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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

24 août 2013 6 24 /08 /août /2013 20:41

Dans l'Océan du Temps

   Décédé le 25 novembre 2012 à l'âge de 89 ans, Simeon ten Holt est sans doute l'un des compositeurs néerlandais les plus importants de la fin du vingtième siècle et du début de l'actuel. Très connu dans son pays, il l'est beaucoup moins (euphémisme ?) dans le nôtre. Lié au mouvement De Stijl, il a étudié auprès de compositeurs locaux, mais aussi pendant cinq années à Paris sous la direction de Arthur Honegger et Darius Milhaud (Philip Glass a aussi été l'élève de ce dernier), un apprentissage qu'il qualifie d'expériences  plaisantes, sans aucune importance sur sa trajectoire de compositeur. Un moment tenté par l'atonalité, le sérialisme, il élabore un procédé qu'il appelle "dialogisme", caractérisées par des structures en chiasme centrées sur des tritons. Souvent rattaché au courant minimaliste pour son écriture fondée sur des structures rythmiques répétitives, il conçoit des œuvres mouvantes, dont la durée n'est pas fixée, chaque interprétation permettant aux instrumentistes d'opérer des choix propres. De fait, chaque pièce devient une forme organique en perpétuelle évolution, travaillée par des boucles serrées variées. Je le comparerais volontiers à un Morton Feldman en raison de leur goût pour les longues tapisseries sonores. Mais autant l'américain crée un climat de quiétude par la juxtaposition de rares raréfiées, surtout à la fin de sa vie, autant le néerlandais (en tout cas ici) virevolte, caracole, donne à sa musique un caractère virtuose lié à une rythmique volontiers endiablée, infatigable...Deux compositeurs aux extrêmes de la constellation minimaliste, dans des marges très personnelles.

   Il doit sa célébrité à Canto Ostinato, élaboré entre 1975 et 1979, interprété pour la première fois dans une église de Bergen, la petite ville côtière néerlandaise où il vivait, pour trois pianos et un orgue électrique alors qu'il fut écrit originellement pour piano solo. Depuis ont fleuri différentes versions, au moins huit, une pour huit violoncelles étant imminente.

  Le pianiste néerlandais Jeroen van Veen, auquel on doit déjà deux coffrets formidables pour découvrir les facettes du minimalisme - Minimal piano Collection, 9 cds / Minimal piano Collection Volume X_XX, 11 cds - et un monumental coffret de dix cds consacrés aux œuvres pour plusieurs pianos de Simeon ten Holt, vient de publier un "petit" coffret de cinq disques dédiés aux compositions pour piano solo. On y retrouve sans surprise Canto Ostinato (interprété pour deux pianos avec son épouse Sandra au volume X de la Minimal piano Collection) en première position.

   Un peu plus de cent sections pour presque quatre-vingt minutes d'un chant obstiné, en effet, jamais en peine, nous entraînant au fil de ses variations incessantes, laissant entrevoir des bribes d'une mélodie tapie dans la trame profonde. Très vite, on perd tout repère, on s'abandonne au flux, sans souvenir, sans avenir. Le rythme est tel que la mémoire n'a plus le temps d'intervenir pour nous transporter en dehors du moment présent - je parle évidemment de l'auditeur qui n'a pas décroché, dérouté, effrayé par l'espace à parcourir. C'est une musique authentiquement séduisante, qui détourne du droit chemin des soucis pour nous ramener au temps pur. Le jeu lumineux de Jeroen, sa frappe joyeuse, sont irrésistibles !

  Et les quatre autres disques, me direz-vous ? Sur le disque 2, on trouve Natalon in E (1979-1980) une pièce en cinq mouvements, plus courte - quarante-deux minutes seulement ! - qui m'a parfois déconcerté, surtout dans le second mouvement, du Bach un peu mièvre aurait-on dit, mais qui m'a ensuite pris par surprise par des variations très imprévues, avec un "Lento Sustenuto" rare et émouvant et un finale "Molto Allegro Giusto"alternant brillamment moments graves et enlevés. Et un délicieux "Aforisme II" de 1974 dans la lignée d'un Chopin ou d'un Schumann : étonnant !

   Les disques 3 à 5 sont occupés pour l'essentiel par l'immense Solo Devil's Dance, dont les quatre versions voient le jour entre 1959 et 1998. Revoilà nos tritons, appelés dans la tradition musicale "Diabolus in Musica", réputés désagréables pour l'oreille et déconseillés à la fin du Moyen-Âge, mais employés ensuite par Bach, Berlioz, Stravinsky ou...Black Sabbath ! C'est à mon sens le cœur de ce coffret, insupportable pour nombre d'auditeurs, je m'en doute et m'y suis d'ailleurs rompu les oreilles lors des premières écoutes partielles. L'idéal, c'est l'écoute intégrale, à défaut par version. Alors seulement la magie peut jouer. Car c'est un ensemble de compositions fascinantes, comme une immense étendue de milliers de miroirs pivotant, en vis-à-vis, les cellules rythmiques intriquées se répondant en chiasmes parfaits ou subtilement modifiés... Absorbé dans l'avènement de ces schèmes, l'auditeur ne voit pas des intervalles temporels apparaître, il est face au perpétuel surgissant, dans l'abolition entre le rythme de la durée et celui des événements. Il vit ainsi ce que le philosophe Louis Lavelle appelle une « éternisation », éprouvant l'impression d'une éternité qui se réalise dans le temps, connaissant dans le présent immobile de son écoute une intense joie. Si l'on ajoute qu'à cela s'ajoute un autre effet, celui d'un éternel retour du même, mais un peu différent (voir une autre pièce de 1995, sur le disque 5, intitulée justement Eadem Sed Aliter), le sceptique comprendra que je célèbre les louanges d'une danse diabolique à la beauté virtuellement infinie, diffractée par la rythmique annihilant toute analyse historique de l'œuvre. Soulagé du poids du passé, ma faculté de sentir est décuplée, dirait un autre philosophe, Nietzsche...Le diable est léger parce qu'il ne connaît que l'instant présent, ignorant regret et remords et se souciant peu de l'avenir !

   Je reviens sur mon titre : "Dans l'Océan du Temps". La musique de Simeon ten Holt submerge, nous tient lieu de conscience pendant toute écoute véritable ; elle semble sans début ni fin, toute à la joie de sourdre en nous pour nous donner un pur bonheur, celui d'être... C'est une expérience unique, une méditation puissante dont on ne peut "sortir" que régénéré...

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Paru chez Brilliant Classics en 2013 / 5 cds / 27 pistes / Plus de cinq heures    

Pour aller plus loin

-le site officiel du pianiste Jeroen Van Veen

- le site officiel consacré à Simeon ten Holt

- deux vidéos, si ! N'ayant pas trouvé d'interprétation récente de Jeroen pour les compositions de ce coffret, d'abord un fragment de Solo Devil's Dance IV  enregistré dans son premier coffret, une fausse vidéo avec image fixe de la couverture. Une seconde, par un pianiste non identifié, d'un fragment de Solo Devil's Dance III : pour les mains, aussi... 

7 août 2013 3 07 /08 /août /2013 11:37

Ils auraient mérité une chronique (3)

   Zvuku, alias de Karl McGraph, actif sur la scène de Dublin, concocte une musique ambiante électro-acoustique à la fois sereine et dramatique à partir de piano, violon, guitare, drones et effets. On pourrait le situer dans le prolongement des meilleurs Tangerine Dream, en moins démonstratif. Karl, attentif à déployer ses toiles en étageant les textures, nous enveloppe dans des volutes soyeuses, somptueuses, des boucles lentes et diaprées. C'est en 2012 qu'il sort son premier cd, Other room listening, sur le label Futuresequence : huit titres, rien à jeter, parfait pour laisser errer son esprit dans les filigranes délicats des nuages intérieurs ou des forêts nocturnes étoilées.

Pour aller plus loin

- le site du label Futuresequence.

- Zvuku sur soundcloud.

- "Logpile", le premier titre en écoute (fausse video)

Et un long titre de 2010, "Half Full", à savourer...

2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 10:00

Ils auraient mérité une chronique (2)  

Le groupe, entièrement féminin au départ, s'est appelé Rachel Unthank and the Winterset entre 2004 et 2009. Deux albums bien accueillis, Cruel sister et The Bairns, ponctuent cette première carrière. En 2009, Adrian McNally, le directeur artistique, et son ami d'enfance Chris Price rejoignent le groupe qui devient The Unthanks, mettant sur le même plan les deux sœurs Rachel - qui a épousé depuis Adrian - et Becky.

   Here's the tender coming, sorti en septembre de la même année, est un album au final envoûtant : tour à tour pathétique, mystérieux, enjoué, il reprend un certain nombre de titres traditionnels, mais ajoute des chansons plus modernes, telle celle composée par Graeme Miles (voir la première vidéo) auquel ils rendent hommage cette année par deux concerts. Les compositions sont ciselées, servies par des instruments variés, parfois peu attendus dans le contexte folk, comme le piano, le violoncelle ou le marimba. Non, le folk n'est pas mort, et ce n'est sans doute pas un hasard s'ils comptent parmi leurs admirateurs Robert Wyatt ou Radiohead par exemple. Le groupe a d'ailleurs donné à Londres en 2010 deux concerts entièrement constitués de chansons de Robert Wyatt...et de Antony & the Johnsons, concerts qui ont donné naissance à un disque en 2011.

Un titre de Graeme Miles, grand auteur de chansons folk de la région industrielle de la Tees (Yorkshire)

En public, le titre éponyme.

28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 19:47

 L'été, c'est la saison des rencontres. Alors, je m'efface pour céder la plume à l'ami Benoît, "collègue" de Radio Galère, une radio associative cousine de Radio Primitive. Il connaît bien la passion qui anime deux luthiers peu ordinaires : coup de projecteur sur la lutherie Racine...

     Instrument très répandu, presque symbole de l'initiation à la musique, la guitare garde toujours secrètes les étapes de sa fabrication. Il faut, pour s'en rendre compte, visiter une vraie lutherie, celle qui découpe ses planches, celle qui laisse sécher ses bois pour en apprécier leurs déformations, celle qui fait tinter chaque planchette pour en savourer la résonance et détecter les moindres fissures.
   Tout petit bout de bois est précieux et l'âme qui s'échappe des arbres se cache dans les ondes du moindre reste qui fera peut-être le décor d'une rosace. Les ondes ? Non sans évoquer les fréquences de la radio, les ondes sont les variations de teinte qui témoignent du passage d'une strie de croissance à une autre. Avec le doigt, on ne sent rien, mais en passant le regard, il apparaît comme un relief qui ferait vivre la surface vernissée.
   L'espace que nous avons visité s'appelle la lutherie Racine et les deux compères qui hantent le lieu sont Nicolas Moulard et Thierry Militello, toujours disponibles pour dire leur passion du bois et de l'instrument.
 
  La contrebasse que Nicolas regarde amoureusement fut réalisée autour de calebasses qui lui permettent des vibrations sans égal. Autour du râtelier de guitares qui attendent les finitions, on peut voir des manches en préparation et deviner les précautions à prendre pour réaliser l'assemblage final de l'ensemble.
   L'âme de chaque guitare ne tardera pas à parler, voir à chanter avec son heureux propriétaire qui ne la regardera plus jamais comme avant.
   Visiter la Lutherie, c'est d'abord prendre contact avec des artisans en voie de disparition, et c'est commencer doucement à s'engager dans la résistance à la normalisation industrielle et comptable de l'art, c'est prendre conscience de la richesse du symbolique dont les oligarques veulent la peau.

   Nous voulons encore, pour nos enfants et nos petits enfants, que la main qui patine le bois de la musique reste à jamais le symbole de la vie.

 

Un article de Benoît

Benoît anime l'émission Mets de résistance le lundi soir de 19 à 20h sur Radio Galère et un blog personnel, Le Blog de Topotore.

23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 13:52

Ils auraient mérité une chronique (1)

   Onze ans après la sortie de Original pirate material, je garde un faible pour ce premier album de The Streets, le groupe du rappeur londonien Mike Skinner. Voix acides et agiles, boucles lancinantes, échantillons variés - dont un extrait du premier mouvement de la symphonie n°9 dite du Nouveau monde (1893) d'Antonin Dvorak inséré dans le titre "Same old thing"- créent une atmosphère survoltée, dramatique et ultra-lyrique. Pour cette rétrospective incomplète et capricieuse des oubliés de ce blog, je vous propose le dernier titre, "Stay positive", avec les paroles en-dessous.

Un clip sur INACTUELLES ? Tout est possible...

             "Stay Positive"
 

Cause this world swallows souls
And when the blues unfold
It gets cold silence burns holes
You're going mad
Perhaps you always were
But when things was good you just didn't care
This is called irony
When you most need to get up you got no energy
Time and time shit'll happen
The dark shit's unwrapping
But no-one's listening your mates are laughing
Your brethren's fucking and then you start hating
Your stomach starts churning and you mind starts turning.
So smoke another draw
It won't matter no more but the next day still feels sore
Rain taps on your window
Always did though but you didn't hear it when things were so-so
You're on your own now
Your little zone you were born alone and believe me you'll die alone
Weed becomes a chore
You want the buzz back so you follow the others onto smack

Just trying to stay positive
Just trying to stay positive
Just trying to stay positive
Just trying to stay positive

Feels nice and still
Good thing about brown is it always will
It's easy, no-one blames you
It's that world out there that's fucked you
You know less of a person and if God exists
He still loves you
Just remember that - the more you sink the further back from that brink
Maybe you've lifetime scars and you think tattoos might be more fitting
But who's picking?
Searching for yourself you find demons
Try and be a freeman and grasp that talisman
Cause your the same as I am
We all need our fellow man
We all need our samaritan.
Maybe I'm better looking than you though
Maybe I've got more dough - but am I happier... no.
Get the love of a good girl and your world will be much richer than my world
And your happiness will uncurl

Just trying to stay positive
Just trying to stay positive
Just trying to stay positive
Just trying to stay positive

Stop dreaming
People who say that are blaspheming
They're doing nine to five and moaning
And they don't want you succeeding when they've blown it
And you idols - who are they?
They too dreamt about their day
Positive steps will see your goals.
Whether it's dollars or control, feel the gold.
I ain't helping you climb the ladder
I'm busy climbing mine.
That's how it's been since the dawn of time
If you reach a cul-de-sac
The world turns it's back
This is you zone, it's like blackjack
He might get the ace or the top one
So organise your two's and three's into a run then you'll have fucked him son
And for that you'll be the better one
One last thing before you go though
When you feel better tommorow you'll be a hero
But never forget today. you could be back here
Things can stray
What if you see me in that window?
You won't help me I know.
That's cool, just keep walking where you go.
Carry on through the estate, stare at the geezers so they know you aint lightweight
And go see your mates
And when they don't look happy
Play them this tape

Just trying to stay positive
Just trying to stay positive
Just trying to stay positive
Just trying to stay positive

I hope you understand me
Just trying to stay positive
I ain't no preaching fucker and I ain't no do-goody-goody either
This is about when shit goes pear-shaped
And if you aren't or never have been at rock bottom then good luck to you in the big wide world
But remember that one day shit might just start crumbling
Your bird might fuck off or you might lose your job
It's when that happens that what I'm talking about will feel much more important to you
So if you ain't feeling it, just be thankful that everything's cool in your world
Respect to BC
Positivity
Positivity

Just trying to stay positive
Just trying to stay positive
Just trying to stay positive
Just trying to stay positive
Graffiti à Athènes / Photographie (cliquer dessus pour agrandir) : Dionys Della Luce

Graffiti à Athènes / Photographie (cliquer dessus pour agrandir) : Dionys Della Luce

8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 16:56

   Trois ans après High violet, The National, - le groupe de Matt Berninger, auteur-compositeur interprète, des deux frères Dessner, Aaron (guitare) et Bryce (guitare et claviers), de Bryan (batterie - percussions)  et Scott (basse) Devendorf - a sorti en mai un cinquième album, Trouble will find me. D'abord peu emballé, je suis de plus en plus charmé : c'est mélodique, chaleureux, idéal pour cet été. Si vous ne les connaissez pas, il est encore temps...

   À ceux qui s'étonneraient de la présence de The National dans ces colonnes, je rappelle que Bryce Dessner, l'un des guitaristes du groupe, a été choisi par David Lang pour l'accompagnement de son cycle "death speaks": ce n'est pas rien !

   Deux vidéos (une vraie et une fausse) du quatrième titre, "Fireproof", peut-être mon préféré. La première propose deux vidéos en parallèle, pas si mal, la seconde permet de suivre les paroles. Vous pouvez toujours essayer de les synchroniser, ou de les décaler pour le plaisir...Bonne écoute !

5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 19:16

   Vous ne connaissez pas Mendelson ? Je ne le connais que depuis qu'un lecteur - qu'il soit ici vivement remercié !! - m'a interrogé à leur sujet au moment de la parution de leur triple cd, et comme je suis curieux, je suis allé y jeter mes deux oreilles, les meilleures. Mendelson, c'est depuis 1997 (ou 1995) un groupe autour de Pascal Bouaziz, auteur-compositeur chanteur, guitariste. Je n'en reviens pas encore, d'être passé à côté pendant si longtemps. Au fond, c'est paradoxalement plutôt rassurant : on se lamente toujours trop vite sur la disparition des grandes voix, la fin de tout. Non, je n'en reviens pas encore du choc, de l'émotion, du frémissement à l'écoute d'une telle voix, de tels textes. Je suis heureux de n'en parler qu'après la musique de David Lang, après un moment de silence, la baisse du rythme des parutions sur ce blog, l'arrêt de la course folle aux chroniques - j'exagère bien sûr, nous n'en sommes pas là sur INACTUELLES, il n'en est même pas question, pas question de rentrer dans la logique de l'hyper consommation, dans la volonté de tout couvrir, dérisoire dès qu'on y pense un peu...

   Ça fait drôle. Quelqu'un chante pour dire quelque chose. On n'est plus habitué ? Que reste-t-il de la chanson à texte ? Je veux dire au-delà de la bluette, du texte bien sympa mais qu'on oublie vite. Je ne prétends pas tous les connaître, mais qui les diffuse, qui a encore l'occasion de les écouter ? J'en ai chroniqué quelques uns : Arm, de Psykick Lyrikah, Institut, Gul de Boa, Del Cielo. Je n'oublierai pas Marcel Kanche, même si je n'ai jamais franchi le pas de lui rendre hommage. De la chanson en français, de surcroît, alors que tant désertent notre langue pour rallier les troupeaux bêlants des interprètes internationaux bavant un anglais insipide, si soucieux de leur audience, les choux, alors que partout, ce que les gens aiment de la France, c'est la langue française (je ne dis pas pour autant admirer les chanteurs portés au pinacle par nos amis américains ou égyptiens, par exemple !), de la linguadiversité bon sang !

   Très vite, j'ai pensé à Léo Ferré, le seul à oser un texte comme "Il n'y a plus rien", l'un des rares à gueuler sa vision du monde, à dire l'ère du désenchantement, de la putréfaction comme l'aurait assené Catherine Ribeiro. Avec une différence essentielle : pas de grande voix qui s'enfle, s'enflamme. Non, des textes chuchotés, murmurés, dits dans un flux, une urgence qui emporte. Des textes au ras du quotidien le plus banal, avec des histoires d'amours perdus, lamentables, sur le vide des villes nouvelles « Dans un lotissement / Dans une vie légère / Légèrement vide / En voie d'achèvement », le vide des vies décolorées par l'excès des lessives, là où « Il n'y a pas d'autres rêves / Il n'y a pas d'autres mondes au réveil / Il n'y a pas d'autres histoires à raconter » parce que chacun est enfermé dans sa vie sans destin, sans grandeur, alors « Si tu n'as rien d'autre à toi / Invente des rituels / Invente des signes dans une langue nouvelle / Une langue que tu seras seul à parler », avec le solipsisme comme unique horizon des hommes atomisés, accablés par un sentiment de culpabilité diffus, l'angoisse d'être si nuls, d'émerger à peine de la vase des pensées troubles, « La force quotidienne du mal / Comme ta seule certitude », l'envie de disparaître comme dans "L'Échelle sociale" avec cette terrible prière que je ne résiste pas à citer longuement : 

La vie et tous les jours

Vous semblaient trop lourds

La vie et tous les jours

Vous restaient

Comme à regret

 

Comme un poids

Comme un cri que l'on rentre

La vie et tous les jours

Vous semblaient

Trop lourds

 

Le soleil écrasant

Mais tout était sombre

Sous le soleil descendant

Les habitants

Dans le chemin qui descend

Toujours contre le jour

Toujours contre le jour

Descendaient les gens

 

Couvrez de honte nos visages

Faites de notre vie

Cette vie misérable

Faites de notre vie

Cette vie misérable

Veuillez

Faites

Écrasez les gens

 

Faites que la nuit tombe sans cesse

Sur le dos de nos cadavres

Sur le dos de nos frères

Anciens camarades

Faites l'ombre dans nos têtes

 

Pascal Bouaziz chante le spleen d'aujourd'hui, la descente aux enfers de l'ère du vide, d'un monde à la Métropolis, quand les individus se recroquevillent sur leurs petites misères, se terrent dans leurs pavillons pas finis de payer ou leurs appartements mal insonorisés, ces cages qu'on empile pour gagner plus de fric au mètre carré. « Couvrez de honte nos visages » est comme un écho à la magnifique "Élégie funèbre" de Gérard Manset sur La Mort d'Orion (1970) : « Couvrez-moi de fleurs s'il le faut. / Laissez venir l'homme à la faux ». Deux univers singuliers, envers et contre tout : deux traînées lumineuses dans la cendre des jours...

   La voix est fragile, légère, comme à demi effacée, voilée, ou bien haletante, un brin moqueuse, ironique, plus rarement elle s'élève en vrai chant, dans une veine lyrique vaporeuse, hypnotique comme dans le très beau "Une autre histoire" qui devient incandescent au long de ses volutes. Soutenue par une musique constamment passionnante, chaude, puissante : une pop-rock tour à tour aérée, lourde, électrique, rythmée par la batterie et les percussions de Sylvain Joasson, épaissie par les machines de Pascal, Pierre-Yves Louis - aussi aux guitares et basses - , Jean-Michel Pires - aussi à l'autre batterie - sans oublier Charlie O. à l'orgue, au piano et au moog. Des musiciens qui tissent des atmosphères autour de la voix, une musique qui prend tout son temps et pourtant pleine, une vraie présence tranquille et forte, attentive à souligner les moindres inflexions, les glissements et dérapages dans les textes, pour des chansons qui n'ont plus rien à voir avec ce que l'on entend par là d'habitude, plus d'habitude, des climats, des confidences et des réflexions, de la poésie, lâchons le mot, tiens je pense soudain à Benoît Conort tant leur écoute de notre temps consonne :

« Il voudrait bien poser la tête sur le bord du chemin ne plus porter sa voix comme on vit au désert il voudrait s'endormir

D'un sommeil lourd profond

Il voudrait tant tant de choses qu'il ne peut nommer

Tant de choses interdites au langage innocent

Il voudrait bien renaître se laver de son corps faire rouler la pierre

Il voudrait bien lever le bras avant de disparaître

Tenir sa voix

Mais l'effort est trop grand et sa fatigue immense tournoie sur le ciel vide »

   Un extrait de Pour une île à venir (Gallimard, 1988) qu'on pourrait placer en exergue de ce triple cd, et en particulier du texte fleuve "Les Heures", plus de cinquante-quatre minutes pour faire l'inventaire des petites défaites d'une journée morne, immense dérive étrangement parue cent ans après une autre dérive, celle de "Zone", le poème liminaire d'Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire. C'est le même dédoublement, le je tenu à distance, dépecé au scalpel : 

« Et je te regarde qui regardes

Le jour qui s'élève sur ce désastre

C'est toi ça c'est ta vie

Ton tout petit désastre

Jour machinal qui se lève

Sur toi qui fais ta propre grève

Qui t'élèves immobile dans ce matin de gloire

Pas très fier et nul dans sa pure existence

Pure existence qui n'est que ça

Que quelque chose qui n'existe

Que parce qu'elle est là

Il est huit heures

et tu n'es pas mort et tu n'es pas re-né »

   d'une lucidité acharnée à traquer les faux-semblants pour au bout de ce long parcours dans les bas-fonds de nos peurs d'exister arracher les étincelles libératrices, réveiller le désir d'en finir avec cette vie insipide, ce moi lamentable qui camoufle en destin ses lâchetés parce qu'il s'agit de cela, prendre conscience qu'en dépit de tout :

« Tu es libre

C'est terrible

Tout est

Exactement comme tu veux que ce soit

(...)

Une autre vie t'appelle

Sûrement une autre vie t'attend

Avance va voir n'aie pas peur essaye »

   comme chez Apollinaire, l'abandon au désespoir n'est qu'une étape, la renaissance est à notre portée à condition de liquider notre passé, de grimper par-dessus les gravats, débris de nos vieilles murailles intérieures, pour découvrir la mer, le vent qui souffle, et une vraie lumière, alors, à nous d'y aller aussi semble nous dire Pascal, pourquoi continuons-nous d'accepter l'inacceptable, de quoi avons-nous peur, il n'est pas encore interdit, l'espoir, non ? Quand finirons-nous d'accepter que promoteurs, publicitaires, financiers nous enferment dans un monde de laideur, ce monde de béton gris, de zones commerciales funèbres et interchangeables, ce monde où l'on se calfeutre derrière son poste en mangeant un maximum de matières bien grasses, tous les verrous mis, derrière des frontières qui se referment de plus en plus ? Désolé, cher lecteur, tu trouves peut-être que je sors des cadres d'une chronique musicale, mais les cadres, ça encadre, c'est encore des frontières qui nous enferment, qui nous empêchent d'avoir une vision d'ensemble, qui favorisent la prolifération de spécialistes, experts nous confisquant la parole au nom de leurs pseudo compétences pointues, on voudrait que la musique, la poésie, ça n'existe que pour faire joli, pour nous distraire un peu avant de reprendre le collier, alors qu'elles sont là pour nous libérer, nous donner des leçons de vie, d'amour. Oui, cet album est hors norme, hors cadre, il regarde la vie en face, toute la vie, sans la découper en rondelles sociologiques, celle d'aujourd'hui, les yeux grands ouverts, c'est sa grandeur, sa beauté bouleversante, inoubliable, et là je rejoins complètement le bel article de Stan Cuesta sur le site du label Ici d'ailleurs, pas de la publicité creuse comme trop souvent dès qu'il s'agit de vendre une sortie, signe que ce label appartient à un autre monde, celui de ceux qui espèrent encore qu'on peut le changer, l'infléchir, refuser ce faux destin qu'on nous fabrique à coup de grands impératifs économiques très souvent rappelés pour qu'on soit bien persuadés que c'est comme ça et pas autrement, finissez plutôt vos chips et votre maïs pendant que nos profits continuent de décoller terrible.

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Paru chez Ici, d'ailleurs en mai 2013 / 3 cds / 11 titres / 42, 54 et 42 minutes.

Pour aller plus loin

- le site de Mendelson

- l'article de Stan Cuesta sur la page du label consacré à Mendelson.

- le lien pour avoir le livret complet des textes du triple album. Avec le coffret, on n'a que le texte de "Les Heures", et encore, incomplet, il manque quatre pages dans le mien... (sans doute un oubli au moment de l'agrafage ?)

- quelques poèmes de Benoît Conort sur le site de Jean-Pierre Maulpoix.

- une fausse vidéo pour écouter "D'un coup" ( deuxième titre du premier cd) :

Programme de l'émission du lundi 3 juin 2013

Mendelson : Ville nouvelle (cd 3 / piste 1, 10'11) extrait du triple cd (Ici, d'ailleurs, 2013)

Grandes formes :

- Jocelyn Robert : für Eli (p.3, 25'58), extrait de immobile (merles, 2012)

- Peter Adriannsz : waves 11-13 (p.5 à 7, 18'), extrait de waves  (2010)

Programme de l'émission du lundi 10 juin 2013

L'Intégrale :

Mendelson : Les Heures (cd 2 / piste unique, 54'24), extrait du triple cd (Ici, d'ailleurs, 2013)

28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 12:12

Le Piano sans peur (3)

   Je voulais rendre hommage au pianiste américain Bruce Brubaker, interprète de Philip Glass et de bien d'autres (voir ici) et je suis tombé, comme on dit, sur une très belle vidéo, puis une seconde, à partir de chorégraphies de la danseuse Maureen Fleming. Je ne pouvais rêver mieux pour succéder à death speaks de David Lang. Formée à la danse buto, Maureen danse généralement nue, avec des mouvements très lents, des contorsions transformant le corps en une suite de sculptures. Le travail vidéographique de Christopher Oddo accentue cet aspect. L'extrait de Waters of Immortality est inspiré par la poésie de William Butler Yeats.  Bruce interprète l'étude n°5 pour piano de Philip Glass.

   Pour la seconde vidéo, Bruce interprète "Metamorphosis Two". À noter que la danseuse a enseigné à la Julliard School, comme le pianiste.

    Deux vidéos qui célèbrent la beauté du corps, de la Vie...après l'irruption de la Mort, de Thanatos dans l'article précédent, deux vidéos sur l'immortalité ! 

Pour aller plus loin

- le site de Maureen Fleming. Sur la page d'accueil, à nouveau Bruce Brubaker interprétant une autre pièce de Philip Glass, Satiagraha.

- le site de Bruce Brubaker.

- Yeats mis en musique par le compositeur irlandais Donnacha Dennehy : Grá agus Bás, un chef d'œuvre à découvrir, avec la soprano Dawn Upshaw.