Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
N.B Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

Publicités imposées !

Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

23 juillet 2011 6 23 /07 /juillet /2011 18:51

    Un artiste rare, un disque inoubliable : petite piqûre de rappel, en somme. La couverture du cd paru chez Poeta Negra (l'excellentissime label grec de musique électronique, au jourd'hui disparu) et une vidéo du visuel utilisé par Dani dans ses concerts pour "of goodbyes", le dernier titre.

   Pour en revenir à Poeta Negra, il y a bien  Creative Space qui a pris le relais, mais la production de cd semble raréfiée : là comme ailleurs, le téléchargement (illicite ou légal) sévit... Triomphe de la quantité sur la qualité : le baladeur comme hyper-marché individuel de la musique délocalisée, décontextualisée. Le mélomane existe-t-il encore, d'ailleurs ? Restent quelques toqués - parmi lesquels je me range évidemment - attachés au disque, à l'album comme concept, œuvre...

Meph. - Tu te rends compte que tu emploies des mots aujourd'hui désuets, aux connotations ridicules ? Ringard, va !

Dio. - Te revoilà, toujours pour me plomber le moral ?

Meph. - J'éclaire tes ténèbres aristocratiques, mon gars.

Dio. - Parce que pour toi, aimer un son de haute fidélité, apprécier un disque comme un tout pensé, organisé, cela relève du privilège...

Meph. - Tout à fait. La musique pour les anglo-saxons fait partie de l'entertainment, du divertissement. C'est pas de l'art, surtout que je te soupçonne de vouloir y mettre par-dessus le marché une majuscule. Plus de majesté à l'âge démocratique. On consomme et on jette. On télécharge, on écoute vite fait, et puis on oublie, on efface, dans l'attente de la prochaine, très prochaine sortie du nouveau tube.

Dio. - Je suis donc d'arrière-garde ?

Meph. - Réactionnaire, archaïque, à l'évidence. Et ça te fait peur ? Assume, et charge. Tu as encore le droit d'être différent. Et puis, tu sais que j'aime les maudits, les réfractaires...


Dani-Joss-Shaper-of-form.jpg

 

 

 

 


19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 19:06

Douwe Eisenga   Le compositeur néerlandais Douwe Eisenga, après des études académiques, a écrit des pièces pour de nombreux ensembles. Très influencé par la musique pop, il ne fait pas de distinction entre les genres musicaux, aussi intéressé par le dodécaphonisme que par la musique baroque ou le minimalisme. Music for Wiek a été composé pour un spectacle de danse intitulé Wiek (Rotor) conçu et dirigé par Boukje Schweigman, dont la première a eu lieu en 2009 en Zélande.

   La pièce est écrite pour un quatuor de saxophones - tous joués par Erik-Jan de With, du Python Saxophone Quartet - , piano (Douwe Eisenga en personne), percussions échantillonnées. D'une durée d'une heure, elle comprend quatre danses encadrées par un prologue et un épilogue et aérées par deux interludes. C'est une expérience intense, une cérémonie à laquelle nous convie le néerlandais. Il s'agit bien d'entrer dans la danse, une fois passé le troublant appel du début du prologue - cloche, percussion sèche et lancinante interrompue régulièrement par un vent de sons - et l'entrée du premier saxophone, d'abord à l'unisson du mystère, puis qui prend son envol dans un phrasé à la Wim Mertens : la ronde a commencé, intrigante, inexorable, elle ne nous lâchera plus. Marquée par une écriture Douwe Eisenga Music for Wiekrépétitive dans le plus pur style minimaliste, la pièce, commencée lento, monte vers un climax frénétique en trois paliers : 1) danses 1 et 2 / interlude / 2) danse 3 / interlude / 3) danse 4. Si l'on songe bien sûr, comme je l'ai signalé ci-dessus, à Wim Mertens, pour la mélodie de base et pour la couleur chaude, l'entraînement d'une musique évoquant une cavalcade intemporelle, l'aspect de plus en plus pulsant des danses 3 et 4 est nettement reichien - je pense à Music for 18 Musicians, pièce justement aimée des chorégraphes. L'intrication savante des motifs, le jeu des variations, évitent toute monotonie à l'auditeur, reposé par les interludes méditatifs, presque orientaux par moment. L'épilogue met en valeur le piano de Douwe Eisenga, et c'est un enchantement, un magnifique duo aussi avec le saxophone, ce qui n'est pas si fréquent. On continue de tourner dans la poussière dorée du soir, abasourdis, heureux, on ne sait plus depuis combien de temps on s'agite tels des pantins désarticulés, on voudrait que cela ne s'arrête jamais, car cela ne s'arrêtera jamais, n'est-ce pas ?

   Le disque fini, en effet, le carrousel continuera son manège. Cette musique agit comme un sortilège agitant dans nos cerveaux mille émotions : comme un écho lointain de Brueghel et de Bosch, bouleversante musique de cette Folie qu'est la vie !!

Paru en 2009 chez Zefir Records / 8 titres / Une heure

Pour aller plus loin

- le site de Douwe Eisenga.

- son MySpace.

- Jeroen et Sandra van Veen interprétant l'épilogue de Music for Wiek dans un arrangement pour deux pianos :

 

12 juillet 2011 2 12 /07 /juillet /2011 21:19

del cielo sur des braisesMeph. - Je te sens hésitant ?

Dio. - Ah bon ? Tu sais pourtant que j'ai chroniqué leur premier album cd, sous les cendres, paru en 2009 déjà chez Idwet, un label qu'on aime beaucoup tous les deux.

Meph. - Le label de Psykick Lyrikak !!

Dio. - C'est tout dire, non ? Incontournable pour découvrir la nouvelle scène française.

Meph. - Des textes, quoi, des vrais, qui n'ont pas peur d'être des poèmes...

Dio. - Un mot qui fait peur aujourd'hui, Arm s'en défend d'ailleurs, d'écrire de la poésie. Peur de la mièvrerie faussement attachée au mot..

Meph. - Parce qu'ils pensent tous à des formes figées, châtrées, alors que la poésie vit, bouge, va toujours à l'esssentiel.

Dio. - Et elle est bien là chez del Cielo...

Meph. - Déjà dans le nom qu'ils ont donné à leur duo. Après sous les cendres, nous voilà...Sur des braises. Leur petit côté post-rock, guitare qui flambe sur "Si l'encre", par exemple.

Dio. - Oui, « si l'encre en silence aspirait les souffrances ». C'est l'un de mes titres préférés.

Meph. - Alors, vas-tu me dire...

Dio. - D'abord tout ce que j'aime chez eux. Les sons de Gaël Desbois : rien à dire, les mélodies évidentes, de l'électro-pop intelligente formidablement arrangée au service d'atmosphères lancinantes, volontiers hypnotiques, qui servent le chant acide et suave à la fois de Liz Bastard. Ah ! J'adore sa voix qui susurre les textes, dits, murmurés, chantonnés. Des textes qui s'entendent, bien balancés dans nos mâchoires comme de curieux coups de poing en coin, malicieux : « Dans l'ombre, dans les maisons sombres, / ...sur la banquise dézinguée, / Je repousse les murs / Sur les mers glacées / Je glisse contre les fissures... / Et dans des rêves bizarres, / Je m'attaque aux soudures... / Mais dans ton escalier, / Je fous des coups de pieds dans les murs (...) » Je n'ai pas résisté à citer un extrait de "Dans les murs", avec ce si simple, si bel accompagnement au piano. Et puis j'en ai tellement assez d'entendre des textes en mauvais anglais, mal prononcés, l'anglais comme cache-misère, brouet commercial. Bonheur d'entendre notre langue, que diable...

Meph. - À qui le dis-tu !! Moi, j'aime les fissures, toutes les entrées dans un monde semi-onirique, décalé. Les attaques de textes, du genre : « On a marché pieds nus sur des étroits sentiers, glacés, glissants / On a marché les paupières brûlées, l'âme dévastée, renversée / On a marché en haut des volcans / On s'en est tirés. » Nous voilà loin des mots trop entendus, dans un monde personnel, au pays des funambules dont le fil n'est pas d'acier, au cinéma Casoretto...

Dio. - "Casoretto", guitares en boucles obsédantes, claviers sombres, et le texte le plus beau, le plus émouvant de l'album : la vie intime d'un cinéma peuplé d'anges et de fantômes qui « ont fait des trucs que j'te dirai pas". C'est l'occasion d'un duo magnifique avec un Dominique A absolument bouleversant !

Meph. - Totalement d'accord. Tu mettrais donc cinq étoiles, si on notait...

Dio. - Tu sais qu'il n'en est pas question : chroniqué, ou niqué, éliminé, c'est la règle ici, on ne parle pas de ce qu'on n'aime pas.

Meph. - Ta réticence, accouche !

Dio. - Des redites évitables dans certains textes (Je ne parle pas de "Casoretto", les répétitions y font vraiment sens) comme "Ma vipère", dont j'aime le début et l'idée, même chose sur "Veux-tu", dont le début là encore est superbe...

Meph. - Je te trouve d'un dur...

Dio. - Quand on aime, on n'attend pas le meilleur, dis ? Je suis sûr que Liz fera mieux, avec des textes plus aboutis, vraiment déroulés jusqu'au bout, sans peur aucune : qu'ils ne s'en tiennent pas au format ordinaire de la chanson, qu'ils font déjà parfois exploser, ou plutôt imploser par des changements de rythme audacieux, et là j'applaudis très fort. J'imagine un mini-opéra, un oratorio, de leur part !!

Meph. - En somme, tu attends "Dans les flammes", post-opéra effondré et effronté ?

Dio. - Tout à fait !! On leur fait confiance, on les aime tant !!!

Paru chez Idwet en 2011 / 12 titres / 38 minutes

Pour aller plus loin

- le disque est en écoute intégrale ici.

- une fausse vidéo de "Casoretto" :

 

6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 09:41

Agf & Craig Armstrong Orlando   En 2010, Antye Greie, alias AGF, écrit la musique d'Orlando, le roman de Virginia Woolf adapté pour la scène par Darryl Pinckney, dont la première est donnée le 30 septembre de la même année à Edimbourg : électronique et vocaux en direct, avec une bande son originale du musicien écossais Craig Armstrong, arrangeur de U2, Madonna et Massive Attack, compositeur de nombreuses musiques de film. Tous les deux reprennent le travail pour en faire un cd cohérent, qui propose un voyage évocateur. Le résultat est un mélange de sons de terrain, de violoncelle classique interprété par Alison Lawrance, de voix retraitée ou non et de traitements électroniques.

   Cela donne un disque beau et mystérieux. Comme d'habitude, AGF sculpte sa voix, joue avec maestria du dit-chanté, des échos, dislocations, déformations, développe des ambiances sonores délicates et fortes à la fois. Fort bien conçu, l'album joue des rencontres, de l'alternance entre les interventions mélodiques, somptueuses, du violoncelle (et de cordes), les fragments de textes et les passages électroniques oniriques. On se laisse emporter en effet dans une histoire, même si l'on ne connaît pas le roman de Virginia Woolf, tant la musique parle à notre imagination. Les sommeils d'Orlando marquent la trame de ce voyage à travers les époques, mais finalement aussi intérieur. "Konstantinopolis", le titre onze, est un exemple de cette réussite : cordes en lentes poussées à l'ouverture, bruits de chemins de fer et de foule, cordes qui reviennent en impulsions profondes, voix d'AGF murmurante, piano aux notes rares par-dessus, brouillage final avant le titre suivant "You sleep", tissage de la voix et des bruits dans un flux hypnotique, suivi de "Sleep", torsade lourde de cordes et d'électronique.

   Un des excellents albums de cette très grande AGF - qui a déjà collaboré avec Craig Armstrong à plusieurs reprises.

Paru en février 2011 chez AGF Produktion / 20 titres / environ 59 minutes.

Pour aller plus loin

- cinq titres (2 à 6) en écoute ici :

- le site dédié à l'album par AGF

article sur Einzelkämpfer, sorti en 2009.

- article sur Words are missing, sorti en 2008

- le site de Craig Armstrong.

2 juillet 2011 6 02 /07 /juillet /2011 20:37

alva noto xerrox2Sur le devers là, ailleurs, en.  

   Alva Noto me poursuit ! Après avoir chroniqué ses collaborations avec Ryuichi Sakamoto et Blixa Bargeld, j'aborbe sa production en solo avec le deuxième disque de ce qui est annoncé comme une série de cinq. Vous êtes habitués, je n'en fais qu'à ma tête, qui suit mes oreilles...et puis je n'ai pas encore écouté le volume 1. J'y viendrai, car le deux est superbe, à l'image de la pochette (le cadre rouge est de moi...) : un minimalisme électro-ambiant radical, parfait. Le ton est donné dès "Xerrox Phaser Acat 1" : sur un fond de drones et de poussières sonores traversé de courants parfois violents, l'orgue majestueux ondoie à peine en déployant une courte mélodie comme un drapeau qui flotterait aux vents intersidéraux. Infinis bercements de l'oreille envoûtée...D'album en album, ce qui me fascine chez Alva est l'alliance de rigueur, de finesse...et d'émotion. La musique électronique s'est allégée de tous ses oripeaux clinquants pour être au plus près du son, de ses textures : Alva écoute, et nous à sa suite, les bruits infimes qui sourdent quelque part, tout près peut-être. Il les prend, les enveloppe, leur fait exprimer leur musique intérieure en leur donnant le temps de se révéler. Au départ de "Xerrox Meta Phaser", presque rien, une fuite d'ondes, un clavier si léger qu'on l'entend à peine se noyer dans l'aura sonore, et tout cela accouche d'un nouveau monde - c'est le sous-titre de ce second volume, par opposition au vieux monde du premier : imaginez des prismes sonores, des émissions spectrales, une géométrie de l'invisible. Vous êtes immergés dans des cercles de grâce radieuse. C'est dense et aéré, lumineusement sombre, noir-blanc. La trilogie "Xerrox Monophaser", titres six, sept et onze (le dernier), est un véritable voyage immobile-flottant, au-delà de tout conflit : nouvelle dramaturgie non-dramatique dans laquelle de micro crachotements dansent avec les claviers diaphanes. Il arrive qu'on entende soudain comme un outre-espace indescriptible, qu'on soit saisi, emporté par une douceur ineffable. Mystères splendides d'une abstraction vivante, d'une beauté à couper le souffle, car on n'en croit pas ses oreilles. Qu'est-ce qui se joue, là, qui est Alva Noto ? Le moindre son devient matrice. Et pas un titre qui dénote : la ligne est tenue, plus d'une heure de pure lévitation sonore sans percussions, beats...non, des battements imperceptibles, des surgissements en essaims pulsants à peine. Un disque prodigieux, l'un des plus importants de la musique électronique de ce début de siècle.

Paru en 2009 chez Raster-Noton / 11 titres / 66 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site d'Alva Noto : le dépouillement qu'on trouve de moins en moins sur la toile grangrenée par la publicité...

- Parmi les nombreuses vidéos associées, celle-ci, à la fois belle et discutable (parce que la musique d'Alva est pour moi tout sauf imagée, n'est pas un requiem...) :

 

 

25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 18:38

anbb mimikry   Encore une belle rencontre : Carsten Nicolaï, alias Alva Noto, expérimentateur électronique, et Christian Emmerich, alias Blixa Bargeld, un des fondateurs de Einstürzende Neubauten, ex-guitariste de Nick Cave and the Bad Seeds, comédien qui participa à des créations théâtrales de Heiner Müller. L'alliance du froid et du chaud, de l'abstrait et du concret - si l'on s'en tient aux clichés, le brouillage des lignes, l'invention de nouvelles entités. La pochette, un auto-portrait de Veruschka, l'artiste transformiste Vera Lehndorfff photographiée par Andreas Hubertus, en danseuse-araignée, nous avertit d'emblée : nous sommes entrés dans l'ère des mutations. Ne nous accrochons plus à des formes fixes, dépassées. Les artistes disent le monde de demain, fascinant, étrange.

   Cela ne commence-t-il pas avec le cri inhumain qui ouvre "Fall", dix minutes de perte des repères ? L'humain fusionne avec la machine à l'ère de l'échantillonnage. Non pas qu'il disparaisse, d'ailleurs, il en ressort plus plein dans sa singularité. "Fall" juxtapose textures électroniques affolées, crissantes, et une voix humaine hyper-théâtralisée, énigmatique, dans un jeu de miroirs sidérant. Qui est la machine ? Le piano qui se glisse soudain paraît plus chaleureux que l'acteur dont la diction dépayse la langue. Quelle différence entre "das alte Spiel" et "das neue" ? Chacun se copie, se duplique, change à vue. L'électronique chante, balbutie, se tait pour écouter les déploiements de la voix humaine. Car "Fall' est un hymne aux mystères de la voix humaine, charnue, nasale, envoûtante, de Blixa Bargeld, en allemand, en anglais. Voix démultipliée parfois, sublimée par les claviers, voix au bord du silence, fondue en murmures, en répétitions obsédantes. Décidément, Alva Noto est d'abord un immense écouteur, qui sait se mettre au service de l'autre, et je pense bien sûr à ses magnifiques albums avec le pianiste Ryuichi Sakamoto.

   "Once Again" commence par un tir de mitrailleuse synthétique inquiétant, prolongé par la voix de Blixa en boucles échantillonnées, altérées : sorte d'électronique industrielle parcourue de frémissements rythmiques implacables, de jeu de massacre, mais "patienza, patienza", l'humain ne disparaît pas ainsi, il ressurgit entre les plaques de la mécanique pour la subvertir, l'envahir insidieusement. "One" le confirme d'ailleurs, chanson inattendue, charmeuse -réécriture d'une chanson de Harry Nilsson, sous-tendue par un bip lumineux et drapée de claviers moelleux : "One is the loneliest number / much much worse than two", l'entendra-t-on, ce refrain ? L'hybridation n'est réussie que si deux ne se réduisent pas à un, mais continuent à exister dans la nouvelle entité, fût-elle perçue au début comme monstrueuse. Preuve en est donné par le troublant "Ret Marut Handshake", hommage à l'acteur pacifiste et anarchiste qui signa ses romans (dont Le Trésor de la Sierra Madre adapté au cinéma par John Houston) du nom de B. Traven et qui passa sa vie à brouiller les pistes en se créant de multiples identités. Le morceau est hanté par l'appel récurrent "Ret Marut", repris en sourdine, prolongé par un texte en allemand et en anglais, d'abord murmuré, puis scandé de manière glaciale tandis que l'électronique cerne les mots d'une atmosphère épaisse, incantatoire, celle d'une jungle où mots et sons tordus donnent leur force subversive.

   L'humain peut disparaître un temps : c'est le début du somptueux "bernsteinzimmer (long version)", amples ondulations et percussions raréfiées, énigmatiques, scories mélancoliques dont surgit la voix enfouie de Blixa,  d'abord méconnaissable  bouillie de larve, puis profération majestueuse, orgueilleuse soutenue par un violoncelle et des cordes. " I wish I was a mole in the ground - extended", autre reprise, cette fois d'un air folklorique, est une ritournelle dépouillée trouée de picorations électroniques, comme si la voix était enfermée, mouche agaçante (plutôt que taupe...) qu'une invasion électronique libère en la difractant dans plusieurs directions. La thématique de l'insecte est au cœur de "mimikry" : texte lancinant, percussions métalliques, sèches et brutales, grondements et froissements suggèrent comme une métamorphose, le processus même du mimétisme, c'est-à-dire une disparition au terme d'un étrangement radical à soi-même. Avec "Berghain", il s'agit d'aller "weiter" : la déconstruction est plus poussée, les mots écartelés, repris en litanies serrées. Une véritable folie sonore succède au début très minimal : les stridences explosent dans un rythme accéléré jusqu'au final halluciné envahi par des textures chiffonnées.

   L'album n'a pas fini de nous surprendre : "wust" déploie une forêt de sifflets cristallins, de fûts rayonnants entre lesquels se glissent une sorte de clavecin évanescent et de micro surgissements prudents, moment magique qui sert d'écrin à la voix ressurgie. Pièce authentiquement surréaliste dans ses poussées, ses contrastes, où se parle un inconscient refoulé : quelle liberté souveraine, déferlante, en brefs crescendos suivis d'instants graves, frémissants où chaque mot semble celui d'un carmen intemporel, au-delà des vieilles dichotomies entre humain et inhumain, mécanique et organique. Ma pièce préférée... mais la dernière, avec les miaulements de Veruschka, la câlinerie de la voix de Blixa, apporte une touche d'humour... que l'électronique d'Alva tourne délicieusement en dérision.  

Paru en 2010 chez Raster-Noton / 10 titres / 53 minutes.

Pour aller plus loin

- le premier titre, "Fall", en écoute ici :

 

- une vidéo (très bien conçue...) sur le titre "Bernsteinzimmer":

 

17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 08:04

John Luther Adams 3La Musique de l'Ici-Toujours 

  Le 29 avril 2010, John Luther Adams se voyait décerner le Wins Nemmers Composition Prize, succédant à Kaija Saariaho en 2008, Olivier Knussen en 2006 et John Adams en 2004. J'en suis très heureux pour cet artiste solitaire, profondément influencé par les grands espaces de l'Alaska où il vit depuis trente ans.  Un seul article en français à ce jour sur Internet salue la parution chez Cold Blue Music de Four Thousand Holes, nouveau chef d'œuvre lumineux de cet homme qui commença comme batteur de rock, passionné par les musiques de Franck Zappa, puis par celles d'Edgar Varèse et de Morton Feldman. Principal percussionniste du Fairbanks Anchorage Opera et du Arctic Chamber Orchestra pendant quelque temps, il a étudié les percussions traditionnelles d'Alaska. Ses compositions très variées, aussi bien acoustiques qu'électroniques, mixtes, se caractérisent par l'attention portée à l'espace, au lieu. Musique géographique, enracinée, mais non terrienne pour autant. Ce que John Luther Adams cherche à capter, c'est le rayonnement, les rythmes enfouis, l'énergie qui sourd pour qui sait attendre. C'est là que la leçon de Morton Feldman est capitale, même si la perspective est autre. Morton s'enfonce dans le temps à la manière d'un chat patient : il avale le silence pour le restituer avec parcimonie, rendu enfin palpable en l'ayant comme désossé. John Luther absorbe l'espace pour en extraire l'aura rythmée, les harmoniques secrètes. Il faut être en arrêt, se poser, noter le presque rien, suivre le fil ténu qui mène aux flux vitaux, jusqu'à ce que tout s'embrase.

 John Luther Adams Four Thoudand holes  Four Thousand Holes est le prolongement de for Lou Harrison (vous y trouverez aussi une notice biographique plus complète), cette longue pièce extraordinaire de plus d'une heure parue chez New World Records en 2008. Deux pièces sur ce nouvel album qui porte en exergue un extrait de "A Day in the Life" de John Lennon : « Et quoique les trous fussent plutôt petits / Ils durent les compter tous. » Pour moi, les trous sont ceux de l'espace qui nous environne, minuscules canaux qui portent la lumière éternelle que la musique aura pour mission de révéler, ce qui passe par le décompte, la computation, forme élémentaire de la contemplation.

   Le premier titre, éponyme, est une pièce d'un peu plus d'une demi-heure interprétée par Stephen Drury - fidèle parmi les fidèles de John Luther, au piano, Scott Deal au vibraphone et cloches d'orchestre et le compositeur à "l'aura électronique" comme il la désigne lui-même. C'est cette pièce plus particulièrement qui se rattache à for Lou Harrison. Plus ramassée, elle commence par quelques minutes d'attente, dans un climat de recueillement émerveillé ménagé par l'électronique radiante et le piano qui s'ébroue dans l'aube transfigurée par les cloches éparpillées. On avance dans la neige à pas lents tandis que les stalactites au bout des branches des conifères secrètent une eau diaphane. Le soleil à l'horizon commence à se montrer ; les gouttes se suivent de plus près. Salutation au monde qui triomphe à nouveau de la nuit. La musique s'épaissit, se gorge de lumière. Les cloches s'enlacent aux grappes de notes du piano. Qui sait jusqu'où on pourrait monter ? Des vagues poussent entre les notes leurs ondulations puissantes. Il suffit maintenant de se laisser porter sur le marteau du clavier qui chevauche les cimes de l'instant. Des fulgurations zèbrent la montagne mobile des harmonies cascadantes. Tout l'espace brûle d'un feu qui se recourbe sur lui-même pour mieux se déployer ensuite en gerbes d'étincelles liquides. Musique élémentaire à trois éléments : air, feu, eau. De terre, point : ou plutôt, elle est comme vaporisée, projetée contre le ciel, mêlée dans ce creuset alchimique qu'est la durée du morceau pour une incessante transmutation. On se défait enfin de toute pesanteur, parce que l'on embrasse le rythme en ses confondantes poussées aux ramifications innombrables. Les résonances finales du piano qui s'éteint nous laissent pantelants, éblouis, réconciliés, soutenus encore par l'aura électronique qui nous ramène au début. "Four Thousand holes" délivre la ronde enivrante de l'infini gisant au fond de chaque instant. 

   L'album se poursuit avec "and bells remembered", interprété par le Calithumpian Consort sous la direction de Stephen Drury. Carillons, cloches, vibraphone, crotales et vibraphone joués à l'archet créent un espace sonore translucide, flottant, traversé d'échos multiples. La pièce est tranquillement extatique, laisse les sons se répandre et s'évanouir dans l'espace. Je me revois soudain sous l'énorme dôme des thermes de Mercure à Baïa, dans l'étonnante chambre d'échos aux parois striées de coulées verdâtres. Tout l'ailleurs est dans l'ici, toute l'éternité dans le trajet des sons, souvenirs fragiles d'un au-delà ineffable.

   Le cercle zen sur la pochette m'évoque irrésistiblement la présentation de certains albums de Giacinto Scelsi : même écoute exigeante, même intransigeance, et au final, même si leurs univers musicaux peuvent paraître lointains, même plénitude réconfortante arrachée au vide. 

Paru chez Cold Blue Music en 2011 / 2 titres / 43 minutes.

Giacinto scelsi Triphon tThree Latin prayersGiacinto Scelsi pas de Connaissance

 

Pour aller plus loin

- le site de John Luther Adams.

- la critique de Monsieur Délire (François Couture), seul article en français avant le mien ! Hommage lui soit rendu !!

12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 15:29

   Nico Muhly aura trente ans le 26 août, mais la valeur n'attend pas le nombre des années comme l'a dit quelqu'un. Le catalogue de ses oeuvres est impressionnant. Choriste dans une église dès l'enfance, il pratique le piano dès l'âge de dix ans, étudie la littérature anglaise avant de collaborer étroitement avec Philip Glas, et plus ponctuellement avec Björk, Antony and The Johnsons. I Drink the Air Before Me est son troisième album solo, après speak volumes en 2007 et mothertongue en 2008. À peu près en même temps est sorti A Good Understanding, grande composition pour chœur, tandis qu'il nous prépare un opéra !

Nico Muhly I drink the air before me   Commandée en tant que la musique d'un spectacle de la Stephen Petronio Dance Company à l'occasion de son vingt-cinquième anniversaire, l'œuvre se veut forte, enthousiaste, pour fêter la circonstance. Un chœur d'enfant intervient au début et à la fin. Sur la pochette, Nico nous dit que la musique aurait un rapport avec le temps atmosphérique : tempêtes, anxiété liée à la vie côtière. Elle nous plonge  au centre d'une tempête, avec ses tourbillons, ses irrégularités. Divisée en douze épisodes, elle évolue autour de constellations tourbillonnantes de notes, plus ou moins audibles. En dehors de la chorale et de la programmation assurée notamment par le fidèle Valgeir Sigurdsson, elle fait appel à un petit effectif de chambre : flûte, piano, alto, basse et bien sûr trombone et basson, deux instruments régulièrement mis en valeur par le new-yorkais.

  D'emblée, la puissance de "Fire Down Below" nous frappe et nous prend : coups de fouet des cordes, doublés par les éclats profonds du trombone qui gronde. Le chœur d'enfants s'élève limpide dans une atmosphère cravachée d'arrêts brutaux, envahie par la ronde insidieuse des graves. C'est majestueux, inquiétant et superbe. Le piano et la flûte caracolent dans l'atmosphère orageuse, l'alto chante, indifférent, en pacificateur, comme s'il exorcisait la terreur. Arrive le "First Storm", agitation extrême, affolement des instruments, tout en maintenant une ligne mélodique perceptible. "Salty Dog" fait dialoguer le basson et le piano sur un fond mouvant de cordes : tempo bucolique peu à peu perturbé par le piano à coup de notes plaquées jusqu'au silence ; le trombone reprend avec des notes isolées, accompagné par les pizzicati de l'alto, puis par le réveil du basson, à nouveau interrompu par l'impoli piano, la querelle étant résorbée par l'alto langoureux, altier, bien au-dessus des piètres querelles, et tous se rejoignent dans une ligne finale où les coassements du trombone répondent à la noblesse de l'alto lyrique. J'arrête là l'exercice : la musique de Nico Muhly est en perpétuel mouvement, inventive, expressive, jouant de tous les registres, de tous les écarts avec une désinvolture magnifique, sans toutefois jamais cabotiner, car l'écriture est pleine, incisive, déliée. Ce disque est une fête fantasque et colorée, un bonheur, un régal à l'évidence pour une compagnie de danse, mais aussi pour tout auditeur ravi qu'on s'adresse à ses oreilles avec tant d'intelligence malicieuse. Nico Muhly n'a plus rien à envier à ses aînés : à mon sens, on entend peu sa proximité dans le travail avec Philip Glass, un peu plus l'influence de Steve Reich, et, surtout, celle de David Lang, par ce sens du tranché, de la découpe hardie, moins implacable, moins sombre, plus joueuse, mais parfois aussi magistrale comme dans "Music under Pressure 3 - Ensemble".

Paru en 2010 chez Bedroom Community - Decca / 12 titres / 53 minutes

Pour aller plus loin

- le site personnel de Nico Muhly. (le premier titre est en écoute)

- le titre 10, "Music Under Pressure 3 - ensemble", en écoute :

- des extraits (toujours frustrants, je sais...) de la première mondiale du spectacle :