Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
N.B Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

Publicités imposées !

Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 16:56

   Trois ans après High violet, The National, - le groupe de Matt Berninger, auteur-compositeur interprète, des deux frères Dessner, Aaron (guitare) et Bryce (guitare et claviers), de Bryan (batterie - percussions)  et Scott (basse) Devendorf - a sorti en mai un cinquième album, Trouble will find me. D'abord peu emballé, je suis de plus en plus charmé : c'est mélodique, chaleureux, idéal pour cet été. Si vous ne les connaissez pas, il est encore temps...

   À ceux qui s'étonneraient de la présence de The National dans ces colonnes, je rappelle que Bryce Dessner, l'un des guitaristes du groupe, a été choisi par David Lang pour l'accompagnement de son cycle "death speaks": ce n'est pas rien !

   Deux vidéos (une vraie et une fausse) du quatrième titre, "Fireproof", peut-être mon préféré. La première propose deux vidéos en parallèle, pas si mal, la seconde permet de suivre les paroles. Vous pouvez toujours essayer de les synchroniser, ou de les décaler pour le plaisir...Bonne écoute !

5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 19:16

   Vous ne connaissez pas Mendelson ? Je ne le connais que depuis qu'un lecteur - qu'il soit ici vivement remercié !! - m'a interrogé à leur sujet au moment de la parution de leur triple cd, et comme je suis curieux, je suis allé y jeter mes deux oreilles, les meilleures. Mendelson, c'est depuis 1997 (ou 1995) un groupe autour de Pascal Bouaziz, auteur-compositeur chanteur, guitariste. Je n'en reviens pas encore, d'être passé à côté pendant si longtemps. Au fond, c'est paradoxalement plutôt rassurant : on se lamente toujours trop vite sur la disparition des grandes voix, la fin de tout. Non, je n'en reviens pas encore du choc, de l'émotion, du frémissement à l'écoute d'une telle voix, de tels textes. Je suis heureux de n'en parler qu'après la musique de David Lang, après un moment de silence, la baisse du rythme des parutions sur ce blog, l'arrêt de la course folle aux chroniques - j'exagère bien sûr, nous n'en sommes pas là sur INACTUELLES, il n'en est même pas question, pas question de rentrer dans la logique de l'hyper consommation, dans la volonté de tout couvrir, dérisoire dès qu'on y pense un peu...

   Ça fait drôle. Quelqu'un chante pour dire quelque chose. On n'est plus habitué ? Que reste-t-il de la chanson à texte ? Je veux dire au-delà de la bluette, du texte bien sympa mais qu'on oublie vite. Je ne prétends pas tous les connaître, mais qui les diffuse, qui a encore l'occasion de les écouter ? J'en ai chroniqué quelques uns : Arm, de Psykick Lyrikah, Institut, Gul de Boa, Del Cielo. Je n'oublierai pas Marcel Kanche, même si je n'ai jamais franchi le pas de lui rendre hommage. De la chanson en français, de surcroît, alors que tant désertent notre langue pour rallier les troupeaux bêlants des interprètes internationaux bavant un anglais insipide, si soucieux de leur audience, les choux, alors que partout, ce que les gens aiment de la France, c'est la langue française (je ne dis pas pour autant admirer les chanteurs portés au pinacle par nos amis américains ou égyptiens, par exemple !), de la linguadiversité bon sang !

   Très vite, j'ai pensé à Léo Ferré, le seul à oser un texte comme "Il n'y a plus rien", l'un des rares à gueuler sa vision du monde, à dire l'ère du désenchantement, de la putréfaction comme l'aurait assené Catherine Ribeiro. Avec une différence essentielle : pas de grande voix qui s'enfle, s'enflamme. Non, des textes chuchotés, murmurés, dits dans un flux, une urgence qui emporte. Des textes au ras du quotidien le plus banal, avec des histoires d'amours perdus, lamentables, sur le vide des villes nouvelles « Dans un lotissement / Dans une vie légère / Légèrement vide / En voie d'achèvement », le vide des vies décolorées par l'excès des lessives, là où « Il n'y a pas d'autres rêves / Il n'y a pas d'autres mondes au réveil / Il n'y a pas d'autres histoires à raconter » parce que chacun est enfermé dans sa vie sans destin, sans grandeur, alors « Si tu n'as rien d'autre à toi / Invente des rituels / Invente des signes dans une langue nouvelle / Une langue que tu seras seul à parler », avec le solipsisme comme unique horizon des hommes atomisés, accablés par un sentiment de culpabilité diffus, l'angoisse d'être si nuls, d'émerger à peine de la vase des pensées troubles, « La force quotidienne du mal / Comme ta seule certitude », l'envie de disparaître comme dans "L'Échelle sociale" avec cette terrible prière que je ne résiste pas à citer longuement : 

La vie et tous les jours

Vous semblaient trop lourds

La vie et tous les jours

Vous restaient

Comme à regret

 

Comme un poids

Comme un cri que l'on rentre

La vie et tous les jours

Vous semblaient

Trop lourds

 

Le soleil écrasant

Mais tout était sombre

Sous le soleil descendant

Les habitants

Dans le chemin qui descend

Toujours contre le jour

Toujours contre le jour

Descendaient les gens

 

Couvrez de honte nos visages

Faites de notre vie

Cette vie misérable

Faites de notre vie

Cette vie misérable

Veuillez

Faites

Écrasez les gens

 

Faites que la nuit tombe sans cesse

Sur le dos de nos cadavres

Sur le dos de nos frères

Anciens camarades

Faites l'ombre dans nos têtes

 

Pascal Bouaziz chante le spleen d'aujourd'hui, la descente aux enfers de l'ère du vide, d'un monde à la Métropolis, quand les individus se recroquevillent sur leurs petites misères, se terrent dans leurs pavillons pas finis de payer ou leurs appartements mal insonorisés, ces cages qu'on empile pour gagner plus de fric au mètre carré. « Couvrez de honte nos visages » est comme un écho à la magnifique "Élégie funèbre" de Gérard Manset sur La Mort d'Orion (1970) : « Couvrez-moi de fleurs s'il le faut. / Laissez venir l'homme à la faux ». Deux univers singuliers, envers et contre tout : deux traînées lumineuses dans la cendre des jours...

   La voix est fragile, légère, comme à demi effacée, voilée, ou bien haletante, un brin moqueuse, ironique, plus rarement elle s'élève en vrai chant, dans une veine lyrique vaporeuse, hypnotique comme dans le très beau "Une autre histoire" qui devient incandescent au long de ses volutes. Soutenue par une musique constamment passionnante, chaude, puissante : une pop-rock tour à tour aérée, lourde, électrique, rythmée par la batterie et les percussions de Sylvain Joasson, épaissie par les machines de Pascal, Pierre-Yves Louis - aussi aux guitares et basses - , Jean-Michel Pires - aussi à l'autre batterie - sans oublier Charlie O. à l'orgue, au piano et au moog. Des musiciens qui tissent des atmosphères autour de la voix, une musique qui prend tout son temps et pourtant pleine, une vraie présence tranquille et forte, attentive à souligner les moindres inflexions, les glissements et dérapages dans les textes, pour des chansons qui n'ont plus rien à voir avec ce que l'on entend par là d'habitude, plus d'habitude, des climats, des confidences et des réflexions, de la poésie, lâchons le mot, tiens je pense soudain à Benoît Conort tant leur écoute de notre temps consonne :

« Il voudrait bien poser la tête sur le bord du chemin ne plus porter sa voix comme on vit au désert il voudrait s'endormir

D'un sommeil lourd profond

Il voudrait tant tant de choses qu'il ne peut nommer

Tant de choses interdites au langage innocent

Il voudrait bien renaître se laver de son corps faire rouler la pierre

Il voudrait bien lever le bras avant de disparaître

Tenir sa voix

Mais l'effort est trop grand et sa fatigue immense tournoie sur le ciel vide »

   Un extrait de Pour une île à venir (Gallimard, 1988) qu'on pourrait placer en exergue de ce triple cd, et en particulier du texte fleuve "Les Heures", plus de cinquante-quatre minutes pour faire l'inventaire des petites défaites d'une journée morne, immense dérive étrangement parue cent ans après une autre dérive, celle de "Zone", le poème liminaire d'Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire. C'est le même dédoublement, le je tenu à distance, dépecé au scalpel : 

« Et je te regarde qui regardes

Le jour qui s'élève sur ce désastre

C'est toi ça c'est ta vie

Ton tout petit désastre

Jour machinal qui se lève

Sur toi qui fais ta propre grève

Qui t'élèves immobile dans ce matin de gloire

Pas très fier et nul dans sa pure existence

Pure existence qui n'est que ça

Que quelque chose qui n'existe

Que parce qu'elle est là

Il est huit heures

et tu n'es pas mort et tu n'es pas re-né »

   d'une lucidité acharnée à traquer les faux-semblants pour au bout de ce long parcours dans les bas-fonds de nos peurs d'exister arracher les étincelles libératrices, réveiller le désir d'en finir avec cette vie insipide, ce moi lamentable qui camoufle en destin ses lâchetés parce qu'il s'agit de cela, prendre conscience qu'en dépit de tout :

« Tu es libre

C'est terrible

Tout est

Exactement comme tu veux que ce soit

(...)

Une autre vie t'appelle

Sûrement une autre vie t'attend

Avance va voir n'aie pas peur essaye »

   comme chez Apollinaire, l'abandon au désespoir n'est qu'une étape, la renaissance est à notre portée à condition de liquider notre passé, de grimper par-dessus les gravats, débris de nos vieilles murailles intérieures, pour découvrir la mer, le vent qui souffle, et une vraie lumière, alors, à nous d'y aller aussi semble nous dire Pascal, pourquoi continuons-nous d'accepter l'inacceptable, de quoi avons-nous peur, il n'est pas encore interdit, l'espoir, non ? Quand finirons-nous d'accepter que promoteurs, publicitaires, financiers nous enferment dans un monde de laideur, ce monde de béton gris, de zones commerciales funèbres et interchangeables, ce monde où l'on se calfeutre derrière son poste en mangeant un maximum de matières bien grasses, tous les verrous mis, derrière des frontières qui se referment de plus en plus ? Désolé, cher lecteur, tu trouves peut-être que je sors des cadres d'une chronique musicale, mais les cadres, ça encadre, c'est encore des frontières qui nous enferment, qui nous empêchent d'avoir une vision d'ensemble, qui favorisent la prolifération de spécialistes, experts nous confisquant la parole au nom de leurs pseudo compétences pointues, on voudrait que la musique, la poésie, ça n'existe que pour faire joli, pour nous distraire un peu avant de reprendre le collier, alors qu'elles sont là pour nous libérer, nous donner des leçons de vie, d'amour. Oui, cet album est hors norme, hors cadre, il regarde la vie en face, toute la vie, sans la découper en rondelles sociologiques, celle d'aujourd'hui, les yeux grands ouverts, c'est sa grandeur, sa beauté bouleversante, inoubliable, et là je rejoins complètement le bel article de Stan Cuesta sur le site du label Ici d'ailleurs, pas de la publicité creuse comme trop souvent dès qu'il s'agit de vendre une sortie, signe que ce label appartient à un autre monde, celui de ceux qui espèrent encore qu'on peut le changer, l'infléchir, refuser ce faux destin qu'on nous fabrique à coup de grands impératifs économiques très souvent rappelés pour qu'on soit bien persuadés que c'est comme ça et pas autrement, finissez plutôt vos chips et votre maïs pendant que nos profits continuent de décoller terrible.

----------------

Paru chez Ici, d'ailleurs en mai 2013 / 3 cds / 11 titres / 42, 54 et 42 minutes.

Pour aller plus loin

- le site de Mendelson

- l'article de Stan Cuesta sur la page du label consacré à Mendelson.

- le lien pour avoir le livret complet des textes du triple album. Avec le coffret, on n'a que le texte de "Les Heures", et encore, incomplet, il manque quatre pages dans le mien... (sans doute un oubli au moment de l'agrafage ?)

- quelques poèmes de Benoît Conort sur le site de Jean-Pierre Maulpoix.

- une fausse vidéo pour écouter "D'un coup" ( deuxième titre du premier cd) :

Programme de l'émission du lundi 3 juin 2013

Mendelson : Ville nouvelle (cd 3 / piste 1, 10'11) extrait du triple cd (Ici, d'ailleurs, 2013)

Grandes formes :

- Jocelyn Robert : für Eli (p.3, 25'58), extrait de immobile (merles, 2012)

- Peter Adriannsz : waves 11-13 (p.5 à 7, 18'), extrait de waves  (2010)

Programme de l'émission du lundi 10 juin 2013

L'Intégrale :

Mendelson : Les Heures (cd 2 / piste unique, 54'24), extrait du triple cd (Ici, d'ailleurs, 2013)

28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 12:12

Le Piano sans peur (3)

   Je voulais rendre hommage au pianiste américain Bruce Brubaker, interprète de Philip Glass et de bien d'autres (voir ici) et je suis tombé, comme on dit, sur une très belle vidéo, puis une seconde, à partir de chorégraphies de la danseuse Maureen Fleming. Je ne pouvais rêver mieux pour succéder à death speaks de David Lang. Formée à la danse buto, Maureen danse généralement nue, avec des mouvements très lents, des contorsions transformant le corps en une suite de sculptures. Le travail vidéographique de Christopher Oddo accentue cet aspect. L'extrait de Waters of Immortality est inspiré par la poésie de William Butler Yeats.  Bruce interprète l'étude n°5 pour piano de Philip Glass.

   Pour la seconde vidéo, Bruce interprète "Metamorphosis Two". À noter que la danseuse a enseigné à la Julliard School, comme le pianiste.

    Deux vidéos qui célèbrent la beauté du corps, de la Vie...après l'irruption de la Mort, de Thanatos dans l'article précédent, deux vidéos sur l'immortalité ! 

Pour aller plus loin

- le site de Maureen Fleming. Sur la page d'accueil, à nouveau Bruce Brubaker interprétant une autre pièce de Philip Glass, Satiagraha.

- le site de Bruce Brubaker.

- Yeats mis en musique par le compositeur irlandais Donnacha Dennehy : Grá agus Bás, un chef d'œuvre à découvrir, avec la soprano Dawn Upshaw.

4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 18:12

Le Piano sans peur (2)

   Autant je suis déçu par le dernier double album que le pianiste et compositeur allemand Nils Frahm vient de sortir en collaboration avec le guitariste F.S. Blumm (sur l'excellent label sonic pieces, comme quoi personne n'est parfait...), autant je trouve mon compte dans cette œuvre pour piano et synthétiseur improvisée en concert par un Nils très inspiré. Né en 1982, après une solide formation classique, Nils Frahm s'établit à Berlin où il a également son propre studio, le Durton Studio, qui lui a permis en quelques années de devenir un producteur respecté. Il a travaillé notamment avec Peter Broderick, Deaf Center, Dustin O'Halloran. Pas étonnant que Thom Yorke l'ait repéré et que le label berlinois sonic pieces déjà cité l'emploie si souvent.

  Où l'on s'aperçoit, une fois de plus, que le piano s'insère avec aisance dans un environnement électronique, synthétique. Voilà une performance en tout point conforme aux souhaits du fondateur du label Erased tapes (voir article précédent).

1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 16:51

  Je souhaite prolonger la chronique de Timewind, opportunément publiée au moment où le pianiste semble enfin sortir de son relatif isolement en rejoignant un label aussi emblématique qu'Erased Tapes, sur lequel on retrouve de très jeunes et talentueux compositeurs-interprètes comme Peter Broderick ou Nils Frahm. Je me souviens avoir découvert Lubomyr Melnyk grâce à l'article d'un autre blog, en anglais (celui-ci n'existait pas encore), auquel le rédacteur avait associé deux fichiers-son téléchargeables sur un site d'hébergement : l'intégralité de The Song of Galadriel ! Que j'ai gardée en mémoire et vous transmets à mon tour ( le site ne propose pas de lecteur...) en espérant que cela vous donnera envie d'aider l'artiste !

http://www.mediafire.com/folder/8vvt526far02d/Lubomyr_Melnyk

   C'est l'occasion de saluer la ligne de ce label - dont le nom est par ailleurs un hommage indirect à David Lynch, sans aucun doute. Voici ce que dit Robert Raths, son fondateur : « J'ai toujours été extrêmement intéressé par un dialogue entre deux pôles opposés, entre le traditionnel et le contemporain, le numérique et l'analogique. Cette zone entre l'électronique et l'acoustique, la musique pop et le monde du classique. En rapprochant ces mondes, ou à tout le moins en commençant un dialogue sur la manière d'utiliser le meilleur de chaque côté, en en faisant quelque chose de stimulant, d'actuel, de notre temps. Au début, les gens ont pu trouver difficile de voir le lien entre chacun de nos artistes, mais je crois qu'au fil des années ce que le label recherchait est devenu de plus en plus évident. »

  Maintenant, place à une courte vidéo où l'on voit quelques étapes de la création du visuel de l'album par l'artiste américain Gregory Euclide (!!):

Programme de l'émission du lundi 27 mai 2013

Musiques pour Disklavier :

- Jocelyn Robert : bolerun 2 (Piste 4, 11'04), extrait de immobile (merles 2012)

Grande forme :

- Kyle Gann : Unquiet Night (p.10, 16'20), extrait de Nude rolling down an escalator / Studies for disklavier (New World Records, 2005)

D'autres mondes inhumains, trop humains :

- Alva Noto : uni rec / uni dia (p.4-5, 13'30), extraits de univrs (raster-noton, 2011)

- Mendelson : Une seconde vie (Cd 1 / p.3, 12'10), extrait du triple Cd sans titre (Ici d'Ailleurs, 2013)

30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 18:27

   Il est des disques que l’on hésite à acheter, ou que l’on achète par fidélité à un compositeur; il est des disques dont on croit savoir d’avance qu’ils vous décevront. Corollaries était de ceux-là, et une première écoute distraite est bien sûr venu confirmer l’inévitable et puis...

   Mais faisons un petit retour en arrière. J’ai découvert Lubomyr Melnyk au détour d’un article de ce blog sur Moon Ate the Dark. Ma curiosité a fait le reste.

   Né en 1948, Lubomyr Melnyk est un pianiste d’origine ukrainienne - avec une allure quelque part entre Soljenitsyne et Arvo Pärt !! Il réside aujourd'hui au Canada. Il se fera rapidement connaître comme l’un des pianistes les plus rapides du monde (19 notes à la seconde), mais ce n’est pas pour cela que nous connaissons son nom aujourd’hui . Être le Paganini du piano et finir en singe savant exhibé sur des plateaux de télévision par un vulgaire animateur et pour un public inculte aurait pu être le destin de ce pianiste virtuose, mais Lubomyr Melnyk est avant tout un artiste, et son don lui a permis d’être à l’origine d’une nouvelle façon de jouer du piano : le piano en mode continu.

   Si le piano en « mode continu » ne peut être joué que par un virtuose, ce n’est pas pour autant une musique virtuose éprouvante à écouter. Lubomyr Melnyk joue un flot de notes très rapides et crée ainsi une tapisserie sonore, une rivière, un torrent de notes qui glissent autour de l’auditeur et l’emportent dans un flot sonore et lumineux. La musique est si rapide que l’oreille s’attache aux notes qui surgissent du flot constant comme les embruns crées par une cascade et provoquent ainsi une impression de ralentissement, voire de suspension de la musique. L’on est emporté par les flots, mais l’on perçoit le scintillement à la surface. Musique virtuose, dense, rapide, mais paradoxalement calme et reposante, car on est comme immergé dans la musique.

Deux disques majeurs pour découvrir Lubomyr Melnyk.

Deux disques majeurs pour découvrir Lubomyr Melnyk.

   La plupart des disques de Lubomyr Melnyk sont auto produits et peuvent être achetés directement via son site. Outre le superbe KMH (chroniqué dans ces pages), je vous conseille tout particulièrement The Song of Galadriel pour piano solo, "Windmills", une pièce pour deux pianos de toute beauté. D’un accès un peu plus difficile, The Voice of Trees, œuvre un peu austère pour deux pianos et trois tubas créée pour la Kilina Cremona Dance Company.

   Peu de temps après ma découverte de cet artiste atypique, j’apprenais la collaboration de Lubomyr Melnick avec le label Erased Tapes et l’enregistrement d’un disque par et avec Peter Broderick. Si cette nouvelle me semblait excellente pour faire sortir Melnyk du quasi anonymat de son petit cercle d’initiés, d’un point de vue musical j’étais plus dubitatif, craignant un virage par trop commercial.

... et puis contre toute attente, la magie opère. Le premier titre "Pockets Of Light" commence comme du Lubomyr Melnyk « classique » et, sans que l’on s’en rende vraiment compte, un son surgit doucement en arrière fond, un bourdonnement électronique qui s’avère être le violon de Peter Broderick, puis vers la cinquième minute, c’est une voix qu’il nous semble entendre et quelque instants plus tard, sans que l’on s’y attende, Peter Broderick se met à chanter, un chant presque comme un murmure, un très beau texte écrit par Broderick : dix-neuf minutes de bonheur! Le deuxième titre, "The Six Day Moment", est le seul titre solo de l’album, il commence tout en douceur, et tisse au fil de ces onze minutes une toile lyrique et virtuose. Dans "A Warmer Place",  Lubomyr Melnyk est à nouveau accompagné au violon par Peter Broderick, comme une suite du premier titre, un beau mariage entre les deux instruments. "Nightrail From The Sun" sonne différemment; le piano résonne comme une harpe et semble « préparé », on pense au piano de Michael Harrison joué en intonation juste. En arrière plan, Peter Broderick crée un fond sonore avec un synthétiseur Juno, et une guitare électrique vient parachever cette tapisserie sonore. "Le Miroir d’Amour" qui clôt le disque voit de nouveau Lubomyr Melnyk accompagné au violon par Peter Broderick, mais celui-ci est plus présent et commence le morceau presque en solo. C’est le seul vrai duo du disque.

   Au final un beau disque pour découvrir l’univers de Lubomyr Melnyk. Et, en bonus, une superbe pochette dont on peut voir la création sur le site d’Erased Tapes. À signaler également la sortie du disque The Watchers, une collaboration entre le guitariste James Blackshaw et Lubomyr Melnyk. Un disque d’improvisations enregistrées dans un club de jazz. Agréable, mais d’un intérêt mineur...

------------------------

Paru chez Erased Tapes en avril 2013 / 5 titres / 63 minutes

Une chronique de Timewind

Pour aller plus loin

- le site de Lubomyr Melnyck

- un extrait de Corollaries :

24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 14:51

Le Piano sans peur (1)  

   J'inaugure une nouvelle série consacrée au piano, en concert sauf exception (il y aurait alors des fichiers audio). L'idée est de mettre l'accent sur des pièces longues, ou des cycles majeurs, interprétés  par les pianistes les plus exigeants, aventureux, fous, décidés à prendre tous les risques pour donner à entendre des musiques singulières, inouïes ou pas. Contemporaines, pour l'essentiel, ou inactuelles, d'où la présence d'Erik Satie en ouverture, interprété par le fougueux Nicolas Horvath lors d'un marathon de 9 heures le 3 décembre 2011 au Théâtre municipal de Perpignan. Sans surprise, les captations viendront le plus souvent des principaux sites de mise en ligne de vidéos. L'intérêt est de rassembler un corpus, de l'extraire de la masse innombrable des vidéos diffusées sur Internet.

   Le titre de la série reprend celui d'un de mes articles consacrés à Alvin Curran.

   Le Fils des étoiles , créé à Paris en 1892, est la musique de scène de la pastorale kaldéenne éponyme de Joseph Péladan, co-fondateur de l'ordre kabbalistique de la Rose-Croix.

Nicolas Horvath interprète "Le Fils des étoiles".

21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 17:56

   Né en 1960, ce pianiste et compositeur formé à l'Académie de musique Felix Mendelssohn Bartholdy de Leipzig est évidemment à sa place dans ces colonnes. Son abondante production discographique ne comporte-t-elle pas des intégrales ou quasi intégrales de compositeurs comme Morton Feldman, John Cage, Erik Satie, des incursions significatives dans les oeuvres de Philip Glass, Terry Riley et bien d'autres figures importantes de la musique d'aujourd'hui ? Steffen Schleiermacher est donc un fouineur, un défricheur comme je les aime, grâce auquel on fait de belles découvertes...que je tente de vous faire partager. Il dirige aussi l'Ensemble Avant-Garde, formation à géométrie variable tournée vers la musique de chambre du XXe siècle et de notre temps.  

   Parmi sa discographie antérieure, à signaler son interprétation des "Keyboard studies 1 & 2" de Terry Riley, accompagnées d'une composition personnelle superbe, "Hommage à RILEY - REICHlich verGLASS" (je respecte la typographie du titre - ce qui va bientôt tenir de la prouesse si les éditeurs de texte sur Internet continuent de s'appauvrir...). Je place la couverture et les références en bas de l'article.

   Venons-en à British ! . Nous sommes avertis : le pianiste allemand avoue son ignorance au sujet de la Grande-Bretagne et des Anglais. Il signale aussi le rôle relativement mineur que l'on accorde assez généralement aux compositeurs britanniques dans les musiques nouvelles. Mais il a été fasciné par le refus radical de certains compositeurs britanniques à l'égard de la virtuosité, d'un art de la composition "traditionnel" et par les partitions d'Howard Skempton, Richard Emsley ou Laurence Crane, devant lesquelles sa première réaction fut : « Mais ce n'est pas comme cela qu'on compose ! » D'où ce disque !!

   Il s'ouvre et se conclut avec deux cycles de Richard Emsley intitulés "for piano 1" et "for piano 12", eux-mêmes émiettés en 8 et 7 très courtes pièces. La musique se réduit la plupart du temps à une seule voix à l'allure capricieuse, énigmatique. Série d'éclats égrenés à un rythme variable comme autant d'aphorismes sur le silence. On ne sait où l'on va, on va dans une atmosphère raréfiée tapissée par l'action de la pédale, suspendus à ces petites escalades sonores, à ces montées successives vers la lumière. Chaque pièce est une méditation, un moment pur, décanté, une invitation à participer au mystère du son se propageant dans la salle (le label MDG privilégie l'acoustique naturelle). Parmi les indications de "for piano 1", on lit par exemple "dolcissimo molto espressivo", "un poco nobilmente", "misty and dreamy, like a nursery rhyme", mais aussi "senza espressione sempre". Sept numéros seulement pour "for piano 12", plus proche peut-être encore de l'esthétique d'un Morton Feldman. Une découverte majeure, que je dois d'ailleurs à un "ami" d'un réseau social qui avait placé une vidéo avec un extrait de ce compositeur né en 1951, encore peu représenté sur disque. Je n'ai pas trouvé l'intégrale de ces "for piano"...Mais j'ai retrouvé avec grand plaisir Steffen...toujours sur la brèche !

   "Notti Stellate a Vagli" - une composition nettement plus longue, pas loin de vingt minutes - d'Howard Skempton fut écrite comme un « complément aux Triadic Memories de Feldman », un complément libre, sans emprunt ou citation. Un hommage où l'on retrouve ce rapport au temps qui fascine tous les admirateurs du grand américain : un temps reconstruit par des motifs ressurgissant à l'improviste alors que l'on est parti très loin dans un no man's land sans repère, lâchés en plein vide, avec pour seul appui la dernière note comme à l'extrémité du monde, de tout. C'est toujours une expérience des limites, du dépouillement, et c'est toujours magique, unique : triomphe absolu du son, seul survivant si l'on peut dire. Un autre très grand moment. Quatre pièces plus courtes d'Howard Skempton figurent plus loin, toutes dédiées à Michael Finissy, presque mélodiques, rêveuses et doucement mélancoliques. 

  Michael Finisssy est plus connu pour des œuvres démesurées, virtuoses. Le pianiste nous propose deux curieux tangos dédicacés respectivement à Howard Skempton et Laurence Crane, le quatrième compositeur présent sur ce disque. Deux tangos disloqués, des souvenirs de tango, si l'on veut, extraits de Twenty-free tangos, une collection qui évoque en modèle réduit la formidable collection de tangos (127 commandés à 127 compositeurs) rassemblée par le pianiste Yvar Mikhashoff, à ma connaissance hélas jamais intégralement publiée. Par ailleurs, la "Sonata for (toy) piano", si elle est une tentative en soi intéressante, ne me réjouit guère les oreilles. Passons.

   Restent deux petites pièces de Laurence Crane : un bouleversant "Chorale" dédié à Howard Skempton, d'une humble simplicité, une pièce d'anniversaire pour Michael Finissy, tout aussi émouvante dans sa marche retenue, comme sur le fil fragile de la vie qu'il ne faut surtout pas malmener, mais dont il convient de faire résonner chaque pas.

    Un très, très beau programme joué sur un magnifique Grand piano Steinway de concert datant de 1901.

----------------------

Paru en 2011 chez MDG Scene / 26 titres / 65 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site personnel de Steffen Schleiermacher

- "for piano 1" (1997 - 1999) en écoute :

<

  Le disque dont je parlais plus haut...