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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 10:54

 Lois Svard With and without memory      Premier arrêt hors temps de l'été. Cela faisait un moment que je voulais revenir vers la pianiste américaine Lois Svard, dont le disque Other Places, consacré à des pièces d'Élodie Lauten, Jerry Hunt et Kyle Gann, devrait figurer dans les discothèques  de tous les amoureux du piano. Pianiste rare, elle a peu enregistré, mais, à l'instar d'une Sarah Cahill, met son talent au service des meilleures musiques contemporaines. Elle passe aisément de Franz Liszt au piano préparé, participe à des créations multimédia. Dans ce disque paru en 1994 chez Lovely Music, elle interprète des pièces de "Blue" Gene Tiranny, William Duckworth et Robert Ashley. Une manière de nous proposer trois entrées différentes dans les musiques d'aujoud'hui.

   "Blue" Gene Tiranny est un compositeur d'avant-garde, pianiste, né en 1945. Il interprète d'habitude ses propres compositions, aussi est-ce une première d'entendre une autre jouer sa musique. Il a participé à des enregistrements avec Laurie Anderson, John Cage, mais aussi Carla Bley. Son style, s'il emprunte au jazz sa fluidité versatile, son aspect improvisé, est extrêmement élaboré, parfois rythmiquement complexe, à d'autres moments presque impressionniste. C'est son nocturne éponyme qui ouvre l'album de Lois Svard : une belle méditation éclatée en fragments tour à tour brillants et évanescents, aux limites parfois de la dissonance. Des fragments qui se souviennent ou pas du précédent, selon une logique souterraine qui donne à l'ensemble un aspect intriguant. La pièce ne se livre pas facilement, fantasque et sévère, ramassée et soudain détendue en éclats vifs, en à-plats désamorçant tout lyrisme intempestif. Encore un compositeur à mieux découvrir...

   La seconde composition est de William Duckworth, l'auteur d'un autre cycle majeur, splendide, les Time Curve Preludes, dont j'ai chroniqué l'interprétation par Bruce Brubaker. Les neuf Imaginary Dances, dont la plus longue n'atteint pas les trois minutes, rappellent immédiatement à l'oreille cet autre ensemble. Allègres, dynamiques, elles enferment l'auditeur dans un réseau serré de motifs issus du jazz, du bluegrass, mais aussi de musiques médiévales ou orientales, nous dit la pochette très renseignée de l'album. La numéro cinq, la plus courte, moins d'une minute, est un miracle de grâce transparente. La six décline de manière solennelle et répétitive le thème central du cycle, souvenir des Time Curve Preludes. La sept, très jazzy, s'amuse à le bousculer, à flirter avec le bastringue, tandis que la huit avance sur des miroirs brisés. Le cycle s'achève sur la touche à peine élégiaque de la dernière dance, qui se courbe pour s'arrêter sur un long silence.

   La dernière entrée est pour moi une surprise. Il m'est arrivé d'écouter des fragments d'œuvres de Robert Ashley : je restais impassible, extérieur. La rencontre n'avait pas encore eu lieu avec cet autre américain né en 1930, compositeur de musique électronique, d'opéras et de nombreuses pièces hybrides utilisant le multimédia. Il n'en est pas de même pour les presque trente-huit minutes de cette "Van Cao's Meditation". Le choc est rude, avec ce monolithe qui rumine dans la durée une ligne de notes au relief marqué : jeu fascinant de reprises, d'amplifications qui prennent tout leur relief du silence qui entoure chaque bloc. L'impression que tout recommence, qu'il faut toujours recommencer pour espérer aller plus loin : Sisyphe au piano, mais un Sisyphe qui saurait varier sa route vers les sommets, ménageant pauses et détours, ajoutant sa touche à chaque remontée, affirmant ainsi sa liberté en dépit du cadre contraint. Une manière se suggérer l'infini dans le fini, chaque nouveau segment ayant tendance à s'allonger, à devenir un prisme fascinant, à la fois autonome et chargé de réminiscences. Un pièce magistrale, inépuisable...

   Le tout est porté par le jeu précis, lumineux, de Lois Svard qui sculpte chaque contour avec fermeté et une sereine aisance. On comprend que Robert Ashley ait écrit "Van Cao's meditation" pour elle. Ajoutons que le tout est présenté par Kyle Gann, critique musical et compositeur talentueux.

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Paru en 1994 chez Lovely Music / 3 titres - 11 pistes / 66 minutes environ.

Pour aller plus loin

- le site personnel de Lois Svard

- "Van Cao's Meditation" en écoute intégrale :



10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 16:27

Delphine-Dora-A-Stream-of-Consciousness.jpg   Compositrice, pianiste, chanteuse, Delphine Dora, née en 1980, rejoint tout naturellement ces colonnes. N'a-t-elle pas sorti en 2010 un disque consacré à des fragments des Feuilles d'herbe de Walt Whitman, recueil également célébré par Kate Moore dans The Open Road, sujet de l'article précédent ?

   A Stream of Consciousness, paru en 2011 chez Sirenwire Recordings, est un album de piano solo : de piano en liberté pure, quatorze plages d'oubli des cadres, des genres, dans une mouvance minimaliste très fluide. Le flot est rapide ou plus lent, toujours limpide, miroitant, léger. Il caresse, il dévale le temps, il caracole comme un cheval fou. C'est en effet un courant de conscience qui emporte, charrie à travers les espaces vides pour une ode démultipliée à l'infini - le premier morceau s'intitule "An Ode to Infinity", le second "Crowd vs Empty Spaces". Cette manière de grouper les notes en grappes serrées n'est pas sans évoquer à certains moments les musiques orientales, notamment la musique chinoise, le piano remplaçant la cithare qîn. Comment ne pas penser aussi à un musicien comme Lubomyr Melnyk et à son piano en mode continu ? On flotte sur un océan, dont la surface est constamment agitée par des bulles qui viennent éclore à la lumière. Les notes se mélangent, tissent un réseau serré d'harmoniques. C'est une musique de plénitude heureuse, une pluie qui tombe des étoiles. Lorsque le rythme ralentit, comme sur l'élégiaque "Fragments of Dreams Are Only Echos of Memories", le piano chante un lieu inconnu, où les corps alanguis se reposent d'être dans l'oubli de tout, rafraîchis par ces notes qui clapotent, se vaporisent pour donner naissance au chant d'avant le temps. "Mysterious Meanderings", comme son titre l'indique, sinue jusqu'à mimer une pamoison extatique : Narcisse se contemple et voit son image multipliée dans l'eau tremblante ; comment ne pas plonger, rejoindre cette perfection d'en bas, dont les ondes l'atteignent au fond de l'âme ? En un sens, cette musique est profondément d'essence baroque, tout en trompe-l'oreille, en "Obsessions" (titre 7) incantatoires : la simplicité est un leurre pour nous perdre dans les lacs serrés d'un jeu qui envahit notre "Psychic Mind"(titre 8). Nous courons à notre perte à dévaler ainsi les "Serious Conversations"(titre 9), emportés par la gravité impavide du piano, avec délices ! D'ailleurs, Delphine Dora ne joue pas du piano, elle déclenche des marées, arrange des syzygies pour réjouir nos oreilles encrassées par la laideur d'un quotidien mal irrigué.

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Paru en 2012 chez Sirenwire Recordings / 13 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Delphine Dora, hélas en anglais : je ne comprends pas qu'on ne propose pas le choix des langues, comme bien des compositeurs étrangers le font. Pourquoi cet abandon délibéré de notre langue ? Je ne saurais adhérer à un tel parti pris, à mon avis déplorable : serait-ce donc devenu une honte que de s'exprimer en français ? Je pense à cette très belle maison de disques américaine, Mode Records, qui nous offre des livrets magnifiques, trilingues : anglais, français, allemand... alors que je vois tant de musiciens français sacrifier sur l'autel d'un anglais assez pitoyable...

- des archives sonores pour écouter d'autres compositions de Delphine

- le premier titre, "An Ode to Infinity" (Une Ode à l'Infini !!!!), en écoute :

 

 

Programme de l'émission du lundi 2 juillet 2012

Kate Moore : Lyre / We must not stop her / Whoever you are comme travel with me (Pistes 1 à 3, 11'), extraits de The Open Road (Autoproduit, 2010)

Donnacha Dennehy : These are the clouds / That the night come (p.5-7, 13'), extraits de Grá agus brá (Nonesuch, 2011)

Grande forme :

• Morton Feldman : Palais de Mari (cd 2, 26'22), extrait de For Bunita Marcus / Palais de Mari (Oehms, Classics, 2007)

Programme de l'émission du lundi 9 juillet 2012

Kate Moore : Journeyers / Whoever you are come forth / We will sail / Spin Bird (p. 4 à 7, 14'), extraits de The Open Road (Autoproduit, 2010)

Delphine Dora An Ode to Infinity / Crowds vs Empty Spaces / Fragments of Dreams Are Only Echos of Memories (p. 1-2-4, 11'30), extraits de A Stream of Consciousness (Sirenwire Recordings, 2011)

Grande forme :

William Duckworth : Imaginary Dances (p. 2 à 10, 17'28), extraits de With and Without Memory (Lovely Music, 1994). Au piano : Lois Svard

Pas d'émission avant début septembre, mais quelques articles pour garder le contact. INACTUELLES ne manque pas de musiciens à soutenir, à vous faire découvrir. Je fais mienne la devise de l'éditeur José Corti : Rien de commun...

4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 20:30

   Kate-Moore-The-Open-Road.jpgNée en 1979 et formée notamment par Louis Andriessen, ayant participé à des séminaires dirigés par David Lang, Julia Wolfe et Michael Gordon, Kate Moore, autralienne née en Angleterre et vivant souvent aux Pays-Bas, reçoit depuis quelques années de nombreux lauriers et compte déjà un catalogue impressionnant. The Open Road est un cycle de mélodies inspirées par Song of the open road extrait des Feuilles d'Herbe (Leaves of grass) du poète américain Walt Whitman. L'auditeur est invité à emprunter la route ouverte de la vie pour découvrir les merveilles du monde. Il s'agit en somme d'une invitation au voyage, à la fois physique et métaphysique.

   Je commencerai par mes réticences. J'apprécie peu les deux instrumentaux, "Mystic Trumpeter" et "The Open Road", respectivement titres 8 et 12 : la trompette et l'orgue poussent des hymnes convenus, d'un transcendantalisme pompier qui a failli empêcher de naître cet article, je suis comme cela. Heureusement, le reste est superbe, justifie amplement l'achat du disque. C'est l'alliance de la voix de Michaela Riener et de la harpe d'Eva Tebbe qui porte le cycle.

   L'album s'ouvre sur un solo très sobre de harpe, "Lyre" : quelques notes égrenées, reprises, dans unKate-Moore-The-Open-Road-2.jpg jeu patient d'infimes variations. Musique de seuil, presque immobile, qui se recueille pour la route à venir. S'élève alors, par-dessus la harpe tranquille, la voix limpide de soprano de Michaela Riener qui, dans "We must not stop Here", dit la conviction qu'il ne faut pas s'arrêter trop tôt, ni longtemps, dans le voyage à peine entrepris. La harpe avance avec obstination, se fait rugueuse, percussive, tandis que la voix s'élance vers les cieux. On va rester à ce niveau jusqu'à "Spin Bird", deuxième solo de harpe, magique : roulements de notes dans une sorte de pulse très intense rythmé par des crenscendos / decrescendos. Entre temps, il y aura eu "Whoever You are, Come Travel with Me", où Michaela a les inflexions d'une Dagmar Krause chantant Kurt Weill ou Hans Eisler, dans une mélodie avivée par des dissonances, des accélérations émaillées de fortissimos. "Journeyers" fait entendre une autre voix, celle d'Eef van Breen, plus charnelle, un peu érayée, sur une véritable chanson de cabaret incantatoire, au dynamisme sans cesse relancé. Par contraste, "Whoever You ar Come forth", le titre 5, est une invite dépouillée, au lyrisme d'abord austère, sur de légers grelots et frottis percussifs bientôt rejoints par le célestat dont les marteaux et les notes hypnotiques accompagnent les montées flamboyantes de la voix. Un des grands moments du disque ! La voix semble se perdre dans les sphères éthérées avec "We will Sail" : « We will sail pathless and wild seas ; / We will go where winds blow, waves dash... / Allons ! with power, liberty, the earth, the elements ! / Health, defiance, gayety, self-esteem, curiosity ; / Allons ! from all formules ! / From your formules, / O bat-eyed and materialistic priests ! / The stale cadaver blocks up the passage - the burial waits no longer. Allons ! take warning ! » Avec une détermination farouche, la voix se laisse suavement déraper dans l'inconnu... Une douceur sublime empreint "The Road is before us / You Flaagge'd Walks", au cours duquel d'autres voix féminines et masculines viennent fugitivement s'enlacer à la voix brûlante de douceur de Michaela : si vous n'êtes pas alors conquis, je ne puis plus rien pour vous ! "I Will be Honest with You" - Michaela jouant aussi de l'orgue et parfois doublée par la voix d'Eva Tebbe - a la grâce alanguie d'une mélodie de Purcell : une avancée sereine vers Kate-Moore-The-Open-Road-1.jpgl'intemporelle beauté tant cherchée. "They Too Are on the Road" est une envoûtante psalmodie célébrant dans une ambiance à la fois feutrée et solenelle les "habitués of many distant countries" et tous les marcheurs, contemplatifs, curieux, en route. Cette route qui n'a pas vraiment de fin ni de début occupe le dernier titre, le plus long, plus de six minutes : se scelle à nouveau la pure alliance entre le chant magnifique de Michaela et la harpe d'Eva. La vision s'élargit aux dimensions de l'univers au long de cet hymne chantourné qui coule de source.

   Il est temps d'oublier les scories : voilà un disque admirable !

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Paru en octobre 2010 / Belle édition très limitée du Cd avec livret présentant tous les textes et des photographies de Simon Del Favero, apparemment autoproduit / 13 titres / 50 minutes.

Pour aller plus loin 

- Disque en écoute sur Bandcamp (où vous pourrez aussi le commander).

- Site personnel de Kate Moore.  À noter qu'elle vient de sortir un nouveau disque, disponible seulement en vinyle ou en téléchargement...Et qu'une de ses compositions figure à la fin du dernier double album du Bang On A Can All-Stars, Big, Beautiful, Dark And scary, dont je vous reparlerai peut-être.

Kate-Moore-The-Open-Road-3.jpg

 

Programme de l'émission du lundi 25 juin 2012

Gul de Boa : La Fucking guitar / 24h (Pistes 2-7, 6'40), extrait de Le Chant des peaux si bleues (Royale Zone, 2012)

Under The Snow :The Other Room / Room 401 (p.3-4, 10'), extraits de The Other Room (Silentes, 2012)

Grandes formes :

• Richard Pinhas / Merzbow : Rhizome 1 (p.1, 16'15), extrait de Rhizome (Cunéiform Records, 2011)

Matmos : Supreme Balloon (p. 6, 24'08), extrait de Supreme Balloon (Matador Records, 2008)

24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 15:00

Gul-de-Boa-Le-Chant-des-peaux-si-bleues.jpg   Il n'est jamais trop tard pour découvrir un artiste qui s'est accompli dans votre dos, en catimini. Gul de Boa en est ainsi à son cinquième album. Et ça fait sacrément du bien d'entendre de vrais textes sobrement et efficacement mis en musique. Et en français...

Meph. - Arrête, tu plaisantes ? Il n'anonne pas en anglais comme tous les fatigués de la langue et les pressés de gagner du pognon en s'exprimant dans la langue du marketing souriant qui n'a plus rien à voir avec celle de Shakespeare ?

Dio. - En amoureux de la langue, il la cajôle pour parfois la disloquer à la manière d'un Jean-Pierre Brisset : ainsi, le chant des possibles devient au fil des redites le chant des peaux si bleues. La voix tour à tour incisive et limpide ou plus grave et rocailleuse, bien timbrée, se fait mordante, sensible, s'emporte et s'enflamme dans un environnement musical plutôt rock, très électrique. Splendide guitare sur plusieurs titres, "Le Pavé numérique" dès le départ, ou "Cocotte minute", et surtout les magnifiques "La fucking guitar" et "Un peu".

Meph. - Guitare, contrebasse, batterie : et basta, pas besoin de tout un équipement technologique élaboré. Une touche de piano çà et là, rien de plus.

Dio. - Avec des textes en prise sur notre quotidien, mais vu avec malice, comme dans le premier titre, "Le Pavé numérique", ou le parodique "Cocotte minute", histoire d'un petit malfrat d'aujourd'hui intoxiqué par la société de consommation dont « Les cocottes sont (l')unique proie". Mais je me doute que certains titres ont plus particulièrement ta faveur...

Meph. - "Masochiste", confession hilarante d'un adepte de Sacher-Masoch. Ici, amour rime intérieurement avec...labour, délicieux à-peu-près : « Tape-moi sur le système / Prends moi le chou / Pousse-moi à bout / Fais-moi monter dans les tours / Sur mes grands chevaux / De labour, mon amour, / Et aux rideaux. » Et puis "Ton cul", plus pudique que ne le laisse penser le titre, et j'aime ce genre de décalage. Belle dialectique entre l'âme et le cul, pour une fois à égalité, sans fausse pudibonderie. Ou "Immature", une évocation d'un séjour peu conforme dans une maison de retraite : rebelle jusqu'au bout, Gul, dans ce monde dégoulinant de bonne conscience.

Dio. - La veine satirique est en effet réjouissante. Dans "Les Nouvelles du Dimanche", « Les sourires sont de mise et les souris soumises / Tranchent de géants gigots à des gendres idéaux. ». Verlaine revu par Queneau ou Boris Vian !!

Meph. - N'oublions pas des chansons...d'amour, voire méta...physiques.

Dio. - "La fucking guitar", notre préférée, non ? La guitare chaude, en boucles insistantes et en longues trainées fulgurantes, sur un texte superbe. Je ne résiste pas au plaisir d'en citer le second couplet : « Tu sais petite moi des sirènes / J'en ai connu de plus coquines. / Elles avaient des yeux de Chimène / Et des mâchoires de requine. / Elles naviguaient entre deux mers / Poussées par les courants d'air chaud, / Là où s'accouplent les chimères / Aux dieux des reality show. / Sur les larges flots furibards / Tous secoué par les embruns, / Je ne faisais pas le malin. / Sur les larges flots furibards / Je composais des airs marins / À la fucking guitar. »

Meph. - Comme quoi on n'est pas contre l'anglais, à partir du moment où il est assimilé, couché dans notre langue comme dans un édredon de plumes fines.

Dio. - Je fonds à l'écoute de "24h", chant d'amour bouleversant pas si éloigné de la fougue folle d'un Léo Ferré, de "Mi ammazi (tu me tues)", voix et guitare, percussions frottées et sourdes...

Meph. - On aime sans restriction, pour tout dire, et on salue un frère qui nous rassure : on ose encore penser, chanter à mots nus, charnus, prononcés jusqu'à l'os.

Dio. - J'allais oublier : j'ai souvent pensé à Marcel Kanche !

Meph. - Ingrat, tu ne lui as encore consacré aucune chronique.

Dio. - Je ne suis pas toujours à l'aise avec ses textes, et surtout ses musiques, même si je lui reconnais une originalité indéniable. Qu'il écoute Gul de Boa !! Eh, dis, tu as remarqué sur la pochette ?

Meph. - La main sur la cigarette absente, remplacée par une croix rouge ?

Dio. - Dire qu'on en est là, aujourd'hui, avec la liberté...

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Paru voici peu chez Royale Zone - Accès digital / 13 titres / 40 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Gul. (avec trois titres en écoute)

- une vidéo pour le présenter, surtout le début. On y entend notamment la très belle "24h".

 


GUL par mrtact

 

Programme de l'émission du lundi 18 juin 2012

Gul de Boa : Masochiste / Un peu (Pistes 4-5, 7'), extrait de Le Chant des peaux si bleues (Royale Zone, 2012)

Matmos : Snails and lasers for Patricia Highsmith / Germs Burn for Darby Crash (p. 6-7, 10'05), extraits de The Rose has Teeth in the Mouth of a Beast (Matador Records, 2006)

John Zorn : Prelude 1 : The Middle Pillar / Prelude 3 : Prelude of Light (p.1-3, 12'35), extraits de The Gnostic Preludes (Tzadik, 2012)

Grande forme :

 Nurse With Wound / Graham Bowers : ...is not what it was... (p.2, 22'13), extrait de Rupture (Dirter, 2012)

19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 20:30

(Suite de l'article précédent)

Matmos-Supreme-balloon.jpgDio. - Supreme Balloon paraît deux ans plus tard sur le même label, Matador Records.

Meph. - Et nous sommes d'emblée prévenus : aucun microphone n'a été autorisé. Cent pour cent pur jus de synthétiseurs et d'ordinateurs. Aucun objet, escargot (voir "Snails and lasers for Patricia Highsmith" dans l'album précédent), instrument ou voix. Des modèles de synthétiseurs de toute taille, anciens ou non. Et quant aux invités, quel que soit leur instrument d'origine, ils respectent la règle : ainsi la pianiste Sarah Cahill, si présente dans nos colonnes, joue du Korg MS2000 sur "Les Folies Françaises" de François Couperin (pièce très raccourcie...).

Dio. - Relecture malicieuse qui fait songer à la bande originale d'Orange mécanique de Kubrick. Il y a un côté outrageusement kitsch qui m'avait écarté de l'album au début.

Meph. - Môsieur veut du beau tout de suite ! Et pourtant l'auditeur un peu patient se trouve emporté dans un flux coloré de sons moelleux, rebondissants, et déposé dans des jungles exubérantes, même sur d'imprévues pages planantes. Les musiciens s'amusent comme des petits fous. Ce n'est pas parce que "Polychords" commence avec un air faussement martial, genre Kraftwerk, qu'on va être enrôlé dans une armée de robots patibulaires : les machines dérapent assez vite, glissent, couinent pour nous réserver une fin délicate et calme. "Mister Mouth", avec sa voix synthétique, éructe de partout, le vilain, se dégonfle en longues traînées flasques, ronflantes. Tu as dû souffrir, non ?

Dio. - N'empêche que j'y suis revenu, et qu'après le débridé "Exciter Lamp and the Variable Band", véritable moulinette infernale à dézinguer des airs de fête foraine, j'ai été récompensé par les vingt-quatre minutes du titre éponyme succédant à "Les Folies Françaises" déjà évoqué. Là, on a pris le large. Finis les hoquets, les quolibets synthétiques : une envolée, ample, de sons étirés, qui pourrait faire penser à un groupe comme Gong, en moins éthéré tout de même car revu par un Terry Riley en pleine période musique indienne avec ce tabla électronique qui nous accompagne une partie du morceau.

Meph. - Moins éthéré ? Écoute mieux vers les huit minutes. Ce qui est très beau, c'est la palette de timbres des synthés qui se chevauchent, s'entrelacent dans un infini nettement moins dramatique que chez beaucoup.

Dio. - Je te rejoins. "Supreme Balloon" est un long hymne à la chaleur radieuse de ces synthétiseursLe duo Matmosmatmos-supreme-balloon.jpg rutilants. Les sons sont gorgés d'une énergie joyeuse, galvanisante. Déprimés qui lisez ceci, consommez cet album sans modération, jusqu'à l'ivresse de vivre enfin retrouvée !

Meph. - Amoureux des musiques planantes, prenez place sur leur tapis volant pour aller très haut. Ennemis farouches des musiques électroniques pour qui électronique équivaut à froideur, raideur, sautez à pieds joints sur vos préjugés médiévaux ! Les synthétiseurs se gondolent dans les espaces intergalactiques, finissent par concocter un voyage onirique...

Dio. - Magnifique, osons le terme. Il faut toujours aller jusqu'au terme, d'ailleurs, pour apprécier les choses. La fin du voyage est rêveuse, sereine... Et le dernier titre de l'album, "Cloudhoppers",  est à l'avenant, tout en chatoiements fluides, en torsades légères...

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Paru en 2008 chez Matador Records / 7 titres / 44 minutes

(à noter que le vinyl offre un huitième titre, "Orban")

Pour aller plus loin

- Matmos sur MySpace

- la seconde moitié du titre éponyme en écoute :

 

 

Programme de l'émission du lundi 11 juin 2012

Evangelista : Tunnel to the stars / Die Alone (Pistes 6-7, 8'05), extraits de in Animal Tongue (Constellation, 2011)  

Thomas Bel : Grieves / Les Heures grises / Pâle (p. 4 à 6, 14'20), extraits de  Innerly (Annexia Records, 2012)

Grande forme :

• Duane Pitre : Sections 3 à 5 (p. 3 à 5, 19'01), extraits de Feel free (Important Records, 2012)

Matmos : Semen Song for James Bidgood / Snails and Lasers for Patricia Highsmith (p. 5-6, 11'), extraits de The Rose has Teeth in the Mouth of a Beast (Matador Records, 2006)

16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 11:00

   Né en 1997, Matmos est essentiellement un duo de musique électronique composé de M. C. (Martin) Schmidt et Drew Daniel, auxquels s'ajoutent différents musiciens au fil des projets. Ils ont travaillé pour Björk, ont tourné avec la harpiste Zeena Parkins. En 2010 sortait Treasure State avec So Percussion, en 2011 on les retrouvait avec des remixes, excellents, sur l'album Quartets de Jefferson Friedman.

Meph. - Et tu étais passé à côté de leur production propre, si j'ose dire !

Dio. - Tout à fait. Mais n'est-il pas toujours temps de rebondir sur INACTUELLES ?

Meph. - D'autant que l'un des deux albums dont on veut parler s'intitule Supreme Balloon, paru en 2008 chez Matador Records...

Dio. - Ne t'y trompe pas : "balloon" désigne ici une montgolfière...

Meph. - Mot magnifique, rien à voir avec la vulgarité de mon gardien de but hautain.

Dio. - N'égare pas le lecteur, veux-tu ? Fragile lecteur...

Meph. - De céder, mon frère, ne t'avise pas.

Dio. - Tu as trop contemplé les couvertures pleines de fantaisie hallucinogène des disques du duo ! Nous commencerons par un disque sorti en 2006 sur le même label.

Matmos-The-Rose-has-teeth-in-the-mouth-of-a-beast.jpgMeph. - The Rose has Teeth in the Mouth of a Beast, un titre qui s'inscrit parfaitement dans les errements surréalistes de nos derniers articles. Je me sens pousser des dents partout, tel un vampire fier. Mais dis, au passage, tu escamotes les disques précédents, cinq si je sais encore compter...

Dio. - Tu voudrais que je ne sois plus qu'un ramassis d'oreilles massé sur un oreiller de signes sonores ?

Meph. - Un Ganesh oreillipotent, empilement de platines molles chargées par ses trompes véloces.

Dio. - Tu crois qu'on y arrivera ?

Meph. - Dix titres illustrés chacun par une carte postale, en hommage à des célébrités homosexuelles ou transexuelles de tout sexe. Dix titres qui sont d'étonnants portraits musicaux, à écouter dans les moindres détails, bourrés d'allusions et d'anecdotes illustrées qui ne prendront évidemment tout leur sens que pour ceux qui connaissent un peu la biographie de ces personnalités. Ça commence par Ludwig Wittgenstein pour se terminer sur Louis II de Bavière : encadré par deux Ludwig - je ne sais pas s'il y a une contrepèterie...-, en passant par Valérie Solanas, Patricia Highsmith ou William S. Burroughs, qui a droit au morceau le plus long, presque quatorze minutes d'un rag(time) s'ouvrant avec un piano de bastringue parasité par une ménagerie de bruits confus, un coup de feu qui nous permet d'entrer dans le quotidien d'écrivain de William peu à peu recouvert par des percussions envahissantes drôlatiques créant une atmosphère de transe colorée.

Dio. - C'est cela qui est excitant avec le travail des deux compères : des orfèvres amusés, dispensateurs d'une électronique vibrionnante, jubilatoire.

Meph. - Je me souviens de ta tête d'évêque revêche lors des premières écoutes.Matmos-1.jpeg

Dio. - Tu exagères, Ténébrissime. Mais il est vrai...

Meph. - Que ça te changeait des musiques sinistres dont tu abreuves l'internaute égaré sur tes pages consternantes.

Dio. - Si tu le vois comme cela...En tout cas, j'ai bien changé d'avis sur ce disque vraiment étonnant, qui nous embarque à chaque titre en mêlant des genres qu'on n'imaginait pas ensemble avec une désinvolture...

Meph. - Je dirais une élégance...suprême ! Disco, pop, électro, rock même, musique concrète et contemporaine, jazz, textes dits, et j'en passe, sont le vocabulaire de base d'une musique dont le montage est l'imprévue transcendance.

Dio. - Transe en danse...

Meph. - Tu es enfin au diapason ! Et tu as vu les instruments utilisés pour le "Tract for Valérie Solanas par M.C. Schmidt : « Cow Uterus, Reproductive Tract, and Vagina ; Vacuum Cleaner ; Plastic gloves, Mix. » Quelle poésie, non ? Et de superbes décollages, à la guitare électrique par exemple dans "Public Sex for Boyd Mcdonald", juste avant un passage jazzy moite et décadent.Matmos 2

Dio. - Et un autre très grand moment, la magnifique "Semen Song for James Bidgood", superbes arrangements de harpe, cordes, piano et piano préparé autour de la voix d'Antony Hegarty.

Meph. - À se damner une seconde fois. Un chef d'œuvre délicat et brûlant. Sans parler du truculent, de l'inénarrable "Banquet for King Ludwig II of Bavaria", cors et tuba ronflants, soprano miaulante, vaisselle, le summum du kitsch. Désopilant de grandiloquence, ce qui n'exclut pas l'émotion quand on entend le clapotis de l'eau à la fin, évocation sonore de la noyade du souverain dans le lac de Starnberg. Je ne regrette même pas de n'avoir pas fait mon golf hier.

Dio. - Superbe ballot ! On va terminer en images : autour de l'article, quelques unes des cartes du beau portfolio.

Meph. - Tu as raison. Supreme Balloon, ce sera pour l'article suivant. Il paraît que l'internaute moyen est très pressé...

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Paru en 2006 chez Matador Records / 10 titres / 55 minutes

Pour aller plus loin

- la page de Matador Records consacrée au duo, fort bien faite.

- "Semen Song for James Bidgood" en écoute :

 

 

7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 17:56

 Nurse-with-Wound-rupture.jpeg Pour le deuxième article consacré à Nurse with Wound, j'ai choisi Rupture, l'avant-dernier disque de NWW (si la liste que j'ai consultée est exacte), une collaboration de Steven  Stapleton, le pilier du groupe, et du compositeur et sculpteur Graham Bowers. Les deux hommes s'admiraient réciproquement, d'où l'idée d'une collaboration. En résulte cette œuvre en trois parties, censée "illustrer" les soixante-trois minutes vécues par le cerveau après une congestion célébrale majeure. Je me méfie de cette volonté illustrative, ancienne dans la musique, pourtant par essence l'art le plus abstrait. Aussi ne me placerai-je guère sur ce plan. Ce qui compte pour l'auditeur, c'est ce qu'il entend : cela lui plaît-il ou non ? Bien sûr, il sera frappé par l'espèce de chaos sonore dramatique qui l'entraîne irrésistiblement il ne sait pas très bien où. En ce sens, l'album s'inscrit parfaitement dans le projet global de NWW : une musique imprévisible, d'une liberté folle. Tous les repères sont abolis : musique contemporaine, expérimentale, qui semble instrumentale sans qu'on puisse affirmer où s'arrête la part électronique, liée à l'usage d'échantillons. L'écoute devient elle-même une aventure, tant l'oreille découvre au fur et à mesure des paysages orchestraux mouvants, puissamment ponctués par des percussions sonores, des irruptions de chœurs. "A Life as it Now is", le premier titre, donne le programme de cette folie magnifique, grandiloquente et troublante, fidèle à la volonté dadaïste, surréaliste à la racine du projet de Stapleton. Peu m'importe cet arrière-plan pseudo-médical, pourtant relayé çà et là par des battements cardiaques appuyés : j'entends cet énorme brassage de strates musicales, un travail qui rejoint celui d'un  Pierre-Yves Macé par exemple.

   Le deuxième titre, "Is not What It Was" (continuation de la phrase amorcée dans le premier titre) commence avec deux pianos, peut-être plus, qui se répondent en écho, doublés par des sons synthétiques distordus, puis par de puissantes poussées orchestrales entre lesquelles s'imiscent des voix désincarnées. Tout se disloque, se fragmente dans un jeu de failles, dérapages, pour créer un paysage sonore étrange et fabuleux. La virtuosité du montage de couches m'évoque alors le meilleur de la production de David Shea,  Tryptich ou Satyricon plus particulièrement. La musique prolifère comme une matière organique, charrie des échantillons fondus dans une masse qui change à vue d'oreille (si j'ose dire !). Pas de doute, il s'agit là des poèmes symphoniques d'aujourd'hui, cinématographiques, sidérants. Surgit une messe noire litanique levée sur un continuum dramatique, roulements sourds, unissons, frémissements prolongés. Quelle puissance visionnaire !! Hugo serait ravi devant ce nouvel Oceano nox, cette poésie frénétique parcourue de mouvements extraordinaires, agitée de chevauchées cauchemardesques. Et le cœur encore, toujours : battements du sang, tempête de flux, décharges. Comme à chaque fois chez NWW, il a fallu passer par le sas du premier titre, ce chaos perturbateur qui risque de laisser sur le carreau l'auditeur accroché à des structures repérables...

   "And Never Will Be Again" renchérit sur l'étrangeté des matériaux musicaux, entre hyper romantisme et musique industrielle. L'aspect collage se fait plus sensible, comme si ce long titre de vingt-cinq minutes réécrivait l'un des romans collages de Max Ernst, Une Semaine de Bonté par exemple ou La Femme 100 têtes. C'est prodigieux, jubilatoire, énorme, avec des trombones ubuesques qui caquètent tels des gallinacés déchaînés. Et, d'un seul coup, des moments d'apesanteur, piano en sourdine, grondements lointains, voix balbutiantes qui s'insinuent dans le continuum, du Robert Wyatt - celui de Rock Bottom ! - revisité dans une optique gothique hallucinée. Les époques se télescopent, s'enchevêtrent dans un gigantesque musicorama, prélude à la fin : sans doute l'équivalent musical de ces fameux derniers moments d'un moribond dans le cerveau duquel défile les images de sa pauvre vie, mais ici transfigurées par une créativité débordante. Et il paraît qu'il faudrait se résigner à retourner dans la vraie vie après un tel disque !! Non ! 

   Le meilleur disque de 2011 ? (Tous les sites n'indiquent pas 2011, mais je fais confiance au site officiel, quand même...)

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Paru fin 2011 chez Dirter / 3 titres / 63 minutes

Pour aller plus loin

- Un trop court extrait de l'album avec une vidéo de Graham Bowers :

 

 

Programme de l'émission du lundi 4 juin 2012

A Winged Victory for the Sullen : Minuet for a cheap piano number two / Steep Hills of woodin' Tears (Pistes 4-5, 7'35), extraits de l'album sans titre particulier (Kranky, 2011) Me ferai-je pardonner les mots un peu durs écrits à propos de ce disque ? Pas si mou que çà, quand même. D'un sombre très profond, un tantinet langoureux...

Under The Snow : Room 101 / Room 202 (p.1 & 2 , 11'), extraits de The Other Room (Silentes, 2012)

Evangelista : The Artificial Lamb / Black Jesus / Bells ring fire (p.1-3-4, 15'40), extraits de in Animal Tongue (Constellation, 2011)

Christina Vantzou : Small Choir (p.5, 3'41), extrait de N°1 (Kranky, 2011)

Grande forme :

William Duckworth : Time Curve preludes 13 à 18 (p. 13 à 18, 16'), extraits de The Time Curve Preludes(Lovely Music, 1990)

31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 16:33

Evangelista In Animal Tongue   Carla Bozulich, comment l'oublier ? Elle revient nous hanter avec ce quatrième album, In Animal Tongue, paru à nouveau sur le label canadien Constellation. Si je n'ai pas chroniqué le précédent, c'est plus par manque de temps, surabondance de matière, que défection. Comment ne pas aimer cette chanteuse qui chante comme on aime, avec passion, ardeur, de toute sa voix pleine, flexible. Tout brûle, dès le superbe "Artificial Lamb". Elle ne renoncera jamais à jouer les prophétesses, rôle qui lui sied à merveille. L'ardeur, oui, sans doute moins dévastatrice que sur certains titres des albums parus sous son nom, mais d'une intensité bouleversante, soutenue par une guitare obsédante, une percussion sombre et quelques poussées de synthétiseur et notes de clavier. Chevauchant un agneau artificiel auquel elle s'identifie, elle traverse la ville dans un climat halluciné, devenue métal, œil à l'intérieur duquel se reflètent les planètes. "In Animal Tongue" est plus sombre, concentré : temps de déréliction, « No bell was rung, no church was raised, no lord was praised », l'orgue surgit dans une lumière noire, tandis que les créatures s'expriment en langue animale. L'atmosphère est explicitement apocalyptique, le monde envahi par des bêtes chanteuses ensorceleuses. Pas étonnant que le troisième titre nous propose un "Black Jesus" adoré, figure d'Eros triomphant. La voix caresse, soupire, d'une sensualité magnifique, sous-tendue par une basse très sourde. "Bells ring fire" frappe par son dépouillement : basse discrète, et surtout violoncelle comme seul écho à la voix, parfois presque a capella, pour dire la difficulté à être au monde : « Forever I stood aside. To be in the world, I have tried...Holding myself to the sun waiting for just someone. » En attente d'être appelée par son nom pour enfin briller de tout son éclat... Le chant de Carla est invocation, désir immense de voler comme une aile en diamant noir pour enfin être à l'unisson des cloches sonnantes, du feu terminal. "Hands of Leather" sonne comme un interlude, un moment d'accalmie qui laisse brièvement la guitare devenir simplement lumineuse...avant "Tunnel To the Stars", incandescente chanson d'amour où pleurent alto, violon et violoncelle dans une ambiance lourde saturée par la scansion de deux contrebasses. La voix dit le rêve de fusion amoureuse, extatique, qui abolira les frontières de la réalité : « I feel you pushing into me. Every dream is an adventure. My hands folding into you as you sleep in my arms like your body is singing to the stars. ». Comme on est loin des mensonges et des fadeurs écœurantes des bluettes sentimentales ! Un des sommets de ce disque habité ! Le chant d'amour devient mélopée lancinante avec "Die Alone", la voix de Carla doublée en écho par une sorte de voix de gorge hurlant à la mort - l'amour : l'amour veut toujours aller plus loin, ne se satisfait pas de l'ordinaire. Et si le Prince allait venir ? Mais "Enter the Prince", dédié à plusieurs musiciens, dont Prince, dit plutôt la disparition de la lumière : la comète est passée tout près, laissant l'être à ses rêves de naissance véritable. "Hatching", morceau déstructuré, comme passé dans un hachoir géant, correspond peut-être à cette épiphanie tant guettée : la voix semble revenir d'un long voyage, déformée.  Du très beau travail que cette pop mâtinée de post rock, de blues, de gospel, transfigurée par une soif infinie et torturante d'amour.

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Paru fin septembre 2011 chez Constellation / 9 titres / 42 minutes environ

Pour aller plus loin

- la page du label consacrée au disque, en écoute.

- le premier titre en concert le 19 août 2011 à Berkeley :

 

 

Programme de l'émission du lundi 21 mai 2012 

Slow Flow : Viens (Piste 2, 4'03), extrait de leur album sans titre (2011)

Mi & L'Au : Faces (p.7, 3'32), extrait de If Beauty is a crime (Alter K, 2011)

Thomas Bel : Souffles et souvenirs / Notes for dusk / The Passing Bird (p.1 à 3, 13'30), extraits de  Innerly (Annexia Records, 2012)

Christina Vantzou Homemade mountains / Prefude for Juan / Super Interlude parties 1 et 2 (p.1 à 4, 14'), extraits de  N°1 (Kranky, 2012)

Grande forme :

• Duane Pitre : Sections 1 & 2 (p. 1 & 2, 19'01), extraits de Feel free (Important Records, 2012)

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