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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 15:02

Breton-Other-people-s-problems.jpgMeph. - On commence ces notes d'écoute ?

Dio. - Une nouvelle catégorie consacrée à des disques qu'on aime...

Meph. - Mais pas assez pour une chronique  à part entière, c'est çà le concept ?

Dio. - En partie. Ça voudrait aller plus vite pour des disques inégaux de la mouvance pop au sens large, être aussi plus polémique, avec de la critique négative plus marquée. Breton est tout désigné pour ce début.

Meph. - Le groupe, un collectif londonien, fait un tabac bien orchestré, avec clips à l'appui.

Dio. - J'ai bondi quand j'ai entendu la référence à André Breton.

Meph. - Très vite oubliée, disons-le d'emblée. Mais le début de Other People's Problems est excellent. Ouverture d'enfer avec "Pacemaker", du rap intelligent bien syncopé, strié de sons sales, chant acide du meneur, chœurs écoutables...

Dio. - Et une section de cordes superbe auxquels ils laissent toute la fin élégiaque imprévue.

Meph. -"Electrician", le second titre, est tout aussi réjouissant, une électro vive, traversée de claviers incandescents. C'est nerveux, joyeux, bien ponctué et bien fini.

Dio. - "Edward The Confessor" continue sur la lancée d'un rock tout en nerfs, un brin halluciné, aéré de quelques arpèges de harpe.

Meph. - J'adore ce toupet, ces petits grains décalés dans la folie dense de ce groupe qui sait en finir, contrairement à tant d'autres.

Dio. - D'un seul coup il y a "2 years", bluette qui serait bêtement sentimentale si elle n'était désossée, déclinée en tranches troubles et belles, section de cordes magnifiquement découpée par des percussions hésitantes, des ralentis étonnants.

Meph. - Dis, ça prend la tournure d'une chronique ? Pas moyen qu'on fasse court ?

Dio. - Tu seras d'accord avec moi, la suite est moins bonne...

Meph. - Je taille à la hache :  "Wood and Plastic", bruyant pour pas grand chose ; "Governing correctly", de la pop très ordinaire, pas de quoi frémir, trop de chœurs et de chipotages.

Dio. - Quant à "Interference"...

Meph. - On se croirait sur un stade, pas dans le disque d'un groupe qui compte...

Dio. - Je sens que tu vas te faire beaucoup d'ennemis !

Meph. - Halte aux critiques molles, consensuelles, qui veulent hurler avec les sirènes publicitaires !!

C'est mauvais, circulez !

Dio. - "Ghost note" commence mieux, pour se perdre en percussions bien lourdes, en synthés répandus comme du gros rouge...

Meph. - On retrouve un peu de finesse avec la harpe au début d'"Oxides", le chant mis à distance, les décalages rythmiques, avant que le synthé ne bave à nouveau.

Dio. - Au point qu'on se demande si on écoute le même album que celui des quatre premiers titres. Et c'est pire pour "Jostle", même pas drôle, franchement consternant.

Meph. - Ça donne envie de piétiner cette saloperie de clavier envahissant...

Dio. - Oui, heureusement qu'on revient au meilleur avec le dernier titre, "The Commission": presque de l'ambiante, chanté avec retenue, entre pulse et syncope, grondant et émouvant.

Meph. - Cinq titres sur onze à se caler dans les oreilles.

Dio. - On espère qu'ils vont ne garder que le meilleur pour être un peu plus surréalistes.

Meph. - Sinon, plus question de parler d'André...Ils ne seront plus que ...bretonS !!

Dio. - Je te laisse assumer la responsabilité de tes allusions anti-folkloriques...

PICORE-Assyrian-Vertigo.jpegMeph. - Si on passait à Picore ?

Dio. Je sens que tu vibres un peu plus avec les lyonnais, qui en sont à leur troisième album.

Meph. - Je veux : rien de vraiment mauvais, ici. Disons quelques titres moins puissants, et puis un défaut : on entend parfois mal les textes en français, c'est vraiment dommage de sabrer le caractère visionnaire des paroles. On a beau s'allonger les oreilles...

Dio. - Restées pointues...

Meph. - Paix, chrétien refoulé ! Pour les amateurs, voilà un post-rock mâtiné d'industriel et de musique planante qui nous entraîne dans une alchimie barbare, puissante. Le titre ne ment pas : vertige assyrien, vents de sables à décoiffer les tiares les mieux accrochées.

Dio. - D'accord, mais reconnais le caractère plus convenu de certaines attaques, comme le début presque caricatural de "Fiasco", post-rock de mille tonnes...

Meph. - Ma mansuétude n'est pas infinie. Je leur pardonne parce qu'ils sont vraiment dans leur voyage vers une Assyrie largement fantasmée...

Dio. - Déjà par Delacroix dans La Mort de Sardanapale, tableau qu'ils font d'ailleurs figurer sur leur site.

Meph. - Suffit d'écouter le chanteur pour sentir l'authenticité de la fougue, de l'inspiration qui anime cette musique violemment colorée, sculptée par des percussions massives, éclairée par les guitares traçantes et transcendée par les claviers atmosphériques.

Dio. - Avec de très belles pages rêveuses soulignées par une clarinette ou une trompette inattendues.

Meph. - Une musique qui prend le temps d'installer ses atmosphères au lieu de ne penser qu'aux formats radiophoniques imbéciles.

Dio. - Tu penses notamment aux quasi neuf minutes de l'envoûtant "Gilgamesh".

Meph. - En effet. Morceau proliférant, monstrueux, loin des manières de Breton...

Dio. - Tu n'as pas digéré leurs faiblesses !

Meph. - Je n'aime pas qu'on ne tienne pas ses promesses. J'attendais un groupe à mi-chemin entre rock et musique contemporaine, dans la mouvance de Bang On A Can...

Dio. - N'exagère pas...

Meph. - Pas de trahison ou de tapage avec Picore, la trajectoire est claire, le projet consistant. La fin d'album, pas seulement cinq minutes, note-le bien, mais vingt-cinq minutes, les quatre derniers titres, est de très haute tenue, à la fois majestueuse et folle, frénétique.

Dio. - "Vertigo", mélopée voluptueuse introvertie, est une belle invitation à la fuite d'une société verrouillée : « N'attendez pas la lumière de ceux qui la vendent. »

Meph. - Une lente avancée vers la lumière fulgurante... beaucoup plus proche du surréalisme, au fond, que ces usurpateurs...

Dio. - Restons-en là, veux-tu. On attend que Breton écarte les scories qui l'aveuglent.

Meph. - Et on se prosterne devant la hauteur de vue de Picore.

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Breton : Paru en 2012 chez FatCat Records / 11 titres / Moins de 42 minutes.

Picore : Paru en novembre 2011 chez Jarring Effects / 13 titres / 61 minutes (le double CD inclut tout un disque de remixes).

Pour aller plus loin

- Breton sur MySpace.

- le site de Picore.

- une très belle, et très inquiétante (Meph. - Encore la fascination enfantine pour la technologie ?)  , vidéo sur le dernier titre de l'album de Breton :

 

 

- Deux titres d' Assyrian Vertigo en écoute :

 

Programme de l'émission du lundi 12 mars 2012

Hommage à Arvo Pärt (1)

•Arvo Pärt : Cantus in memory of Benjamin Britten / Fratres (Kremer - Jarrett) (Pistes 2-1, 16,24), extraits de Tabula rasa (ECM, 1984)

                               De Profundis (p.4, 6,50), extrait de Arbos (ECM New Series, 1987)

Half Asleep : De deux choses l'une / Instrumental / Mars / The Grass divides us with a comb (P.5 à 8, 16'), extraits de Subtitles for the silent versions (We are unique Records, 2011)

Tim Hecker : Sketch 1 & 2 (p. 1 & 2, 11'10), extraits de Dropped pianos (Kranky, 2011)

12 mars 2012 1 12 /03 /mars /2012 17:20

 

 

                                                                                                                               à Arvo Pärt

 

La musique d'Arvo Pärt nous courbe vers la terre,

                                                                                   vers l'humus.

Des voix nous conduisent, tour à tour surgissantes,

                                                                                   très douces et séraphiques,

Si sûres de notre néant que nous baissons la tête,

Les yeux fermés sur cette lumière qui descend et qui apaise,

Et qui nous montre les déserts magnifiques, les taïgas austères,

Bouleaux à l'écorce de neige

                                                dans l'infini des plaines.

Il n'y a rien à dire, pas de protestation.

Quand l'orgue s'en mêle,

Quelle force soudain nous jette sur le sol,

Parmi les feuilles amoncelées de l'automne

Ou dans la débâcle des eaux vives du printemps.

Nous marchons dans la nuit sans limite,

Sans plus rien sentir que ce frémissement

                                                                                  qui nous traverse et nous soulève,

Nie notre matérialité que nous croyions notre lot.

Nous sommes devenus si légers

Que nous ne craignons plus aucune trahison.

Pourtant nous trébuchons, sans cesse nous nous arrêtons,

                                                                                                 à l'écoute.

Les violons se plaignent, et c'est de la joie exultante,

                                                                                 celle d'en finir avec ce moi d'orgueil.

Tabula rasa...

oser

l

a

table rase

 

v

e

r

t

i

g

e

!

au sommet la tige sera rose

 

La musique d'Arvo Pärt nous prend par l'âme,

                                                                              et ne nous lâche plus.

Elle est l'amour extrême,

Obstinée à nous mener sur les chemins désolés.

Car l'errance est la seule voie parmi les ombres vaines.

Toujours, au loin, brille un appel

                                                              à peine

Pour qui accepte d'entendre de tous ses intervalles dilatés

Par delà le massacre des illusions

Le surgissement des sons nouveaux,

Le torrent fou de la lumière jamais vue.

Le piano marche avec nous dans l'épaisse poudreuse,

Tandis que le violon joue, l'innocent,

Virevolte pour convoquer l'humanité entière,

L'assigner à résidence dans son véritable domaine

Qu'elle refuse de connaître par peur de la forêt en feu.

Et pourtant, si la forêt brûle,

C'est pour nous sauver de la laideur de nos attachements.

Il y a dans les arbres qui craquent

                                                                            et dans les aiguilles qui crépitent

Comme une promesse de morsure féconde.

L'embrasement est déjà embrassement, étreinte

                                                                            et rage de l'orage

Dans l'orange des crépuscules inverses,

Lorsque tombent les foudres et les ciels factices

Et que les loups s'enfuient pour restaurer l'immense               

                                                                                               silence.

 

La musique d'Arvo Pärt est un buisson ardent

Qui se ravive sans cesse, animé

Par le vol fulgurant des archanges.

Sa forme idéale est le canon

Qui nous propulse                                                loin

Par une série de salves en arcades

Filantes : envol et chute indissociables

Au son des trompettes de l'éternel jugement

 

Et les voix s'élèvent des profondeurs

Bourdon et psalmodie, plainte et clameur

Haute et claire et pleine et forte

Comme la rumeur en nous de la mer

Enfermée dans les cavernes de nos os

                                                                         de poudre.


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Cet hommage à la musique d'Arvo, je le lui devais depuis longtemps, depuis  Tabula Rasa,  Arbos,  Passio, la trilogie absolue parue en 1984, 1987 et 1988 chez ECM New series. Il a été déclenché par la vidéo ci-dessus,  "rencontrée" voici quelques jours. J'avais écrit un court texte sur Tabula rasa, dorénavant enchâssé dans l'improvisation de cet après-midi, nourrie de nombreuses réécoutes. En guise de prolongement, un photogramme extrait de Le Miroir (1974) d'Andréi Tarkovski.

Tarkovski (Andréi) Le Miroir 1h32-32

8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 10:57

Esquisses avant la chute

Tim-Hecker-Dropped-pianos.jpg  Ravedeath, 1972, le précédent album du canadien Tim Hecker sorti début 2011, était lié à une photographie représentant un piano sur le point d'être précipité d'un immeuble par un groupe d'étudiants du MIT. On y entendait peu le piano, sur cet album magnifique — que je n'ai pas chroniqué, pitié, ne me tuez pas, trop à faire que voulez-vous. Dropped pianos, sorti en novembre de la même année, nous propose neuf esquisses recentrées sur le piano : saisi avant la chute.

   D'emblée, le faste sombre de la musique de Tim nous emporte très loin. Sur un doux fond pulsant, le piano irradie littéralement, démultiplié par les jeux d'échos, prolongé par les claviers en nappes profondes comme l'infini. Du Harold Budd, plus chargé d'énergie, tonique à sa manière noire. On l'imagine perché dans une tour immergée ou dans une cathédrale à demi écroulée, très haut devant son piano et son orgue, égrenant sa musique stratosphérique, nébuleuse et maritime à la fois. Car Tim transcende les éléments, efface les limites. Sa musique explore l'au-delà qui est ici, que nos occupations, nos divertissements dirait Pascal, nous empêchent de percevoir. Une telle musique peut se permettre de nous faire entendre ses doigts sur les touches sans qu'on crie au scandale. Elle se gorge de vibrations, de vents harmoniques comme dans "Sketch 4". Chaque note résonne somptueusement dans "Sketch 5", graves en avant relayées par des aiguës répétées dans une hallucinante litanie, comme si le temps se bloquait, enfin suspendu. L'univers se tord avec les notes résonnantes, s'enflamme d'un feu radical surgi de l'orgue presque aphone dans le dernier titre, proprement abyssal, parcouru de frémissements froissés. Tim Hecker est le chantre d'une fin du monde incessante, toujours déjà commencée.

   Comment une telle photographie aurait-elle pu le laisser indifférent ? Notre société en est donc là, à se donner du divertissement, du "fun", en précipitant un piano du haut d'un immeuble ? Il n'y a plus rien d'autre à faire pour sortir de l'ennui de la société d'hyper-consommmation que de massacrer la beauté, de la fracasser. Je rappelle que ce meurtre dont la symbolique est frappante (!!) a été perpétré par des étudiants du Massachussets Institute of Technology. Est-ce à dire que la technologie ne supporte pas ou plus des formes de beauté qui ne seraient pas liées à elle — le piano, nous sommes d'accord, est en lui-même aboutissement technologique, mais issu de processus artisanaux ou industriels antérieurs aux nouvelles technologies — et chercherait donc à les anéantir ? Ce disque est une réponse à la barbarie peut-être (j'ose l'espérer) inconsciente de ce geste. Le piano survit aux nouvelles technologies, se marie à elles pour les sublimer. Plus que jamais, il est l'instrument roi, universel et rayonnant. Il retourne sa chute en envol, parce qu'il est toujours présence d'un ailleurs qui nous dépasse.

   Comme il est beau, ce disque intemporel, digne prolongement d'une discographie exemplaire, d'une ligne tenue loin des modes éphémères...

TimHecker-Ravedeath-1972.jpg

Tim-Hecker-An-Imaginary-Country.jpg


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Paru en 2011 chez Kranky / 9 titres / 32 minutes

Pour aller plus loin

- le titre 1 en écoute (fausse vidéo) :

 

 

- le site officiel de Tim Hecker (à noter la signification du nom du site : soleil aveugle...)


Programme de l'émission du lundi 20 février 2012

Andy Stott : New ground / Intermittent (Pistes 2 & 4, 9'50), extraits de Passed me by  5modern Love, 2011)

Breton : Pacemaker / Edward the confessor (p. 1-3, 7'), extraits de Other people's problems (FatCat, 2012)

Rodolphe Burger : Sweet Jane / Venus in Furs (p.7-8, 11'30), extraits de this is a Velvet Underground song I'd like to sing (Dernière bande / l'Autre distribution, 2012)

Grande forme :

• Florent Ghys : Hommage à benoît Mandelbrot (23'40) (autoproduit)

 

Programme de l'émission du lundi 5 mars 2012

Vénus en fourrures :

Rodolphe Burger : Venus in Furs (p.8, 6'06), extrait de this is a Velvet Underground song I'd like to sing (Dernière bande / l'Autre distribution, 2012)

• The Velvet underground & Nico : Venus in Furs (p.4, 5'10), extrait de l'album éponyme (Polydor, 1967)

• Trash Palace : Venus in Furs (p.5, 3'31), extrait de Positions (Discograph, 2002)

Half Asleep : The Bell / The fifth stage of sleep / For God's sake, Let them go (p. 2 à 4, 12'), extraits de Subtitles for the silent versions (We are unique Records, 2011)

Mathias Delplanque : Passeport 2 (lille) / Passeport 3 (Dieppe) (p. 2-3, 16'), extraits de Passeports (Bruit clair / Cronica, 2010)

Le ciel brûle :

Fennesz / Daniell / Buck : Unüberwindbare Wände (p.1, 8'33), extrait de Knoxville (Thrill Jockey records, 2009)

24 février 2012 5 24 /02 /février /2012 17:55

 Half-Asleep-subtitles-for-the-silent-versions.jpg Beauté grave

  Half Asleep ? C'est une histoire qui remonte à 2002, quand Valérie Leclercq — qui signe paroles, musiques et arrangements — et sa sœur Oriane décident de passer des enregistrements sur cassette à celui d'un vrai disque, qui sort l'année suivante sous le titre palms and plums. Première arrivée dans les bacs de Radio Primitive et dans mes oreilles, puis dans mes programmes. Je manque apparemment une étape, mais j'attrape au vol (we are now) seated in profile, sorti en 2005. Sans doute l'un des disques que j'écoute le plus en ces temps. Je l'inscris dans ma courte liste rétrospective des disques de l'année 2005...juste derrière Steve Reich, et quelques monuments de ce début de vingt-et-unième siècle ! C'est une histoire qui remonte à la préhistoire...de ce blog, avant sa création en février 2007. Puis j'ai attendu. En mai 2011, Subtitles for the silent versions est dans les bacs. Je l'écoute, vite, et mal, déçu, pris par d'autres écoutes, d'autres préoccupations. Je le laisse dormir. Je le reprends voici peu, et je sombre, sous le charme. Envoûté, à nouveau, au point de l'écouter en boucle, comme enfermé dans cet univers intime, mélancolique, intense, beau. Il y a d'abord la voix de Valérie Leclercq, au grain très doux, grave, mais à peine, où l'on entend toujours le souffle : voix idéale pour les mélodies en demi-teintes, les atmosphères brumeuses, irréelles, voix des ballades entêtantes des grandes chanteuses folk. Servie par sa guitare ou son piano, qui dessinent des lignes mélodieuses, aux enlacements subtils : quelques motifs répétés, prolongés en échappées rêveuses, ponctués de contrepoints délicats, de trouvailles tout en finesse, aérés de moments de quasi silence. Autour d'elle, selon les titres, sa sœur qui la double dans des parties vocales troublantes, parfois avec une autre voix encore dans des a capella qui font songer à la musique vocale anglaise des anthems ou des musiques domestiques à la bouleversante simplicité. Ici ou là, le grave d'un trombone, la viole de gambe ou la clarinette de Colleen (Cécile Schott), une basse, flûte ou des percussions discrètes : des soulignements, des surgissements de texture qui correspondent toujours à une montée émotionnelle. Il ne s'agit jamais d'étourdir l'auditeur : chaque instrument est à sa place dans ces tissages patients qui sont autant de captation de l'ineffable sous l'évidence du chant, sa pureté tenue. Beaucoup de pièces commencent par une introduction méditative, à l'écoute de l'instrument soliste, de sa voix, avant que la voix humaine ne surgisse comme son prolongement naturel. Le développement se fait alors par paliers, par cercles d'une somptueuse douceur : la musique est ensorcellement, charme, comme, exemplairement, dans "The Bell", le second titre. La voix souffle un chant-caresse, un chant-capture, rejointe par elle-même et quelques traits de flûte veloutée, sur une mélodie jouée par un piano lumineux et grave, dans un mouvement d'une irrésistible lenteur, une marche extatique au bord du rien. J'en frissonne encore. Et tout le disque est ainsi. "The Fifth stage of sleep", juste après, est une merveille rêveuse, une plongée dans les différents cercles du sommeil, aux origines de la vie. Ce qui n'exclut pas des remontées vigoureuses, comme dans "For God's sake, let them go !", sorte d'illumination autour du feu dévorateur dans une transparence onirique qui meurt avant de renaître pour se fracturer le long de plaintes obsessionnelles démultipliées. La viole de gambe magnifie "De deux choses l'une", la voix serrée contre la guitare qui dit avoir vu vaciller soudainement des côteaux tranquilles sous la pression d'une vague : allusion au tsunami qui a ravagé le Japon ? au tremblement de terre de Haïti ? Ce qui bouleverse, c'est cette gravité qui force l'attention tout au long des mots égrenés, ce constat désabusé : « Now it seems the grimmer is the deed / The more lightly my feet carry me / But will you still comfort me ? / Knowing i still yearn for relief ». Face à l'effroyable, il faut convoquer la beauté : suit le très bref et incantatoire instrumental "Ceres Pluto eris",  au piano, dont la fin sonne comme du Alain Kremski.  

   À partir de l'extraordinaire "Mars (your nails and teeth)", à l'étonnante introduction à plusieurs voix tournant autour d'un seul couplet, suivie d'un triple décollage au piano, à la flûte alto et aux voix, deux voix masculines de gorge se surajoutant, le disque atteint des sommets rares. Beau duo avec Julian Angel sur "The Grass divides as with a comb", parsemé de moments flamboyants, et les voix s'élèvent, angéliques et suaves, dans un incroyable final éthéré. Je fonds totalement avec "Sea of Roofs", cette mélodie magnifique au piano, ce chant murmuré, ces cymbales miraculeuses, cette attention à ce qui appelle. Beauté désolée, poignante, un thrène très noble et digne : si loin du divertissement, de l'oubli auquel nous pousse la consommation d'informations-à-très-vite-effacer-je-vous-prie. Et "Personnalité H", quelle audace d'écrire aujourd'hui une telle polyphonie, un véritable motet, dans l'esprit des meilleurs morceaux de  Robert Wyatt ! Suivi d'une adaptation inspirée d'un fragment de poème d'Emily Dickinson, presque neuf minutes d'une folk ambiante qui s'enflamme et tourbillonne (je pensais alors à Phelan Shepard). Pour finir, un duo à la Lewis Caroll entre les deux sœurs sous le titre "Une histoire d')astronautes-marins-pêcheurs", l'une exhortant l'autre à ne pas ruiner les illusions des hommes, l'autre se dénigrant tout en regardant avec une cetaine ironie le monde qui l'environne. J'aime cette musique, parce qu'elle n'a pas peur d'affronter les zones d'ombre, qu'elle le fait avec pudeur et en même temps avec une détermination calme. De là sa beauté vraie, essentielle. Je comprends que gravite dans son cercle Matt Elliott, aux musiques si sombres et prenantes, engloutissantes au point qu'elles m'effraient parfois, elles. Ici, la chaleur de la ou des voix, la limpidité des lignes mélodiques, nous sauvent de la déréliction. Parce que l'humanité est là, dans les souffles et les timbres, la retenue et les élans, le soin attentif aux détails d'accompagnement, loin des artefacts et des recettes. Un des grands disques de 2011...et je suis sûr qu'il m'accompagnera bien au-delà.

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Paru en 2011 chez We are unique ! Records / 13 titres / 58 minutes

Pour aller plus loin

- le site d'Half Asleep : j'adore leur biographie facétieuse...

- l'album à écouter et plus sur bandcamp.

- un clip vidéo avec un danseur pour "The Bell" :

 

18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 18:24

 Mathias Delplanque Passeports  Premier article consacré à mes trouvailles par l'intermédiaire des réseaux sociaux, une manière de dénicher des artistes indépendants, expérimentateurs passionnés qui ont décidé de prendre leur destin artistique totalement en main. Mathias Delplanque, musicien français de Nantes, travaille sous différents noms depuis les années quatre-vingt-dix dans le domaine des musiques électroacoustiques à base d'enregistrements de terrains. Passeports, son huitième album sous son propre nom, interroge les relations entre espace et musique, entre le son et son espace. Partant de sons captés dans des gares, des ports, des zones de transit, il les transporte chez lui, les rejoue dans les différentes pièces de sa maison. Il sont ainsi mixés avec les bruits domestiques.

  Il en résulte un album dense, prenant, combinant poussières sonores et drones. Rien d'aride ou de tristement prosaïque dans ce voyage. Chacune des sept plages, titrées "Passeports" de 1 à 7, est une plongée dans l'épaisseur d'un lieu devenu méconnaissable parce que littéralement traversé. Le train qui brinquebale sur les rails nous emmène plus loin que prévu, enveloppé de vecteurs sonores, porté par une aura luminescente. Comme si l'invisible, l'inaudible se manifestait enfin. Le musicien est magicien qui réenchante le quotidien en en révélant les sous-bassements, l'extraordinaire beauté radieuse. La fin de "Passeport 2 (Lille) devient un hymne aux transports, croisant bruits d'avions et drones étincelants qui sonnent comme un orgue. Le titre suivant, à base de sons captés à Dieppe, prend les allures d'une mini-symphonie pour trompes de navire qui se mettent à onduler, à se croiser dans un ballet somptueux enrichi de voix, de cris de mouettes.

   Vraiment un choc que cet album beaucoup plus varié qu'on aurait pu s'y attendre, travaillé en finesse avec un sens remarquable des atmosphères : à chaque fois, on est embarqué, surpris par la qualité des textures, les pulsations subtiles qui animent ces paysages immenses. Car on respire dans ces espaces ouverts sur le rêve, parcourus de frémissements mystérieux, d'une vie sourde et douce. Aux antipodes de la musique industrielle, Mathias Delplanque nous entraîne dans un monde flottant. Chacune de ses plages est l'équivalent contemporain d'une ukiyo-e, une estampe sonore raffinée invitant à la méditation, à l'apaisement. Splendide !

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Paru en 2010, collaboration entre le label portugais Cronica et Bruit clair / 7 titres / 50 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Mathias Delplanque

- sa musique sur bandcamp. Á écouter... et télécharger légalement (prix modiques !) : aidez les musiciens à vivre !!


Trouvé sur son site :

« Nous sommes comme des aveugles dans une ville inconnue. Nous errons dans ses rues mais revenons bien des fois sur nos pas avant d’arriver au but. Je vois quelques ruelles qui ne mènent nulle part. Mais de nouvelles combinaisons apporteront peut-être la lumière. Un homme ne peut rien inventer qu’un autre ne puisse résoudre ».

Extrait du film  Manuscrit trouvé à Saragosse  de Wojciech J. Has (Discours de Don Pedro chez le cabaliste).

   J'adore et le livre de Jan Potocki, et le film que Has en a tiré...

16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 17:28

Douwe-Eisenga-House-of-mirrors.jpg  Beau titre qui touche juste pour ce nouvel album du compositeur minimaliste néerlandais Douwe Eisenga. Les amateurs de Douwe y retrouveront des pièces déjà enregistrées, réarrangées pour la formation de chambre italienne La Piccola Accademia degli Specchi, qui réclamait au compositeur des morceaux pour son répertoire. Douwe Eisenga a connu Matteo Sommacal, le directeur artistique de l'Ensemble, par l'intermédiaire d'un réseau social,  ayant vite perçu la convergence de leurs approches. La Piccola Accademia compte deux pianistes, une flûtiste, une saxophoniste, un violoniste et une violoncelliste.

   Le minimalisme aime les variations, on le sait. Faire le plus avec le moins. Alors, la même idée peut être déclinée pour deux pianos —comme dans The Piano Files, pour quatuor de saxophones — comme dans Music for Wiek, ou pour ensemble de chambre, ici, ce qui est d'ailleurs fréquent aussi bien dans la tradition classique en général. Là où les grincheux protestent et font les dédaigneux, c'est que cette école musicale aime la simplicité, au moins apparente. Le cœur d'une pièce peut se réduire à quatre ou cinq notes, combinées en motifs proches, répétés, décalés, inversés, tronqués, augmentés : la complexité est seconde, dans l'agencement. D'où la métaphore : toute composition minimaliste un peu étendue est une maison des miroirs. Certains sont agacés, surtout s'ils écoutent d'une oreille distraite. Les aficionados, dont je suis — vous l'aurez remarqué ! —, se régalent, se délectent, se prélassent avec volupté dans ces rêts serrés, fascinants. Et ici, me direz-vous ?

  Le disque s'ouvre sur le superbe "Motion", avec une belle attaque caracolante des deux pianos, bientôt reprise par les autres instruments : dynamique irrésistible, cercles langoureux escaladés tour à tour par un ou deux instruments qui se tiennent alors sur la crête, brèves suspensions comme des respirations dans le crescendo énergique. La "Passacaglia", après cet allegro, est un andante suave aéré par les phrases mélancoliques des pianos, les notes filées des cordes. Basée sur une sonate du compositeur néerlandais d'origine allemande Christian Ernst Graf (1723-1804), "La Musica del Giorno" prend la forme d'une danse enjôleuse, à l'exubérance proprement charmante : la musique nous enferme dans les développements de ses volutes, ne nous laissant aucun répit. "L'Atlante delle Nuvole" retravaille les thèmes de "Cloud Atlas" (pour deux pianos sur The Piano Files) mais aussi de Music for Wiek : chaleur du saxophone aux lignes sinueuses, piano sobrement percussif, flûte aux cercles veloutés, violoncelle calme et grave, violon en tant que rotor de cette sarabande irréelle, d'essence baroque au fond, tout en entrelacs, en reprises et envolées brumeuses ou miroitantes.Le plus long morceau avec ses seize minuites, "Kick", fait la part belle aux deux pianos dans son introduction d'un peu plus de trois minutes, marche légèrement claudicante, clapotante, épaulée par la flûte et le saxophone, avant un brutal emballement, ce tournoiement fou qui donne le vertige, toute la musique de Douwe tourne autour de cet emportement, cette entrée dans la ronde infernale et brillante, suivie de phrases ralenties dans l'attente pressentie d'une nouvelle irrésistible accélération. La vie est une succession de tours de manège plus ou moins rapides : pas question de descendre en route, si bien que l'on peut ressentir comme une panique à l'écoute de cette musique qui ne laisse guère le temps du doute. Sa douceur séductrice est au service d'une énergie au fond authentiquement violente, à laquelle on peut rester, cela m'arrive encore, extérieur : on écoute le manège tourner, étranger à cette férocité trop bien rôdée, démultipliée jusqu'à la nausée. Le titre éponyme, en italien, donne la même impression en version courte : la majesté grave des phrases de violoncelle est laminée par la chevauchée épuisante. Vous voilà étonnés ? Je ne donne pas dans le dithyrambe, souvent homme varie : j'aimais hier, moins aujourd'hui ? Mais c'est surtout dû à ce que j'appelle l'effet Glass. Le minimalisme tourne parfois...en rond, se répète trop prévisiblement. Hier, j'extrayais le meilleur. Aujourd'hui, mon oreille est caustique, j'ai du mal à rentrer dans la ronde, sauf pour l'excellent "Motion". En somme, un disque agréable, non sans beautés, mais moins convaincant que les deux précédemment chroniqués : musique plus habile qu'habitée, trop narcissique à la longue ?  

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Paru en 2011 chez  Zefir Records / 6 titres / 56 minutes.

 

Programme de l'émission du lundi 13 février 2012

Me & L'Au : Faces / Warrior (Pistes 7-11, 7'30), extraits de If Beauty is a crime (Alter K, 2011)

Victoire : A Song for Mick Kelly / Like a miracle (p/6-4, 11'10), extraits de Cathedral city (New Amsterdam Records, 2010)

Ikue Mori : Gem Palace (Pour Madge Gill, p.4, 2'59), extrait de myrninerest (Tzadik ,2008)

Hommage à Alvin Curran (4) / Grande forme :

Alvin Curran : Why is this night different from all other nights (p.2, 33'03), extrait de Animal Behavior (Tzadik, 1995)

    Au passage, un coup de chapeau au label Tzadik fondé par John Zorn, et une pensée pour l'œuvre de Madge Gill (1882-1961), femme qui se disait inspirée par un esprit bienfaisant, "myrninerest", titre de l'album d'Ikue Mori auquel j'ai pensé en voyant un grand dessin sur un rouleau de calicot dans l'exposition "L'Europe des Esprits, La Fascination de l'occulte, 1750-1950", qui vient de s'achever au musée d'art moderne de Strasbourg (pour aller s'installer je crois à Berne : monumentale et superbe exposition !). En regardant cette œuvre (ci-dessous), je me dis qu'elle n'est pas sans rapport avec le minimalisme : multiplication en miroir de visages identiques ou quasiment, aspect labyrinthique de la composition, motifs répétés, décalés, horreur du vide, impression de tournoiement. Le dessin n'est pas daté, mais serait antérieur à 1958. 

Gill--Madge--Encre-de-Chine-sur-calicot.jpeg


8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 18:15

Jefferson Friedman Quartets   Né en 1974 dans le Massachusetts, Jefferson Friedman appartient à cette génération de compositeurs contemporains évidemmment doués, couverts de prix, qui ne craignent pas de transporter la musique classique ailleurs, forts d'une implication dans des formations diverses, a priori éloignées du champ académique. C'est ainsi qu'il a travaillé avec des groupes de rock alternatif comme Shudder to think . New Amsterdam Records  a publié voici quelques mois deux de ses trois quatuors à cordes, interprétés par le Chiara String Quartet, accompagnés de deux remix par le duo de musique électronique Matmos, dont j'ai déjà signalé l'excellente collaboration avec So Percussion.

  L'album s'ouvre avec le quatuor n°2, de 1999. Le premier mouvement, d'une belle énergie,  emporte l'auditeur pour le déposer sur des plages de beauté irréelle, rêveuses, avant de le reprendre peu après dans son allegro puissant, tout en coups d'archet décidés. Le second montre d'emblée une richesse de coloris étonnante : lent et méditatif, il entrelace langoureusement les diverses voies des cordes, crée un climat de mystère avec ses brusques silences, ses reprises somptueuses soutenues par un violoncelle dans les graves. Le talent mélodique de Friedman éclate dans les thèmes envoûtants, déployés avec un sens rare des variations. Le dernier mouvement est éblouissant : pizzicati, cordes vibrantes dans les passages échevelés du début. Et puis un grand apaisement, un chant d'une incroyable pureté, le violon qui décolle dans des aigus fragiles, de belles virgules collectives, et une manière de nous reprendre dans un final endiablé. Le remix N°1 de Matmos offre un beau prolongement à ce quatuor, soulignant à plaisir son côté luxuriant, énigmatique, par des surgissements, des invasions intrigantes de percussions bondissantes, de stries sonores foisonnantes. Le titre "A Bruit secret Mix" témoigne d'une osmose intelligente avec la musique de Friedman, qui a travaillé avec le duo aussi sur un de leurs albums...

   Le quatuor n°3 s'ouvre sur une brève introduction tempétueuse, à la beauté rageuse, crissante, tout en enroulements virtuoses, prélude à un long second mouvement de plus de dix-sept minutes, extatique ou brillant. Un étonnant duo d'amour entre le violon et le violoncelle irradie au cœur de cet "Act" sa suavité langoureuse, le violon à nouveau envolé dans les aigus pour tisser une sorte de comète de cheveux d'ange qui se mettent à partir en vrilles acides, rejoints par l'autre violon, l'alto et le violoncelle dans un finale nerveux, farouche : pas question de tomber dans la mièvrerie avec Friedman ! L'oreille nettoyée par ce ballet, le troisième mouvement, "Epilogue / Lullaby", peut déployer sa merveilleuse berceuse. Sur un rembourrage de graves, l'équivalent de la tampura dans les ragas indiens, le violon évolue avec une indicible grâce pour une danse très lente, quasi immobile, sur le fil diaphane d'aigus prolongés. Matmos a échantillonné quelques passages de ce quatuor pour son deuxième remix, "Floor Plan Mix". Il met en valeur sa nervosité, mais aussi ses transparences, en ajoutant des sons de cloches, de gongs qui multiplient les plans. Des textures granuleuses, striées, en élargissent les fractures secrètes, si bien que leur travail nous entraîne de béance en béance, dans les sous-sols inquiétants des harmoniques refoulées. Belle recréation !

   Un disque idéalement singulier pour réconcilier amateurs de quatuors et fanatiques de paysages électroniques élaborés. Puristes, laissez-vous envahir par l'impureté !

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Paru en 2011 chez New Amsterdam Records / 8 titres / 63 minutes

Pour aller plus loin

- le premier mouvement du quatuor n°2 en écoute sur la page du label consacrée au disque.

- le deuxième mouvement du même quatuor en concert :

 

 

Programme de l'émission du lundi 30 janvier 2012

Le ciel brûle :

Picore : Aubade / Ellipsis (Pistes 4-8, 10'10), extraits de Assyrian Vertigo (Jarring Effects, 2011)

Slow Flow : Viens / Emma Peel (p.2-6, 9'), extraits du disque sans titre (2012)

David Lang : this was written by hand / cage (p.1-2, 16'10), extraits de this was written by hand (Cantaloupe Music, 2011)

Hommage à Alvin Curran (3) :

Alvin Curran : The Works (2), extrait de Solo Works : the '70s (New World Records, 2010)

Programme de l'émission du lundi 6 février 2012

Dustin O'Halloran : A Great divide / We move slightly (p.1-3, 9'30), extraits de Lumière (FatCat Records, 2011)

Max Richter : Infra 3 et 4 (p.4-6, 5'50), extraits de Infra (FatCat Records, 2010)

Grande forme :

Jefferson Friedman : String quartet n°2 / Matmos remix n°1 (p. 1 à 4, 21'30), extraits de Quartets (New Amsterdam Records, 2011)

Paysages électroniques :

Guillaume Gargaud : Géante rougewave / Émissaire (p.5-7, 9'10), extraits de She (Utech, 2009) Records,

 

30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 16:53

L'art de l'écoute David Lang this was written by hand 

  Ce n'est jamais sans une intense émotion, et une certaine appréhension, que j'aborde la musique de David Lang, auquel ces colonnes consacrent une catégorie, "David Lang, Bang On A Can & alentours". J'ai la ressource provisoire de me réfugier derrière la note d'intention de la pochette, qui a déjà le mérite de nous informer clairement. L'album, sorti à la mi-novembre sur "son" label, cofondé avec Michael Gordon et Julia Wolfe, comporte une première pièce éponyme d'une dizaine de minutes, "this was written by hand", de 2003, et "memory pieces", un cycle de huit pièces à la mémoire de huit amis disparus, composé entre 1992 et 1997. Le tout pour piano solo. Quand on ajoute que la première est liée, comme l'indique son titre, à une époque pas si lointaine, avant d'acquérir son premier ordinateur en 1993, où écrire de la musique était une activité physique, éprouvante pour les doigts, les bras, que la seconde est une tentative invocatoire pour garder le souvenir d'amis chers, disparus, à travers un geste sonore qui condenserait leur personnalité, on n'a encore rien dit de la musique de David Lang, de son impact sur l'auditeur.

  Troublé par le bruit de mes doigts sur le clavier de l'ordinateur, parce qu'il redouble celui des doigts d'Andrew Zolinsky sur son piano, je m'arrête. L'évidence d'une commune lutte : contre la mort, l'effacement, la disparition. La volonté d'arracher quelque chose, une trace sonore, une phrase. Le piano de David cherche, inlassable, obstiné. Il se lance, s'interrompt, reprend, martèle, trouve soudain une note nouvelle, un accord jaillissant de la nuit du clavier, des souvenirs enfouis sous les touches et qu'il fallait convoquer comme des esprits farouches. C'est ça, le mouvement même de cette pièce admirable, bouleversante, "this was written by hand" : tâtonnante, aveugle, attentive à débusquer un éclat de lumière, elle ne sait pas où elle va, elle écoute autant qu'elle donne à entendre, entre les notes, ce qui creuse le monde et le vêt de mystère. Il arrive qu'elle trouve des sources, qu'elle bondisse, exultante, avant de se casser pour ainsi dire, comme troublée par la puissance du courant qu'elle vient de chevaucher le temps de quelques accords, recroquevillée dans une contemplation éblouie de ce qu'elle a révélé. La recherche reprend alors, plus haut ou plus bas, elle suit une piste intermittente qui joue à cache-cache avec le pianiste de plus en plus humble au point de disparaître progressivement dans l'aura de ses notes frappées du bout de l'âme, dans une exquise retenue : l'attitude même de l'orant devant le sacré manifesté.

   Le cycle "memory pieces" n'est pas totalement inédit. On trouve "wed" sur Elevated (2005), interprété par Lisa Moore, et le pianiste Danny Holt en a donné une interprétation en 2009 (voir plus bas). Les huit pièces tentent de condenser, dans une démarche à mon sens exemplaire du travail de création de David, huit souvenirs d'amis proches, compositeurs, interprètes, artistes. Sa musique me fait souvent songer aux compressions des sculpteurs : ennemie du bavardage, de la fioriture, du remplissage, elle compacte, densifie pour atteindre l'essentiel. Elle nous livre une matière d'un noir abyssal, lourd, d'où cet état de choc provoqué par ses compositions orchestrales. Au piano, si la masse sonore est moindre, nécessairement discontinue malgré les notes parfois martelées dans un strumming à la Charlemagne Palestine, l'effet n'en est pas moins énorme : chaque pièce est un monolithe, à l'effet d'entraînement d'une incroyable puissance. La première du cycle, en hommage à John Cage, escalade et descend le clavier dans un mouvement terrifique. Rien n'arrête cette musique dans son avancée inexorable, implacable : formidable, au sens premier du mot. Et nous descendons dans le maëlstrom vers la musique intérieure, portés par les vagues successives des harmoniques. Dédiée à la mémoire du pianiste Yvar Mikhashoff, "spartan arcs" ne nous laisse pas davantage de répit, car l'auditeur est soumis à un véritable bombardement d'arpèges descendant ponctués de notes fixes lentement variées, comme si une série de gouttes ne cessait de produire des cercles concentriques se chevauchant, des images diffractées. "wed" semble ensuite bien aérée, plus méditative, mais pas moins tenue, serrée dans son tissage patient, sans cesse repris : la même nécessité est à l'œuvre qui marie les notes les unes aux autres. "grind" martèle le piano en ostinato massifs, donnant l'impression qu'on s'enfonce peu à peu dans le clavier, opérant un véritable travail de terrassement...qui libère par contrecoup le caprice de "diet coke", étourdissante suite de pirouettes enchevêtrées. On arrive au magnifique "cello", dédié à la violoncelliste Anna Cholakian, du Cassatt quartet : paysage désolé, et pourtant étincelant de notes comme des bulles éclatées, on flotte dans une apesanteur radieuse, miraculeuse, maintenue là aussi avec une rigueur, une attention sans faille, car on n'avance qu'à ce prix, en équilibre au-dessus du vide. Peu de musiciens savent forcer l'écoute comme David Lang pour nous hisser hors des contingences. Par contraste, "wiggle", dans son trémoussement panique, sa frénésie, peut de prime abord sembler plus superficiel, plus gratuitement virtuose : il se révèle tout aussi vertigineux dans son épaisseur torrentueuse, parcouru d'étranges courants sous-jacents. L'album se referme avec "beach", presque neuf minutes pour entendre le piano comme rarement. Une mélodie se cherche, là encore, comme si nous revenions à la première composition, mais elle ne cesse d'accoucher de notes isolées, aiguës ou graves, sortes d'à-plats dans lesquels chaque note se révèle, galet sonore qui vient  s'offrir, s'écraser doucement, s'échouer sur le sable de notre attention. Tout simplement prodigieux !

   Un  grand disque, inépuisable.

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Paru chez Cantaloupe Music / 9 titres / 45 minutes

Danny Holt Fast JumpPour aller plus loin

- une fausse vidéo de la première pièce éponyme. Je ne pense pas que David proteste à propos de l'absence de droit de copie, le morceau étant téléchargeable gratuitement sur la page de son label.

 

 

 

   En complément : le beau disque du pianiste Danny Holt, Fast Jump (Innova Recordings, 2009), avec un programme passionnant de nouvelles musiques pour piano : Caleb Burhans, Lona Kosik, Graham Fitkin, Jasha Narveson... et l'intégrale des "Memory pieces" de David Lang, même si je trouve l'enregistrement chez Cantaloupe par Andrew Zolinsky nettement meilleur : dynamique, relief, éclat...Il y a toutefois dans l'album paru chez Innova un éloignement, une matité sourde, qui ne sont pas sans charme.