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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 19:00

Duane-Pitre-Feel-free.jpg   Duane Pitre propose depuis plusieurs années des compositions pour électronique et ensemble acoustique résolument singulières. D'abord parce qu'il appartient au cercle de musiciens s'intéressant à la microtonalité, et pratiquant d'autres manières d'accorder les instruments comme l'intonation juste utilisée par La MonteYoung, Terry Riley, Michael Harisson. Ensuite parce qu'il écrit pour des formations de chambre à l'instrumentarium varié et inédit. Enfin parce que ses œuvres sont délibérément étirées, jouent sur la durée. Tout pour n'être pas sous les sunlights. Mais tout pour la musique, la meilleure.

   Feel Free, qui vient de sortir sur le label Important Records, prend son titre de l'une des indications de Duane aux musiciens : qu'ils se sentent libres d'interagir entre eux ou non, ou avec les motifs générés par l'ordinateur à partir d'harmoniques de guitare. La pièce se veut ainsi tension entre l'ordre et le chaos, différente à chaque interprétation : ce principe de composition n'est certes pas nouveau en soi, surtout dans le domaine des musiques électroacoustiques, mais, servi par le sextet (la guitare de Duane, violon, dulcimer frappé, contrebasse, violoncelle et harpe) sous la houlette du compositeur, donne en cinq sections une éblouissante série de variations où l'apparent statisme conduit peu à peu l'auditeur attentif dans un état d'écoute contemplative, à un véritable ravissement devant l'océan harmonique découvert au fil du temps. Le fil conducteur du "système musical", mixte d'harmoniques de guitare et de drones, me fait penser aux instruments de la famille de la vînâ dans la musique classique indienne : il assure la continuité et dans le même temps nous fait rentrer en résonance avec la musique en agissant sur notre corps, nous prenant au ventre dès que l'on pousse suffisamment le volume. L'extrême attention aux timbres, à leurs moindres vibrations, me fait aussi penser à la musique traditionnelle japonaise. L'étroite combinaison entre instruments à sons a priori discontinus (guitare, dulcimer frappé et harpe) et instruments à cordes frottées, donc à sons a priori continus (violon, contrebasse, violoncelle) conduit ici à un continuum harmonique de fait, les sons séparés des premiers s'enchâssant dans l'entrecroisement des résonances tandis que les sons continus des seconds sont suffisamment brefs assez souvent pour prendre les caractéristiques des premiers. Le résultat est que la pièce acquiert une vie extraordinaire, ponctuée d'une infinité de micro-événements, de gestes sonores qui donnent à chaque instant sa propre couleur. La musique est devenue prisme miroitant, kaléidoscope en perpétuel et lent mouvement produisant à chaque instant de nouveaux surgissements : elle laisse ainsi échapper des myriades de bulles, et lorsque les cordes frottées s'alanguissent et se font plus caressantes, ce qui arrive aussi au fil des sections II à IV notamment, elle enveloppe dans ses profondes courbes, dans ses sinusoïdes chatoyantes. La section V signe la victoire des drones dans lesquels les différents instruments se fondent pour produire une masse compacte peu à peu simplifiée au fur et à mesure qu'elle s'insinue dans notre cerveau pour s'y résorber.

   Un grand disque d'un compositeur majeur à découvrir de toute urgence.

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Paru en 2012 chez Important Records / 5 titres (une seule pièce de fait...) / 38 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Duane Pitre (vous pourrez y commander le disque après avoir écouté quelques fragments)

- deux précédents articles sur Duane : le premier consacré à Organized pitches occurring in time, l'autre à un disque de compilation consacré à l'intonation juste, sous sa direction.

- un trop court extrait de l'album :

 

 

 

17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 19:00

Et Quelque chose lentement d'ap(dis)paraître...

Thomas-Bel-Innerly.jpg   Une respiration : notes tenues de violoncelle, environnement sonore spectral, petits chocs sourds. C'est le début de "Souffles et souvenirs", le premier titre de Innerly, deuxième disque (après des œuvres autoproduites) de Thomas Bel, musicien toulousain. Quelques notes de piano rejoignent les lentes inspirations-expirations. Comme si nous étions dans un scaphandre à l'intérieur de nous-même, immergés dans cet ailleurs plus radical encore d'être au plus profond, à l'écoute d'une guitare submergée égrenant un embryon de mélodie. "Notes for Dusk" allie piano et environnement électronique, puis guitare, à la voix lointaine et proche pour un morceau qui confirme l'ancrage dans une ambiante sombre, amoureuse des traînées mystérieuses : « Something slowly appearing (...) Something slowly revealing » me fournit l'idée du titre de ma chronique - pas d'erreur : j'ai bien écrit "ap(dis)paraître" pour essayer de traduire l'ambivalence du mouvement. Chaque titre est comme une peinture de Giacometti, entre apparition et disparition, tissé d'ombres, de silences. Tout est suspendu à la magie des boucles tranquillement lumineuses du piano qui rayonne avant d'être avalé par les couches électroniques. Nous plongeons peu à peu dans la splendeur d'un monde où les strates sonores s'interpénètrent. La voix très loin derrière les motifs hypnotiques tissés par les drones divers, parce que nous sommes de l'Autre côté avec "The Passing Bird", à l'intérieur du chant. La même impression persiste sur les morceaux suivants : la voix sera toujours recouverte, incorporée au substrat musical qui finira par la dissoudre. Ainsi, dans "Grieves", se fond-elle dans la rutilance électronique finale. "Les Heures grises" est comme l'histoire d'un lent effacement : mélodie au piano (clavier) en boucle insidieuse, grésillements, chocs sourds, surplombent une voix exténuée, de dessous, qui s'enfonce inéluctablement, mais par-delà toute tristesse.

   Car ce monde est en demi-teintes, peuplé d'esprits peut-être, hanté de souvenirs. Quelque chose se déplace dans "Pâle", environné de grondements de drones, pour laisser surgir de rares notes plus claires, grignotées, envahies par une courte mélodie plus intense. Je pensais en écoutant cela à un groupe français que j'ai chroniqué en 2008, B R OAD WAY (et dont le nouveau disque ne m'a pas totalement convaincu pour l'instant), ou encore à certains passages du très beau  A silent effort in the night de Louisville paru en 2009. Ce disque se rattache en effet à toute une mouvance musicale attachée à l'exploration de l'infra, aux limites de l'audible, à la confluence de la musique, des bruits et du silence : musiques oniriques, discrètes. On avance dans l'obscur, enveloppés de sillages troubles et doux, frôlés par des présences frémissantes. Le chant de Thomas dans "Inland" se fait hymne fragile à l'avènement du presque rien, du dépouillement. D'impressionnants drones de violoncelles ouvrent "Aux ambrées", en écho au premier titre, pour se résorber très vite dans un quasi silence, revenir parés de traces instrumentales au milieu desquelles s'invitent des cliquetis, comme des sons de cloches. D'aucuns trouveront à un tel appauvrissement volontaire une allure funèbre, sépulcrale : c'est se méprendre sur cette grande voie de la recherche musicale, aux antipodes de la tonitruance et des prouesses. Aux confins surgit parfois une immense délicatesse, ainsi au début du "Mouvement d'Orchidée", ces vibrations harmoniques tenues, en guise de corolle pour la guitare et quelques sons feutrés. Il me semble qu'il y a, dans notre quotidien saturé de bruits et de lumières agressives, de couleurs éclatantes, un besoin d'autre chose, d'une musique qui sache écouter les tressaillements infimes, débusquer les beautés secrètes. C'est le chemin presque initiatique qu'emprunte ce disque à la fois sobre et fouillé, comme en témoigne le bonus 3, "Lingered", mini-symphonie électronique bruissante dont émerge un battement de guitare...Une très belle découverte !

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Paru en avril 2012 chez Annexia Records  / 12 titres / 55 minutes

Pour aller plus loin

- la page d'Annexia consacrée au disque, avec les notes de Thomas.

- une version longue et plus acoustique d'"Inland", le titre sept, en concert : soyez patients pour atteindre la seconde partie, d'une rayonnante limpidité !

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 14 mai 2012

Dominique A Rendez-nous la lumière / Parce que tu étais là (Pistes 2-4, 7'01), extraits de Vers les lueurs (Cinq7 / Wagram Music, 2012)

Grande forme :

•Terry Riley : Aleph (Cd1 / Part 1, 45'47), extrait de Aleph (Tzadik, 2012)

11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 20:16

 Christina Vantzou N°1 La signature du mystère

  Nul doute que les inconditionnels de Stars of the Lid ou de Tim Hecker ne soient réjouis par ce premier album de Christina Vantzou, artiste américaine née à Kansas City, vivant à Bruxelles depuis une dizaine d'années. Vidéaste ayant formé avec Adam Wiltzie, justement, l'un des deux musiciens du duo Stars of the Lid, le groupe The Dead Texan, elle a produit un certain nombre de films, notamment d'animations, avant de décider de passer à la musique avec cet album. Nul doute aussi que la sortie n'ait été éclipsée par la sortie du disque de A Winged Victory for the Sullen, rencontre d'Adam Wiltzie, encore lui, et du pianiste Dustin O'Halloran. Assez injustement, à mon sens. J'écoute en ce moment les deux disques en parallèle : je reste assez déçu pour le moment par A Winged..., que je trouve poussif et complaisant, allez, je lâche le pire, mou...Par contre, le disque de Christina, dans sa sobriété, son sens de l'épure, est d'une densité impeccable. Certes, comme le signalent certains chroniqueurs, pas vraiment d'envolées, d'action en somme. Il me semble que ce n'est pas le projet de Christina Vantzou. Avec ses synthétiseurs, des échantillons et sa voix, elle a d'abord réalisé sur trois ans un long morceau de quarante-cinq minutes avant de le retravailler avec la collaboration du Magik Magik Orchestra (violoncelle, deux violons, un alto, un cor, clarinette et clarinette basse, flûte), pour aboutir, à l'issue d'une session de deux jours à San Fransisco avec les musiciens,  à cet album de dix titres, une musique ambiante qui fusionne électronique et acoustique.

   Sur un mur mouvant de drones éclosent des fleurs acoustiques : quelques notes de piano, une ligne de violoncelle ou de violon, la couleur d'un cor ou de la clarinette. Pas question pour ces fleurs de se détacher, d'acquérir une quelconque autonomie : elles appartiennent au mur, se replongent en lui pour ressortir plus loin, légèrement différentes. Cette musique est organique, animée de sourdes vagues. En l'absence de toute percussion, elle a une puissance incroyable, elle est irrésistible. Précisons qu'il convient de l'écouter à très fort volume pour en apprécier tout le relief, gommé sinon. Ces dix titres filent une toile monochrome - je songe à la peinture - dans laquelle on finit par distinguer des nuances, des aspérités. Magnifique hymne à la vie multiforme des matières, aux amples ondulations respiratoires, aux surgissements voluptueux, cet album réécrit les meilleurs Tangerine Dream, s'inscrit dans la mouvance d'un Ingram Marshall. J'aime cette constance du geste musical, cette insistance à faire apparaître la beauté en sculptant à même l'épaisseur des tessitures électroniques, donnant à l'auditeur l'impression que c'est la qualité même de son écoute qui produit de qu'il entend enfin, et qu'il n'avait pas jusqu'alors su discerner. C'est pourquoi, en dépit de la déception éprouvée par certains, je parlerais de générosité, de confiance. Cette musique joue devant et en nous le jeu toujours à recommencer de la création du monde, pour que nous renaissions dans la somptuosité solennelle du mystère, paraphé en filigrane par les épiphanies acoustiques. Un premier disque d'un hiératisme puissant, envoûtant. Décidément, le label Kranky est au meilleur de sa forme ces derniers temps !

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Paru en octobre 2011 chez Kranky / 10 titres / 46' environ

Pour aller plus loin

- le site de Christina Vantzou.

- une vidéo de Christina elle-même pour son premier titre, "Homemade mountains" :

 

 

- Pour écouter les remixes (sortis avec le DVD du film) : sur Bandcamp

30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 18:06

Terry-Riley-Aleph.jpgSplendeurs de l'intonation juste.  

   Le sens originel de l'aleph est l'énergie primordiale. C'est en effet un véritable bain de jouvence que ce nouveau double album de Terry Riley. Presque deux heures d'une méditation sur les différentes significations de cette première lettre de l'alphabet hébraïque. L'instrument, un Korg Triton Studio 88 spécialement conçu par le compositeur pour l'occasion,  est accordé selon le principe de l'intonation juste, encore peu utilisé en Europe, mais pratiqué aux États-Unis par son ami La Monte Young dans son monumental Well-Tuned Piano (créé en 1974), par Lou Harrisson —auquel il rend explicitement hommage en reprenant une échelle utilisée par ce dernier dans son œuvre ultime, Scenes —, ou encore par Michael Harisson (vous trouverez quelques précisions sur l'intonation juste dans l'article), Duane Pitre.

  Comme d'habitude chez Terry Riley, l'improvisation tient une large part dans l'émergence de l'œuvre. La pièce a d'ailleurs été enregistrée avec des moyens limités pour cette raison, "restaurée" et renforcée ensuite par l'ingénieur du son pour le disque. Cela importe peu. Terry Riley est un authentique inspiré, un chamane musical, fidèle à un esprit psychédélique obtenu sans substances hallucinogènes, par le seul pouvoir de l'imaginaire créatif. L'intérêt ne faiblit pas tout au long des deux heures. Les énergies ne cessent de surgir, de nous envelopper dans un présent éternel, à la fois presque le même et toujours différent. Les motifs s'enchevêtrent, naissent et meurent sans cesse, rayonnent dans de multiples directions. Terry Riley vit une transe qu'il transmet avec une incroyable chaleur. La musique se fait courant irrésistible, vague de fond, geyser d'harmoniques, si bien que le moi étriqué de l'auditeur ne résiste pas, baisse les barrières, se laisse envahir pour s'ouvrir à ces flux colorés obstinés. L'être redevient poreux avec délices, se contorsionne sous le chant charmant. Voilà l'esprit qui danse tel un feu follet, se vaporise et se grise. Plus rien ne pèse dans ce ballet d'émanations. L'aleph, c'est le taureau de feu, la force cosmique indomptable, enfin retrouvée sous les doigts de ce prodigieux musicien qui tutoie l'infini avec une fougue et une douceur somptueuses. Au commencement était le synthétiseur et son maître, Terry Riley. Et le commencement ne cesse de recommencer, aussi neuf qu'au premier jour...

   En guise de prolongement, Terry Riley cite Jack Kerouac, un extrait de Some of the Dharma :

 

The sun is a big wheel

And cosmic particle's a little wheel

And I'm a medium wheel

 

My vibration is on a motor vegetable level

And the sun on a million-yeared gaseous pulse level

And Cosmic particle lasts a second, owns a tiny wheeel

And the solar wheels

And the swing of my wheel

Engulf and circumscribe it.
Essence of Heating

Hears vibration

       Of all wheels and levels everywhere.

       S-h-h-h-h-h-h it sounds like.

 

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Paru en janvier 2012 chez Tzadik / 2 cds / 2 titres / 1h 53'

Pour aller plus loin

- le  domaine de Terry Riley.

- un court extrait de la deuxième partie d'Aleph :

 

 

- un bel article titré Le sutra de la béatitude consacré à Jack Kerouac.

Published by Dionys - dans Terry Riley
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23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 17:20

Steve-Reich-par-Kuniko-Kato.jpg   Kuniko Kato est une jeune percussionniste japonaise bourrée d'énergie. Aussi a-t-elle décidé d'arranger trois œuvres majeures de Steve Reich des années quatre-vingt, un bel hommage pour les 75 ans du compositeur. Elle a réinventé "Electric counterpoint"(1987), à l'origine pour guitare, "Six marimbas counterpoint"(1986), et "Vermont counterpoint"(1982), pour solo percussion et bande magnétique préenregistrée, de manière à pouvoir les interpréter seule en concert. Elle a pour cela travaillé en étroite concertation avec Steve, qui n'a pas manqué de saluer le résultat.

   Ce disque est en effet un régal : dynamique, lumineux...exaltant ! La musique de Steve Reich est une source vive : plongeons-y sans modération.

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Paru en 2011 chez Linn Records / 5 pistes / 41 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Linn Records, avec une présentation détaillée du travail avec Steve, de la conception technique... d'où ma grande sobriété !

- le site personnel de Kuniko.

"Bourbakisme" (dans mes liens par ailleurs) y associe un poème de Guillevic...

- un extrait de "Electric counterpoint ", interprété en direct pour la première mondiale en juin 2011 :

 

 

  Programme de l'émission du lundi 16 avril 2012

Andy Stott : Bad wires (Piste 3, 7'15), extrait de We Stay together (Modern Love, 2011)

David Lang : Sunray (cd 1 / p.2, 10'15), extrait de Big Beautiful Dark and Scary (Cantaloupe Music, 2011) interprété par Bang On A Can All-Stars

Grande forme :

Nurse With Wound : The Six Buttons of Sex Appeal (p.2, 13'06), extrait de Chance Meeting On A Dissecting Table... (Jnanarecords, 2010)

Donnacha Dennehy : He wishes his beloved were dead / the White Birds (p. 2-4, 12'45), extraits de Grá agus Bás (Nonesuch, 2011)

James Sellars : Piano sonata 6 par Lisa Moore (p.6, 9'58), extrait de Piano Works (CRI, 2001)

Published by Dionys - dans Steve Reich
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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 17:39

Nurse-With-Wound-Chance-Meeting-On-A-Dissecting-Table.jpg   Pourquoi commencer à parler de Nurse With Wound (NWW) seulement maintenant ?

Meph. - Tu as raison, il faut leur expliquer.

Dio.- Remarque bien qu'avec le titre du blog, les lecteurs devraient s'attendre à tout. Mais quand même...

Meph. - Tout a commencé avec un commentaire posté le 5 mars sur l'article "Spyweirdos, l'électronique onirique". L'internaute t'invitait à regarder une vidéo...de NWW.

Dio. - Inspiré, ce lecteur, que je remercie encore au passage. J'ai plongé dans cet univers incroyable.

Meph. - Et, en complète concertation, nous avons décidé de présenter quelques albums, au gré de nos découvertes.

Dio. - En commençant par le début, toutefois, peut-être dans le désordre ensuite. Mais sans nous soucier des questions d'édition, de réédition...

Meph. - C'est en effet une jungle pour collectionneurs avisés. Ce qui nous intéresse, c'est la musique.

Dio. - Et les pochettes, illustrations intérieures. On ne rentrera pas non plus dans le détail des formations multiples qui se cachent sous les trois lettres. Né en 1978, NWW est un groupe à géométrie variable dont le seul membre permanent est l'anglais Steven Stapleton. La liste des collaborateurs successifs est impressionnante. Leur premier album sort en 1979 : c'est Chance Meeting On A Dissecting Table Of A Sewing Machine And An Umbrella, titre emprunté à Lautréamont dans Les Chants de Maldoror : « beau (...) comme la rencontre fortuite sur une table dedissection d'une machine à coudre et d'un parapluie. » L'une des phrases prisées par les Surréalistes, et en particulier par André Breton !

Meph. - Que l'on évoquait voici peu à propos du disque du groupe anglais Breton, d'ailleurs pour souligner que le rapport entre leur musique et le Surréalisme était rien moins qu'évident. Car il ne suffit pas se réclamer d'une influence, encore faut-il la faire sentir...

Dio. - Ce qui est le cas chez NWW, cette fois. Steven Stapleton affirme, dans la réédition de 2001, son goût pour les musiques inhabituelles — autrement dit singulières, ce qui nous ravit ! — et absurdes. En compagnie d'Heman Pathack, d'origine indienne, et de John Fothergill, ils sont bien décidés à explorer l'inconnu musical. Aussi tous les efforts pour leur coller une étiquette sont-ils vains. Leur musique sera industrielle, ambiante, bruitiste, concrète, selon l'inspiration : inattendue, décalée, d'avant-garde...L'adjectif "expérimentale" serait encore la meilleure façon de dire ce désir permanent, fou, d'inventer de nouveaux chemins. C'est en ce sens qu'elle peut être dite dadaïste ou surréaliste. Steven rappelle les principes fondamentaux guidant leur démarche : 1/ Les titres doivent être longs. 2 / Nous n'aimons pas les chansons : pas de vocaux. 3/ Les pochettes s'inspireront d'expériences d'état de conscience liés aux drogues. Il ne faut pas forcément prendre à la lettre le troisième principe : Steven Stapleton, qui signe la plupart des illustrations, s'inspire des pratiques dadaïstes et surréalistes, à base de collage, de détournement, le tout avec une dimension provocatrice évidente. Comme dans le groupe d'André Breton, il s'agit de faire scandale en effrayant bourgeois et puritains, conformistes frileux aux hypocrites leçons de morale.

Nurse-with-Wound-hance-meeting-Blank-capsules-of-Embroidere.jpgMeph. - D'où le titre du groupe, pour commencer. "Nurse With Wound", infirmière avec blessure : un quasi oxymore aux sous-entendus érotiques assumés, rendus explicites par l'illustration liée à l'un des quatre titres (voir ci-contre). Ajoutons que la couverture de Chance Meeting... va dans le même sens, renvoyant au bondage et aux pratiques sado-masochistes, phénomène assez fréquent dans la contre-culture rock si l'on songe notamment, parmi de multiples exemples, à la "Venus in Furs" du Velvet Underground.

Dio. - Chance Meeting... s'ouvre avec "Two Mock Projections". Guitare électrique en longues traînées incandescentes, réverbérations et effets qui saturent l'espace sonore. Du Hendrix revisité, envahi et subverti par un orgue tranquillement inquiétant, lui-même recouvert par des tourbillons, des nuées épaisses de sons électroniques bientôt hoquetant, hachés. Le tout prend des allures de jeu de massacre halluciné. En somme, le ton est donné ! "The Six buttons of Sex appeal" joue l'affolement à travers une guitare échevelée, tout en cisaillements rapides sur fond de micro percussions sourdes. Nous sommes quelque part entre musique expérimentale et free jazz brûlant, avant que l'intervention d'une voix d'écorchée ne nous propulse dans une dimension cauchemardesque, grand guignolesque : ne serait-ce pas les pleurs amplifiés de l'infirmière blessée, torturée... ou en pleine jouissance ?

Meph. - Ce n'est pas à moi de te le dire, mais tu risques d'éffaroucher les âmes sensibles, non ? Il y a en tout cas un aspect jusqu'au boutiste dans cette musique totalement libre, indifférente aux qu'en-dira-t-on. Elle creuse sa voie, fore dans l'obscur. Si l'on accepte de la suivre — il faut pour cela de la patience —, on accède, après neuf minutes, à des territoires étranges et beaux, vivants, d'une incroyable manière, qui abolissent les repères ordinaires, les frontières entre acoustique et électronique, entre musique et bruit. Guitare, jouets, outils, se mettent à vibrer, à résonner, à bondir : la fin est splendide !

Dio. - Cette musique prend le contrepied des habitudes de consommation musicale d'aujourd'hui. Pas question de surfer, zapper : il faut attendre, s'immerger, plonger. Et c'est l'extraordinaire " Blank Capsules of Embroidered Cellophane ", presque trente minutes de fusion sous-tension, où l'on sent le trio en complète symbiose, inventant au fur et à mesure. On est assez proche de l'esprit de Musica Elletronica Viva d'Alvin Curran, où l'expérimentale rejoint la musique contemporaine pour le meilleur. Le collage de fragments de contes par la voix de Nadine Mahdjouba souligne la dimension merveilleuse de cette audace : NWW fait surgir une nouvelle langue musicale, authentiquement rimbaldienne, parce qu'elle est en permanence illuminée, illuminante. Cela n'exclut pas des passages calmes, introspectifs...

Meph. - En effet ! Tout se passe comme s'il fallait percer le mur des habitudes. Le cœur des morceaux est la récompense de l'auditeur qui a su s'abandonner pour accéder à la beauté sidérante, stupéfiante. La guitare se met à chanter quand on ne l'attend plus, par-dessus les claviers saturés, les émanations électroniques triturées, les boursouflures non identifiées et, sur la fin tout s'enraye, même les voix amplifiées, comme si l'on remontait le cours de la musique à l'envers. Le dernier titre, "Stain, crack, break", ajout de 2001 si j'ai bien compris, est un véritable poème électronique à base de voix répétées, mêlées : dans cette dislocation progressive de la langue, les mots rendent l'âme, redeviennent pure articulation sonore. La durée de l'expérience est fondamentale dans ce nouveau rapport à la musique : il faut oublier les références, modèles, pour apprécier ce voyage dépaysant !

Dio. - Un disque pour les oreilles intrépides, aventureuses...L'illustration de la dernière page du livret pour terminer...

Meph. - Du Max Ernst pur jus !!

NWW-Chance-Meeting-1b.jpeg

Et la quatrième du cd, fragment de l'image précédente, avec à l'intérieur de la maison le petit bonhomme en gomme rouge dessiné par David Tibet, l'un des collaborateurs de cette réédition enrichie.

NWW-Chance-Meeting-2b.jpeg

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Réédition parue en 2010 chez Jnanarecords / 4 titres / 64 minutes

Pour aller plus loin

- le premier titre sur deux photographies :

 

10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 16:33

   Une fois n'est pas coutume, je signale deux événements.

   Le premier — au moins double, voire triple — c'est l'entre-ouverture du Palais de Tokyo, à Paris : 28 heures non stop de concerts, installations. Pas question de présenter tout. Je retiens les deux sessions du pianiste Alain Kremski, la première jeudi 12 avril entre 18h05 et 21h, la seconde le lendemain entre 18h et 22h. Il interprètera de larges pans de l'œuvre de Georges Gurdjieff et Thomas de Hartmann, gravée dans l'admirable série de douze cds parus chez Naïve. D'autre part, le pianiste Daan Vandewalle interprètera l'intégrale du cycle des Inner Cities d'Alvin Curran : quatorze pièces dans la nuit du jeudi 12 au vendredi 13, entre 0h et 5h environ ! Un concert marathon, performance nocturne de surcroît, pour ce monument du piano contemporain.

   Le second aura lieu lundi 16 avril à 19h30 au Café de la Danse, toujours à Paris. En première partie, Guillaume Gargaud, musicien français de la scène électronique également présent dans ces colonnes. Le concert continuera avec A Winged Victory for the Sullen, la rencontre de Dustin O'Halloran (piano) et d'Adam Wiltzie (guitares et synthétiseurs) de  Stars of the Lid, accompagnés d'un trio de cordes (violoncelle, violon, alto).

   Vous savez presque tout : les liens sont dans les lignes qui précèdent.

Pour aller plus loin

- une belle improvisation de Guillaume Gargaud en direct :

 

 

- "Inner Cities 9" interprété en direct par un autre pianiste, Kurt Jordan, le 23 septembre 2009 : soyez patients, vous serez récompensés. Longue introduction très lente (et belle...) de sept minutes environ, mais après...!

 

 

Programme de l'émission du lundi 9 avril 2012

Dustin O'Halloran : Opus 55 (Piste 8, 6'05), extrait de Lumière (FatCat records, 2011)

Guillaume Gargaud : Sortir / Lost Chords (p. 2-8, 8'30), extraits de Lost chords (DeadPilot records, 2010)

Georges Gurdjieff / Thomas de Hartmann : La première prière du derviche / Exercice (1924) n°4 (p. 1-4, 8'03), extraits de  La première prière du derviche  (Volume 8 / Naïve, 2001)

                                               Chant d'Orient (p.4, 2'06), extrait de Méditation (Volume 4, Naïve)

                                                                      Alain Kremski, piano.

Grande forme / Hommage à Alvin Curran (4) :

Alvin Curran : Inner Cities 9 (Cd 3 / p. 2, 27'52), extrait de Inner Cities  (Long Distance, 2005) 

7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 22:10

Andy Stott Passed me by : We stay together   L'anglais Andy Stott n'en est pas à son premier album. Si je me fie aux connaisseurs, il a publié le premier, Merciless, en 2006. Il pratiquait une dub techno semble-t-il bonne, mais pas particulièrement exceptionnelle.

Meph. - Tu ne peux en juger, tu le découvres.

Dio. - En effet, et grâce à une lectrice, de plus.

Meph. - Pourquoi "de plus", affreux misogyne ? Tu crois les filles insensibles à son nouveau style ?

Dio. - Je n'ai pas dit cela. C'est une manière, maladroite je te l'accorde, de signaler son mérite insigne.

Meph. - Parlons de ce double cd, qui réunit deux albums parus successivement courant 2011. J'aime beaucoup les couvertures, disposées en vis à vis inversés. Musique de sauvage pour Passed me by ?

Dio. - Une techno lourde, déchirée de salves brèves, traversée d'échantillons déchiquetés.

Meph. - On tape sur des tuyaux tandis que des voix déformées se répandent en coulées répétées. Rythmique minimale, un dub désossé qui vire à l'industriel, au bruitisme. Rien pour séduire...

Dio. - D'où ce visage de profil, au regard farouche, qui nous offre ses scarifications.

Meph. - Des rituels tribaux inquiétants dans des villes désertées, vides. Images d'un monde dévasté.

Dio. - Seuls survivent des fantômes, réduits à des voix vocodées qui viennent hanter les derniers soubresauts dilatés de cet univers. Le titre éponyme répand son atmosphère charbonneuse en de lentes ondulations de basses peu à peu dépecées par des poussées de synthétiseurs, éclairées par des claquements inquiétants.

Meph. - L'un des titres les plus impressionnants. Comme un monstre indescriptible qui, en avançant, avalerait tout sur son passage. Je vois un dragon, car j'entends son souffle haletant dans cette musique hypnotique.

Dio. - Tu mets l'accent sur un point fondamental. Paradoxalement, ces trames réduites, oppressantes, stimulent l'imaginaire, appellent images et histoires.

Meph. - La disparition des mélodies, des airs, ne laisse subsister que des charpentes...

Dio. - Démultipliées, dans des jeux d'échos, de reprises, de segmentations. La musique comme travail de couture, de suture, comme le laisse entendre "Stitch house" ? La house brode ses points en refusant l'image.

Meph. - Une musique proprement iconoclaste, en un sens, qui suggère au lieu de montrer. Ce qui peut sembler aride, mais ce qui lui donne une puissance peu commune, radicale. Je pense au dernier titre, "Love nothing", souvenirs de voix, techno qui fait du sur place en ne cessant pas de sortir d'un nuage de drones, lévitation et transe froide dans un cliquetis métallique.

Dio. - Passons à We Stay together...

Meph. - Quel début ! "Submission", opératique et grondant. Profondeur du champ sonore...

Dio. - Dès le départ, en effet, des textures plus fouillées, une dramatisation. Pulsations et battements d'ailes métalliques de millions de vampires.

Meph. - L'attaque se poursuit avec le glauque "Posers", sirènes de navires énormes, trains cliquetants pour un voyage halluciné. Après la nudité osseuse, aiguë, de Passed me by, une techno proliférante, presque baroque dans ses enflures. "Bad wires" revient aux fondamentaux techno, autour d'une trame férocement grouillante tout de même.

Dio. - Même constat sur le bruitiste titre éponyme, envahi par des grognements, déformé par des invasions sonores sournoises.

Meph. - Excellent, l'essence même du cauchemar provoqué.

Dio. - Oui, c'est pourquoi on l'aime, non ?

Meph. - Tout à fait. Un univers émerge, une vraie cohérence de titre en titre. Tu entends "Cherry Eye" ? Habité par un essaim bourdonnant d'insectes non identifiés, visité par des stridences étranges. Rien de connu, un autre monde, de l'autre côté.

Dio. - Sous le masque de la couverture ?

Meph. - Oui, le regard du scarifié y conduit d'ailleurs. Nous restons ensemble pour une cérémonie secrète qui fait exploser toutes les apparences : c'est "Cracked", implacable, dilacéré par des inclusions métalliques amplifiées. Les voix y sont aplaties, coulées dans des écroulements incroyables, des froissements sombres.

Dio. - Ma parole, tu rayonnes !

Meph. - Un bain de vigueur, cet album. Et les deux bonus ajoutés au LP initial enfoncent le clou. "Work gate" est magnifiquement infernal : percussions sombrissimes, hachis menu secoué de convulsions  un tantinet épileptiques, une infra danse noire...

Dio. - Andy nous offre une deuxième partie du titre éponyme pour finir de nous clouer aux poteaux de couleur, comme dirait ce brave Arthur, avec quelques amples vagues de synthés déchainés sur la fin, tout râpeux d'être dégainés à l'arrache.

Meph. - Mortel ! Pour mieux renaître.

Dio. - Âmes sensibles s'abstenir...

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Paru en 2011 chez  Modern Love / 2 cds : 9 titres - 45 minutes / 8 titres - 51 minutes

Pour aller plus loin

- Passed me by en écoute sur Soundcloud

- We Stay together idem

- Fausse vidéo pour "Submission", le premier titre de We Stay together

 

 

Programme de l'émission du lundi 2 avril 2012

Julia Wolfe / Bang On A Can All-Stars Big Beautiful Dark ansd Scary (Piste 1, 8'59), extrait de Big Beautiful Dark and Scary (Cantaloupe Music, 2012)

Grande forme :

 •Donnacha Dennehy : Grá agus Bás (p.1, 24'31), extrait de Grá agus Bás (Nonesuch, 2011)

Andy Stott : Submission / Posers (p.1-2, 10'), extraits de We Stay together (Modern Love, 2011)

Evangelista : Artificial Lamb (p.1, 5'02), extrait de In Animal tongue (Constellations, 2011)

Lona Kozik : On a clear day you can see for miles (p.3, 2'18), extrait de Fast jump (Innova recordings, 2009) par le pianiste Danny Holt.