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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 16:52

   LA BEAUTÉ SERA CONVULSIVE OU NE SERA PAS

   Moins de deux ans après Rupture, première collaboration entre Nurse With Wound / Steven Stapleton et Graham Bowers, Parade prétend poursuivre l'exploration des multiples formes de la psyché humaine. Il s'agit un long morceau de cinquante-trois minutes découpé pour la commodité des auditeurs en huit pistes.

   Une flûte lointaine, à laquelle répondent d'autres bois, des grincements, frottements, une voix, une interpellation à laquelle il est répondu de façon moqueuse, suivie d'un ricanement, de l'arrivée de percussions, et c'est parti en charrette à bras pour l'enfer, "Off to Hell in Handcart". La procession commence, grotesque, truculente, à coups de grosse caisse, de trombones et autres cuivres, dans un grouillement de sons divers. NWW et Graham Bowers déversent dans nos oreilles une musique rabelaisienne qui n'a peur de rien, une cacophonie ubuesque rutilante d'une vitalité débordante. Depuis longtemps, NWW est passé maître dans l'art du collage sonore - ses pochettes vont dans le même sens - dans la grande tradition surréaliste. "Apes and Peacocks", après quelques roulements de tambour, commence somptueusement dans des coloris sombres et grinçants, des arrière-plans mystérieux. Le titre  se développe avec une amplitude symphonique d'un superbe effet : une lutte discrète se trame, l'atmosphère est survoltée. Quel sens dramatique ! Quelle puissance narrative !! Des forces surgissent, perturbent le bel agencement. Toute l'œuvre se structure autour de cette dialectique ordre / chaos, s'agence autour de l'apparition de souvenirs sonores, avec des moments de grâce étrange, fulgurante, suspendus entre deux cahots du charivari, deux hoquets. "Bells of Hell go Ting A'Ling A'Ling", après une très brève accalmie, sons de cloches et grondements lointains, évolue sur une ligne brisée par les cymbales, syncopes et autres borgborygmes sonores. Du pur théâtre sonore comme le pratique Graham Bowers. Imaginez une moulinette géante couplée à une rythmique implacable, et vous aurez une petite idée de la suite du morceau, industriel et délirant. Le voici en écoute...

   Les machines folles s'emballent, s'arrêtent sans prévenir pour laisser échapper de brèves échappées mélancoliques, des bouffées de musiques foraines concassées et envahies par des coulées de drones noirs. L'imagination, comme depuis si longtemps chez NWW, est au pouvoir, un pouvoir décapant, qui lamine tous les clichés, revitalise tous les matériaux charriés. Écoutons le début de "Ring A Ring O'Roses" : solennel, avec ses cordes fastueuses, mais déjà miné par des glissements, dérapages intempestifs. Cette musique ne connaît pas le respect : elle est animée, au sens le plus fort, plastique et cinétique, si bien qu'elle vire très vite vers la caricature, l'iconoclasme. Tous les échantillons qu'elle brasse sont dépaysés, détournés, avec une jubilation énorme : pas question de s'appesantir ! Pourtant, la symphonique et fastueuse introduction de "A Tissue of Deceit" pourrait nous conduire vers des rivages d'ambiante sombre, que nenni !! Les percussions viennent trouer le tissu, déchiqueté allègrement, pour nous entraîner dans un rythme claudicant hanté par des crooners, saturé par une enflure sonore monstrueuse. Et les divas s'époumonent sur des percussions hachées, des lambeaux symphoniques sont perdus dans une jungle métallique dont sourdent des milliers d'oiseaux d'acier ! C'est extraordinaire.

   D'où mon titre, emprunté à Nadja (1928) d'André Breton. C'est la dernière phrase du récit, reprise et variée dans L'Amour fou ((1937) : « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle, ou ne sera pas. » La musique de Nurse With Wound et Graham Bowers me semble suivre ce programme, incarner cette nouvelle définition de la beauté, impertinente et d'une liberté renversante. "érotique-voilée", elle tient du spasme et de de l'éjaculation, déborde de jouissance et dans le même temps se coule dans des voiles sonores, joue avec les interdits. "explosante-fixe", elle aime les formes longues qu'elle subvertit sans cesse par des caprices, irruptions, par son énergie impétueuse. "magique-circonstancielle", elle adore les merveilles, surfe sur l'instant, ne cesse de renaître dans un processus de recomposition-métamorphose vertigineux.

   N'écoutez rien dans la proximité de ce disque fulgurant : toutes les musiques risquent de vous sembler terriblement empruntées, amphigouriques, étriquées...Des électrons libres comme Alvin Curran peuvent seuls survivre...

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Paru chez Red Wharf en 2013 / 8 pistes / 53 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Nurse With Wound

- mon article sur Chance Meeting On A Dissecting Table

- l'illustration intérieure de la pochette, par Graham Bowers :

Nurse with Wound (3) / Graham Bowers - Parade

Programme de l'émission du lundi 11 novembre 2013

Imagho : We got company / Angel (p.12-13, 5'40), extraits de meandres 'Alara / We are Unique Records, 2013)

SKnail : The Way, part 1 & 2 (p.4-8, 10'30), extrait de Glitch jazz (Sknail, 2013)

Howard Skempton : Prelude 1 / Interlude 4 / Prelude 5 / Interlude 5 / Prelude 7 (p.14 à 18, 9'30), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Grande forme :

* Nurse With Wound & Graham Bowers : Ring A'Ring O'Roses / A Tissue of Deceit / Rats, Cats and Dogs (p.4 à 6, 20'30), extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

Programme de l'émission du lundi 18 novembre 2013

Mi & L'Au : May I / Bêtise du soir / Drown the sound (p.4-6-7, 8'), extraits de H2O (Alter-K, 2013)

Psykick Lyrikah : Invisibles / Décembre / Interlude rouge / Le Souffle (.2-4-5-7, 15'), extraits de Jamais trop tard (Ulysse Production / Yotanka, 2013)

Grandes formes :

* Nurse With Wound & Graham Bowers : Beyond the Palisade / The Bitter End (p.7-8, 12'30),  extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

* Machinefabriek : Instuif (p.1, 19'14), extrait de That It Stays Winter Forever (White Box, 2010)

5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 20:20

   Les fausses jumelles du piano, Katia et Marielle Labèque, ont voulu fêter à leur manière le cinquantenaire du courant minimaliste, si représenté dans ces colonnes. Elles ont repris le titre des concerts donnés par LaMonte Young dans le loft de Yoko Ono en 1951. Sans aucunement prétendre à l'exhaustivité, elles ont rassemblé en trois cds œuvres connues et moins connues de ce mouvement capital, surtout anglo-saxon - elles se cantonnent d'ailleurs pour l'essentiel à ce seul domaine -  qui a aussi essaimé en Europe, notamment aux Pays-Bas (voir par exemple Simeon ten Holt, Douwe Eisenga  ou Peter Adriaanz), en Belgique (avec l'incontournable Wim Mertens), mais aussi en France (retour aux sources si l'on accepte l'idée qu'Erik Satie, dans ses "Vexations", en serait le lointain fondateur), avec l'injustement méconnu Frédéric Lagnau ou encore Éliane Radigue (article à venir, à écrire !!!), et j'en oublie comme me le feront remarquer certains lecteurs, auxquels je répondrai que ça viendra sans doute, ce blog étant en expansion...comme l'univers !

   Difficile de rendre compte point par  point. Disons que je ne partage pas une partie des choix : ne comptez pas sur cette anthologie pour découvrir le meilleur de cette constellation, c'est d'abord un choix très personnel, et donc discutable, sans doute guidé en partie par la volonté de montrer comment le minimalisme transpire un peu partout aujourd'hui encore. Bien sûr le minimalisme est influencé par le jazz, le rag-time, mais préférer la complexité rythmique ou la virtuosité comme les sœurs l'affichent dès les peu enthousiasmants "Four movements for two pianos" de Philip Glass, c'est à mon sens passer à côté de l'essentiel. Car le minimalisme, par sa tendance à l'abstraction, ses préférences pour les lignes, boucles, est bien meilleur lorsque tourné vers l'intériorité, la lente et obstinée recherche d'une extase. À tout prendre, les choix effectués par le pianiste néerlandais Jeroen Van Veen dans ses deux coffrets consacrés au minimalisme sont plus pertinents, parce qu'ils cernent bien une radicalité occultée ici au profit de la dimension démonstrative. Qu'on écoute du même Philip Glass le superbe "In again, Out again"...la vidéo n'offre que la première moitié...

Philip Glass, au meilleur de son inspiration...

   Le choix des "Water dances" de Michael Nyman pour terminer le cd 3 n'est guère plus probant : musique creuse, à la limite du grotesque, comme il arrive trop souvent à ce compositeur heureusement plus convaincant lorsqu'il écrit d'intrigantes musiques de films pour Peter Greenaway. Autre moment assez faible, "Hymn to a great city" d'Arvo Pärt, une pièce que je préfère oublier, insignifiante pour un admirateur du grand Arvo comme moi..."Experiences I" de John Cage n'est pas non plus de la meilleure veine, même si sa ligne capricieuse, sinueuse comme une mélodie chinoise, n'est pas sans charme.

    Alors, allez-vous me dire, après un tel éreintement  ?? Partiel, notez-le bien...  

En effet, le choix de petites pièces d'Howard Skempton, compositeur britannique et accordéoniste né en 1947, est déjà beaucoup plus stimulant. Son écriture, sobre et dense, nous vaut des joyaux intimistes parfois non dénués d'humour. Les "Nocturnes" et les "Images" sont souvent magnifiques, là je tire mon chapeau pour ces belles découvertes. Je salue également la présence de William Duckworth (1943 - 2012), compositeur américain présent à travers une sélection de son chef d'œuvre, "The Time Curve Preludes" : sélection, hélas, qui ne permet pas de suivre la rigueur du développement des vingt-quatre pièces du cycle, magistralement interprété ailleurs par Bruce Brubaker

   J'écoute le prélude 5 des "Images" (1989), et c'est à tomber. Je vous propose les préludes 1, 5 et 7. Cinq minutes qui justifieraient à elles seules l'achat de l'ensemble !!  

   Ce n'est pas tout. Les deux sœurs, sur les cds deux et trois, s'entourent de trois musiciens. Le chanteur, guitariste, bassiste David Chalmin, le pianiste et claviériste Nicola Tescari, le percussionniste Raphaël Séguinier, qui manient tous les trois les sons électroniques, viennent renforcer les deux pianistes pour d'une part une interprétation de pièces de pop-électro de Brian Eno, Radio Head ou Suicide : j'aime bien la version très jungle de "In Dark Trees" de Brian, la délicate et émouvante "Pyramid Song" par Katia au piano et David au chant, la folie opaque de "Ghost Rider" de Suicide. On trouve aussi sur le cd 2 deux compositions de Nicola Tescari : "Suonar Rimembrando", d'après une chaconne de Tarquinio Merula, élégiaque et vibrante, vraiment superbe ; "En 4 Parenthèses", étonnant collage de climats sonores travaillés. "Gameland" de David Chalmin allie passages intimistes et envolées orchestrales évocatrices des orchestres gamelans indonésiens, le tout transcendé par une frénésie réjouissante. "Free to X" de Raphaël Séguinier est une étude pour percussions assez impressionnante, très tenue, tendue, sur un environnement sonore dense et saturé. Bref, que du bon de ce côté !

   J'ai gardé pour la fin le morceau des connaisseurs, la cerise sur l'anthologie. Une nouvelle version de "In C", la mythique composition de Terry Riley, l'un des papes du minimalisme. Cette pièce pour ensemble libre de 1964 ne cesse d'être reprise. L'une des dernières fois, c'était par le Salt Lake Electric Ensemble en 2010. Si l'on considère les soixante-seize minutes et vingt secondes de la version du vingt-cinquième anniversaire parue chez New Albion Records en 1995 (le concert enregistré date, lui, du 14 janvier 1990), il s'agit d'une version courte de seulement un peu plus de vingt-huit minutes, mais cette durée n'est pas exceptionnelle non plus. En tout cas, c'est une interprétation à la fois puissante, colorée, subtile même avec des percussions variées, de la grosse caisse à des sons métalliques d'une grande finesse, des sortes de glockenspiel qui donnent à certains passages le parfum oriental indispensable à toute bonne version. Les sœurs et leur groupe réussissent à la fois à rendre la complexité des textures, une densité foisonnante, et une profondeur étonnante : voilà une version qui ne manque pas d'air, parcourue par des vents pulsants et des effets de transparence rafraîchissants.

   En somme, trois cds inégaux, mais suffisamment riches en belles surprises pour valoir le détour...même si l'auberge des sœurs n'est pas espagnole !!

...un dernier mot : je sais bien que le minimalisme vient d'Outre-Atlantique, mais je ne vois là aucune raison valable pour nous assener encore une pochette et un livret monolingue en anglais. Les livrets bilingues, trilingues, ça existe, non ??? Pas d'économie pour occulter une langue, la nôtre !

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Paru chez KML en 2013 / 3 cds / 19, 12 et 6 pistes / 56', 48' et 57'

Pour aller plus loin

- Katia, Marielle à la Cité de la Musique, en février 2013, présentent le projet.

Programme de l'émission du lundi 21 octobre 2013

Bertrand Belin : Plonge / Pauvre grue (Pistes 6 et 11, 8'), extraits de Parcs (Cinq7 / Wagram Music, 2013)

James Blake : Overgrown / Take a fall for me / Digital Lion (p.1-4-7, 13'30), extraits de Overgrown (Atlas / Polydor, 2013)

David Chalmin : Gameland (cd2 / p.2, 6'03)

Nicola Tescari : Suonar Rimembrando (cd2 / p.3, 6'02), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Alvin Curran : Shofar der Zeit / Shin far Shofar 2 (p.6-7, 14'30, extraits de Shofar Rags (Tzadik, 2013)

SKnail : The Snail, part 1 (p.1, 5'37), extrait de Glitch jazz (Sknail, 2013)

Programme de l'émission du lundi 4 novembre 2013

James Blake : Voyeur / To the last (p.8-9, 8'40), extraits de Overgrown (Atlas / Polydor, 2013)

Peter Von Poehl : Orders and Degrees (p.1-5, 8'10), extraits de Big Issues Printed Small (Peter Von Poehl, 2013)

Brian Eno : In Dark Trees (cd2 / p.6, 3'50)

Suicide : Ghost Rider (cd2 / p.12, 2'43)

Nicola Tescari : En 4 parenthèses (cd2 / p.9, 4'24), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Grande forme :

* Nurse with Wound / Graham Bowers Off to Hell on a Handcart / Apes and Peacocks / Bells of Hell Go TinG A'LinG A'LinG (p.1 à 3, 20'), extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

 

19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 19:06

De quelques musiques d'Alvin Curran et d'Ingram Marshall.

   Un lecteur me signalait qu'après la lecture de mon article consacré à Shofar rags d'Alvin Curran, l'écoute des Maritime rites, un double cd paru chez New Albion Records, du même compositeur, s'imposait. Maritime rites (images et extraits sonores ici), c'est une série de concerts donnés sur des lacs, rivières ou grands ports, par des musiciens installés sur des barques, et d'installations sonores à base de sirènes de navires. Le projet, né dans les années soixante-dix, est toujours en cours, le dernier concert ayant eu lieu à Rome en 2012.

   Or, les sirènes ne sont d'une certaine manière qu'un avatar moderne, de l'époque industrielle, des cornes d'animaux utilisées dans des temps reculés et dont le chophar, corne de bélier du rite israélite, perpétue l'ancestrale tradition. Dans tous les cas, ces sons de cornes ou sirènes sont des appels à l'attention, au rassemblement, à la prière. À la menace de la dispersion, de l'exil, de la perte, ils répondent par la convocation de notre éveil et, en nous reliant aux origines, fussent-elles mythiques, veulent redonner du sens à nos petites vies limitées. D'un seul coup de corne ou de trompe, c'est la perspective même de l'éternité qui nous est suggérée : le rapport retrouvé aux autres, à l'Autre, agrège à nouveau une humanité de fait atomisée en milliards d'individus perdus dans la satisfaction de leurs intérêts égoïstes. Aussi n'est-ce peut-être pas un hasard si un artiste comme Alvin Curran, héritier de la tradition de la musique expérimentale américaine et donc individualiste forcené, en dehors de toutes les écoles et chapelles artistiques, accorde une telle place à ces instruments du lien immémorial.

Alvin Curran sonnant du chophar à Rome.

(image ci-dessus: Alvin Curran sonnant du chophar à Rome, ville où se rencontrent étonnamment le religieux et le bestial - notamment celui des jeux du cirque, avec le Colisée à l'arrière-plan)  

De plus, la pratique de la musique électronique, dont il est aussi un pionnier avec le groupe Musica Elettronica Viva, indissociable des techniques du collage, du mix, de l'échantillonnage, risquerait d'aboutir à des compositions patchwork, à des bricolages insensés. Le recours au chophar, aux sirènes, contribue à transcender ce morcellement anhistorique, à lui insuffler une unité reconstituante, si l'on peut dire. Ces instruments ne sont-ils pas une forme supérieure des vents ? Comme eux, ils emportent, transportent, nous animent soudain d'une flamme, alors que dans le même temps leurs vibrations font passer sur nous l'ombre d'un mystère. Voix enrouées, souffles brumeux, halètements sourds, sons à la limite de l'audible, mais toujours un brin spectraux, vous nous envoûtez par votre carmen aux contours sonores mouvants, vous remuez en nous un marécage de sensations enfouies depuis tant de générations qu'on vous passe votre dimension rudimentaire, que c'est peut-être elle, justement, qui nous plaît sans qu'on ose toujours se l'avouer dans vos sonneries farouches et maladroites.

   C'est la mer soudain qu'on entend retentir, le grand océan primordial contemporain du chaos, avant la séparation des éléments. Ces appels traversent les brumes, les brouillards accumulés, accrochés au fil des siècles. Ils matérialisent, pendant la durée d'un souffle, l'épaisseur du Temps, et c'est en quoi ils sont toujours si troublants, d'autant plus que nous sentons qu'ils surgissent simultanément des tréfonds de nous-mêmes, se frayant un passage entre les dalles polies de notre personnalité civilisée dont nous sommes si fiers mais, nous le comprenons alors en entendant de telles proférations, si prisonniers. Ils sont les souvenirs lancinants d'une liberté sauvage, les lambeaux pitoyables d'une vie effrénée, animale. C'est pourquoi Alvin recourt à des échantillons qui pourraient sembler disparates si l'on refusait de voir ce qui relie le religieux et le bestial. La bête est toute entière créature et, comme telle, témoigne du divin le plus brut, perdu à jamais pour l'homme imbu de sa supériorité, qui s'éloigne toujours plus dans un monde façonné par son esprit épris de rationalité. La prière ne vise rien moins, au fond, qu'au retour vers une incarnation naïve, antérieure à tout péché. C'est ce qu'exhale le chophar, par-delà la liturgie, dans la musique d'Alvin Curran. Quant aux sirènes de navire, aux cornes de brume, étymologiquement fabuleuses, elles enracinent les expérimentations musicales d'aujourd'hui dans un imaginaire rêveur plus vrai, plus frais que notre univers d'artefacts.  

 

   Ingram Marshall, compositeur américain pionnier, lui aussi, des musiques électroniques, utilise régulièrement les cornes de brume. "Fog tropes", une pièce de 1982 parue chez New Albion Records, inclut des enregistrements de cornes de brume de la baie de San Francisco, des sons maritimes et une flûte balinaise, la flûte gambuh, vaporeuse et veloutée à souhait, dans une sorte de collage sur bande magnétique pré-enregistrée, mixé avec un sextet de cuivres (paires de trompettes, de trombones et de cors) lui-même retraité à travers un système numérique de retardement. Mais tandis qu'Alvin Curran n'hésite pas à jouer par moments sur les contrastes de textures, les heurts et ruptures sonores qui exhibent le disparate pour mieux exprimer la volonté de jouer de tous les sons de tous les temps, donc de brasser toute l'histoire sonore en l'actualisant dans un geste de réappropriation quasiment démiurgique, Ingram Marshall a plutôt tendance à atténuer les écarts, à harmoniser ses matériaux, d'où une impression de fondu sonore, favorisé par la proximité de timbre entre cuivres et cornes de brume. Pas de traversée du temps, de concaténation temporelle, de tentative pour vivre simultanément le plus ancien et le contemporain. Non, une plongée dans une zone intermédiaire, hors du temps ou dans une temporalité indéterminée, peuplée d'esprits et de fantômes. L'électronique et l'acoustique deviennent indiscernables, animées des mêmes ondulations, ourlées de franges harmoniques flottantes. Quelque chose émerge de l'indistinct. La musique d'Ingram Marshall rejoue le drame primordial de la naissance, mais pour engendrer des ectoplasmes sonores qui ne rejoindront jamais le présent. Elle sourd des limbes, y plane, vaguement inquiétante et en même temps fascinante. Musique de l'inquiétante étrangeté au potentiel dramatique exploité par les deux films qui l'ont inclus dans leur bande originale, Cerro Torre, le cri de la roche (1991) de Werner Herzog, et Shutter Island (2010) de Martin Scorsese (voir mon article à ce sujet).

(ci-contre : corne de brume de la baie de San Francisco)

   En 1993, "Fog Tropes II", sur l'album Kingdom come sorti en 2001 chez Nonesuch Records, reprend la bande magnétique de la première version, qu'il combine avec un quatuor à cordes, en l'occurrence le Kronos Quartet. Les contrastes sont évidemment plus marqués, mais la lumière baisse peu à peu, les graves l'emportent, les fantômes reviennent entre les cadences de plus en plus élégiaques des cordes, si bien que l'œuvre est au final plus déchirante, plus luciférienne en ce sens qu'elle évoque comme une chute magnifique et terrible, celle de l'archange rebelle condamné à devoir se contenter des ténèbres, et dont la pièce donne à entendre les voltes, les efforts sublimes et vains de remontée. Ici, les cornes de brume signent un exil définitif.

   "Fog Tropes II" est en écoute ci-dessous (rien sur les sites de vidéos habituels, si ce n'est une fausse vidéo avec image fixe : à vous d'en choisir une, ou de vous en tenir à la seule musique...). Cette fois vraiment avec Fog tropes II et non le I : erreur rectifiée...

   Chophars, sirènes de navire et cornes de brume relient la musique d'Alvin Curran à un monde édenique. Le collage d'échantillons variés - prières, cris d'animaux, bruits... - convoque pour l'auditeur des strates éloignées de l'histoire humaine, embrassée dans une saisie passionnée, totalisante. L'électronique y est le continuum magique qui charrie la variété merveilleuse retrouvée du monde. Pour celui qui sait bien sonner, rien n'est perdu, toute la beauté inépuisable de la création peut se déployer, que ce soit dans des envolées psychédéliques ou des cacophonies débridées. Pas de place pour la nostalgie dans cette célébration sensuelle, gourmande. Par contre, les cornes de brume d'Ingram Marshall, séduisantes comme des sirènes d'ailleurs, sont l'écho d'un autre monde, perdu peut-être, qui vit quelque part d'une vie presque larvaire mais sombrement expressive. Elles sont ambivalentes, liées à des lieux écartés, maudits : pénitencier (Alcatraz), enfers...Chez Ingram Marshall, elles sont le signe d'un romantisme contemporain, d'une inquiétude somptueuse.

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Pour aller plus loin

- "Fog tropes" en concert le 22 septembre 2012 :

Programme de l'émission du lundi 7 octobre 2013

Spéciale minimaliste !

Simeon ten Holt : Solo Devil's dance III, section 1 (cd 4 / piste 1, 26'32) extrait de Simeon ten Holt / Solo piano music (Volumes I - V (Brilliant classics, 2013) Piano : Jeroen van Veen

Terry Riley : In C (cd 3 / p.1, 28'58), extrait de minimalist dream house (kml recordings, 2013), version pour deux pianos (Katia & Marielle Labèque) et  groupe : David Chalmin, Raphaël séguinier, Nicola Tescari

Programme de l'émission du lundi 14 octobre 2013

Imagho : meandres / The crossing / Song for Franck (p.5 à 7, 12'30), extraits de meandres 'Alara / We are Unique Records, 2013) 

Mi & l'Au : Drown the sound / Raging eye (p.7-8, 10'), extraits de H2O (Alter-K, 2013)

Daniel Wohl : Ouverture / Plus ou moins (p.4-5, 13'), extraits de Corps exquis (New Amsterdam Records, 2013)

Grande forme :

Alvin Curran : Shofar T Tam / Shin Far Shofar 1 (p.3-5, 22'30), extraits de shofar rags (Tzadik, 2013)

"Fog tropes II" s'y trouve. Paru chez Nonesuch en 2001.

"Fog tropes II" s'y trouve. Paru chez Nonesuch en 2001.

11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 21:30

  ( C'est avec grand plaisir que je publie cet hommage de Timewind, lecteur et chroniqueur intermittent, à David Borden, compositeur encore absent de ces colonnes, alors même que j'ai beaucoup écouté et apprécié The Continuing Story of Counterpoint, vaste ensemble paru il est vrai bien avant la naissance de ce blog en 2007, mais ce n'était pas un raison pour continuer à l'ignorer !)

   Né en 1938, David Borden est le grand oublié de la génération des pères fondateurs du minimalisme et de la musique dite répétitive ; et c’est à la fois normal et dommage. Normal, car soyons franc, David Borden n’est pas un grand compositeur et ne peut en rien être comparé à ses condisciples Glass, Reich, Riley. Dommage, car David Borden eut l’idée de faire se rencontrer la musique répétitive et les synthétiseurs, et plus particulièrement les fameux Moog.

   C’est en 1967, que David Borden fait la connaissance de Robert Moog, une rencontre qui va profondément modifier sa façon d’aborder la musique et les instruments. Il sera pour ce dernier - bien involontairement dans un premier temps - un « testeur » pour ses nouveaux instruments. Et il commencera alors tout naturellement à jouer et à composer des oeuvres pour synthétiseurs.

   En 1969 il crée avec Steve Drews le Mother Mallard (Portable Masterpiece Company), un ensemble de synthétiseurs et d’instruments amplifiés et donne en 1970 le premier concert utilisant un prototype de ce qui deviendra le fameux Minimoog. Va suivre toute une série de  concerts où ils interprétent sur scène des œuvres de John Cage, Robert Ashley, Terry Riley, Philip Glass, Steve Reich...En 1971, Linda Fisher les rejoint et Mother Mallard ne joue désormais quasiment que des œuvres de Steve Drews et David Borden. Le groupe connaitra par la suite de nombreux changements de musiciens autour de David Borden, et celui-ci sera rejoint par son fils Gabriel (à la guitare électrique) dans les années 80.

   Si David Borden a une grande admiration pour Steve Reich et Philip Glass, c’est toutefois par In C de Terry Riley et par le jazz qu’il jouait sur scène dans les années 60 qu’il dit avoir été le plus influencé. Si beaucoup de critiques, et souvent le public, l’ont comparé à Steve Reich et Philip Glass, il y avait une différence à ses yeux fondamentale dans son approche de cette musique : alors que Steve Reich et surtout Philip Glass utilisaient des instruments amplifiés, entre autres des orgues, David Borden utilisait des synthétiseurs, ce qui faisait une grande différence de sonorité, et créait un univers musical très différent.

   The Continuing Story of Counterpoint (1976 - 1987) est une œuvre en douze parties pour synthétiseurs, instruments acoustiques et voix. Oeuvre cyclique dont les parties font référence les unes aux autres d’une manière ou d’une autre. Son titre a deux origines : une oeuvre de Philip Glass, An other look at harmony, qui conforta Borden dans son approche contrapuntique de la musique, et le titre d’une chanson des Beatles « The Continuing Story of Bungalow Bill » extraite de l’album blanc.

   Découvert au hasard dans un bac du temps lointain des disquaires, The Continuing Story of Conterpoint, Parts 9-12, m’avait presque sauté dans les mains : achat impulsif, attrait de ce titre mystérieux! À l’écoute, je découvrais une musique à la fois familière et totalement différente de tout ce que je connaissais déjà, du Philip Glass joué par Klaus Schulze ou Tangerine Dream en quelque sorte. Avec de belles séquences rythmiques, mais ici, pas de séquenceurs, juste des musiciens.
   La Partie 9 est à la fois le premier morceau de David Borden que j’ai écouté et celui que je préfère, sans doute en souvenir de l’émotion musicale ressentie. Tout d’abord, il y a ce son, un son très chaud, enveloppant, presque ouaté, et ces claviers qui virevoltent comme des séquenceurs. Des lignes harmoniques qui frisent par moments la mélodie et qui sont doublés par une voix et une clarinette contrebasse. Dans la partie 9, Borden utilise trois lignes musicales rapides et trois lentes ce qui donne à la musique une texture légère. La partie 9 dure quinze minutes, et ses quinze minutes sont à chaque fois que je les écoute, quinze minutes de bonheur.


Discographie :  

The Continuing Story of conterpoint est publié en trois CD (Parts 1-4 + 8 complete / Parts 5-8 /  Parts 9-12)

   Trois disques témoignent des enregistrements et des concerts des années 70 :
- Mother mallard’s Portable Masterpiece Co. 1970-1973: avec deux pièces de Steve Drews et trois de David Borden dont "Easter", la première pièce qu’il composa pour un Moog en 1970, enregistrée en grande partie dans les locaux de l’entreprise de Robert Moog à Trumansburg dans l’état de New York.

- Like a Duck to Water Mother Mallard’s Portable Masterpiece Co. 1974-1976: six pièces de Steve Drews et deux de David Borden, toutes enregistrées en studio en 1976.
- Mother Mallard’s Portable Masterpiece Co. Music by David Borden: est constitué d’enregistrements de concerts des années 1976-77, avec les parties 1 et 3 de The Continuing Story of Conterpoint.

   Il existe également deux disques d’ambiante électroniqueCayuga Night Music et Places, Times & People avec quelques plages assez belles.

   À signaler aussi "Double Portrait", une œuvre assez intéressante pour deux pianos qui figure sur le disque U.S. Choice du duo Double Edge chez New World Records.

   David Borden restera celui qui a fait se rencontrer les synthétiseurs et la musique minimale et répétitive, avant même qu’en Europe, Tangerine Dream et Klaus Schulze ne commencent à utiliser des Moogs et ne découvrent les musiques de Glass, Reich et Riley.
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Une chronique de Timewind

   Les disques de David Borden sont principalement parus chez Cuneiform Records.

Pour aller plus loin

- Le site de Mother Mallard

- Le site de Cuneiform Records.

- La partie 1 de TCSOC  (Désolé Timewind, je n'ai pas trouvé la partie 9 pour le moment...) en écoute ci-dessous :

7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 18:49

   J'avais chroniqué Mort aux vaches, disque sublime né de la collaboration du compositeur et multi instrumentiste américain Peter Broderick et de l'artiste sonore néerlandais Rutger Zuydervelt, connu sous le nom de Machinefabriek. Cette belle vidéo rend hommage à un autre beau disque, Blank grey canvas sky, sorti en 2009 chez Fang Bomb. Cela s'appelle "Planes", et c'est magnifique, je pars au quart de tour. Un besoin d'infini, soudain, de fulgurance. J'y associe une de mes photographies personnelles, prise dans la région de Toulon, vous comprendez aisément pourquoi.

Cliquez sur l'image pour agrandir.

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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 14:15

   Dans le monde de Pro tools, des logiciels qui font (presque) tout, contrôlent et corrigent, Jean-Louis Prades, alias Imagho, a choisi de rester...un artisan. Je ne reviens pas sur sa carrière, ponctuée de quelques disques que j'avais évoqués dans un bref article de mars 2008, au moment de la sortie du double cd Inside looking out.

  Dès le premier titre, "Une femme", le ton est donné : une musique simple, décantée des effets, une musique qui chante, guitare et batterie au premier plan, un peu de piano. Mais son côté jazz, pas déplaisant du tout, est plus le souvenir d'une période ancienne pour le guitariste et multi-instrumentiste lyonnais que l'amorce du disque. Une belle fausse piste. Le ton change en effet avec "Great Matzinger", le titre le moins convaincant de l'album, encombré par une contrebasse virtuelle, et alourdi par la rythmique robotique que les parties acoustiques de Jean-Louis ne rendent guère plus digeste...Et puis il y a le premier miracle, le lumineux "Three Children", sa magnifique mélodie, les cordes de la guitare qui crissent. Deux thèmes, repris, structurent ce bijou fragile, serti dans une écrin léger de piano et claviers. "In Caso di nebbia" commence par un crachotement de boîte à rythme à semi étouffée, qui sert de soubassement à quelques accords de guitare, quelques griffures électro acoustiques, comme si l'on picorait, effleurait les cordes, et l'auditeur se trouve plongé dans un subtil brouillard mélancolique.

   On sent que c'est parti. Imagho nous emmène dans des flâneries tranquilles, comme le titre éponyme, jeu d'échos entre plusieurs guitares, ou le curieux "The Crossing", avec un début à l'archet électronique sur lequel la guitare vient se poser pour le recouvrir, accompagnée d'une percussion discrète, puis d'un vibraphone m'a-t-il semblé, pour une petite série de variations, avant la réapparition de l'archet en arrière-plan, morceau doucement hypnotique plus dans la lignée de Inside looking out et que Jean-Louis dit associer à "Exiles" de King Crimson sur l'album Lark's tongues in aspic. "Song for Franck", avec son introduction électrique à base de sons distendus, offre une autre échappée à la guitare sèche, des accords discrets coupés de silences : un autre très beau moment, simple et émouvant. On ne pense plus à rien, on écoute juste les cordes sonner, résonner, les claviers nettement à l'arrière-plan. Si le titre suivant, "E.T.I" pour "Extra Terrestial Intelligence", a un petit côté science-fiction avec ses gloussements électroniques, guitare et batterie sont bien là, et ça chante en toute modestie tout honneur, en prenant son temps. C'est vraiment une musique à déguster, un jour de fine brume, au bord d'une rivière lente. J'aime moins ""2800 Kelvin", sa batterie sans surprise et sa guitare plus jazzy. Mais "40" qui suit est tout simplement magnifique, guitare folk évidente, arrangements superbement désuets, un morceau hors du temps, en apesanteur. "Rosebud", évidemment un clin d'œil au film d'Orson Welles, avec sa guitare saturée et sa rythmique animée, est un objet sonore improbable, non sans charme, comme un interlude avant "We got company", bricolage de piano et de sons retraités de toute beauté, dans l'esprit des musiques ambiantes. La guitare réapparaît sur le dernier titre, "Angel", délicat, aérien. On est surpris d'entendre un chœur de voix, très en arrière, grave, celle du compositeur interprète en personne !! Ce serait l'annonce d'un futur disque...

   Tel quel, avec ses quelques faiblesses, voici un album aimable, précieux pour les pépites qu'il secrète en son sein, sans avoir l'air d'y toucher, loin du bruit et de la fureur, à hauteur d'homme.

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Paru chez Alara / We are Unique Records en 2013 / 13 titres / 47'

Pour aller plus loin

- Jean-Louis Prades décortique son album titre à titre.

- un bel entretien avec le musicien sur le site Liability.

- la page du label consacrée au disque, en écoute.

- "Song for Franck B" en image :

Programme de l'émission du lundi 30 septembre 2013

C'est reparti, avec une Radio Primitive dans ses nouveaux locaux...

Deux compositeurs naïfs :

Imagho : Une femme.../ Three children / In Caso di nebbia (Pistes 1 - 3 -4, 10'), extraits de méandres (Alara / We are Unique Records, 2013)

Alvin Curran : Shofar X17 (p.2, 13'17), extrait de shofar rags (Tzadik, 2013)

Grande forme :

* Jocelyn Robert : la pluie (p.5, 17'25), extrait de immobile (merles, 2012)

L'appel de l'absolu :

* David Lang : I hear you / mist is rising (p.2-3, 9'), extraits de death speaks (Cantaloupe Music, 2013)

21 septembre 2013 6 21 /09 /septembre /2013 14:56

   Une fois n'est pas coutume, INACTUELLES vous plonge dans les années soixante, pour s'intéresser de surcroît à un compositeur vraiment peu connu. Mais qui vaut le détour. Né en 1937, le jeune Joseph Byrd, originaire de Louisville (Kentucky) joue dans des groupes pop ou country. À l'université de Stanford, il rencontre La Monte Young. Une fois diplômé, il gagne New-York où il participe à l'expérience Fluxus avec La Monte Young et Yoko Ono notamment. Il commence à être connu pour des compositions de la première vague minimaliste. C'est alors qu'il étudie sous la direction de John Cage, dont il aurait, selon ses dires, été le dernier élève. C'est au début des années soixante également qu'il rencontre Morton Feldman, dont il suit deux cours qui l'influencent beaucoup. Il a ensuite une carrière mouvementée, peu dans les normes académiques, Joseph Byrd mêlant rock et électronique, performance artistique et positions radicales. J'aurais peut-être l'occasion d'y revenir puisque son activité musicale n'a pas cessé jusqu'à ce jour.

   Le programme de NYC (1960 - 1963) est indiqué par son titre. Tout l'album oscille entre ses deux influences d'alors, Cage et Feldman. Cage d'abord. "Animals", la pièce de 1961 qui ouvre l'album, rassemble deux violons, un alto, violoncelle, marimba et vibraphone autour d'un piano préparé, l'ensemble sonnant comme une sorte de gamelan indonésien : musique aux résonances tribales, dominée par les notes percussives, intense et douce, à sa manière presque méditative, incantatoire en raison de sa structure de base répétitive, sur laquelle viennent se tisser les différents motifs. "Loops and sequences", aussi de 1961, pour violoncelle et piano, est vraiment feldmanien, donnant l'impression d'une trame flottante, chaque son comme une bulle venant éclater à la surface. La pièce alterne sons tenus et sons non tenus, se construit comme au fur et à mesure. C'est absolument fascinant, magnifique comme le meilleur Feldman. Les trois aphorismes de 1960 pour piano préparé font évidemment songer à John Cage : c'est un monde d'une étrangeté radicale, livré à la fantaisie sonore. Superbe aussi !! "Densities" de 1962, est pour alto solo environné de quatre instruments cantonnés aux aigus (trompette, violoncelle, marimba, vibraphone). Tandis que l'alto joue une ligne clairsemée, parfois pizzicato, voire col legno, l'accompagnement l'entoure de simultanéités peu développées. Toute notion de rythme se perd, l'auditeur est face à des fragments temporels se succédant de manière imprévisible, ici encore à la Feldman. Les quatre poèmes sonores de 1962 sont vraiment dans l'esprit de Cage. Plus de mots, donc de significations, mais des fragments, des phonèmes diraient les linguistes, dans l'esprit des expérimentations cagiennes, certes, mais renouant avec des chants sans mots du Moyen-Âge. On peut trouver l'exercice puéril...il n'empêche qu'une écoute attentive force à reconnaître un vrai charme poétique à ses voix suspendues, hoquetantes. Le "String Trio" de 1962 pour violon, alto et violoncelle, se place sous l'influence de Feldman : divisions irrégulières, importance du silence, des souffles et sonorités frottées, à la limite de l'audible, jeu subtil de permutations des sons. Rien à dire, l'élève a bien écouté le maître admiré, le résultat est dépaysant à souhait, au-delà, comme toujours.

   Le disque se termine avec "Water Music" de 1963. À cette date, John Byrd a accès à un matériel d'enregistrement multi-pistes. La composition peut ainsi associer sons électroniques pré-enregistrés et percussions jouant en direct. On entend aussi bien des gongs, marimbas, que des cloches de vaches accordées, le compositeur ayant choisi de prendre des instruments dont les timbres, sonorités, sont assez proches des sons électroniques. Divisée en quatre sections, c'est l'œuvre qui se sépare le plus des deux mentors pré-cités et annonce la carrière ultérieure du musicien. Très beau travail sur la pâte sonore en mouvement permanent que ce jeu des drones traversés de frottements, tintinnabulements, résonances.

   J'allais oublier...une facétie à la John Cage, "Prelude to The Mystery Cheese-Ball", presque quatre minutes pour sept ballons liturgiques en caoutchouc, idéale...pour percer les tympans obstrués !!

   Un excellent programme, interprété par l'American Contemporary Music Ensemble, dans lequel on retrouve notamment Caleb Burhans (au violon) de Itsnotyouitsme

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Paru chez New World Records en 2013 / 11pistes / environ 63'

Pour aller plus loin

- Pas de vidéo, je m'y attendais. Un article sur Wikipedia en anglais...

- la page consacrée au disque sur le site de New World Records

- "Animals" et "Loops and Sequences" en écoute :

9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 15:52

   Il est difficile d'imaginer Alvin Curran sans son chophar (ou shofar selon les anglophones). Chez lui, lorsqu'il reçoit des amis, il arrive toujours un moment où il se fait un plaisir de souffler dans sa trompe de bélier. Lors de l'inauguration de l'exposition consacrée aux aquarelles de son amie Edith Schloss à la Casa delle Letterature à Rome en décembre dernier, je l'ai vu en sonner en public. Il était donc logique qu'il consacre un disque à cet antique instrument lié au rite israélite, instrument qui accompagne sa vie quotidienne depuis des années. À sa manière, bien sûr, en l'associant à des processus électroniques et à de très nombreux échantillons collectionnés avec passion et stockés dans son ordinateur et son clavier échantillonné. N'a-t-il pas mis en exergue ceci, avec des remerciements à John Cage : « Le monde est ma langue-mère, ma synagogue, mon chophar, mon solfège, ma radio, ma première et dernière symphonie, mon seul livre-audio. » Le chophar sonne le monde, fait tomber les murailles mentales comme il a, selon la tradition, fait tomber celles de Jéricho. Ce nouveau disque est donc un hymne à la vie, fougueux, débridé, un nouveau voyage en solitaire, relayé sur deux pistes par le grand tam-tam de William Winant (la 3), l'accordéon de Arnold Dreyblatt et la clarinette soprano de Michael Riessler (la 6).

   "Shofar Puro Alap", le premier titre, donne à entendre l'instrument dans toute sa pureté brute : sonneries courtes et longues, réitérées, puis étirées, prolongées d'échos, triturées jusqu'à prendre une texture étrange, s'incorporer à un véritable poème sonore électronique. Le temps se distend, et c'est un peu comme si l'on rentrait à l'intérieur de l'instrument, dans ses volutes, sa belle torsade. Après ce "portique" d'entrée, "Shofar X17" nous plonge dans un océan de sonneries, certaines comme les trompes marines qu'Alvin affectionne et qu'il a déjà utilisées dans d'autres pièces. Immersion dans un temps lointain, celui de l'indistinction, « quand bruit, respiration, parole et musique ne formaient qu'un » comme le compositeur le rappelle dans le petit texte de présentation du livret. Les sonneries se mêlent aux cris, grognements d'animaux d'autant mieux que le souffle donne aussi à entendre des chuintements, des gargouillis sonores. Peu à peu surgissent des sons divers, des voix, dans une cacophonie hoquetante, mais transcendée par les reprises du chophar. Le monde naît véritablement du souffle de cet instrument élémentaire, en un sens. La pièce devient un collage coloré, entre free jazz et incidences industrielles, avec des moments extatiques magnifiquement imprévus.

   Le troisième titre, "Shofar T Tam" commence au ras du souffle, dans des balbutiements musicaux qui se changent en traînées lumineuses. Le rythme est très lent, l'atmosphère solennelle ponctuée par les beaux coups profonds de tam-tam de William Winant. Véritable incantation, ode aux naissances multiples dans une nature présente à travers des échantillons divers, le morceau dit l'enchantement des mondes en gestation, des aurores auditives. On remonte aux sources des psalmodies, dans l'effervescence diaphane des commencements. Une splendeur pour tous ceux qui sauront accueillir cette musique naïve et en même temps d'un extrême raffinement. Après ce moment aux résonances parfois orientales, japonisantes, "Alef Bet Gimel shofar" nous plonge dans un monde panique, tout en cassures, dissonances, glapissements, dérapages et accélérations, ponctué de coups métalliques : en fait un interlude - la fin du chaos et le début de l'ordre du monde, d'abord alphabétique - avant "Shin Far Shofar 1" qui débute avec des sonneries longues progressivement serties d'harmoniques électroniques lumineuses très légèrement pulsantes et se situe dans la mouvance des extraordinaires Canti illuminati. C'est une échappée folle, somptueuse, trouée de nuages mystiques étonnants, des voix lointaines multipliées, des échantillons de fêtes ou cérémonies de confréries religieuses lovés dans les boucles longues du chophar. Juste après, "Shofar der Zeit" marie un peu à la klezmer chophar, accordéon et clarinette dans une atmosphère survoltée pour un autre interlude, avant le dernier long titre "Shin Far Shofar 2", qui clôt l'album par des rivages dans un premier temps éthérés, apaisés. Le chophar retrouve sa fonction d'appel : il ouvre les vannes célestes, célèbre la Vie, et c'est un bouillonnement, une joie des sons, interminable...

    Un disque remarquablement conçu, un chef d'œuvre d'Alvin Curran, authentique compositeur inspiré de notre temps, à écouter absolument ! 

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Paru chez Tzadik en 2013 /  7 titres / 60' environ.

Pour aller plus loin

- le site d'Alvin Curran, sur lequel vous trouverez pas mal d'extraits de ses œuvres (trop brefs, je sais, mais pour une mise en appétit...)

- Alvin Curran en concert le 21 avril 2007 à La Hague pour une improvisation au chophar et au clavier échantillonné : plus "Transdada express" en effet que sur le disque, je tiens à le préciser...et à rassurer les oreilles sensibles que ce déferlement inquièterait...Moi, cette folie me ravit, parce qu'elle dit la musique inscrite autour de nous, jusque dans les gémissements amoureux !

Published by Dionys - dans Alvin Curran
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