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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 17:15

   Jocelyn Robert, directeur de l'École des arts visuels de l'université Laval (ville de Québec, Canada), est l'inventeur d'un logiciel qui permet à un piano à queue de jouer tout seul. Je sais, certains vont frémir en lisant cela... Ce piano, un piano Disklavier, est relié à un ordinateur, en même temps qu'un autre clavier éventuellement. Autrement dit, le piano est piloté par l'ordinateur, formule qui n'est en somme que l'ultime avatar des pianos mécaniques d'antan. Vous voilà rassurés. Si j'ajoute qu'il s'inscrit ainsi dans la lignée d'un Conlon Nancarrow (1912 - 1997), lequel s'intéressait au piano mécanique parce que le seul instrument à pouvoir exécuter ses études très portées sur la polytythmie, la polytemporalité, et que Frank Zappa rend hommage à Conlon dans son album Tinseltown Rebellion, cette fois vous êtes détendus : il s'agit donc encore de musique... L'instrument ainsi piloté peut d'ailleurs réaliser ce que recherche une autre technique, très utilisée aussi bien en musique contemporaine qu'en musique électronique, je veux parler de l'enregistrement multi piste, avec ajout éventuel de retardements programmés. Il est parfaitement en phase, en somme, avec bien des recherches d'aujourd'hui : exit le spectre d'une musique désincarnée !

   Jocelyn Robert rejoint le club pour l'instant confidentiel des amateurs de ce piano aux diaboliques possiblités. J'ai chroniqué les études pour disklavier de Kyle Gann en septembre 2008. Je ne sais pas si les deux compositeurs se connaissent. Ce qui est certain, c'est que le piano disklavier n'est pas qu'un artefact repoussant les limites de la virtuosité, ce qu'il est parfois à mon sens chez Conlon Nancarrow, d'où mes réticences par rapport à son œuvre. Rien de tel chez les eux autres. Laissons de côté Kyle Gann, pour lequel mon admiration est immense, j'aurai l'occasion de le redire bientôt (suspense...).

   immobile, paru en 2012, forme diptyque avec mobile, que je ne connais pas encore. Aucune apparente virtuosité : des couches sonores superposées, entrelacées, formant un réseau en apesanteur, comme pour le premier titre, "bolerun 1", écho lointain de Maurice Ravel peut-être. Clapotements, rides sonores, vagues qui se contrarient, une étrange danse aux reflets irisés. C'est étonnant, superbe ! Suit un malicieux intermède intitulé "für Louisa", probable détournement d'une certaine "Lettre à Élise" d'un dénommé Ludwig van Beethoven : mime de la maladresse enfantine, sautillements...avant l'immense "für eli", longue pièce hésitante de presque vingt-six minutes, comme d'un débutant, et c'est là je crois l'un des intérêts du Disklavier, de lui faire exécuter ce qu'un interprète talentueux répugnerait à jouer. La pièce est cousue de remords, de bifurcations qui tournent court, de micro variations, de dislocations rythmiques ou plutôt là aussi de tentatives obstinées qui font éclater l'habituel continuum, l'homogénéité attendue, le déroulement. Cela ne se déroule pas : ça s'enroule, se noue autour de points d'ancrage, pour former un labyrinthe fascinant de notes, isolées ou en grappes, prolongées par l'action de la pédale ou brèves, se détachant sur le discret martèlement des marteaux. Un très grand moment, une merveille ! "bolerun 2", s'il fait écho au numéro 1, joue plus évidemment de la boucle, de la répétition, des décalages entre couches sonores, comme des faux canons. Techniquement plus complexe, c'est un mille-feuille en pleine fermentation, animé, cette fois, d'un rythme qui, s'il est claudicant au début, se fait de plus en plus puissant, irrésistible, avec un extraordinaire crescendo final qui se résoud haut perché. Vous êtes prêt pour "la pluie", échappée méditative de dix-sept minutes. Notes longues, tenues très souvent au début, aérées de silences. Ce sont les premières gouttes, erratiques, qui tombent parfois par deux ou trois, une plus grosse avec une ou deux petites. Elles rebondissent plus ou moins sur le sol, selon l'endroit de leur chute. Puis la pluie s'intensifie, elle chante, s'étage...elle recouvre le monde avec éclat, avec douceur, dans un réseau de transparences liquides, de petites et multiples fulgurances. Elle tombe où elle veut, à son rythme, pusiqu'elle est le rythme même. C'est une pièce forte, exquise, adorable qui signe la réussite de l'entreprise de Jocelyn Robert. La technique ne se sent pas, elle sert une vision poétique du monde. En cela, cette musique est infiniment supérieure à bien des musiques synthétiques balourdes qui ne songent qu'à exhiber leurs puissants moyens...

   Deux extraits en écoute avant de continuer (attendez toujours une bonne quinzaine de secondes, ça vient...) :

   Paru également en 2012, Versöhnungskirche est inspiré de la destruction de l'Église de la Réconciliation à Berlin  en 1985. Le fameux mur avait fait une exception pour elle : il l'avait entourée...mais les autorités, vingt quatre ans plus tard, jugèrent qu'il était temps de remettre de l'ordre, et la firent sauter à la dynamite. Des habitants récupérèrent les cloches dans le bâtiment détruit, les cachèrent. En 1992, trois ans après la démolition du Mur, les gardiens des cloches les rapportèrent...

   Le long titre éponyme ouvre l'album de son tintinnabulement tâtonnant. La fraîcheur limpide des harmoniques monte lentement dans l'air du soir, prend peu à peu de l'assurance. Chaque note s'épanouit comme une fleur sonore, accompagnée par une corolle d'autres notes avec lesquelles elle entre en résonance dans un savant contrepoint. Je n'insiste pas : encore un sommet ! "Montaigne" est à sauts et à gambades, comme il se doit, par moments comme suspendu dans une extase jubilatoire, avant de repartir de plus belle à travers les champs sonores fortement charpentés. Ici, l'écriture en strates superposées est particulièrement adaptée à l'évocation du texte de Montaigne, lui-même tissé d'autres textes grecs ou latins et d'anecdotes multiples, d'incidentes et de digressions. "Rouge" résoudra-t-il le problème des correspondances entre notes et couleurs ? Tentative rimbaldienne ? Notes profondes, vives, intenses ; dégradés et cascades brèves...encore une pièce passionnante et belle ! "Le pont #2" est une composition plus mystérieuse, en effet un jeu de ponts, de passerelles entre notes qui se répondent, s'appellent par dessus le vide, une série d'arches invisibles construite par l'oreille. Vous l'avez compris : ce disque est aussi admirable, abouti, que le précédent, et ce n'est pas la dernière pièce, "Le lointain", qui me fera changer d'avis. Le lointain, c'est ce qui chante dans l'ici des entrelacs, des entre-là...

Deux autres titres en écoute (patience, vous y êtes...) : 

Parus en 2012 chez merles :

immobile / 5 titres / 61 minutes

Versöhnungskirche / 5 titres / 55 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Jocelyn Robert

- la page du label consacré aux disques de Jocelyn Robert. Tout est bilingue chez nos amis québécois. Je crois que je vais me faire québécois. J'en ai assez de tous ces français qui, comme DSK et autres Jean-Claude Trichet, tournent le dos à notre langue, ne s'adressent plus à nous, mais au marché international...

- pour trouver les disques, c'est ici

 

27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 14:30

(Suite de l'article précédent) 

   Move in the Changing Light confirme l'impression donnée par le disque de compositions pour piano solo. Phillip Schroeder est étonnant aussi dans le domaine de l'écriture pour ensemble électro-acoustique, avec ou sans voix. Le titre éponyme, en deux parties qui ouvrent et referment l'album dans l'ordre inverse de leur conception,  est à rattacher au meilleur de la musique minimaliste. Les motifs se succèdent, s'entrelacent avec fluidité, virtuosité même. La voix de la soprano se fond, se démultiplie dans le courant lyrique  également démultiplié par l'enregistrement multi-piste (cinq pianos avec système de retardateur). On suit les ondulations d'une plongeuse dans les eaux vives, constellées de perles de lumière, d'éclats. C'est une musique enveloppante, tonique et douce, superbe.

   "Rising, See the Invisible", c'est encore un choc, un moment d'absolue beauté... Une parfaite osmose entre la voix du baryton, les deux pianos avec retard programmé, synthétiseur, vibraphone et violoncelle. La composition coule, oscille, ponctuée vigoureusement par les pianos, structurée sur des intervalles inégaux et des reprises de motif. L'atmosphère est celle d'une intense sérénité, nimbée de grâce mystérieuse, avec parfois un léger voile mélancolique, des suspensions rêveuses. Une pièce à trembler de joie.

   De joie il est question dans la composition suivante, "Where Joy May Dwell", quasiment seize minutes, pour deux pianos et deux autres avec retard programmé, autre chef d'œuvre à tomber dans les astres lointains (façon de parler, bien sûr) !! Le frisson me saisit : c'est à écouter, écouter jusqu'au bout de la nuit. Un piano (ou deux) dans les médiums ou les graves, les autres en arrière-plan pulsent dans une aura lumineuse, giclent, s'élancent, inlassablement. Je ne pourrai vous le proposer en écoute, le fichier est trop lourd pour ma version gratuite. C'est une méditation transcendentale, évidente, toujours enrichie de nouvelles idées, une source qui court sans se soucier d'avancer, un bouquet constamment rafraîchi. Une musique illuminante comme on en entend rarement.  

    "Make a distinction" est un intermède très reichien pour piano et synthétiseur, avant "The Patience It Contains" pour deux pianos, un troisième avec retard programmé, synthétiseur et cymbale suspendue, dans la même veine que les précédents, plus chantant dans la mesure où la pièce prend presque la forme d'un mini concerto pour l'un ou l'autre des trois pianos, les autres instruments l'enrobant d'une traîne orchestrale fluide, irisée, avec de très beaux moments de retenue sur fond de graves veloutés.

   "This We Have" ajoute aux instruments déjà rencontrés la voix de la soprano Amy McGinty, comme dans le premier titre. Une belle pièce animée, mais qui n'atteint pas le niveau des précédentes, peut-être parce que la voix ne fait guère que survoler le reste de ses vocalises, sans imposer sa marque comme dans "Rising, See the Invisible". 

  La première partie du titre éponyme conclut l'album. C'est un ballet féérique pour cinq pianos et synthétiseur, une longue coulée étincelante, chatoyante et puissante, un irrésistible hymne à la vie entouré d'un halo d'harmoniques mêlées, tourbillonnantes. Un bain revigorant dans le torrent des énergies.

   Tout simplement l'un des grands disques de ce début de vingt-et-unième siècle. Phillip Schroeder marie avec bonheur et fougue un minimalisme expansif, très élaboré et personnel, qui joue des diférentes couches sonores avec une confondante aisance, et un lyrisme radieux, intemporel.

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Paru chez Innova Recordings en 2006 / 7 pistes / 63 minutes

Pour aller plus loin

- deux titres en écoute (toujours attendre quelques secondes...) :

Programme de l'émission du lundi 24 février 2014

Hommage à Phillip Schroeder :

* Phillip Schroeder : Moons (Pistes 16 à 19, 17'), extraits de Music for piano (Capstone Records, 2005)

                                      Move in the changing light 2 / Rising, See the Invisible (p. 1 & 2, 22'), extrait de Move in the changing light ( Innova Recordings, 2006)

Le Ciel brûle...: (retour de la séquence consacrée aux musiques de la constellation post-rock)

* John 3 : 16 : The Ninth Circle / Abyss of Hell - Clouds of fire (p. 1 - 3, 12'30), extrait de Visions of the Hereafter : Visions of Heaven, Hell and Purgatory (Alrealon Musique, 2012 - 2013)

24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 16:07

 

   Né en 1956 dans le nord de la Californie, Phillip Schroeder a commencé très tôt une carrière musicale sous le signe de la diversité. Trompettiste, choriste dans des chœurs de garçons ou mixtes, joueur de basse électrique dans des groups de rock, chef d'orchestre de chambre, membre d'ensembles d'improvisation...et pianiste, il a à son actif de très nombreuses œuvres pour ensemble de vents, orchestres de chambre, mais aussi pour piano, compositions électroniques en direct, voix... Il enseigne depuis de nombreuses années la composition et la théorie musicale à l'université d'état de Henderson, dans l'Arkansas. Cet article et le suivant présentent deux disques qui lui sont entièrement consacrés, le premier pour piano solo, le second pour piano multi-piste, synthétiseur, voix, violoncelle et basse électrique. C'est le beau disque de la pianiste Jeri-Mae G. Astolfi, Here (and there), chroniqué voici quelques articles, qui m'a mis sur la piste de Phillip Schroeder. Comme quoi des programmes bien conçus par des interprètes sensibles ouvrent des horizons...

Phillip Schroeder : nuance, mystère et grâce...(1)

   À nouveau interprété par la pianiste Jeri-Mae G. Astolfi, Music for piano rassemble un cycle de douze pièces de 2003, trois pièces de longueurs inégales et un petit cycle consacré  aux différentes phases de la lune sous le titre Moons.

   Comprises entre un peu plus de une minute et un peu plus de trois, les douze quasi miniatures de "Twelve Pieces for piano" s'ouvrent sur une atmosphère doucement hypnotique de boucles lentes, augmentées et variées. La pièce n°2 contraste avec la précédente et la prolonge : courts arpèges brillants coupés de silences et d'interrogations intenses. On revient avec la trois vers la un, mais en plus chantant, une fragile mélodie s'esquisse sur une base obsédante de graves, monte dans les aigus sur un rythme decrescendo, s'interrompt pour poser à nouveau ses quelques notes sur le silence. La quatre cavalcade, brillante et narquoise. La cinq est à nouveau lente, lointaine, brumeuse dans ses aigus tenus ponctués de notes plus graves : c'est un ralenti, une retenue qui forcent l'écoute, comme une cloche qui appelle, insistante. On comprend avec la six que le cycle est construit sur une alternance de pièces calmes et de pièces plus brillantes, sans jamais d'excès. Cette six joue sur une note répétée, agrémentée de grappes sonores chatoyantes, rapides, une eau vive coule autour d'un caillou, d'une roche tranquille. La sept sonnerait presque romantique si elle n'était découpée par des plans imprévus, des contrastes comme des à-plats. La huit nous entraîne un peu du côté de Morton Feldman, quoique sur un rythme légèrement plus rapide : un motif intrigant, une succession d'interrogations mystérieuses soudain résolue en source fraîche fragmentée en petits jets gracieux. Un strumming marque la neuf : fleuve puissant et clair, jeu des arrière-plans, notes répétées jusqu'au silence. On reçoit d'autant mieux l'évanescente dixième, d'abord descendante, puis montante, renforcée de graves profonds et qui s'épanouit dans des médiums lumineux. La onze fait contraster des graves profonds, martelés, avec des aigus ou médiums chargés d'harmoniques. Le cycle se termine sur une pièce méditative qui laisse résonner les notes, dans une sobre alternance de graves et d'aigus. Un vrai cycle, absolument passionnant, jamais démonstratif, ciselé avec un vrai sens de la mesure et du mystère.

   "No Reason Why" (2003), c'est le coup de la grâce. Une fluidité, une lumière changeante à partir de notes répétées, de motifs délicats écartelés entre différents registres, d'où comme une légère ondulation traversée de traînes harmoniques lorsque les graves se prolongent. C'est un paysage : de petites vagues viennent s'amortir sur le sable dans la lueur diffuse de l'aube ou du crépuscule. Splendeur, joie immense et immobile, extatique, toutes les lignes convergent vers cette note pointée qui éclabousse de lumière la totalité. Un chef d'œuvre !

   "Floating" (1980/2003) joue sur deux plans : un accord énigmatique dans les aigus, auquel répond un grondement prolongé de graves. L'étrange dialogue se poursuit, enrichi, décomposé en notes tenues, avec irruption de frottements de cordes dans l'intérieur du piano. Suspension, mystère... très belle pièce également.

   "From the Shadows of Angels" (2003) se tient constamment au seuil du mystère, qu'elle entoure d'une série d'interrogations, d'envolées tranquilles et insinuantes. C'est la promesse d'un chant, l'écho démultiplié d'une grâce ineffable, inépuisable, à l'ombre de laquelle on s'essaie à la lévitation, avec un court moment pendant lequel on sent que l'on tient, avant de repartir dans l'instable et répétée reconquête, mais transcendée. Du niveau de "No Reason why"...

   "Moons" (2003) n'est pas moins intéressant que le reste. La nouvelle lune est fraîche, hypnotique avec ses motifs répétés, surprenante avec ses profondeurs soudaines : elle nous attire, nous déconcerte, envoûtante. Le premier quartier se tient dans une lumière irréelle, arpégée, presque narquoise : il se montre et se cache, brillant et toutefois lointain...Musique frémissante et subtile, nimbée d'harmoniques vives. La pleine lune est la plus mélodique, mais elle ne dit pas tout, se reprend dans un réseau d'entrelacs lumineux. Elle danse entourée de voiles diaphanes, pose parfois sa tête alanguie sur nos oreilles. Le dernier quartier carillonne volontiers, virevolte, tout cela comme un somnambule, ébloui, qui se réveille à moitié avant de sombrer à nouveau dans un rêve obsédant.

   Je ne connaissais pas Phillip Schroeder : je viens de découvrir un très grand compositeur !

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Paru chez Capstone Records en 2005 / 19 pistes / 62 minutes

Pour aller plus loin

 - le site du compositeur

Pas de vidéo, mais deux titres en écoute (toujours attendre quelques secondes...) :    

Programme de l'émission du lundi 17 février 2014

Musiques contemporaines nord-américaines :

* Ann Southam : Pièces 1à à 12 (8'), extraites de Soundings for a new piano / 12 meditations on a twelve tone row (Irritable Hedgehog Music, 2011) R. Andrew Lee, piano.

* Phillip Schroeder : No reason Why / Floating / From the Shadow of Angels (p. 13 à 15, 21'), extraits de Music for piano (Capstone Records, 2005)

* Jim Fox : Last things (p. 2, 21'01), extrait de Last things (Cold Blue Music, 2000)

17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 17:15

   Premier article consacré à la compositrice canadienne Ann Southam (1937 - 2010), à l'occasion d'un disque assez bref que lui a consacré le pianiste R. Andrew Lee sur un label passionnant que je suis en train d'explorer, Irritable Hedgehog Music. Pour sa biographie, je renvoie le lecteur à la Vitrine des Compositeurs du Centre de Musique Canadienne, beau site bilingue (et non tristement unilingue anglais comme trop de sites de labels et d'artistes français, je récidive !!). Son œuvre abondante, à peu près inconnue en France, a fait l'objet de plusieurs disques dont j'espère vous présenter bientôt une sélection.

   Le disque comprend douze mouvements, plus un interlude après la septième pièce.  Ann Southam, qui n'est pas spécialement adepte du dodécaphonisme rigoureux d' Arnold Schœnberg, a cependant adopté son procédé, utilisant la même série au fil des années, reconnaît-elle, lui insuflant, à l'entendre, un sens tonal - Schœnberg récusait d'ailleurs le terme d'atonalité, faut-il le rappeler.  Sous-titrées "Douze méditations sur une série de douze tons", les pièces peuvent, selon la compositrice, être jouées dans n'importe quel ordre, voire séparément. Neuf d'entre elles répètent certaines séquences rythmiques et certaines notes, contrairement au "dogme" dodécaphonique, si bien que la série n'est complète qu'à la fin de la plupart des mouvements. En somme, la musique d'Ann Southam croise dodécaphonisme et...minimalisme ! Il en résulte une musique à la fois méditative et fraîche, tonifiante. Chaque pièce sonne comme l'esquisse intrigante d'une mélodie, une interrogation fougueuse ou rêveuse. L'utilisation de la pédale contribue à unifier ces séquences sonores de notes juxtaposées - à de rares exceptions dans les deux derniers mouvements. Leur air de famille, surtout dans les sept premières, contribue à leur charme énigmatique. L'interlude, irisé de très brefs éclats, fragmente le motif récurrent jusqu'à le diluer dans son apaisement lumineux. Il ouvre la voie à des pièces plus contrastées, comme la puissante huitième, articulée sur des martèlements dramatiques, ou l'étonnante neuvième, réplique assourdie de la précédente, plus tâtonnante dirait-on. Le motif revient dans la dixième, plus interrogateur encore, dans un jeu insistant de boucles, pour disparaître dans la onzième qui joue dans les marges, déploie des accès de violence imprévus, avance comme une somnambule ironique et distante. Le cycle se clôt sur la limpide douzième, qui étire le motif, le décline avec une langueur majestueuse, une grâce souveraine.

    Un disque superbe, interprété avec une vibrante rigueur par R. Andrew Lee. Oubliez les vingt-trois minutes : ces miniatures dilatent le temps !

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Paru chez Irritable Hedgehog Music en 2011 / 13 pistes / 23 minutes

Pour aller plus loin

- le site du pianiste

- les cinq premiers mouvements en écoute : pas d'image, de vidéo, pour se concentrer sur la musique pure, je sais, ça va être dur pour certains...Soyez patient, attendez quelques secondes... 

Programme de l'émission du lundi 10 février 2014

Chansons d'abord :

* Peau : Odyssée / Uyuni (Pistes 2 -6, 8'30), extraits de Archipel (Le Chant du monde / Harmonia Mundi, 2013) Je me laisse prendre au charme de cette jolie voix murmurée. Les textes sont fort bien écrits, en français sauf une exception partielle, les accompagnements plaisants. Voilà une pop électro originale, bien envoyée.

* Mi & L'Au : May I / Drown the sound (p.4 - 7), extraits de H2O (Alter K, 2013) C'est le quatrième album de ce duo finno-français. Des ritournelles qui ensorcellent, musiques mécaniques agrémentées par la suavité de la voix de Mira Romantschuk. J'ai encore dans les oreilles le précédent If Beauty is a crime. Redoutablement agréable, une musique facile, sans doute, et alors ?

Du piano bien entouré au piano solo :

* Piano Interrupted : Darkly Shining / The Unified Field / An accidental fugue (p. 4 à 6), extraits de The Unified Field (Denovali Records, 2013)

* Nils Frahm : Familiar / Improvisation for caughs and a cell phone (p. 4 - 5, 11'), extraits de Spaces (Erased Tapes, 2013)

* Ann Southam : Pièces 1 à 9 (14'), extraites de Soundings for a new piano / 12 meditations on a twelve tone row (Irritable Hedgehog Music, 2011) R. Andrew Lee, piano.

14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 21:04

   Le pianiste français Nicolas Horvath, ardent défenseur et interprète des musiques minimalistes les plus exigeantes, est à Kiev pour les promouvoir. Deux concerts sont prévus, le premier consacré aussi bien à Philip Glass qu'à Scriabine, illustrant l'éclectisme de ce pianiste curieux. Le second fait partie des défis qu'il aime se lancer : une nuit minimaliste du 15 au 16 février, de 23h à 8h du matin !! Un programme énorme, fascinant...Nicolas est un de ces défricheurs que j'aime à suivre (parfois à précéder, je n'en suis pas peu fier !). Vous savez ce qu'il vous reste à faire, si vous n'avez aucune obligation urgente...(Ce n'est hélas pas mon cas...)

Nicolas Horvath à Kiev - Nuit du piano minimaliste

Voici le programme complet :

Valentin Silvestrov
Quiet Song n°1: Song Can Tend The Ailing Spirit (Baratynsky)
 
John Cage
In a Landscape
Dream
 
Andrew Chubb
Motion One  (NP)
 
Terry Jennings
Winter Sun  (NP)
Winter Tree (NP)
Piano Piece for Christine (NP)
1950 Piece (NP)
 
Victoria Poleva
Lulaby for ….
Trivium
 
Frederic Lagnau
Bagatelle sans modalite (NP)
Wind Mozaics (NP)
 
Simeon Ten Holt
Canto Ostinato  (NP)
 
Morteza Shirkoohi 
Arteeman (wp)
 
Philip Glass
Metamorphosis 1 to 5   
The Olypian - Lighting of the Torch
Trilogy Sonata
2 Pages
 
Jaan Rääts  :
Prelude n° 4 Op33
Bagatellen n°3,4,8,15,22 op50
Madrigaali n° 1,19, op65
 
Liis Viira
Nova Vision  (np)
 
Mihkel Kerem
Piano solo from Nimeta Lood (np)
Prelüüd Nr. 9, 11,12,13,14,15,16    (np)
 
Arvo Pärt
Für Alina
Variationen zur Gesundung von Arinuschka
 
Tomasz Kamieniak
 Nuits a Paris op.53  (NP)
 
Denis Levaillant
une barque sur le Niger
Etude XIV Transe
 
Arnaud Desvignes
Sur une branche morte
 
Fabio Mengozzi
Reverie IV (NP)
Segreta luce (NP)
 
Julius Eastman
Piano 2 I/II/III   (NP)
 
Jeroen van Veen
Minimal Préludes 15 , 17 , 18 , 21 , 23 & 26  (NP)
 
Antonio Correa
Surface 1   (NP)
5 Shorts pieces  (NP)
Day 5 (NP)
 
Regis Campo
Mysterium Simplicitatis  (NP)
 
Alvin Curran
Inner City n°1 & 2   (NP)
For Cornelius  (NP)
 
John Psathas 
Sleeper   (np)
 
Eve Beglarian
Night Psalm   (np)
 
Denis Johnson
November  (NP)
 
John Luther Adams
Nunataks (NP)
 
Jean Catoire
Sonate n°19 Opus 520  (wp)
 
William Susman
Quiet Rhythms Book I: Prologue 3 / 4 /5 / 6  Prologue + Action 7 / 8  (NP)
 
Michael Jon Fink
5 piano pieces  (NP)
 
Svyatoslav Lunyov
Mardongs 1 - Anonim XIV
 
Carlos Peron Cano
Yoga Music (WP)
 
David Toub
 For Four   (np)
 
Svitlana Azarova
Chronometer
 
Lawrence Ball
Piano Suite n°8  (wp)
 
Terry Riley
 Keyboard Study #1
 
Melaine Dalibert
Variations  (wp)
Cortège    (wp)
Gruppetto   (wp)
Ballade   (wp)
 
Morton Feldman
Nature Piece
 
Douwe Eisenga
Simon Song 1   (NP)
 
Kyle Gann
Going to bed  (NP)
 
LaMonte Young
X for Henry Flynt   (NP) 
 
  Du pain sur la planche pour INACTUELLES jusqu'à l'an 3000 !!
Pour aller plus loin
- "Wind mosaics" de Frédéric Lagnau, un compositeur minimaliste français vraiment à découvrir (cliquez sur son nom pour en savoir plus), par Nicolas (Précision : si vous n'arrêtez pas la vidéo, vous voilà partis pour écouter toutes ses vidéos de musique minimaliste, ce qui est le mieux que je puisse vous souhaiter après tout)  :
10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 17:36

   Quatrième album de itsnotyouitsme, duo constitué par le guitariste Grey Mcmurray et le violoniste compositeur Caleb Burhans, après Everybody's pain is magnificent, double cd de 2011, fallen monuments en 2010 et walled gardens en 2008,  This I installe tout de suite les vastes paysages sonores, mélancoliques et raffinés, des deux comparses, qui jouent ensemble depuis 2003. Rejoints par Theo Bleckmann à la voix çà et là, et par Skuli Sverrisson à la basse, ils savent mieux que jamais sculpter l'espace de griffures de guitare, de virgules de violon tandis que l'air frémit de touches électroniques. Tous les deux fans de Brian Eno, Pink Floyd...et Jean-Sébastien Bach notamment, ils construisent avec rigueur une musique ambiante, électronique, d'une confondante beauté, toujours émouvante, peuplée de voix déchirées et fantomatiques qui se fondent dans les textures amples des morceaux. Les titres se font l'écho d'un monde doucement incompréhensible, frissonnant d'incertitude. "If the Ground Is Covered, Are We Still Ouside ?" demande le premier, plus de onze minutes d'ondulations inextricablement liées qui nous enveloppent de leurs caresses voluptueuses. On se baigne dans cette mélancolie frisée par des soleils couchants multiples, balayée par des vagues surgissantes se perdant dans les arrières d'un univers translucide. "things past are pretty now", le second titre, est le plus post rock de l'album, avec de petites incandescences nerveuses de la guitare électrique. C'est une sorte de danse sur place, tout en courbures, en sinuosités entre lesquelles la voix de Theo s'insinue, à peine détachée de la nébuleuse ambiante, soulignée par des chœurs plus graves à l'arrière-plan, danse qui se cogne doucement à des angles percussifs, comme si l'on se trouvait dans un palais des miroirs où les échos du passé ne cessent pas de mourir. Le titre suivant, "Long Tales of Short Lived Victories" est l'un des plus envoûtants de l'album, saturé de réverbérations, d'effets de perspective trouble. Une ligne se déplace dans les airs au-dessus d'un relief dévasté, banquise des victoires célébrées déjà oubliées ; elle se rapproche, s'éloigne, tel un oiseau aux très vastes ailes qui pousserait parfois l'air très fort devant lui avant de disparaître dans un ultime coup d'aile. "Wrinkling Into A Beautiful And Broken World" détisse peu à peu des nœuds de guitare et de butées percussives pour prendre de l'altitude au-dessus d'un monde agité, foré de tourbillons sourds : second moment post rock assez net, sans pesanteur toutefois, sans cette emphase qui plombe trop souvent les compositions de ce courant. On arrive dans une contrée déblayée avec "The You Since Me", pièce très planante, doucement rythmée par la guitare obsédante, incantée par le violon et la voix qui se laisse aller à de belles envolées, sobres et lumineuses. En un sens, une pièce de réconciliation, d'harmonie supérieure entre les mois constitutifs du duo devenu quatuor, qui digèrera sans difficulté les aspérités bruitistes du début de la seconde moitié, en profitera même pour atteindre des couleurs extraordinaires avant de se permettre un ultime et rayonnant survol tandis que sombrent les miasmes d'un monde inquiétant. Le dernier titre, "Sometimes It's Hard Being Alive Seeing Bright Stars In The Sky", élargit et transcende la perspective, tout en lignes diaphanes, en disparitions malicieuses, en surgissements miraculeux de délicatesse. Les sons deviennent ceux d'une ruche cosmique, radieuse, frémissements de milliers d'ailes légères obéissant à l'appel répété de la guitare charmeuse.

   À la confluence du post rock, du post minimalisme, de l'ambiante et des musiques électroniques, itsnotyouitsme continue de nous enchanter !! 

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Paru chez New Amsterdam Records en 2013 / 6 titres / 48'

Pour aller plus loin

- l'album en écoute sur bandcamp

- en prime, une collaboration entre le duo et le chanteur et pianiste Son Lux, en concert  au Poisson Rouge, la célèbre salle new-yorkaise :

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Programme de l'émission du lundi 3 février 2014

Musiques ambiantes, électroniques

itsnotyouitsme : the you since me/ sometimes it's hard being alive seeing bright stars in the sky (Pistes. 5 - 6, 19'32), extrait de This I (New Amsterdam Records, 2013)

Grande forme :

 

Jim Fox : The Copy of the drawing (p. 1, 39'36), extrait de Last things (Cold Blue Music, 2000)

3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 16:49

   Il aura fallu quatorze ans pour que le disque me parvienne, pour qu'il traverse le vide intersidéral des médias dominants, que je l'arrache enfin à la confidentialité de sa sortie fin 2000, début 2001, là-bas dans la lointaine Californie, sa Venice qui n'est pas notre Venise...il aura fallu le disque de la pianiste Jeri-Mae G. Astolfi, Here (and there) avec sa dernière œuvre choisie, "The Pleasure of being lost", de Jim Fox, dont je m'étais alors aperçu que je le connaissais au moins indirectement puisqu'il est le fondateur et le directeur du label Cold Blue Music, régulièrement présent dans ces colonnes, label qui publie les musiques de compositeurs comme John Luther Adams, Chas Smith, Michael Byron (je viens de rafraîchir l'article en lui adjoignant un des rares extraits en écoute sur internet), Peter Garland...et donc l'essentiel de ce que certains appellent déjà l'école californienne de musique contemporaine, marquée par le minimalisme et le post minimalisme, à la confluence mouvante des expérimentations électroniques et des musiques ambiantes les plus radicales.

   Le lien évident entre "The Copy of the Drawing", le premier titre si long (près de quarante minutes) de Last things, et "The Pleasure of being lost" précédemment évoqué, c'est la voix de Janyce Collins qui, comme s'il s'agissait de lettres d'amour, de confidences, dit, murmure, nous instille avec une confondante douceur des extraits de No One May ever Have the Same Knowledge Again : Letters to Mt. Wilson Observatory 1915 - 1935, des lettres qui allient observations, réflexions cosmogoniques et méditations mystiques et symboliques, envoyées aux astronomes de cet observatoire par des personnes diverses. Les correspondants prétendent souvent avoir fait des découvertes extraordinaires, insistent pour qu'on les écoute, qu'on les prenne au sérieux ; c'est en cela qu'il s'agit bien en effet de lettres d'amour, elles cherchent à s'insinuer en nous, à nous convaincre, à nous envoûter...

Jim Fox - Last things, enfin...

   Jim Fox habille ces fragments de sa musique électronique mystérieuse. Séparés par de courts silences, ils sont prétextes à autant de poèmes électroniques hors du temps. Cette musique est en expansion comme l'univers, pourrait durer des heures. Les matériaux sonores y sont en constante métamorphose pour exprimer une odyssée indicible, souterraine et folle qui se voudrait le suprême éclairement dans son délire interprétatif et ne réussit qu'à entasser énigme sur énigme. Nappes synthétiques spiralées, percussions glaciales, métalliques, lointains échos, sons qui surgissent et disparaissent suggèrent un autre monde, immémorial, inconnu, fascinant, le nôtre. Au fil de ces fragments à peine audibles, l'auditeur est captivé, suspendu aux lèvres de cette créature éthérée, entraîné dans un rituel dérivant lentement dans l'espace. On ressent les mystères de l'attraction, de la gravité, on contourne les massifs sonores pour se perdre dans le vide cosmique.

   "Last things", pour clarinette basse, guitare à résonateur à pédale (pedal steel guitar : on y retrouve Chas Smith !), guitare en verre, avec Jim Fox aux piano et claviers, est une compossition nuageuse, pourrait-on dire, comme si l'on se trouvait à l'intérieur de nuages en formation, déformation. Les sons s'y trouvent démultipliés, tournoient, se répondent en écho, créant un paysage sonore sombre traversé de courants aléatoires, puissamment structuré par les poussées de la clarinette basse. Rarement le qualificatif d'atmosphérique aura collé aussi bien à une musique... qui respire à l'intérieur d'une sphère sourdement orageuse.

   Un disque en dehors du temps, pour se laisser dériver...vers l'essentiel ! Une introduction à l'œuvre d'un compositeur discret, qui a enregistré sur d'autres labels que le sien. Ce que je me propose d'explorer, vous me connaissez !!

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Paru chez Cold Blue Music en 2000 / 2 titres / 61'

Pour aller plus loin

- le site de Jim Fox

- rien pour le moment à vous proposer en écoute (il faudrait que je passe par un hébergeur payant pour y stocker ses longs titres !)

- la page consacrée aux lettres conservées au Museum of Jurassic technology

- Pour les plus curieux, l'une des lettres envoyées aux astronomes de l'observatoire du Mont Wilson (Comté de Los Angeles, Californie). Cliquez dessus pour les agrandir.

Jim Fox - Last things, enfin...
Jim Fox - Last things, enfin...

Programme de l'émission du lundi 27 janvier 2014

Sebastian Plano : Angels / All given to Machinery (Pistes 6-7, 14'), extraits de Impetus (Denovali Records, 2013)

Cosmos 70 : Basement / The Other (p. 5 - 6, 12'), extraits de /Kármán Line (Cosmos 70 / 50 Miles, 2013) Un disque intéressant, avec quelques morceaux excellents, dont ceux-là !!

itsnotyouitsme : things past are pretty now / long tales of short lived victories (p. 2 - 3, 14'), extrait de This I (New Amsterdam Records, 2013)

Jeff Herriott : green is passing (p. 3, 9'45), extraitsde Here (and There) (Innova Recordings, 2013) par Jeri-Mae G. Astolfi

   Pour ceux qui lisent jusqu'au bout, "Basement" de Cosmos 70  en écoute ci-dessous, beau prolongement, en plus pop, au disque de Jim Fox :

31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 17:29

   Deuxième disque du pianiste et compositeur britannique Tom Hodge et du compositeur, producteur (et Dj) de musique électronique français Franz Kirmann (alias de François Gamaury), The Unified Field fait aussi appel au violoncelle de Greg Hall et à la contrebasse de Tim Fairhall. Le titre viendrait du livre de David Lynch, Catching the big Fish, une méditation sur les chemins de la créativité dans laquelle il développe des idées qui ne sont pas sans rappeler la théorie des correspondances chère à Baudelaire : ce qui peut paraître isolé dans le réel est de fait relié par un réseau de connexions avec ce qui l'entoure ; l'artiste qui saura établir les connexions trouvera le chemin de son opus magnus ! Venus d'horizons différents, Tom Hodge et Franz Kirmann unifient le champ de leurs mutuelles expériences, ce qui s'inscrit à merveille dans la perspective de ce blog !

   "Emoticon", d'emblée, allie piano et électronique : fragile mélodie prolongée par des échos et réverbérations électroniques, nouvelle ponctuation ryhtmique. La pièce se fait élégiaque avec l'entrée du violoncelle de Greg Hall, et en même temps se densifie par l'intrusion de textures granuleuses. Construite en boucles larges, elle conserve un bel équilibre entre acoustique et sons synthétiques, bien ponctuée par la contrebasse discrète de Tim Fairhall. "Two or three things" poursuit l'intrication des deux domaines, tout en délicatesse, avec des suspensions miraculeuses. C'est une danse très lente, voluptueuse et tendre. Comment ne pas être séduit ? Nous sommes si loin des pompes, des poses et des décibels inutiles de trop de musiciens de la scène électronique, grands enfants dépassés par la puissance de leurs techniques ! "Cross Hands" confirme cette voie de la simplicité, de la limpidité. Le piano marche, puis court sur une corde, sans la toucher dirait-on, soutenu à peine, avec une immense délicatesse, par le violoncelle et la contrebasse. Comme j'aime cette légèreté aérienne, cette griserie soudain réfrenée, cette invention, mine de rien, de nouvelles perspectives sonores qui surgissent au détour d'un phrasé, s'aplatissent à chaque fois qu'elles pourraient devenir emphatiques. Cette musique est modeste, et d'autant plus belle. "Darkly shining" est un premier aboutissement de ce parcours : pièce planante et raffinée, chatoyante comme une étoffe aux mille plis, elle se déploie en jouant de son velouté un peu trouble. Le titre éponyme est plus syncopé, marqué par des frappes percussives étagées, bientôt relayées par des irruptions de nappes synthétiques lointaines, aux limites de la perception, et survient le piano, calme et chantant, tout se tait devant lui, quelques sons percussifs comme si l'on toquait à la porte, apesanteur...Ambiance de jungle tout au début de "An accidental fugue", curieux raccourci entre somptuosité médiévale des cordes, jazz discret de la contrebasse, fougue post minimaliste bien tempérée du piano, intrusions électroniques, sonorités de clavecin. Rien d'hétéroclite pourtant, tout étant récupéré au final dans une envolée orchestrale d'un beau lyrisme.

   La suite ne déçoit pas, le cocktail fonctionne à merveille, dosé, toujours intrigant. On pourra trouver "Open line" facile, mais j'aime sa fluidité, sa transparence, ses micro percussions, son piano ou clavier qui picore de la dentelle, son côté Kraftwerk très doux !! "Camara obscura" reste dans l'oreille, bijou minimaliste serti d'échappées langoureuses de violoncelle, étoffé de dérapages et de brouillages percussifs, avec des laisser-aller, oui, comme des abandons, des chutes lentes et des résurrections miraculeuses dans la ouate des songes électroniques. "Path of most resistance" poursuit la veine onirique, entre sons moelleux et textures feutrées, nous entraînant de plus en plus loin, le violoncelle alangui, charmeur, on marche avec précaution sur les feuilles à peine craquantes...un dernier scratch comme un soupir...et c'est "Lost Coda", piano préparé brinquebalant, titubant, sorte d'anti techno trouée de coulées harmonieuses recouvertes par une masse de sons graves, sourds, soudain illuminés par un piano naturel qui varie un petit thème tout simple, de plus en plus doucement.

   Un disque subtil et limpide, qui se promène avec aisance dans des champs divers, du minimalisme à la musique électronique en passant par des réminiscences classiques, jazz, créant une musique ambiante d'un nouveau style, aux paysages mouvants, changeants à vue d'oreille (la plupart des titres durent autour de quatre minutes).

Mes titres préférés : "Cross Hands " (3) / "Darkly shining" (4) / "Camera obscura " (8)

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Paru chez Denovali Records en 2013 / 10 titres / 44 minutes

Pour aller plus loin

- la page consacrée à l'album sur le site de Denovali (avec quelques titres en écoute).

- Fausse vidéo pour écouter cinq titres, "Camera obscura" en tête (et une autre, une vraie, en fin d'article) :

Programme de l'émission du lundi 20 janvier 2014

Sebastian Plano : Blue Love Serotonin / In Between Worlds (II) / Emotions Part II (Pistes 3 à 5, 14'30), extraits de Impetus (Denovali Records, 2013)

Dyptique électronique :

* Greg Haines : The Intruder / Wake mania without end II (p. 1-6, 12'15), extraits de where we were (Denovali Records, 2013)

* itsnotyouitsme : if the ground is covered are we still outside ? (p. 1, 11'38), extrait de This I (New Amsterdam Records, 2013)

Phillip Schroeder : Crystal springs (p. 1, 10'48)

Ed Martin : Swirling sky (p. 2, 6'23)            Extraits de Here (and There) (Innova Recordings, 2013) par Jeri-Mae G. Astolfi

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   Deuxième vidéo annoncée, un petit film pour "Two or three things" :