Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
N.B Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

Publicités imposées !

Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 17:56

 Nurse-with-Wound-rupture.jpeg Pour le deuxième article consacré à Nurse with Wound, j'ai choisi Rupture, l'avant-dernier disque de NWW (si la liste que j'ai consultée est exacte), une collaboration de Steven  Stapleton, le pilier du groupe, et du compositeur et sculpteur Graham Bowers. Les deux hommes s'admiraient réciproquement, d'où l'idée d'une collaboration. En résulte cette œuvre en trois parties, censée "illustrer" les soixante-trois minutes vécues par le cerveau après une congestion célébrale majeure. Je me méfie de cette volonté illustrative, ancienne dans la musique, pourtant par essence l'art le plus abstrait. Aussi ne me placerai-je guère sur ce plan. Ce qui compte pour l'auditeur, c'est ce qu'il entend : cela lui plaît-il ou non ? Bien sûr, il sera frappé par l'espèce de chaos sonore dramatique qui l'entraîne irrésistiblement il ne sait pas très bien où. En ce sens, l'album s'inscrit parfaitement dans le projet global de NWW : une musique imprévisible, d'une liberté folle. Tous les repères sont abolis : musique contemporaine, expérimentale, qui semble instrumentale sans qu'on puisse affirmer où s'arrête la part électronique, liée à l'usage d'échantillons. L'écoute devient elle-même une aventure, tant l'oreille découvre au fur et à mesure des paysages orchestraux mouvants, puissamment ponctués par des percussions sonores, des irruptions de chœurs. "A Life as it Now is", le premier titre, donne le programme de cette folie magnifique, grandiloquente et troublante, fidèle à la volonté dadaïste, surréaliste à la racine du projet de Stapleton. Peu m'importe cet arrière-plan pseudo-médical, pourtant relayé çà et là par des battements cardiaques appuyés : j'entends cet énorme brassage de strates musicales, un travail qui rejoint celui d'un  Pierre-Yves Macé par exemple.

   Le deuxième titre, "Is not What It Was" (continuation de la phrase amorcée dans le premier titre) commence avec deux pianos, peut-être plus, qui se répondent en écho, doublés par des sons synthétiques distordus, puis par de puissantes poussées orchestrales entre lesquelles s'imiscent des voix désincarnées. Tout se disloque, se fragmente dans un jeu de failles, dérapages, pour créer un paysage sonore étrange et fabuleux. La virtuosité du montage de couches m'évoque alors le meilleur de la production de David Shea,  Tryptich ou Satyricon plus particulièrement. La musique prolifère comme une matière organique, charrie des échantillons fondus dans une masse qui change à vue d'oreille (si j'ose dire !). Pas de doute, il s'agit là des poèmes symphoniques d'aujourd'hui, cinématographiques, sidérants. Surgit une messe noire litanique levée sur un continuum dramatique, roulements sourds, unissons, frémissements prolongés. Quelle puissance visionnaire !! Hugo serait ravi devant ce nouvel Oceano nox, cette poésie frénétique parcourue de mouvements extraordinaires, agitée de chevauchées cauchemardesques. Et le cœur encore, toujours : battements du sang, tempête de flux, décharges. Comme à chaque fois chez NWW, il a fallu passer par le sas du premier titre, ce chaos perturbateur qui risque de laisser sur le carreau l'auditeur accroché à des structures repérables...

   "And Never Will Be Again" renchérit sur l'étrangeté des matériaux musicaux, entre hyper romantisme et musique industrielle. L'aspect collage se fait plus sensible, comme si ce long titre de vingt-cinq minutes réécrivait l'un des romans collages de Max Ernst, Une Semaine de Bonté par exemple ou La Femme 100 têtes. C'est prodigieux, jubilatoire, énorme, avec des trombones ubuesques qui caquètent tels des gallinacés déchaînés. Et, d'un seul coup, des moments d'apesanteur, piano en sourdine, grondements lointains, voix balbutiantes qui s'insinuent dans le continuum, du Robert Wyatt - celui de Rock Bottom ! - revisité dans une optique gothique hallucinée. Les époques se télescopent, s'enchevêtrent dans un gigantesque musicorama, prélude à la fin : sans doute l'équivalent musical de ces fameux derniers moments d'un moribond dans le cerveau duquel défile les images de sa pauvre vie, mais ici transfigurées par une créativité débordante. Et il paraît qu'il faudrait se résigner à retourner dans la vraie vie après un tel disque !! Non ! 

   Le meilleur disque de 2011 ? (Tous les sites n'indiquent pas 2011, mais je fais confiance au site officiel, quand même...)

-------------------

Paru fin 2011 chez Dirter / 3 titres / 63 minutes

Pour aller plus loin

- Un trop court extrait de l'album avec une vidéo de Graham Bowers :

 

 

Programme de l'émission du lundi 4 juin 2012

A Winged Victory for the Sullen : Minuet for a cheap piano number two / Steep Hills of woodin' Tears (Pistes 4-5, 7'35), extraits de l'album sans titre particulier (Kranky, 2011) Me ferai-je pardonner les mots un peu durs écrits à propos de ce disque ? Pas si mou que çà, quand même. D'un sombre très profond, un tantinet langoureux...

Under The Snow : Room 101 / Room 202 (p.1 & 2 , 11'), extraits de The Other Room (Silentes, 2012)

Evangelista : The Artificial Lamb / Black Jesus / Bells ring fire (p.1-3-4, 15'40), extraits de in Animal Tongue (Constellation, 2011)

Christina Vantzou : Small Choir (p.5, 3'41), extrait de N°1 (Kranky, 2011)

Grande forme :

William Duckworth : Time Curve preludes 13 à 18 (p. 13 à 18, 16'), extraits de The Time Curve Preludes(Lovely Music, 1990)

31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 16:33

Evangelista In Animal Tongue   Carla Bozulich, comment l'oublier ? Elle revient nous hanter avec ce quatrième album, In Animal Tongue, paru à nouveau sur le label canadien Constellation. Si je n'ai pas chroniqué le précédent, c'est plus par manque de temps, surabondance de matière, que défection. Comment ne pas aimer cette chanteuse qui chante comme on aime, avec passion, ardeur, de toute sa voix pleine, flexible. Tout brûle, dès le superbe "Artificial Lamb". Elle ne renoncera jamais à jouer les prophétesses, rôle qui lui sied à merveille. L'ardeur, oui, sans doute moins dévastatrice que sur certains titres des albums parus sous son nom, mais d'une intensité bouleversante, soutenue par une guitare obsédante, une percussion sombre et quelques poussées de synthétiseur et notes de clavier. Chevauchant un agneau artificiel auquel elle s'identifie, elle traverse la ville dans un climat halluciné, devenue métal, œil à l'intérieur duquel se reflètent les planètes. "In Animal Tongue" est plus sombre, concentré : temps de déréliction, « No bell was rung, no church was raised, no lord was praised », l'orgue surgit dans une lumière noire, tandis que les créatures s'expriment en langue animale. L'atmosphère est explicitement apocalyptique, le monde envahi par des bêtes chanteuses ensorceleuses. Pas étonnant que le troisième titre nous propose un "Black Jesus" adoré, figure d'Eros triomphant. La voix caresse, soupire, d'une sensualité magnifique, sous-tendue par une basse très sourde. "Bells ring fire" frappe par son dépouillement : basse discrète, et surtout violoncelle comme seul écho à la voix, parfois presque a capella, pour dire la difficulté à être au monde : « Forever I stood aside. To be in the world, I have tried...Holding myself to the sun waiting for just someone. » En attente d'être appelée par son nom pour enfin briller de tout son éclat... Le chant de Carla est invocation, désir immense de voler comme une aile en diamant noir pour enfin être à l'unisson des cloches sonnantes, du feu terminal. "Hands of Leather" sonne comme un interlude, un moment d'accalmie qui laisse brièvement la guitare devenir simplement lumineuse...avant "Tunnel To the Stars", incandescente chanson d'amour où pleurent alto, violon et violoncelle dans une ambiance lourde saturée par la scansion de deux contrebasses. La voix dit le rêve de fusion amoureuse, extatique, qui abolira les frontières de la réalité : « I feel you pushing into me. Every dream is an adventure. My hands folding into you as you sleep in my arms like your body is singing to the stars. ». Comme on est loin des mensonges et des fadeurs écœurantes des bluettes sentimentales ! Un des sommets de ce disque habité ! Le chant d'amour devient mélopée lancinante avec "Die Alone", la voix de Carla doublée en écho par une sorte de voix de gorge hurlant à la mort - l'amour : l'amour veut toujours aller plus loin, ne se satisfait pas de l'ordinaire. Et si le Prince allait venir ? Mais "Enter the Prince", dédié à plusieurs musiciens, dont Prince, dit plutôt la disparition de la lumière : la comète est passée tout près, laissant l'être à ses rêves de naissance véritable. "Hatching", morceau déstructuré, comme passé dans un hachoir géant, correspond peut-être à cette épiphanie tant guettée : la voix semble revenir d'un long voyage, déformée.  Du très beau travail que cette pop mâtinée de post rock, de blues, de gospel, transfigurée par une soif infinie et torturante d'amour.

Evangelista-In-Animal-Tongue-2b.jpeg

------------------

Paru fin septembre 2011 chez Constellation / 9 titres / 42 minutes environ

Pour aller plus loin

- la page du label consacrée au disque, en écoute.

- le premier titre en concert le 19 août 2011 à Berkeley :

 

 

Programme de l'émission du lundi 21 mai 2012 

Slow Flow : Viens (Piste 2, 4'03), extrait de leur album sans titre (2011)

Mi & L'Au : Faces (p.7, 3'32), extrait de If Beauty is a crime (Alter K, 2011)

Thomas Bel : Souffles et souvenirs / Notes for dusk / The Passing Bird (p.1 à 3, 13'30), extraits de  Innerly (Annexia Records, 2012)

Christina Vantzou Homemade mountains / Prefude for Juan / Super Interlude parties 1 et 2 (p.1 à 4, 14'), extraits de  N°1 (Kranky, 2012)

Grande forme :

• Duane Pitre : Sections 1 & 2 (p. 1 & 2, 19'01), extraits de Feel free (Important Records, 2012)

Evangelista-In-Animal-tongue-3b.jpeg


21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 19:00

Duane-Pitre-Feel-free.jpg   Duane Pitre propose depuis plusieurs années des compositions pour électronique et ensemble acoustique résolument singulières. D'abord parce qu'il appartient au cercle de musiciens s'intéressant à la microtonalité, et pratiquant d'autres manières d'accorder les instruments comme l'intonation juste utilisée par La MonteYoung, Terry Riley, Michael Harisson. Ensuite parce qu'il écrit pour des formations de chambre à l'instrumentarium varié et inédit. Enfin parce que ses œuvres sont délibérément étirées, jouent sur la durée. Tout pour n'être pas sous les sunlights. Mais tout pour la musique, la meilleure.

   Feel Free, qui vient de sortir sur le label Important Records, prend son titre de l'une des indications de Duane aux musiciens : qu'ils se sentent libres d'interagir entre eux ou non, ou avec les motifs générés par l'ordinateur à partir d'harmoniques de guitare. La pièce se veut ainsi tension entre l'ordre et le chaos, différente à chaque interprétation : ce principe de composition n'est certes pas nouveau en soi, surtout dans le domaine des musiques électroacoustiques, mais, servi par le sextet (la guitare de Duane, violon, dulcimer frappé, contrebasse, violoncelle et harpe) sous la houlette du compositeur, donne en cinq sections une éblouissante série de variations où l'apparent statisme conduit peu à peu l'auditeur attentif dans un état d'écoute contemplative, à un véritable ravissement devant l'océan harmonique découvert au fil du temps. Le fil conducteur du "système musical", mixte d'harmoniques de guitare et de drones, me fait penser aux instruments de la famille de la vînâ dans la musique classique indienne : il assure la continuité et dans le même temps nous fait rentrer en résonance avec la musique en agissant sur notre corps, nous prenant au ventre dès que l'on pousse suffisamment le volume. L'extrême attention aux timbres, à leurs moindres vibrations, me fait aussi penser à la musique traditionnelle japonaise. L'étroite combinaison entre instruments à sons a priori discontinus (guitare, dulcimer frappé et harpe) et instruments à cordes frottées, donc à sons a priori continus (violon, contrebasse, violoncelle) conduit ici à un continuum harmonique de fait, les sons séparés des premiers s'enchâssant dans l'entrecroisement des résonances tandis que les sons continus des seconds sont suffisamment brefs assez souvent pour prendre les caractéristiques des premiers. Le résultat est que la pièce acquiert une vie extraordinaire, ponctuée d'une infinité de micro-événements, de gestes sonores qui donnent à chaque instant sa propre couleur. La musique est devenue prisme miroitant, kaléidoscope en perpétuel et lent mouvement produisant à chaque instant de nouveaux surgissements : elle laisse ainsi échapper des myriades de bulles, et lorsque les cordes frottées s'alanguissent et se font plus caressantes, ce qui arrive aussi au fil des sections II à IV notamment, elle enveloppe dans ses profondes courbes, dans ses sinusoïdes chatoyantes. La section V signe la victoire des drones dans lesquels les différents instruments se fondent pour produire une masse compacte peu à peu simplifiée au fur et à mesure qu'elle s'insinue dans notre cerveau pour s'y résorber.

   Un grand disque d'un compositeur majeur à découvrir de toute urgence.

----------------------

Paru en 2012 chez Important Records / 5 titres (une seule pièce de fait...) / 38 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Duane Pitre (vous pourrez y commander le disque après avoir écouté quelques fragments)

- deux précédents articles sur Duane : le premier consacré à Organized pitches occurring in time, l'autre à un disque de compilation consacré à l'intonation juste, sous sa direction.

- un trop court extrait de l'album :

 

 

 

17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 19:00

Et Quelque chose lentement d'ap(dis)paraître...

Thomas-Bel-Innerly.jpg   Une respiration : notes tenues de violoncelle, environnement sonore spectral, petits chocs sourds. C'est le début de "Souffles et souvenirs", le premier titre de Innerly, deuxième disque (après des œuvres autoproduites) de Thomas Bel, musicien toulousain. Quelques notes de piano rejoignent les lentes inspirations-expirations. Comme si nous étions dans un scaphandre à l'intérieur de nous-même, immergés dans cet ailleurs plus radical encore d'être au plus profond, à l'écoute d'une guitare submergée égrenant un embryon de mélodie. "Notes for Dusk" allie piano et environnement électronique, puis guitare, à la voix lointaine et proche pour un morceau qui confirme l'ancrage dans une ambiante sombre, amoureuse des traînées mystérieuses : « Something slowly appearing (...) Something slowly revealing » me fournit l'idée du titre de ma chronique - pas d'erreur : j'ai bien écrit "ap(dis)paraître" pour essayer de traduire l'ambivalence du mouvement. Chaque titre est comme une peinture de Giacometti, entre apparition et disparition, tissé d'ombres, de silences. Tout est suspendu à la magie des boucles tranquillement lumineuses du piano qui rayonne avant d'être avalé par les couches électroniques. Nous plongeons peu à peu dans la splendeur d'un monde où les strates sonores s'interpénètrent. La voix très loin derrière les motifs hypnotiques tissés par les drones divers, parce que nous sommes de l'Autre côté avec "The Passing Bird", à l'intérieur du chant. La même impression persiste sur les morceaux suivants : la voix sera toujours recouverte, incorporée au substrat musical qui finira par la dissoudre. Ainsi, dans "Grieves", se fond-elle dans la rutilance électronique finale. "Les Heures grises" est comme l'histoire d'un lent effacement : mélodie au piano (clavier) en boucle insidieuse, grésillements, chocs sourds, surplombent une voix exténuée, de dessous, qui s'enfonce inéluctablement, mais par-delà toute tristesse.

   Car ce monde est en demi-teintes, peuplé d'esprits peut-être, hanté de souvenirs. Quelque chose se déplace dans "Pâle", environné de grondements de drones, pour laisser surgir de rares notes plus claires, grignotées, envahies par une courte mélodie plus intense. Je pensais en écoutant cela à un groupe français que j'ai chroniqué en 2008, B R OAD WAY (et dont le nouveau disque ne m'a pas totalement convaincu pour l'instant), ou encore à certains passages du très beau  A silent effort in the night de Louisville paru en 2009. Ce disque se rattache en effet à toute une mouvance musicale attachée à l'exploration de l'infra, aux limites de l'audible, à la confluence de la musique, des bruits et du silence : musiques oniriques, discrètes. On avance dans l'obscur, enveloppés de sillages troubles et doux, frôlés par des présences frémissantes. Le chant de Thomas dans "Inland" se fait hymne fragile à l'avènement du presque rien, du dépouillement. D'impressionnants drones de violoncelles ouvrent "Aux ambrées", en écho au premier titre, pour se résorber très vite dans un quasi silence, revenir parés de traces instrumentales au milieu desquelles s'invitent des cliquetis, comme des sons de cloches. D'aucuns trouveront à un tel appauvrissement volontaire une allure funèbre, sépulcrale : c'est se méprendre sur cette grande voie de la recherche musicale, aux antipodes de la tonitruance et des prouesses. Aux confins surgit parfois une immense délicatesse, ainsi au début du "Mouvement d'Orchidée", ces vibrations harmoniques tenues, en guise de corolle pour la guitare et quelques sons feutrés. Il me semble qu'il y a, dans notre quotidien saturé de bruits et de lumières agressives, de couleurs éclatantes, un besoin d'autre chose, d'une musique qui sache écouter les tressaillements infimes, débusquer les beautés secrètes. C'est le chemin presque initiatique qu'emprunte ce disque à la fois sobre et fouillé, comme en témoigne le bonus 3, "Lingered", mini-symphonie électronique bruissante dont émerge un battement de guitare...Une très belle découverte !

 -----------------------

Paru en avril 2012 chez Annexia Records  / 12 titres / 55 minutes

Pour aller plus loin

- la page d'Annexia consacrée au disque, avec les notes de Thomas.

- une version longue et plus acoustique d'"Inland", le titre sept, en concert : soyez patients pour atteindre la seconde partie, d'une rayonnante limpidité !

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 14 mai 2012

Dominique A Rendez-nous la lumière / Parce que tu étais là (Pistes 2-4, 7'01), extraits de Vers les lueurs (Cinq7 / Wagram Music, 2012)

Grande forme :

•Terry Riley : Aleph (Cd1 / Part 1, 45'47), extrait de Aleph (Tzadik, 2012)

11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 20:16

 Christina Vantzou N°1 La signature du mystère

  Nul doute que les inconditionnels de Stars of the Lid ou de Tim Hecker ne soient réjouis par ce premier album de Christina Vantzou, artiste américaine née à Kansas City, vivant à Bruxelles depuis une dizaine d'années. Vidéaste ayant formé avec Adam Wiltzie, justement, l'un des deux musiciens du duo Stars of the Lid, le groupe The Dead Texan, elle a produit un certain nombre de films, notamment d'animations, avant de décider de passer à la musique avec cet album. Nul doute aussi que la sortie n'ait été éclipsée par la sortie du disque de A Winged Victory for the Sullen, rencontre d'Adam Wiltzie, encore lui, et du pianiste Dustin O'Halloran. Assez injustement, à mon sens. J'écoute en ce moment les deux disques en parallèle : je reste assez déçu pour le moment par A Winged..., que je trouve poussif et complaisant, allez, je lâche le pire, mou...Par contre, le disque de Christina, dans sa sobriété, son sens de l'épure, est d'une densité impeccable. Certes, comme le signalent certains chroniqueurs, pas vraiment d'envolées, d'action en somme. Il me semble que ce n'est pas le projet de Christina Vantzou. Avec ses synthétiseurs, des échantillons et sa voix, elle a d'abord réalisé sur trois ans un long morceau de quarante-cinq minutes avant de le retravailler avec la collaboration du Magik Magik Orchestra (violoncelle, deux violons, un alto, un cor, clarinette et clarinette basse, flûte), pour aboutir, à l'issue d'une session de deux jours à San Fransisco avec les musiciens,  à cet album de dix titres, une musique ambiante qui fusionne électronique et acoustique.

   Sur un mur mouvant de drones éclosent des fleurs acoustiques : quelques notes de piano, une ligne de violoncelle ou de violon, la couleur d'un cor ou de la clarinette. Pas question pour ces fleurs de se détacher, d'acquérir une quelconque autonomie : elles appartiennent au mur, se replongent en lui pour ressortir plus loin, légèrement différentes. Cette musique est organique, animée de sourdes vagues. En l'absence de toute percussion, elle a une puissance incroyable, elle est irrésistible. Précisons qu'il convient de l'écouter à très fort volume pour en apprécier tout le relief, gommé sinon. Ces dix titres filent une toile monochrome - je songe à la peinture - dans laquelle on finit par distinguer des nuances, des aspérités. Magnifique hymne à la vie multiforme des matières, aux amples ondulations respiratoires, aux surgissements voluptueux, cet album réécrit les meilleurs Tangerine Dream, s'inscrit dans la mouvance d'un Ingram Marshall. J'aime cette constance du geste musical, cette insistance à faire apparaître la beauté en sculptant à même l'épaisseur des tessitures électroniques, donnant à l'auditeur l'impression que c'est la qualité même de son écoute qui produit de qu'il entend enfin, et qu'il n'avait pas jusqu'alors su discerner. C'est pourquoi, en dépit de la déception éprouvée par certains, je parlerais de générosité, de confiance. Cette musique joue devant et en nous le jeu toujours à recommencer de la création du monde, pour que nous renaissions dans la somptuosité solennelle du mystère, paraphé en filigrane par les épiphanies acoustiques. Un premier disque d'un hiératisme puissant, envoûtant. Décidément, le label Kranky est au meilleur de sa forme ces derniers temps !

-------------------

Paru en octobre 2011 chez Kranky / 10 titres / 46' environ

Pour aller plus loin

- le site de Christina Vantzou.

- une vidéo de Christina elle-même pour son premier titre, "Homemade mountains" :

 

 

- Pour écouter les remixes (sortis avec le DVD du film) : sur Bandcamp

30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 18:06

Terry-Riley-Aleph.jpgSplendeurs de l'intonation juste.  

   Le sens originel de l'aleph est l'énergie primordiale. C'est en effet un véritable bain de jouvence que ce nouveau double album de Terry Riley. Presque deux heures d'une méditation sur les différentes significations de cette première lettre de l'alphabet hébraïque. L'instrument, un Korg Triton Studio 88 spécialement conçu par le compositeur pour l'occasion,  est accordé selon le principe de l'intonation juste, encore peu utilisé en Europe, mais pratiqué aux États-Unis par son ami La Monte Young dans son monumental Well-Tuned Piano (créé en 1974), par Lou Harrisson —auquel il rend explicitement hommage en reprenant une échelle utilisée par ce dernier dans son œuvre ultime, Scenes —, ou encore par Michael Harisson (vous trouverez quelques précisions sur l'intonation juste dans l'article), Duane Pitre.

  Comme d'habitude chez Terry Riley, l'improvisation tient une large part dans l'émergence de l'œuvre. La pièce a d'ailleurs été enregistrée avec des moyens limités pour cette raison, "restaurée" et renforcée ensuite par l'ingénieur du son pour le disque. Cela importe peu. Terry Riley est un authentique inspiré, un chamane musical, fidèle à un esprit psychédélique obtenu sans substances hallucinogènes, par le seul pouvoir de l'imaginaire créatif. L'intérêt ne faiblit pas tout au long des deux heures. Les énergies ne cessent de surgir, de nous envelopper dans un présent éternel, à la fois presque le même et toujours différent. Les motifs s'enchevêtrent, naissent et meurent sans cesse, rayonnent dans de multiples directions. Terry Riley vit une transe qu'il transmet avec une incroyable chaleur. La musique se fait courant irrésistible, vague de fond, geyser d'harmoniques, si bien que le moi étriqué de l'auditeur ne résiste pas, baisse les barrières, se laisse envahir pour s'ouvrir à ces flux colorés obstinés. L'être redevient poreux avec délices, se contorsionne sous le chant charmant. Voilà l'esprit qui danse tel un feu follet, se vaporise et se grise. Plus rien ne pèse dans ce ballet d'émanations. L'aleph, c'est le taureau de feu, la force cosmique indomptable, enfin retrouvée sous les doigts de ce prodigieux musicien qui tutoie l'infini avec une fougue et une douceur somptueuses. Au commencement était le synthétiseur et son maître, Terry Riley. Et le commencement ne cesse de recommencer, aussi neuf qu'au premier jour...

   En guise de prolongement, Terry Riley cite Jack Kerouac, un extrait de Some of the Dharma :

 

The sun is a big wheel

And cosmic particle's a little wheel

And I'm a medium wheel

 

My vibration is on a motor vegetable level

And the sun on a million-yeared gaseous pulse level

And Cosmic particle lasts a second, owns a tiny wheeel

And the solar wheels

And the swing of my wheel

Engulf and circumscribe it.
Essence of Heating

Hears vibration

       Of all wheels and levels everywhere.

       S-h-h-h-h-h-h it sounds like.

 

---------------------

Paru en janvier 2012 chez Tzadik / 2 cds / 2 titres / 1h 53'

Pour aller plus loin

- le  domaine de Terry Riley.

- un court extrait de la deuxième partie d'Aleph :

 

 

- un bel article titré Le sutra de la béatitude consacré à Jack Kerouac.

Published by Dionys - dans Terry Riley
commenter cet article
23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 17:20

Steve-Reich-par-Kuniko-Kato.jpg   Kuniko Kato est une jeune percussionniste japonaise bourrée d'énergie. Aussi a-t-elle décidé d'arranger trois œuvres majeures de Steve Reich des années quatre-vingt, un bel hommage pour les 75 ans du compositeur. Elle a réinventé "Electric counterpoint"(1987), à l'origine pour guitare, "Six marimbas counterpoint"(1986), et "Vermont counterpoint"(1982), pour solo percussion et bande magnétique préenregistrée, de manière à pouvoir les interpréter seule en concert. Elle a pour cela travaillé en étroite concertation avec Steve, qui n'a pas manqué de saluer le résultat.

   Ce disque est en effet un régal : dynamique, lumineux...exaltant ! La musique de Steve Reich est une source vive : plongeons-y sans modération.

-------------------

Paru en 2011 chez Linn Records / 5 pistes / 41 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Linn Records, avec une présentation détaillée du travail avec Steve, de la conception technique... d'où ma grande sobriété !

- le site personnel de Kuniko.

"Bourbakisme" (dans mes liens par ailleurs) y associe un poème de Guillevic...

- un extrait de "Electric counterpoint ", interprété en direct pour la première mondiale en juin 2011 :

 

 

  Programme de l'émission du lundi 16 avril 2012

Andy Stott : Bad wires (Piste 3, 7'15), extrait de We Stay together (Modern Love, 2011)

David Lang : Sunray (cd 1 / p.2, 10'15), extrait de Big Beautiful Dark and Scary (Cantaloupe Music, 2011) interprété par Bang On A Can All-Stars

Grande forme :

Nurse With Wound : The Six Buttons of Sex Appeal (p.2, 13'06), extrait de Chance Meeting On A Dissecting Table... (Jnanarecords, 2010)

Donnacha Dennehy : He wishes his beloved were dead / the White Birds (p. 2-4, 12'45), extraits de Grá agus Bás (Nonesuch, 2011)

James Sellars : Piano sonata 6 par Lisa Moore (p.6, 9'58), extrait de Piano Works (CRI, 2001)

Published by Dionys - dans Steve Reich
commenter cet article
15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 17:39

Nurse-With-Wound-Chance-Meeting-On-A-Dissecting-Table.jpg   Pourquoi commencer à parler de Nurse With Wound (NWW) seulement maintenant ?

Meph. - Tu as raison, il faut leur expliquer.

Dio.- Remarque bien qu'avec le titre du blog, les lecteurs devraient s'attendre à tout. Mais quand même...

Meph. - Tout a commencé avec un commentaire posté le 5 mars sur l'article "Spyweirdos, l'électronique onirique". L'internaute t'invitait à regarder une vidéo...de NWW.

Dio. - Inspiré, ce lecteur, que je remercie encore au passage. J'ai plongé dans cet univers incroyable.

Meph. - Et, en complète concertation, nous avons décidé de présenter quelques albums, au gré de nos découvertes.

Dio. - En commençant par le début, toutefois, peut-être dans le désordre ensuite. Mais sans nous soucier des questions d'édition, de réédition...

Meph. - C'est en effet une jungle pour collectionneurs avisés. Ce qui nous intéresse, c'est la musique.

Dio. - Et les pochettes, illustrations intérieures. On ne rentrera pas non plus dans le détail des formations multiples qui se cachent sous les trois lettres. Né en 1978, NWW est un groupe à géométrie variable dont le seul membre permanent est l'anglais Steven Stapleton. La liste des collaborateurs successifs est impressionnante. Leur premier album sort en 1979 : c'est Chance Meeting On A Dissecting Table Of A Sewing Machine And An Umbrella, titre emprunté à Lautréamont dans Les Chants de Maldoror : « beau (...) comme la rencontre fortuite sur une table dedissection d'une machine à coudre et d'un parapluie. » L'une des phrases prisées par les Surréalistes, et en particulier par André Breton !

Meph. - Que l'on évoquait voici peu à propos du disque du groupe anglais Breton, d'ailleurs pour souligner que le rapport entre leur musique et le Surréalisme était rien moins qu'évident. Car il ne suffit pas se réclamer d'une influence, encore faut-il la faire sentir...

Dio. - Ce qui est le cas chez NWW, cette fois. Steven Stapleton affirme, dans la réédition de 2001, son goût pour les musiques inhabituelles — autrement dit singulières, ce qui nous ravit ! — et absurdes. En compagnie d'Heman Pathack, d'origine indienne, et de John Fothergill, ils sont bien décidés à explorer l'inconnu musical. Aussi tous les efforts pour leur coller une étiquette sont-ils vains. Leur musique sera industrielle, ambiante, bruitiste, concrète, selon l'inspiration : inattendue, décalée, d'avant-garde...L'adjectif "expérimentale" serait encore la meilleure façon de dire ce désir permanent, fou, d'inventer de nouveaux chemins. C'est en ce sens qu'elle peut être dite dadaïste ou surréaliste. Steven rappelle les principes fondamentaux guidant leur démarche : 1/ Les titres doivent être longs. 2 / Nous n'aimons pas les chansons : pas de vocaux. 3/ Les pochettes s'inspireront d'expériences d'état de conscience liés aux drogues. Il ne faut pas forcément prendre à la lettre le troisième principe : Steven Stapleton, qui signe la plupart des illustrations, s'inspire des pratiques dadaïstes et surréalistes, à base de collage, de détournement, le tout avec une dimension provocatrice évidente. Comme dans le groupe d'André Breton, il s'agit de faire scandale en effrayant bourgeois et puritains, conformistes frileux aux hypocrites leçons de morale.

Nurse-with-Wound-hance-meeting-Blank-capsules-of-Embroidere.jpgMeph. - D'où le titre du groupe, pour commencer. "Nurse With Wound", infirmière avec blessure : un quasi oxymore aux sous-entendus érotiques assumés, rendus explicites par l'illustration liée à l'un des quatre titres (voir ci-contre). Ajoutons que la couverture de Chance Meeting... va dans le même sens, renvoyant au bondage et aux pratiques sado-masochistes, phénomène assez fréquent dans la contre-culture rock si l'on songe notamment, parmi de multiples exemples, à la "Venus in Furs" du Velvet Underground.

Dio. - Chance Meeting... s'ouvre avec "Two Mock Projections". Guitare électrique en longues traînées incandescentes, réverbérations et effets qui saturent l'espace sonore. Du Hendrix revisité, envahi et subverti par un orgue tranquillement inquiétant, lui-même recouvert par des tourbillons, des nuées épaisses de sons électroniques bientôt hoquetant, hachés. Le tout prend des allures de jeu de massacre halluciné. En somme, le ton est donné ! "The Six buttons of Sex appeal" joue l'affolement à travers une guitare échevelée, tout en cisaillements rapides sur fond de micro percussions sourdes. Nous sommes quelque part entre musique expérimentale et free jazz brûlant, avant que l'intervention d'une voix d'écorchée ne nous propulse dans une dimension cauchemardesque, grand guignolesque : ne serait-ce pas les pleurs amplifiés de l'infirmière blessée, torturée... ou en pleine jouissance ?

Meph. - Ce n'est pas à moi de te le dire, mais tu risques d'éffaroucher les âmes sensibles, non ? Il y a en tout cas un aspect jusqu'au boutiste dans cette musique totalement libre, indifférente aux qu'en-dira-t-on. Elle creuse sa voie, fore dans l'obscur. Si l'on accepte de la suivre — il faut pour cela de la patience —, on accède, après neuf minutes, à des territoires étranges et beaux, vivants, d'une incroyable manière, qui abolissent les repères ordinaires, les frontières entre acoustique et électronique, entre musique et bruit. Guitare, jouets, outils, se mettent à vibrer, à résonner, à bondir : la fin est splendide !

Dio. - Cette musique prend le contrepied des habitudes de consommation musicale d'aujourd'hui. Pas question de surfer, zapper : il faut attendre, s'immerger, plonger. Et c'est l'extraordinaire " Blank Capsules of Embroidered Cellophane ", presque trente minutes de fusion sous-tension, où l'on sent le trio en complète symbiose, inventant au fur et à mesure. On est assez proche de l'esprit de Musica Elletronica Viva d'Alvin Curran, où l'expérimentale rejoint la musique contemporaine pour le meilleur. Le collage de fragments de contes par la voix de Nadine Mahdjouba souligne la dimension merveilleuse de cette audace : NWW fait surgir une nouvelle langue musicale, authentiquement rimbaldienne, parce qu'elle est en permanence illuminée, illuminante. Cela n'exclut pas des passages calmes, introspectifs...

Meph. - En effet ! Tout se passe comme s'il fallait percer le mur des habitudes. Le cœur des morceaux est la récompense de l'auditeur qui a su s'abandonner pour accéder à la beauté sidérante, stupéfiante. La guitare se met à chanter quand on ne l'attend plus, par-dessus les claviers saturés, les émanations électroniques triturées, les boursouflures non identifiées et, sur la fin tout s'enraye, même les voix amplifiées, comme si l'on remontait le cours de la musique à l'envers. Le dernier titre, "Stain, crack, break", ajout de 2001 si j'ai bien compris, est un véritable poème électronique à base de voix répétées, mêlées : dans cette dislocation progressive de la langue, les mots rendent l'âme, redeviennent pure articulation sonore. La durée de l'expérience est fondamentale dans ce nouveau rapport à la musique : il faut oublier les références, modèles, pour apprécier ce voyage dépaysant !

Dio. - Un disque pour les oreilles intrépides, aventureuses...L'illustration de la dernière page du livret pour terminer...

Meph. - Du Max Ernst pur jus !!

NWW-Chance-Meeting-1b.jpeg

Et la quatrième du cd, fragment de l'image précédente, avec à l'intérieur de la maison le petit bonhomme en gomme rouge dessiné par David Tibet, l'un des collaborateurs de cette réédition enrichie.

NWW-Chance-Meeting-2b.jpeg

---------------------------

Réédition parue en 2010 chez Jnanarecords / 4 titres / 64 minutes

Pour aller plus loin

- le premier titre sur deux photographies :