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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 13:56

Blog en cours de migration : désolé pour les changements, disparitions. Je teste un fond bleu...

Published by Dionys
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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 16:58

Svarte-Greiner-Black-Tie.jpeg   Black Tie est le premier album de Svarte Greiner — qui a par ailleurs enregistré une bonne dizaine d'albums sous différentes formes depuis 2006 — , alias du projet solo d'Erik K. Skodvin, musicien norvégien, sur son propre label Miasmah Recordings. Conçu au départ comme la bande son pour une installation de l'artiste norvégienne Marit Følstad, le disque s'insère parfaitement dans les sombres perspectives de son catalogue.

  Deux plages d'un peu plus de vingt minutes chacune pour la version envoyée à la presse (apparemment un titre supplémentaire pour le disque à paraître fin avril). La première, au titre éponyme, est une longue méditation pour violoncelle, cordes et sons électroniques d'ambiance. Le violoncelle est utilisé pizzicato dans les graves, au premier plan, pour rythmer implacablement, tranquillement, le morceau, tandis que les cordes et autres sons créent un arrière-plan mouvant. De ce rapport entre statisme hiératique et dynamisme insaisissable naît une belle tension dans toute la première moitié, tension finissant diminuendo, relayée par une phase d'indifférenciation, le violoncelle se fondant dans la toile fond, réduit à des grattements, chuintements, tandis que surgissent des déflagrations, démultipliées par des échos, réverbérations dans une atmosphère raréfiée. D'autres cordes viennent fulgurer en longues traînées incandescentes qui s'entrecroisent avec les décharges régulières. C'est superbe, hanté, sculpté, avec une fin surprenante : retour du violoncelle percussif, en frappes plus troubles, quasi sépulcrales avec les résonances étirées, ces liaisons noires qui ont sans doute amené le titre.

   Le deuxième titre, "White noise", n'imaginez pas qu'il rayonne par sa blancheur...Le bruit blanc est un terme qui désigne « un processus aléatoire dans lequel la densité spectrale de puissance est la même pour toutes les fréquences » (dixit Wikip.) En somme, un processus d'écrêtage, de tassement qui produit au départ un bourdonnement, des drones oscillant légèrement sur un fond réduit à un souffle. On ne peut plus sombre, l'impression d'être enfermé dans un lieu saturé de sons très graves qui s'infiltrent au fond de vous. Là-dessus, car sinon ce serait...infernal, viennent se superposer plusieurs niveaux de sons plus aigus, comme des plaintes lointaines striant l'espace, cherchant à atteindre un ciel inaccessible, animées d'une énergie concentrée. On en est à sept minutes. Le bourdonnement cesse, les cordes continuent, leur mouvement se fait courbe, elles-mêmes génèrent un autre bruit blanc, vrille lancinante crescendo, épaissie par le retour des drones initiaux : longue stase decrescendo, puis triomphe de sons amorphes, millions de fourmis agglutinées, marche au supplice, escalade implacable, assourdissante clameur soutenue par un battement sourd et puissant qui scande seul les derniers instants de son halètement inhumain.

   Une musique sans concession pour un voyage dans la beauté trouble des espaces intérieurs ou de mondes dont l'homme est absent. Ambiante, en partie électronique, elle est aussi abstraite, en un sens, mais pour le meilleur ! Svarte Greiner / Erik K. Skodvin, un compositeur dont il sera question dans ces colonnes à nouveau très bientôt...

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À paraître fin avril 2013 chez Miasmah recordings / 3 titres / plus de 45 minutes..?

Pour aller plus loin

- la page du distributeur consacrée à l'album

- Un court extrait en pré-écoute sur souncloud

- une fausse vidéo d'un extrait d'un disque précédent, Knive (Type recordings, 2006) :

 

 

Programme de l'émission du lundi 8 avril 2013

Bachar Mar-Khalifé : Requiem / K-Cinera / Distance (Pistes 8 à 10, 17'10), extraits de Who's Gonna Get The Ball Behind The Wall Of The Garden Today (InFiné, 2013)

Ryan Teague : Coins & Crosses / Nephesch (p.2-3, 13'10), extraits de Coins & Crosses (Type recordings, 2006)

Grande forme :

Svarte Greiner : White noise (p.2, 21'02), extrait de Black  Tie (Miasmah Recordings, 2013)

6 avril 2013 6 06 /04 /avril /2013 17:47

Le bourdonnement ambiant de nos habitations

 

   Il m’est souvent arrivé l’expérience suivante : je mets sur ma platine un nouveau disque que je viens de recevoir, une oeuvre nouvelle que je découvre. J’écoute la musique, plus ou moins attentivement, quand unNico-Muhly-Drones.jpeg son, un bruit vient perturber mon attention, titiller mon oreille — un chant d’oiseau, une sirène, un vrombissement — et de me demander : est-ce dans le disque ou dans mon jardin, dans la rue, est-ce le réfrigérateur dans la cuisine ou un vrombissement dans le disque ?? Où s’arrête la musique, où commencent les bruits ambiants qui nous entourent dans nos habitats ?

« J’ai commencé à écrire les pièces de Drones (bourdonnements) comme une méthode de développement d’idées harmoniques sur une structure statique. Une idée de quelque chose pas très différente que de chanter seul avec un aspirateur, ou avec le subtil mais constant murmure que l’on trouve dans la plupart des habitations. Nous nous entourons d’un bruit constant, et les pièces de Drones sont une tentative pour honorer ses bourdonnements et les styliser. » écrivait Nico Muhly en 2012.

 

    En réfléchissant à cette idée de Drones en tant que bourdonnement, murmure ambiant, omniprésent dans nos habitats, je me suis mis à fredonner un air, puis à murmurer des paroles...

 

Gradually                                                                                 progressivement

we became aware                                                  nous avons pris conscience

of a hum in the room                                   d’un bourdonnement dans la pièce

an electrical hum in the room        un bourdonnement électrique dans la pièce

it went mmmmmmm                                          cela faisait hum m m m m m m

  Je fredonnais le premier couplet de la chanson d’ouverture de Songs from the liquid days de Philip Glass. « Changing Opinion », le texte écrit par Paul Simon était l’exact écho de ce que je venais de lire.

   L’album Drones est la compilation de trois maxis (Drones & Piano / Drones & Viola / Drones & Violin), qui furent d’abord téléchargeables sur le site de Bedroom Community avant d’être édités en cd avec un bonus, "Drones in Large Cycles" en forme de coda.

   Nico Muhly a enregistré sur bande des sons de piano et de violon, qu’il va utiliser comme un bourdonnement statique sur lequel il va faire jouer tour à tour un piano dans la première pièce, puis un alto et enfin un violon. "Drones & Piano" est en fait, la seule vrai pièce pour instrument solo des trois, les deux suivantes étant des « solos » avec piano (alto et piano, violon et piano).

   Ce qui frappe dès les premières secondes de "Drones & Piano", c’est un jeu de  piano sec, froid, sans aucun vibrato, une musique qui semble dénuée de toute émotion, presque une caricature de certaines oeuvres sérielles ; pourtant, la musique est parfaitement tonale. Ce n’est pas un hasard si Nico Muhly a choisi le pianiste  Bruce Brubaker  (bien connu de ces pages) pour interpréter ces pièces. Nico Muhly dit de lui : « Il a cette capacité à faire émerger des émotions d’une musique apparemment sèche, comme les études de Philip Glass, ou mes propres expériences étranges de drone ». Mais de cette apparente froideur, va naître une musique qui devient rapidement addictive. Drones est certainement le disque que j’ai le plus écouté l’été dernier.

   C’est à partir de "The 8th Tune", la partie la plus courte de "Drones & Piano", que le piano devient presque lyrique, puis quasiment élégiaque dans la partie suivante ; la mélodie est juste esquissée, comme une ombre entraperçue. Les  puissants accords de piano reviennent pour la dernière partie  qui se termine par une série d’accords au violon.

   Émergeant du brouillard du drone, l’alto de Nadia Sirota pose le décor pour "Drones & Viola", mais semble rester en arrière plan. Il faudra attendre la deuxième partie pour que l’alto prenne de l’ampleur et devienne le vrai soliste et que là aussi, un certain lyrisme l’emporte sur la froideur apparente de la musique.

   C’est bien le violon qui a le premier rôle au début de "Drones & Violin", mais dès la deuxième partie, le staccato du piano revient au premier plan et la pièce devient un duo. Un effet miroir se crée alors entre les deux solistes et leurs doubles murmurant dans le drone conçu par Nico Muhly.

    "Drones in Large Cycles", la coda du disque, beaucoup plus électro, est plus une ouverture vers d’autres oeuvres à venir qu’une conclusion d’un cycle. Tel ce "Drones, Variations, Ornaments" écrit pour le Crash Ensemble.

   À remarquer également, sur la pochette du disque, quatre magnifiques photos noir et blanc du photographe portugais Luis Filipe Cunha. Des photos de racine et de tronc d’arbre qui, à défaut d’avoir un lien évident avec les murmures de nos habitats, apportent une belle touche finale à ce superbe disque.

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Paru chez Bedroom Community en 2012 / 14 titres / 50 minutes


Une chronique de Timewind

Pour aller plus loin

- le site de Bedroom Community sur Bandcamp

- Bruce Brubaker enregistrant Drones :

 

 

- le pianiste Jeff Plessis interprète "Drones & piano" au Baff Center le 23 janvier 2013 (audio seulement) :

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 1er avril 2013

Missy Mazzoli : Overture / The World within me is too small / Capsized Heart / Interlude / I have arrived (Pistes 1 à 5, 20'), extraits de Song from the uproar (New Amsterdam Records, 2012)

The Alvaret Ensemble : WJU (Cd 2 / p.4, 13'53), extrait du double album sans titre paru chez Denovali Records, 2013.

Grande forme :

• Svarte Greiner : Black Tie (p.1, 20'37), extrait de Black Tie (Denovali Records, 2013)

26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 13:59

Bachar-Mar-Khalife-Who-s-gonna.jpegAprès Oil Slick paru en 2010 chez InFiné, le pianiste Bachar Mar-Khalifé récidive sur le même label avec un disque  au très long titre, Who's Gonna Get The Ball From Behind The Wall Of The Garden Today. De formation classique, fils du grand joueur de oud et chanteur libanais Marcel Khalifé, cadet du pianiste Rami Khalifé que les lecteurs de ce blog connaissent pour sa participation au trio Aufgang, Bachar Mar-Khalifé a toujours baigné dans la musique. Aussi retrouve-t-on dans ce nouvel opus des airs qui lui traînaient dans la tête depuis longtemps et des versions remaniées de titres présents sur Oil Slick. Mais ce nouvel album est surtout l'éclatante confirmation d'un véritable talent d'auteur-compositeur, et de chanteur.

   Dès "Memories" et ses mélismes à l'orgue Hammond (?), l'auditeur est plongé dans un monde coloré, intense, vibrant. "Ya nas" nous entraîne avec sa ritournelle syncopée, piano percussif en boucles vives, percussion bondissante, chant nerveux. Et surtout, ah surtout, quel bonheur ce décrochage langoureux, cette échappée rêveuse au piano et clavier après une minute quarante, qui s'étoffe en choral presque techno, avant de rebondir en chant fou ! "Mirror moon" est une étourdissante et limpide suite de boucles concaténées de piano sur laquelle la voix dépose son chant vif et doux, relayé par un finale en majesté pianistique grave et la voix déployée dans la grande tradition moyen-orientale. Le quatrième titre est une superbe reprise de "Machins choses" de Serge Gainsbourg, en moins jazzy côté arrangement, le texte nappé dans un phrasé pianistique piqueté et des cordes élégiaques, dit en duo avec la délicieuse Kid A : c'est suave,vaporeux et aéré, deux minutes de plus que dans l'original sans qu'on s'ennuie, parce qu'il y a dans la musique da Bachar un sens de la suspension qui donne à l'ensemble une profondeur troublante, fragile. Très très beau ! Le ton change avec "Marea Negra", avec un texte du poète syrien Ibrahim Qashoush mort en 2011, dont le chant fait d'abord songer à la psalmodie du muezzin, mais le piano percussif martèle ses cassures graves, le chant se fait plus âpre, la petite mélodie insidieuse reprenant l'extraordinaire "Marée noire" de Oil Slick : on sent une rage contenue - la "pochette" de l'album promotionnel est hélas vide de toute indication, on aimerait bien avoir la traduction des textes arabes - dans ce parcours désarticulé de pantin. Puis, c'est "Xerîbî", sur un texte du kurde Ciwan Haco, splendide morceau d'esprit minimaliste : piano lumineux, grave, imprimant à l'ensemble un balancement cérémoniel renforcé par l'adjonction de clochettes, et chant, un chant magnifique de douceur et de force, qui éclate en brûlantes traînées.  Un sommet ! "Progeria" alterne tourbillons, ralentis hypnotiques et ascensions fulgurantes : morceau kaléidoscopique qui renvoie au curieux visuel de ce visage fragmenté, se terminant en quasi berceuse avec chœurs. Le chant déployé à pleine gorge surplombe le piano au rythme heurté, fracassé de "Requiem", autre sommet qui se permet là aussi des contrastes incroyables, un passage en bourdon, puis l'acier rythmique du piano rejoint par une probable darbouka et un habillage oriental aux claviers. Quel plaisir de sentir un compositeur se laisser aller à ses idées jusqu'aux éclats finaux puissamment martelés, pulvérisant par avance toute tentative pour l'étiqueter ! "K-Cinera" est encore un miracle : chant-murmure, piano lumière, quelques frottements d'invisibles cymbales, on avance dans la pureté de l'aube, nimbés d'harmoniques très douces. L'album se termine sur un dernier très beau titre, "Distance", chant pudique, piano retenu puis lâché dans de magnifiques moments contrapuntiques, une coda litanique bouleversante...qui serait parfaite sans l'intrusion inutile de claviers qui sentent trop leur programmation.

         La tribu musicale des Khalifé se porte bien. Bachar Mar-Khalifé vient de frapper très fort, très haut, avec ce disque magnifique et personnel qui se faufile avec bonheur entre musique contemporaine, minimalisme, chanson (orientale ou non), traces de techno et de jazz.

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Paru chez InFiné début mars 2013 / 10 titres / 53 minutes environ

Pour aller plus loin

- la page du label InFiné avec "Machins choses" en écoute.

- une fausse vidéo pour "Xerîbî", hélas avec une publicité préalable à massacrer...

 

 

Programme de l'émission du lundi 18 mars 2013

Poppy Ackroyd : Glass sea / Lyre (Pistes 4-5, 9'), extraits de Escapement (Denovali Records, 2013)

Bruno Sanfilippo : I et II (p.1-2, 14'), extraits de Piano textures 3 (AD21, 2012)

Erik K Skodvin : Neither Dust / Escaping the day (p.5-7, 6'), extraits de Flare (sonic pieces, 2010)

Grande forme :

• Machinefabriek : Koploop (p.3, 19'46), extrait de Daas (Cold spring, 2010)

Programme de l'émission du lundi 25 mars 2013

Le Ciel brûle :

• Godspeed you ! Black Emperor : Strung like lights at thee printemps erable (p.4, 6'32), extrait de Alleluyah Don't bend Ascend (Constellations, 2012)

Antony and the Johnsons : Swanlights (p.5, 7'18), extrait de Cut the world (Rough Trade, 2012)

Bachar Mar-Khalifé : Ya nas / Mirror moon / Machins choses (p.2 à 4, 14'), extraits de Who's Gonna Get The Ball Behind The Wall Of The Garden Today (InFiné, 2013)

Grande forme :

• Peter Adriannsz : Parties I à IV (p. 4 à 7, 24'), extraits de Three Vertical Swells (Unsounds, 2012)

19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 16:12

Missy-Mazzoli-Song-from-the-uproar.jpg  Vies et morts d'Isabelle Eberhardt

   C'est le sous-titre (traduit) du nouvel opéra de chambre de Missy Mazzoli, jeune compositrice américaine née en 1980 que les lecteurs de ce blog connaissent bien (une de ses oeuvres figure sur l’album  Sweet light crude de l’ensemble Newspeak, et elle est la compositrice attitrée de l’ensemble exclusivement féminin Victoire). Song from the Uproar - Chant du Tumulte - est basé sur la vie et les écrits d'Isabelle Eberhard.

  Constitué de cinq musiciens (clarinette/clarinette basse, contrebasse, guitare électrique, piano et flûte/piccolo), le Now Ensemble (pour lequel Missy Mazzoli a également déjà composé) est au pupitre ; au chant, la mezzo-soprano Abigail Fischer, qui a interprété entre autres des œuvres de Steve Reich, David Lang et Nico Muhly, dans le rôle d’Isabelle Eberhardt ; et à cela s’ajoute un chœur de cinq voix dans un rôle de narration et de mise en valeur du texte et de la musique.


   « Nomade j’étais, quand toute petite je rêvais en regardant les routes, nomade je resterai toute ma vie, amoureuse des horizons changeants, des lointains encore inexplorés. »*

   Née en 1877 à Genève, Isabelle Eberhardt, après une enfance peu conformiste, part à l’âge de vingt ans pour Bône en Algérie. Elle y mènera  une vie de nomade, découvrira le désert, une culture et une religion, l’Islam, à laquelle elle se convertira. À vingt-sept ans, elle meurt noyée dans la crue d’un oued, et laisse derrière elle une œuvre composée d’un roman inachevé, de nouvelles, de récits de voyages et de sa correspondance. Figure du féminisme, souvent comparée à Alexandra David-Néel (pour les voyages) ou à George Sand (pour ses habits d’homme), sa vie est également placée sous le signe de Rimbaud. Certains biographes iront même jusqu’à imaginer que ce dernier était son père !

« Je ne suis qu’une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du monde, vivre de la vie libre et nomade, pour essayer ensuite de dire ce qu’elle a vu et peut-être de communiquer à quelques-uns le frisson mélancolique et charmé qu’elle ressent en face des splendeurs tristes du Sahara. »*

Isabelle-Eberhardt-1.jpeg

 

   L’opéra se déroule comme une succession de treize tableaux courts, plus une ouverture et un interlude, évoquant les moments importants de la vie d’Isabelle Eberhardt en une sorte de série d’images d’Epinal. Musicalement, il est dans un style que certains se plaisent à appeler « post minimaliste » et que l’on peut rapprocher de celui du trio Gordon, Lang, Wolfe - un subtil mixte entre Lost Object et The Carbon Copy Bulding - en particulier dans le tableau "You are the dust".  La musique et le chant sont tour à tour lyriques, nostalgiques, doux, puissants, voire poignants : un univers à la fois sombre et lumineux à l’image de ce que pouvait être Isabelle Eberhardt. L’ouverture, avec ses vocalises, les chœurs et les craquements de ce que l’on imagine être de vieux microsillons, plonge immédiatement l’auditeur dans l’univers sonore que Missy Mazzoli a créé pour Isabelle Eberhardt.

   « Ce monde en moi est trop petit », premier tableau de l’opéra, résume assez bien le personnage d’Isabelle Eberhardt autant que l’oeuvre de Missy Mazzoli.  Soulignant le jeu du piano, une clarinette basse vient en contrepoint de la voix d’Abigail Fischer, avant l’entrée en scène d’une flûte aérienne. Un interlude, avec ses choeurs qui semble venir de très loin et ces sons de coques de bateaux qui grincent, ces  cris d’oiseaux marins sur lesquelles une clarinette vient se poser, crée une musique élégiaque de toute beauté. Le tableau "Chanson", chanté partiellement en français, nous emmène avec son ambiance de café concert et ses sonorités entre Poulenc et Ravel vers un univers proche d’Orphée de Philip Glass.

   Là ou l’œuvre de Missy Mazzoli est, à mon avis, vraiment réussie, c’est dans le mélange, la symbiose qu’elle opère entre l’ensemble orchestral, la mezzo-soprano, le chœur, et l’utilisation de l’électronique. Effets et bruitages viennent souligner la musique et les voix, sans jamais surcharger l’œuvre en l’étouffant - l’effet d’écho utilisé sur le chœur du tableau "I am not mine" est aussi subtil que magnifique.

   Au final une œuvre douce-amère, très nostalgique, mais parsemée d’éclats lumineux qui la rendent très attachante. Une compositrice à suivre sans aucun doute.

 


« Dehors, tout se tait, tout rêve et tout repose, dans la clarté froide de la lune. »*

 

*   Les extraits sont tirés des livres d’Isabelle Eberhardt et non du livret de l’opéra.

 

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Paru chez New Amsterdam Records en 2012 / 15 titres / 65 minutes


Une chronique de Timewind

Pour aller plus loin

- le site de Missy Mazzoli

- le site du Now Ensemble, avec deux vidéos de l'opéra.

- deux titres en écoute ci-dessous, le 2, "this world within me is too small" et le finale, "Here where footsteps erase the graves" :

11 mars 2013 1 11 /03 /mars /2013 19:01

   Né en 1933, cofondateur du San Fransisco Tape Music Center, Morton Subotnic, s'il a travaillé et travaille encore à partir de bandes magnétiques, de synthétiseurs modulaires dont il a d'ailleurs influencé la conception et bien sûr d'ordinateurs portables, se distingue par son approche spécifique de la musique électronique : contrairement aux partisans d'une conception abstraite de cette musique, il ne dédaigne pas les rythmes réguliers, se soucie de ce qu'on pourrait appeler la dimension organique des sons produits, créant ainsi des œuvres d'une grande sensualité, qui se déploient presque de manière florale.

 Morton-Subotnic-Electronic-Works-3a.jpg  Une fois n'est pas coutume, je rendrai ici compte à la fois d'un cd et d'un dvd, l'un et l'autre titrés Electronic Works 3. Pourquoi commencer par le volume trois ? Parce qu'il me semble un aboutissement magnifique. Parce qu'on y retrouve Until Spring, une composition de 1975 qui figure sur le volume deux, mais ici revisitée, et accompagnée d'une extraordinaire vidéo de Sue-C. Et le DVD parce qu'il est plus généreux que le cd, et que je l'ai regardé en entier, absolument stupéfait, émerveillé. Combien de DVD musicaux sont consternants, décoratifs, insignifiants..

  Le dvd s'ouvre sur les trente-sept minutes sidérantes de Until Spring revisited, pour sons électroniques en direct, "harpe de verre" constituée d'un assortiment de gros verres à Bourgogne, et vidéo en direct. Le morceau commence par une introduction cristalline aux verres frappés sur fond de carillonnement : rythme marqué, boucles. Le ton est donné. La merveille peut se développer. Un autre monde chatoyant de sons qui se déplacent, augmentent ou baissent d'intensité, nous entraînent dans un périple au cœur des matières, des textures. Peut-être dans les mystères de la floraison, de la renaissance : monde de forces sourdes, d'une immatérialité diaphane. Un sacre du printemps, mais vécu de l'intérieur, pas de l'extérieur comme chez Stravinsky : ce qui se trame là, sous nos pieds, à l'intérieur des cellules, dans les interstices de la matière. C'est comme une grande danse secrète, servie par le travail vidéo de Sue-C, que l'on voit manipuler des feuilles et autres objets pour susciter les formes visuelles. Je crois que je n'ai jamais vu à ce point une telle osmose entre un travail de musicien et celui d'un vidéaste. On suit le cheminement des formes, le battement rapide des ailes, le balbutiement des sons en gésine qui met en évidence le caractère discontinu des phénomènes, le surgissement constant du nouveau. La matière éructe, gonfle, craque, naturellement pulsante, bondissante. Incroyable symphonie que traversent très fugitivement des souvenirs de véritables orchestres. Un sommet de la musique électronique, un chef d'œuvre d'une formidable force, d'une éblouissante beauté !

Subotnic 1

   La suite propose une nouvelle version haute définition et en surround de 4 Butterflies, une composition de 1973 pour bande 4 pistes et deux films de Mario Castillo. Si le début peut paraître plus abstrait, dans le style de ce qu'on entend souvent dans une certaine musique électronique, abstraction soulignée par l'absence d'images - elle ne viennent que bien plus tard pour ce titre de plus de trente-quatre minutes, très vite s'impose le "style Subotnick" : musique d'une grande fluidité, souplesse, en constante métamorphose, qui joue des transparences. Le paysage sonore change selon des principes qui semblent naturels : rien de forcé, de brutal, nous assistons à des épiphanies successives. Glissements doux, rebonds, fragmentations scandées, dispersions et vaporisations. Les deux films de Mario Castillo, hantés par les formes doubles, visualisent ce que la musique de Morton Subotnick explore, le mystère des naissances, du surgissement du vivant : admirable travail, presque constamment somptueux, métaphorique au sens propre, qui transporte l'auditeur-spectateur dans les coulisses de la grande fabrique phénoménale. Deuxième choc majeur !

Subotnic 4

 

Subotnic-5.jpg

   Le dvd (le cd ne présente que les titres précédents) se poursuit avec la version revisitée en 2011 de A Sky of Cloudless Sulphur, une pièce de 1978, pour électronique et vidéo en direct, nouvelle collaboration entre Morton et la vidéaste Sue-C : une exploration de textures hyper-fines sur le mode d'une transe en état d'apesanteur qui suffirait à ruiner toutes les images d'une musique électronique lourde, absconse.

   Si l'on ajoute à ces merveilles, une version de Butterfly 2 avec vidéo du compositeur et des entretiens passionnants, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

    Subotnick-10.jpg

Ce dvd nous offre un des absolus de la musique du vingt-et-unième siècle !

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Paru chez Mode Records en 2011 /  4 titres (musicaux) / 90 minutes + entretiens !

Pour aller plus loin

- le site personnel du compositeur, avec en écoute la première version de Sky of cloudless sulphur, plus rude...

- Rien du dvd à vous proposer, hélas, mais Morton se produisant en 2011 dans un festival berlinois :

 

 

Programme de l'émission du lundi 11 mars 2013

Grandes formes :

Peter Adriaancz : Three Vertical Swells, part I & II (Pistes 1-2, 18'10), extraits de Three Vertical Swells (Unsounds, 2012)

Morton Subotnick : Until Spring revisited, 1976 / 2009 (Dvd, piste 1, 37'19), extrait de Electronic Works 3 (Mode, 2011)

5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 10:18

   « Je veux composer une œuvre - qui ne soit rien que de terrifiantes colonnes bleues. Tout en longueur. Des « big bangs ». Des silences. » affirmait Louis Andriessen, le plus célèbre compositeur néerlandais contemporain. Neuf ans plus tard, en 1981,  il mettait la touche finale à sa composition  nommée De Tijd (Le Temps) qui restera sans aucun doute, pour moi, sa plus belle œuvre.

   Le néerlandais Peter Adriaansz, né en 1966, est à Louis Andriessen (dont il fut l’élève) ce que David Lang et Michaël Gordon sont à Steve Reich et Philip Glass : des enfants certes, mais terribles. Toutefois, natif de Seatle, Peter Adriaansz convoque sur son passé très européen un présent très américain et jette ainsi dans sa musique un pont entre deux rives. De la rencontre improbable entre les colonnes bleues de Louis Andriessen et les drones de Duane Pitre  va émerger la magie de la musique de Peter Adriaansz.

    Peter-Adriaansz-Three-Vertical-Swells.jpgThree Vertical Swells est une œuvre pour ensemble amplifié, orgue hammond et signal sinusoïdal. D’un drone proche de ceux de Duane Pitre (créé entre autres par un archet électronique sur les cordes d’un piano) émerge tout d’abord une pulsation sourde, comme un écho radar lointain, une vague . Puis la musique monte dans les aigus et le piano, utilisé comme une percussion, rythme la progression de la vague et soudain, sans que l’on s’en rende vraiment compte, le son caractéristique de l’orgue hammond émerge. Le piano percussion accélère, le drone semble s’emballer… et en un mouvement continu, tout redevient calme.

   Le deuxième mouvement (bien qu’il n’y ait pas d’interruption entre les 3 mouvements) commence avec une double pulsation, puis des percussions viennent donner un rythme à la vague, un pouls. Le rythme, d’abord lent, se fait plus rapide, disparait pour revenir à nouveau, telle une courbe sinusoïdale.

   Le troisième mouvement démarre avec la pulsation et l’orgue hammond. De l’ensemble amplifié, un drone sous forme de vagues monte et descend, pendant que le piano et les percussions rythment rapidement la musique qui va crescendo, pour s’évanouir dans le silence.

   En écoutant la musique de Three Vertical Swells, l’impression est vraiment celle décrite par Louis Andriessen, celle des colonnes bleues et leurs bangs verticaux. Le résultat est une musique très terrienne, dense comme un brouillard flottant au fond d’une vallée, sans doute assez froide, mais définitivement envoûtante.

   Si la deuxième œuvre du disque, Music for sines, percussion, ebows & variable ensemble - dont le titre n’est pas sans rappeler ceux des œuvres de Morton Feldman – semble assez similaire à la première, avec toujours ce concept de vague sinusoïdale, elle apporte une touche plus aérienne à la musique avec l’ajout d’une voix. La très belle utilisation de cette voix comme instrument dans Music for Sines sonne comme un lointain écho du chœur de voix de femmes écrit par Louis Andriessen pour De Tijd.

   La musique de Peter Adriaansz est une musique exigeante mais fascinante pour des oreilles un peu curieuses. Un pont entre la musique d’inspiration répétitive de son ainé Louis Andriessen et les performances et expériences microtonales de Duane Pitre.

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Paru chez Unsounds en 2010 / 8 titres / 59 minutes

Une chronique de Timewind

 

Pour aller plus loin

- le site de Peter Adriaansz

- la première partie de Three Vertical Swells en écoute sur Soundcloud à la page du label

- "Wave 5-7" , extrait de Waves, interprété par l'Ensemble Klang, en bas de l'article.

Programme de l'émission du lundi 4 mars 2013

Brian Eno : not a story / panic of looking / watch a single swallow in a thermal sky and try to fit its motion, or figure why it flies (Pises 2-3-5, 10'30), extraits de Panic of looking (with the words of Rick Holland) (Warp / Opal, 2011)

Poppy Ackroyd : Aliquot / Rain / Seven (p.1 à 3, 13'10), extraits de Escapement (Denovali Records, 2012)

Marcus Fjelleström : LM-101/102 / 106 / 108 (p. 1-2-6-8, 9'), extraits de Library music 1 (Kafkagarden, 2011)

Grande forme :

Machinefabriek : Flotter (p.2, 18'40), extrait de Daas (Cold spring, 2010)

19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 15:58

Piiptsjilling.jpeg   En 2008, la collaboration entre Machinefabriek (guitare, effets, ordinateur portable) et Jan Kleefstra (textes et voix), assistés de Mariska Baars (guitare et voix) et de Romke Kleesstra à la guitare, était parue sous le titre Piiptsjilling, depuis devenu le nom de leur groupe, nous en reparlerons.

  Retour à la source, d'abord, à ce disque atypique constitué d'un seul long titre de plus de trente minutes qui associe les poèmes en frison de Jan Kleefstra et la musique de Rutger Zuydervelt, musicien que je retrouve associé à bien des expériences passionnantes de ces dernières années, que l'on songe à ses magnifiques collaborations avec Peter Broderick notamment.

   "piiptsjilling", c'est le nom frison d'une sorte de sarcelle. Jan lit ses poèmes d'une belle voix calme, des poèmes que l'on peut suivre grâce au livret trilingue (frison / néerlandais / anglais), sur un fond sonore composé de boucles de guitare, de drones et de longues traînes sonores : c'est une mer brumeuse recouverte d'un ciel impalpable se fondant en elle ; la terre n'existe qu'à l'état de lignes à demi dissoutes. Dans cette fusion des éléments adviennent des objets célestes improbables en vrillant l'espace de leurs turbulences lentes obscures. Battements, micro crépitements, nappes d'orgue râpeuses, guitares lumineuses, tissent une ambiance introspective d'une grande beauté simple. On marche sur la mer ou dans le ciel, les pieds dans la poudre des polders. Seule la lumière trouble, chargée de particules vaporisées, existe, encore est-ce à peine. La musique n'est peut-être après tout que celle des vieux microsillons dont les craquements se font entendre sur la fin de cette composition qui n'en finit pas d'apparaître-disparaître. La trame du temps s'est perdue dans la pâte phénoménale. Une expérience musicale fascinante, conduite de main de maître par un Rutger Zuydervelt au meilleur !

   Voici le premier poème de Jan :

 

Hast nachts de see sjoen
bist dyn libben lang ûnderweis
nei frjemde grûn

 

dreamst oer lytse weagen

 

yn it slimste gefal skynt de sinne
ast it bloed út dyn eagen triuwst

 

kinst yn myn hân sliepe
bist wol faker foar
de kriich weikrûpt

 

it bloed al op de lippen

 

earne de rûs fan see boppe dyn holle
as de dei noch ien kear wekker wurdt

 

krijst dyn eagen net mear ticht
dyn mûle net mear iepen

/

You've seen the sea at night

you've been heading your whole life

toward foreign soil

 

you dream of gentle waves

 

in the worst case the sun will shine

when you push the blood from your eyes

 

you can sleep in my hand

you've slunk away from

more than one battle

 

your lips already bloodied

 

somewhere the slap of the sea above your head

as the day awakens one more time

 

your eyes will no longer shut

your mouth no longer open

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Paru chez Onomatopee en 2008 / 1 titre / 32 minutes environ

Pour aller plus loin

- le blog de Romke Kleefstra, qui présente l'actualité musicale liée aux deux frères, où l'on retrouve bien des musiciens de ces pages...

- ma chronique de Weerzien d' Anne Chris Bakker

- des extraits en écoute sur le site MySpace des frères Kleefstra

- une vidéo de Johan van Aken pour l'album, présentée au Frisian Film Festival de 2009 :

 

 

Programme de l'émission du lundi 18 février 2013

Cornelius : Opening (Disque 1 / Piste 8, 6'45), extrait de Rework / Philip Glass (Orange Mountain Music, 2012)

Marcus Fjellström : The Disjointed / Bis einer Weint (p.1-2, 9'), extraits de Schattenspieler (Miasmah Recordings, 2010)

Arvo Pärt : Beatus Petronius (p.2, 5'16), extrait de Adam's lament (ECM New Series, 2012)

Machinefabriek + Jan Kleefstra : titre unique (31'55) extrait de Piiptsjilling (Onomatopee, 2008)