Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
N.B Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

Publicités imposées !

Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 16:28
Jeri-Mae G. Astolfi - Here (and there)

   Jeri-Mae G. Astolfi, pianiste canadienne, s'intéresse activement aux nouvelles musiques. Je la découvre à l'occasion de son dernier disque, Here (and there), consacré à l'alliance entre piano et électronique, "médias fixés" comme il est signalé à propos de plusieurs des six pièces réunies ici, chacune signée par un compositeur différent, certaines d'entre elles spécialement composées pour elle.

  "Crystal Springs" (2011), en ouverture, évoquerait la beauté des sources du même nom dans l'Arkansas. Signée Phillip Schroeder, compositeur prolifique né en 1956, poly instrumentiste et notamment pianiste, la pièce, au départ très calme, rêveuse même, développe une série de vagues liquides de plus en plus animées, démultipliées par des échos, à partir de la suite de Fibonacci.  Les matériaux "fixés" sont les sons électroniquement manipulés d'une basse électrique, d'une cymbale suspendue et de l'intérieur du piano. C'est brillant, léger, euphorisant en diable ! Une entrée qui démontre que, décidément, les musiques contemporaines ne ressemblent pas (ou plus) du tout à l'image terne, compassée, d'une série de stridences ou discordances fastidieuses, et c'est tant mieux !

   "Swirling Sky" (2011), d'un jeune compositeur familier des musiques électroniques, Ed Martin, retracerait les moments paisibles passés à regarder les nuages en formation étendu dans l'herbe. Le contemplatif se perd progressivement dans les vagabondages de son imagination, nous dit le compositeur.  La pièce est d'abord assez lente, égrenant les notes avec une immense douceur, les laissant résonner. Le rythme s'accélère, avec un dialogue entre le piano et des halos électroniques fascinants, des glissendi vers des notes préparées, des tourbillons de plus en plus prononcés avant un retour au calme, une aura méditative finale.

   "green is passing" (1999, révisée en 2006) est une composition de Jeff Herriott alliant une couche de réverbérations électroniques très discrètes au piano. Une pièce qui prend son temps, sans rythme perceptible, quelques brefs motifs épars, des esquisses de boucles, ouvertes...Une très belle méditation, délicate et émouvante dans son dénuement, qui me donne envie de parcourir l'œuvre de Jeff.

" Summer phantoms : Nocturne" (2011) de Brian Belet, autre compositeur américain d'électro acoustique, est une pièce dans laquelle se fondent des bruits divers, frottements, allumettes craquées (?), et piano. Elle évolue de manière capricieuse, imprévisible, parfois à la limite de l'audible, et crée une atmosphère mystérieuse, jouant de martèlements intrigants, de dérapages, comme si elle nous invitait à la poursuivre. Musique des interstices, des fractures légères, des griffures, elle apparaît pour mieux se dérober...

  Tom Lopez a composé "Confetti variations"(2012) en pensant à ce que la pianiste lui avait confié, que parmi les compositeurs de musique pour piano, elle affectionnait particulièrement Johannes Brahms et Morton Feldman. Le résultat, c'est l'intrication entre fragments brahmsiens et feldmaniens et sons divers enregistrés. Morceau spectaculaire parfois, torpillant avec allégresse le romantisme à la Brahms, ou plutôt l'enflammant par des réécritures quasi minimalistes, en particulier des strummings haletants, dans une atmosphère orageuse avec ostentation. Et puis tout se défait à partir du milieu, barbote dans des ambiances liquides ; le piano se raréfie, on entend les coassements des grenouilles, Brahms réapparaît pas trop malmené, se résorbe dans un rêve feldmanien parsemé de vrombissements de mouches, de stridences à peine audibles. C'est alors une musique suspendue d'une très grande beauté. Tout semble retenir son souffle dans cette symbiose entre la musique et le milieu.

   Le disque se termine  avec le titre que je préfère, composé par Jim Fox, compositeur qui dirige le label Cold Blue Music à Venice, en Californie, un des labels qui revient dans ces colonnes, l'un des plus singuliers qui soient. Écrit pour Jeri-Mae Astolfi pendant l'hiver 2011 - 2012, "The Pleasure of being lost" allie la lecture d'un texte du naturaliste et grand voyageur Joseph Dalton Hooker librement adapté de ses Himalayan Journals (1854) et des textures électroniques élaborées à partir des timbres et du rythme de la voix de la lectrice, Janyce Collins, le piano bien sûr et des sons de cloches. Une alchimie mystérieuse, d'une somptueuse lenteur, dérive au fil du texte : descente dans l'indicible, dans l'épaisseur fragile des choses. Le piano tisse un contrepoint très simple, tranquille, à ces mots que l'on ne comprend pas toujours, murmurés du bout des lèvres, et pourtant porteurs d'une incroyable émotion, d'un charme inoubliable. Des chœurs de voix lointaines, fantomatiques, contribuent à renforcer l'impression d'irréelle évanescence de l'ensemble. Magnifique !

    Un fort beau disque, vous l'aurez compris, qui ouvre bien des pistes pour les oreilles curieuses. 

-----------------

Paru chez Innova Recordings en 2013 / 6 titres / 70'

Pour aller plus loin

- le site de la pianiste.

- la page d'Innova consacrée au disque, avec la composition de Phillip Schroeder en écoute.

- "The Pleasure of being lost" en écoute ci-dessous (la vidéo existe sur You Tube, mais non intégrable) :

 

Programme de l'émission du lundi 13 janvier 2014

Sebastian Plano : Impetus / The World we live in (Pistes 1-2, 14'), extraits de Impetus (Denovali Records, 2013)

Wim Mertens : In Zones (p.3 / CD 2, 13'26), extrait de Immediate givens (EMI Classics, 2011)

Piano Interrupted : Emoticon / Two or three thongs / Cross Hands (p. 1 à 3, 12'30), extraits de The Unified Field (Denovali Records, 2013)

William Duckworth : Preludes n° 1 à 4 (p. 1 à 4, 11'), extraits de The Time Curve Preludes (Irritable Hedgehog Music, 2011) Piano : R. Andrew Lee

15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 08:09

   Multi instrumentiste argentin de formation classique, Sebastien Plano vient de sortir chez Denovali - ce très beau label indépendant allemand né en 2005, on en reparlera très bientôt - Impetus,  le successeur de Arrythmical Part of Hearts paru voici deux ans, réédité parallèlement par le même label. Un disque qui laisse la part belle à l'acoustique, tout en la magnifiant par un recours élégant à l'électronique..., enregistré et mixé par les soins de Sebastian dans une petite salle, le tout matricé par Nils Frahm dans son studio de Berlin.

   Début très langoureux au violoncelle, avec un curieux contrepoint de cris électroniques, comme des mouettes métalliques. Le premier titre éponyme nous propulse d'emblée dans une contrée qui n'est pas sans rappeler les ambiances des musiques de film de Michael Nyman. L'entrée du piano confirme la tonalité élégiaque, puis tout s'arrête, repart, avec un piano très assourdi. Le morceau évolue de de petite brisure en petite brisure, chaque fois nous entraînant plus loin, grâce à de larges et lentes volutes. Cette musique a un charme fou, on frissonne, portés par les boucles se resserrant et se ralentissant, comme si la boîte à musique avait fini de détendre son ressort. "The World We Live In" poursuit sur le mode gracile sa tentative d'envoûtement : c'est un monde transparent, et puis surgit un mouvement irrésistible, ponctué de percussions frottées, d'instruments frappés tandis que le piano et le violoncelle déploient une grâce lyrique jamais mièvre en dépit de mélodies caressantes. Cette musique agacera les amateurs d'audaces inaudibles, de couinements acoustiques, c'est sûr, tant pis pour eux..."Blue Loving Serotonin" commence par une introduction minimaliste au piano, magnifique, accompagnée très vite par des violoncelles à l'unisson, dans un crescendo à la Arvo Pärt, qui disparaît ensuite pour laisser le piano seul chanter, relayé d'ailleurs par des voix ici et là. Lorsque revient le mouvement de boucles, plus puissant, ponctué de quelques stratchs, soutenu par les violoncelles, le morceau dégage une plénitude extraordinaire, atteint une puissance étonnante. Le disque décolle vers des rivages sublimes, se perd dans un rêve vertical et trouble. À partir de là, je savais que je chroniquerais l'album !

   "In Between Worlds II", le quatrième titre, est un hymne suave des cordes, un ballet savant qui sonne comme du Bach revu par Nyman ou Max Richter. "Emotions (Part II)" pourait n'être qu'une bluette si la petite mélodie au piano du début n'était hantée par la présence physique de l'instrumentiste, dont on entend un peu la respiration (je sais, c'est aussi un tic très actuel, mais là, c'est juste), et surtout prolongé par une belle cadence de violoncelle et de respirations électroniques, je pensais aux meilleures musiques de René Aubry pour les spectacles de Philippe Genty, on imagine en effet facilement l'évolution de marionnettes quelque part, et comment ne pas songer encore à Nyman pour l'onctuosité mélancolique et raffinée de certains passages tournoyants, la somptueuse lenteur !! "Angels" est une méditation calme au piano et au violoncelle, parsemée d'échos, avec un jeu subtil de démultiplications et d'amplifications. Un bandonéon apparaît aux deux-tiers du morceau, si bien qu'on se retrouve dans le nuevo tango à la Piazzolla, référence incontournable pour un Argentin. "All Given To The Machinery", s'il est le titre qui laisse le plus de place à l'électronique comme son titre pouvait le laisser prévoir, est porté par le bandonéon royal comme un orgue et mélancolique comme les anges déchus. Lorsque les cordes le soutiennent dans des crescendos majestueux, que l'électronique vient enrober de soies artificielles l'ensemble, que des failles stratifient le parcours harmonieux, cette musique est simplement divine. Le piano apparaît dans la seconde moitié, d'où un nouvel essor, de nouveaux élans pour escalader le ciel avant la résorption dans des brouillards sonores dont sort "Inside Eyes", une musique au-delà des nuages, voix éthérées, cordes, déflagrations électroniques. Comme souvent dans les pièces de Sébastian, les titres sont en plusieurs séquences nettement structurées par des diminuendos, des arrêts. "Inside Eyes" est de ce point de vue le plus segmenté, abandonnant l'auditeur pendant presque quinze secondes, multipliant fractures et disparitions. Ces silences permettent des métamorphoses, des renaissances, des rebonds conformes à la signification du titre Impetus. J'aime assez cette manière de composer, de briser le cours d'une pièce pour en faire une suite qui se développe le temps qu'il faut, ici jusqu'à l'apothose à l'orgue, aux sons électroniques, aux voix irréelles... avant un ultime avatar presque malicieux, un beau retour au calme.

-----------------

Paru chez Denovali Records en 2013 / 8 titres / 56 minutes

Pour aller plus loin

- le site du compositeur

- la page consacrée à l'album sur le site de Denovali 

- "Blue Loving Serotonin" en concert :

13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 19:20

   À l'occasion de ses vingt ans, le festival de musique classique de Nantes célèbre, entre le 29 janvier et le 2 février 2014, un siècle de musiques américaines. Je constate avec plaisir qu'un compositeur aussi important que David Lang y trouve enfin sa place. Le pianiste Bruce Brubaker y donnera un concert entièrement consacré à Philip Glass vendredi 31 janvier à 10h45 dans la salle Nabokov (même programme apparemment le samedi 1er février à 20h30, salle Henry James), tandis que Jay Gottlieb, autre pianiste célébré dans ces colonnes, donnera le même jour à 9h30 (Salle Nabokov) un programme Gershwin qui, s'il ne rentre pas dans le cadre de ce blog, ne sera pas inintéressant sous ses doigts.

   Un festival qui s'annonce passionnant ( je ne pourrai hélas y assister...).  En regardant tous les programmes, j'ai aussi trouvé le nom de Nico Muhly : le pianiste David Bismuth, que je ne connais pas, interprètera ses études pour piano solo samedi 1er février à 17h15 dans la salle Carson McCullers.

   Regardez le programme détaillé, je n'ai pas tout signalé. À côté des grandes références - Charles Ives ou John Cage -, les nouvelles générations minimalistes et alentour font une belle percée.

    Lecteurs qui irez à ce festival, n'hésitez pas à faire la publicité de ce blog, le Ciel vous récompensera !

   Je ne terminerai pas sans dire un grand merci à Paula, une lectrice qui m'a envoyé un courriel hier pour m'informer de l'événement.

Pour aller plus loin

- le site de La Folle journée, avec tous les programmes.

- Bruce présente la manière dont il interprète une pièce de William Duckworth extraite de ce cycle extraordinaire qu'est The Time Curve Preludes...

- le prélude n°6 de ce même cycle sous ses doigts :

17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 22:00

Des lumières sous la pluie (2004), Acte (2007), Vu d'ici (2008), Derrière moi (2011), et maintenant Jamais trop tard...La ligne claire des titres, pour commencer, un tracé qui est aussi un peu de mon histoire de blogueur...

Meph. - Parce que tu t'es enflammé dès le premier disque déniché dans les bacs de ta radio.

Dio. - Oui. Il y avait la pochette, déjà, à la fois sombre, illuminée, au graphisme alambiqué. J'ai été attiré tout de suite. Et la première écoute a été une révélation. Un rap tellement différent, sensible et brûlant...

Meph. - Lyrique, en somme, dans le sens le plus noble.

Dio. - En effet. J'ai chroniqué avec enthousiasme chaque étape. J'ai vu Arm et Olivier Mellano en concert, je les ai rencontrés.

Meph. - Des gars bien, chaleureux et simples... Mais dis, tu es en train de nous entraîner dans une histoire édifiante ? Tu vas faire pleurer tes lecteurs, et puis tu ne dis pas tout...

Dio. - C'est drôle que ce soit toi...

Meph. - Quoi ?

Dio. - Dans le rôle du confesseur...

Meph. - J'adore prendre les bonnes âmes en flagrant délit de péché ! Ne détourne pas la conversation, accouche...

Dio. - Tu es dur avec moi !

Meph. - Je te rappelle à ta vocation de chroniqueur. Dire toute la vérité...

Dio. - Rien qui me déplaise plus que la critique négative !

Meph. - Tu permets que j'éclate de rire ? Quand tu te lances dans le disque, tu l'écoutes en entier, comme les autres fois.

Dio. - C'est vrai. Je suis pris par les paroles, l'énergie, la puissance de la vision. Voilà, « Des éclats de vie dans les yeux / Frapper les anges, les démons / Tu fuiras les deux / Récrire mieux les rêves et les histoires », c'est un programme formidable, auquel je souscris à nouveau sans réserve.

Meph. - Après "La minute qui suit", c'est "Invisibles", « Fantôme à nouveau, invisible, à crever les bombes / Y voir dans la pluie, le brouillard », avec la participation d'Iris.

Dio. - Excellent, comme d'habitude. Une musique qui nous explose à la gueule, apocalypse à l'horizon, rythmique puissante, zébrures. Le sang qui bout à l'écouter.

Meph. - Un début selon notre cœur !!

Dio. - J'ai un peu plus de mal avec "Jamais trop tard", le vocodeur lourdingue...

Meph. - Pauvre chéri qui n'a rien compris, c'est la voix des hommes-machines .

Dio. - Je veux bien, mais cette vision binaire...là, je décroche, je suis loin de ce combat qui me rappelle les plus mauvais films américains.

Meph. - J'ai cru reconnaître John Cale au début de "Décembre", superbe échantillon, suivi par un texte comme on aime : « J'ai gardé l'horizon pour moi / Ressenti le vent d'ailleurs / Ce qu'on pourra, c'est épouser demain / Le faire briller à sa valeur » et plus loin « Au creux des roches, sentir la pierre / Nourrir le feu avant de le perdre et qu'il ricoche », un désespoir et un combat « sans baisser les bras », croire encore au monde malgré tout...

Dio. - Le grand Arm, le cœur gros comme une étoile en feu, « Pourtant le cristal brillait », le regard tourné vers le ciel, le sens du temps qui nous désarme, des formules qui font mouche : « J'écrirai le sang pour fuir les drames flous", Christ d'un monde perdu...

Meph. - Et tu voulais garder ça pour toi ? Tu appelles ça une critique négative ?

Dio. - Surtout que j'aime bien "l'Interlude rouge", gauchement mélancolique.

Meph. - Ta délicatesse se braque ensuite ?

Dio. - C'est vrai que "Le souffle" me laisse partagé : trop de machines, un univers sous le signe de l'enfer et de la haine...

Meph. - Moi, j'adore !

Dio. - Je n'en doute pas ! En même temps, il y a de belles formules, une urgence hallucinée, des fragments d'une autobiographie ardente : « J'ai suivi les étoiles un soir sans retoucher ma voix / Laissé la lune m'enlever tout ce qui s'est tu en moi / J'aboierai cette nuit, cette fois comme toutes les autres », c'est Arm le Magnifique !

Meph. - " Les Marches de l'enfer" est de la même veine, en plus poussif...

Dio. - C'est que les marches sont dures à descendre, je suis aussi un peu distant, peut-être parce qu'entre temps j'ai écouté Mendelson, son triple album, je pense en particulier à "L'Échelle sociale". "Le soir pour toi", plus calme, à fleur d'émotion pourtant, ne me convainc pas musicalement, l'ambiance jazzy me paraît factice, inappropriée, et là, pour revenir à Mendelson, il faudrait une vraie unité de composition, une ligne électro-pop plus serrée, moins d'esbrouffe...

Meph. - La fin de ce titre est calamiteuse, non ?

Dio. - Ben oui, ça flotte dans le ouaté, ambiance lounge...Et puis "L'Interlude gris", ces sirènes et ces ronronnements...

Meph. - Dis-le, ce que tu regrettes...

Dio. - La guitare d'Olivier Mellano, créditée sur quatre titres, ne s'entend pas vraiment, noyée sous ce déluge machinique, alors je le dis, je regrette "Acte", le duo parfait entre la voix d'Arm et la guitare d'Olivier.

Meph. - Et que penses-tu de la grande messe rappeuse "Aux portes de la ville", titre choral avec les voix d'Al Benz et Almereyda ? Je te sens sur les charbons ardents...

Dio. - En farouche individualiste, ces allégeances tribales, ce culte des balafres et de l'espèce des guerrriers au mieux me fait sourire. Je reste aux portes...Quant à "Mon visage", la musique est inaudible, une succession de clichés, une mauvaise fête foraine !

Meph. - C'était dur à venir, mais tu finis par cracher le morceau !

Dio. - "La ligne rouge " n'arrange rien, c'est confus, lourd mortel. Je préfère encore les musiques industrielles !!

Meph. - C'est un peu mieux pour "Jour quinze", quand même...

Dio. - Oui, parce que la voix d'Arm est en avant, la ligne est plus claire. J'attends la suite avec mes oreilles d'amoureux déçu, je dis ça pour paraphraser Arm. Qu'il écarte tout ce fatras, qu'il nous assène tous ses mots dits, avec un ou deux chouettes musiciens pour souligner le propos, il n'a besoin de rien d'autre. Une guitare électrique fulgurante, pourquoi pas un piano ou un violoncelle, et on pleurerait d'une telle beauté...

Meph. - Avec la participation de Peter Broderick, le tout mixé par Nils Frahm ?  T'es un sacré rêveur, est-ce que ça serait encore du rap ?

Dio. - On se moque de l'étiquette, si elle colle à la musique pour l'aplatir. De l'épure, pas de la caricature !

Meph. - Alors, ton verdict ?

Dio. - Non mais, pour qui me prends-tu ?? Il n'est jamais trop tard pour rebondir, dit le proverbe dronésien (ici, clin d'œil appuyé).

Meph. - Je le dis à ta place, critique ectoplaste : la première moitié, ça va, ça brûle ; la seconde, rien ne va plus, on nous enfume. Tu as acheté le disque, tu l'as diffusé...

Dio. - Oui, bien sûr...c'est Arm, quand même ! Et rien à dire sur le livret, avec tous les textes, un visuel sobre, impeccable !

Meph. - Pour un peu, je dirais...Amen ! Au fait, il y a un trou dans ta discographie : tu as manqué "Acte II", paru en juin 2012, deuxième production du duo selon ton cœur...

Dio. - Mea culpa. Tu me fouetteras bien cette nuit ?

Meph. - Une vidéo de ce disque tu mettras sur ton blog pour ta pénitence !!

-----------------

Paru chez Ulysse Productions / Yotanka en 2013 / 14 titres / autour de 45 minutes

Pour aller plus loin

- le disque en écoute intégrale sur Bandcamp

- Un extrait de "Acte II" pour me faire pardonner mes méchancetés. Exactement ce qu'on aime chez lui, et le grand Olivier...

 

Programme de l'émission du lundi 25 novembre 2013

Banabila & Machinefabriek  : Debris / Travelog (Pistes 8-9, 16'), extraits de Travelog (Tapu Records / Lumberton Trading Company, 2013)

Tim Hecker : Stab Variation (p.12, 6'33), extrait de Virgins (Kranky, 2013)

Nils Frahm : Says / Said and Done (p. 2-3, 18'), extraits de Spaces (Erased Tapes, 2013)

Daniel Wohl : Limbs / Insext / Corpus (p. 6-7-9, 16'30), extraits de Corps exquis (New Amsterdam Records, 2013)

12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 11:30

   Au fil du temps le canadien Tim Hecker construit une œuvre toujours plus élaborée, plus sidérante. Aux synthétiseurs, orgue et harmonium se sont ajoutés le piano, bien sûr déjà présent sur les derniers disques précédents comme Dropped pianos ou Ravedeath, 1972, mais aussi bois et cuivres fondus dans les sons électroniques et les nappes de drones. Entouré de quelques musiciens et avec la participation au mixage de l'islandais Valgeir Sigurdsson, il est au meilleur de lui-même.

   Dès le premier titre, "Prism", l'orgue se démutiplie, s'enraye dans des boucles de plus en plus saturées de particules sonores. Comme un vent s'est levé, qui vous jette dans l'ailleurs. Avec "Virginal I", le piano apparaît au premier plan, immobile au centre d'autres boucles plus serrées encore, un piano qui sonne presque comme un clavecin, rejoint par un saxophone très grave qui pulse à la Steve Reich (toujours lui, le grand maître qui hante beaucoup de musiciens d'aujourd'hui), cerné de drones qui se fracasent dans une atmosphère apocalyptique, de cris quasiment subliminaux lovés dans ce maelstrom, avant de s'endormir dans une série de hoquets saccadés accompagnés d'accords lointains, de pointes de hautbois (?). C'est absolument superbe, envoûtant, et je ne comprends rien à toutes ces chroniques qui font la fine bouche, ergotant sur les ratages navrants d'un musicien sans doute trop admiré à leur goût pour les artistes maudits vénérés par une petite côterie d'initiés blafards, s'épuisent en comparaisons fastidieuses. Je me réjouis du succès de ce montréalais inspiré dont il faut écouter les albums de bout en bout, sans coupure, pour en apprécier l'architecture soignée et la sombre beauté. "Radiance", après les éclats du titre précédent, est davantage en sourdine, retenu, discrètement incantatoire avec ses nappes glissées qui nous aspirent à notre insu vers "Live Room", son piano claudicant au milieu de grincements et des bruits de ses marteaux. Atmosphère gothique hallucinée traversée de zébrures erratiques, tout se défait, les sons se déforment, mais tout s'oriente à nouveau dans une marche obstinée sous-tendue par un orgue ronflant, et ce qui est très beau, c'est cette alliance contre nature entre les sons déchirés, disloqués, et les nappes souveraines, enveloppantes de cet orgue si cher à Tim, elles emportent tout, nous enlèvent pour nous déposer avec une incroyable douceur au pied du jumeau "Live Room out", tapissé de clarinettes, hautbois, ourlé d'ondes caressantes tandis que les échos du titre précédent finissent leur voyage et que quelques notes de piano nous achèvent de douceur trouble. "Virginals II" semble d'abord le clone de "Virginal I", car tout se dédouble, se démutiplie dans cette chambre aux prestiges, ce palais des miroirs brisés dont on ne sortira jamais, enfermés dans les boucles minimalistes. Le plaisir de l'auditeur est lié à ces jeux d'échos. Nous errons dans un dédale, nous croyons avancer et nous reprenons les mêmes couloirs, mais ils sont un peu différents, puis si différents qu'on ne reconnaît presque plus rien. D'une certaine manière, la musique de Tim Hecker procède un peu comme le cinéma de David Lynch, se jouant de nous en sapant nos repères, nous dépaysant pour nous entraîner vers des mondes abyssaux. "Black refraction" paraît un havre mélodieux, mais c'est un piège à répétition qui nous jette un charme. Comment résister à du pseudo Brian Eno distordu, torpillé par une touche bloquée ? Seul le bref "Incense at Abu Ghraib", avec ses esprits errants qui strient un ciel de cendre, vous en sortira... pour vous livrer à "Amps, Drugs, Harmonium", autre page vertigineuse enroulée en spirales éraflées d'albâtre incrustré de phrases cristallines-voilées. Vous approchez du mystère, déjà vous portez les "Stigmata I" et "II, encore un dyptique. Tout dérape et se froisse dans le courant sombre, le vent électronique du fond duquel le piano marche tranquille, dans la certitude d'atteindre les vierges recherchées au travers de ces espaces inquiets et inquiétants. Une euphorie noire, marquée par une ligne percussive abrasive, s'empare du deuxième volet, avec une véritable lévitation tremblée, une esquisse de nouvelle pulsation accompagnée de rondeurs boisées, qui se résorbe en bruits et souffles. Vous êtes maintenant à "Stab Variation", tournoiements et sabordements, l'âge de la déconstruction du même, fascinante chambre des tortures sonores transcendée par l'invasion des claviers d'abord diaphanes puis solennels, démultipliés bien sûr pour cette apothéose surréelle, rutilante, somptueuse. Arrivé là, casque sur les oreilles au long de cette chronique improvisée au fil de la musique de Tim Hecker, moi je dis : chef d'œuvre, et je m'incline devant un maître, et je le remercie humblement pour tout ce qu'il vient de me donner.  

-------------------

Paru chez Kranky / 12 titres / 49 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Tim Hecker

- le disque en écoute intégrale, accompagné d'une belle revue en anglais du disque.

- Quel extrait vous proposer sinon ? Allez, le si beau et émouvant "Black Refraction" :

Programme de l'émission du lundi 9 décembre 2013

Les États du piano :

* Erdem Helvacioglu : Six clocks in the dim room / Mist on the windowpane / Have not been here in forty years (Pistes 5-6-8, 12'), extraits de  Eleven Short stories (Innova, 2012) Si vous avez manqué ce disque magnifique pour piano préparé, il est encore de cliquer sur le titre de l'album !

* Virgil Thomson : Prelude / A Day-Dream : a portrait of Herbert Whiting / Meditation : a portrait of Jere Abbott / Hymn : a portrait of Josiah Marvel (p.1-8 à 10, 9'30), extraits de Early and as Remembered (New Albion Records, 1991) Je n'ai pas encore épuisé le catalogue de ce label fondamental. C'est en cherchant des enregistrements d'Yvar Mikhashoff, pianiste auquyel j'envisage de consacrer un futur article, que j'ai trouvé ce disque singulier. Pas seulement des pièces pour piano comme celles diffusées, mais aussi des mélodies avec une chanteuse...

Tim Hecker : Black Refraction / Inscense  at abu Ghraib / Amps, Drugs, Harmonium / Stigmata I & II (p. 7 à 11, 15'), extraits de Virgins (Kranky, 2013)

Clara Moto : Placid kindness / Holy / Lyra Feat Minu (p.8 à 10, 16'), extraits de Blue distance (InFiné, 2013 

 

3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 15:39

Dans l'ombre de Steve Reich !

Meph. - Tu as entendu ? Ils ont des oreilles, Braids ! "Victoria", le premier titre de leur nouvel album, on dirait un remix de Music for 18 instruments de Steve Reich...

Dio. - On ne va pas s'en plaindre ! Enfin une pop écrite comme de la musique, pas seulement des chansons ficelées en série.

Meph. - C'est leur deuxième album, à ce trio de Montréal. Et on se réjouit du mariage très réussi entre pop et musique électronique. Ce qui me plaît énormément, c'est l'association de la petite voix flutée, caressante de la chanteuse...

Dio. - Un parfum de Björk, Kate Bush...

Meph. - Si tu veux...association, disais-je, entre cette voix de chanteuse pour midinettes...

Dio. - Comme tu y vas !

Meph. - Tu ne me connaîs pas encore ? Je reprends : et un accompagnement vraiment élaboré, alliance de machines et de percussions synthétiques qui enveloppe la voix dans un filet serré, constamment inventif.

Dio. - Ajoute que la chanteuse donne parfois de la voix, elle a du coffre, la petite !

Meph. - C'est vrai ! Les compositions jouent avec cette voix, la démultiplient pour abolir l'écart entre l'acoustique et l'électronique. Incarnation, désincarnation ? Rêveuses, comme le début de "Hossak", le titre 4, à l'atmosphère orientale grâce au pointillisme des claviers, et en même temps décalées par des bruissements d'ailes métalliques, des réverbérations, ralentis.

Dio. - Étranges, aussi. Pense à "Girl", le morceau suivant, délicatement découpé sur fond d'orgue, trois nappes convergentes, si l'on écoute bien : la voix, l'orgue, les percussions résonnantes, c'est superbe !

Meph. - "Together" commence presque comme du Autechre : glacial, piqueté au scalpel, mais l'orgue rajoute de l'émotionnel, et puis la voix très douce vient glisser sur le tout, dans un mouvement de larges boucles parfois bégayantes...

Dio. - On est déjà de l'autre côté de l'album, celui qui n'a plus peur de la durée, avec des titres plus longs, de véritables envolées...

Meph. - De la voix de la chanteuse, mais aussi des mélodies qui meurent dans les lointains...

Dio. - Je ne te savais pas si sensible, mon cher Meph...

Meph. - Il ne faut jamais s'en tenir à l'imagerie catholique...en plus, j'aime les chœurs de "Ebben", autre pièce dépaysante, qui n'hésite pas à casser le fil du chant pour laisser surgir un véritable paysage abstrait de toute beauté. Halte au ronron, vive l'invention, qu'ils nous disent, et là j'applaudis très fort ce patrouilleur de la garde de nuit !

Dio. - "Amends" continue le voyage aux confins, sorte de féérie aux paroles pleines d'humour et de techno ambiante pleine de recoins superbes, à nouveau discrètement hantée par Steve Reich !!

Meph. - Un régal, surtout dans sa seconde moitié, suivi par une autre merveille, "Juniper", intimiste et sensuelle, voilée d'un brouillard de sons électroniques qui se développe à nouveau pour lui-même, même si le chant revient se couler dans la pâte sonore épaissie, travaillée par des éruptions répétitives et une efflorescence somptueuse.

Dio. - Pour finir sur...Steve Reich, encore, tu en conviens ?

Meph. - C'est évident. Il y a la pulsation, le martèlement, de beaux passages...

Dio. - Récupéré et détourné au profit du chant, non ?

Meph. - J'en conviens...Mais ce n'est pas ma tasse de cigüe...trop de vocalises et de joliesses.

Dio. - Personne n'est parfait. Tu es dur quand même, il y a un vrai plaisir du chant, une folie étourdissante qui a beaucoup de charme. Un fort bon disque, malgré tes réticences. Qu'ils s'émancipent encore plus du format chanson, et on applaudira des quatre mains !

Meph. - Et des pieds fourchus ! Voilà qui nous change de la pop soporifique. Un bouquet de fraîcheur, ce trio ! On les classe malgré tout dans la pop, pour la commodité

-------------------

Paru chez Arbutus Records / Full Time Hobby / Flemish Eye en 2013 / 10 titres / 55 minutes

Pour aller plus loin :

- le site du groupe

- "Amends" en fausse vidéo et deux autres titres, "Victoria" (le 1) et "Juniper", le 9, spécialement pour vous, chers lecteurs qui devrez utiliser le lecteur :

Programme de l'émission du lundi 25 novembre 2013

Psykick Lyrikah : Les Marches de l'enfer / Le soir pour toi / Interlude gris (p.7-8-9, 9'), extraits de Jamais trop tard (Ulysse Production / Yotanka, 2013)

Musiques électroniques etc. :

* Tim Hecker : Prism / Virginal I / Radiance (p.1 à 3, 12'40), extraits de Virgins (Kranky, 2013)

* Banabila & Machinefabriek  : Narita / Antennas / Rain painting (p.2 à 4, 16'), extraits de Travelog (Tapu Records / Lumberton Trading Company, 2013)

* Gareth Davis / Jan & Romke Kleefstra : Noarderljocht / Brune Hoanstrobber (p.1-2, 14'32), extraits de Tongersvel (Home Normal, 2009)

Programme de l'émission du lundi 2 décembre 2013

Psykick Lyrikah : Aux portes de la ville / Mon visage (p.10-11, 7'50), extraits de Jamais trop tard (Ulysse Production / Yotanka, 2013)

Braids Victoria / Fruend / Hossak (p. 1-2-4, 12'10), extraits de Flourish // Perish (Full time Hobby etc., 2013)

James BlakeTo the last / Our love comes back (p.9-10, 8'), extraits de Overgrown (Atlas / Polydor, 2013)

Tim Hecker : Live room / Live room out / Virginal II (p. 4 à 6, 15'), extraits de Virgins (Kranky, 2013)

  Banabila & Machinefabriek  : Dinsdag / Runner (p.6-7, 11'35), extraits de Travelog (Tapu Records / Lumberton Trading Company, 2013)

25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 16:52

   LA BEAUTÉ SERA CONVULSIVE OU NE SERA PAS

   Moins de deux ans après Rupture, première collaboration entre Nurse With Wound / Steven Stapleton et Graham Bowers, Parade prétend poursuivre l'exploration des multiples formes de la psyché humaine. Il s'agit un long morceau de cinquante-trois minutes découpé pour la commodité des auditeurs en huit pistes.

   Une flûte lointaine, à laquelle répondent d'autres bois, des grincements, frottements, une voix, une interpellation à laquelle il est répondu de façon moqueuse, suivie d'un ricanement, de l'arrivée de percussions, et c'est parti en charrette à bras pour l'enfer, "Off to Hell in Handcart". La procession commence, grotesque, truculente, à coups de grosse caisse, de trombones et autres cuivres, dans un grouillement de sons divers. NWW et Graham Bowers déversent dans nos oreilles une musique rabelaisienne qui n'a peur de rien, une cacophonie ubuesque rutilante d'une vitalité débordante. Depuis longtemps, NWW est passé maître dans l'art du collage sonore - ses pochettes vont dans le même sens - dans la grande tradition surréaliste. "Apes and Peacocks", après quelques roulements de tambour, commence somptueusement dans des coloris sombres et grinçants, des arrière-plans mystérieux. Le titre  se développe avec une amplitude symphonique d'un superbe effet : une lutte discrète se trame, l'atmosphère est survoltée. Quel sens dramatique ! Quelle puissance narrative !! Des forces surgissent, perturbent le bel agencement. Toute l'œuvre se structure autour de cette dialectique ordre / chaos, s'agence autour de l'apparition de souvenirs sonores, avec des moments de grâce étrange, fulgurante, suspendus entre deux cahots du charivari, deux hoquets. "Bells of Hell go Ting A'Ling A'Ling", après une très brève accalmie, sons de cloches et grondements lointains, évolue sur une ligne brisée par les cymbales, syncopes et autres borgborygmes sonores. Du pur théâtre sonore comme le pratique Graham Bowers. Imaginez une moulinette géante couplée à une rythmique implacable, et vous aurez une petite idée de la suite du morceau, industriel et délirant. Le voici en écoute...

   Les machines folles s'emballent, s'arrêtent sans prévenir pour laisser échapper de brèves échappées mélancoliques, des bouffées de musiques foraines concassées et envahies par des coulées de drones noirs. L'imagination, comme depuis si longtemps chez NWW, est au pouvoir, un pouvoir décapant, qui lamine tous les clichés, revitalise tous les matériaux charriés. Écoutons le début de "Ring A Ring O'Roses" : solennel, avec ses cordes fastueuses, mais déjà miné par des glissements, dérapages intempestifs. Cette musique ne connaît pas le respect : elle est animée, au sens le plus fort, plastique et cinétique, si bien qu'elle vire très vite vers la caricature, l'iconoclasme. Tous les échantillons qu'elle brasse sont dépaysés, détournés, avec une jubilation énorme : pas question de s'appesantir ! Pourtant, la symphonique et fastueuse introduction de "A Tissue of Deceit" pourrait nous conduire vers des rivages d'ambiante sombre, que nenni !! Les percussions viennent trouer le tissu, déchiqueté allègrement, pour nous entraîner dans un rythme claudicant hanté par des crooners, saturé par une enflure sonore monstrueuse. Et les divas s'époumonent sur des percussions hachées, des lambeaux symphoniques sont perdus dans une jungle métallique dont sourdent des milliers d'oiseaux d'acier ! C'est extraordinaire.

   D'où mon titre, emprunté à Nadja (1928) d'André Breton. C'est la dernière phrase du récit, reprise et variée dans L'Amour fou ((1937) : « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle, ou ne sera pas. » La musique de Nurse With Wound et Graham Bowers me semble suivre ce programme, incarner cette nouvelle définition de la beauté, impertinente et d'une liberté renversante. "érotique-voilée", elle tient du spasme et de de l'éjaculation, déborde de jouissance et dans le même temps se coule dans des voiles sonores, joue avec les interdits. "explosante-fixe", elle aime les formes longues qu'elle subvertit sans cesse par des caprices, irruptions, par son énergie impétueuse. "magique-circonstancielle", elle adore les merveilles, surfe sur l'instant, ne cesse de renaître dans un processus de recomposition-métamorphose vertigineux.

   N'écoutez rien dans la proximité de ce disque fulgurant : toutes les musiques risquent de vous sembler terriblement empruntées, amphigouriques, étriquées...Des électrons libres comme Alvin Curran peuvent seuls survivre...

-------------------

Paru chez Red Wharf en 2013 / 8 pistes / 53 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Nurse With Wound

- mon article sur Chance Meeting On A Dissecting Table

- l'illustration intérieure de la pochette, par Graham Bowers :

Nurse with Wound (3) / Graham Bowers - Parade

Programme de l'émission du lundi 11 novembre 2013

Imagho : We got company / Angel (p.12-13, 5'40), extraits de meandres 'Alara / We are Unique Records, 2013)

SKnail : The Way, part 1 & 2 (p.4-8, 10'30), extrait de Glitch jazz (Sknail, 2013)

Howard Skempton : Prelude 1 / Interlude 4 / Prelude 5 / Interlude 5 / Prelude 7 (p.14 à 18, 9'30), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Grande forme :

* Nurse With Wound & Graham Bowers : Ring A'Ring O'Roses / A Tissue of Deceit / Rats, Cats and Dogs (p.4 à 6, 20'30), extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

Programme de l'émission du lundi 18 novembre 2013

Mi & L'Au : May I / Bêtise du soir / Drown the sound (p.4-6-7, 8'), extraits de H2O (Alter-K, 2013)

Psykick Lyrikah : Invisibles / Décembre / Interlude rouge / Le Souffle (.2-4-5-7, 15'), extraits de Jamais trop tard (Ulysse Production / Yotanka, 2013)

Grandes formes :

* Nurse With Wound & Graham Bowers : Beyond the Palisade / The Bitter End (p.7-8, 12'30),  extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

* Machinefabriek : Instuif (p.1, 19'14), extrait de That It Stays Winter Forever (White Box, 2010)

5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 20:20

   Les fausses jumelles du piano, Katia et Marielle Labèque, ont voulu fêter à leur manière le cinquantenaire du courant minimaliste, si représenté dans ces colonnes. Elles ont repris le titre des concerts donnés par LaMonte Young dans le loft de Yoko Ono en 1951. Sans aucunement prétendre à l'exhaustivité, elles ont rassemblé en trois cds œuvres connues et moins connues de ce mouvement capital, surtout anglo-saxon - elles se cantonnent d'ailleurs pour l'essentiel à ce seul domaine -  qui a aussi essaimé en Europe, notamment aux Pays-Bas (voir par exemple Simeon ten Holt, Douwe Eisenga  ou Peter Adriaanz), en Belgique (avec l'incontournable Wim Mertens), mais aussi en France (retour aux sources si l'on accepte l'idée qu'Erik Satie, dans ses "Vexations", en serait le lointain fondateur), avec l'injustement méconnu Frédéric Lagnau ou encore Éliane Radigue (article à venir, à écrire !!!), et j'en oublie comme me le feront remarquer certains lecteurs, auxquels je répondrai que ça viendra sans doute, ce blog étant en expansion...comme l'univers !

   Difficile de rendre compte point par  point. Disons que je ne partage pas une partie des choix : ne comptez pas sur cette anthologie pour découvrir le meilleur de cette constellation, c'est d'abord un choix très personnel, et donc discutable, sans doute guidé en partie par la volonté de montrer comment le minimalisme transpire un peu partout aujourd'hui encore. Bien sûr le minimalisme est influencé par le jazz, le rag-time, mais préférer la complexité rythmique ou la virtuosité comme les sœurs l'affichent dès les peu enthousiasmants "Four movements for two pianos" de Philip Glass, c'est à mon sens passer à côté de l'essentiel. Car le minimalisme, par sa tendance à l'abstraction, ses préférences pour les lignes, boucles, est bien meilleur lorsque tourné vers l'intériorité, la lente et obstinée recherche d'une extase. À tout prendre, les choix effectués par le pianiste néerlandais Jeroen Van Veen dans ses deux coffrets consacrés au minimalisme sont plus pertinents, parce qu'ils cernent bien une radicalité occultée ici au profit de la dimension démonstrative. Qu'on écoute du même Philip Glass le superbe "In again, Out again"...la vidéo n'offre que la première moitié...

Philip Glass, au meilleur de son inspiration...

   Le choix des "Water dances" de Michael Nyman pour terminer le cd 3 n'est guère plus probant : musique creuse, à la limite du grotesque, comme il arrive trop souvent à ce compositeur heureusement plus convaincant lorsqu'il écrit d'intrigantes musiques de films pour Peter Greenaway. Autre moment assez faible, "Hymn to a great city" d'Arvo Pärt, une pièce que je préfère oublier, insignifiante pour un admirateur du grand Arvo comme moi..."Experiences I" de John Cage n'est pas non plus de la meilleure veine, même si sa ligne capricieuse, sinueuse comme une mélodie chinoise, n'est pas sans charme.

    Alors, allez-vous me dire, après un tel éreintement  ?? Partiel, notez-le bien...  

En effet, le choix de petites pièces d'Howard Skempton, compositeur britannique et accordéoniste né en 1947, est déjà beaucoup plus stimulant. Son écriture, sobre et dense, nous vaut des joyaux intimistes parfois non dénués d'humour. Les "Nocturnes" et les "Images" sont souvent magnifiques, là je tire mon chapeau pour ces belles découvertes. Je salue également la présence de William Duckworth (1943 - 2012), compositeur américain présent à travers une sélection de son chef d'œuvre, "The Time Curve Preludes" : sélection, hélas, qui ne permet pas de suivre la rigueur du développement des vingt-quatre pièces du cycle, magistralement interprété ailleurs par Bruce Brubaker

   J'écoute le prélude 5 des "Images" (1989), et c'est à tomber. Je vous propose les préludes 1, 5 et 7. Cinq minutes qui justifieraient à elles seules l'achat de l'ensemble !!  

   Ce n'est pas tout. Les deux sœurs, sur les cds deux et trois, s'entourent de trois musiciens. Le chanteur, guitariste, bassiste David Chalmin, le pianiste et claviériste Nicola Tescari, le percussionniste Raphaël Séguinier, qui manient tous les trois les sons électroniques, viennent renforcer les deux pianistes pour d'une part une interprétation de pièces de pop-électro de Brian Eno, Radio Head ou Suicide : j'aime bien la version très jungle de "In Dark Trees" de Brian, la délicate et émouvante "Pyramid Song" par Katia au piano et David au chant, la folie opaque de "Ghost Rider" de Suicide. On trouve aussi sur le cd 2 deux compositions de Nicola Tescari : "Suonar Rimembrando", d'après une chaconne de Tarquinio Merula, élégiaque et vibrante, vraiment superbe ; "En 4 Parenthèses", étonnant collage de climats sonores travaillés. "Gameland" de David Chalmin allie passages intimistes et envolées orchestrales évocatrices des orchestres gamelans indonésiens, le tout transcendé par une frénésie réjouissante. "Free to X" de Raphaël Séguinier est une étude pour percussions assez impressionnante, très tenue, tendue, sur un environnement sonore dense et saturé. Bref, que du bon de ce côté !

   J'ai gardé pour la fin le morceau des connaisseurs, la cerise sur l'anthologie. Une nouvelle version de "In C", la mythique composition de Terry Riley, l'un des papes du minimalisme. Cette pièce pour ensemble libre de 1964 ne cesse d'être reprise. L'une des dernières fois, c'était par le Salt Lake Electric Ensemble en 2010. Si l'on considère les soixante-seize minutes et vingt secondes de la version du vingt-cinquième anniversaire parue chez New Albion Records en 1995 (le concert enregistré date, lui, du 14 janvier 1990), il s'agit d'une version courte de seulement un peu plus de vingt-huit minutes, mais cette durée n'est pas exceptionnelle non plus. En tout cas, c'est une interprétation à la fois puissante, colorée, subtile même avec des percussions variées, de la grosse caisse à des sons métalliques d'une grande finesse, des sortes de glockenspiel qui donnent à certains passages le parfum oriental indispensable à toute bonne version. Les sœurs et leur groupe réussissent à la fois à rendre la complexité des textures, une densité foisonnante, et une profondeur étonnante : voilà une version qui ne manque pas d'air, parcourue par des vents pulsants et des effets de transparence rafraîchissants.

   En somme, trois cds inégaux, mais suffisamment riches en belles surprises pour valoir le détour...même si l'auberge des sœurs n'est pas espagnole !!

...un dernier mot : je sais bien que le minimalisme vient d'Outre-Atlantique, mais je ne vois là aucune raison valable pour nous assener encore une pochette et un livret monolingue en anglais. Les livrets bilingues, trilingues, ça existe, non ??? Pas d'économie pour occulter une langue, la nôtre !

-------------------

Paru chez KML en 2013 / 3 cds / 19, 12 et 6 pistes / 56', 48' et 57'

Pour aller plus loin

- Katia, Marielle à la Cité de la Musique, en février 2013, présentent le projet.

Programme de l'émission du lundi 21 octobre 2013

Bertrand Belin : Plonge / Pauvre grue (Pistes 6 et 11, 8'), extraits de Parcs (Cinq7 / Wagram Music, 2013)

James Blake : Overgrown / Take a fall for me / Digital Lion (p.1-4-7, 13'30), extraits de Overgrown (Atlas / Polydor, 2013)

David Chalmin : Gameland (cd2 / p.2, 6'03)

Nicola Tescari : Suonar Rimembrando (cd2 / p.3, 6'02), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Alvin Curran : Shofar der Zeit / Shin far Shofar 2 (p.6-7, 14'30, extraits de Shofar Rags (Tzadik, 2013)

SKnail : The Snail, part 1 (p.1, 5'37), extrait de Glitch jazz (Sknail, 2013)

Programme de l'émission du lundi 4 novembre 2013

James Blake : Voyeur / To the last (p.8-9, 8'40), extraits de Overgrown (Atlas / Polydor, 2013)

Peter Von Poehl : Orders and Degrees (p.1-5, 8'10), extraits de Big Issues Printed Small (Peter Von Poehl, 2013)

Brian Eno : In Dark Trees (cd2 / p.6, 3'50)

Suicide : Ghost Rider (cd2 / p.12, 2'43)

Nicola Tescari : En 4 parenthèses (cd2 / p.9, 4'24), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Grande forme :

* Nurse with Wound / Graham Bowers Off to Hell on a Handcart / Apes and Peacocks / Bells of Hell Go TinG A'LinG A'LinG (p.1 à 3, 20'), extraits de Parade (Red Wharf, 2013)