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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 22:00

Des lumières sous la pluie (2004), Acte (2007), Vu d'ici (2008), Derrière moi (2011), et maintenant Jamais trop tard...La ligne claire des titres, pour commencer, un tracé qui est aussi un peu de mon histoire de blogueur...

Meph. - Parce que tu t'es enflammé dès le premier disque déniché dans les bacs de ta radio.

Dio. - Oui. Il y avait la pochette, déjà, à la fois sombre, illuminée, au graphisme alambiqué. J'ai été attiré tout de suite. Et la première écoute a été une révélation. Un rap tellement différent, sensible et brûlant...

Meph. - Lyrique, en somme, dans le sens le plus noble.

Dio. - En effet. J'ai chroniqué avec enthousiasme chaque étape. J'ai vu Arm et Olivier Mellano en concert, je les ai rencontrés.

Meph. - Des gars bien, chaleureux et simples... Mais dis, tu es en train de nous entraîner dans une histoire édifiante ? Tu vas faire pleurer tes lecteurs, et puis tu ne dis pas tout...

Dio. - C'est drôle que ce soit toi...

Meph. - Quoi ?

Dio. - Dans le rôle du confesseur...

Meph. - J'adore prendre les bonnes âmes en flagrant délit de péché ! Ne détourne pas la conversation, accouche...

Dio. - Tu es dur avec moi !

Meph. - Je te rappelle à ta vocation de chroniqueur. Dire toute la vérité...

Dio. - Rien qui me déplaise plus que la critique négative !

Meph. - Tu permets que j'éclate de rire ? Quand tu te lances dans le disque, tu l'écoutes en entier, comme les autres fois.

Dio. - C'est vrai. Je suis pris par les paroles, l'énergie, la puissance de la vision. Voilà, « Des éclats de vie dans les yeux / Frapper les anges, les démons / Tu fuiras les deux / Récrire mieux les rêves et les histoires », c'est un programme formidable, auquel je souscris à nouveau sans réserve.

Meph. - Après "La minute qui suit", c'est "Invisibles", « Fantôme à nouveau, invisible, à crever les bombes / Y voir dans la pluie, le brouillard », avec la participation d'Iris.

Dio. - Excellent, comme d'habitude. Une musique qui nous explose à la gueule, apocalypse à l'horizon, rythmique puissante, zébrures. Le sang qui bout à l'écouter.

Meph. - Un début selon notre cœur !!

Dio. - J'ai un peu plus de mal avec "Jamais trop tard", le vocodeur lourdingue...

Meph. - Pauvre chéri qui n'a rien compris, c'est la voix des hommes-machines .

Dio. - Je veux bien, mais cette vision binaire...là, je décroche, je suis loin de ce combat qui me rappelle les plus mauvais films américains.

Meph. - J'ai cru reconnaître John Cale au début de "Décembre", superbe échantillon, suivi par un texte comme on aime : « J'ai gardé l'horizon pour moi / Ressenti le vent d'ailleurs / Ce qu'on pourra, c'est épouser demain / Le faire briller à sa valeur » et plus loin « Au creux des roches, sentir la pierre / Nourrir le feu avant de le perdre et qu'il ricoche », un désespoir et un combat « sans baisser les bras », croire encore au monde malgré tout...

Dio. - Le grand Arm, le cœur gros comme une étoile en feu, « Pourtant le cristal brillait », le regard tourné vers le ciel, le sens du temps qui nous désarme, des formules qui font mouche : « J'écrirai le sang pour fuir les drames flous", Christ d'un monde perdu...

Meph. - Et tu voulais garder ça pour toi ? Tu appelles ça une critique négative ?

Dio. - Surtout que j'aime bien "l'Interlude rouge", gauchement mélancolique.

Meph. - Ta délicatesse se braque ensuite ?

Dio. - C'est vrai que "Le souffle" me laisse partagé : trop de machines, un univers sous le signe de l'enfer et de la haine...

Meph. - Moi, j'adore !

Dio. - Je n'en doute pas ! En même temps, il y a de belles formules, une urgence hallucinée, des fragments d'une autobiographie ardente : « J'ai suivi les étoiles un soir sans retoucher ma voix / Laissé la lune m'enlever tout ce qui s'est tu en moi / J'aboierai cette nuit, cette fois comme toutes les autres », c'est Arm le Magnifique !

Meph. - " Les Marches de l'enfer" est de la même veine, en plus poussif...

Dio. - C'est que les marches sont dures à descendre, je suis aussi un peu distant, peut-être parce qu'entre temps j'ai écouté Mendelson, son triple album, je pense en particulier à "L'Échelle sociale". "Le soir pour toi", plus calme, à fleur d'émotion pourtant, ne me convainc pas musicalement, l'ambiance jazzy me paraît factice, inappropriée, et là, pour revenir à Mendelson, il faudrait une vraie unité de composition, une ligne électro-pop plus serrée, moins d'esbrouffe...

Meph. - La fin de ce titre est calamiteuse, non ?

Dio. - Ben oui, ça flotte dans le ouaté, ambiance lounge...Et puis "L'Interlude gris", ces sirènes et ces ronronnements...

Meph. - Dis-le, ce que tu regrettes...

Dio. - La guitare d'Olivier Mellano, créditée sur quatre titres, ne s'entend pas vraiment, noyée sous ce déluge machinique, alors je le dis, je regrette "Acte", le duo parfait entre la voix d'Arm et la guitare d'Olivier.

Meph. - Et que penses-tu de la grande messe rappeuse "Aux portes de la ville", titre choral avec les voix d'Al Benz et Almereyda ? Je te sens sur les charbons ardents...

Dio. - En farouche individualiste, ces allégeances tribales, ce culte des balafres et de l'espèce des guerrriers au mieux me fait sourire. Je reste aux portes...Quant à "Mon visage", la musique est inaudible, une succession de clichés, une mauvaise fête foraine !

Meph. - C'était dur à venir, mais tu finis par cracher le morceau !

Dio. - "La ligne rouge " n'arrange rien, c'est confus, lourd mortel. Je préfère encore les musiques industrielles !!

Meph. - C'est un peu mieux pour "Jour quinze", quand même...

Dio. - Oui, parce que la voix d'Arm est en avant, la ligne est plus claire. J'attends la suite avec mes oreilles d'amoureux déçu, je dis ça pour paraphraser Arm. Qu'il écarte tout ce fatras, qu'il nous assène tous ses mots dits, avec un ou deux chouettes musiciens pour souligner le propos, il n'a besoin de rien d'autre. Une guitare électrique fulgurante, pourquoi pas un piano ou un violoncelle, et on pleurerait d'une telle beauté...

Meph. - Avec la participation de Peter Broderick, le tout mixé par Nils Frahm ?  T'es un sacré rêveur, est-ce que ça serait encore du rap ?

Dio. - On se moque de l'étiquette, si elle colle à la musique pour l'aplatir. De l'épure, pas de la caricature !

Meph. - Alors, ton verdict ?

Dio. - Non mais, pour qui me prends-tu ?? Il n'est jamais trop tard pour rebondir, dit le proverbe dronésien (ici, clin d'œil appuyé).

Meph. - Je le dis à ta place, critique ectoplaste : la première moitié, ça va, ça brûle ; la seconde, rien ne va plus, on nous enfume. Tu as acheté le disque, tu l'as diffusé...

Dio. - Oui, bien sûr...c'est Arm, quand même ! Et rien à dire sur le livret, avec tous les textes, un visuel sobre, impeccable !

Meph. - Pour un peu, je dirais...Amen ! Au fait, il y a un trou dans ta discographie : tu as manqué "Acte II", paru en juin 2012, deuxième production du duo selon ton cœur...

Dio. - Mea culpa. Tu me fouetteras bien cette nuit ?

Meph. - Une vidéo de ce disque tu mettras sur ton blog pour ta pénitence !!

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Paru chez Ulysse Productions / Yotanka en 2013 / 14 titres / autour de 45 minutes

Pour aller plus loin

- le disque en écoute intégrale sur Bandcamp

- Un extrait de "Acte II" pour me faire pardonner mes méchancetés. Exactement ce qu'on aime chez lui, et le grand Olivier...

 

Programme de l'émission du lundi 25 novembre 2013

Banabila & Machinefabriek  : Debris / Travelog (Pistes 8-9, 16'), extraits de Travelog (Tapu Records / Lumberton Trading Company, 2013)

Tim Hecker : Stab Variation (p.12, 6'33), extrait de Virgins (Kranky, 2013)

Nils Frahm : Says / Said and Done (p. 2-3, 18'), extraits de Spaces (Erased Tapes, 2013)

Daniel Wohl : Limbs / Insext / Corpus (p. 6-7-9, 16'30), extraits de Corps exquis (New Amsterdam Records, 2013)

12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 11:30

   Au fil du temps le canadien Tim Hecker construit une œuvre toujours plus élaborée, plus sidérante. Aux synthétiseurs, orgue et harmonium se sont ajoutés le piano, bien sûr déjà présent sur les derniers disques précédents comme Dropped pianos ou Ravedeath, 1972, mais aussi bois et cuivres fondus dans les sons électroniques et les nappes de drones. Entouré de quelques musiciens et avec la participation au mixage de l'islandais Valgeir Sigurdsson, il est au meilleur de lui-même.

   Dès le premier titre, "Prism", l'orgue se démutiplie, s'enraye dans des boucles de plus en plus saturées de particules sonores. Comme un vent s'est levé, qui vous jette dans l'ailleurs. Avec "Virginal I", le piano apparaît au premier plan, immobile au centre d'autres boucles plus serrées encore, un piano qui sonne presque comme un clavecin, rejoint par un saxophone très grave qui pulse à la Steve Reich (toujours lui, le grand maître qui hante beaucoup de musiciens d'aujourd'hui), cerné de drones qui se fracasent dans une atmosphère apocalyptique, de cris quasiment subliminaux lovés dans ce maelstrom, avant de s'endormir dans une série de hoquets saccadés accompagnés d'accords lointains, de pointes de hautbois (?). C'est absolument superbe, envoûtant, et je ne comprends rien à toutes ces chroniques qui font la fine bouche, ergotant sur les ratages navrants d'un musicien sans doute trop admiré à leur goût pour les artistes maudits vénérés par une petite côterie d'initiés blafards, s'épuisent en comparaisons fastidieuses. Je me réjouis du succès de ce montréalais inspiré dont il faut écouter les albums de bout en bout, sans coupure, pour en apprécier l'architecture soignée et la sombre beauté. "Radiance", après les éclats du titre précédent, est davantage en sourdine, retenu, discrètement incantatoire avec ses nappes glissées qui nous aspirent à notre insu vers "Live Room", son piano claudicant au milieu de grincements et des bruits de ses marteaux. Atmosphère gothique hallucinée traversée de zébrures erratiques, tout se défait, les sons se déforment, mais tout s'oriente à nouveau dans une marche obstinée sous-tendue par un orgue ronflant, et ce qui est très beau, c'est cette alliance contre nature entre les sons déchirés, disloqués, et les nappes souveraines, enveloppantes de cet orgue si cher à Tim, elles emportent tout, nous enlèvent pour nous déposer avec une incroyable douceur au pied du jumeau "Live Room out", tapissé de clarinettes, hautbois, ourlé d'ondes caressantes tandis que les échos du titre précédent finissent leur voyage et que quelques notes de piano nous achèvent de douceur trouble. "Virginals II" semble d'abord le clone de "Virginal I", car tout se dédouble, se démutiplie dans cette chambre aux prestiges, ce palais des miroirs brisés dont on ne sortira jamais, enfermés dans les boucles minimalistes. Le plaisir de l'auditeur est lié à ces jeux d'échos. Nous errons dans un dédale, nous croyons avancer et nous reprenons les mêmes couloirs, mais ils sont un peu différents, puis si différents qu'on ne reconnaît presque plus rien. D'une certaine manière, la musique de Tim Hecker procède un peu comme le cinéma de David Lynch, se jouant de nous en sapant nos repères, nous dépaysant pour nous entraîner vers des mondes abyssaux. "Black refraction" paraît un havre mélodieux, mais c'est un piège à répétition qui nous jette un charme. Comment résister à du pseudo Brian Eno distordu, torpillé par une touche bloquée ? Seul le bref "Incense at Abu Ghraib", avec ses esprits errants qui strient un ciel de cendre, vous en sortira... pour vous livrer à "Amps, Drugs, Harmonium", autre page vertigineuse enroulée en spirales éraflées d'albâtre incrustré de phrases cristallines-voilées. Vous approchez du mystère, déjà vous portez les "Stigmata I" et "II, encore un dyptique. Tout dérape et se froisse dans le courant sombre, le vent électronique du fond duquel le piano marche tranquille, dans la certitude d'atteindre les vierges recherchées au travers de ces espaces inquiets et inquiétants. Une euphorie noire, marquée par une ligne percussive abrasive, s'empare du deuxième volet, avec une véritable lévitation tremblée, une esquisse de nouvelle pulsation accompagnée de rondeurs boisées, qui se résorbe en bruits et souffles. Vous êtes maintenant à "Stab Variation", tournoiements et sabordements, l'âge de la déconstruction du même, fascinante chambre des tortures sonores transcendée par l'invasion des claviers d'abord diaphanes puis solennels, démultipliés bien sûr pour cette apothéose surréelle, rutilante, somptueuse. Arrivé là, casque sur les oreilles au long de cette chronique improvisée au fil de la musique de Tim Hecker, moi je dis : chef d'œuvre, et je m'incline devant un maître, et je le remercie humblement pour tout ce qu'il vient de me donner.  

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Paru chez Kranky / 12 titres / 49 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Tim Hecker

- le disque en écoute intégrale, accompagné d'une belle revue en anglais du disque.

- Quel extrait vous proposer sinon ? Allez, le si beau et émouvant "Black Refraction" :

Programme de l'émission du lundi 9 décembre 2013

Les États du piano :

* Erdem Helvacioglu : Six clocks in the dim room / Mist on the windowpane / Have not been here in forty years (Pistes 5-6-8, 12'), extraits de  Eleven Short stories (Innova, 2012) Si vous avez manqué ce disque magnifique pour piano préparé, il est encore de cliquer sur le titre de l'album !

* Virgil Thomson : Prelude / A Day-Dream : a portrait of Herbert Whiting / Meditation : a portrait of Jere Abbott / Hymn : a portrait of Josiah Marvel (p.1-8 à 10, 9'30), extraits de Early and as Remembered (New Albion Records, 1991) Je n'ai pas encore épuisé le catalogue de ce label fondamental. C'est en cherchant des enregistrements d'Yvar Mikhashoff, pianiste auquyel j'envisage de consacrer un futur article, que j'ai trouvé ce disque singulier. Pas seulement des pièces pour piano comme celles diffusées, mais aussi des mélodies avec une chanteuse...

Tim Hecker : Black Refraction / Inscense  at abu Ghraib / Amps, Drugs, Harmonium / Stigmata I & II (p. 7 à 11, 15'), extraits de Virgins (Kranky, 2013)

Clara Moto : Placid kindness / Holy / Lyra Feat Minu (p.8 à 10, 16'), extraits de Blue distance (InFiné, 2013 

 

3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 15:39

Dans l'ombre de Steve Reich !

Meph. - Tu as entendu ? Ils ont des oreilles, Braids ! "Victoria", le premier titre de leur nouvel album, on dirait un remix de Music for 18 instruments de Steve Reich...

Dio. - On ne va pas s'en plaindre ! Enfin une pop écrite comme de la musique, pas seulement des chansons ficelées en série.

Meph. - C'est leur deuxième album, à ce trio de Montréal. Et on se réjouit du mariage très réussi entre pop et musique électronique. Ce qui me plaît énormément, c'est l'association de la petite voix flutée, caressante de la chanteuse...

Dio. - Un parfum de Björk, Kate Bush...

Meph. - Si tu veux...association, disais-je, entre cette voix de chanteuse pour midinettes...

Dio. - Comme tu y vas !

Meph. - Tu ne me connaîs pas encore ? Je reprends : et un accompagnement vraiment élaboré, alliance de machines et de percussions synthétiques qui enveloppe la voix dans un filet serré, constamment inventif.

Dio. - Ajoute que la chanteuse donne parfois de la voix, elle a du coffre, la petite !

Meph. - C'est vrai ! Les compositions jouent avec cette voix, la démultiplient pour abolir l'écart entre l'acoustique et l'électronique. Incarnation, désincarnation ? Rêveuses, comme le début de "Hossak", le titre 4, à l'atmosphère orientale grâce au pointillisme des claviers, et en même temps décalées par des bruissements d'ailes métalliques, des réverbérations, ralentis.

Dio. - Étranges, aussi. Pense à "Girl", le morceau suivant, délicatement découpé sur fond d'orgue, trois nappes convergentes, si l'on écoute bien : la voix, l'orgue, les percussions résonnantes, c'est superbe !

Meph. - "Together" commence presque comme du Autechre : glacial, piqueté au scalpel, mais l'orgue rajoute de l'émotionnel, et puis la voix très douce vient glisser sur le tout, dans un mouvement de larges boucles parfois bégayantes...

Dio. - On est déjà de l'autre côté de l'album, celui qui n'a plus peur de la durée, avec des titres plus longs, de véritables envolées...

Meph. - De la voix de la chanteuse, mais aussi des mélodies qui meurent dans les lointains...

Dio. - Je ne te savais pas si sensible, mon cher Meph...

Meph. - Il ne faut jamais s'en tenir à l'imagerie catholique...en plus, j'aime les chœurs de "Ebben", autre pièce dépaysante, qui n'hésite pas à casser le fil du chant pour laisser surgir un véritable paysage abstrait de toute beauté. Halte au ronron, vive l'invention, qu'ils nous disent, et là j'applaudis très fort ce patrouilleur de la garde de nuit !

Dio. - "Amends" continue le voyage aux confins, sorte de féérie aux paroles pleines d'humour et de techno ambiante pleine de recoins superbes, à nouveau discrètement hantée par Steve Reich !!

Meph. - Un régal, surtout dans sa seconde moitié, suivi par une autre merveille, "Juniper", intimiste et sensuelle, voilée d'un brouillard de sons électroniques qui se développe à nouveau pour lui-même, même si le chant revient se couler dans la pâte sonore épaissie, travaillée par des éruptions répétitives et une efflorescence somptueuse.

Dio. - Pour finir sur...Steve Reich, encore, tu en conviens ?

Meph. - C'est évident. Il y a la pulsation, le martèlement, de beaux passages...

Dio. - Récupéré et détourné au profit du chant, non ?

Meph. - J'en conviens...Mais ce n'est pas ma tasse de cigüe...trop de vocalises et de joliesses.

Dio. - Personne n'est parfait. Tu es dur quand même, il y a un vrai plaisir du chant, une folie étourdissante qui a beaucoup de charme. Un fort bon disque, malgré tes réticences. Qu'ils s'émancipent encore plus du format chanson, et on applaudira des quatre mains !

Meph. - Et des pieds fourchus ! Voilà qui nous change de la pop soporifique. Un bouquet de fraîcheur, ce trio ! On les classe malgré tout dans la pop, pour la commodité

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Paru chez Arbutus Records / Full Time Hobby / Flemish Eye en 2013 / 10 titres / 55 minutes

Pour aller plus loin :

- le site du groupe

- "Amends" en fausse vidéo et deux autres titres, "Victoria" (le 1) et "Juniper", le 9, spécialement pour vous, chers lecteurs qui devrez utiliser le lecteur :

Programme de l'émission du lundi 25 novembre 2013

Psykick Lyrikah : Les Marches de l'enfer / Le soir pour toi / Interlude gris (p.7-8-9, 9'), extraits de Jamais trop tard (Ulysse Production / Yotanka, 2013)

Musiques électroniques etc. :

* Tim Hecker : Prism / Virginal I / Radiance (p.1 à 3, 12'40), extraits de Virgins (Kranky, 2013)

* Banabila & Machinefabriek  : Narita / Antennas / Rain painting (p.2 à 4, 16'), extraits de Travelog (Tapu Records / Lumberton Trading Company, 2013)

* Gareth Davis / Jan & Romke Kleefstra : Noarderljocht / Brune Hoanstrobber (p.1-2, 14'32), extraits de Tongersvel (Home Normal, 2009)

Programme de l'émission du lundi 2 décembre 2013

Psykick Lyrikah : Aux portes de la ville / Mon visage (p.10-11, 7'50), extraits de Jamais trop tard (Ulysse Production / Yotanka, 2013)

Braids Victoria / Fruend / Hossak (p. 1-2-4, 12'10), extraits de Flourish // Perish (Full time Hobby etc., 2013)

James BlakeTo the last / Our love comes back (p.9-10, 8'), extraits de Overgrown (Atlas / Polydor, 2013)

Tim Hecker : Live room / Live room out / Virginal II (p. 4 à 6, 15'), extraits de Virgins (Kranky, 2013)

  Banabila & Machinefabriek  : Dinsdag / Runner (p.6-7, 11'35), extraits de Travelog (Tapu Records / Lumberton Trading Company, 2013)

25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 16:52

   LA BEAUTÉ SERA CONVULSIVE OU NE SERA PAS

   Moins de deux ans après Rupture, première collaboration entre Nurse With Wound / Steven Stapleton et Graham Bowers, Parade prétend poursuivre l'exploration des multiples formes de la psyché humaine. Il s'agit un long morceau de cinquante-trois minutes découpé pour la commodité des auditeurs en huit pistes.

   Une flûte lointaine, à laquelle répondent d'autres bois, des grincements, frottements, une voix, une interpellation à laquelle il est répondu de façon moqueuse, suivie d'un ricanement, de l'arrivée de percussions, et c'est parti en charrette à bras pour l'enfer, "Off to Hell in Handcart". La procession commence, grotesque, truculente, à coups de grosse caisse, de trombones et autres cuivres, dans un grouillement de sons divers. NWW et Graham Bowers déversent dans nos oreilles une musique rabelaisienne qui n'a peur de rien, une cacophonie ubuesque rutilante d'une vitalité débordante. Depuis longtemps, NWW est passé maître dans l'art du collage sonore - ses pochettes vont dans le même sens - dans la grande tradition surréaliste. "Apes and Peacocks", après quelques roulements de tambour, commence somptueusement dans des coloris sombres et grinçants, des arrière-plans mystérieux. Le titre  se développe avec une amplitude symphonique d'un superbe effet : une lutte discrète se trame, l'atmosphère est survoltée. Quel sens dramatique ! Quelle puissance narrative !! Des forces surgissent, perturbent le bel agencement. Toute l'œuvre se structure autour de cette dialectique ordre / chaos, s'agence autour de l'apparition de souvenirs sonores, avec des moments de grâce étrange, fulgurante, suspendus entre deux cahots du charivari, deux hoquets. "Bells of Hell go Ting A'Ling A'Ling", après une très brève accalmie, sons de cloches et grondements lointains, évolue sur une ligne brisée par les cymbales, syncopes et autres borgborygmes sonores. Du pur théâtre sonore comme le pratique Graham Bowers. Imaginez une moulinette géante couplée à une rythmique implacable, et vous aurez une petite idée de la suite du morceau, industriel et délirant. Le voici en écoute...

   Les machines folles s'emballent, s'arrêtent sans prévenir pour laisser échapper de brèves échappées mélancoliques, des bouffées de musiques foraines concassées et envahies par des coulées de drones noirs. L'imagination, comme depuis si longtemps chez NWW, est au pouvoir, un pouvoir décapant, qui lamine tous les clichés, revitalise tous les matériaux charriés. Écoutons le début de "Ring A Ring O'Roses" : solennel, avec ses cordes fastueuses, mais déjà miné par des glissements, dérapages intempestifs. Cette musique ne connaît pas le respect : elle est animée, au sens le plus fort, plastique et cinétique, si bien qu'elle vire très vite vers la caricature, l'iconoclasme. Tous les échantillons qu'elle brasse sont dépaysés, détournés, avec une jubilation énorme : pas question de s'appesantir ! Pourtant, la symphonique et fastueuse introduction de "A Tissue of Deceit" pourrait nous conduire vers des rivages d'ambiante sombre, que nenni !! Les percussions viennent trouer le tissu, déchiqueté allègrement, pour nous entraîner dans un rythme claudicant hanté par des crooners, saturé par une enflure sonore monstrueuse. Et les divas s'époumonent sur des percussions hachées, des lambeaux symphoniques sont perdus dans une jungle métallique dont sourdent des milliers d'oiseaux d'acier ! C'est extraordinaire.

   D'où mon titre, emprunté à Nadja (1928) d'André Breton. C'est la dernière phrase du récit, reprise et variée dans L'Amour fou ((1937) : « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle, ou ne sera pas. » La musique de Nurse With Wound et Graham Bowers me semble suivre ce programme, incarner cette nouvelle définition de la beauté, impertinente et d'une liberté renversante. "érotique-voilée", elle tient du spasme et de de l'éjaculation, déborde de jouissance et dans le même temps se coule dans des voiles sonores, joue avec les interdits. "explosante-fixe", elle aime les formes longues qu'elle subvertit sans cesse par des caprices, irruptions, par son énergie impétueuse. "magique-circonstancielle", elle adore les merveilles, surfe sur l'instant, ne cesse de renaître dans un processus de recomposition-métamorphose vertigineux.

   N'écoutez rien dans la proximité de ce disque fulgurant : toutes les musiques risquent de vous sembler terriblement empruntées, amphigouriques, étriquées...Des électrons libres comme Alvin Curran peuvent seuls survivre...

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Paru chez Red Wharf en 2013 / 8 pistes / 53 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Nurse With Wound

- mon article sur Chance Meeting On A Dissecting Table

- l'illustration intérieure de la pochette, par Graham Bowers :

Nurse with Wound (3) / Graham Bowers - Parade

Programme de l'émission du lundi 11 novembre 2013

Imagho : We got company / Angel (p.12-13, 5'40), extraits de meandres 'Alara / We are Unique Records, 2013)

SKnail : The Way, part 1 & 2 (p.4-8, 10'30), extrait de Glitch jazz (Sknail, 2013)

Howard Skempton : Prelude 1 / Interlude 4 / Prelude 5 / Interlude 5 / Prelude 7 (p.14 à 18, 9'30), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Grande forme :

* Nurse With Wound & Graham Bowers : Ring A'Ring O'Roses / A Tissue of Deceit / Rats, Cats and Dogs (p.4 à 6, 20'30), extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

Programme de l'émission du lundi 18 novembre 2013

Mi & L'Au : May I / Bêtise du soir / Drown the sound (p.4-6-7, 8'), extraits de H2O (Alter-K, 2013)

Psykick Lyrikah : Invisibles / Décembre / Interlude rouge / Le Souffle (.2-4-5-7, 15'), extraits de Jamais trop tard (Ulysse Production / Yotanka, 2013)

Grandes formes :

* Nurse With Wound & Graham Bowers : Beyond the Palisade / The Bitter End (p.7-8, 12'30),  extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

* Machinefabriek : Instuif (p.1, 19'14), extrait de That It Stays Winter Forever (White Box, 2010)

5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 20:20

   Les fausses jumelles du piano, Katia et Marielle Labèque, ont voulu fêter à leur manière le cinquantenaire du courant minimaliste, si représenté dans ces colonnes. Elles ont repris le titre des concerts donnés par LaMonte Young dans le loft de Yoko Ono en 1951. Sans aucunement prétendre à l'exhaustivité, elles ont rassemblé en trois cds œuvres connues et moins connues de ce mouvement capital, surtout anglo-saxon - elles se cantonnent d'ailleurs pour l'essentiel à ce seul domaine -  qui a aussi essaimé en Europe, notamment aux Pays-Bas (voir par exemple Simeon ten Holt, Douwe Eisenga  ou Peter Adriaanz), en Belgique (avec l'incontournable Wim Mertens), mais aussi en France (retour aux sources si l'on accepte l'idée qu'Erik Satie, dans ses "Vexations", en serait le lointain fondateur), avec l'injustement méconnu Frédéric Lagnau ou encore Éliane Radigue (article à venir, à écrire !!!), et j'en oublie comme me le feront remarquer certains lecteurs, auxquels je répondrai que ça viendra sans doute, ce blog étant en expansion...comme l'univers !

   Difficile de rendre compte point par  point. Disons que je ne partage pas une partie des choix : ne comptez pas sur cette anthologie pour découvrir le meilleur de cette constellation, c'est d'abord un choix très personnel, et donc discutable, sans doute guidé en partie par la volonté de montrer comment le minimalisme transpire un peu partout aujourd'hui encore. Bien sûr le minimalisme est influencé par le jazz, le rag-time, mais préférer la complexité rythmique ou la virtuosité comme les sœurs l'affichent dès les peu enthousiasmants "Four movements for two pianos" de Philip Glass, c'est à mon sens passer à côté de l'essentiel. Car le minimalisme, par sa tendance à l'abstraction, ses préférences pour les lignes, boucles, est bien meilleur lorsque tourné vers l'intériorité, la lente et obstinée recherche d'une extase. À tout prendre, les choix effectués par le pianiste néerlandais Jeroen Van Veen dans ses deux coffrets consacrés au minimalisme sont plus pertinents, parce qu'ils cernent bien une radicalité occultée ici au profit de la dimension démonstrative. Qu'on écoute du même Philip Glass le superbe "In again, Out again"...la vidéo n'offre que la première moitié...

Philip Glass, au meilleur de son inspiration...

   Le choix des "Water dances" de Michael Nyman pour terminer le cd 3 n'est guère plus probant : musique creuse, à la limite du grotesque, comme il arrive trop souvent à ce compositeur heureusement plus convaincant lorsqu'il écrit d'intrigantes musiques de films pour Peter Greenaway. Autre moment assez faible, "Hymn to a great city" d'Arvo Pärt, une pièce que je préfère oublier, insignifiante pour un admirateur du grand Arvo comme moi..."Experiences I" de John Cage n'est pas non plus de la meilleure veine, même si sa ligne capricieuse, sinueuse comme une mélodie chinoise, n'est pas sans charme.

    Alors, allez-vous me dire, après un tel éreintement  ?? Partiel, notez-le bien...  

En effet, le choix de petites pièces d'Howard Skempton, compositeur britannique et accordéoniste né en 1947, est déjà beaucoup plus stimulant. Son écriture, sobre et dense, nous vaut des joyaux intimistes parfois non dénués d'humour. Les "Nocturnes" et les "Images" sont souvent magnifiques, là je tire mon chapeau pour ces belles découvertes. Je salue également la présence de William Duckworth (1943 - 2012), compositeur américain présent à travers une sélection de son chef d'œuvre, "The Time Curve Preludes" : sélection, hélas, qui ne permet pas de suivre la rigueur du développement des vingt-quatre pièces du cycle, magistralement interprété ailleurs par Bruce Brubaker

   J'écoute le prélude 5 des "Images" (1989), et c'est à tomber. Je vous propose les préludes 1, 5 et 7. Cinq minutes qui justifieraient à elles seules l'achat de l'ensemble !!  

   Ce n'est pas tout. Les deux sœurs, sur les cds deux et trois, s'entourent de trois musiciens. Le chanteur, guitariste, bassiste David Chalmin, le pianiste et claviériste Nicola Tescari, le percussionniste Raphaël Séguinier, qui manient tous les trois les sons électroniques, viennent renforcer les deux pianistes pour d'une part une interprétation de pièces de pop-électro de Brian Eno, Radio Head ou Suicide : j'aime bien la version très jungle de "In Dark Trees" de Brian, la délicate et émouvante "Pyramid Song" par Katia au piano et David au chant, la folie opaque de "Ghost Rider" de Suicide. On trouve aussi sur le cd 2 deux compositions de Nicola Tescari : "Suonar Rimembrando", d'après une chaconne de Tarquinio Merula, élégiaque et vibrante, vraiment superbe ; "En 4 Parenthèses", étonnant collage de climats sonores travaillés. "Gameland" de David Chalmin allie passages intimistes et envolées orchestrales évocatrices des orchestres gamelans indonésiens, le tout transcendé par une frénésie réjouissante. "Free to X" de Raphaël Séguinier est une étude pour percussions assez impressionnante, très tenue, tendue, sur un environnement sonore dense et saturé. Bref, que du bon de ce côté !

   J'ai gardé pour la fin le morceau des connaisseurs, la cerise sur l'anthologie. Une nouvelle version de "In C", la mythique composition de Terry Riley, l'un des papes du minimalisme. Cette pièce pour ensemble libre de 1964 ne cesse d'être reprise. L'une des dernières fois, c'était par le Salt Lake Electric Ensemble en 2010. Si l'on considère les soixante-seize minutes et vingt secondes de la version du vingt-cinquième anniversaire parue chez New Albion Records en 1995 (le concert enregistré date, lui, du 14 janvier 1990), il s'agit d'une version courte de seulement un peu plus de vingt-huit minutes, mais cette durée n'est pas exceptionnelle non plus. En tout cas, c'est une interprétation à la fois puissante, colorée, subtile même avec des percussions variées, de la grosse caisse à des sons métalliques d'une grande finesse, des sortes de glockenspiel qui donnent à certains passages le parfum oriental indispensable à toute bonne version. Les sœurs et leur groupe réussissent à la fois à rendre la complexité des textures, une densité foisonnante, et une profondeur étonnante : voilà une version qui ne manque pas d'air, parcourue par des vents pulsants et des effets de transparence rafraîchissants.

   En somme, trois cds inégaux, mais suffisamment riches en belles surprises pour valoir le détour...même si l'auberge des sœurs n'est pas espagnole !!

...un dernier mot : je sais bien que le minimalisme vient d'Outre-Atlantique, mais je ne vois là aucune raison valable pour nous assener encore une pochette et un livret monolingue en anglais. Les livrets bilingues, trilingues, ça existe, non ??? Pas d'économie pour occulter une langue, la nôtre !

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Paru chez KML en 2013 / 3 cds / 19, 12 et 6 pistes / 56', 48' et 57'

Pour aller plus loin

- Katia, Marielle à la Cité de la Musique, en février 2013, présentent le projet.

Programme de l'émission du lundi 21 octobre 2013

Bertrand Belin : Plonge / Pauvre grue (Pistes 6 et 11, 8'), extraits de Parcs (Cinq7 / Wagram Music, 2013)

James Blake : Overgrown / Take a fall for me / Digital Lion (p.1-4-7, 13'30), extraits de Overgrown (Atlas / Polydor, 2013)

David Chalmin : Gameland (cd2 / p.2, 6'03)

Nicola Tescari : Suonar Rimembrando (cd2 / p.3, 6'02), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Alvin Curran : Shofar der Zeit / Shin far Shofar 2 (p.6-7, 14'30, extraits de Shofar Rags (Tzadik, 2013)

SKnail : The Snail, part 1 (p.1, 5'37), extrait de Glitch jazz (Sknail, 2013)

Programme de l'émission du lundi 4 novembre 2013

James Blake : Voyeur / To the last (p.8-9, 8'40), extraits de Overgrown (Atlas / Polydor, 2013)

Peter Von Poehl : Orders and Degrees (p.1-5, 8'10), extraits de Big Issues Printed Small (Peter Von Poehl, 2013)

Brian Eno : In Dark Trees (cd2 / p.6, 3'50)

Suicide : Ghost Rider (cd2 / p.12, 2'43)

Nicola Tescari : En 4 parenthèses (cd2 / p.9, 4'24), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Grande forme :

* Nurse with Wound / Graham Bowers Off to Hell on a Handcart / Apes and Peacocks / Bells of Hell Go TinG A'LinG A'LinG (p.1 à 3, 20'), extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

 

19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 19:06

De quelques musiques d'Alvin Curran et d'Ingram Marshall.

   Un lecteur me signalait qu'après la lecture de mon article consacré à Shofar rags d'Alvin Curran, l'écoute des Maritime rites, un double cd paru chez New Albion Records, du même compositeur, s'imposait. Maritime rites (images et extraits sonores ici), c'est une série de concerts donnés sur des lacs, rivières ou grands ports, par des musiciens installés sur des barques, et d'installations sonores à base de sirènes de navires. Le projet, né dans les années soixante-dix, est toujours en cours, le dernier concert ayant eu lieu à Rome en 2012.

   Or, les sirènes ne sont d'une certaine manière qu'un avatar moderne, de l'époque industrielle, des cornes d'animaux utilisées dans des temps reculés et dont le chophar, corne de bélier du rite israélite, perpétue l'ancestrale tradition. Dans tous les cas, ces sons de cornes ou sirènes sont des appels à l'attention, au rassemblement, à la prière. À la menace de la dispersion, de l'exil, de la perte, ils répondent par la convocation de notre éveil et, en nous reliant aux origines, fussent-elles mythiques, veulent redonner du sens à nos petites vies limitées. D'un seul coup de corne ou de trompe, c'est la perspective même de l'éternité qui nous est suggérée : le rapport retrouvé aux autres, à l'Autre, agrège à nouveau une humanité de fait atomisée en milliards d'individus perdus dans la satisfaction de leurs intérêts égoïstes. Aussi n'est-ce peut-être pas un hasard si un artiste comme Alvin Curran, héritier de la tradition de la musique expérimentale américaine et donc individualiste forcené, en dehors de toutes les écoles et chapelles artistiques, accorde une telle place à ces instruments du lien immémorial.

Alvin Curran sonnant du chophar à Rome.

(image ci-dessus: Alvin Curran sonnant du chophar à Rome, ville où se rencontrent étonnamment le religieux et le bestial - notamment celui des jeux du cirque, avec le Colisée à l'arrière-plan)  

De plus, la pratique de la musique électronique, dont il est aussi un pionnier avec le groupe Musica Elettronica Viva, indissociable des techniques du collage, du mix, de l'échantillonnage, risquerait d'aboutir à des compositions patchwork, à des bricolages insensés. Le recours au chophar, aux sirènes, contribue à transcender ce morcellement anhistorique, à lui insuffler une unité reconstituante, si l'on peut dire. Ces instruments ne sont-ils pas une forme supérieure des vents ? Comme eux, ils emportent, transportent, nous animent soudain d'une flamme, alors que dans le même temps leurs vibrations font passer sur nous l'ombre d'un mystère. Voix enrouées, souffles brumeux, halètements sourds, sons à la limite de l'audible, mais toujours un brin spectraux, vous nous envoûtez par votre carmen aux contours sonores mouvants, vous remuez en nous un marécage de sensations enfouies depuis tant de générations qu'on vous passe votre dimension rudimentaire, que c'est peut-être elle, justement, qui nous plaît sans qu'on ose toujours se l'avouer dans vos sonneries farouches et maladroites.

   C'est la mer soudain qu'on entend retentir, le grand océan primordial contemporain du chaos, avant la séparation des éléments. Ces appels traversent les brumes, les brouillards accumulés, accrochés au fil des siècles. Ils matérialisent, pendant la durée d'un souffle, l'épaisseur du Temps, et c'est en quoi ils sont toujours si troublants, d'autant plus que nous sentons qu'ils surgissent simultanément des tréfonds de nous-mêmes, se frayant un passage entre les dalles polies de notre personnalité civilisée dont nous sommes si fiers mais, nous le comprenons alors en entendant de telles proférations, si prisonniers. Ils sont les souvenirs lancinants d'une liberté sauvage, les lambeaux pitoyables d'une vie effrénée, animale. C'est pourquoi Alvin recourt à des échantillons qui pourraient sembler disparates si l'on refusait de voir ce qui relie le religieux et le bestial. La bête est toute entière créature et, comme telle, témoigne du divin le plus brut, perdu à jamais pour l'homme imbu de sa supériorité, qui s'éloigne toujours plus dans un monde façonné par son esprit épris de rationalité. La prière ne vise rien moins, au fond, qu'au retour vers une incarnation naïve, antérieure à tout péché. C'est ce qu'exhale le chophar, par-delà la liturgie, dans la musique d'Alvin Curran. Quant aux sirènes de navire, aux cornes de brume, étymologiquement fabuleuses, elles enracinent les expérimentations musicales d'aujourd'hui dans un imaginaire rêveur plus vrai, plus frais que notre univers d'artefacts.  

 

   Ingram Marshall, compositeur américain pionnier, lui aussi, des musiques électroniques, utilise régulièrement les cornes de brume. "Fog tropes", une pièce de 1982 parue chez New Albion Records, inclut des enregistrements de cornes de brume de la baie de San Francisco, des sons maritimes et une flûte balinaise, la flûte gambuh, vaporeuse et veloutée à souhait, dans une sorte de collage sur bande magnétique pré-enregistrée, mixé avec un sextet de cuivres (paires de trompettes, de trombones et de cors) lui-même retraité à travers un système numérique de retardement. Mais tandis qu'Alvin Curran n'hésite pas à jouer par moments sur les contrastes de textures, les heurts et ruptures sonores qui exhibent le disparate pour mieux exprimer la volonté de jouer de tous les sons de tous les temps, donc de brasser toute l'histoire sonore en l'actualisant dans un geste de réappropriation quasiment démiurgique, Ingram Marshall a plutôt tendance à atténuer les écarts, à harmoniser ses matériaux, d'où une impression de fondu sonore, favorisé par la proximité de timbre entre cuivres et cornes de brume. Pas de traversée du temps, de concaténation temporelle, de tentative pour vivre simultanément le plus ancien et le contemporain. Non, une plongée dans une zone intermédiaire, hors du temps ou dans une temporalité indéterminée, peuplée d'esprits et de fantômes. L'électronique et l'acoustique deviennent indiscernables, animées des mêmes ondulations, ourlées de franges harmoniques flottantes. Quelque chose émerge de l'indistinct. La musique d'Ingram Marshall rejoue le drame primordial de la naissance, mais pour engendrer des ectoplasmes sonores qui ne rejoindront jamais le présent. Elle sourd des limbes, y plane, vaguement inquiétante et en même temps fascinante. Musique de l'inquiétante étrangeté au potentiel dramatique exploité par les deux films qui l'ont inclus dans leur bande originale, Cerro Torre, le cri de la roche (1991) de Werner Herzog, et Shutter Island (2010) de Martin Scorsese (voir mon article à ce sujet).

(ci-contre : corne de brume de la baie de San Francisco)

   En 1993, "Fog Tropes II", sur l'album Kingdom come sorti en 2001 chez Nonesuch Records, reprend la bande magnétique de la première version, qu'il combine avec un quatuor à cordes, en l'occurrence le Kronos Quartet. Les contrastes sont évidemment plus marqués, mais la lumière baisse peu à peu, les graves l'emportent, les fantômes reviennent entre les cadences de plus en plus élégiaques des cordes, si bien que l'œuvre est au final plus déchirante, plus luciférienne en ce sens qu'elle évoque comme une chute magnifique et terrible, celle de l'archange rebelle condamné à devoir se contenter des ténèbres, et dont la pièce donne à entendre les voltes, les efforts sublimes et vains de remontée. Ici, les cornes de brume signent un exil définitif.

   "Fog Tropes II" est en écoute ci-dessous (rien sur les sites de vidéos habituels, si ce n'est une fausse vidéo avec image fixe : à vous d'en choisir une, ou de vous en tenir à la seule musique...). Cette fois vraiment avec Fog tropes II et non le I : erreur rectifiée...

   Chophars, sirènes de navire et cornes de brume relient la musique d'Alvin Curran à un monde édenique. Le collage d'échantillons variés - prières, cris d'animaux, bruits... - convoque pour l'auditeur des strates éloignées de l'histoire humaine, embrassée dans une saisie passionnée, totalisante. L'électronique y est le continuum magique qui charrie la variété merveilleuse retrouvée du monde. Pour celui qui sait bien sonner, rien n'est perdu, toute la beauté inépuisable de la création peut se déployer, que ce soit dans des envolées psychédéliques ou des cacophonies débridées. Pas de place pour la nostalgie dans cette célébration sensuelle, gourmande. Par contre, les cornes de brume d'Ingram Marshall, séduisantes comme des sirènes d'ailleurs, sont l'écho d'un autre monde, perdu peut-être, qui vit quelque part d'une vie presque larvaire mais sombrement expressive. Elles sont ambivalentes, liées à des lieux écartés, maudits : pénitencier (Alcatraz), enfers...Chez Ingram Marshall, elles sont le signe d'un romantisme contemporain, d'une inquiétude somptueuse.

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Pour aller plus loin

- "Fog tropes" en concert le 22 septembre 2012 :

Programme de l'émission du lundi 7 octobre 2013

Spéciale minimaliste !

Simeon ten Holt : Solo Devil's dance III, section 1 (cd 4 / piste 1, 26'32) extrait de Simeon ten Holt / Solo piano music (Volumes I - V (Brilliant classics, 2013) Piano : Jeroen van Veen

Terry Riley : In C (cd 3 / p.1, 28'58), extrait de minimalist dream house (kml recordings, 2013), version pour deux pianos (Katia & Marielle Labèque) et  groupe : David Chalmin, Raphaël séguinier, Nicola Tescari

Programme de l'émission du lundi 14 octobre 2013

Imagho : meandres / The crossing / Song for Franck (p.5 à 7, 12'30), extraits de meandres 'Alara / We are Unique Records, 2013) 

Mi & l'Au : Drown the sound / Raging eye (p.7-8, 10'), extraits de H2O (Alter-K, 2013)

Daniel Wohl : Ouverture / Plus ou moins (p.4-5, 13'), extraits de Corps exquis (New Amsterdam Records, 2013)

Grande forme :

Alvin Curran : Shofar T Tam / Shin Far Shofar 1 (p.3-5, 22'30), extraits de shofar rags (Tzadik, 2013)

"Fog tropes II" s'y trouve. Paru chez Nonesuch en 2001.

"Fog tropes II" s'y trouve. Paru chez Nonesuch en 2001.

11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 21:30

  ( C'est avec grand plaisir que je publie cet hommage de Timewind, lecteur et chroniqueur intermittent, à David Borden, compositeur encore absent de ces colonnes, alors même que j'ai beaucoup écouté et apprécié The Continuing Story of Counterpoint, vaste ensemble paru il est vrai bien avant la naissance de ce blog en 2007, mais ce n'était pas un raison pour continuer à l'ignorer !)

   Né en 1938, David Borden est le grand oublié de la génération des pères fondateurs du minimalisme et de la musique dite répétitive ; et c’est à la fois normal et dommage. Normal, car soyons franc, David Borden n’est pas un grand compositeur et ne peut en rien être comparé à ses condisciples Glass, Reich, Riley. Dommage, car David Borden eut l’idée de faire se rencontrer la musique répétitive et les synthétiseurs, et plus particulièrement les fameux Moog.

   C’est en 1967, que David Borden fait la connaissance de Robert Moog, une rencontre qui va profondément modifier sa façon d’aborder la musique et les instruments. Il sera pour ce dernier - bien involontairement dans un premier temps - un « testeur » pour ses nouveaux instruments. Et il commencera alors tout naturellement à jouer et à composer des oeuvres pour synthétiseurs.

   En 1969 il crée avec Steve Drews le Mother Mallard (Portable Masterpiece Company), un ensemble de synthétiseurs et d’instruments amplifiés et donne en 1970 le premier concert utilisant un prototype de ce qui deviendra le fameux Minimoog. Va suivre toute une série de  concerts où ils interprétent sur scène des œuvres de John Cage, Robert Ashley, Terry Riley, Philip Glass, Steve Reich...En 1971, Linda Fisher les rejoint et Mother Mallard ne joue désormais quasiment que des œuvres de Steve Drews et David Borden. Le groupe connaitra par la suite de nombreux changements de musiciens autour de David Borden, et celui-ci sera rejoint par son fils Gabriel (à la guitare électrique) dans les années 80.

   Si David Borden a une grande admiration pour Steve Reich et Philip Glass, c’est toutefois par In C de Terry Riley et par le jazz qu’il jouait sur scène dans les années 60 qu’il dit avoir été le plus influencé. Si beaucoup de critiques, et souvent le public, l’ont comparé à Steve Reich et Philip Glass, il y avait une différence à ses yeux fondamentale dans son approche de cette musique : alors que Steve Reich et surtout Philip Glass utilisaient des instruments amplifiés, entre autres des orgues, David Borden utilisait des synthétiseurs, ce qui faisait une grande différence de sonorité, et créait un univers musical très différent.

   The Continuing Story of Counterpoint (1976 - 1987) est une œuvre en douze parties pour synthétiseurs, instruments acoustiques et voix. Oeuvre cyclique dont les parties font référence les unes aux autres d’une manière ou d’une autre. Son titre a deux origines : une oeuvre de Philip Glass, An other look at harmony, qui conforta Borden dans son approche contrapuntique de la musique, et le titre d’une chanson des Beatles « The Continuing Story of Bungalow Bill » extraite de l’album blanc.

   Découvert au hasard dans un bac du temps lointain des disquaires, The Continuing Story of Conterpoint, Parts 9-12, m’avait presque sauté dans les mains : achat impulsif, attrait de ce titre mystérieux! À l’écoute, je découvrais une musique à la fois familière et totalement différente de tout ce que je connaissais déjà, du Philip Glass joué par Klaus Schulze ou Tangerine Dream en quelque sorte. Avec de belles séquences rythmiques, mais ici, pas de séquenceurs, juste des musiciens.
   La Partie 9 est à la fois le premier morceau de David Borden que j’ai écouté et celui que je préfère, sans doute en souvenir de l’émotion musicale ressentie. Tout d’abord, il y a ce son, un son très chaud, enveloppant, presque ouaté, et ces claviers qui virevoltent comme des séquenceurs. Des lignes harmoniques qui frisent par moments la mélodie et qui sont doublés par une voix et une clarinette contrebasse. Dans la partie 9, Borden utilise trois lignes musicales rapides et trois lentes ce qui donne à la musique une texture légère. La partie 9 dure quinze minutes, et ses quinze minutes sont à chaque fois que je les écoute, quinze minutes de bonheur.


Discographie :  

The Continuing Story of conterpoint est publié en trois CD (Parts 1-4 + 8 complete / Parts 5-8 /  Parts 9-12)

   Trois disques témoignent des enregistrements et des concerts des années 70 :
- Mother mallard’s Portable Masterpiece Co. 1970-1973: avec deux pièces de Steve Drews et trois de David Borden dont "Easter", la première pièce qu’il composa pour un Moog en 1970, enregistrée en grande partie dans les locaux de l’entreprise de Robert Moog à Trumansburg dans l’état de New York.

- Like a Duck to Water Mother Mallard’s Portable Masterpiece Co. 1974-1976: six pièces de Steve Drews et deux de David Borden, toutes enregistrées en studio en 1976.
- Mother Mallard’s Portable Masterpiece Co. Music by David Borden: est constitué d’enregistrements de concerts des années 1976-77, avec les parties 1 et 3 de The Continuing Story of Conterpoint.

   Il existe également deux disques d’ambiante électroniqueCayuga Night Music et Places, Times & People avec quelques plages assez belles.

   À signaler aussi "Double Portrait", une œuvre assez intéressante pour deux pianos qui figure sur le disque U.S. Choice du duo Double Edge chez New World Records.

   David Borden restera celui qui a fait se rencontrer les synthétiseurs et la musique minimale et répétitive, avant même qu’en Europe, Tangerine Dream et Klaus Schulze ne commencent à utiliser des Moogs et ne découvrent les musiques de Glass, Reich et Riley.
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Une chronique de Timewind

   Les disques de David Borden sont principalement parus chez Cuneiform Records.

Pour aller plus loin

- Le site de Mother Mallard

- Le site de Cuneiform Records.

- La partie 1 de TCSOC  (Désolé Timewind, je n'ai pas trouvé la partie 9 pour le moment...) en écoute ci-dessous :

7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 18:49

   J'avais chroniqué Mort aux vaches, disque sublime né de la collaboration du compositeur et multi instrumentiste américain Peter Broderick et de l'artiste sonore néerlandais Rutger Zuydervelt, connu sous le nom de Machinefabriek. Cette belle vidéo rend hommage à un autre beau disque, Blank grey canvas sky, sorti en 2009 chez Fang Bomb. Cela s'appelle "Planes", et c'est magnifique, je pars au quart de tour. Un besoin d'infini, soudain, de fulgurance. J'y associe une de mes photographies personnelles, prise dans la région de Toulon, vous comprendez aisément pourquoi.

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