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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 18:50

   Greg Haines, musicien anglais né dans les années 80, vit à Berlin depuis 2008. C'est dans cette ville qu'il a fait la connaissance de Nils Frahm, qui lui a prêté main forte pour l'enregistrement de son second long opus, Until the point of Hushed Support, paru en 2010 chez sonic pieces. L'album a été enregistré dans la Grunewaldkirche - ce qui devrait vous ramener à  Vorleben, chroniqué voici peu. La particularité de son parcours est d'avoir associé très tôt à ses études de piano et violoncelle un goût prononcé pour les sons les plus divers et des textures qu'il collectionne pour les fondre dans ses compositions. Sa musique est donc électro-acoustique, mais l'étiquette prête à confusion : loin d'écrire des pièces absconses, en cela inspiré par les musiciens qui l'ont guidé - en premier lieu Arvo Pärt, mais aussi, nettement plus secondairement à mon oreille, Philip Glass ou Gavin Bryars, il se situe dans une mouvance néo-classique au sens le plus noble du terme, indifférent aux querelles de chapelle.

  Greg-Haines-Until-the-point-of-hushed-support.jpgUntil the point of Hushed Support est la rencontre entre huit instrumentistes, une vocaliste et des sons électroniques : là est son indéniable modernité. Pour le reste, son œuvre est d'inspiration quasi mystique, comme l'indiquent les titres des pièces. L'écriture est très marquée par l'influence d'Arvo : lignes amples et simples, crescendos parfois fulgurants, rôle fondamental de l'orgue d'église qui lui donne son allure majestueuse. Percussions parcimonieuses mais puissamment dramatiques, unissons et canons, cette impression d'élans vers le ciel, souvent troués  par des moments méditatifs, tout cela forge une musique à la fois forte, belle, et intériorisée : c'est une âme qui s'épanche dans ce chant fragile surgi entre deux lignes brouillées. Qu'est-ce que "Marc's descent", si ce ne sont les efforts successifs d'un être qui, tout au long de sa chute, aspire à la remontée, cherche à inverser le mouvement, tournoyant dans un mouvement bouleversant, parfois à demi vaporisé dans une extase ineffable ? "In the event of a Sudden Loss" est le prolongement évident du précédent : la pièce s'ouvre par quelques minutes de suspension envahies par des sons intrigants, mais on entend des cloches, un gong, une voix s'élève à l'arrière-plan. La perte est un événement fondateur ( à noter ma lecture d'affilée des titres indiqués sur la pochette : Marc's descent / In the event of a Sudden Lost / Until the point of Least resistance) qui impulse une énergie dont la composition déborde : immense reconquête, ivresse de l'aimé qui saisit l'occasion de sa chute pour chanter des louanges grandioses avant de se fondre avec humilité dans le décor environnant, avec ces pianos transparents sertis de sons mystérieux decrescendo. Le dernier titre poursuit quelque chose qui l'apparente à The Vanishing Point (jusque dans les titres) de Under the Snow, mais avec des moyens instrumentaux hors de proportion : cordes somptueuses, tintinnabulement des choches diverses, ruptures et rejaillissements, ralentis d'une suavité confondante, du Arvo Pärt converti à l'arsenal des musiciens d'aujourd'hui (je n'insinue nullement qu'Arvo soit un musicien d'hier, il est inactuel...) J'adore cette longue recherche du point de moindre résistance, avec ces moments de suspension de tout quand nous écoutons les cloches si doucement carillonner, avant l'ultime poussée du saxophone notamment, comme un écho déformé des trompettes bibliques. Un album esssentiel...

  Greg-Haines-Digressions.jpg Paru en 2012 chez Preservation RecordsDigressions est le troisième album de ce jeune musicien prodige. Certains critiques ne sont pas tendres avec cet opus qui pourtant, à défaut d'étonner (? Pourquoi l'étonnement serait-il d'ailleurs un critère d'appréciation artistique ? Je referme la parenthèse), poursuit assez logiquement une trajectoire vraiment originale. Enregistré à Berlin par Dustin O'Halloran, il affronte l'écriture exigeante pour un ensemble de chambre assez étoffé. Placé sous les auspices (??) du moine bénédictin Pellegrino "Ernetti", également musicologue et exorciste, puis de "Caden Cotard", metteur en scène aspirant à créer une œuvre d'une intégrité absolue (c'est Wikipédia qui le dit), la même veine nettement mystique s'y fait jour et j'entends dans ce dernier titre une avancée vers l'impalpable qui me propulse du côté d'un John Luther Adams, le meilleur, celui de For Lou Harrison. Je ne sais pas s'ils se connaissent. "183 Times" (Vraiment ? Je n'ai pas compté..) est ponctué par le piano faisant office de percussion à partir d'une seule note plus ou moins forte, prolongée d'harmoniques, tandis que le violon survole l'ensemble d'un vol lyrique presque langoureux : c'est simple, et très beau, je m'en contente, j'y entends presque du Pink Floyd (mais quel titre ??), c'est de plus en plus net au fil de l'écoute. "Azure" commence par de légers battements percussifs, un rituel indien peut-être (mon imagination...), peu à peu étoffés, plus distincts, auxquels viennent se mêler d'autres instruments dans un brouillard instrumental serti de saillies lumineuses : très...étonnant, justement. Magnifique fragilité, textures diaprées, frémissements : et on ferait la fine bouche ? C'est parfait dans son genre, cet état de grâce translucide qui se cristallise en passages pulsants sur la fin, avec une montée en solennité impressionnante suivie d'une brutale retombée loin de l'azur inaccessible. "Nuestro Pueblo" commence avec un piano voilé, hésitant, comme certains morceaux de Peter Broderick (qui le soutient aussi activement) : un chant se cherche sur un fond immense, nuages, nébuleuses, des instruments très loin, puis les textures se rapprochent, distordues, autour du piano balbutiant, assailli de toutes parts dirait-on, mais que rien ne distrait de sa recherche, imperturbable et seul au milieu d'une tourmente magnifique et poignante, superbe évocation de la destinée humaine. Tout à fait digne du précédent !!

   Greg Haines écrit indéniablement une des plus belles musiques qui soient.

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Until the point of Hushed Support : paru chez sonic pieces en 2010 / 4 titres / 48 minutes environ

Digressions : paru en 2012 chez Preservation Records / 5 titres / 55 minutes environ

Pour aller plus loin

- le premier est apparemment encore disponible sur le site de sonic pieces. 

- le site personnel de Greg Haines. (avec pas mal de choses en écoute si vous cliquez sur "Listen")

- "Caden Cotard" en écoute :

 

9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 15:36

  Poppy-Ackroyd-Escapement.jpeg Connue pour sa participation au Hidden Orchestra, collectif électro ambiant teinté de jazz, où elle tient les claviers, Poppy Ackrod est une jeune musicienne originaire de Londres qui a reçu une éducation musicale « classique » et appris le piano et le violon.

    Escapement est son premier album solo, enregistré au Durton Studio de Nils Frahm à Berlin. Uniquement à partir d’un piano et d’un violon, et en utilisant de multiples pistes, elle fait surgir un petit orchestre de chambre.

    Poppy Ackroyd ne prépare pas son piano comme John Cage, mais elle joue directement à l’intérieur de celui-ci,  comme le fait Stephen Scott. En pinçant, frottant les cordes, en les frappant avec des baguettes, elle crée une musique de chambre où l’on entend, outre le piano et le violon, des percussions, guitares, clavecin, et une touche d’accordéon. Elle crée ainsi une musique à la fois simple et riche aux sonorités chaleureuses, une musique douce amère avec une petite touche de nostalgie.

    Escapement est concu comme une succession de miniatures (sept titres de 3 à 5 minutes). Le disque s’ouvre sur « Aliquot », comme une introduction en forme de synthèse de l'album, une découverte des sonorités que l’on entendra tout au long du disque. Avec « Rain »,  Poppy Ackroyd tisse une toile sonore, entre brouillard d’ondes et pluie, soutenue par des percussions. « Seven » où le piano sonne un peu comme celui de Nils Frahm sur Felt (on entend autant les touches et les marteaux du piano que les notes produites). Sur « Glass Sea », les frottements des cordes (du violon ?) lancent des gémissements et rappellent les cris des oiseaux marins ou les grincements des coques de bateaux. « Lyre » nous fait entendre des sonorités de harpe et de clavecin désaccordé. Plus terrien, « Grounds », avec son fond sonore électro apporte une touche un peu plus sombre. Et le disque se finit sur « Mechanism », les sonorités d’un piano mécanique et la nostalgie d’un air d’accordéon dans le lointain.

    Avec sa pochette en noir et blanc, dessins d’un mécanisme de piano en déconstruction, Escapement, « échappement », suggère plutôt l'évasion, celui de tout un univers sonore qui s’évade d’un piano devenu magique.

Paru en décembre 2012 chez Denovali Records / 7 titres / 31 minutes

Une chronique de Timewind

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Pour aller plus loin

- le site de Poppy Ackroyd

- la vidéo du titre "Aliquot" :

 

5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 14:42

Dustin-O-Halloran-Vorleben.jpg   Publié une première fois en 2010 dans une édition limitée à 450 exemplaires du label berlinois sonic pieces, Vorleben, du pianiste américain Dustin O'Halloran est encore disponible en cd sur FatCat depuis 2011, qu'on se le dise. J'avais apprécié Lumiere paru sur le même label : j'ai vraiment un coup de cœur pour Vorleben, enregistré en concert dans la Grunewaldkirche de Berlin. Dès "Opus 54" qui ouvre l'album, il y une évidence, une clarté bouleversante. Cette mélodie poignante filée au long de boucles fluides revient vous assaillir, vous envelopper dans ses lassos de lumière. Oh, rien de révolutionnaire ou d'avant-garde, des pièces davantage dans la tradition d'un Chopin - "Opus 21" et sa valse langoureuse, rêveuse - d'un Bach dont la rigueur imprègne "Opus 17", sorte de mini fugue, ou dans celle d'un minimalisme à la Philip Glass dans le très bel "Opus 28". Autant de pièces que le pianiste enfile pour en faire un collier de pierreries : les enchaînements sont limpides, l'émotion ne faiblit jamais. On se laisse porter par ce lyrisme qu'on pourrait trouver facile s'il n'était pas d'une si désarmante sincérité, totalement dénué d'afféterie. Cela s'entend, l'église retient son souffle pour se laisser remplir par la beauté de ce piano touché avec tant de respect. La sensibilité frémissante n'exclut pas la fougue comme dans le très beau développement choral, quasi pulsant dans la seconde partie de "Opus 3", la plus longue composition avec ses cinq minutes et cinquante secondes, développement qui prend pour finir une tonalité plus introspective. "Opus 37", qui termine le programme, se situe quelque part entre Janacek...et nous : interrogatif, pudique, au seuil du silence et des applaudissements finaux, heureusement éliminés entre chaque composition. Faites écouter ce disque, vous verrez qu'il séduit des gens aux goûts très différents parce qu'il frappe à la bonne porte, celle des sentiments humains. On comprend que Dustin soit sollicité pour écrire des musiques de film : sa musique fait vibrer le meilleur en nous. Trois titres se retrouvent d'ailleurs sur la BO de Marie-Antoinette de Sofia Coppola. À noter que le concert a été enregistré à l'occasion de la fête organisée pour la sortie de l'album The Bells de Nils Frahm, et sur le même piano, en présence notamment de Greg Haines...

Paru en 2010 chez sonic pieces / Reparu en 2011 chez FatCat / 10 titres / 36 minutes environ

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Pour aller plus loin

- le disque en écoute sur soundcloud

- le minimaliste "Opus 28" en fausse vidéo :

 

 

- comme pour mon dernier article, je cède à l'envie de lui associer une œuvre, une photographie : Maya Deren (née Eleanora Derenkowskaia, à Kiev en 1917, morte à New-York en 1961, importante réalisatrice de films expérimentaux dans les années 1940 - 1950) photographiée par son mari Alexander Hackenschmied, photographe autrichien né à Linz en 1907 et mort à New-York en 2004. Trouvée sur la page Facebook de Theater of the Sublime. Et mise sur ma page ! (lien colonne de gauche)

   Le lien, c'est l'émotion :

Hackenschmied--Alexander--Maya-Deren.jpg

Programme de l'émission du lundi 4 février 2013

                      De la lumière des choses

Brian Eno : Première partie (Piste 1, 19'20), extrait de Lux (Warp / Opal, 2012)

Roger Eno : Études pour clavier n°s 1 à 6 (p.1 à 6, 13'), extraits de 18 Keyboard Studies by Hans Friedrich Micheelsen (Opal, 2002)

Pantha du Prince + The Bell Laboratory : Wave / Particle (p.1-2, 16'30), extraits de Elements of Light (Rough trade, 2013)

Christian Fennesz + Ryuichi Sakamoto : Part two (Disque 1 / p.1, 5'40), extrait de Flumina (Touch, 2011)

Published by Dionys - dans inactuelles
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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 17:14

  Anne Chris Bakker Weerzien J'ai chroniqué voici peu l'album Mort aux vaches de Peter Broderick et Rutger Zuydervelt (alias Machinefabriek) : on y rencontrait Jan Kleefstra, sa voix et ses poèmes en frison, qui, avec son frère Jan, crée un univers dont je reparlerai. Or, les deux frères se sont produits avec Anne Chris Makker, ils ont réalisé ensemble deux disques. Anne Chris signe son premier album avec Weerzien.

   Un seul long titre de presque une demi-heure, fruit de quatre années de recherches sonores, constitue à lui seul l'album...et suffit à le justifier. Utilisant un archet de violon sur une guitare pour en tirer drones et sons étirés qui s'arrachent en frottis lumineux, il construit un univers à la fois dense et flottant, travaillé par de lents surgissements plongés dans une texture feuilletée obtenue par son ordinateur portable, quelques effets et boucles. Il en résulte une musique aux frontières de l'électroacoustique, des musiques ambiantes et minimales. Surtout, le disque est fascinant parce que l'on sent une orientation : quelque chose se passe dans cette musique. Les balbutiements initiaux sur la guitare préludent à toute une série d'avènements mystérieux, d'immatérielles envolées calmes. Se forme une nébuleuse parcourue de lignes électriques, d'éléments d'un chant de particules en suspension. J'ai plusieurs fois pensé à Guillaume Gargaud en écoutant les premières minutes, mais en plus intériorisé peut-être, avec une subtile intrication de textures glissées semi-transparentes : une vie imperceptible anime ce continuum qui ne cesse d'émettre, de rayonner, parce que, comme sur la couverture, il se craquèle, se fendille pour livrer passage à une matière antérieure, recouverte depuis tant de siècles par des alluvions accumulés. Dès lors, toute la masse se vaporise dans un chant immense qui enveloppe la croûte disloquée d'un brouillard de drones se coagulant en une nappe d'orgue quasi immobile, et surgit dans une envoûtante épiphanie l'ample respiration du monde enfoui. C'est d'une indicible beauté, incrusté de chœurs diaphanes, ciselé par quelques motifs de piano ou de claviers glauques. Quelques craquements signalent une présence discrète : "weerzien" signifie "revoir, rencontrer à nouveau, rejoindre". Une invitation à revoir, rejoindre "ce qui était toujours là" comme l'écrit lui-même Anne Chris, mais qu'on ne savait plus entendre. Une pièce absolument magnifique !

Paru en septembre 2012 chez Somehow Recordings / 1 titre / 28 minutes environ

   Je lui associe une découverte récente, celle de Sky Pape, artiste new-yorkaise dont j'aime beaucoup le travail : son univers me paraît proche de celui d'Anne Chris Bakker. Eau et encre Sumi sur papier kozo fabriqué à la main :

Sky Pape Untitled (Image5466, 2010)

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Pour aller plus loin

- Disque disponible et en écoute partielle sur le site de Somehow Recordings

- En écoute partielle en bas de l'article (merci à Bernèse dont le commentaire m'a permis de me rendre compte que mon titre en écoute ne fonctionnait pas !!)

 

 

Programme de l'émission du lundi 28 janvier 2013

Dustin O'Halloran : Opus 54 / Opus 7 / Prélude n°3 (Pistes 1 à 3, 11'40), extraits de Vorleben (FatCat, 2011). Paru d'abord chez Sonic pieces en édition limitée...épuisée.

Greg Haines : In the event of a sudden loss (p.3, 14'05), extrait de Until the point of Hushed Support (Sonic pieces, 2010)

Anne Chris Bakker : Untitled (27'59), titre unique de Weerzien (Somehow Recordings, 2012)

 

Sky Pape, encore : encre Sumi sur papier fabriqué à la main.

Sky Pape Untitled (Image 9429, 2012) Sumi Ink on handmade p

 

22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 16:53

Quand la musique est habit de lumière  

Brian Eno est l'un des inspirateurs de mon émission et de ce blog, avec quelques autres au départ, comme Steve Reich...Aussi chaque nouveau disque est-il écouté dans l'impatience d'une confirmation : Brian est toujours là, compagnon fidèle d'une route qui file vers les ténèbres. La première écoute de Lux n'a pas répondu à mes attentes : je restais loin, la musique me semblait inconsistante, plate. Imaginez ma déception ! Et puis je me suis rappelé : il existe un bouton pour augmenter le son. La musique a surgi, étincelante, enveloppante, ensorcelante. Brian était revenu, plus présent que jamais. On ne le dira jamais assez : montez le son, écoutez vraiment la musique, elle n'attend que cela, au risque de devenir guimauve, musique d'hypermarché. Ne faites plus rien, ou quasiment, sacré non !

 Brian-Eno-Lux.jpeg  Quatre plages d'une musique ambiante pure, décantée. Quatre hymnes aux synthétiseurs, claviers, rejoints par la guitare Moog de Leo Abrahams, les violons et altos de Nell Catchpole. Quatre tableaux changeants au fil du temps, articulés entre deux pianos, l'un dans les aigus, à l'arrière-plan, l'autre dans les médiums et les graves, au premier plan, sur un fond d'échos, d'harmoniques, de nappes d'orgue. C'est une lente avancée, ponctuée de stases, l'inventaire obstiné des potentialités lumineuses de chaque note : l'homme pressé n'y entendra goutte. C'est une musique d'une sensualité insensée, vertigineuse. L'arbre de lumière, sur la pochette, ne vise rien moins qu'à se substituer à l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Brian Eno est plus que jamais un plasticien sonore, un ascète ébloui qui voudrait nous propulser par delà tous les conflits dans un monde réconcilié : rien ne tient face à l'abyssale beauté de ces motifs fondus les uns dans les autres pour constituer une tapisserie majestueuse, aux douces, fortes et amples modulations, ondulations. Brian rejoint ainsi le travail d'un John Luther Adams, dont je réécoutais hier  Four Thousand Holes. Les grands musiciens modifient notre rapport au temps. Brian et John Luther, en véritables amoureux de la lumière, jouent la musique contre le temps mesuré. Il s'agit d'élargir les mailles du filet temporel pour que l'auditeur se baigne dans les interstices obtenus, dont il s'aperçoit vite qu'ils fournissent autant d'échappée belle pour échapper au bagne de Chronos, le dieu dévoreur. Grâce à de telles musiques, on trouve en chaque seconde une poignée pour s'agripper, se hisser au-dessus de la maya. Le temps, au fond, n'est qu'illusion. Seule la lumière est vraie, éternelle : c'est ce que j'entends dans une telle musique, si souverainement indifférente, se déplaçant comme un immense serpent aux millions d'écailles rutilantes. Au sens propre, cette musique exténue le temps, nous rappelle à l'essentiel, la jouissance de chaque instant. Il me semble que tout le travail antérieur de Brian devait conduire à Lux (je sais bien, l'illusion rétrospective est sans doute une facilité douteuse, une reconstruction commode). Jouer l'espace, en le meublant, c'est-à-dire en se l'appropriant, contre le temps, dont la matière même est métamorphosée, sublimée en lumière. Je te salue, Brian, le brillant, en français...

Paru en 2012 chez Opal - Warp Records  / 4 titres / 75 minutes

Pour aller plus loin

- la musique dans son environnement initialement prévu, celui de la Grande galerie du Palais de la Venaria, à Turin :

 

 

   Pas forcément convaincant, ce genre d'environnement, pour une telle musique, je vous comprends. Je viens de tomber sur un passage de L'Homme approximatif (section XV) de Tristan Tzara, que j'associerais volontiers à Lux :

dans chaque pore de la peau

il y a un jardin et toute la faune des douleurs

il faut savoir regarder avec un œil plus grand qu'une ville

sur la glace dansent les loups

on mène sa clarté en croupe

sur sa verdure on fait des sports on joue à la bourse

et souvent on chante sur le toit

de chaque note il monte des lignes de la main sur la misaine

il descend des animaux aux racines

car chaque note est grande et voit

 

Plus loin encore, ceci :

la lumière nous est un doux fardeau un manteau chaud

et quoique invisible elle nous est tendre maîtresse

consolation

15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 17:31

 Erik-K.-Skodvin-Flare.jpeg  Musicien norvégien né en 1979, fondateur du label Miasmah recordings, graphiste, Erik K. Skodvin a sorti fin 2010 Flare, premier album publié sous son vrai nom (parmi ses pseudonymes, Deaf Center ou Svarte Greiner) sur le label berlinois Sonic Pieces, qui a le vent en poupe sur Inactuelles.

   L'album est envoûtant : dix atmosphères ciselées dans le moindre détail, prenantes, denses, belles. Le norvégien associe des sons acoustiques - guitare, piano, claviers, violon, basse, avec quelques incursions de voix - à quelques bruits environnementaux choisis. Tout est traité avec une grande sobriété, chaque note ou chaque son se détachant nettement : une évidente prédilection pour des sons bruts, rêches, crée pour l'auditeur une impression de grande proximité, atténue ce que la musique a de dramatique dans ses développements par nappes crescendo ou par insidieuses progressions, lents paliers qui nous entourent peu à peu. Un zeste de réverbération, quelques échos, donnent à la musique une profondeur souvent somptueuse, une aura rêveuse mais tendue, farouche.

   Le premier titre, "Etching an entrance" donne le ton : on commence peut-être à l'intérieur du piano, en caressant, frottant les cordes, tandis que surgissent des sons caverneux, épais, que le piano se fraye un chemin entre les deux. Comme une eau-forte (c'est le sens d'etching), la matière sonore est travaillée au burin, imprime des sillons précis dans la pâte. "Matiné", c'est le piano qui écarte le silence à coups de notes résonnantes, s'étoffant en brèves grappes, rejoint par la guitare grattée et des drones discrets, surmontés par un violon stratosphérique, aux sonorités fines, limpides : pour la salutation de quelle aube de glace et de grâce, traversée par des oiseaux séraphiques ? Extraordinaire pièce ! On frappe sur une caisse (de guitare ou sur le cadre du piano), ce qui éveille le piano aux notes préparées (dirait-on), une voix s'élève, légère, translucide, "Pitch Dark" est un autre miracle de ce disque. La guitare domine "Falling eyes", enregistrée de très près pour nous donner le moindre frottement et tout le dégradé des échos : simple, et beau. "Neither dust" chemine au fil de boucles de guitare parsemées de quelques notes de piano et de virgules de claviers, de vents, peu à peu développées en filoches enveloppantes. On croît entendre des profanateurs de tombes au début de "Graves", scandé par des coups sourds dans une atmosphère épaisse, ténébreuse à souhait, avec voix d'outre-tombe : debout les morts, les Temps sont venus, car il y a paradoxalement quelque chose de presque jubilatoire, dans cette tranquille et méthodique avancée. Piano roi, grave, pour "Escaping the day", tout en échappées de lumières troubles : ne marche-t-on pas sur la mer de cendres à la rencontre du Mystère ? La guitare flambe sur "Stuck in burning dreams", tournoiement de visions au rythme du grattement lancinant. Et puis voici "Vanished", orgue souverain, prince anthracite serti par le piano lumière : lointain écho des chansons perdues de Nico avec son harmonium, il ravira aussi les amateurs de Tim Hecker : un diamant noir pour rêveurs fous... Le violon réapparaît dans le somptueux "Caught in flickering lights" à la splendeur élégiaque, transcendant le grattement obstiné de la guitare, les gonflements sonores sourds surgis des profondeurs. Un parcours impeccable, impressionnant !

Paru en 2010 chez sonicpieces / 10 titres / 36 minutes

Pour aller plus loin

- le site personnel de Erik K. Skodvin 

- Album en écoute sur Soundcloud

- "Matiné " en particulier :

 

 

Programme de l'émission du lundi 14 janvier 2013

Peter Broderick & Machinefabriek : Blank Grey / Homecoming (Pistes 4-5, 17'48), extraits de Blank grey Canvas Sky (Fangbomb, 2009)

Christian Fennesz & Ryuichi Sakamoto : Pistes 9 à 11, Disque 2 (16'20), extraits de Flumina (Touch, 2011)

Erik K. Skodvin : Etching an entrance / Matiné / Pitch dark (p. 1 à 3, 11'10), extraits de Flare (sonicpieces, 2010)

Maya Beiser / Michael Harrison : Just Ancient Loops I Genesis (p.1, 10'09), extrait de Time Loops (Cantaloupe Music, 2012)

P.S. Je crée une nouvelle catégorie : "Musiques Ambiantes / électroniques" pour réorganiser (!!) mes références, sachant que bien des musiques ne rentrent pas dans les tiroirs (en dépit du fourre-tout "Hybrides et mélanges", pas clair d'ailleurs...à voir !)

8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 12:00

  Un regard vers l'arrière : non, pas encore 2012, trop proche, mais 2011. Doucement, les choses se décantent, et puis, si des disques m'ont échappé, cela fait partie de l'exercice, vous le savez. Le panorama est donc comme d'habitude tout relatif, limité, et de surcroît, blog de passion oblige, sauvagement subjectif, poil au subjonctif. Je procède par blocs, le plus souvent, tant il est difficile de départager certaines œuvres. Ce qui n'est pas sans créer des rapports inattendus, de traverse si l'on peut dire, en se souvenant d'un excellent festival : tant mieux ! J'aime bien aussi ce qui se passe entre les couvertures : quelque chose qui risque de passer à la trappe avec la numérisation et le morcellement, la notion d'album disparaissant purement et simplement au profit de titres, de chansons flottant au milieu du grand rien de la marchandisation aveugle. Une histoire surgit à chaque fois à partir de la réunion d'images sur une même bande : je vous laisse ce plaisir...

   Les liens vers les chroniques se trouvent dans les titres d'album. Il peut arriver qu'un disque non chroniqué figure dans cette liste, et que, inversement, un disque chroniqué ait disparu. Mystère des fluctuations de la Subjectivité...Ce qui donne, après bien des déchirements - ainsi, je ne sais pas très bien encore où placer Greg Haines, jeune compositeur assez stupéfiant :

 

1/ Donnacha Dennehy       Grá agus brá                                          (Nonesuch)

David Lang                        this was written by hand                        (Cantaloupe Music)

John Luther Adams           Four Thousand holes                             (Cold Blue Music)

Psykick Lyrikah                Derrière moi                                          (Idwet)

Disques-annee-2011-bloc-1.jpeg

Nurse with Wound /    Graham Bowers             Rupture                                                 (Dirter)

J'ai failli l'oublier !! Évidemment dans ce premier ensemble... 

Nurse with Wound rupture

 

2/ Steve Reich                   WTC 9/11 // Mallet Quartet

                                                       // Dance Patterns                          (Nonesuch) 

Half Asleep                       Subtitles for the silent versions              (We are Unique Records)

Michael Gordon                Timber                                                    (Cantaloupe Music)

Julia Wolfe                        Cruel Sister                                           (Cantaloupe Music)

Disques-annee-2011-bloc-2.jpeg

 

3/ Peter Broderick

     & Machinefabriek       Mort aux vaches                                     (Mort aux vaches)

Tim Hecker                      Dropped Pianos                                     (Kranky)

itsnotyouitsme                  Everybody's pain is magnificent            (New Amsterdam Records)

Brian Eno                          Drums between the Bells                       (Warp Records - Opal)

Disques-annee-2011-bloc-3.jpeg


4/ Due East                       Draw only once - the music of John Supko  (New Amsterdam Records)

Nico Muhly                      Seeing Is Believing                                 (Decca)

Peter Broderick                Music for Confluence                                   (Erased Tapes)

Greg Haines                       Digressions                                           (Preservation Music)

Disques-annee-2011-bloc-4.jpeg

5/ Institut                           Ils étaient tombés instantanément amoureux (Institut & Rouge-Déclic)

Guillaume Gargaud          Lost chords                                            (Dead Pilot Records)  

AGF & Craig Armstrong   Orlando                                                          (Agf Produktion)

Francesco Tristano            bachCage                                              (Deutsche Grammophon)

Jefferson Friedman           Quartets                                                          (New Amsterdam Records)

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6/ Gavin Bryars               Piano Concerto (The Solway Canal)     (Naxos)

Kuniko Sato                     Kuniko plays Reich                                (Linn Records)

Jody Redhage                   of minutiae and memory                       (New Amsterdam Records)

 Christina Vantzou            N°1                                                          (Kranky)

Dakota Suite

   & Emanuele Errante     The North Green Down                           (Lidar)

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7/ My Brightest Diamond    All Things will Unwind                      (Blus Sword / Asthmatic Kitty Records)    

Evangelista                      In Animal Tongue                                   (Constellation)

Del Cielo                          Sur des braises                                       (Idwet)

Nils Frahm                       Felt                                                         (Erased Tapes)

Slow Flow                        (sans titre)                                               (autoproduit)

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8/ Andy Stott                   Passed me by / We Stay Together          (Modern Love)

Alva Noto

   & Ryuichi Sakamoto     Summus                                                  (Raster Noton)

Douwe Eisenga                House of Mirrors                                   (Zefir Records)

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9/ Dustin O'Halloran

& Adam Bryanbaum Wiltzie  A Winged Victory for the Sullen       (Kranky)

Wim Mertens                   Series of Ands / Immediate Givens         (Usura-EMI)

Amute                               Black Diamond Blues                            (Humpty Dumpty Records)

Mi & L'Au                       If Beauty Is A Crime                               (Alter K)

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Programme de l'émission du lundi 7 janvier 2013

Spéciale La Monte Young (1) :

La Monte Young & The Forever Bad Blues Band : Just Stompin' (disque 1, plus d'une heure...), extrait du double cd paru chez Gramavision en 1993. Il était temps qu'Inactuelles diffuse (même amputée...) une pièce du mythique compositeur américain, un des fondateurs du minimalisme, pièce qui met en évidence les relations de ce courant avec le blues notamment. Merci à l'ami qui m'a rapporté ce précieux album de la côte Ouest !

Published by Dionys - dans Classements
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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 22:08

   Une idée, comme çà : associer la musique de David Lang à la photographie personnelle ci-dessous. Dans les deux cas, le travail de la main recrée le monde, à l'image du nôtre rentré dans un nouveau cycle. Le Cycle de la Fragilité. Une musique tâtonnante. Doigté, équilibre, miracle : beauté sur le fil, surgie au hasard du moment, sans prévenir, émouvante...

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