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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 18:24

 Mathias Delplanque Passeports  Premier article consacré à mes trouvailles par l'intermédiaire des réseaux sociaux, une manière de dénicher des artistes indépendants, expérimentateurs passionnés qui ont décidé de prendre leur destin artistique totalement en main. Mathias Delplanque, musicien français de Nantes, travaille sous différents noms depuis les années quatre-vingt-dix dans le domaine des musiques électroacoustiques à base d'enregistrements de terrains. Passeports, son huitième album sous son propre nom, interroge les relations entre espace et musique, entre le son et son espace. Partant de sons captés dans des gares, des ports, des zones de transit, il les transporte chez lui, les rejoue dans les différentes pièces de sa maison. Il sont ainsi mixés avec les bruits domestiques.

  Il en résulte un album dense, prenant, combinant poussières sonores et drones. Rien d'aride ou de tristement prosaïque dans ce voyage. Chacune des sept plages, titrées "Passeports" de 1 à 7, est une plongée dans l'épaisseur d'un lieu devenu méconnaissable parce que littéralement traversé. Le train qui brinquebale sur les rails nous emmène plus loin que prévu, enveloppé de vecteurs sonores, porté par une aura luminescente. Comme si l'invisible, l'inaudible se manifestait enfin. Le musicien est magicien qui réenchante le quotidien en en révélant les sous-bassements, l'extraordinaire beauté radieuse. La fin de "Passeport 2 (Lille) devient un hymne aux transports, croisant bruits d'avions et drones étincelants qui sonnent comme un orgue. Le titre suivant, à base de sons captés à Dieppe, prend les allures d'une mini-symphonie pour trompes de navire qui se mettent à onduler, à se croiser dans un ballet somptueux enrichi de voix, de cris de mouettes.

   Vraiment un choc que cet album beaucoup plus varié qu'on aurait pu s'y attendre, travaillé en finesse avec un sens remarquable des atmosphères : à chaque fois, on est embarqué, surpris par la qualité des textures, les pulsations subtiles qui animent ces paysages immenses. Car on respire dans ces espaces ouverts sur le rêve, parcourus de frémissements mystérieux, d'une vie sourde et douce. Aux antipodes de la musique industrielle, Mathias Delplanque nous entraîne dans un monde flottant. Chacune de ses plages est l'équivalent contemporain d'une ukiyo-e, une estampe sonore raffinée invitant à la méditation, à l'apaisement. Splendide !

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Paru en 2010, collaboration entre le label portugais Cronica et Bruit clair / 7 titres / 50 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Mathias Delplanque

- sa musique sur bandcamp. Á écouter... et télécharger légalement (prix modiques !) : aidez les musiciens à vivre !!


Trouvé sur son site :

« Nous sommes comme des aveugles dans une ville inconnue. Nous errons dans ses rues mais revenons bien des fois sur nos pas avant d’arriver au but. Je vois quelques ruelles qui ne mènent nulle part. Mais de nouvelles combinaisons apporteront peut-être la lumière. Un homme ne peut rien inventer qu’un autre ne puisse résoudre ».

Extrait du film  Manuscrit trouvé à Saragosse  de Wojciech J. Has (Discours de Don Pedro chez le cabaliste).

   J'adore et le livre de Jan Potocki, et le film que Has en a tiré...

16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 17:28

Douwe-Eisenga-House-of-mirrors.jpg  Beau titre qui touche juste pour ce nouvel album du compositeur minimaliste néerlandais Douwe Eisenga. Les amateurs de Douwe y retrouveront des pièces déjà enregistrées, réarrangées pour la formation de chambre italienne La Piccola Accademia degli Specchi, qui réclamait au compositeur des morceaux pour son répertoire. Douwe Eisenga a connu Matteo Sommacal, le directeur artistique de l'Ensemble, par l'intermédiaire d'un réseau social,  ayant vite perçu la convergence de leurs approches. La Piccola Accademia compte deux pianistes, une flûtiste, une saxophoniste, un violoniste et une violoncelliste.

   Le minimalisme aime les variations, on le sait. Faire le plus avec le moins. Alors, la même idée peut être déclinée pour deux pianos —comme dans The Piano Files, pour quatuor de saxophones — comme dans Music for Wiek, ou pour ensemble de chambre, ici, ce qui est d'ailleurs fréquent aussi bien dans la tradition classique en général. Là où les grincheux protestent et font les dédaigneux, c'est que cette école musicale aime la simplicité, au moins apparente. Le cœur d'une pièce peut se réduire à quatre ou cinq notes, combinées en motifs proches, répétés, décalés, inversés, tronqués, augmentés : la complexité est seconde, dans l'agencement. D'où la métaphore : toute composition minimaliste un peu étendue est une maison des miroirs. Certains sont agacés, surtout s'ils écoutent d'une oreille distraite. Les aficionados, dont je suis — vous l'aurez remarqué ! —, se régalent, se délectent, se prélassent avec volupté dans ces rêts serrés, fascinants. Et ici, me direz-vous ?

  Le disque s'ouvre sur le superbe "Motion", avec une belle attaque caracolante des deux pianos, bientôt reprise par les autres instruments : dynamique irrésistible, cercles langoureux escaladés tour à tour par un ou deux instruments qui se tiennent alors sur la crête, brèves suspensions comme des respirations dans le crescendo énergique. La "Passacaglia", après cet allegro, est un andante suave aéré par les phrases mélancoliques des pianos, les notes filées des cordes. Basée sur une sonate du compositeur néerlandais d'origine allemande Christian Ernst Graf (1723-1804), "La Musica del Giorno" prend la forme d'une danse enjôleuse, à l'exubérance proprement charmante : la musique nous enferme dans les développements de ses volutes, ne nous laissant aucun répit. "L'Atlante delle Nuvole" retravaille les thèmes de "Cloud Atlas" (pour deux pianos sur The Piano Files) mais aussi de Music for Wiek : chaleur du saxophone aux lignes sinueuses, piano sobrement percussif, flûte aux cercles veloutés, violoncelle calme et grave, violon en tant que rotor de cette sarabande irréelle, d'essence baroque au fond, tout en entrelacs, en reprises et envolées brumeuses ou miroitantes.Le plus long morceau avec ses seize minuites, "Kick", fait la part belle aux deux pianos dans son introduction d'un peu plus de trois minutes, marche légèrement claudicante, clapotante, épaulée par la flûte et le saxophone, avant un brutal emballement, ce tournoiement fou qui donne le vertige, toute la musique de Douwe tourne autour de cet emportement, cette entrée dans la ronde infernale et brillante, suivie de phrases ralenties dans l'attente pressentie d'une nouvelle irrésistible accélération. La vie est une succession de tours de manège plus ou moins rapides : pas question de descendre en route, si bien que l'on peut ressentir comme une panique à l'écoute de cette musique qui ne laisse guère le temps du doute. Sa douceur séductrice est au service d'une énergie au fond authentiquement violente, à laquelle on peut rester, cela m'arrive encore, extérieur : on écoute le manège tourner, étranger à cette férocité trop bien rôdée, démultipliée jusqu'à la nausée. Le titre éponyme, en italien, donne la même impression en version courte : la majesté grave des phrases de violoncelle est laminée par la chevauchée épuisante. Vous voilà étonnés ? Je ne donne pas dans le dithyrambe, souvent homme varie : j'aimais hier, moins aujourd'hui ? Mais c'est surtout dû à ce que j'appelle l'effet Glass. Le minimalisme tourne parfois...en rond, se répète trop prévisiblement. Hier, j'extrayais le meilleur. Aujourd'hui, mon oreille est caustique, j'ai du mal à rentrer dans la ronde, sauf pour l'excellent "Motion". En somme, un disque agréable, non sans beautés, mais moins convaincant que les deux précédemment chroniqués : musique plus habile qu'habitée, trop narcissique à la longue ?  

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Paru en 2011 chez  Zefir Records / 6 titres / 56 minutes.

 

Programme de l'émission du lundi 13 février 2012

Me & L'Au : Faces / Warrior (Pistes 7-11, 7'30), extraits de If Beauty is a crime (Alter K, 2011)

Victoire : A Song for Mick Kelly / Like a miracle (p/6-4, 11'10), extraits de Cathedral city (New Amsterdam Records, 2010)

Ikue Mori : Gem Palace (Pour Madge Gill, p.4, 2'59), extrait de myrninerest (Tzadik ,2008)

Hommage à Alvin Curran (4) / Grande forme :

Alvin Curran : Why is this night different from all other nights (p.2, 33'03), extrait de Animal Behavior (Tzadik, 1995)

    Au passage, un coup de chapeau au label Tzadik fondé par John Zorn, et une pensée pour l'œuvre de Madge Gill (1882-1961), femme qui se disait inspirée par un esprit bienfaisant, "myrninerest", titre de l'album d'Ikue Mori auquel j'ai pensé en voyant un grand dessin sur un rouleau de calicot dans l'exposition "L'Europe des Esprits, La Fascination de l'occulte, 1750-1950", qui vient de s'achever au musée d'art moderne de Strasbourg (pour aller s'installer je crois à Berne : monumentale et superbe exposition !). En regardant cette œuvre (ci-dessous), je me dis qu'elle n'est pas sans rapport avec le minimalisme : multiplication en miroir de visages identiques ou quasiment, aspect labyrinthique de la composition, motifs répétés, décalés, horreur du vide, impression de tournoiement. Le dessin n'est pas daté, mais serait antérieur à 1958. 

Gill--Madge--Encre-de-Chine-sur-calicot.jpeg


8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 18:15

Jefferson Friedman Quartets   Né en 1974 dans le Massachusetts, Jefferson Friedman appartient à cette génération de compositeurs contemporains évidemmment doués, couverts de prix, qui ne craignent pas de transporter la musique classique ailleurs, forts d'une implication dans des formations diverses, a priori éloignées du champ académique. C'est ainsi qu'il a travaillé avec des groupes de rock alternatif comme Shudder to think . New Amsterdam Records  a publié voici quelques mois deux de ses trois quatuors à cordes, interprétés par le Chiara String Quartet, accompagnés de deux remix par le duo de musique électronique Matmos, dont j'ai déjà signalé l'excellente collaboration avec So Percussion.

  L'album s'ouvre avec le quatuor n°2, de 1999. Le premier mouvement, d'une belle énergie,  emporte l'auditeur pour le déposer sur des plages de beauté irréelle, rêveuses, avant de le reprendre peu après dans son allegro puissant, tout en coups d'archet décidés. Le second montre d'emblée une richesse de coloris étonnante : lent et méditatif, il entrelace langoureusement les diverses voies des cordes, crée un climat de mystère avec ses brusques silences, ses reprises somptueuses soutenues par un violoncelle dans les graves. Le talent mélodique de Friedman éclate dans les thèmes envoûtants, déployés avec un sens rare des variations. Le dernier mouvement est éblouissant : pizzicati, cordes vibrantes dans les passages échevelés du début. Et puis un grand apaisement, un chant d'une incroyable pureté, le violon qui décolle dans des aigus fragiles, de belles virgules collectives, et une manière de nous reprendre dans un final endiablé. Le remix N°1 de Matmos offre un beau prolongement à ce quatuor, soulignant à plaisir son côté luxuriant, énigmatique, par des surgissements, des invasions intrigantes de percussions bondissantes, de stries sonores foisonnantes. Le titre "A Bruit secret Mix" témoigne d'une osmose intelligente avec la musique de Friedman, qui a travaillé avec le duo aussi sur un de leurs albums...

   Le quatuor n°3 s'ouvre sur une brève introduction tempétueuse, à la beauté rageuse, crissante, tout en enroulements virtuoses, prélude à un long second mouvement de plus de dix-sept minutes, extatique ou brillant. Un étonnant duo d'amour entre le violon et le violoncelle irradie au cœur de cet "Act" sa suavité langoureuse, le violon à nouveau envolé dans les aigus pour tisser une sorte de comète de cheveux d'ange qui se mettent à partir en vrilles acides, rejoints par l'autre violon, l'alto et le violoncelle dans un finale nerveux, farouche : pas question de tomber dans la mièvrerie avec Friedman ! L'oreille nettoyée par ce ballet, le troisième mouvement, "Epilogue / Lullaby", peut déployer sa merveilleuse berceuse. Sur un rembourrage de graves, l'équivalent de la tampura dans les ragas indiens, le violon évolue avec une indicible grâce pour une danse très lente, quasi immobile, sur le fil diaphane d'aigus prolongés. Matmos a échantillonné quelques passages de ce quatuor pour son deuxième remix, "Floor Plan Mix". Il met en valeur sa nervosité, mais aussi ses transparences, en ajoutant des sons de cloches, de gongs qui multiplient les plans. Des textures granuleuses, striées, en élargissent les fractures secrètes, si bien que leur travail nous entraîne de béance en béance, dans les sous-sols inquiétants des harmoniques refoulées. Belle recréation !

   Un disque idéalement singulier pour réconcilier amateurs de quatuors et fanatiques de paysages électroniques élaborés. Puristes, laissez-vous envahir par l'impureté !

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Paru en 2011 chez New Amsterdam Records / 8 titres / 63 minutes

Pour aller plus loin

- le premier mouvement du quatuor n°2 en écoute sur la page du label consacrée au disque.

- le deuxième mouvement du même quatuor en concert :

 

 

Programme de l'émission du lundi 30 janvier 2012

Le ciel brûle :

Picore : Aubade / Ellipsis (Pistes 4-8, 10'10), extraits de Assyrian Vertigo (Jarring Effects, 2011)

Slow Flow : Viens / Emma Peel (p.2-6, 9'), extraits du disque sans titre (2012)

David Lang : this was written by hand / cage (p.1-2, 16'10), extraits de this was written by hand (Cantaloupe Music, 2011)

Hommage à Alvin Curran (3) :

Alvin Curran : The Works (2), extrait de Solo Works : the '70s (New World Records, 2010)

Programme de l'émission du lundi 6 février 2012

Dustin O'Halloran : A Great divide / We move slightly (p.1-3, 9'30), extraits de Lumière (FatCat Records, 2011)

Max Richter : Infra 3 et 4 (p.4-6, 5'50), extraits de Infra (FatCat Records, 2010)

Grande forme :

Jefferson Friedman : String quartet n°2 / Matmos remix n°1 (p. 1 à 4, 21'30), extraits de Quartets (New Amsterdam Records, 2011)

Paysages électroniques :

Guillaume Gargaud : Géante rougewave / Émissaire (p.5-7, 9'10), extraits de She (Utech, 2009) Records,

 

30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 16:53

L'art de l'écoute David Lang this was written by hand 

  Ce n'est jamais sans une intense émotion, et une certaine appréhension, que j'aborde la musique de David Lang, auquel ces colonnes consacrent une catégorie, "David Lang, Bang On A Can & alentours". J'ai la ressource provisoire de me réfugier derrière la note d'intention de la pochette, qui a déjà le mérite de nous informer clairement. L'album, sorti à la mi-novembre sur "son" label, cofondé avec Michael Gordon et Julia Wolfe, comporte une première pièce éponyme d'une dizaine de minutes, "this was written by hand", de 2003, et "memory pieces", un cycle de huit pièces à la mémoire de huit amis disparus, composé entre 1992 et 1997. Le tout pour piano solo. Quand on ajoute que la première est liée, comme l'indique son titre, à une époque pas si lointaine, avant d'acquérir son premier ordinateur en 1993, où écrire de la musique était une activité physique, éprouvante pour les doigts, les bras, que la seconde est une tentative invocatoire pour garder le souvenir d'amis chers, disparus, à travers un geste sonore qui condenserait leur personnalité, on n'a encore rien dit de la musique de David Lang, de son impact sur l'auditeur.

  Troublé par le bruit de mes doigts sur le clavier de l'ordinateur, parce qu'il redouble celui des doigts d'Andrew Zolinsky sur son piano, je m'arrête. L'évidence d'une commune lutte : contre la mort, l'effacement, la disparition. La volonté d'arracher quelque chose, une trace sonore, une phrase. Le piano de David cherche, inlassable, obstiné. Il se lance, s'interrompt, reprend, martèle, trouve soudain une note nouvelle, un accord jaillissant de la nuit du clavier, des souvenirs enfouis sous les touches et qu'il fallait convoquer comme des esprits farouches. C'est ça, le mouvement même de cette pièce admirable, bouleversante, "this was written by hand" : tâtonnante, aveugle, attentive à débusquer un éclat de lumière, elle ne sait pas où elle va, elle écoute autant qu'elle donne à entendre, entre les notes, ce qui creuse le monde et le vêt de mystère. Il arrive qu'elle trouve des sources, qu'elle bondisse, exultante, avant de se casser pour ainsi dire, comme troublée par la puissance du courant qu'elle vient de chevaucher le temps de quelques accords, recroquevillée dans une contemplation éblouie de ce qu'elle a révélé. La recherche reprend alors, plus haut ou plus bas, elle suit une piste intermittente qui joue à cache-cache avec le pianiste de plus en plus humble au point de disparaître progressivement dans l'aura de ses notes frappées du bout de l'âme, dans une exquise retenue : l'attitude même de l'orant devant le sacré manifesté.

   Le cycle "memory pieces" n'est pas totalement inédit. On trouve "wed" sur Elevated (2005), interprété par Lisa Moore, et le pianiste Danny Holt en a donné une interprétation en 2009 (voir plus bas). Les huit pièces tentent de condenser, dans une démarche à mon sens exemplaire du travail de création de David, huit souvenirs d'amis proches, compositeurs, interprètes, artistes. Sa musique me fait souvent songer aux compressions des sculpteurs : ennemie du bavardage, de la fioriture, du remplissage, elle compacte, densifie pour atteindre l'essentiel. Elle nous livre une matière d'un noir abyssal, lourd, d'où cet état de choc provoqué par ses compositions orchestrales. Au piano, si la masse sonore est moindre, nécessairement discontinue malgré les notes parfois martelées dans un strumming à la Charlemagne Palestine, l'effet n'en est pas moins énorme : chaque pièce est un monolithe, à l'effet d'entraînement d'une incroyable puissance. La première du cycle, en hommage à John Cage, escalade et descend le clavier dans un mouvement terrifique. Rien n'arrête cette musique dans son avancée inexorable, implacable : formidable, au sens premier du mot. Et nous descendons dans le maëlstrom vers la musique intérieure, portés par les vagues successives des harmoniques. Dédiée à la mémoire du pianiste Yvar Mikhashoff, "spartan arcs" ne nous laisse pas davantage de répit, car l'auditeur est soumis à un véritable bombardement d'arpèges descendant ponctués de notes fixes lentement variées, comme si une série de gouttes ne cessait de produire des cercles concentriques se chevauchant, des images diffractées. "wed" semble ensuite bien aérée, plus méditative, mais pas moins tenue, serrée dans son tissage patient, sans cesse repris : la même nécessité est à l'œuvre qui marie les notes les unes aux autres. "grind" martèle le piano en ostinato massifs, donnant l'impression qu'on s'enfonce peu à peu dans le clavier, opérant un véritable travail de terrassement...qui libère par contrecoup le caprice de "diet coke", étourdissante suite de pirouettes enchevêtrées. On arrive au magnifique "cello", dédié à la violoncelliste Anna Cholakian, du Cassatt quartet : paysage désolé, et pourtant étincelant de notes comme des bulles éclatées, on flotte dans une apesanteur radieuse, miraculeuse, maintenue là aussi avec une rigueur, une attention sans faille, car on n'avance qu'à ce prix, en équilibre au-dessus du vide. Peu de musiciens savent forcer l'écoute comme David Lang pour nous hisser hors des contingences. Par contraste, "wiggle", dans son trémoussement panique, sa frénésie, peut de prime abord sembler plus superficiel, plus gratuitement virtuose : il se révèle tout aussi vertigineux dans son épaisseur torrentueuse, parcouru d'étranges courants sous-jacents. L'album se referme avec "beach", presque neuf minutes pour entendre le piano comme rarement. Une mélodie se cherche, là encore, comme si nous revenions à la première composition, mais elle ne cesse d'accoucher de notes isolées, aiguës ou graves, sortes d'à-plats dans lesquels chaque note se révèle, galet sonore qui vient  s'offrir, s'écraser doucement, s'échouer sur le sable de notre attention. Tout simplement prodigieux !

   Un  grand disque, inépuisable.

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Paru chez Cantaloupe Music / 9 titres / 45 minutes

Danny Holt Fast JumpPour aller plus loin

- une fausse vidéo de la première pièce éponyme. Je ne pense pas que David proteste à propos de l'absence de droit de copie, le morceau étant téléchargeable gratuitement sur la page de son label.

 

 

 

   En complément : le beau disque du pianiste Danny Holt, Fast Jump (Innova Recordings, 2009), avec un programme passionnant de nouvelles musiques pour piano : Caleb Burhans, Lona Kosik, Graham Fitkin, Jasha Narveson... et l'intégrale des "Memory pieces" de David Lang, même si je trouve l'enregistrement chez Cantaloupe par Andrew Zolinsky nettement meilleur : dynamique, relief, éclat...Il y a toutefois dans l'album paru chez Innova un éloignement, une matité sourde, qui ne sont pas sans charme.

26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 17:12

Mi---L-Au-If-Beauty-Is-A-Crime.jpeg  Troubles envoûtements synthétiques

  Mi & L'Au, c'est Mira Romantschuk, la finlandaise, et Laurent Leclere, le français, duo qui en est à son troisième album. N'en déplaise aux puristes de tout bord, je ne résiste pas à les présenter.

Meph. - Tiens, Môsieur condescend à rejoindre le populaire, à abandonner ses hauteurs sublimes, ses absolus vertigineux ?

Dio. - Toujours aussi sarcastique ! Mais je te répondrai qu'il faut de tout pour faire un monde...

Meph. - Sapristi, tu ne nous avais pas habitué à de si troublantes vérités...

Dio. - Tranquille, démon ! D'ailleurs, tu devrais te réjouir : j'ai succombé au charme de ces deux voix qui s'entrelacent parfois le plus tranquillement du monde, ou qui, chacune de leur côté, égrènent des chansons douces et troublantes, simples et envoûtantes. J'ai souvent eu l'impression d'être à un spectacle de Philippe Genty, avec les musiques de René Aubry.

Meph. - Musique pour marionnettes. Mondes décalés, un peu foutraques, avec des manèges qui tournent, tournent, dans une atmosphère irréelle...

Dio. - Magique, c'est ça. "Magic 80", c'est le cinquième titre, chanté par Mira avec accompagnement au piano...

Meph. - On t'a dit que personne ne joue de rien. Ni piano, clavier ou cordes. Que du synthétique concocté par ordinateur, qu'ils disent.

Dio. - Je n'y entends que du feu, si j'ose dire. Peu importe. Ce qui compte, c'est la beauté limpide de cette ritournelle, suavement interprétée. Et puis j'aime beaucoup cette sensation de musique mécanique, à la fois mystérieuse, froide au premier abord, brûlante au second, qui s'insinue pour vous entraîner dans un univers charmant, sensuel.

Meph. - Imagine dans un film de Dario Argento : une grande demeure baroque, des poupées désarticulées échouées contre les murs couverts de graffitis bizarres.

Dio. - Du crime dans l'air, commis par des dandys raffinés et décadents. Des découpes dramatiques, comme dans le premier titre, "Territory is an animal": roulements de tambour, silences, pizzicati intrigants, cordes frémissantes qui finissent par déraper dans le suave...

Meph. - Oui, mais j'entends aussi  l'ombre de Kraftwerk, du Krafwerk joué au ralenti par des robots vêtus de fourrures infiniment captieuses...

Dio. - Je me doutais que le parfum un soupçon vénéneux allait te ravir. On dit nos titres préférés ?

Meph. - "360", très hanté, très René Aubry, ronde lancinante, tendre duo irrésistible, ils sont à croquer !

Dio. - "Faces", le septième, valse d'une élégance déchirante, chanté-murmuré par Mila.

Meph. - Sans oublier les deux derniers titres, deux instrumentaux (le premier quasiment) d'une électro aérienne, ciselée. On marche sur des miroirs brisés dans "One day". Avec "Warrior", on est sur une exoplanète balayée par un vent polaire. Pas très loin de certains paysages à la Brian Eno, je pense notamment à "Late anthropocene" sur Small craft on a milk sea...

Dio. - Tout à fait...

Meph. - Une fin sublime, non ?

Dio. - Je rêve, ou tu te moques ? Toi aussi, tu abuses de cet adjectif honni ?

Meph. - Ne suis-je pas d'essence sublime ? L'aurais-tu oublié ?

Dio. - Quelque chose m'inquiète. Notre chronique est mauvaise !

Meph. - Pourquoi donc ?

Dio. - On a oublié de compter les notes, le nombre d'accords, pour savoir si la musique était riche ou pauvre...

Meph. - Nom de ...Tu vois ce que tu fais ? Tu en es là !!

Dio. - Moi, non. Mais d'autres le font, et le verdict tombe comme une hache. En dessous de quinze accords, à peu près, ça ne vaut rien.

Meph. - Pour paraphraser Léo Ferré, voilà ce que tu peux leur répondre : les auditeurs qui comptent les notes ne sont pas des auditeurs, ce sont des comptables, sourds et insensibles. Ne me parle plus jamais de tels errements. Je n'en veux pas en Enfer, de ces ectoplasmes !!

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Paru fin 2011- début 2012 chez Alter K / 11 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- une fausse vidéo de "360", en fin d'article

  Programme de l'émission du lundi 23 janvier 2012

Slow Flow : Une vue sur la mer / Odessa (Pistes 4-5, 5'20), extraits du disque sans titre (2012)

Sprung aus den Wolken Keine disco (p.2, 3'34), extrait de Lust Last Liebe (Faux pas communication, 2011)

Pièces recomposées :

Moby : the right thing (radio edit) / the right thing (the do remix) (p.1-2, 7'21), extraits de The Right thing (Little Idiot / Because Music, 2011)

Le ciel brûle :

Picore Ziggurat / Meurs menace (p.2-3, 10'30), extraits de Assyrian Vertigo (Jarring Effects, 2011)

Grande forme :

Nico Muhly : Seeing Is Believing (p.1, 24'28), extrait de Seeing Is Believing (Decca, 2011)

23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 17:31

Slow Flow 4

   La couverture, première et quatrième comme on dit, c'est elle qui m'a attiré vers ce disque d'un groupe inconnu : belle photographie, ou photomontage, difficile à dire. D'un seul coup, une respiration, un espace, ouvert au rêve. Un somptueux décor de théâtre, de cinéma, abandonné au bord d'on ne sait quoi, peut-être une plage à marée basse. L'univers d'un Miyazaki, chaleur et mystère...Une promesse que le disque a tenu. Slow Flow, c'est à la fois le nom de ce trio de Hyères et le titre de ce très court album de six titres. Batterie, machines et guitares tissent une électro pop aérée, bourrée de petites trouvailles au service de textes poétiques pleins de douce fantaisie, de folle douceur. C'est adorable ! Quel bonheur qu'un peu de lenteur dans ce monde qui court après son ombre comme un chacal égaré. Foin du stakhanovisme harassant et harassé d'un rap dont le flow me fait trop souvent songer au cash flow, d'un slam virtuose à vide...Des mots qu'on a le temps d'entendre, de déguster !

Meph. - Tu ne vas défendre des musiques molles, quand même ?

Dio. - Lenteur n'implique pas mollesse, que diable ! Tu n'aimes pas sa belle voix grave, ses mots dits ?

Meph. - Tu m'agaces avec tes bons mots. Je vise des musiques dont les textes, ayant trop peur d'agresser, se réfugient dans une poésie gnan gnan dégoulinante de consensus. Moi, je préfère les sangsues...

Dio. - Eux semblent les préférer sans dessus dessous, si je m'en réfère au quatrième titre, l'excellent "Odessa" : « Indécis j'additionne d'indicibles idées / Je m'adosse à d'indécentes peaux douces / Et dissipe de ce pas l'indice ados // Ode à celles si dociles et des seules sans dessous ». La paronomase n'a pas perdu ses droits, pour des glissades sensuelles, érotiques, pas si fréquentes chez nos mâles rappeurs et virils slameurs...

Meph. - Attention, des lecteurs te trouveront sans doute des contre-exemples à la pelle. Je parie qu'il y a des étoiles, une lune, une princesse, et tout le décor bien rose des guimauves.

Dio. - Juste, mais je te vois venir, pas de romantisme stéréotypé pour autant. Des petits hymnes à l'amour avec un grain de folie, comme à la fin de "Viens", qui pourrait être une bluette et dérape sur des guitares en flamme : « Viens mon amour ! ...

Meph. - Et tu crois que je suis rassuré par un tel début ?

Dio. - Ce n'est que le début du dernier tiers : « La vie c'est comme un ouragan de douceur / Sur la plage blanche de ta peau / On écrira en bleu du Nil / D'indélébiles caresses / Dans le sillon de ton vinyl / On se pendra au cou des paresseux insomniaques / Pour mieux se balancer / D'insondables murmures / À nos visages météores. »

Meph. - On dirait du Mallarmé !

Dio. - Moqueur invétéré ! Je vois plutôt planer l'ombre de Gainsbourg, une tendance Boby Lapointe. Tu veux que je te traduise des chansons anglaises ? Tu vas pleurer de rire. Slow Flow, c'est malicieux, délicieux, sans prétention, et ça s'écoute. Les textes s'entendent, ce qui n'est pas si fréquent : beaucoup ont tellement peur de leurs mots qu'ils les recouvrent d'un déferlement instrumental. Et puis la pochette donne les textes, et tout est écrit dans notre langue, ça se remarque, non ?

Meph. - Je me rends, tu as touché mon point sensible : non à l'uniformité. Ce que Dieu a séparé au moment de Babel doit rester séparé. Buvons jusqu'à la lie notre châtiment, la diversité linguistique. Je te fais un aveu. J'aime vraiment les arrangements, sur "Emma Peel" par exemple, avec les trombones, les percussions quasi liquides, cette longue coda digne d'un Wyatt...

Dio. - Comme tu y vas, toi le méchant. Trois minutes de coda, tu ne vas pas me dire que c'est Rock Bottom...

Meph. - Ce qui compte, c'est de savoir partir, se laisser aller, dériver...

Dio. - Trouver le fond du flot sous l'écume, tranquille, ouvrir les huîtres langagières...

Meph. - Et se rouler parmi les perles sous le firmament de nacre !

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Paru en 2011 chez ?? / 6 titres / 20 minutes 23''

Pour aller plus loin

 - leur MySpace, trois titres en écoute.

 

Programme de l'émission du lundi 16 janvier 2012

Nico Muhly : Motion / By All means (Pistes 3-5, 17'), extraits de Seeing Is Believing (Decca, 2011)

Grande forme :

Michael Gordon : Timber 5 (p.5, 13'30), extrait de Timber (Cantaloupe Music, 2011)

Hommage à Alvin Curran (2) :

Alvin Curran : Harmony Circus / scusami, I walk alone / for Giacinto / "cords of would" (p.4-5-6-8, 18'), extraits de Electric Rags II (New Albion Records, 1990)

Peter Broderick : in the valley itself / the last Christmas (p.1-2, 3'45), extraits de Music for Confluence (Erased tapes, 2011)

16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 16:32

   Jusqu'au 31 janvier se déroule à la Casa delle Letterature de Rome une exposition titrée The Painted Song / Il Canto dipinto, consacrée au compagnonnage artistique de deux américains qui ont choisi de se fixer dans la capitale italienne. Alvin Curran est une figure marquante de la musique expérimentale, électronique - l'un des fondateurs et membre actif de Musica Elettronica Viva, ensemble né dans les années 60, qui donne encore des concerts-événements de temps à autre. Sa grande liberté d'écriture, son goût pour l'improvisation ne l'ont pas empêché d'écrire un monumental cycle de pièces pour piano, Inner Cities, loué dans ces colonnes (voir ma catégorie dédiée à Alvin). Je ne connaissais pas Édith Schloss, artiste américaine d'origine allemande née en 1919, écrivain et peintre active dans les milieux d'avant-garde où elle se lie d'amitié avec Willem de Kooning ou Meret Oppenheim, décédée dans sa quatre-vingt-douzième année quelques jours avant l'inauguration du mercredi 21 décembre 2011, alors qu'elle préparait activement cette exposition importante. En fait, j'avais déjà vu certaines de ses œuvres sur ou dans les livrets des disques d'Alvin, présentés dans l'exposition. Leur première collaboration artistique commune date de 1966, quatre ans après qu'elle se soit installée en Italie, pays qu'elle avait visité en 1936, avant son émigration aux États-Unis. Alvin venait de son côté de s'y installer.

   Le cœur de l'exposition est une série d'aquarelles d'assez grand format, 50 sur 70 centimètres, qu'elle a réalisée sur des fragments de partitions fournis par le musicien. L'idée leur était venue d'associer plus étroitement musique et peinture, d'où le titre.

Alvin Curran Edith Schloss Painted Song 1

 

   Édith pose ses couleurs sur les partitions soignées d'Alvin, à l'écriture fine et nette, qui créent un espace à la fois réglé et aéré, comme offert à la rêverie. La corne de brume ("Fog Horn" sur la première ligne) utilisée dans Maritime Rites semble appeler des esquisses fantasmatiques : une femme jambes ouvertes, écho de certains dessins d'Egon Schiele ; formes vaguement phalliques ; la mer mauve crache du sang sous un tournoiement très léger de constellations. 

Alvin Curran Edith Schloss Painted Song 2

   Sur la très belle partition du n°7 ci-dessus, "Bend very slightly", un centaure violet s'affronte à une créature féminine toute de sang, à moins qu'ils ne s'embrassent ou s'étreignent par-dessus un corps allongé bras derrière la tête, sous le regard d'un personnage à tête de chat, sans bras, à droite, derrière une forme debout, à la tête un peu bovine. Eros et Thanatos...crime passionnel à la face des dieux ? Ces rencontres entre le trait incisif de l'encre et les délavements de l'aquarelle disent le caractère fantasmagorique de toute musique. Mais tandis que Franz Liszt, dans ses poèmes symphoniques, prétendait transcrire les émotions éprouvées à la lecture de poèmes de Hugo ou de Lamartine, ou devant des tableaux, des sculptures, le mouvement est ici inverse, de la musique vers la peinture, ou plus exactement de la trace écrite de la musique, déshabillée de son vêtement harmonique, vers l'aquarelle, sœur évanescente du souvenir. Rien n'est fixé, figé, car dans le jeu des deux univers l'imagination est comme des abeilles en train d'essaimer - je me saisis de "like swarming bees", lu en haut à droite...

Alvin Curran Edith Schloss Painted Song 3

  Passionnée par la mythologie, sans doute parce que son père l'emmenait voir des tragédies grecques pendant son adolescence, Édith Schloss y revient souvent dans ses aquarelles. Ici, une étonnante carte du ciel répond à la partition éparpillée sur la feuille. Les constellations s'épousent dans une danse douce et folle devant un foetus astral, très improbable fantaisie de ma lecture : son cordon ombilical s'enroule autour d'un verre énorme dont le haut du contenu brûle et pétille. "Égratigne aussi fort que possible, ou ne fais rien", dit le titre anglais.

   Un dernier exemple, très flamboyant, inspiré de l'histoire de Léda s'accouplant avec Zeus sous la forme d'un cygne. Ce numéro 12 est donc l'une des toutes dernières créations d'Édith. Comme pour les autres, il m'a fallu du temps pour les voir. C'est après les avoir numérisées à partir du catalogue, en les observant pendant que je commençais cet article, qu'elles me sont apparues dans leur légère, exubérante délicatesse. Dans leur intensité sauvage aussi, car la scène ci-dessous relève de l'excès absolu. Le cygne blanc de l'iconographie traditionnelle cède la place à un animal ou une colonne fulgurante qui, comme des torrents de feu, envahit le corps fragile de Léda, d'un violet liturgique. De la bouche de la mère de Clytemnestre et des Dioscures sourd la musique sur sa partition tranquille, peut-être pour nous dire qu'elle est transmutation de la jouissance incommensurable. Léda est devenue Euterpe, muse de la musique, dont le nom signifie "la toute réjouissante", "qui sait plaire". Seule celle qui est réjouie, comblée d'amour par l'amant divin, peut nous réjouir grâce à l'harmonie exhalée par son souffle, son corps en état d'exultation majeure.

Alvin Curran Edith Schloss Painted Song 4

  Pour aller plus loin

- l'exposition est visible à la Casa delle Letterature, 3 piazza dell'Orologio, dans le centre de Rome, jusqu'au 31 janvier. Du lundi au vendredi, de 9h30 à 18h30. Entrée libre.

- un poème d'Édith Schloss, lu lors de la soirée d'inauguration : (avis aux traducteurs...je suis en train de m'y atteler de mon côté.)


Ode to the Unknown Photographer

La Serra 1979

 

Seeker of sunsets

and mothwing skies

shatter of sea on rock

and houses bleached apricot

your horizon striving

sailor's eye

fishes a view.

 

Catcher of peacock moments

- at the edge of this great wet

which has shivered

into whales, scales, whelks, and us -

of red suns, chinks of yellow,

bottle glass hills of waves

and yes

blues blues blues upon blues.

 

Are you just one or many

of the Ginocchio Postcard Company

who snaps these hues ?

 

But I know you man

for I too am a dealer in blues.

 

  - "For Cornelius" (1982, révisée en 1990) d'Alvin Curran, une pièce représentative de l'autre face du musicien : non plus le performeur, l'expérimentateur agité entre free jazz et expérimentale dure et folle, non, le compositeur exigeant, secret et fin, qui a donné au piano parmi les plus belles pages de la fin du vingtième et du début de ce siècle : écoutez le décollage extraordinaire après six minutes. Et en plus, interprété au piano par le grand Yvar Mikhashoff, trop tôt disparu :

 

 
Published by Dionys - dans Alvin Curran
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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 14:35

   Nico Muhly Seeing Is BelievingOn n'échappe pas à Nico Muhly. J'avais bien sûr commandé son nouveau disque, le quatrième chroniqué sur ce blog. Reçu le 14 septembre, je l'avais mis de côté après une première écoute. Doué, ça crevait l'oreille à nouveau. Mais je restais extérieur, à la limite de l'agacement face à la virtuosité de l'écriture. Plusieurs lecteurs m'ont interpellé : alors, et Seeing is believing ? L'un d'entre eux - quasi collaborateur occulte de ce blog ! - n'a pas hésité : il le place au premier rang de son classement personnel de 2011, considérant sa pièce maîtresse, le concerto pour violon électrique éponyme, comme "une des premières œuvres majeures de ce nouveau siècle" (je le cite). Mon honneur de chroniqueur exigeait que je le sorte de sa pile, déjà recouvert par d'autres. J'avais au moins sa pochette sous les yeux : superbe, un plaisir. J'ai fini par le glisser dans le lecteur cd de ma chaîne, puis par l'emporter en voiture. Important, le test de la voiture : la musique surmontera-t-elle les vrombissements, s'imposera-t-elle malgré une attention accaparée par la conduite ? Et la musique a triomphé : je glissais dans la ville, illuminé (mais vigilant...). La musique m'avait envahi. J'étais la musique, j'épousais sa structure, ses inflexions.

   Je ne reviendrai pas sur les commentaires toujours limpides et passionnants que Nico donne sur sa musique dans le livret - un modèle du genre, trilingue : anglais, français et allemand ; lisible, ce qui devient rare, parce qu'on a pensé au lecteur au lieu de l'éblouir de couleurs ou par des mises en pages inutilement artys.

   Pourquoi Nico m'a-t-il à nouveau conquis ?

   "Seeing is Believing"commence dans le dénuement solo du violon électrique qui exécute quelques accords, virevolte lentement sur lui-même, torsions très lentes dans lesquelles viennent se glisser peu à peu les autres instruments à cordes de l'ensemble de chambre, mêlant pizzicati et glissandi. La suavité est ensuite fouettée de coups d'archets, morcelée par des silences : surgissent les cuivres et les bois, le piano. La pièce se densifie, jouant de la diversité des timbres, des vitesses, passant avec une facilité déconcertante d'une tonalité à une autre. C'est cette virtuosité qui faisait écran lors de ma première écoute. Loin d'être gratuite, c'est-à-dire démonstrative et creuse, elle est au contraire comme une ligne de fuite, comme si la pièce se cherchait, prenant un étonnant caractère improvisé - ce qu'elle n'est pas -, nous entraînant vers la seconde moitié, pour moi sublime, celle que je n'avais pas eu la patience d'attendre, que je n'avais pas entendu lors de ma première écoute. C'est vers 11 minutes et trente-cinq secondes que la composition atteint ce qu'elle cherchait à travers des contorsions brillantes, mais encore insignifiantes. Les strates se superposent, le rythme se ralentit, marqué par une percussion mystérieuse : la musique écoute ce qui vient, et qu'elle accueille dans une  brève explosion jubilatoire avant d'être reprise par la douceur extatique, les poussées intérieures d'une nouvelle harmonie. L'alternance lent / rapide, avec une prédominance du second, exprime alors la résolution de la matière contemplative (Seeing) en accents de joie tumultueux (Believing) opérée par l'alchimie orchestrale. Vers 21 minutes, le violon chante comme chez Arvo Pärt, soutenu par l'alto et le violoncelle. Comment peut-on aller si haut, si loin, dans le frissonnement des cordes, le gazouillis des bois ? Cette musique est proprement ravissante. Le granit de mon indifférence y a fondu, vaporisé. Et l'on se sent pris de l'ivresse de l'altitude, celle qu'a dû éprouver Icare à l'approche du Soleil de l'Idéal...avant de chuter dans le réel.

   La suite du disque alterne trois arrangements de motets de William Byrd (1543 - 1623) et Orlando Gibbons (1583 - 1625), deux compositeurs anglais que Nico Mully adore, et trois compositions personnelles.

   L'intérêt des arrangements, dont Nico revendique la liberté, réside à mon sens dans l'ajout de quelques touches qui viennent aérer ces compositions tellement prévisibles en raison du retour obligé des couplets et des refrains : le puissant trombone - Nico affectionne cet instrument qu'il place un peu comme un signe de reconnaissance dans beaucoup de ses compositions -  et le piano recueilli élargissent l'éventail harmonique et rythmique de "Miserere mei, Deus", le premier motet de Byrd, placé juste après l'ample concerto. Pour l'anthem "This is the Record of John" de Gibbons, Nico souligne le rôle de l'alto, qui remplace le contre-ténor absent dans ces versions orchestrales. Je soulignerai aussi celui du piano, qui remplace l'orgue. Sans oublier la clarinette basse. Et le basson en plus dans "Bow thine ear, O Lord" de Byrd. Sacré Nico, qui me replonge dans les suavités raffinées de la musique ancienne...délaissées ces temps.

   "Motion", première des pièces personnelles après "Seeing is Believing", joue effrontément entre des fragments répétés de Gibbons et  un aujourd'hui frénétique, tout en juxtapositions nerveuses, fractures pulsantes reichiennes. "By All Means" réemploie trois notes initiales utilisées par Webern dans son concerto pour neuf instruments opus 24 pour les enchâsser dans une orchestration chatoyante (aussi pour neuf instruments), au chromatisme appuyé, tout en dérobades et pieds de nez. Il y a du lutin facétieux chez Nico, qui s'empare de matériaux austères, les détourne pour les faire briller davantage. "Step Team" participe de la même esthétique : comment une danse presque militaire, le stepping, devient un hymne de la liberté, irrévérencieux, avec son trombone basse outrancièrement en avant dans des tempos ralentis. Ailleurs, des éruptions tumultueuses côtoient de courts motifs répétés dans un crescendo se complexifiant - Nico, rappelons-le, est imprégné de Reich - qu'il résout aisément grâce à un décrochement rythmique pour nous proposer un étonnant dialogue entre le piano rêveur et le trombone lyrique, enveloppés dans une coda méditative admirable, d'autant plus belle que totalement imprévue.

   Alors, oui, ce qui séduit chez Muhly, c'est l'intelligence d'une vaste érudition musicale transcendée par sa vivacité créatrice, sa capacité à métamorphoser les matériaux et à les organiser dans des compositions à la fois extrêmement élaborées et d'une incroyable légèreté. On ne peut s'ennuyer en écoutant (vraiment...) une musique aussi flexible, rieuse, qui touche au sublime avec une indicible grâce, au détour d'une idée musicale, sans crier gare. En un sens, Nico est, paradoxalement, une sorte de mystique naïf. Pas étonnant, me direz-vous, chez un ancien enfant de chœur. Encore lui a-t-il fallu savoir rester enfant de cœur. Regardez sa photo, au dos du livret : pureté angélique, humilité amusée...

Paru chez Decca en 2011 / 7 titres / 72 minutes

Nico Muhly

Pour aller plus loin

- le blog du compositeur.

- une fausse vidéo : "Motion", le titre 3 de l'album :

 

 

Programme de l'émission du lundi 9 janvier 2012

My Brightest diamond : In the beginning / Be brave (Pistes 3-5, 8'40), extraits de All things will unwind (Blus Sword / Asthmatic Kitty Records, 2011)

Grande forme :

•Jefferson Friedman : String Quartet n°2 / Matmos Remix n°1 (p1 à 4, 26,50), extraits de Quartets (New Amsterdam Records, 2011)

Hommage à Alvin Curran (1) :

Alvin Curran : Inner Cities 4 (cd2 / p.1, 20'09), extrait de Inner Cities (Long Distance, 2005)