subtiles transformations. La musique répétitive est baroque en ce sens qu'elle joue du trompe-l'oeil
pour entraîner l'auditeur sous la surface dans ses eaux profondes en perpétuel mouvement. Ses figures d'élection sont d'ailleurs la boucle, la spirale, les constructions en miroir qui
démultiplient les perspectives, creusent l'espace sonore jusqu'au vertige. Ecoutez
Philip Glass, se rassureront certains, ne cède pas aux sirènes de l'électronique ou de l'informatique. Il reste un
compositeur attaché aux instruments, à leurs sonorités acoustiques, d'où sa réappropriation par des instrumentistes nombreux. Le guitariste virtuose Dominic Frasca (morceaux à écouter sur
Le
premier album de Slow Six, dont j'ai chroniqué le second voici peu, vient de ressortir sous une autre pochette (et sur un autre label) que l'originale ci-contre toujours
disponible. C'est l'occasion de découvrir cet ensemble mené par Christopher Tignor, compositeur et concepteur des instruments informatiques qui accompagnent le violon de Maxim Moston, l'alto de
Leanne Darling, le violoncelle de Marlan Barry, les guitares électriques de Peter Cressy et Stephen Griesgraber et le piano rhodes de Jeffrey Guimond.
Exquisite corpses, c'est le titre du premier morceau diffusé ce dimanche pour le deuxième volet de
l' hommage à Phil Kline (cf. article du 28 décembre). Je ne voulais pas mettre la pochette du disque dont le morceau est extrait, parce que l'ensemble
Bang on a Can, interprète de l'oeuvre, présente d'autres musiciens dont j'aurai à reparler. J'ai donc tapé "Phil Kline Exquisite corpses" pour trouver une autre
illustration. Vous voyez le résultat : la folie de l'imprévu, cette photographie de Luis Gonzales Palma, artiste guatémaltèque contemporain, "Estrategia que nos une"(2004), un beau titre à
appliquer à l'oeuvre de Phil Kline, collage lyrique d'un peu plus de onze minutes. Un dialogue délicat et envoûtant entre le piano et la percussion ouvre la composition, qui s'envole sur un
rythme syncopé avec l'entrée en scène de la clarinette et de la basse, relayé par un pulse très reichien. La guitare électrique densifie et chauffe encore l'atmosphère, avant un retour au thème
initial, plus mystérieux encore, cuivré, doré par la clarinette, tandis que le piano égrène des perles étincelantes. Phil Kline, souvenez-vous de ce nom : finesse, émotion, écriture rigoureuse,
une grande figure de la musique américaine contemporaine.
Ce livre d'heures, à l'image des textes médiévaux enluminés, s'il ne fait aucune
référence aux différents moments de la liturgie, est constitué de micro-méditations, de miniatures délicates sculptées sur le silence. Les formes sont simples, mais harmoniquement subtiles,
ouvertes sur la respiration de l'espace. On est loin du Livre des sons, de son ivresse extatique et de ses stases mélancoliques. La sérénité ici se gagne petit à petit, comme par
surprise, par surcroît. Rien ne presse, et tout advient, dans la lumière de ce regard intense qui voit plus loin que nous la joie qu'on ne voit pas.
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Fondé en 1997 par Carlo Boccadoro, Filippo Del Corno et
Angelo Miotto, Sentiero Selvaggi constitue un ensemble de chambre de neuf musiciens, auxquels des invités peuvent s'adjoindre. Ils ont décidé de se consacrer aux compositeurs
d'aujourd'hui, entretenant d'étroites relations notamment avec David Lang, Louis Andriessen, Philip Glass, Michael Nyman, qui
écrivent des pièces spécialement pour eux. L'éventail instrumental est large : flûte et piccolo, clarinette et clarinette basse, piano, vibraphone et percussion, contrebasse, violon, violoncelle.
Pour leur disque paru chez Cantaloupe en 2006, AC/D
C, ils interprètent huit pièces de compositeurs
différents : Michael Gordon, Filippo del Corno (un des co-fondateurs), Ludovico Einaudi, Louis Andriessen, David Lang, Lorenzo Ferrero, Laurie
Anderson (tiens donc !) et Carlo Boccadoro (autre co-fondateur). Force, finesse, subtilité, variété des paysages sonores caractérisent ce disque qui prouve une fois encore que la musique
contemporaine a su sortir de son carcan dogmatique, qu'elle n'hésite plus à revisiter des compositions hors de son champ traditionnel, comme cet étonnant "Hiawatha" de Laurie Anderson, pastoral
et velouté à souhait.
Il y a une évidente affinité entre le cinéma de Greenaway et la
musique minimaliste. L'oeuvre du réalisateur est profondément obsessionnelle, répétitive. Hantée par les nombres, qu'on pense notamment à Drowning by numbers ou au projet multimédia
The Tulse Luper Suitcases, elle revient toujours sur les lieux du crime, de l'escroquerie, fouillant le moindre détail à plusieurs reprises pour faire dire aux objets ce qu'ils nous
cachent, ce qu'ils ont à nous révéler. L'enquête avance par boucles successives, par dévoilements progressifs d'une profondeur signifiante. Puisque tout détail est indice, il faut sans cesse y
revenir pour l'interroger, le mettre en rapport avec d'autres pour constituer des séries. Tout objet peut devenir ainsi le noyau d'un motif, d'une série de variations qui finissent par constituer
l'oeuvre entière, dont les principes de base sont la fragmentation et la répétition, et la forme idéale le puzzle. The Tulse Luper Suitcases se fragmente ainsi sur trois écrans géants,
se construit sous nos yeux lorsque le spectacle se donne en salle, comme à la Cartonnerie de Reims le vendredi 29 février, monté en direct par le cinéaste qui semble jongler avec les extraits.
Chaque image elle-même se démultiplie, se transforme de l'intérieur dans un jeu subtil entre parties fixes et parties animées. Dans cette démarche se retrouvent les patterns (motifs),
les loops (boucles) affectionnés par les minimalistes, ainsi que cette impression générale de déroulement d'une sorte de tapisserie sonore (ou visuelle) : pas de place pour le vide,
aucune vacuité. Le médium vise à remplir le monde dans un processus hypnotique. Il n'est pas étonnant qu'il explore les mystères symétriques de la génération et de la putréfaction : corps qui
s'étreignent, corps qui se défont, se disloquent. Face à cette peur panique du non-sens, de l'insignifiant lié à l'intrusion scandaleuse du hasard, Peter Greenaway et nombre de compositeurs
minimalistes opposent le barrage serré des nombres-n
otes, des signes qui se répètent et
prolifèrent dans un auto-engendrement narcissique. Le rêve quasi mystique d'une Unité enfin retrouvée derrière la multiplicité des phénomènes se profile derrière des expériences artistiques qui
se veulent totales, totalisantes : le déferlement dans la durée des notes ou des images, des nombres ou des objets, inlassablement
brassés et redistribués, vise à épuiser le monde et ses possibles, à le condenser pour le rendre potentiellement infini, immortel. Sublime combat, qui est rarement apprécié à sa juste mesure.