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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 10:57

Esquisses avant la chute

Tim-Hecker-Dropped-pianos.jpg  Ravedeath, 1972, le précédent album du canadien Tim Hecker sorti début 2011, était lié à une photographie représentant un piano sur le point d'être précipité d'un immeuble par un groupe d'étudiants du MIT. On y entendait peu le piano, sur cet album magnifique — que je n'ai pas chroniqué, pitié, ne me tuez pas, trop à faire que voulez-vous. Dropped pianos, sorti en novembre de la même année, nous propose neuf esquisses recentrées sur le piano : saisi avant la chute.

   D'emblée, le faste sombre de la musique de Tim nous emporte très loin. Sur un doux fond pulsant, le piano irradie littéralement, démultiplié par les jeux d'échos, prolongé par les claviers en nappes profondes comme l'infini. Du Harold Budd, plus chargé d'énergie, tonique à sa manière noire. On l'imagine perché dans une tour immergée ou dans une cathédrale à demi écroulée, très haut devant son piano et son orgue, égrenant sa musique stratosphérique, nébuleuse et maritime à la fois. Car Tim transcende les éléments, efface les limites. Sa musique explore l'au-delà qui est ici, que nos occupations, nos divertissements dirait Pascal, nous empêchent de percevoir. Une telle musique peut se permettre de nous faire entendre ses doigts sur les touches sans qu'on crie au scandale. Elle se gorge de vibrations, de vents harmoniques comme dans "Sketch 4". Chaque note résonne somptueusement dans "Sketch 5", graves en avant relayées par des aiguës répétées dans une hallucinante litanie, comme si le temps se bloquait, enfin suspendu. L'univers se tord avec les notes résonnantes, s'enflamme d'un feu radical surgi de l'orgue presque aphone dans le dernier titre, proprement abyssal, parcouru de frémissements froissés. Tim Hecker est le chantre d'une fin du monde incessante, toujours déjà commencée.

   Comment une telle photographie aurait-elle pu le laisser indifférent ? Notre société en est donc là, à se donner du divertissement, du "fun", en précipitant un piano du haut d'un immeuble ? Il n'y a plus rien d'autre à faire pour sortir de l'ennui de la société d'hyper-consommmation que de massacrer la beauté, de la fracasser. Je rappelle que ce meurtre dont la symbolique est frappante (!!) a été perpétré par des étudiants du Massachussets Institute of Technology. Est-ce à dire que la technologie ne supporte pas ou plus des formes de beauté qui ne seraient pas liées à elle — le piano, nous sommes d'accord, est en lui-même aboutissement technologique, mais issu de processus artisanaux ou industriels antérieurs aux nouvelles technologies — et chercherait donc à les anéantir ? Ce disque est une réponse à la barbarie peut-être (j'ose l'espérer) inconsciente de ce geste. Le piano survit aux nouvelles technologies, se marie à elles pour les sublimer. Plus que jamais, il est l'instrument roi, universel et rayonnant. Il retourne sa chute en envol, parce qu'il est toujours présence d'un ailleurs qui nous dépasse.

   Comme il est beau, ce disque intemporel, digne prolongement d'une discographie exemplaire, d'une ligne tenue loin des modes éphémères...

TimHecker-Ravedeath-1972.jpg

Tim-Hecker-An-Imaginary-Country.jpg


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Paru en 2011 chez Kranky / 9 titres / 32 minutes

Pour aller plus loin

- le titre 1 en écoute (fausse vidéo) :

 

 

- le site officiel de Tim Hecker (à noter la signification du nom du site : soleil aveugle...)


Programme de l'émission du lundi 20 février 2012

Andy Stott : New ground / Intermittent (Pistes 2 & 4, 9'50), extraits de Passed me by  5modern Love, 2011)

Breton : Pacemaker / Edward the confessor (p. 1-3, 7'), extraits de Other people's problems (FatCat, 2012)

Rodolphe Burger : Sweet Jane / Venus in Furs (p.7-8, 11'30), extraits de this is a Velvet Underground song I'd like to sing (Dernière bande / l'Autre distribution, 2012)

Grande forme :

• Florent Ghys : Hommage à benoît Mandelbrot (23'40) (autoproduit)

 

Programme de l'émission du lundi 5 mars 2012

Vénus en fourrures :

Rodolphe Burger : Venus in Furs (p.8, 6'06), extrait de this is a Velvet Underground song I'd like to sing (Dernière bande / l'Autre distribution, 2012)

• The Velvet underground & Nico : Venus in Furs (p.4, 5'10), extrait de l'album éponyme (Polydor, 1967)

• Trash Palace : Venus in Furs (p.5, 3'31), extrait de Positions (Discograph, 2002)

Half Asleep : The Bell / The fifth stage of sleep / For God's sake, Let them go (p. 2 à 4, 12'), extraits de Subtitles for the silent versions (We are unique Records, 2011)

Mathias Delplanque : Passeport 2 (lille) / Passeport 3 (Dieppe) (p. 2-3, 16'), extraits de Passeports (Bruit clair / Cronica, 2010)

Le ciel brûle :

Fennesz / Daniell / Buck : Unüberwindbare Wände (p.1, 8'33), extrait de Knoxville (Thrill Jockey records, 2009)

24 février 2012 5 24 /02 /février /2012 17:55

 Half-Asleep-subtitles-for-the-silent-versions.jpg Beauté grave

  Half Asleep ? C'est une histoire qui remonte à 2002, quand Valérie Leclercq — qui signe paroles, musiques et arrangements — et sa sœur Oriane décident de passer des enregistrements sur cassette à celui d'un vrai disque, qui sort l'année suivante sous le titre palms and plums. Première arrivée dans les bacs de Radio Primitive et dans mes oreilles, puis dans mes programmes. Je manque apparemment une étape, mais j'attrape au vol (we are now) seated in profile, sorti en 2005. Sans doute l'un des disques que j'écoute le plus en ces temps. Je l'inscris dans ma courte liste rétrospective des disques de l'année 2005...juste derrière Steve Reich, et quelques monuments de ce début de vingt-et-unième siècle ! C'est une histoire qui remonte à la préhistoire...de ce blog, avant sa création en février 2007. Puis j'ai attendu. En mai 2011, Subtitles for the silent versions est dans les bacs. Je l'écoute, vite, et mal, déçu, pris par d'autres écoutes, d'autres préoccupations. Je le laisse dormir. Je le reprends voici peu, et je sombre, sous le charme. Envoûté, à nouveau, au point de l'écouter en boucle, comme enfermé dans cet univers intime, mélancolique, intense, beau. Il y a d'abord la voix de Valérie Leclercq, au grain très doux, grave, mais à peine, où l'on entend toujours le souffle : voix idéale pour les mélodies en demi-teintes, les atmosphères brumeuses, irréelles, voix des ballades entêtantes des grandes chanteuses folk. Servie par sa guitare ou son piano, qui dessinent des lignes mélodieuses, aux enlacements subtils : quelques motifs répétés, prolongés en échappées rêveuses, ponctués de contrepoints délicats, de trouvailles tout en finesse, aérés de moments de quasi silence. Autour d'elle, selon les titres, sa sœur qui la double dans des parties vocales troublantes, parfois avec une autre voix encore dans des a capella qui font songer à la musique vocale anglaise des anthems ou des musiques domestiques à la bouleversante simplicité. Ici ou là, le grave d'un trombone, la viole de gambe ou la clarinette de Colleen (Cécile Schott), une basse, flûte ou des percussions discrètes : des soulignements, des surgissements de texture qui correspondent toujours à une montée émotionnelle. Il ne s'agit jamais d'étourdir l'auditeur : chaque instrument est à sa place dans ces tissages patients qui sont autant de captation de l'ineffable sous l'évidence du chant, sa pureté tenue. Beaucoup de pièces commencent par une introduction méditative, à l'écoute de l'instrument soliste, de sa voix, avant que la voix humaine ne surgisse comme son prolongement naturel. Le développement se fait alors par paliers, par cercles d'une somptueuse douceur : la musique est ensorcellement, charme, comme, exemplairement, dans "The Bell", le second titre. La voix souffle un chant-caresse, un chant-capture, rejointe par elle-même et quelques traits de flûte veloutée, sur une mélodie jouée par un piano lumineux et grave, dans un mouvement d'une irrésistible lenteur, une marche extatique au bord du rien. J'en frissonne encore. Et tout le disque est ainsi. "The Fifth stage of sleep", juste après, est une merveille rêveuse, une plongée dans les différents cercles du sommeil, aux origines de la vie. Ce qui n'exclut pas des remontées vigoureuses, comme dans "For God's sake, let them go !", sorte d'illumination autour du feu dévorateur dans une transparence onirique qui meurt avant de renaître pour se fracturer le long de plaintes obsessionnelles démultipliées. La viole de gambe magnifie "De deux choses l'une", la voix serrée contre la guitare qui dit avoir vu vaciller soudainement des côteaux tranquilles sous la pression d'une vague : allusion au tsunami qui a ravagé le Japon ? au tremblement de terre de Haïti ? Ce qui bouleverse, c'est cette gravité qui force l'attention tout au long des mots égrenés, ce constat désabusé : « Now it seems the grimmer is the deed / The more lightly my feet carry me / But will you still comfort me ? / Knowing i still yearn for relief ». Face à l'effroyable, il faut convoquer la beauté : suit le très bref et incantatoire instrumental "Ceres Pluto eris",  au piano, dont la fin sonne comme du Alain Kremski.  

   À partir de l'extraordinaire "Mars (your nails and teeth)", à l'étonnante introduction à plusieurs voix tournant autour d'un seul couplet, suivie d'un triple décollage au piano, à la flûte alto et aux voix, deux voix masculines de gorge se surajoutant, le disque atteint des sommets rares. Beau duo avec Julian Angel sur "The Grass divides as with a comb", parsemé de moments flamboyants, et les voix s'élèvent, angéliques et suaves, dans un incroyable final éthéré. Je fonds totalement avec "Sea of Roofs", cette mélodie magnifique au piano, ce chant murmuré, ces cymbales miraculeuses, cette attention à ce qui appelle. Beauté désolée, poignante, un thrène très noble et digne : si loin du divertissement, de l'oubli auquel nous pousse la consommation d'informations-à-très-vite-effacer-je-vous-prie. Et "Personnalité H", quelle audace d'écrire aujourd'hui une telle polyphonie, un véritable motet, dans l'esprit des meilleurs morceaux de  Robert Wyatt ! Suivi d'une adaptation inspirée d'un fragment de poème d'Emily Dickinson, presque neuf minutes d'une folk ambiante qui s'enflamme et tourbillonne (je pensais alors à Phelan Shepard). Pour finir, un duo à la Lewis Caroll entre les deux sœurs sous le titre "Une histoire d')astronautes-marins-pêcheurs", l'une exhortant l'autre à ne pas ruiner les illusions des hommes, l'autre se dénigrant tout en regardant avec une cetaine ironie le monde qui l'environne. J'aime cette musique, parce qu'elle n'a pas peur d'affronter les zones d'ombre, qu'elle le fait avec pudeur et en même temps avec une détermination calme. De là sa beauté vraie, essentielle. Je comprends que gravite dans son cercle Matt Elliott, aux musiques si sombres et prenantes, engloutissantes au point qu'elles m'effraient parfois, elles. Ici, la chaleur de la ou des voix, la limpidité des lignes mélodiques, nous sauvent de la déréliction. Parce que l'humanité est là, dans les souffles et les timbres, la retenue et les élans, le soin attentif aux détails d'accompagnement, loin des artefacts et des recettes. Un des grands disques de 2011...et je suis sûr qu'il m'accompagnera bien au-delà.

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Paru en 2011 chez We are unique ! Records / 13 titres / 58 minutes

Pour aller plus loin

- le site d'Half Asleep : j'adore leur biographie facétieuse...

- l'album à écouter et plus sur bandcamp.

- un clip vidéo avec un danseur pour "The Bell" :

 

18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 18:24

 Mathias Delplanque Passeports  Premier article consacré à mes trouvailles par l'intermédiaire des réseaux sociaux, une manière de dénicher des artistes indépendants, expérimentateurs passionnés qui ont décidé de prendre leur destin artistique totalement en main. Mathias Delplanque, musicien français de Nantes, travaille sous différents noms depuis les années quatre-vingt-dix dans le domaine des musiques électroacoustiques à base d'enregistrements de terrains. Passeports, son huitième album sous son propre nom, interroge les relations entre espace et musique, entre le son et son espace. Partant de sons captés dans des gares, des ports, des zones de transit, il les transporte chez lui, les rejoue dans les différentes pièces de sa maison. Il sont ainsi mixés avec les bruits domestiques.

  Il en résulte un album dense, prenant, combinant poussières sonores et drones. Rien d'aride ou de tristement prosaïque dans ce voyage. Chacune des sept plages, titrées "Passeports" de 1 à 7, est une plongée dans l'épaisseur d'un lieu devenu méconnaissable parce que littéralement traversé. Le train qui brinquebale sur les rails nous emmène plus loin que prévu, enveloppé de vecteurs sonores, porté par une aura luminescente. Comme si l'invisible, l'inaudible se manifestait enfin. Le musicien est magicien qui réenchante le quotidien en en révélant les sous-bassements, l'extraordinaire beauté radieuse. La fin de "Passeport 2 (Lille) devient un hymne aux transports, croisant bruits d'avions et drones étincelants qui sonnent comme un orgue. Le titre suivant, à base de sons captés à Dieppe, prend les allures d'une mini-symphonie pour trompes de navire qui se mettent à onduler, à se croiser dans un ballet somptueux enrichi de voix, de cris de mouettes.

   Vraiment un choc que cet album beaucoup plus varié qu'on aurait pu s'y attendre, travaillé en finesse avec un sens remarquable des atmosphères : à chaque fois, on est embarqué, surpris par la qualité des textures, les pulsations subtiles qui animent ces paysages immenses. Car on respire dans ces espaces ouverts sur le rêve, parcourus de frémissements mystérieux, d'une vie sourde et douce. Aux antipodes de la musique industrielle, Mathias Delplanque nous entraîne dans un monde flottant. Chacune de ses plages est l'équivalent contemporain d'une ukiyo-e, une estampe sonore raffinée invitant à la méditation, à l'apaisement. Splendide !

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Paru en 2010, collaboration entre le label portugais Cronica et Bruit clair / 7 titres / 50 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Mathias Delplanque

- sa musique sur bandcamp. Á écouter... et télécharger légalement (prix modiques !) : aidez les musiciens à vivre !!


Trouvé sur son site :

« Nous sommes comme des aveugles dans une ville inconnue. Nous errons dans ses rues mais revenons bien des fois sur nos pas avant d’arriver au but. Je vois quelques ruelles qui ne mènent nulle part. Mais de nouvelles combinaisons apporteront peut-être la lumière. Un homme ne peut rien inventer qu’un autre ne puisse résoudre ».

Extrait du film  Manuscrit trouvé à Saragosse  de Wojciech J. Has (Discours de Don Pedro chez le cabaliste).

   J'adore et le livre de Jan Potocki, et le film que Has en a tiré...

16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 17:28

Douwe-Eisenga-House-of-mirrors.jpg  Beau titre qui touche juste pour ce nouvel album du compositeur minimaliste néerlandais Douwe Eisenga. Les amateurs de Douwe y retrouveront des pièces déjà enregistrées, réarrangées pour la formation de chambre italienne La Piccola Accademia degli Specchi, qui réclamait au compositeur des morceaux pour son répertoire. Douwe Eisenga a connu Matteo Sommacal, le directeur artistique de l'Ensemble, par l'intermédiaire d'un réseau social,  ayant vite perçu la convergence de leurs approches. La Piccola Accademia compte deux pianistes, une flûtiste, une saxophoniste, un violoniste et une violoncelliste.

   Le minimalisme aime les variations, on le sait. Faire le plus avec le moins. Alors, la même idée peut être déclinée pour deux pianos —comme dans The Piano Files, pour quatuor de saxophones — comme dans Music for Wiek, ou pour ensemble de chambre, ici, ce qui est d'ailleurs fréquent aussi bien dans la tradition classique en général. Là où les grincheux protestent et font les dédaigneux, c'est que cette école musicale aime la simplicité, au moins apparente. Le cœur d'une pièce peut se réduire à quatre ou cinq notes, combinées en motifs proches, répétés, décalés, inversés, tronqués, augmentés : la complexité est seconde, dans l'agencement. D'où la métaphore : toute composition minimaliste un peu étendue est une maison des miroirs. Certains sont agacés, surtout s'ils écoutent d'une oreille distraite. Les aficionados, dont je suis — vous l'aurez remarqué ! —, se régalent, se délectent, se prélassent avec volupté dans ces rêts serrés, fascinants. Et ici, me direz-vous ?

  Le disque s'ouvre sur le superbe "Motion", avec une belle attaque caracolante des deux pianos, bientôt reprise par les autres instruments : dynamique irrésistible, cercles langoureux escaladés tour à tour par un ou deux instruments qui se tiennent alors sur la crête, brèves suspensions comme des respirations dans le crescendo énergique. La "Passacaglia", après cet allegro, est un andante suave aéré par les phrases mélancoliques des pianos, les notes filées des cordes. Basée sur une sonate du compositeur néerlandais d'origine allemande Christian Ernst Graf (1723-1804), "La Musica del Giorno" prend la forme d'une danse enjôleuse, à l'exubérance proprement charmante : la musique nous enferme dans les développements de ses volutes, ne nous laissant aucun répit. "L'Atlante delle Nuvole" retravaille les thèmes de "Cloud Atlas" (pour deux pianos sur The Piano Files) mais aussi de Music for Wiek : chaleur du saxophone aux lignes sinueuses, piano sobrement percussif, flûte aux cercles veloutés, violoncelle calme et grave, violon en tant que rotor de cette sarabande irréelle, d'essence baroque au fond, tout en entrelacs, en reprises et envolées brumeuses ou miroitantes.Le plus long morceau avec ses seize minuites, "Kick", fait la part belle aux deux pianos dans son introduction d'un peu plus de trois minutes, marche légèrement claudicante, clapotante, épaulée par la flûte et le saxophone, avant un brutal emballement, ce tournoiement fou qui donne le vertige, toute la musique de Douwe tourne autour de cet emportement, cette entrée dans la ronde infernale et brillante, suivie de phrases ralenties dans l'attente pressentie d'une nouvelle irrésistible accélération. La vie est une succession de tours de manège plus ou moins rapides : pas question de descendre en route, si bien que l'on peut ressentir comme une panique à l'écoute de cette musique qui ne laisse guère le temps du doute. Sa douceur séductrice est au service d'une énergie au fond authentiquement violente, à laquelle on peut rester, cela m'arrive encore, extérieur : on écoute le manège tourner, étranger à cette férocité trop bien rôdée, démultipliée jusqu'à la nausée. Le titre éponyme, en italien, donne la même impression en version courte : la majesté grave des phrases de violoncelle est laminée par la chevauchée épuisante. Vous voilà étonnés ? Je ne donne pas dans le dithyrambe, souvent homme varie : j'aimais hier, moins aujourd'hui ? Mais c'est surtout dû à ce que j'appelle l'effet Glass. Le minimalisme tourne parfois...en rond, se répète trop prévisiblement. Hier, j'extrayais le meilleur. Aujourd'hui, mon oreille est caustique, j'ai du mal à rentrer dans la ronde, sauf pour l'excellent "Motion". En somme, un disque agréable, non sans beautés, mais moins convaincant que les deux précédemment chroniqués : musique plus habile qu'habitée, trop narcissique à la longue ?  

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Paru en 2011 chez  Zefir Records / 6 titres / 56 minutes.

 

Programme de l'émission du lundi 13 février 2012

Me & L'Au : Faces / Warrior (Pistes 7-11, 7'30), extraits de If Beauty is a crime (Alter K, 2011)

Victoire : A Song for Mick Kelly / Like a miracle (p/6-4, 11'10), extraits de Cathedral city (New Amsterdam Records, 2010)

Ikue Mori : Gem Palace (Pour Madge Gill, p.4, 2'59), extrait de myrninerest (Tzadik ,2008)

Hommage à Alvin Curran (4) / Grande forme :

Alvin Curran : Why is this night different from all other nights (p.2, 33'03), extrait de Animal Behavior (Tzadik, 1995)

    Au passage, un coup de chapeau au label Tzadik fondé par John Zorn, et une pensée pour l'œuvre de Madge Gill (1882-1961), femme qui se disait inspirée par un esprit bienfaisant, "myrninerest", titre de l'album d'Ikue Mori auquel j'ai pensé en voyant un grand dessin sur un rouleau de calicot dans l'exposition "L'Europe des Esprits, La Fascination de l'occulte, 1750-1950", qui vient de s'achever au musée d'art moderne de Strasbourg (pour aller s'installer je crois à Berne : monumentale et superbe exposition !). En regardant cette œuvre (ci-dessous), je me dis qu'elle n'est pas sans rapport avec le minimalisme : multiplication en miroir de visages identiques ou quasiment, aspect labyrinthique de la composition, motifs répétés, décalés, horreur du vide, impression de tournoiement. Le dessin n'est pas daté, mais serait antérieur à 1958. 

Gill--Madge--Encre-de-Chine-sur-calicot.jpeg


8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 18:15

Jefferson Friedman Quartets   Né en 1974 dans le Massachusetts, Jefferson Friedman appartient à cette génération de compositeurs contemporains évidemmment doués, couverts de prix, qui ne craignent pas de transporter la musique classique ailleurs, forts d'une implication dans des formations diverses, a priori éloignées du champ académique. C'est ainsi qu'il a travaillé avec des groupes de rock alternatif comme Shudder to think . New Amsterdam Records  a publié voici quelques mois deux de ses trois quatuors à cordes, interprétés par le Chiara String Quartet, accompagnés de deux remix par le duo de musique électronique Matmos, dont j'ai déjà signalé l'excellente collaboration avec So Percussion.

  L'album s'ouvre avec le quatuor n°2, de 1999. Le premier mouvement, d'une belle énergie,  emporte l'auditeur pour le déposer sur des plages de beauté irréelle, rêveuses, avant de le reprendre peu après dans son allegro puissant, tout en coups d'archet décidés. Le second montre d'emblée une richesse de coloris étonnante : lent et méditatif, il entrelace langoureusement les diverses voies des cordes, crée un climat de mystère avec ses brusques silences, ses reprises somptueuses soutenues par un violoncelle dans les graves. Le talent mélodique de Friedman éclate dans les thèmes envoûtants, déployés avec un sens rare des variations. Le dernier mouvement est éblouissant : pizzicati, cordes vibrantes dans les passages échevelés du début. Et puis un grand apaisement, un chant d'une incroyable pureté, le violon qui décolle dans des aigus fragiles, de belles virgules collectives, et une manière de nous reprendre dans un final endiablé. Le remix N°1 de Matmos offre un beau prolongement à ce quatuor, soulignant à plaisir son côté luxuriant, énigmatique, par des surgissements, des invasions intrigantes de percussions bondissantes, de stries sonores foisonnantes. Le titre "A Bruit secret Mix" témoigne d'une osmose intelligente avec la musique de Friedman, qui a travaillé avec le duo aussi sur un de leurs albums...

   Le quatuor n°3 s'ouvre sur une brève introduction tempétueuse, à la beauté rageuse, crissante, tout en enroulements virtuoses, prélude à un long second mouvement de plus de dix-sept minutes, extatique ou brillant. Un étonnant duo d'amour entre le violon et le violoncelle irradie au cœur de cet "Act" sa suavité langoureuse, le violon à nouveau envolé dans les aigus pour tisser une sorte de comète de cheveux d'ange qui se mettent à partir en vrilles acides, rejoints par l'autre violon, l'alto et le violoncelle dans un finale nerveux, farouche : pas question de tomber dans la mièvrerie avec Friedman ! L'oreille nettoyée par ce ballet, le troisième mouvement, "Epilogue / Lullaby", peut déployer sa merveilleuse berceuse. Sur un rembourrage de graves, l'équivalent de la tampura dans les ragas indiens, le violon évolue avec une indicible grâce pour une danse très lente, quasi immobile, sur le fil diaphane d'aigus prolongés. Matmos a échantillonné quelques passages de ce quatuor pour son deuxième remix, "Floor Plan Mix". Il met en valeur sa nervosité, mais aussi ses transparences, en ajoutant des sons de cloches, de gongs qui multiplient les plans. Des textures granuleuses, striées, en élargissent les fractures secrètes, si bien que leur travail nous entraîne de béance en béance, dans les sous-sols inquiétants des harmoniques refoulées. Belle recréation !

   Un disque idéalement singulier pour réconcilier amateurs de quatuors et fanatiques de paysages électroniques élaborés. Puristes, laissez-vous envahir par l'impureté !

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Paru en 2011 chez New Amsterdam Records / 8 titres / 63 minutes

Pour aller plus loin

- le premier mouvement du quatuor n°2 en écoute sur la page du label consacrée au disque.

- le deuxième mouvement du même quatuor en concert :

 

 

Programme de l'émission du lundi 30 janvier 2012

Le ciel brûle :

Picore : Aubade / Ellipsis (Pistes 4-8, 10'10), extraits de Assyrian Vertigo (Jarring Effects, 2011)

Slow Flow : Viens / Emma Peel (p.2-6, 9'), extraits du disque sans titre (2012)

David Lang : this was written by hand / cage (p.1-2, 16'10), extraits de this was written by hand (Cantaloupe Music, 2011)

Hommage à Alvin Curran (3) :

Alvin Curran : The Works (2), extrait de Solo Works : the '70s (New World Records, 2010)

Programme de l'émission du lundi 6 février 2012

Dustin O'Halloran : A Great divide / We move slightly (p.1-3, 9'30), extraits de Lumière (FatCat Records, 2011)

Max Richter : Infra 3 et 4 (p.4-6, 5'50), extraits de Infra (FatCat Records, 2010)

Grande forme :

Jefferson Friedman : String quartet n°2 / Matmos remix n°1 (p. 1 à 4, 21'30), extraits de Quartets (New Amsterdam Records, 2011)

Paysages électroniques :

Guillaume Gargaud : Géante rougewave / Émissaire (p.5-7, 9'10), extraits de She (Utech, 2009) Records,

 

30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 16:53

L'art de l'écoute David Lang this was written by hand 

  Ce n'est jamais sans une intense émotion, et une certaine appréhension, que j'aborde la musique de David Lang, auquel ces colonnes consacrent une catégorie, "David Lang, Bang On A Can & alentours". J'ai la ressource provisoire de me réfugier derrière la note d'intention de la pochette, qui a déjà le mérite de nous informer clairement. L'album, sorti à la mi-novembre sur "son" label, cofondé avec Michael Gordon et Julia Wolfe, comporte une première pièce éponyme d'une dizaine de minutes, "this was written by hand", de 2003, et "memory pieces", un cycle de huit pièces à la mémoire de huit amis disparus, composé entre 1992 et 1997. Le tout pour piano solo. Quand on ajoute que la première est liée, comme l'indique son titre, à une époque pas si lointaine, avant d'acquérir son premier ordinateur en 1993, où écrire de la musique était une activité physique, éprouvante pour les doigts, les bras, que la seconde est une tentative invocatoire pour garder le souvenir d'amis chers, disparus, à travers un geste sonore qui condenserait leur personnalité, on n'a encore rien dit de la musique de David Lang, de son impact sur l'auditeur.

  Troublé par le bruit de mes doigts sur le clavier de l'ordinateur, parce qu'il redouble celui des doigts d'Andrew Zolinsky sur son piano, je m'arrête. L'évidence d'une commune lutte : contre la mort, l'effacement, la disparition. La volonté d'arracher quelque chose, une trace sonore, une phrase. Le piano de David cherche, inlassable, obstiné. Il se lance, s'interrompt, reprend, martèle, trouve soudain une note nouvelle, un accord jaillissant de la nuit du clavier, des souvenirs enfouis sous les touches et qu'il fallait convoquer comme des esprits farouches. C'est ça, le mouvement même de cette pièce admirable, bouleversante, "this was written by hand" : tâtonnante, aveugle, attentive à débusquer un éclat de lumière, elle ne sait pas où elle va, elle écoute autant qu'elle donne à entendre, entre les notes, ce qui creuse le monde et le vêt de mystère. Il arrive qu'elle trouve des sources, qu'elle bondisse, exultante, avant de se casser pour ainsi dire, comme troublée par la puissance du courant qu'elle vient de chevaucher le temps de quelques accords, recroquevillée dans une contemplation éblouie de ce qu'elle a révélé. La recherche reprend alors, plus haut ou plus bas, elle suit une piste intermittente qui joue à cache-cache avec le pianiste de plus en plus humble au point de disparaître progressivement dans l'aura de ses notes frappées du bout de l'âme, dans une exquise retenue : l'attitude même de l'orant devant le sacré manifesté.

   Le cycle "memory pieces" n'est pas totalement inédit. On trouve "wed" sur Elevated (2005), interprété par Lisa Moore, et le pianiste Danny Holt en a donné une interprétation en 2009 (voir plus bas). Les huit pièces tentent de condenser, dans une démarche à mon sens exemplaire du travail de création de David, huit souvenirs d'amis proches, compositeurs, interprètes, artistes. Sa musique me fait souvent songer aux compressions des sculpteurs : ennemie du bavardage, de la fioriture, du remplissage, elle compacte, densifie pour atteindre l'essentiel. Elle nous livre une matière d'un noir abyssal, lourd, d'où cet état de choc provoqué par ses compositions orchestrales. Au piano, si la masse sonore est moindre, nécessairement discontinue malgré les notes parfois martelées dans un strumming à la Charlemagne Palestine, l'effet n'en est pas moins énorme : chaque pièce est un monolithe, à l'effet d'entraînement d'une incroyable puissance. La première du cycle, en hommage à John Cage, escalade et descend le clavier dans un mouvement terrifique. Rien n'arrête cette musique dans son avancée inexorable, implacable : formidable, au sens premier du mot. Et nous descendons dans le maëlstrom vers la musique intérieure, portés par les vagues successives des harmoniques. Dédiée à la mémoire du pianiste Yvar Mikhashoff, "spartan arcs" ne nous laisse pas davantage de répit, car l'auditeur est soumis à un véritable bombardement d'arpèges descendant ponctués de notes fixes lentement variées, comme si une série de gouttes ne cessait de produire des cercles concentriques se chevauchant, des images diffractées. "wed" semble ensuite bien aérée, plus méditative, mais pas moins tenue, serrée dans son tissage patient, sans cesse repris : la même nécessité est à l'œuvre qui marie les notes les unes aux autres. "grind" martèle le piano en ostinato massifs, donnant l'impression qu'on s'enfonce peu à peu dans le clavier, opérant un véritable travail de terrassement...qui libère par contrecoup le caprice de "diet coke", étourdissante suite de pirouettes enchevêtrées. On arrive au magnifique "cello", dédié à la violoncelliste Anna Cholakian, du Cassatt quartet : paysage désolé, et pourtant étincelant de notes comme des bulles éclatées, on flotte dans une apesanteur radieuse, miraculeuse, maintenue là aussi avec une rigueur, une attention sans faille, car on n'avance qu'à ce prix, en équilibre au-dessus du vide. Peu de musiciens savent forcer l'écoute comme David Lang pour nous hisser hors des contingences. Par contraste, "wiggle", dans son trémoussement panique, sa frénésie, peut de prime abord sembler plus superficiel, plus gratuitement virtuose : il se révèle tout aussi vertigineux dans son épaisseur torrentueuse, parcouru d'étranges courants sous-jacents. L'album se referme avec "beach", presque neuf minutes pour entendre le piano comme rarement. Une mélodie se cherche, là encore, comme si nous revenions à la première composition, mais elle ne cesse d'accoucher de notes isolées, aiguës ou graves, sortes d'à-plats dans lesquels chaque note se révèle, galet sonore qui vient  s'offrir, s'écraser doucement, s'échouer sur le sable de notre attention. Tout simplement prodigieux !

   Un  grand disque, inépuisable.

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Paru chez Cantaloupe Music / 9 titres / 45 minutes

Danny Holt Fast JumpPour aller plus loin

- une fausse vidéo de la première pièce éponyme. Je ne pense pas que David proteste à propos de l'absence de droit de copie, le morceau étant téléchargeable gratuitement sur la page de son label.

 

 

 

   En complément : le beau disque du pianiste Danny Holt, Fast Jump (Innova Recordings, 2009), avec un programme passionnant de nouvelles musiques pour piano : Caleb Burhans, Lona Kosik, Graham Fitkin, Jasha Narveson... et l'intégrale des "Memory pieces" de David Lang, même si je trouve l'enregistrement chez Cantaloupe par Andrew Zolinsky nettement meilleur : dynamique, relief, éclat...Il y a toutefois dans l'album paru chez Innova un éloignement, une matité sourde, qui ne sont pas sans charme.

26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 17:12

Mi---L-Au-If-Beauty-Is-A-Crime.jpeg  Troubles envoûtements synthétiques

  Mi & L'Au, c'est Mira Romantschuk, la finlandaise, et Laurent Leclere, le français, duo qui en est à son troisième album. N'en déplaise aux puristes de tout bord, je ne résiste pas à les présenter.

Meph. - Tiens, Môsieur condescend à rejoindre le populaire, à abandonner ses hauteurs sublimes, ses absolus vertigineux ?

Dio. - Toujours aussi sarcastique ! Mais je te répondrai qu'il faut de tout pour faire un monde...

Meph. - Sapristi, tu ne nous avais pas habitué à de si troublantes vérités...

Dio. - Tranquille, démon ! D'ailleurs, tu devrais te réjouir : j'ai succombé au charme de ces deux voix qui s'entrelacent parfois le plus tranquillement du monde, ou qui, chacune de leur côté, égrènent des chansons douces et troublantes, simples et envoûtantes. J'ai souvent eu l'impression d'être à un spectacle de Philippe Genty, avec les musiques de René Aubry.

Meph. - Musique pour marionnettes. Mondes décalés, un peu foutraques, avec des manèges qui tournent, tournent, dans une atmosphère irréelle...

Dio. - Magique, c'est ça. "Magic 80", c'est le cinquième titre, chanté par Mira avec accompagnement au piano...

Meph. - On t'a dit que personne ne joue de rien. Ni piano, clavier ou cordes. Que du synthétique concocté par ordinateur, qu'ils disent.

Dio. - Je n'y entends que du feu, si j'ose dire. Peu importe. Ce qui compte, c'est la beauté limpide de cette ritournelle, suavement interprétée. Et puis j'aime beaucoup cette sensation de musique mécanique, à la fois mystérieuse, froide au premier abord, brûlante au second, qui s'insinue pour vous entraîner dans un univers charmant, sensuel.

Meph. - Imagine dans un film de Dario Argento : une grande demeure baroque, des poupées désarticulées échouées contre les murs couverts de graffitis bizarres.

Dio. - Du crime dans l'air, commis par des dandys raffinés et décadents. Des découpes dramatiques, comme dans le premier titre, "Territory is an animal": roulements de tambour, silences, pizzicati intrigants, cordes frémissantes qui finissent par déraper dans le suave...

Meph. - Oui, mais j'entends aussi  l'ombre de Kraftwerk, du Krafwerk joué au ralenti par des robots vêtus de fourrures infiniment captieuses...

Dio. - Je me doutais que le parfum un soupçon vénéneux allait te ravir. On dit nos titres préférés ?

Meph. - "360", très hanté, très René Aubry, ronde lancinante, tendre duo irrésistible, ils sont à croquer !

Dio. - "Faces", le septième, valse d'une élégance déchirante, chanté-murmuré par Mila.

Meph. - Sans oublier les deux derniers titres, deux instrumentaux (le premier quasiment) d'une électro aérienne, ciselée. On marche sur des miroirs brisés dans "One day". Avec "Warrior", on est sur une exoplanète balayée par un vent polaire. Pas très loin de certains paysages à la Brian Eno, je pense notamment à "Late anthropocene" sur Small craft on a milk sea...

Dio. - Tout à fait...

Meph. - Une fin sublime, non ?

Dio. - Je rêve, ou tu te moques ? Toi aussi, tu abuses de cet adjectif honni ?

Meph. - Ne suis-je pas d'essence sublime ? L'aurais-tu oublié ?

Dio. - Quelque chose m'inquiète. Notre chronique est mauvaise !

Meph. - Pourquoi donc ?

Dio. - On a oublié de compter les notes, le nombre d'accords, pour savoir si la musique était riche ou pauvre...

Meph. - Nom de ...Tu vois ce que tu fais ? Tu en es là !!

Dio. - Moi, non. Mais d'autres le font, et le verdict tombe comme une hache. En dessous de quinze accords, à peu près, ça ne vaut rien.

Meph. - Pour paraphraser Léo Ferré, voilà ce que tu peux leur répondre : les auditeurs qui comptent les notes ne sont pas des auditeurs, ce sont des comptables, sourds et insensibles. Ne me parle plus jamais de tels errements. Je n'en veux pas en Enfer, de ces ectoplasmes !!

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Paru fin 2011- début 2012 chez Alter K / 11 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- une fausse vidéo de "360", en fin d'article

  Programme de l'émission du lundi 23 janvier 2012

Slow Flow : Une vue sur la mer / Odessa (Pistes 4-5, 5'20), extraits du disque sans titre (2012)

Sprung aus den Wolken Keine disco (p.2, 3'34), extrait de Lust Last Liebe (Faux pas communication, 2011)

Pièces recomposées :

Moby : the right thing (radio edit) / the right thing (the do remix) (p.1-2, 7'21), extraits de The Right thing (Little Idiot / Because Music, 2011)

Le ciel brûle :

Picore Ziggurat / Meurs menace (p.2-3, 10'30), extraits de Assyrian Vertigo (Jarring Effects, 2011)

Grande forme :

Nico Muhly : Seeing Is Believing (p.1, 24'28), extrait de Seeing Is Believing (Decca, 2011)

23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 17:31

Slow Flow 4

   La couverture, première et quatrième comme on dit, c'est elle qui m'a attiré vers ce disque d'un groupe inconnu : belle photographie, ou photomontage, difficile à dire. D'un seul coup, une respiration, un espace, ouvert au rêve. Un somptueux décor de théâtre, de cinéma, abandonné au bord d'on ne sait quoi, peut-être une plage à marée basse. L'univers d'un Miyazaki, chaleur et mystère...Une promesse que le disque a tenu. Slow Flow, c'est à la fois le nom de ce trio de Hyères et le titre de ce très court album de six titres. Batterie, machines et guitares tissent une électro pop aérée, bourrée de petites trouvailles au service de textes poétiques pleins de douce fantaisie, de folle douceur. C'est adorable ! Quel bonheur qu'un peu de lenteur dans ce monde qui court après son ombre comme un chacal égaré. Foin du stakhanovisme harassant et harassé d'un rap dont le flow me fait trop souvent songer au cash flow, d'un slam virtuose à vide...Des mots qu'on a le temps d'entendre, de déguster !

Meph. - Tu ne vas défendre des musiques molles, quand même ?

Dio. - Lenteur n'implique pas mollesse, que diable ! Tu n'aimes pas sa belle voix grave, ses mots dits ?

Meph. - Tu m'agaces avec tes bons mots. Je vise des musiques dont les textes, ayant trop peur d'agresser, se réfugient dans une poésie gnan gnan dégoulinante de consensus. Moi, je préfère les sangsues...

Dio. - Eux semblent les préférer sans dessus dessous, si je m'en réfère au quatrième titre, l'excellent "Odessa" : « Indécis j'additionne d'indicibles idées / Je m'adosse à d'indécentes peaux douces / Et dissipe de ce pas l'indice ados // Ode à celles si dociles et des seules sans dessous ». La paronomase n'a pas perdu ses droits, pour des glissades sensuelles, érotiques, pas si fréquentes chez nos mâles rappeurs et virils slameurs...

Meph. - Attention, des lecteurs te trouveront sans doute des contre-exemples à la pelle. Je parie qu'il y a des étoiles, une lune, une princesse, et tout le décor bien rose des guimauves.

Dio. - Juste, mais je te vois venir, pas de romantisme stéréotypé pour autant. Des petits hymnes à l'amour avec un grain de folie, comme à la fin de "Viens", qui pourrait être une bluette et dérape sur des guitares en flamme : « Viens mon amour ! ...

Meph. - Et tu crois que je suis rassuré par un tel début ?

Dio. - Ce n'est que le début du dernier tiers : « La vie c'est comme un ouragan de douceur / Sur la plage blanche de ta peau / On écrira en bleu du Nil / D'indélébiles caresses / Dans le sillon de ton vinyl / On se pendra au cou des paresseux insomniaques / Pour mieux se balancer / D'insondables murmures / À nos visages météores. »

Meph. - On dirait du Mallarmé !

Dio. - Moqueur invétéré ! Je vois plutôt planer l'ombre de Gainsbourg, une tendance Boby Lapointe. Tu veux que je te traduise des chansons anglaises ? Tu vas pleurer de rire. Slow Flow, c'est malicieux, délicieux, sans prétention, et ça s'écoute. Les textes s'entendent, ce qui n'est pas si fréquent : beaucoup ont tellement peur de leurs mots qu'ils les recouvrent d'un déferlement instrumental. Et puis la pochette donne les textes, et tout est écrit dans notre langue, ça se remarque, non ?

Meph. - Je me rends, tu as touché mon point sensible : non à l'uniformité. Ce que Dieu a séparé au moment de Babel doit rester séparé. Buvons jusqu'à la lie notre châtiment, la diversité linguistique. Je te fais un aveu. J'aime vraiment les arrangements, sur "Emma Peel" par exemple, avec les trombones, les percussions quasi liquides, cette longue coda digne d'un Wyatt...

Dio. - Comme tu y vas, toi le méchant. Trois minutes de coda, tu ne vas pas me dire que c'est Rock Bottom...

Meph. - Ce qui compte, c'est de savoir partir, se laisser aller, dériver...

Dio. - Trouver le fond du flot sous l'écume, tranquille, ouvrir les huîtres langagières...

Meph. - Et se rouler parmi les perles sous le firmament de nacre !

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Paru en 2011 chez ?? / 6 titres / 20 minutes 23''

Pour aller plus loin

 - leur MySpace, trois titres en écoute.

 

Programme de l'émission du lundi 16 janvier 2012

Nico Muhly : Motion / By All means (Pistes 3-5, 17'), extraits de Seeing Is Believing (Decca, 2011)

Grande forme :

Michael Gordon : Timber 5 (p.5, 13'30), extrait de Timber (Cantaloupe Music, 2011)

Hommage à Alvin Curran (2) :

Alvin Curran : Harmony Circus / scusami, I walk alone / for Giacinto / "cords of would" (p.4-5-6-8, 18'), extraits de Electric Rags II (New Albion Records, 1990)

Peter Broderick : in the valley itself / the last Christmas (p.1-2, 3'45), extraits de Music for Confluence (Erased tapes, 2011)