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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
N.B Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 17:18

Un peu de musique pour commencer : un extrait de (we are now) seated in profile (2005). Toujours magique...

 

 

    La Toile de Pandore, le premier webzine en 3D,  a mis en ligne un très long et passionnant entretien avec Valérie Leclercq, fondatrice  de ce projet essentiellement solo, auquel contrinue sa sœur Oriane et quelques musiciens et amis ; à lire ici : Half Asleep, la Vierge noire de Belgique.

   Et puisqu'elle nous promet un prochain album marqué par la poétesse Emily Dickinson, je vous propose l'un de ses poèmes :


 

I Died For Beauty

 

I died for Beauty - but was scarce
Adjusted in the Tomb,
When One who died for Truth, was lain
In an adjoining Room -

He questioned softly  « Why I failed ? »
«  For Beauty », I replied -
« And I  - for Truth - Themself are One -
We Brethren, are », He said -

And so, as Kinsmen, met a Night -
We talked between the Rooms -
Until the Moss had reached our lips -
And covered up - our names -

 

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Morte pour la Beauté - je venais à peine

D'être ajustée dans la Tombe

Qu'on a couché Quelqu'un mort pour la Vérité

Dans une Chambre voisine -

 

« Tombée pour quoi ? » m'a-t-il souffléDickinson--Emily--Le-Paradis-est-au-choix.jpg

«  Pour la Beauté », ai-je répondu -

« Moi - pour la Vérité - Les Deux sont Un -

« Nous sommes Frères », a-t-Il dit -

 

Ainsi, comme des Parents, un Soir réunis -

Nous avons papoté d'une Chambre à l'autre -

Jusqu'à ce que la Mousse ait atteint nos lèvres -

Et recouvert - nos noms -

 Extrait de Le Paradis est au choix,

Traduit et présenté par Patrick Reumaux

Librairie Élisabeth Brunet, Rouen, 1998 / pages 146 et 147

9 août 2012 4 09 /08 /août /2012 11:24

  New-Albion-Records.jpg   Ce blog aurait-il existé sans New Albion Records ? Je me le demande parfois. C'est par l'intermédiaire de John Luther Adams que je viens d'apprendre la nouvelle de l'arrêt définitif du label - dont les dernières publications remontaient d'ailleurs à 2008 : le stock de cds est redistribué aux artistes, à charge pour eux d'éventuellement les proposer aux amateurs. Reste pour le moment un espace de téléchargement : les fichiers triomphent des cds.
  Une aventure se termine, l'une des plus belles de l'histoire du disque. Foster Reed, le fondateur du label, a contribué à la découverte d'artistes majeurs dans des domaines assez divers : minimalisme et post-minimalisme, et plus largement musiques contemporaines, électroniques, expérimentales, avec quelques belles incursions dans les musiques anciennes. Une partie de l'index des musiciens de ce blog vient de là ! Pour n'en citer que quelques uns, ceux qui me sont les plus chers : Ingram Marshall, Terry Riley, John Luther Adams, John Adams, Kyle Gann, Alvin Curran, Stephen Scott, Peter Garland... Avis aux amateurs : le catalogue du label est dorénavant un gisement d'incunables précieux.

   On ne dira jamais assez le rôle fondamental d'un éditeur avisé. Je suis assez d'accord pour considérer Foster Reed comme un équivalent pour les musiques novatrices d'un Manfred Eicher, le fondateur et animateur du label munichois ECM, consacré au jazz, prolongé à partir de 1984 par ECM New series, tourné vers les musiques contemporaines. Ce qui est sûr, c'est que si je suis redevable à Manfred de la découverte d'Arvo Pärt, je dois à Foster d'avoir ouvert d'immenses horizons qui m'ont permis de sortir des musiques trop souvent compassées ou à mon goût trop dificiles, offertes par le catalogue des Nouvelles séries d'ECM. 

Les deux dernières parutions du label ont mis en lumière la pianiste Sarah Cahill :

Kyle-Gann-Private-dances.jpg - en janvier 2008, Private Dances de Kyle Gann.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Leo-Ornstein-Fantasy-and-metaphor.jpg - en mai 2008, Fantasy and Metaphor de Leo Ornstein

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   D'autres labels indépendants passionnants ( Je n'envisage ici que les labels américains) restent heureusement au service des nouvelles musiques les plus exigeantes : Lovely Music, Cold Blue Music, Mode Records, Cantaloupe Music, New World Records, New Amsterdam Records, Innova Recordings, Tzadik... Ces petites maisons irriguent largement ce blog...

  J'en profite pour vous faire écouter un peu d'Ingram Marshall, musicien qui n'a pas encore l'audience qu'il mérite :

 

 

8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 09:08

  Bachar-Mar--Khalife-Oil-Slick.jpg Les soldes ont quand même du bon : elles ne servent pas qu'à réactiver la compulsion d'achat chez le consommateur sidéré et bavant devant les offres alléchantes à lui promises pour quelques moments de délices... Parcourant les bacs d'offres d'un magasin bien connu - que j'ai déserté par ailleurs totalement au profit d'autres circuits - je vois le nom de Bachar Mar-Khalifé. Cela me dit quelque chose. Mais oui, le trio Aufgang, avec Rami Khalifé, l'un des deux pianistes de la formation, l'autre étant Francesco Tristano ! Or Rami, c'est son frère et il joue sur l'album, et leur père, c'est le musicien libanais Marcel Khalifé. Voilà donc Oil Slick embarqué pour écoute. Je découvre ensuite qu'Aymeric Westrich, le troisième d'Aufgang, accompagne Bachar aux percussions, synthétiseurs et autres sons.

   Bonne pêche ! L'album, assez composite, est très séduisant. Entre jazz, musique orientale, contemporaine et minimalisme, il présente des compositions vraiment originales. "Progeria", le premier titre, débute par quelques secondes avec la voix chuchotante de Bachar accompagnée au piano, avant l'explosion du thème à mi-chemin entre jazz et rock. C'est énergique, coloré, bourré d'interventions bienvenues réservant même de beaux passages élégiaques. Si le titre évoque une maladie génétique se manifestant par une sénéscence accélérée, l'effet est inverse sur l'auditeur, emporté par un courant puissant de jouvence ! "Distance" fait la part belle au piano : c'est le titre qui m'a le plus vite séduit. Début méditatif, le piano dans les graves prolongé par une percussion délicate et claire, puis le branle des percussions massives, orientales, le chant en arabe, fragile et pur, le piano parti dans un mouvement minimaliste océanique : comment un tel album peut-il se retrouver dans les invendus ?? Un fouillis fascinant de percussions suit l'envolée du piano, le chant se dédouble avec le renfort du quatrième comparse, Aleksander Angelov, par ailleurs le bassiste. Presque dix minutes de bonheur. La fin est superbe, les boucles claires du piano ponctuées de quelques notes graves étouffées. "Around the Lamp" reste sur un ton rêveur, vocalises étirées ponctuées au piano électrique (?), brèves onomatopées mystérieuses : un peu plus de quatre minutes en apesanteur, avant l'autre grand moment de l'album, l'extraordinaire "Marée noire". Texte en français autour du désir, du dégoût, plein de fiel, accompagné par les pianos : l'un sarcastique et obstiné à partir de notes serrées, l'autre mélodieux et lyrique sous influence tango. La voix est très vite traitée avec une sorte de vocodeur pour laisser passer un flot d'imprécations, d'insanités. J'ai l'impression d'entendre la voix du personnage-narrateur du Journal d'un monstre de Richard Matheson : mais ici, plus rien d'enfantin, c'est la voix de l'obscur, de l'interdit, de ce qui ne se fait pas, ne se dit pas. Les synthétiseurs se déchaînent à l'évocation des désirs mauvais enfin formulés, si bien que la pièce devient un maelstrom insidieux de musique électronique vénéneuse. Très loin au fond de la masse sonore, une petite voix claire est l'écho affaibli de cette voix de l'ultra-mal, elle grandit jusqu'à être à égalité pour affirmer que « jusqu'à demain le sabre s'enfoncera dans ma chair impure / jusqu'à quand m'en voudras-tu ? Et jusqu'à quand vais-je te dégoûter, mon ange / mon amour ? », évocation d'un rituel trouble d'autopunition débouchant sur un silence. Puis le piano reparaît en léger strumming un bref temps crescendo, un motif grotesque, presque hoffmannien, en contrepoint, une percussion caricaturale et erratique, et tout est dit..."Democratia" sonne plus orientale, scandée par le oud et des percussions omniprésentes qui, dans la partie centrale font songer à la musique soufie...parasitée par d'étranges objets sonores. Car cette musique est décidément hybride, iconoclaste. Inventive et colorée, elle s'appropie des gestes musicaux divers avec une belle désinvolture. Chaque composition nous réserve des moments distincts, nettement délimités par des cassures rythmiques ou des silences. Le dernier titre, "NTF ntf", nous emmène encore ailleurs, dans le sillage d'un Tod Dockstader par exemple. Nous voici en plein musique concrète, mais s'en élève ensuite un chant étrange, murmuré en anglais, accompagné de percussions métalliques, d'un frappé de tabla : où sommes-nous entraînés par ces mécaniques percussives intrigantes ? Décidément, cette marée noire (c'est le sens du titre anglais) nous emmène en bateau pour un voyage plein d'imprévus ! Pour tous ceux qui n'ont pas peur des chemins de traverse, un album très conseillé.

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Paru en 2010 chez InFiné - label assez présent dans ces colonnes ! - / 6 titres / 48 minutes

Pour aller plus loin

- le site officiel de Bachar Mar-Khalifé

- son MySpace

- "Marée noire " en écoute :

 

 

 

3 août 2012 5 03 /08 /août /2012 13:17

   En concert en Belgique le 4 mai 2012, avec des images projetées de la compositrice elle-même (vidéaste par ailleurs).

 

 

- mon article consacré à son premier album, N°1.

28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 14:42

John-Zorn-The-Gnostic-Preludes.jpg  Étonnant que le saxophoniste, le prolifique compositeur et producteur ne figure pas encore dans ces colonnes : tous les chemins ne mènent-ils pas à John Zorn ? Je devais y arriver, par Fred Frith, autre musicien d'avant-garde, par sa maison de production, le label Tzadik. Bien sûr, on colle un peu vite l'étiquette "jazz" sur ce musicien, alors qu'il s'échappe de tous les côtés, se caractérise avant tout par une formidable liberté, une ouverture qui l'amène à se lancer dans les projets les plus divers. Une des dernières aventures en date, c'est l'exploration d'une veine mystique. Aves ces Gnostic Preludes, il court sur des chemins transparents. La rencontre du guitariste Bill Frisell - un vieux compagnon de route de John qui revient !- , de la harpiste Carol Emanuel et du vibraphoniste Kenny Wollesen (qui manie aussi des cloches) produit huit délicates merveilles, la seconde étant la plus convenue, peut-être justement trop marquée jazz. L'intrication des sonorités claires, plutôt dans les médiums et les aigus, donne l'impression de danses aériennes. La guitare de Bill se promène avec une souveraine aisance, associant le moelleux et l'incisif pour servir d'écrin à la harpe et au vibraphone. Certains diront que nous voilà loin des expérimentations, des avant-garde : en effet, cette "musique de splendeurs", pour reprendre le sous-titre justifié de l'album, vise un effet sensible, immédiat. Musique des sens, et non de l'intellect. S'il y a bien quelques échos du minimalisme, notamment dans les boucles de "Music of the spheres", les influences orientales sont sensibles dans le développement orné de mélodies suaves, et le jazz, le meilleur, se ressent dans l'abandon à une virtuosité joueuse. Je n'entends guère, comme il est indiqué sur le site de Tzadik, les influences d'un Debussy... Peu importe, car le résultat, c'est un disque lumineux, à la beauté tranquille par son lyrisme doucement hypnotique : à l'écoute facile, dans le meilleur sens du terme, et c'était loin d'être le cas pour d'autres compositions du fougueux Zorn.

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Paru en février 2012 chez Tzadik / 8 titres / 48 minutes

Pour aller plus loin

- une rétrospective intégrale de l'œuvre de John Zorn et du label Tzadik sur un blog en français, Tzadikology.

- John Zorn sur MySpace.

- Le prélude n°1, "The Middle Pillar", en écoute :

 

 

 


23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 10:54

 Lois Svard With and without memory      Premier arrêt hors temps de l'été. Cela faisait un moment que je voulais revenir vers la pianiste américaine Lois Svard, dont le disque Other Places, consacré à des pièces d'Élodie Lauten, Jerry Hunt et Kyle Gann, devrait figurer dans les discothèques  de tous les amoureux du piano. Pianiste rare, elle a peu enregistré, mais, à l'instar d'une Sarah Cahill, met son talent au service des meilleures musiques contemporaines. Elle passe aisément de Franz Liszt au piano préparé, participe à des créations multimédia. Dans ce disque paru en 1994 chez Lovely Music, elle interprète des pièces de "Blue" Gene Tiranny, William Duckworth et Robert Ashley. Une manière de nous proposer trois entrées différentes dans les musiques d'aujoud'hui.

   "Blue" Gene Tiranny est un compositeur d'avant-garde, pianiste, né en 1945. Il interprète d'habitude ses propres compositions, aussi est-ce une première d'entendre une autre jouer sa musique. Il a participé à des enregistrements avec Laurie Anderson, John Cage, mais aussi Carla Bley. Son style, s'il emprunte au jazz sa fluidité versatile, son aspect improvisé, est extrêmement élaboré, parfois rythmiquement complexe, à d'autres moments presque impressionniste. C'est son nocturne éponyme qui ouvre l'album de Lois Svard : une belle méditation éclatée en fragments tour à tour brillants et évanescents, aux limites parfois de la dissonance. Des fragments qui se souviennent ou pas du précédent, selon une logique souterraine qui donne à l'ensemble un aspect intriguant. La pièce ne se livre pas facilement, fantasque et sévère, ramassée et soudain détendue en éclats vifs, en à-plats désamorçant tout lyrisme intempestif. Encore un compositeur à mieux découvrir...

   La seconde composition est de William Duckworth, l'auteur d'un autre cycle majeur, splendide, les Time Curve Preludes, dont j'ai chroniqué l'interprétation par Bruce Brubaker. Les neuf Imaginary Dances, dont la plus longue n'atteint pas les trois minutes, rappellent immédiatement à l'oreille cet autre ensemble. Allègres, dynamiques, elles enferment l'auditeur dans un réseau serré de motifs issus du jazz, du bluegrass, mais aussi de musiques médiévales ou orientales, nous dit la pochette très renseignée de l'album. La numéro cinq, la plus courte, moins d'une minute, est un miracle de grâce transparente. La six décline de manière solennelle et répétitive le thème central du cycle, souvenir des Time Curve Preludes. La sept, très jazzy, s'amuse à le bousculer, à flirter avec le bastringue, tandis que la huit avance sur des miroirs brisés. Le cycle s'achève sur la touche à peine élégiaque de la dernière dance, qui se courbe pour s'arrêter sur un long silence.

   La dernière entrée est pour moi une surprise. Il m'est arrivé d'écouter des fragments d'œuvres de Robert Ashley : je restais impassible, extérieur. La rencontre n'avait pas encore eu lieu avec cet autre américain né en 1930, compositeur de musique électronique, d'opéras et de nombreuses pièces hybrides utilisant le multimédia. Il n'en est pas de même pour les presque trente-huit minutes de cette "Van Cao's Meditation". Le choc est rude, avec ce monolithe qui rumine dans la durée une ligne de notes au relief marqué : jeu fascinant de reprises, d'amplifications qui prennent tout leur relief du silence qui entoure chaque bloc. L'impression que tout recommence, qu'il faut toujours recommencer pour espérer aller plus loin : Sisyphe au piano, mais un Sisyphe qui saurait varier sa route vers les sommets, ménageant pauses et détours, ajoutant sa touche à chaque remontée, affirmant ainsi sa liberté en dépit du cadre contraint. Une manière se suggérer l'infini dans le fini, chaque nouveau segment ayant tendance à s'allonger, à devenir un prisme fascinant, à la fois autonome et chargé de réminiscences. Un pièce magistrale, inépuisable...

   Le tout est porté par le jeu précis, lumineux, de Lois Svard qui sculpte chaque contour avec fermeté et une sereine aisance. On comprend que Robert Ashley ait écrit "Van Cao's meditation" pour elle. Ajoutons que le tout est présenté par Kyle Gann, critique musical et compositeur talentueux.

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Paru en 1994 chez Lovely Music / 3 titres - 11 pistes / 66 minutes environ.

Pour aller plus loin

- le site personnel de Lois Svard

- "Van Cao's Meditation" en écoute intégrale :



10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 16:27

Delphine-Dora-A-Stream-of-Consciousness.jpg   Compositrice, pianiste, chanteuse, Delphine Dora, née en 1980, rejoint tout naturellement ces colonnes. N'a-t-elle pas sorti en 2010 un disque consacré à des fragments des Feuilles d'herbe de Walt Whitman, recueil également célébré par Kate Moore dans The Open Road, sujet de l'article précédent ?

   A Stream of Consciousness, paru en 2011 chez Sirenwire Recordings, est un album de piano solo : de piano en liberté pure, quatorze plages d'oubli des cadres, des genres, dans une mouvance minimaliste très fluide. Le flot est rapide ou plus lent, toujours limpide, miroitant, léger. Il caresse, il dévale le temps, il caracole comme un cheval fou. C'est en effet un courant de conscience qui emporte, charrie à travers les espaces vides pour une ode démultipliée à l'infini - le premier morceau s'intitule "An Ode to Infinity", le second "Crowd vs Empty Spaces". Cette manière de grouper les notes en grappes serrées n'est pas sans évoquer à certains moments les musiques orientales, notamment la musique chinoise, le piano remplaçant la cithare qîn. Comment ne pas penser aussi à un musicien comme Lubomyr Melnyk et à son piano en mode continu ? On flotte sur un océan, dont la surface est constamment agitée par des bulles qui viennent éclore à la lumière. Les notes se mélangent, tissent un réseau serré d'harmoniques. C'est une musique de plénitude heureuse, une pluie qui tombe des étoiles. Lorsque le rythme ralentit, comme sur l'élégiaque "Fragments of Dreams Are Only Echos of Memories", le piano chante un lieu inconnu, où les corps alanguis se reposent d'être dans l'oubli de tout, rafraîchis par ces notes qui clapotent, se vaporisent pour donner naissance au chant d'avant le temps. "Mysterious Meanderings", comme son titre l'indique, sinue jusqu'à mimer une pamoison extatique : Narcisse se contemple et voit son image multipliée dans l'eau tremblante ; comment ne pas plonger, rejoindre cette perfection d'en bas, dont les ondes l'atteignent au fond de l'âme ? En un sens, cette musique est profondément d'essence baroque, tout en trompe-l'oreille, en "Obsessions" (titre 7) incantatoires : la simplicité est un leurre pour nous perdre dans les lacs serrés d'un jeu qui envahit notre "Psychic Mind"(titre 8). Nous courons à notre perte à dévaler ainsi les "Serious Conversations"(titre 9), emportés par la gravité impavide du piano, avec délices ! D'ailleurs, Delphine Dora ne joue pas du piano, elle déclenche des marées, arrange des syzygies pour réjouir nos oreilles encrassées par la laideur d'un quotidien mal irrigué.

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Paru en 2012 chez Sirenwire Recordings / 13 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Delphine Dora, hélas en anglais : je ne comprends pas qu'on ne propose pas le choix des langues, comme bien des compositeurs étrangers le font. Pourquoi cet abandon délibéré de notre langue ? Je ne saurais adhérer à un tel parti pris, à mon avis déplorable : serait-ce donc devenu une honte que de s'exprimer en français ? Je pense à cette très belle maison de disques américaine, Mode Records, qui nous offre des livrets magnifiques, trilingues : anglais, français, allemand... alors que je vois tant de musiciens français sacrifier sur l'autel d'un anglais assez pitoyable...

- des archives sonores pour écouter d'autres compositions de Delphine

- le premier titre, "An Ode to Infinity" (Une Ode à l'Infini !!!!), en écoute :

 

 

Programme de l'émission du lundi 2 juillet 2012

Kate Moore : Lyre / We must not stop her / Whoever you are comme travel with me (Pistes 1 à 3, 11'), extraits de The Open Road (Autoproduit, 2010)

Donnacha Dennehy : These are the clouds / That the night come (p.5-7, 13'), extraits de Grá agus brá (Nonesuch, 2011)

Grande forme :

• Morton Feldman : Palais de Mari (cd 2, 26'22), extrait de For Bunita Marcus / Palais de Mari (Oehms, Classics, 2007)

Programme de l'émission du lundi 9 juillet 2012

Kate Moore : Journeyers / Whoever you are come forth / We will sail / Spin Bird (p. 4 à 7, 14'), extraits de The Open Road (Autoproduit, 2010)

Delphine Dora An Ode to Infinity / Crowds vs Empty Spaces / Fragments of Dreams Are Only Echos of Memories (p. 1-2-4, 11'30), extraits de A Stream of Consciousness (Sirenwire Recordings, 2011)

Grande forme :

William Duckworth : Imaginary Dances (p. 2 à 10, 17'28), extraits de With and Without Memory (Lovely Music, 1994). Au piano : Lois Svard

Pas d'émission avant début septembre, mais quelques articles pour garder le contact. INACTUELLES ne manque pas de musiciens à soutenir, à vous faire découvrir. Je fais mienne la devise de l'éditeur José Corti : Rien de commun...

4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 20:30

   Kate-Moore-The-Open-Road.jpgNée en 1979 et formée notamment par Louis Andriessen, ayant participé à des séminaires dirigés par David Lang, Julia Wolfe et Michael Gordon, Kate Moore, autralienne née en Angleterre et vivant souvent aux Pays-Bas, reçoit depuis quelques années de nombreux lauriers et compte déjà un catalogue impressionnant. The Open Road est un cycle de mélodies inspirées par Song of the open road extrait des Feuilles d'Herbe (Leaves of grass) du poète américain Walt Whitman. L'auditeur est invité à emprunter la route ouverte de la vie pour découvrir les merveilles du monde. Il s'agit en somme d'une invitation au voyage, à la fois physique et métaphysique.

   Je commencerai par mes réticences. J'apprécie peu les deux instrumentaux, "Mystic Trumpeter" et "The Open Road", respectivement titres 8 et 12 : la trompette et l'orgue poussent des hymnes convenus, d'un transcendantalisme pompier qui a failli empêcher de naître cet article, je suis comme cela. Heureusement, le reste est superbe, justifie amplement l'achat du disque. C'est l'alliance de la voix de Michaela Riener et de la harpe d'Eva Tebbe qui porte le cycle.

   L'album s'ouvre sur un solo très sobre de harpe, "Lyre" : quelques notes égrenées, reprises, dans unKate-Moore-The-Open-Road-2.jpg jeu patient d'infimes variations. Musique de seuil, presque immobile, qui se recueille pour la route à venir. S'élève alors, par-dessus la harpe tranquille, la voix limpide de soprano de Michaela Riener qui, dans "We must not stop Here", dit la conviction qu'il ne faut pas s'arrêter trop tôt, ni longtemps, dans le voyage à peine entrepris. La harpe avance avec obstination, se fait rugueuse, percussive, tandis que la voix s'élance vers les cieux. On va rester à ce niveau jusqu'à "Spin Bird", deuxième solo de harpe, magique : roulements de notes dans une sorte de pulse très intense rythmé par des crenscendos / decrescendos. Entre temps, il y aura eu "Whoever You are, Come Travel with Me", où Michaela a les inflexions d'une Dagmar Krause chantant Kurt Weill ou Hans Eisler, dans une mélodie avivée par des dissonances, des accélérations émaillées de fortissimos. "Journeyers" fait entendre une autre voix, celle d'Eef van Breen, plus charnelle, un peu érayée, sur une véritable chanson de cabaret incantatoire, au dynamisme sans cesse relancé. Par contraste, "Whoever You ar Come forth", le titre 5, est une invite dépouillée, au lyrisme d'abord austère, sur de légers grelots et frottis percussifs bientôt rejoints par le célestat dont les marteaux et les notes hypnotiques accompagnent les montées flamboyantes de la voix. Un des grands moments du disque ! La voix semble se perdre dans les sphères éthérées avec "We will Sail" : « We will sail pathless and wild seas ; / We will go where winds blow, waves dash... / Allons ! with power, liberty, the earth, the elements ! / Health, defiance, gayety, self-esteem, curiosity ; / Allons ! from all formules ! / From your formules, / O bat-eyed and materialistic priests ! / The stale cadaver blocks up the passage - the burial waits no longer. Allons ! take warning ! » Avec une détermination farouche, la voix se laisse suavement déraper dans l'inconnu... Une douceur sublime empreint "The Road is before us / You Flaagge'd Walks", au cours duquel d'autres voix féminines et masculines viennent fugitivement s'enlacer à la voix brûlante de douceur de Michaela : si vous n'êtes pas alors conquis, je ne puis plus rien pour vous ! "I Will be Honest with You" - Michaela jouant aussi de l'orgue et parfois doublée par la voix d'Eva Tebbe - a la grâce alanguie d'une mélodie de Purcell : une avancée sereine vers Kate-Moore-The-Open-Road-1.jpgl'intemporelle beauté tant cherchée. "They Too Are on the Road" est une envoûtante psalmodie célébrant dans une ambiance à la fois feutrée et solenelle les "habitués of many distant countries" et tous les marcheurs, contemplatifs, curieux, en route. Cette route qui n'a pas vraiment de fin ni de début occupe le dernier titre, le plus long, plus de six minutes : se scelle à nouveau la pure alliance entre le chant magnifique de Michaela et la harpe d'Eva. La vision s'élargit aux dimensions de l'univers au long de cet hymne chantourné qui coule de source.

   Il est temps d'oublier les scories : voilà un disque admirable !

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Paru en octobre 2010 / Belle édition très limitée du Cd avec livret présentant tous les textes et des photographies de Simon Del Favero, apparemment autoproduit / 13 titres / 50 minutes.

Pour aller plus loin 

- Disque en écoute sur Bandcamp (où vous pourrez aussi le commander).

- Site personnel de Kate Moore.  À noter qu'elle vient de sortir un nouveau disque, disponible seulement en vinyle ou en téléchargement...Et qu'une de ses compositions figure à la fin du dernier double album du Bang On A Can All-Stars, Big, Beautiful, Dark And scary, dont je vous reparlerai peut-être.

Kate-Moore-The-Open-Road-3.jpg

 

Programme de l'émission du lundi 25 juin 2012

Gul de Boa : La Fucking guitar / 24h (Pistes 2-7, 6'40), extrait de Le Chant des peaux si bleues (Royale Zone, 2012)

Under The Snow :The Other Room / Room 401 (p.3-4, 10'), extraits de The Other Room (Silentes, 2012)

Grandes formes :

• Richard Pinhas / Merzbow : Rhizome 1 (p.1, 16'15), extrait de Rhizome (Cunéiform Records, 2011)

Matmos : Supreme Balloon (p. 6, 24'08), extrait de Supreme Balloon (Matador Records, 2008)