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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 15:38

Jeroen-van-Veen-Minimal-piano-collection-X-XX.jpg   Jeroen van Veen, compositeur et pianiste néerlandais, est un infatigable ambassadeur du minimalisme. Le deuxième volet de l'anthologie Minimal piano Collection, commencée en 2007 sur le label Brilliant Classics, est sorti depuis un an. Un travail monumental à mettre en parallèle avec l' Anthology of noise and electronic music dirigée par Guy Marc Hinant sur le label bruxellois Sub Rosa. Le coffret rassemblant les dix premiers volumes pour piano solo se terminait sur une adaptation pour plusieurs pianos de l'incontournable "In C" (version, à ma connaissance, la plus récente ici) de Terry Riley, transition vers ces nouveaux Cds consacrés aux compositions pour deux à six pianos.

   Ceux-ci s'ouvrent sur les soixante-dix-neuf minutes et seize secondes des vingt-cinq sections du "Canto Ostinato" de son compatriote Simeon ten Holt, né en 1923, qui fut l'élève à Paris d'Arthur Honegger et de Darius Milhaud : une adaptation pour deux pianos, interprétée par Jeroen et son épouse Sandra, de cette composition monumentale, à l'origine pour quatre pianos, écrite entre 1976 et 1979. Magnifique entrée que cette musique d'une incroyable fraîcheur, au rythme entraînant, constamment chantante : l'auditeur est porté par une douce houle, dont la surface est aérée par des bulles mélodiques récurrentes. Cette musique est naïve, dans la plus belle acception du terme, animée d'un rêve de jouvence, de perpétuelle renaissance. Vous voilà prêts au long bain de vigueur qu'est le minimalisme bien compris, chaque Cd gorgé à bloc. Si les minimalistes américains se taillent évidemment la part du lion, vous y rencontrerez aussi le sud-africain Kevin Volans, l'anglais Tim Seddon, le russe Alexander Rabinovitch, l'estonien Arvo Pärt, le belge  Wim Mertens, quelques autres néerlandais, mais aucun français...la renommée de Frédéric Lagnau étant peut-être trop limitée. Je n'irai pas jusqu'à dire que tout est admirable dans ces dix volumes, mais que de pages splendides rassemblées : le "Long night" de Kyle Gann  pour trois pianos, "Two pianos" et "Piece for four pianos" de Morton Feldman, "Piano phase" et "Six pianos" (évidemment !) de Steve Reich, avec un volume XIX extraordinaire. D'abord , du Philip Glass, du meilleur : "In Again Out Again" (en écoute plus bas), de 1968, une pièce qui s'apparente à "Piano phase" de  Steve Reich, avec une structure en miroir, chaque pianiste jouant vingt motifs, le premier de 1 à 20, le second de 20 à 1. Puis "Theme von Wiek", de son compatriote Douwe Eisenga, une de mes belles découvertes récentes : une ronde envoûtante, gracieuse, tout en transparences mélancoliques. Puis les deux pianistes attaquent "Orpheus Over and Under" (en écoute aussi plus bas) de David Lang, composition de 1989 basée sur des tremolos crescendo et decrescendo, en strumming à la Charlemagne Palestine, mais avec la rigueur implacable de David. C'est un obstiné forage pour accoucher d'une beauté vertigineuse. Enfin le capricieux et concertant "Incanto" (en écoute plus bas) du pianiste-compositeur lui-même, inspiré par sa machine à café de marque Incanto, nous confie-t-il, et par une chanson pop qu'il écoutait beaucoup dans sa voiture, chanson réduite, augmentée, variée : pièce enjouée, qui caracole en grapillant des notes nouvelles, rebondit, virevolte, se suspend pour mieux repartir.

   La musique minimaliste est au fond un hymne vibrant au bonheur de vivre, un refus de la crise, de la déprime fabriquée par des médias trop souvent aux bottes de la finance ivre de son pouvoir illusoire. Il faut revenir aux sources, par delà les artefacts d'une civilisation égarée.

Paru en 2010 chez Brilliant Classics / 10 Cds / 83 pièces / 854 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Jeroen van Veen

- l'intégrale de "Canto Ostinato" de Simeon ten Holt, en concert à Eindhoven le 2 avril 2011, interprété par Jeroen et Sandra van Veen, Elizabeth et Marcel Bergmann :

 

 

- trois des quatre pièces du volume XIX en écoute :

 

Programme de l'émission du lundi 28 novembre 2011

Amute : Black diamond blues / thierry / so easy to fall (pistes 4-5-6, 13'30), extraits de Black Diamond blues (Humpty Dumpty Records, 2011)

Max Richter : on the nature of daylight (p.2, 6'12), extrait de The Blue Notebook (FatCat Records, 2004)

Jasha Narveson : Ripple (p.10, 4'59), extrait de Fast Jump du pianiste Danny Holt (Innova, 2009)

Christopher Roberts : The Channel (p.2, 9'22), extrait de Last Cicada singing (Cold Blue Music, 2009)

Michael Gordon : Timber 1 (p.1, 8'33), extrait de Timber (Cantaloupe Music, 2011)

Alain Kremski : L'Oubli, l'Eau et les Songes (p.6, 7'05), extrait de Résonances / mouvements.. (Cézame/Iris, 2009)

28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 17:16

 Amute-Black-Diamond-Blues.jpg  Dès le premier titre, j'ai su que je chroniquerai cet album, le quatrième d'Amute, pseudonyme du musicien belge Jérôme Deuson. "When it begins", entrée éblouissante, nous emporte d'emblée par son lyrisme sombre, tendu, celui d'un Tangerine Dream des premiers albums, Phaedra (1974) surtout avec l'envoûtant "Mysterious semblance at the strand of nightmares" : vagues de claviers, chavirements grandioses sur les rivages de l'Ailleurs, voix archangéliques lointaines, tout cela s'échouant sur quelques notes de guitare. Les marteaux piqueurs flous ouvrant le titre suivant, "Everyday is", donnent la couleur d'une pièce à la fois plus industrielle, puissante, post rock aussi pour tout dire, et en même temps toujours dans une veine ambiante et électronique, quelque part entre un Tim Hecker sur son orgue dans une cathédrale abandonnée et presque un Père Ubu par les vocaux rageurs, d'une pâte très épaisse.

Méph. - Ah oui, ça fait du bien !

Dio. - Tiens, il faut que tu t'en mêles ?

Méph. - Je suivais avec inquiétude ta dérive vers une quiétude néo-classicisante soporifique...

Dio. - Je ne réponds pas à tes insinuations. Parfois, je me demande si tu n'es pas sourd : comme quoi malice ne rime pas avec finesse de l'oreille...Ce qui compte, c'est que tu me rejoignes !

Méph. - Merci pour les compliments. Je reviens à l'album. "Fast forward the past" est une belle ballade post rock, guitare lumière dans une temporalité distendue - on a l'impression que le temps patine - peuplée d'étranges objets sonores qui envahissent le devant de la scène, chœurs voilés...

Dio. - Quant au titre éponyme, il ne ment pas. Nappes d'anthracite, forages dans des mines étranges, envols légers nimbés d'une atmosphère irréelle.

Meph. - Appelle ça par son nom, de la poésie sonore, attention pas de la mièvre, de la brute, pleine de chauves-souris dont les ailes battent dans le noir profond.

Dio. - Et l'on descend encore avec "Thierry" où soufflent des vents souterrains violents de particules électroniques : guitare distordue en flamme, quelque chose d'infernal, non ?

Meph. - Tu me tends la perche : Thierry doit être un damné dont le corps torturé produit ce qu'on n'attendrait pas de lui, une fulgurance sourde, belle...Le titre suivant me semble autoriser mon audace : "So easy to fall", chant fragile et maladroit en boucles hypnotiques, bientôt se gonflant d'énergies telluriques, puissamment rythmées. Superbe métamorphose, les damnés se redressent et clament du fond des cavernes obscures. J'applaudis !

Dio. - Dans ce contexte, "Drive" est d'abord un miracle de transparence avant de devenir l'hymne doucement implacable de la délivrance : une force est en marche, irrésistible, fascinante.

Meph. - Dont "Violent blur" serait la dispersion dans les espaces infinis. On arrive logiquement - par la logique imaginaire de cette musique visionnaire - dans le "Desert" du titre neuf, titre lentement pulsé, le plus ambiant, hanté par des voix fragmentées, murmurantes, de lumineuses et glauques sidérations. Comme un territoire à réinventer, d'où la remontée des énergies, le superbe crescendo habillé de violoncelle sensuel, menacé en fin de parcours par une dépression lourde déchirée d'une clarté déclinante. Nous voici au pays du "Dead hero", balayé de drones opaques animés de déflagrations intérieures : puis un paysage désolé envahi par une rythmique machinique...

Dio. - Un disque très intense, sombre...

Meph. - Déjà dit, vieux ! Mieux que cela : un superbe opéra des espaces enfouis, une odyssée ténébreuse, qui réussit une confondante fusion entre l'acoustique et l'électronique. Les amateurs de Guillaume Gargaud, et de quelques autres créateurs inspirés, seront ravis !

Dio. - Et c'est publié par un label indépendant bruxellois, Humpty Dumpty Records, que nous saluons chaleureusement. 

Paru chez Humpty Dumpty Records en Octobre 2011/ 10 titres / 46 minutes

Pour aller plus loin

- le disque est en écoute sur la page du label consacrée à l'album.

- une fausse vidéo pour le premier titre :

 

 

Programme de l'émission du lundi 21 novembre 2011

Jody Redhage : paint box / of minutiae and memory (Pistes 2-3, 13'30), extraits de of minutiae and memory (New Amsterdam Records, 2011)

Amute : when it begins / everybody is / fast forward the past (p.1-2-3, 14'), extraits de Black Diamond blues (Humpty Dumpty Records, 2011)

Wim Mertens : Man-in-person / The biggest fable of (p.8 Cd1- p.2/Cd2, 12'40), extrait de Series of Ands / Immediate Givens (Usura -EMI, 2011)

itsnotyouitsme : I will watch the sky until the end of my time (p.6/Cd2, 12'06), extrait de Everybody's pain is magnificent (New Amsterdam Records, 2011)

21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 15:05

  Jody-Redhage-of-minutiae-ad-memory.jpg Second album de la violoncelliste et chanteuse Jody Redhage, of minutiae and memory, qui vient de sortir sur le label New Amsterdam Records, comprend deux nouvelles versions de titres de son précédent album All summer in a day, paru en 2007, une version remasterisée d'un autre titre, et cinq nouvelles pièces. Au total huit compositions de huit compositeurs différents. Si son précédent album mettait l'accent sur la diversité des approches du violoncelle et du chant, celui-ci joue la mixité électro-acoustique. Chaque pièce recourt à l'électronique, tandis que la voix et le violoncelle sont souvent pré-enregistrés et retraités pour être intégrés au mix électronique.

   "I dreamed I was floating" de Joshua Penman ouvre l'album : une composition d'un peu plus de trois minutes qui donne le ton. L'environnement électronique nous plonge dans une musique ambiante caractéristique, traversée de flux lumineux, de sons distordus de violoncelle, puis le chant reconnaissable, nu, du violoncelle s'élève, lyrique, tout en coulées limpides, tandis que l'arrière-plan s'anime, tourbillonne, donnant une impression d'apesanteur. Un prélude convaincant, bien travaillé par Ben Wittman au mixage et Dave Glasser à la mise en place sonore. On est prêt au voyage... "paint box" d'Anna Clyne commence par une prise de respiration, comme quand un nageur remplit ses poumons avant de plonger. C'est un morceau fascinant, parsemé de gargouillis, de battements étranges, de fragments de mots, de dialogue, le tout transcendé par un violoncelle fastueux qui donne des frissons : tous les sons viennent de la voix de Jody et de son instrument, agencés en couches successives pour donner cette trame à la fois hoquetante, hachée, et unifiée par les glissements sensuels des cordes, d'où l'impression d'avoir affaire à un véritable orchestre. Le titre éponyme, une composition de Paula Matthusen, permet de mettre en valeur la voixJody Redhage magnifique de Jody sur un texte inspiré d'un registre norvégien de prières utilisé par la grand-mère de la compositrice dans son enfance. Le chant se déploie, s'absente, se reconstruit dans une atmosphère éthérée au travers d'élans successifs vers un firmament de la mémoire qui nous entraîne de plus en plus loin. Il y a du Arvo Pärt dans ce chant épuré, un Arvo retravaillé par un Alva Noto qui aurait pigmenté le tissu sonore d'un infime mouchetis électronique percussif. Trois titres, trois belles claques ! Et ce n'est pas fini, même si le ton change. "Static line" de Wil Smith est un continuum post ligétien en perpétuelle et lente métamorphose, constitué dans cette version studio de jusqu'à trente-six couches de violoncelles. Plus intériorisé que les précédents, il n'en est pas moins splendide, suggérant des images de sphère dérivant et s'enroulant sur elle-même en libérant des flux harmoniques très suaves. On retrouve la compositrice Missy Mazzoli pour le titre suivant, "A Thousand tongues", savant entrelacement de violoncelle élégiaque et d'électronique syncopée dont finit par se détacher la voix de Jody pour un texte du poète Stephen Crane :

Yes, I have a thousand tongues,

And nine and ninety-nine lie.

Though I strive to use the one,

It will make no melody at my will,

But is dead in my mouth.

  La voix semble s'engluer progressivement dans l'empâtement sonore qui la cerne et la presse. Impressionnant. L'album se fait plus grave encore avec "the light by which she may have ascended", composé par Ryan Brown qui dit l'avoir écrit en mémoire de son arrière grand-mère, dont il était très proche. La pièce est un requiem envoûtant structuré par le retour en canon de quatre violoncelles gravissant l'échelle mélodique sur un paysage sonore d'enfants sur un terrain de jeux proche de son vieil appartement à San Francisco. Le violoncelle entre en scène d'abord seul sur "Everywhere Feathers" de Stefan Weisman, puis se dédouble avant le surgissement de la voix de Jody pour ce qui s'apparente à un aria sur un texte d'Anna Rabinowitz. Véritable fragment d'opéra électro-acoustique, la pièce est l'occasion d'apprécier à nouveau cette voix déliée, souple et pleine, qui s'élance avec aisance dans les aigus pour chanter l'histoire bouleversante d'une nouvelle mariée juive polonaise qui quitte sa terre natale, s'embarquant vers New-York avant le début de la Seconde guerre mondiale,  et éprouve un sentiment d'impuissance face au drame en cours. Sur un poème de Frank O'hara et une musique de Derek Muro, "Did You See Me Walking" juxtapose un phrasé vocal entre musique contemporaine et jazz parfois a capella, souligné par un violoncelle parcimonieux, tantôt glissando, tantôt en courts pizzicati : le côté bluette sentimentale du texte, sauvé par les allusions à un environnement urbain, donne lieu à de subtils mélismes sur fond allusif de bruits de rue. Ce n'est pas mon morceau préféré, mais je lui accorde un certain charme, et je vais même jusqu'à concéder qu'il constitue une fin assez originale dans son dépouillement mélodieux, son retour à de simples sentiments humains.

   Encore un excellent disque de ce label passionnant !

Paru en 2011 chez New Amsterdam Records / 8 titres / 47 minutes.


Pour aller plus loin

- le site personnel de Jody Redhage.

- Jody en concert pour la sortie de son album interprète "The Light by which she may have ascended" :

 

Programme de l'émission du lundi 14 novembre 2011

itsnotyouitsme : Little wish / mammoth super column to the towers of / glowing embers, pillared palaces (Cd1 / piste 7 //Cd2 p.2-4, 16'10), extraits de Everybody's pain is magnificent (New Amsterdam Records, 2011)

Institut : Capturer l'instant / Je ne peux pas rester / Sans aucun lendemain / Les Falaises (p.12-13-14-15, 11'), extraits de ils étaient tombés amoureux instantanément (Institut & rouge-déclic, 2011)

Wim Mertens : Sonsigns / Face à main (Cd Series of ands, p.2-4, 15'), extrait de Series of Ands / Immediate Givens (Usura -EMI, 2011)

Peter Broderick : Low Light (p.6, 6'44), extrait de Glimmer (Côté labo, ?) avec Takumi Uesaka.

11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 18:36

 Wim Mertens Series of Ands Immediate Givens   Wim Mertens, compositeur flamand minimaliste né en 1953, pianiste et chanteur à l'étrange voix haut perchée de haute-contre, n'était pas encore dans mon index ! Évoqué de temps à autre, certes, mais c'est tout. Après l'avoir écouté, je ne dis pas assidûment - je ne fréquentais que quelques uns de ses nombreux enregistrements - , je l'avais oublié, submergé par le flot des sorties, passionné surtout par bien d'autres musiciens. J'avais à son égard un peu le même sentiment que pour Philip Glass : disons-le tout net, oui, il était pour moi comme une sorte de Philip Glass belge. Comme lui, à la fois très populaire, grâce notamment à leurs musiques de film, ressassant des airs, recyclant sans cesse des ritournelles, presque jusqu'à la nausée pour l'auditeur. Et puis, en même temps, ce sont deux musiciens beaucoup plus subtils qu'ils n'en ont l'air, capables au détour d'une phrase mélodique, d'une reprise, d'atteindre au sublime, à une grâce limpide. En somme, ils ont en commun d'être tantôt agaçants, insupportables même lorsqu'ils flirtent avec la mièvrerie, tantôt fins ensorceleurs, mélodistes et harmonistes accomplis. Cette double face les rend aussi assez attachants : deux musiciens qui ne s'en laissent pas compter, qui persistent dans leur voie sans souci des modes ; deux hommes qui cherchent inlassablement, à partir de leur vocabulaire, de leur syntaxe musicale si reconnaissable que d'aucuns s'en gaussent un peu vite, oubliant sans doute que le génie n'est pas une donnée, qu'il est parfois, et parfois seulement, de manière discontinue, imprévisible le plus souvent, au bout des méandres du parcours. Je ne sais plus pourquoi il m'est venu à l'idée d'entendre ce qu'il devenait. J'ai constaté qu'il était toujours aussi prolifique, et me voici tombé sur ce double album, son dernier en date.

   Le premier, titré "Series of Ands", ne dépayse pas tout de suite l'auditeur. On reconnaît des airs, les paysages sont connus, si bien que l'on se dit d'abord : « Tiens, Wim fait encore du Mertens. », et l'on s'apprête à faire la moue, dépités, à lâcher le fiel de notre semi déception. Tout tourne si rond. Mais il s'agit de réécritures, de vraies réécritures, qui nous prennent au dépourvu. Cela m'est arrivé avec "Sonsigns", le deuxième morceau : le piano caracole, surmonté d'une ligne de cuivre, enveloppé de cordes ; survient la voix, en virgules aiguës, serrées, une boucle se boucle dans un arrondi ralenti, et puis cela arrive, à une minute et quarante sept secondes, pour être précis, rupture de rythme et bascule dans un monde délicat, d'un baroque raffiné, sorte de danse disloquée magnifique, avec de belles envolées filées. On respire, on se laisse reprendre par cette musique de chambre colorée, tout en spirales, en volutes empilées. L'album ne cessera d'ailleurs d'osciller entre quasi ambiances de fêtes foraines, de kermesses à flonflons - vous imaginez ma tête dans ces moments ! -, et sarabandes esquissées dans un crépuscule à la Watteau, bluettes translucides et si belles dans leur naïveté : qui d'autre en serait capable ? Écoutez "Face à main", simplicité touchante, grâce surannée du piano, puis la fanfare se déchaîne sans que le pire survienne, car une habile surenchère des textures qui s'enchevêtrent dessine des entrechats fascinants, pièges voluptueux qui - je l'imagine - ont dû inciter Peter Greenaway à faire appel à Wim Mertens pour la musique du Ventre de l'Architecte. Le dernier titre, "Man-in-person", est un majestueux autoportrait sous forme d'élégie en demi-teintes, volte-face inattendue qui dévoile le Wim introverti pudiquement caché derrière la façade ostensiblement chargée, parfois outrancière, dont il s'affuble : cordes nues, retenues, graves, suaves, beau pied de nez à ceux qui le voyaient en bouffon grotesque se contorsionnant dans la poussière des arènes populaires , superbe transition vers le second cd, Immediate givens.

  "Kerf width" nous introduit dans de nouveaux territoires :  cet austère solo de percussion creuse l'écart avec l'empreinte sonore de l'univers mertien, véritable ascèse invitant l'auditeur à chasser tous ses préjugés. Le second titre "The biggest fable of all", un solo de harpe d'un peu plus de trois minutes, est tout aussi surprenant par la rigueur économe de son dialogue entre une cellule refrain et des réponses énigmatiques qui procèdent souvent par grappes de notes répétées, obstinées. Avec "In.Zones", le plus long titre avec plus de treize minutes, on revient vers des rivages plus connus, mais c'est le meilleur du musicien : magnifique mélodie au piano, reprise très vite par tout l'ensemble de chambre, la trompette répondant tout en haut, et un jeu de variations éblouissant, des fractures franches donnant au développement une fraîcheur, un dynamisme irrésistibles. On sent le plaisir des musiciens à nous donner une musique de chambre à la fois évidente et d'une belle élaboration. Un des sommets de ce double-album qui met ensuite en avant tantôt le trombone, la harpe à nouveau, les percussions encore pour finir, en alternance avec des morceaux de bravoure où l'ensemble brille autour du piano chantant, comme dans "Tactility", sa merveilleuse aisance, ce goût de l'étourdissement qui serait factice s'il n'était pas le signe d'un besoin de chaleur, de bonheur facile : n'oublions pas la Flandre balayée par les vents glaciaux ! Il y a du funambule en Wim Mertens, une manière de se tenir sur la corde, de refuser le clivage entre musique populaire et musique savante, et s'il lui arrive de faire quelques faux pas, il se rattrape le plus souvent par des pirouettes et des échappées confondantes pour qui accepte de l'écouter vraiment.

   Un double album à facettes pour (re)découvrir un musicien au fond mal connu (presque rien sur le net au sujet de cette parution...). À noter sur la pochette ce reptile à deux têtes trouvé en Chine et qui daterait d'il y a cent millions d'années... mais qui me semble une manière indirecte d'annoncer la double face de ce disque.

Paru en 2011 chez Usura - EMI Classics / 2 Cds / 8 et 11 titres / Presque deux heures.

Pour aller plus loin :

Quatre titres en écoute ci-dessous :

 

Programme de l'émission du lundi 7 novembre 2011

Institut : Ils étaient tombés amoureux instantanément et avaient trouvé ensemble un modèle économique approprié / les Pensions de retraite / Gelé (Pistes 7-9-11, 9'30), extraits de ils étaient tombés amoureux instantanément (Institut & rouge-déclic, 2011)

Son Lux : Flickers / All the right things (p.1-2, 9'), extraits de We are rising (Anticon, 2011)

Jody Redhage : I dreamed I was floating ( Joshua Penman / p.1, 3'12), extrait de of minutiae and memory (New Amsterdam Records, 2011)

L'Intégrale / Grande forme :

Steve Reich : WTC 9/11 (p.1 à 3, 16'), extrait de WTC 9/11 // Mallet quartet // Dance patterns (Nonesuch, 2011)

Caleb Burhans : A moment in the rothko Chapel (10'27), sur l'album Release de Danny Holt.

30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 15:43

Institut-Ils-etaient-tombes-amoureux-instantanement.jpg   De la chanson française, et qui s'écoute sans qu'on détourne les oreilles. Ce n'est pas si fréquent, une fois éliminés ceux qui n'ont rien à dire, et le disent mal ou en anglais châtrévomi, et ceux dont la musique fait mal tant elle est faible. Arnaud Dumatin, qui a déjà publié deux albums sous le nom d'Emma - deux albums que je ne connais pas, je dois le dire - , a collaboré avec plusieurs musiciens, dont Olivier Mellano, ce qui n'a pas manqué de retenir mon attention, ce dernier étant un compagnon de longue date d'Arm de Psykick Lyrikah. Il signe textes et musiques, accompagné par Emmanuel Mario. Beaucoup de guitare, des claviers, de la programmation, un peu de batterie, mais aussi du thérémin, un soupçon de trombone ou de saxophone. Et les voies additionnelles d'Emmanuelle Ferron, et même de Liz Bastard de  Del Cielo sur le titre 9 : pas de chœurs douceâtres, mais de vraies doublures qui approfondissent le champ.

   J'aime bien la voix fragile et douce d'Arnaud Dumatin, qui dit-chante des textes en prise directe sur aujourd'hui, des textes qui décollent insidieusement d'une réalité trop ordinaire pour nous emmener dans une douce folie. Voici un extrait du titre éponyme : « Frédéric et Melba s'étaient rencontrés chez france Coiffure. Melba lui avait dit : "Votre moustache semble douce sous vos doigts." ne voulant pas flatter sa vanité, frédéric avait répondu : "Je vous donne 7/10 et je suis généreux". "Ne changez-vous pas de femme comme de chaussettes ?" osa-t-elle. "Je sais être fidèle à mes chaussettes". Ils étaient tombés amoureux instantanément et avaient trouvé ensemble un modèle économique approprié. Ils ne voyaient pas comment les lignes pourraient bouger. » Délicieuse parodie de scène de rencontre, comme un écho au très beau début d'Aurélien, l'un des romans de Louis Aragon les plus étincelants. "On vit dans un manège"...qui bascule dans des lointains flous nimbés d'électricité légère, style post-rock. La politique et la vie amoureuse se rejoignent pour de surprenants délires décalés : ah ! leINSTITUT réjouissant Les Pensions de retraite : « La nuit, je pense encore à Rachida Dati, quand nous marchions ensemble le long de la mer Adriatique, on se racontait tout, nos troubles obsessionnels, nos conduites addictives, on se donnait la main, comme les rescapés d'un camp. La nuit, je pense souvent à rachida Dati, quand on faisait le point sur les progrès induits par la révolution industrielle, on descendait en barque jusqu'à l'estuaire, avec une bouteille de vin d'Anjou et quelques tubes des années 80 sur un radio-cassettes ». Les musiques sont aérées, rock délicat, pop harmonieuse aux rythmes entraînants. Je ne peux pas rester, le titre 13 (ou 12 si l'on néglige le silence), est l'une des grandes réussites de l'album, avec un texte subtilement inquiétant, teinté de sadisme vengeur, mi-chanté sur un rythme mécanique, véritable départ vers la folie : « Je jette une valise pleine de vieux métaux sur un couple qui passe dessous, en plein sur leur bonheur qui fatiguait les yeux. Ils étaient en mouvement vers un endroit que j'ignorais, et je pensais "tout ce qui n'est pas gris ne doit plus exister". Et ils n'existent plus. » Un disque qui mine de rien dit un monde "sans aucun lendemain", saturé de listes d'objets et et procédures techniques, de conventions et de soucis de confort : seul le vent nous sauvera, car " il peut tout balayer s'il le veut et (nous) laisse sans rien. Tout est délimité, devient illimité, juste là, à cet instant sans aucun lendemain ", et "la nuit qui nous enveloppera"  nous protègera du monde factice, après avoir descendu "les falaises (qui) tombent à pic". « Nous nagerions jusqu'à la pointe si nous savions aller aussi vite que nos joies soudaines. » Une belle invitation à revenir aux sources fraîches que ce disque où le désespoir se mue en malice et en transgressions minuscules.

Paru en 2011 chez Institut / Rouge-déclic / 14 titres / 40 minutes.

Pour aller plus loin

- quelques morceaux en écoute sur Bandcamp.

- le site de la revue Rougedéclic, revue de littérature française et contemporaine dont Arnaud Dumatin est le directeur artistique.

Programme de l'émission du lundi 17 octobre 2011

Institut : Les méduses / Installation imprimante / Comme on traverserait la rue (pistes 3-4-5, 8'15), extraits de ils étaient tombés amoureux instantanément (Institut & rouge-déclic, 2011)

Itsnotyouitsme : The snake of forever / Gardens of Loss / It might be time to leave this place and mingle with our heroes (p.1-4-5, 22'30), extraits de Everybody's pain is magnificent (New Amsterdam Records, 2011)

Brian Eno : Breath of crows (p.16, 6'43), extrait de Drums between the bells (Warp / Opal, 2011)

AGF : Auf diesem Hugel / Ich wollt ich wär des Sturmer Weib / drei bögen : bougainville (p.2-3-6, 10'40), extrait de Gedichterbe (Agf Produktion, 2011)

24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 11:19

Steve-Reich-WTC-9_11-Mallet-Quartet.jpg   Je ne m'étendrai pas sur la polémique qui a conduit Nonesuch et le compositeur à renoncer à la couverture avec la photographie de Masatomo Kuriya. Je constate qu'on a hélas plus parlé d'elle que de la musique de Steve. 

   Je sais que, mis à part les détracteurs qui lui reprochent de créer une œuvre à partir d'un événement terrifiant, certains trouvent ce disque incohérent, voire anecdotique. Je voudrais ici répondre aux uns et aux autres.

   Concernant le reproche d'incohérence, d'abord. Les trois compositions de l'album, si différentes d'allure, s'inscrivent dans la cohérence  globale du parcours de Steve. WTC 9/11 appartient à une veine que je qualifierai d'impure - sans connotation péjorative - : confrontation d'un quatuor à cordes et d'une bande pré-enregistrée, dans la lignée de Different Trains en 1988, avec déjà le Kronos Quartet, ou encore de City Life (1995), même si les sons préenregistrés sont joués en principe en direct sur deux claviers à échantillons. La pureté acoustique se confronte au trouble des sonorités électroniques, des voix retraitées. Le Mallet Quartet représente la ligne pure, plus ancienne, pures percussions dans la lignée de Drumming (1970-1971) ou de Music for Mallet Instruments (1973). Quant à Dance patterns, je la rattacherai à un filon hybride, dont le caractère dansant  a été perçu par nombre de chorégraphes, et ce filon ne comprend pas que des pièces de commande de ces derniers, puisque j'y ferais figurer Music for 18 instruments  de 1978, une de mes préférées, magnifiquement chorégraphiée notamment par une troupe belge dont j'ai oublié le nom. Des percussions, plus deux pianos dans le cas présent, et parfois un véritable orchestre de chambre qui chante la vie. Aussi la réunion des trois ne me paraît-elle pas hétéroclite, dans la mesure où elle fait se côtoyer trois lignes compositionnelles de la galaxie reichienne, et pas non plus le fruit du hasard.

   Steve précise avoir voulu que WTC 9/11 soit brève, ramassée : pièce "documentaire", dramatique, poignante sans commisération appuyée, remémoration et non monument aux morts, car ouverte sur le monde à venir, "World To Come", comme le lui suggérait la composition éponyme de son ami David Lang. L'ouverture, c'est le Mallet Quartet, dans sa pureté, sa transparence, son évidence lumineuse, et ce sont les Dance Patterns, n'en déplaise à ceux qui rêvent de transformer le 11 septembre en apocalypse noire, en événement interdit de représentation sous prétexte qu'il serait au-delà de toute possibilité de le dire, d'en rendre compte. Quelle naïveté de leur part, et quel orgueil ! L'artiste ne représente jamais le réel : il en propose une vision subjective pour donner à penser. De plus, la tragédie du 11 septembre, aussi épouvantable soit-elle, n'est hélas ni unique ni pire que bien d'autres : c'est pourquoi s'offusquer qu'un artiste s'en empare est à mon sens rien moins que ridicule. Reproche-t-on à Delacroix sa vision des Massacres de Chios ? à Francis Ford Coppola son Apocalypse now ? Le paradoxe du véritable artiste, c'est qu'il parvient à tirer de la beauté de l'horreur, et il n'y a pas à s'en scandaliser si l'on y réfléchit - à moins d'une volonté évidente d'exploitation commerciale dont on ne saurait soupçonner Steve - , car le tabou, le refoulement, produisent de facto une véritable putréfaction de leur contenu qui, faute d'être appréhendé, alimente toutes les phobies liées au sacré, à l'inhumain. La musique de WTC 9/11 ne fait rien d'autre que de s'approprier l'événement pour lui restituer sa dimension humaine : il va falloir que tous les Américains acceptent l'évidence et cessent d'être honteux de ce qui leur est arrivé. Les États-Unis ne sont pas intouchables, le rêve américain s'est écroulé avec les deux tours, c'est arrivé à bien d'autres dont on ne parle même pas.

   J'ai fait écouter à une jeune fille la composition de Reich, sans donner aucune information à son sujet. Elle était très impressionnée, mal à l'aise : "C'est une musique de meurtre, d'épouvante", m'a-t-elle dit. Steve ne triche pas, ne maquille pas : il donne à entendre avec une incroyable justesse, une puissance dramatique rarement atteinte. Il faut écouter WTC 9/11 à pleine puissance, comme du rock. L'impact est extraordinaire : le Kronos étincelant, en archange-keroubim flamboyant, démultiplié, comme des sirènes striées, bloquées, cerné de ces voix voilées, fantomatiques, de ces creux peuplés de nuages de particules, dans un climat de compte-à rebours. Une réalité irréelle à force d'intensité chaotique, cauchemardesque, un dies irae d'après la mort de dieu : une punition, un châtiment, d'une certaine manière la fin d'un monde, mais non pas la fin du monde ! Les deux mouvements suivants prennent en charge l'humain, avec ces témoignages de voisins, de pompiers. La musique des voix est bouleversante : la monstruosité ne parvient pas à bout de la beauté de l'homme, voilà ce que nous dit Steve. Dans cette procession de voix distordues, harmonisées, coulées dans la musique du quatuor à cordes se donne à entendre la dignité, l'éminente dignité de l'homme face au pire. Le 11.jpgsymbole orgueilleux est tombé, restent les hommes et les femmes qui témoignent, et c'est beau, je ne trouve pas cela choquant, car l'homme est musique lorsqu'il se contente de son humble dimension, qu'il exprime ses émotions vraies. À cet égard le dernier mouvement est le plus abouti : distorsion des voix filées, insertion de fragments psalmodiés de la Shmira, cette pratique juive qui consiste à s'asseoir près du mort et à réciter des psaumes ou des passages de la Bible jusqu'à l'enterrement : majesté de la douleur, et juste après la tête se relève, il y a un monde qui attend, le quatuor tranche en gestes clairs, à peine nuancés par le violoncelle élégiaque, « and there's the world right here ». On entend à nouveau les sirènes du début, mais le coup d'archet final y met un terme péremptoire : le temps des lamentations est fini, place à l'espérance, à la vie qui continue.

   Le Mallet Quartet rompt avec tout pathos. On y retrouve le pulse dionysiaque, la joie de la frappe sur les deux marimbas et les deux vibraphones, et même de véritables mélodies. Comme d'habitude, l'ensemble So Percussion y est extraordinaire, lumineux, précis. Le dvd qui accompagne l'album les montre dans leur studio garage, hyper concentrés et détendus à la fois. D'une durée très voisine de WTC 9/11, c'en est le contrepoint idéal. Après le concret éprouvant, l'épaisseur d'un réel inquiétant, voici l'abstrait translucide, la ferveur attentive à capter les harmoniques, la joie qui surgira plus belle encore après le second mouvement lent, intériorisé. De quoi dissiper les fumées noires, ne faut-il pas vivre quand même après ? La danse de la vie, syncopée, tout en déhanchements, on l'entend dans les Dance Patterns qui terminent cet album. Deux vibraphones et deux xylophones, plus deux pianos pour une pièce à la limite du facétieux, avec un moment miraculeux de retenue et de grâce très rare chez Steve - j'ai pensé à Peter Garland - avec cette formidable intrication rythmique, ce tricotage rigoureux qui font tout le charme de ce musicien au meilleur de sa forme.

   Un disque remarquable, l'un des grands chefs d'œuvre de Steve Reich, dont j'admire et salue l'intégrité rigoureuse, l'humanité simple. À écouter dans les meilleures conditions pour entendre le remarquable travail sur le son, d'une précision magnifique.

    On n'échappe pas à la polémique. La pochette écartée était évidemment meilleure...

Paru en 2011 chez Nonesuch / 7 titres / 37 minutes.

Pour aller plus loin

- le Kronos Quartet interprète "WTC 9/11" :

 
Published by Dionys - dans Steve Reich
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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 16:22

itsnotyouitsme-Everybody-s-pain-is-magnificent.jpg  Après walled gardens sorti début 2008 et fallen monuments deux ans plus tard, le duo formé par Caleb  Burhans, violoniste-compositeur, et Greg McMurray, guitariste, sort sur le même label New Amsterdam Records son troisième album, un double cd de 88 minutes qui confirme leur exceptionnel talent. Quatorze titres sur deux faces : six introductions ou interludes entre une et trois minutes, huit morceaux amples entre sept et douze. Autrement dit deux longues suites soigneusement agencées, deux plongées dans ces harmonies post-minimalistes, ambiantes, où s'opère l'idéale fusion entre les sonorités électriques du violon de Caleb et/ou de la guitare de Greg, et des effets électroniques, résonateurs, claviers fender rhodes ou casio. Il en résulte une musique hypermélancolique somptueuse qui vous transporte doucement, insidieusement, vers des contrées paradoxalement belles et lumineuses. Les textures sont riches, épaisses, en perpétuelle lente évolution, parcourues de boucles qui en tirent d'autres de l'arrière-plan. On pense à des étoffes lourdes soulevées par le vent, à des froissements irisés. Tout se voile parfois dans des sonorités densifiées par une saturation bien dosée, des effets de flou, si bien que les rares "attaques" acoustiques dépouillées, par exemple au oud (si je ne me trompe...) sur "words we weren't allowed to say"acquièrent un relief saisissant. Le début de l'album, au titre si beau, "The Snake of forever", avec ses trompes, cornes de brume dirait-on, me fait irrésistiblement penser au début de  Dark Waters sur l'album éponyme du grand Ingram Marshall, un des plus inspirés compositeurs de musique électronique, qui sait sertir son cor anglais dans un fourreau d'harmoniques issues de bandes préenregistrées. Les amateurs de Slow Six, ceux des deux premiers albums, les meilleurs, trouveront quant à eux en itsnotyouitsme un groupe frère. Cette musique lente est pourtant animée d'un feu intérieur, d'une folie qui éclate ça et là en gerbes troubles, tandis que la lumière ne cesse de sourdre comme une source vive des amples développements harmonieux, que les notes discrètes sont peu à peu rejointes par des queues de comètes aux multiples particules frémissantes. Les sons filent dans la nuit infinie, réberbérés, sublimés. Oui, les fantômes parmi nous, "the Ghosts among us", nous apprennent à regarder le ciel "until the end of (our) time", parce que nous pourrions quitter ce lieu et nous mêler à nos héros : phrase tissée à partir de quelques titres qui en disent plus que très souvent. Un disque à l'image de nos vies fragiles, déchirantes, d'autant plus magnifiques qu'elles sont vouées à la disparition, à la perte, "glowing embers, pillared palaces". Précipitez-vous, la beauté seule nous sauve de nos vies obscures !

Paru fin septembre 2011 chez New Amsterdam Records / deux cd / 2x7 titres / 88 minutes.

Pour aller plus loin

- le disque en écoute sur bandcamp.

- le duo en concert au Poisson rouge avec Ryan Lott, alias Son Lux :

 

 

Programme de l'émission du lundi 10 octobre 2011

Brian Eno : The Real / Fierce aisles of light / sounds alien (pistes 6-8-11, 13'), extraits de Drums between the bells (Warp / Opal, 2011)

Zavoloka : Splendent viscid fluid / vivid chains / vedana is laid by her will (p. 1-2-4, 16'), extraits de Vedana (Kvitnu, 2011)

Julia Wolfe : Fuel (p. 5 à 9, 21'24), extrait de Cruel Sister (Cantaloupe Music, 2011)

Institut : Au beau fixe (p.1, 2'44), extrait de Ils étaient instantanément tombés amoureux (Institut & Rouge-déclic, 2011)

12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 19:13

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Petit hommage conjoint au musicien et artiste visuel qu'est Eno, avec en contrepoint le texte de "The Real" de Rick Holland, poète avec lequel le premier collabore depuis 2002.

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Programme de l'émission du lundi 3 octobre 2011

L'Intégrale (quasi...)

Terry Riley : In C (titre unique, 55' sur les 65), par le Salt Lake Electric Ensemble (2010)