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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
N.B Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 16:33

   Une fois n'est pas coutume, je signale deux événements.

   Le premier — au moins double, voire triple — c'est l'entre-ouverture du Palais de Tokyo, à Paris : 28 heures non stop de concerts, installations. Pas question de présenter tout. Je retiens les deux sessions du pianiste Alain Kremski, la première jeudi 12 avril entre 18h05 et 21h, la seconde le lendemain entre 18h et 22h. Il interprètera de larges pans de l'œuvre de Georges Gurdjieff et Thomas de Hartmann, gravée dans l'admirable série de douze cds parus chez Naïve. D'autre part, le pianiste Daan Vandewalle interprètera l'intégrale du cycle des Inner Cities d'Alvin Curran : quatorze pièces dans la nuit du jeudi 12 au vendredi 13, entre 0h et 5h environ ! Un concert marathon, performance nocturne de surcroît, pour ce monument du piano contemporain.

   Le second aura lieu lundi 16 avril à 19h30 au Café de la Danse, toujours à Paris. En première partie, Guillaume Gargaud, musicien français de la scène électronique également présent dans ces colonnes. Le concert continuera avec A Winged Victory for the Sullen, la rencontre de Dustin O'Halloran (piano) et d'Adam Wiltzie (guitares et synthétiseurs) de  Stars of the Lid, accompagnés d'un trio de cordes (violoncelle, violon, alto).

   Vous savez presque tout : les liens sont dans les lignes qui précèdent.

Pour aller plus loin

- une belle improvisation de Guillaume Gargaud en direct :

 

 

- "Inner Cities 9" interprété en direct par un autre pianiste, Kurt Jordan, le 23 septembre 2009 : soyez patients, vous serez récompensés. Longue introduction très lente (et belle...) de sept minutes environ, mais après...!

 

 

Programme de l'émission du lundi 9 avril 2012

Dustin O'Halloran : Opus 55 (Piste 8, 6'05), extrait de Lumière (FatCat records, 2011)

Guillaume Gargaud : Sortir / Lost Chords (p. 2-8, 8'30), extraits de Lost chords (DeadPilot records, 2010)

Georges Gurdjieff / Thomas de Hartmann : La première prière du derviche / Exercice (1924) n°4 (p. 1-4, 8'03), extraits de  La première prière du derviche  (Volume 8 / Naïve, 2001)

                                               Chant d'Orient (p.4, 2'06), extrait de Méditation (Volume 4, Naïve)

                                                                      Alain Kremski, piano.

Grande forme / Hommage à Alvin Curran (4) :

Alvin Curran : Inner Cities 9 (Cd 3 / p. 2, 27'52), extrait de Inner Cities  (Long Distance, 2005) 

7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 22:10

Andy Stott Passed me by : We stay together   L'anglais Andy Stott n'en est pas à son premier album. Si je me fie aux connaisseurs, il a publié le premier, Merciless, en 2006. Il pratiquait une dub techno semble-t-il bonne, mais pas particulièrement exceptionnelle.

Meph. - Tu ne peux en juger, tu le découvres.

Dio. - En effet, et grâce à une lectrice, de plus.

Meph. - Pourquoi "de plus", affreux misogyne ? Tu crois les filles insensibles à son nouveau style ?

Dio. - Je n'ai pas dit cela. C'est une manière, maladroite je te l'accorde, de signaler son mérite insigne.

Meph. - Parlons de ce double cd, qui réunit deux albums parus successivement courant 2011. J'aime beaucoup les couvertures, disposées en vis à vis inversés. Musique de sauvage pour Passed me by ?

Dio. - Une techno lourde, déchirée de salves brèves, traversée d'échantillons déchiquetés.

Meph. - On tape sur des tuyaux tandis que des voix déformées se répandent en coulées répétées. Rythmique minimale, un dub désossé qui vire à l'industriel, au bruitisme. Rien pour séduire...

Dio. - D'où ce visage de profil, au regard farouche, qui nous offre ses scarifications.

Meph. - Des rituels tribaux inquiétants dans des villes désertées, vides. Images d'un monde dévasté.

Dio. - Seuls survivent des fantômes, réduits à des voix vocodées qui viennent hanter les derniers soubresauts dilatés de cet univers. Le titre éponyme répand son atmosphère charbonneuse en de lentes ondulations de basses peu à peu dépecées par des poussées de synthétiseurs, éclairées par des claquements inquiétants.

Meph. - L'un des titres les plus impressionnants. Comme un monstre indescriptible qui, en avançant, avalerait tout sur son passage. Je vois un dragon, car j'entends son souffle haletant dans cette musique hypnotique.

Dio. - Tu mets l'accent sur un point fondamental. Paradoxalement, ces trames réduites, oppressantes, stimulent l'imaginaire, appellent images et histoires.

Meph. - La disparition des mélodies, des airs, ne laisse subsister que des charpentes...

Dio. - Démultipliées, dans des jeux d'échos, de reprises, de segmentations. La musique comme travail de couture, de suture, comme le laisse entendre "Stitch house" ? La house brode ses points en refusant l'image.

Meph. - Une musique proprement iconoclaste, en un sens, qui suggère au lieu de montrer. Ce qui peut sembler aride, mais ce qui lui donne une puissance peu commune, radicale. Je pense au dernier titre, "Love nothing", souvenirs de voix, techno qui fait du sur place en ne cessant pas de sortir d'un nuage de drones, lévitation et transe froide dans un cliquetis métallique.

Dio. - Passons à We Stay together...

Meph. - Quel début ! "Submission", opératique et grondant. Profondeur du champ sonore...

Dio. - Dès le départ, en effet, des textures plus fouillées, une dramatisation. Pulsations et battements d'ailes métalliques de millions de vampires.

Meph. - L'attaque se poursuit avec le glauque "Posers", sirènes de navires énormes, trains cliquetants pour un voyage halluciné. Après la nudité osseuse, aiguë, de Passed me by, une techno proliférante, presque baroque dans ses enflures. "Bad wires" revient aux fondamentaux techno, autour d'une trame férocement grouillante tout de même.

Dio. - Même constat sur le bruitiste titre éponyme, envahi par des grognements, déformé par des invasions sonores sournoises.

Meph. - Excellent, l'essence même du cauchemar provoqué.

Dio. - Oui, c'est pourquoi on l'aime, non ?

Meph. - Tout à fait. Un univers émerge, une vraie cohérence de titre en titre. Tu entends "Cherry Eye" ? Habité par un essaim bourdonnant d'insectes non identifiés, visité par des stridences étranges. Rien de connu, un autre monde, de l'autre côté.

Dio. - Sous le masque de la couverture ?

Meph. - Oui, le regard du scarifié y conduit d'ailleurs. Nous restons ensemble pour une cérémonie secrète qui fait exploser toutes les apparences : c'est "Cracked", implacable, dilacéré par des inclusions métalliques amplifiées. Les voix y sont aplaties, coulées dans des écroulements incroyables, des froissements sombres.

Dio. - Ma parole, tu rayonnes !

Meph. - Un bain de vigueur, cet album. Et les deux bonus ajoutés au LP initial enfoncent le clou. "Work gate" est magnifiquement infernal : percussions sombrissimes, hachis menu secoué de convulsions  un tantinet épileptiques, une infra danse noire...

Dio. - Andy nous offre une deuxième partie du titre éponyme pour finir de nous clouer aux poteaux de couleur, comme dirait ce brave Arthur, avec quelques amples vagues de synthés déchainés sur la fin, tout râpeux d'être dégainés à l'arrache.

Meph. - Mortel ! Pour mieux renaître.

Dio. - Âmes sensibles s'abstenir...

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Paru en 2011 chez  Modern Love / 2 cds : 9 titres - 45 minutes / 8 titres - 51 minutes

Pour aller plus loin

- Passed me by en écoute sur Soundcloud

- We Stay together idem

- Fausse vidéo pour "Submission", le premier titre de We Stay together

 

 

Programme de l'émission du lundi 2 avril 2012

Julia Wolfe / Bang On A Can All-Stars Big Beautiful Dark ansd Scary (Piste 1, 8'59), extrait de Big Beautiful Dark and Scary (Cantaloupe Music, 2012)

Grande forme :

 •Donnacha Dennehy : Grá agus Bás (p.1, 24'31), extrait de Grá agus Bás (Nonesuch, 2011)

Andy Stott : Submission / Posers (p.1-2, 10'), extraits de We Stay together (Modern Love, 2011)

Evangelista : Artificial Lamb (p.1, 5'02), extrait de In Animal tongue (Constellations, 2011)

Lona Kozik : On a clear day you can see for miles (p.3, 2'18), extrait de Fast jump (Innova recordings, 2009) par le pianiste Danny Holt.

1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 18:04

Donnacha-Dennehy-Gra-agus-Bas.jpg Sublimes chants d'Amour et de Mort 

 Né en 1971, ce musicien irlandais, résidant à Dublin, a fait de solides études musicales dans sa ville, dans l'Illinois et à l'IRCAM de Paris. De retour chez lui en 1997, il fonde le Crash Ensemble, dont il est toujours le directeur artistique. Les commandes ne manquent pas. Parmi les interprètes, je remarque le Bang On A Can All-Stars. Je ne connais pas encore son premier disque, Elastic Harmonic, sorti en 2007. Grá agus Bás est son second album.

   Fasciné par l'antique tradition irlandaise du "sean-nós" — expression signifiant "vieux style" — tradition de chant non-accompagné transmise oralement de génération en génération, Donnacha Dennehy a utilisé le matériau de deux sean-nós comme noyau d'une pièce originale faisant appel à l'un des meilleurs représentants du renouveau de ce courant, le chanteur Iarla Ó Lionáird. La composition dérive d'une écoute attentive de la voix de Iarla, enregistrée et analysée par ordinateur pour en extraire les caractéristiques et en faire le point de départ de l'accompagnement par le Crash Ensemble. Grá agus Bás, le premier titre éponyme, est le résultat de cette fusion quasi alchimique, de cette transmutation. Vingt-quatre minutes trente absolument extraordinaires, éblouissantes. D'abord parce que Iarla Ó Lionáird possède la voix d'un barde inspiré, fervente, puissante, vibrante, souple : quel souffle, quel sens des modulations ! Ensuite parce que l'accompagnement est d'une beauté âpre, violente, d'un dynamisme sans appel, mais aussi d'une sensualité caressante et déchirée. La voix semble se renverser parfois, l'on chavire dans un océan tumultueux. Les sons éclatent, nerveux, dans une trame rythmée par des cordes fiévreuses, des percussions lourdes. Comme nous sommes loin du marasme sentimentalo-folkisant de tant de groupes ! Cette incroyable musique ferait pâlir bien des groupes de hard-rock, métal, par l'onde de choc qu'elle génère. Sombre, tendue, extatique, elle ne va qu'aux extrêmes, chantant l'amour et la mort comme rarement, avec un final grandiose, la voix de Iarla au bout d'elle-même, escaladant les cieux. Je n'ai rien entendu de tel depuis longtemps, si ce n'est chez les plus grands, David Lang en particulier, par son sens de la densité orchestrale, magmatique, parcourue de fulgurances écorchées. Le Crash Ensemble est sans aucun doute l'un des meilleurs ensembles contemporains, offrant une palette de timbres enrichie par l'adjonction d'une guitare électrique et de sons électroniques.

Donnacha-Dennehy-Gra-agus-bas-1a.jpeg

 

   La suite de l'album est consacrée, sous le titre "That the Night Come", à un cycle pour soprano et ensemble constitué de six poèmes du poète irlandais William Butler Yeats (1865 - 1939). Le projet, s'il peut sembler plus conventionnel, débouche sur un résultat aussi splendide. La soprano américaine Dawn Upshaw y est divine, servie par un accompagnement suave, sublime. Chaque mot de Keats est modulé, coulé dans un phrasé admirable, donnant l'impression d'une temporalité distendue, comme dans "He wishes his Beloved were Dead". "The old men admiring themselves in the water" déploie une orchestration en vagues rapides tandis que la voix de Dawn Upshaw s'envole, dérive loin, très loin. Le sommet du cycle, si tant est qu'on puisse en trouver un, serait "The White birds": répétitions de mots, mélismes bégayants, amplifient encore le vaste mètre du poème, avec des passages d'une douceur vertigineuse, la voix qui tremble au bord de l'indicible lors d'élans successifs. Donnacha Dennhy a réussi à capter l'âme profonde d'un romantisme intemporel, cet immense mouvement si souvent desservi par certains de ses représentants mêmes et de pâles affadissements. Les trois pièces suivantes sont tout aussi convaincantes. La voix de Dawn flambe, descend dans les graves avec une souveraine majesté, remonte avec l'aisance des cygnes dans des aigus brumeux. La musique de Donnacha Dennehy vit "dans la tempête et les querelles / Son âme éprouve un tel désir / Pour ce que la Mort farouche apporte / Qu'elle ne pouvait pas supporter / Le train ordinaire des choses" : j'applique ce passage de "That the Night Come" au compositeur et à son travail. Il reconnaît d'ailleurs que les obsessions de Yeats — l'amour inaccessible, ou du moins qui ne saurait durer, le désir d'une plénitude d'expérience, la colère contre la fugacité du bonheur, et la certitude des ravages du temps et de la mort — sont les siennes. Ce dernier poème est le plus grinçant du cycle, ramassé comme l'âme qui lutte pour chasser le temps où la mort arrivera, piano, accordéon et cordes tourbillonnant, papillonnant autour de la voix qui s'échappe, clame son désir. Grand, magnifique d'un bout à l'autre.

   Un disque magistral. Un des événements musicaux de ce début de siècle. Servi par une pochette, un livret qui devraient servir de modèle si l'on croit que le disque n'est pas forcément condamné par les fichiers numériques téléchargeables : une présentation claire du contenu, lisible grâce au choix de beaux caractères, agrémentée d'un choix de photographies, superbes, de Sophie Elbrick Dennehy. Le contraire des pochettes faussement artistiques avec des collages insignifiants, illisibles, vides d'information.

   La musique de Donnacha est à l'image des paysages farouches d'une Irlande de landes rocheuses à la beauté foudroyante.

Donnacha-Dennehy-Gra-agus-Bas-3a.jpeg

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Paru chez Nonesuch Records (le label de Steve Reich !!) en 2011 / 7 titres / 59 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Donnacha Dennehy.

- Le troisième des six poèmes de William Butler Yeats :

 

                                            The White Birds

I WOULD that we were, my beloved, white birds on the foam of the sea!
We tire of the flame of the meteor, before it can fade and flee;
And the flame of the blue star of twilight, hung low on the rim of the sky,
Has awakened in our hearts, my beloved, a sadness that may not die.
 

 

A weariness comes from those dreamers, dew-dabbled, the lily and rose;
Ah, dream not of them, my beloved, the flame of the meteor that goes,
Or the flame of the blue star that lingers hung low in the fall of the dew:
For I would we were changed to white birds on the wandering foam: I and you!
 

 

I am haunted by numberless islands, and many a Danaan shore,
Where Time would surely forget us, and Sorrow come near us no more;
Soon far from the rose and the lily, and fret of the flames would we be,
Were we only white birds, my beloved, buoyed out on the foam of the sea!

 

- un extrait de Grá agus Bás interprété au Théâtre Samuel Beckett (le son du disque est encore meilleur) :

 

 

28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 21:17

Nils-Frahm-Felt.jpegFelt, sorti fin 2011 chez Erased Tapes, est le troisième album du pianiste allemand Nils Frahm sur le label fondé en 2007 par Robert Raths. Logique, cette fidélité, puisque le compositeur s'inscrit exactement dans la ligne définie par le fondateur, quelque part entre musique classique, ou néo-classique, voire contemporaine, et pop, entre acoustique et électronique. Erased Tapes aime les confluences. Music for Confluence est d'ailleurs au catalogue de la maison, c'est le titre d'un album de Peter Broderick — presqu'un habitué de ces colonnes, l'américain étant devenu un ami de l'allemand, ils ont enregistré ensemble sous le nom d'Oliveray.

   Soucieux de ne pas déranger ses voisins, Nils Frahm a "chaussé" son piano de feutre ("felt" en anglais), matière qu'il a logée entre les cordes et les marteaux, tandis que les micros touchaient presque les cordes. Écouteurs sur les oreilles, il a dû pousser à fond le volume pour s'entendre, ce qui a permis à d'autres sons de s'inviter : craquements du parquet en bois, respiration, actionnement des mécanismes internes du piano et frappes amorties...La musique se prolonge ainsi de bruits parfois amplifiés par des échos, réverbérations. Les pièces sont apparemment à demi-improvisées à partir de canevas mélodiques, d'où l'intérêt à mon sens assez inégal du disque, et donc sa place dans ce que j'appelle maintenant le "Purgatoire (Notes d'écoute)".

  Si tout le disque était à l'image du premier titre, "Keep", ce serait une merveille ! Notes répétées, flux, jeu percussif du piano, très vite la pièce prend des allures reichiennes évidentes, avec de magnifiques ponctuations graves, profondes, les marimbas se mêlant au notes de piano (sans doute un clavier polyvalent, en fait). Je jubile, vous vous en doutez, et j'attends la suite..."Less", titre trop bien porté, emphatique, du ralenti façon ECM, écoutez-comme-c'est-émouvant-mon-peu-de-notes-qui résonnent, avec un tempo mou...

Meph. - Terrible, du jazz narcissique. Je ne comprends pas que tu persistes !

Dio. - Tiens, te revoilà ?

Meph. - J'ai entendu le mot "purgatoire"...

Dio. - "Keep", j'aurais tant aimé que ce soit "Keeeeeeeeeeeeeeeep".

Meph. - Et tu attends, vieil optimiste ?

Dio. - Bien sûr, après un tel début, et malgré "Less". "Familiar" remonte un peu la pente, très belle mélodie, accompagnée par un métallophone diaphane. Joli.

Meph. - Tu ne débordes pas d'enthousiasme. Je te sens au bord de la déprime...

Dio. - C'est que ça se gâte à nouveau avec le maniéré "Unter", qui a tellement peu à dire qu'on laisse les bruits se répandre.

Meph. - Alors ?

Dio. - J'ai eu très peur avec le début de "Old thought", une minute en face à face avec une sorte de bandonéon manié par un Dino Saluzzi dégoulinant d'épaisse mélancolie.

Meph. - Dire que tu as écouté Dino Saluzzi ! C'est impardonnable : au feu, ce fatras sentimentalo-emphatique.

Dio. - J'ai eu raison de persister. "Old thought", passé cette introduction, est un miracle. Sur un continuum pianistique calme, feutré justement, se détachent des sons cristallins de glockenspiel. Une ambiance proche des meilleurs Dakota Suite, comme une hallucination légère qui vous tourne vers une lumière lointaine. "Snippet" continue d'abord sur ce registre, suite de virgules interrogatives, pour hélas sombrer...

Meph. - Dans du bouillon keith jarrettien, un maniérisme jazzy, cache-misère élégant du vide.

Dio. - Tu n'exagères même pas. L'inspiration n'est pas au rendez-vous. "Kind" est un curieux hybride, Harold Budd revisité par Keith...

Meph. - Hélas, nous voilà loin de "Pensive Aphrodite" sur l'album A Song for Lost Blossoms !

Dio. - La fin très buddienne est quand même assez belle.

Meph. - "Pause" porte bien son titre, non ?

Dio. - Je te sens sarcastique...

Meph. - On le serait à moins ! Insupportable, ces notes détachées, cette mièvrerie à prétention rêveuse, prétendûment agrémentée des bruits alentours. Une musique à décrocher la mâchoire.

Dio. - J'avoue que je n'y croyais plus. Pourtant, un troisième morceau, le dernier, "More", est vraiment superbe. On retrouve le flux, une inspiration minimaliste dynamique : ça trace, ça avance, on est saisi. Bel entrelacement des lignes, une fougue qui soulève. De l'enthousiasme, enfin, pour une composition solide, qui tient malgré un passage risqué après quatre minutes, grâce à une résurgence de l'élan initial, voilé de torsades decrescendo.

Meph. - On l'attend au tournant, quand il joue avec Peter Broderick.

Dio. - Et pourtant tu connais ma réticence par rapport aux enregistrements sans support physique...

Meph. - Seulement un vinyl, ou du MP3 de haute qualité qu'ils disent...

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Paru chez Erased Tapes en 2011 / 9 titres / 43 minutes.

Meilleurs titres : "Keep"(1) / "Old Thought"(5) / "More"(9)

Pour aller plus loin

- le site de Nils Frahm.

- une fausse vidéo pour écouter "Keep" :

 

 

Programme de l'émission du lundi 19 mars 2012

Breton : Pacemaker / The Commission (Pistes 1 & 11, 9'45), extraits de Other People's Problems (FatCat records, 2012)

Half Asleep : Sea of roofs / Tout est toujours plus triste quand il fait noir / Personnalité H (p.9 à 11), extraits de Subtitles for the silent versions (We are unique Records, 2011)

Hommage à Arvo Pärt (2)

•Arvo Pärt : Tabula rasa (p.4, 26'26), extrait de Tabula rasa (ECM, 1984)

David Lang : Cello (p.7, 4'54), extrait de this was written by hand (Cantaloupe Music, 2011)

Programme de l'émission du lundi 26 mars 2012

Kuniko Kato : Six marimbas counterpoint (1986 / 2010) (p.4, 16'26), extrait de Kuniko plays Reich (Linn Records, 2011)

Nils Frahm : Kep / Old thought (p.1-5, 9'30), extraits de Felt (Erased Tapes, 2011)
Half Asleep : The Invitation (p. 12, 8'50), extrait de Subtitles for the silent versions (We are unique Records, 2011)

Hommage à Arvo Pärt (3)

•Arvo Pärt :  Arbos / Summa (p. 1-6, 7'40), extraits de Arbos (ECM New Series, 1987)

22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 17:48

Balmorhea.jpg   D'une pierre, deux coups. Deux disques de ces texans, que certains présentent comme un groupe post-rock, ce qui me laisse un peu perplexe ou qui me paraît réducteur. Qu'on parle de pop au sens large, pourquoi pas, avec un côté folk plus ou moins prononcé. Je parlerai plutôt de musique de chambre d'aujourd'hui, même si on ne peut parler proprement de musique contemporaine. Car les cinq ou six musiciens jouent de la guitare, du banjo, du violon, du violoncelle, de la contrebasse, du mélodica, et du piano (deux parfois), la batterie restant discrète.

Balmorhea-All-is-wild-All-is-silent.jpegAll is wild, All is silent, sorti en 2009 chez Western Vinyl, est leur troisième (?) album. Il s'ouvre sur une pièce d'un peu plus de six minutes, presque une ballade folk, mélodieuse et rythmée, creusée par un ralenti central, une quasi disparition avant la renaissance menée par les guitares. Une entrée simple, évidente, peuplée de chœurs d'abord très légers dans son deuxième tiers. On sent déjà cette tranquillité du groupe, une manière d'en prendre à son aise, de se laisser aller avant le final où les voix s'affirment, accompagnées de claquements de mains. Il y a une rondeur, un bonheur de faire sonner les instruments qui ne se dément pas par la suite. Avec des surprises, comme le magnifique troisième titre, "Harm & Boon", entrée au piano en boucles envoûtantes, rejoint par le violoncelle grave et élégiaque, puis par les autres musiciens, avant un brusque passage rock, vite résorbé dans une tonalité rêveuse, elle-même cédant la place à un aspect country, folk, le banjo assez en avant. On n'est pas très loin de certaines pièces de Peter Broderick dans la suite de l'abum, notamment dans le très beau "Remembrance", étiré et mélodieux. Si certains pensent au post-rock, c'est lié à la présence de passages plus nerveux dans plusieurs titres. Mais le groupe joue la carte des mélodies évidentes, compose des pièces élaborées, pas de simples chansons — il n'y a d'ailleurs jamais de paroles, juste des voix —, sans en être trop éloignées. Au total, un album agréable, joli...Et vous vous demandez déjà pourquoi je les intègre dans les musiques singulières...Indépendamment de mon éclectisme légendaire, et revendiqué,...

   Balmorhea-Constellations.jpgC'est qu'ils ont sorti en 2010 Constellations, à mon sens bien plus étonnant, fort, plus éloigné des formats pop-folk. D'une écriture plus libre, plus personnelle, dans laquelle le piano prend parfois nettement la première place. L'album oscille entre tâtonnements émouvants et flux lyriques. Il ne cherche plus à séduire, obéit à une logique intérieure. Les trente-huit minutes forment une suite, au sens de la musique de chambre instrumentale, une méditation poétique sensible aussi dans le choix des titres, "To the Order of Night", "Winter circle", "Constellations", "Night squall", "On the weight of night", titres qui affirment la dimension nocturne d'une musique plus intériorisée. L'ensemble rend un hommage au compositeur italien Palestrina dans son dernier titre où de brefs passages de chant choral lointain se détachent sur un fond atmosphérique de cordes filées ponctué de quelques notes de guitare. Une belle évolution qui me réjouit, un groupe à suivre !

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All is wild, All is silent / Paru en 2009 chez Western vinyl / 9 titres / 42 minutes

Meilleurs titres : "Harn & Boon" / "Remembrance"

Constellations  / Paru en 2010 chez Western vinyl / 9 titres / 38 minutes

Meilleurs titres : "To the Order of night" / "Winter circle" / "Constellations" / "Steerage and the lamp"

Pour aller plus loin

- le site du groupe (un nouveau site est en construction)

- une fausse vidéo pour écouter "Steeerage and the lamp" :

 

 

- "Winter circle" et à nouveau "Steerage and the lamp" en concert privé dans une église de Gand le 12 novembre 2010 :

 

18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 15:02

Breton-Other-people-s-problems.jpgMeph. - On commence ces notes d'écoute ?

Dio. - Une nouvelle catégorie consacrée à des disques qu'on aime...

Meph. - Mais pas assez pour une chronique  à part entière, c'est çà le concept ?

Dio. - En partie. Ça voudrait aller plus vite pour des disques inégaux de la mouvance pop au sens large, être aussi plus polémique, avec de la critique négative plus marquée. Breton est tout désigné pour ce début.

Meph. - Le groupe, un collectif londonien, fait un tabac bien orchestré, avec clips à l'appui.

Dio. - J'ai bondi quand j'ai entendu la référence à André Breton.

Meph. - Très vite oubliée, disons-le d'emblée. Mais le début de Other People's Problems est excellent. Ouverture d'enfer avec "Pacemaker", du rap intelligent bien syncopé, strié de sons sales, chant acide du meneur, chœurs écoutables...

Dio. - Et une section de cordes superbe auxquels ils laissent toute la fin élégiaque imprévue.

Meph. -"Electrician", le second titre, est tout aussi réjouissant, une électro vive, traversée de claviers incandescents. C'est nerveux, joyeux, bien ponctué et bien fini.

Dio. - "Edward The Confessor" continue sur la lancée d'un rock tout en nerfs, un brin halluciné, aéré de quelques arpèges de harpe.

Meph. - J'adore ce toupet, ces petits grains décalés dans la folie dense de ce groupe qui sait en finir, contrairement à tant d'autres.

Dio. - D'un seul coup il y a "2 years", bluette qui serait bêtement sentimentale si elle n'était désossée, déclinée en tranches troubles et belles, section de cordes magnifiquement découpée par des percussions hésitantes, des ralentis étonnants.

Meph. - Dis, ça prend la tournure d'une chronique ? Pas moyen qu'on fasse court ?

Dio. - Tu seras d'accord avec moi, la suite est moins bonne...

Meph. - Je taille à la hache :  "Wood and Plastic", bruyant pour pas grand chose ; "Governing correctly", de la pop très ordinaire, pas de quoi frémir, trop de chœurs et de chipotages.

Dio. - Quant à "Interference"...

Meph. - On se croirait sur un stade, pas dans le disque d'un groupe qui compte...

Dio. - Je sens que tu vas te faire beaucoup d'ennemis !

Meph. - Halte aux critiques molles, consensuelles, qui veulent hurler avec les sirènes publicitaires !!

C'est mauvais, circulez !

Dio. - "Ghost note" commence mieux, pour se perdre en percussions bien lourdes, en synthés répandus comme du gros rouge...

Meph. - On retrouve un peu de finesse avec la harpe au début d'"Oxides", le chant mis à distance, les décalages rythmiques, avant que le synthé ne bave à nouveau.

Dio. - Au point qu'on se demande si on écoute le même album que celui des quatre premiers titres. Et c'est pire pour "Jostle", même pas drôle, franchement consternant.

Meph. - Ça donne envie de piétiner cette saloperie de clavier envahissant...

Dio. - Oui, heureusement qu'on revient au meilleur avec le dernier titre, "The Commission": presque de l'ambiante, chanté avec retenue, entre pulse et syncope, grondant et émouvant.

Meph. - Cinq titres sur onze à se caler dans les oreilles.

Dio. - On espère qu'ils vont ne garder que le meilleur pour être un peu plus surréalistes.

Meph. - Sinon, plus question de parler d'André...Ils ne seront plus que ...bretonS !!

Dio. - Je te laisse assumer la responsabilité de tes allusions anti-folkloriques...

PICORE-Assyrian-Vertigo.jpegMeph. - Si on passait à Picore ?

Dio. Je sens que tu vibres un peu plus avec les lyonnais, qui en sont à leur troisième album.

Meph. - Je veux : rien de vraiment mauvais, ici. Disons quelques titres moins puissants, et puis un défaut : on entend parfois mal les textes en français, c'est vraiment dommage de sabrer le caractère visionnaire des paroles. On a beau s'allonger les oreilles...

Dio. - Restées pointues...

Meph. - Paix, chrétien refoulé ! Pour les amateurs, voilà un post-rock mâtiné d'industriel et de musique planante qui nous entraîne dans une alchimie barbare, puissante. Le titre ne ment pas : vertige assyrien, vents de sables à décoiffer les tiares les mieux accrochées.

Dio. - D'accord, mais reconnais le caractère plus convenu de certaines attaques, comme le début presque caricatural de "Fiasco", post-rock de mille tonnes...

Meph. - Ma mansuétude n'est pas infinie. Je leur pardonne parce qu'ils sont vraiment dans leur voyage vers une Assyrie largement fantasmée...

Dio. - Déjà par Delacroix dans La Mort de Sardanapale, tableau qu'ils font d'ailleurs figurer sur leur site.

Meph. - Suffit d'écouter le chanteur pour sentir l'authenticité de la fougue, de l'inspiration qui anime cette musique violemment colorée, sculptée par des percussions massives, éclairée par les guitares traçantes et transcendée par les claviers atmosphériques.

Dio. - Avec de très belles pages rêveuses soulignées par une clarinette ou une trompette inattendues.

Meph. - Une musique qui prend le temps d'installer ses atmosphères au lieu de ne penser qu'aux formats radiophoniques imbéciles.

Dio. - Tu penses notamment aux quasi neuf minutes de l'envoûtant "Gilgamesh".

Meph. - En effet. Morceau proliférant, monstrueux, loin des manières de Breton...

Dio. - Tu n'as pas digéré leurs faiblesses !

Meph. - Je n'aime pas qu'on ne tienne pas ses promesses. J'attendais un groupe à mi-chemin entre rock et musique contemporaine, dans la mouvance de Bang On A Can...

Dio. - N'exagère pas...

Meph. - Pas de trahison ou de tapage avec Picore, la trajectoire est claire, le projet consistant. La fin d'album, pas seulement cinq minutes, note-le bien, mais vingt-cinq minutes, les quatre derniers titres, est de très haute tenue, à la fois majestueuse et folle, frénétique.

Dio. - "Vertigo", mélopée voluptueuse introvertie, est une belle invitation à la fuite d'une société verrouillée : « N'attendez pas la lumière de ceux qui la vendent. »

Meph. - Une lente avancée vers la lumière fulgurante... beaucoup plus proche du surréalisme, au fond, que ces usurpateurs...

Dio. - Restons-en là, veux-tu. On attend que Breton écarte les scories qui l'aveuglent.

Meph. - Et on se prosterne devant la hauteur de vue de Picore.

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Breton : Paru en 2012 chez FatCat Records / 11 titres / Moins de 42 minutes.

Picore : Paru en novembre 2011 chez Jarring Effects / 13 titres / 61 minutes (le double CD inclut tout un disque de remixes).

Pour aller plus loin

- Breton sur MySpace.

- le site de Picore.

- une très belle, et très inquiétante (Meph. - Encore la fascination enfantine pour la technologie ?)  , vidéo sur le dernier titre de l'album de Breton :

 

 

- Deux titres d' Assyrian Vertigo en écoute :

 

Programme de l'émission du lundi 12 mars 2012

Hommage à Arvo Pärt (1)

•Arvo Pärt : Cantus in memory of Benjamin Britten / Fratres (Kremer - Jarrett) (Pistes 2-1, 16,24), extraits de Tabula rasa (ECM, 1984)

                               De Profundis (p.4, 6,50), extrait de Arbos (ECM New Series, 1987)

Half Asleep : De deux choses l'une / Instrumental / Mars / The Grass divides us with a comb (P.5 à 8, 16'), extraits de Subtitles for the silent versions (We are unique Records, 2011)

Tim Hecker : Sketch 1 & 2 (p. 1 & 2, 11'10), extraits de Dropped pianos (Kranky, 2011)

12 mars 2012 1 12 /03 /mars /2012 17:20

 

 

                                                                                                                               à Arvo Pärt

 

La musique d'Arvo Pärt nous courbe vers la terre,

                                                                                   vers l'humus.

Des voix nous conduisent, tour à tour surgissantes,

                                                                                   très douces et séraphiques,

Si sûres de notre néant que nous baissons la tête,

Les yeux fermés sur cette lumière qui descend et qui apaise,

Et qui nous montre les déserts magnifiques, les taïgas austères,

Bouleaux à l'écorce de neige

                                                dans l'infini des plaines.

Il n'y a rien à dire, pas de protestation.

Quand l'orgue s'en mêle,

Quelle force soudain nous jette sur le sol,

Parmi les feuilles amoncelées de l'automne

Ou dans la débâcle des eaux vives du printemps.

Nous marchons dans la nuit sans limite,

Sans plus rien sentir que ce frémissement

                                                                                  qui nous traverse et nous soulève,

Nie notre matérialité que nous croyions notre lot.

Nous sommes devenus si légers

Que nous ne craignons plus aucune trahison.

Pourtant nous trébuchons, sans cesse nous nous arrêtons,

                                                                                                 à l'écoute.

Les violons se plaignent, et c'est de la joie exultante,

                                                                                 celle d'en finir avec ce moi d'orgueil.

Tabula rasa...

oser

l

a

table rase

 

v

e

r

t

i

g

e

!

au sommet la tige sera rose

 

La musique d'Arvo Pärt nous prend par l'âme,

                                                                              et ne nous lâche plus.

Elle est l'amour extrême,

Obstinée à nous mener sur les chemins désolés.

Car l'errance est la seule voie parmi les ombres vaines.

Toujours, au loin, brille un appel

                                                              à peine

Pour qui accepte d'entendre de tous ses intervalles dilatés

Par delà le massacre des illusions

Le surgissement des sons nouveaux,

Le torrent fou de la lumière jamais vue.

Le piano marche avec nous dans l'épaisse poudreuse,

Tandis que le violon joue, l'innocent,

Virevolte pour convoquer l'humanité entière,

L'assigner à résidence dans son véritable domaine

Qu'elle refuse de connaître par peur de la forêt en feu.

Et pourtant, si la forêt brûle,

C'est pour nous sauver de la laideur de nos attachements.

Il y a dans les arbres qui craquent

                                                                            et dans les aiguilles qui crépitent

Comme une promesse de morsure féconde.

L'embrasement est déjà embrassement, étreinte

                                                                            et rage de l'orage

Dans l'orange des crépuscules inverses,

Lorsque tombent les foudres et les ciels factices

Et que les loups s'enfuient pour restaurer l'immense               

                                                                                               silence.

 

La musique d'Arvo Pärt est un buisson ardent

Qui se ravive sans cesse, animé

Par le vol fulgurant des archanges.

Sa forme idéale est le canon

Qui nous propulse                                                loin

Par une série de salves en arcades

Filantes : envol et chute indissociables

Au son des trompettes de l'éternel jugement

 

Et les voix s'élèvent des profondeurs

Bourdon et psalmodie, plainte et clameur

Haute et claire et pleine et forte

Comme la rumeur en nous de la mer

Enfermée dans les cavernes de nos os

                                                                         de poudre.


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Cet hommage à la musique d'Arvo, je le lui devais depuis longtemps, depuis  Tabula Rasa,  Arbos,  Passio, la trilogie absolue parue en 1984, 1987 et 1988 chez ECM New series. Il a été déclenché par la vidéo ci-dessus,  "rencontrée" voici quelques jours. J'avais écrit un court texte sur Tabula rasa, dorénavant enchâssé dans l'improvisation de cet après-midi, nourrie de nombreuses réécoutes. En guise de prolongement, un photogramme extrait de Le Miroir (1974) d'Andréi Tarkovski.

Tarkovski (Andréi) Le Miroir 1h32-32

8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 10:57

Esquisses avant la chute

Tim-Hecker-Dropped-pianos.jpg  Ravedeath, 1972, le précédent album du canadien Tim Hecker sorti début 2011, était lié à une photographie représentant un piano sur le point d'être précipité d'un immeuble par un groupe d'étudiants du MIT. On y entendait peu le piano, sur cet album magnifique — que je n'ai pas chroniqué, pitié, ne me tuez pas, trop à faire que voulez-vous. Dropped pianos, sorti en novembre de la même année, nous propose neuf esquisses recentrées sur le piano : saisi avant la chute.

   D'emblée, le faste sombre de la musique de Tim nous emporte très loin. Sur un doux fond pulsant, le piano irradie littéralement, démultiplié par les jeux d'échos, prolongé par les claviers en nappes profondes comme l'infini. Du Harold Budd, plus chargé d'énergie, tonique à sa manière noire. On l'imagine perché dans une tour immergée ou dans une cathédrale à demi écroulée, très haut devant son piano et son orgue, égrenant sa musique stratosphérique, nébuleuse et maritime à la fois. Car Tim transcende les éléments, efface les limites. Sa musique explore l'au-delà qui est ici, que nos occupations, nos divertissements dirait Pascal, nous empêchent de percevoir. Une telle musique peut se permettre de nous faire entendre ses doigts sur les touches sans qu'on crie au scandale. Elle se gorge de vibrations, de vents harmoniques comme dans "Sketch 4". Chaque note résonne somptueusement dans "Sketch 5", graves en avant relayées par des aiguës répétées dans une hallucinante litanie, comme si le temps se bloquait, enfin suspendu. L'univers se tord avec les notes résonnantes, s'enflamme d'un feu radical surgi de l'orgue presque aphone dans le dernier titre, proprement abyssal, parcouru de frémissements froissés. Tim Hecker est le chantre d'une fin du monde incessante, toujours déjà commencée.

   Comment une telle photographie aurait-elle pu le laisser indifférent ? Notre société en est donc là, à se donner du divertissement, du "fun", en précipitant un piano du haut d'un immeuble ? Il n'y a plus rien d'autre à faire pour sortir de l'ennui de la société d'hyper-consommmation que de massacrer la beauté, de la fracasser. Je rappelle que ce meurtre dont la symbolique est frappante (!!) a été perpétré par des étudiants du Massachussets Institute of Technology. Est-ce à dire que la technologie ne supporte pas ou plus des formes de beauté qui ne seraient pas liées à elle — le piano, nous sommes d'accord, est en lui-même aboutissement technologique, mais issu de processus artisanaux ou industriels antérieurs aux nouvelles technologies — et chercherait donc à les anéantir ? Ce disque est une réponse à la barbarie peut-être (j'ose l'espérer) inconsciente de ce geste. Le piano survit aux nouvelles technologies, se marie à elles pour les sublimer. Plus que jamais, il est l'instrument roi, universel et rayonnant. Il retourne sa chute en envol, parce qu'il est toujours présence d'un ailleurs qui nous dépasse.

   Comme il est beau, ce disque intemporel, digne prolongement d'une discographie exemplaire, d'une ligne tenue loin des modes éphémères...

TimHecker-Ravedeath-1972.jpg

Tim-Hecker-An-Imaginary-Country.jpg


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Paru en 2011 chez Kranky / 9 titres / 32 minutes

Pour aller plus loin

- le titre 1 en écoute (fausse vidéo) :

 

 

- le site officiel de Tim Hecker (à noter la signification du nom du site : soleil aveugle...)


Programme de l'émission du lundi 20 février 2012

Andy Stott : New ground / Intermittent (Pistes 2 & 4, 9'50), extraits de Passed me by  5modern Love, 2011)

Breton : Pacemaker / Edward the confessor (p. 1-3, 7'), extraits de Other people's problems (FatCat, 2012)

Rodolphe Burger : Sweet Jane / Venus in Furs (p.7-8, 11'30), extraits de this is a Velvet Underground song I'd like to sing (Dernière bande / l'Autre distribution, 2012)

Grande forme :

• Florent Ghys : Hommage à benoît Mandelbrot (23'40) (autoproduit)

 

Programme de l'émission du lundi 5 mars 2012

Vénus en fourrures :

Rodolphe Burger : Venus in Furs (p.8, 6'06), extrait de this is a Velvet Underground song I'd like to sing (Dernière bande / l'Autre distribution, 2012)

• The Velvet underground & Nico : Venus in Furs (p.4, 5'10), extrait de l'album éponyme (Polydor, 1967)

• Trash Palace : Venus in Furs (p.5, 3'31), extrait de Positions (Discograph, 2002)

Half Asleep : The Bell / The fifth stage of sleep / For God's sake, Let them go (p. 2 à 4, 12'), extraits de Subtitles for the silent versions (We are unique Records, 2011)

Mathias Delplanque : Passeport 2 (lille) / Passeport 3 (Dieppe) (p. 2-3, 16'), extraits de Passeports (Bruit clair / Cronica, 2010)

Le ciel brûle :

Fennesz / Daniell / Buck : Unüberwindbare Wände (p.1, 8'33), extrait de Knoxville (Thrill Jockey records, 2009)