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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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2 juillet 2011 6 02 /07 /juillet /2011 20:37

alva noto xerrox2Sur le devers là, ailleurs, en.  

   Alva Noto me poursuit ! Après avoir chroniqué ses collaborations avec Ryuichi Sakamoto et Blixa Bargeld, j'aborbe sa production en solo avec le deuxième disque de ce qui est annoncé comme une série de cinq. Vous êtes habitués, je n'en fais qu'à ma tête, qui suit mes oreilles...et puis je n'ai pas encore écouté le volume 1. J'y viendrai, car le deux est superbe, à l'image de la pochette (le cadre rouge est de moi...) : un minimalisme électro-ambiant radical, parfait. Le ton est donné dès "Xerrox Phaser Acat 1" : sur un fond de drones et de poussières sonores traversé de courants parfois violents, l'orgue majestueux ondoie à peine en déployant une courte mélodie comme un drapeau qui flotterait aux vents intersidéraux. Infinis bercements de l'oreille envoûtée...D'album en album, ce qui me fascine chez Alva est l'alliance de rigueur, de finesse...et d'émotion. La musique électronique s'est allégée de tous ses oripeaux clinquants pour être au plus près du son, de ses textures : Alva écoute, et nous à sa suite, les bruits infimes qui sourdent quelque part, tout près peut-être. Il les prend, les enveloppe, leur fait exprimer leur musique intérieure en leur donnant le temps de se révéler. Au départ de "Xerrox Meta Phaser", presque rien, une fuite d'ondes, un clavier si léger qu'on l'entend à peine se noyer dans l'aura sonore, et tout cela accouche d'un nouveau monde - c'est le sous-titre de ce second volume, par opposition au vieux monde du premier : imaginez des prismes sonores, des émissions spectrales, une géométrie de l'invisible. Vous êtes immergés dans des cercles de grâce radieuse. C'est dense et aéré, lumineusement sombre, noir-blanc. La trilogie "Xerrox Monophaser", titres six, sept et onze (le dernier), est un véritable voyage immobile-flottant, au-delà de tout conflit : nouvelle dramaturgie non-dramatique dans laquelle de micro crachotements dansent avec les claviers diaphanes. Il arrive qu'on entende soudain comme un outre-espace indescriptible, qu'on soit saisi, emporté par une douceur ineffable. Mystères splendides d'une abstraction vivante, d'une beauté à couper le souffle, car on n'en croit pas ses oreilles. Qu'est-ce qui se joue, là, qui est Alva Noto ? Le moindre son devient matrice. Et pas un titre qui dénote : la ligne est tenue, plus d'une heure de pure lévitation sonore sans percussions, beats...non, des battements imperceptibles, des surgissements en essaims pulsants à peine. Un disque prodigieux, l'un des plus importants de la musique électronique de ce début de siècle.

Paru en 2009 chez Raster-Noton / 11 titres / 66 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site d'Alva Noto : le dépouillement qu'on trouve de moins en moins sur la toile grangrenée par la publicité...

- Parmi les nombreuses vidéos associées, celle-ci, à la fois belle et discutable (parce que la musique d'Alva est pour moi tout sauf imagée, n'est pas un requiem...) :

 

 

25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 18:38

anbb mimikry   Encore une belle rencontre : Carsten Nicolaï, alias Alva Noto, expérimentateur électronique, et Christian Emmerich, alias Blixa Bargeld, un des fondateurs de Einstürzende Neubauten, ex-guitariste de Nick Cave and the Bad Seeds, comédien qui participa à des créations théâtrales de Heiner Müller. L'alliance du froid et du chaud, de l'abstrait et du concret - si l'on s'en tient aux clichés, le brouillage des lignes, l'invention de nouvelles entités. La pochette, un auto-portrait de Veruschka, l'artiste transformiste Vera Lehndorfff photographiée par Andreas Hubertus, en danseuse-araignée, nous avertit d'emblée : nous sommes entrés dans l'ère des mutations. Ne nous accrochons plus à des formes fixes, dépassées. Les artistes disent le monde de demain, fascinant, étrange.

   Cela ne commence-t-il pas avec le cri inhumain qui ouvre "Fall", dix minutes de perte des repères ? L'humain fusionne avec la machine à l'ère de l'échantillonnage. Non pas qu'il disparaisse, d'ailleurs, il en ressort plus plein dans sa singularité. "Fall" juxtapose textures électroniques affolées, crissantes, et une voix humaine hyper-théâtralisée, énigmatique, dans un jeu de miroirs sidérant. Qui est la machine ? Le piano qui se glisse soudain paraît plus chaleureux que l'acteur dont la diction dépayse la langue. Quelle différence entre "das alte Spiel" et "das neue" ? Chacun se copie, se duplique, change à vue. L'électronique chante, balbutie, se tait pour écouter les déploiements de la voix humaine. Car "Fall' est un hymne aux mystères de la voix humaine, charnue, nasale, envoûtante, de Blixa Bargeld, en allemand, en anglais. Voix démultipliée parfois, sublimée par les claviers, voix au bord du silence, fondue en murmures, en répétitions obsédantes. Décidément, Alva Noto est d'abord un immense écouteur, qui sait se mettre au service de l'autre, et je pense bien sûr à ses magnifiques albums avec le pianiste Ryuichi Sakamoto.

   "Once Again" commence par un tir de mitrailleuse synthétique inquiétant, prolongé par la voix de Blixa en boucles échantillonnées, altérées : sorte d'électronique industrielle parcourue de frémissements rythmiques implacables, de jeu de massacre, mais "patienza, patienza", l'humain ne disparaît pas ainsi, il ressurgit entre les plaques de la mécanique pour la subvertir, l'envahir insidieusement. "One" le confirme d'ailleurs, chanson inattendue, charmeuse -réécriture d'une chanson de Harry Nilsson, sous-tendue par un bip lumineux et drapée de claviers moelleux : "One is the loneliest number / much much worse than two", l'entendra-t-on, ce refrain ? L'hybridation n'est réussie que si deux ne se réduisent pas à un, mais continuent à exister dans la nouvelle entité, fût-elle perçue au début comme monstrueuse. Preuve en est donné par le troublant "Ret Marut Handshake", hommage à l'acteur pacifiste et anarchiste qui signa ses romans (dont Le Trésor de la Sierra Madre adapté au cinéma par John Houston) du nom de B. Traven et qui passa sa vie à brouiller les pistes en se créant de multiples identités. Le morceau est hanté par l'appel récurrent "Ret Marut", repris en sourdine, prolongé par un texte en allemand et en anglais, d'abord murmuré, puis scandé de manière glaciale tandis que l'électronique cerne les mots d'une atmosphère épaisse, incantatoire, celle d'une jungle où mots et sons tordus donnent leur force subversive.

   L'humain peut disparaître un temps : c'est le début du somptueux "bernsteinzimmer (long version)", amples ondulations et percussions raréfiées, énigmatiques, scories mélancoliques dont surgit la voix enfouie de Blixa,  d'abord méconnaissable  bouillie de larve, puis profération majestueuse, orgueilleuse soutenue par un violoncelle et des cordes. " I wish I was a mole in the ground - extended", autre reprise, cette fois d'un air folklorique, est une ritournelle dépouillée trouée de picorations électroniques, comme si la voix était enfermée, mouche agaçante (plutôt que taupe...) qu'une invasion électronique libère en la difractant dans plusieurs directions. La thématique de l'insecte est au cœur de "mimikry" : texte lancinant, percussions métalliques, sèches et brutales, grondements et froissements suggèrent comme une métamorphose, le processus même du mimétisme, c'est-à-dire une disparition au terme d'un étrangement radical à soi-même. Avec "Berghain", il s'agit d'aller "weiter" : la déconstruction est plus poussée, les mots écartelés, repris en litanies serrées. Une véritable folie sonore succède au début très minimal : les stridences explosent dans un rythme accéléré jusqu'au final halluciné envahi par des textures chiffonnées.

   L'album n'a pas fini de nous surprendre : "wust" déploie une forêt de sifflets cristallins, de fûts rayonnants entre lesquels se glissent une sorte de clavecin évanescent et de micro surgissements prudents, moment magique qui sert d'écrin à la voix ressurgie. Pièce authentiquement surréaliste dans ses poussées, ses contrastes, où se parle un inconscient refoulé : quelle liberté souveraine, déferlante, en brefs crescendos suivis d'instants graves, frémissants où chaque mot semble celui d'un carmen intemporel, au-delà des vieilles dichotomies entre humain et inhumain, mécanique et organique. Ma pièce préférée... mais la dernière, avec les miaulements de Veruschka, la câlinerie de la voix de Blixa, apporte une touche d'humour... que l'électronique d'Alva tourne délicieusement en dérision.  

Paru en 2010 chez Raster-Noton / 10 titres / 53 minutes.

Pour aller plus loin

- le premier titre, "Fall", en écoute ici :

 

- une vidéo (très bien conçue...) sur le titre "Bernsteinzimmer":

 

17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 08:04

John Luther Adams 3La Musique de l'Ici-Toujours 

  Le 29 avril 2010, John Luther Adams se voyait décerner le Wins Nemmers Composition Prize, succédant à Kaija Saariaho en 2008, Olivier Knussen en 2006 et John Adams en 2004. J'en suis très heureux pour cet artiste solitaire, profondément influencé par les grands espaces de l'Alaska où il vit depuis trente ans.  Un seul article en français à ce jour sur Internet salue la parution chez Cold Blue Music de Four Thousand Holes, nouveau chef d'œuvre lumineux de cet homme qui commença comme batteur de rock, passionné par les musiques de Franck Zappa, puis par celles d'Edgar Varèse et de Morton Feldman. Principal percussionniste du Fairbanks Anchorage Opera et du Arctic Chamber Orchestra pendant quelque temps, il a étudié les percussions traditionnelles d'Alaska. Ses compositions très variées, aussi bien acoustiques qu'électroniques, mixtes, se caractérisent par l'attention portée à l'espace, au lieu. Musique géographique, enracinée, mais non terrienne pour autant. Ce que John Luther Adams cherche à capter, c'est le rayonnement, les rythmes enfouis, l'énergie qui sourd pour qui sait attendre. C'est là que la leçon de Morton Feldman est capitale, même si la perspective est autre. Morton s'enfonce dans le temps à la manière d'un chat patient : il avale le silence pour le restituer avec parcimonie, rendu enfin palpable en l'ayant comme désossé. John Luther absorbe l'espace pour en extraire l'aura rythmée, les harmoniques secrètes. Il faut être en arrêt, se poser, noter le presque rien, suivre le fil ténu qui mène aux flux vitaux, jusqu'à ce que tout s'embrase.

 John Luther Adams Four Thoudand holes  Four Thousand Holes est le prolongement de for Lou Harrison (vous y trouverez aussi une notice biographique plus complète), cette longue pièce extraordinaire de plus d'une heure parue chez New World Records en 2008. Deux pièces sur ce nouvel album qui porte en exergue un extrait de "A Day in the Life" de John Lennon : « Et quoique les trous fussent plutôt petits / Ils durent les compter tous. » Pour moi, les trous sont ceux de l'espace qui nous environne, minuscules canaux qui portent la lumière éternelle que la musique aura pour mission de révéler, ce qui passe par le décompte, la computation, forme élémentaire de la contemplation.

   Le premier titre, éponyme, est une pièce d'un peu plus d'une demi-heure interprétée par Stephen Drury - fidèle parmi les fidèles de John Luther, au piano, Scott Deal au vibraphone et cloches d'orchestre et le compositeur à "l'aura électronique" comme il la désigne lui-même. C'est cette pièce plus particulièrement qui se rattache à for Lou Harrison. Plus ramassée, elle commence par quelques minutes d'attente, dans un climat de recueillement émerveillé ménagé par l'électronique radiante et le piano qui s'ébroue dans l'aube transfigurée par les cloches éparpillées. On avance dans la neige à pas lents tandis que les stalactites au bout des branches des conifères secrètent une eau diaphane. Le soleil à l'horizon commence à se montrer ; les gouttes se suivent de plus près. Salutation au monde qui triomphe à nouveau de la nuit. La musique s'épaissit, se gorge de lumière. Les cloches s'enlacent aux grappes de notes du piano. Qui sait jusqu'où on pourrait monter ? Des vagues poussent entre les notes leurs ondulations puissantes. Il suffit maintenant de se laisser porter sur le marteau du clavier qui chevauche les cimes de l'instant. Des fulgurations zèbrent la montagne mobile des harmonies cascadantes. Tout l'espace brûle d'un feu qui se recourbe sur lui-même pour mieux se déployer ensuite en gerbes d'étincelles liquides. Musique élémentaire à trois éléments : air, feu, eau. De terre, point : ou plutôt, elle est comme vaporisée, projetée contre le ciel, mêlée dans ce creuset alchimique qu'est la durée du morceau pour une incessante transmutation. On se défait enfin de toute pesanteur, parce que l'on embrasse le rythme en ses confondantes poussées aux ramifications innombrables. Les résonances finales du piano qui s'éteint nous laissent pantelants, éblouis, réconciliés, soutenus encore par l'aura électronique qui nous ramène au début. "Four Thousand holes" délivre la ronde enivrante de l'infini gisant au fond de chaque instant. 

   L'album se poursuit avec "and bells remembered", interprété par le Calithumpian Consort sous la direction de Stephen Drury. Carillons, cloches, vibraphone, crotales et vibraphone joués à l'archet créent un espace sonore translucide, flottant, traversé d'échos multiples. La pièce est tranquillement extatique, laisse les sons se répandre et s'évanouir dans l'espace. Je me revois soudain sous l'énorme dôme des thermes de Mercure à Baïa, dans l'étonnante chambre d'échos aux parois striées de coulées verdâtres. Tout l'ailleurs est dans l'ici, toute l'éternité dans le trajet des sons, souvenirs fragiles d'un au-delà ineffable.

   Le cercle zen sur la pochette m'évoque irrésistiblement la présentation de certains albums de Giacinto Scelsi : même écoute exigeante, même intransigeance, et au final, même si leurs univers musicaux peuvent paraître lointains, même plénitude réconfortante arrachée au vide. 

Paru chez Cold Blue Music en 2011 / 2 titres / 43 minutes.

Giacinto scelsi Triphon tThree Latin prayersGiacinto Scelsi pas de Connaissance

 

Pour aller plus loin

- le site de John Luther Adams.

- la critique de Monsieur Délire (François Couture), seul article en français avant le mien ! Hommage lui soit rendu !!

12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 15:29

   Nico Muhly aura trente ans le 26 août, mais la valeur n'attend pas le nombre des années comme l'a dit quelqu'un. Le catalogue de ses oeuvres est impressionnant. Choriste dans une église dès l'enfance, il pratique le piano dès l'âge de dix ans, étudie la littérature anglaise avant de collaborer étroitement avec Philip Glas, et plus ponctuellement avec Björk, Antony and The Johnsons. I Drink the Air Before Me est son troisième album solo, après speak volumes en 2007 et mothertongue en 2008. À peu près en même temps est sorti A Good Understanding, grande composition pour chœur, tandis qu'il nous prépare un opéra !

Nico Muhly I drink the air before me   Commandée en tant que la musique d'un spectacle de la Stephen Petronio Dance Company à l'occasion de son vingt-cinquième anniversaire, l'œuvre se veut forte, enthousiaste, pour fêter la circonstance. Un chœur d'enfant intervient au début et à la fin. Sur la pochette, Nico nous dit que la musique aurait un rapport avec le temps atmosphérique : tempêtes, anxiété liée à la vie côtière. Elle nous plonge  au centre d'une tempête, avec ses tourbillons, ses irrégularités. Divisée en douze épisodes, elle évolue autour de constellations tourbillonnantes de notes, plus ou moins audibles. En dehors de la chorale et de la programmation assurée notamment par le fidèle Valgeir Sigurdsson, elle fait appel à un petit effectif de chambre : flûte, piano, alto, basse et bien sûr trombone et basson, deux instruments régulièrement mis en valeur par le new-yorkais.

  D'emblée, la puissance de "Fire Down Below" nous frappe et nous prend : coups de fouet des cordes, doublés par les éclats profonds du trombone qui gronde. Le chœur d'enfants s'élève limpide dans une atmosphère cravachée d'arrêts brutaux, envahie par la ronde insidieuse des graves. C'est majestueux, inquiétant et superbe. Le piano et la flûte caracolent dans l'atmosphère orageuse, l'alto chante, indifférent, en pacificateur, comme s'il exorcisait la terreur. Arrive le "First Storm", agitation extrême, affolement des instruments, tout en maintenant une ligne mélodique perceptible. "Salty Dog" fait dialoguer le basson et le piano sur un fond mouvant de cordes : tempo bucolique peu à peu perturbé par le piano à coup de notes plaquées jusqu'au silence ; le trombone reprend avec des notes isolées, accompagné par les pizzicati de l'alto, puis par le réveil du basson, à nouveau interrompu par l'impoli piano, la querelle étant résorbée par l'alto langoureux, altier, bien au-dessus des piètres querelles, et tous se rejoignent dans une ligne finale où les coassements du trombone répondent à la noblesse de l'alto lyrique. J'arrête là l'exercice : la musique de Nico Muhly est en perpétuel mouvement, inventive, expressive, jouant de tous les registres, de tous les écarts avec une désinvolture magnifique, sans toutefois jamais cabotiner, car l'écriture est pleine, incisive, déliée. Ce disque est une fête fantasque et colorée, un bonheur, un régal à l'évidence pour une compagnie de danse, mais aussi pour tout auditeur ravi qu'on s'adresse à ses oreilles avec tant d'intelligence malicieuse. Nico Muhly n'a plus rien à envier à ses aînés : à mon sens, on entend peu sa proximité dans le travail avec Philip Glass, un peu plus l'influence de Steve Reich, et, surtout, celle de David Lang, par ce sens du tranché, de la découpe hardie, moins implacable, moins sombre, plus joueuse, mais parfois aussi magistrale comme dans "Music under Pressure 3 - Ensemble".

Paru en 2010 chez Bedroom Community - Decca / 12 titres / 53 minutes

Pour aller plus loin

- le site personnel de Nico Muhly. (le premier titre est en écoute)

- le titre 10, "Music Under Pressure 3 - ensemble", en écoute :

- des extraits (toujours frustrants, je sais...) de la première mondiale du spectacle :

 

9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 15:36

   Encore une trouvaille que je dois à mes aimables lecteurs, en l'occurrence une lectrice : merci Eleni, d'Athènes, de m'avoir signalé ce musicien français qui avait échappé à mes oreilles de lynx ! Il associe la guitare et les sons électroniques.

guillaume gargaud lost chords  Lost chords, sorti en 2011, est le neuvième album de Guillaume Gargaud, le troisième en solo. Le début est flamboyant. "Oeil humide", le premier titre, décolle sur un mur de particules agitées lacéré par la guitare saturée, hurlante, qui plonge pour finir dans le magma incandescent. "Sortir" commence plus doucement, pour lâcher vite une guitare qui joue des distorsions et des envolées troubles. Le son est incroyablement dense. Déchirements de textures, crépitements voilés accompagnent la guitare, tantôt aérienne, tantôt grave à se fondre dans le tapis oscillant, hoquetant. Le ton de l'album est donné : on reste au cœur des magmas d'étoiles, dans le maelstrom des fusions, des naissances fulgurantes, des arrachements, même si certains morceaux sont plus classiquement planants, comme le très beau "Pas là", presque une ballade, mais dans une nuée agitée, pulsante. Guillaume Gargaud réussit à magnifier la matière même du son, son épaisseur, ses raclements. Écoutez l'étonnant "Passerelle", d'une rugosité hypnotique. L'ouïe rencontre le toucher, grâce au travail à l'intérieur du son : pas de lissage, surtout pas, Guillaume Gargaud lui laisse son étrangeté, son aspect brut, en élargissant son spectre pour en révéler la complexité. La beauté n'est pas le fruit d'une réduction, d'une élimination des résidus, elle surgit au contraire de l'attention donnée à la moindre des composantes. Expérimentale, sa musique l'est au plus noble sens du terme, en effet une recherche des accords perdus comme l'annonce le titre. Perdus au nom d'une conception du son appauvrissante. Ici, le son foisonne, se brouille, on pense aux ondes courtes de la radio, ce en quoi le travail du français rejoint celui d'un musicien comme  Ingram Marshall dans ses premières œuvres électroniques, ou d'une  Annie Gosfield. Au total, un album passionnant, entre fulgurances et rêves pour un voyage dans l'inimaginable des espaces infinis, des trous noirs et de l'antimatière. Et un hymne à la guitare, lumière arrachée aux ténèbres natives.

  guillaume gargaud sheShe, le second album solo sorti en 2009, paraîtra d'abord plus monolithique, plus planant, ce qui n'est pas un reproche. Lente montée du premier titre, "Le Chien de José", très noir, science-fiction qui donne des frissons : noyau compact de drones dont se détachent à peine des excroissances tournoyantes, avec une coda de comète. "La Légende du Scarabée" ne dément pas l'impression : des boucles d'orgue font pulser un corps astral aux rayonnements de plus en plus intenses, parcouru de frissons imprévus. Le son se fait plus transparent pour "Mer du Nord". La guitare se détache, évolue tranquillement sous les nappes électroniques légères : la mer est un champ paisible. Album bucolique marqué par les écoulements aquatiques. Cette "Clairière" doit être marine, parce que la lumière coule, circule à la surface du sol de drones, tout à coup envahi par des écarquillements stupéfiants. L'inconscient est un cosmos enfoui au fond de nous, que Guillaume Gargaud écoute gargouiller. Qu'est-ce que la lumière, sinon la levée de l'inconnu dans l'aube éternelle ? "Géante rougewave", est-ce le nom d'une étoile double, ou celui,  secret,  de la beauté qui s'offre soudain dans ses dentelles déchirées ? Ou comme un écho au nom du groupe électronique français Lightwave ? Chaque morceau est une rêverie émerveillée, je prends rêverie au sens fort : pas de mièvrerie, il suffit d'écouter "Lumière froide", cyclone radieux de pur anthracite sauvage, prolongé par un "Émissaire" strié d'accents plaintifs et acérés de guitare, véritable vortex incandescent. Il est vrai qu'on termine "Au Bord du lac", un morceau qui sonne furieusement comme du  Tim Hecker, orgue grandiose enveloppé de rets électroniques mélancoliques : ne faut-il pas un reposoir pour les voyageurs émus par le périple odysséen aux territoires de l'Imaginaire ?

Lost Chords, sorti en 2011 chez Dead Pilot Records / 10 titres / 43 minutes

She, sorti en 2009 chez Utech Records / 8 titres / 39 minutes

Pour aller plus loin

- Lost chords en écoute sur Souncloud.

- She en écoute ici :

 

Programme de l'émission du lundi 6 juin 2011

Elisa Vellia : Pause à Hios / Anathema ton etio / Exi epta Kalogries (Pistes 4-5-7, 8'40), extraits de La Femme qui marche (Le Chant du Monde, 2011)

Sarah Kirkland Snider : Home / Dead Friend / Calypso (p.8 à 10, 14'), extraits de Penelope (New Amsterdam records, 2010)  

Univers électroniques  :

  Guillaume Gargaud : Passer sous silence / Pas là (p.3-4, 8'30), extraits de Lost chords (Deadpilot Records, 2010)

                                                            Lumière froide / Émissaire (p.6-7, 6'40), extraits de She (Utech Records, 2009)

  Alva Noto & Blixa Bargeld : Fail (p.1, 10'04), extrait de mimikry (Raster-Noton, 2010)


4 juin 2011 6 04 /06 /juin /2011 10:33

    Emporté par un cancer le 30 avril 2010, Frédéric Lagnau n'a pas connu la célébrité qu'il aurait méritée. Je l'avais évoqué dans un article du 23 février 2007 titré "Jardins d'oubli", en hommage à son disque Jardins cycliques, paru chez Lycaon en 1998 : 70 minutes alternant pièces classiques et pièces contemporaines, minimalistes ou non, et quatre compositions personnelles. Or, voici quelques jours, un lecteur me signale un autre disque de ce Frederic Lagnau journey to Intipianiste discret : Journey to Inti, publié par le scène nationale d'Évreux en 1992. Quatre pièces, quatre promenades dans cet univers fluide du piano minimaliste qui est le sien, marqué par Steve Reich, mais beaucoup plus fantasque, rêveur, obstiné. Une musique en rapport avec les éléments, le vent, le fleuve : bucolique, elle aime à s'étirer, revenir inlassablement sur elle-même dans des enroulements secrètement voluptueux. Elle bourdonne dans le jardin aux herbes folles des harmoniques perdues comme dans ses "Chants initiatiques", ciselant les gouttes d'un soleil blanc, s'attardant aux herbes éblouies avec une grâce de nymphe diaphane. C'est une musique qui sait attendre pour renaître, suspendue à la recherche de ce qui vient au détour des boucles entêtantes, dans le creux soudain, imprévu, qui délivre la merveille endormie : la voilà qui se redresse, déborde, irrigue, source joyeuse et conquérante en plein milieu de "Journey to Inti", troisième titre de l'album éponyme. Très, très grand album, merci Bourbaki : je renvoie les lecteurs à la mise en ligne de l'album complet sur votre blog.

Frédéric Lagnau jardins cycliquesJardins cycliques, album très différent, propose un programme qui invite l'auditeur à oublier tous ses préjugés : l'on y passe allègrement de François Couperin à des compositeurs contemporains, vérifiant une fois de plus que le minimalisme n'est que le développement d'idées en germe chez les classiques, et non une régression paresseuse vers la facilité comme le pensent trop vite bien des auditeurs et des compositeurs imbus d'une complexité qu'ils dénient à ce courant trop populaire (si l'on pense au trio Reich - Riley - Glass) à leurs yeux. Il est temps d'admettre que le minimalisme, s'il a connu un âge d'or dans les années soixante, soixante-dix, continue d'influencer nombre de compositeurs nettement moins connus, voire inconnus, que l'on parle de post minimalisme ou non. D'ailleurs Frédéric Lagnau est un vrai minimaliste, je le vérifie encore en écoutant "À quelle heure arrive le vent", première pièce de Journey to Inti, ou "À mesure ou au fur", dix-neuvième de Jardins cycliques : jeu avec les combinaisons de motifs, plaisir du primesaut, du rebond, qui produit une labilité fragile ou océanique, mouvements de flux et stases contemplatives.

J'allais oublier : je crois devoir à Frédéric Lagnau la découverte de ce qui est devenu ma pièce préférée de John Cage, "In a landscape", qui clôt Jardins cycliques.

Pour aller plus loin

- Jardins cycliques en écoute ici :

-l'émouvant site de Frédéric Lagnau, qui se termine sur la mention : "Projets de musiques pour la scène et le cinéma."

- Frédéric Lagnau sur Wikipedia.

- L'hommage rendu par la Scène Nationale Évreux Louviers.

  - Jardins cycliques en intégralité ici au format MP4

(22 titres)

Programme de l'émission du lundi 30 mai 2011

Half Asleep : The Bell / De deux choses l'une (Pistes 2-5, 8'), extraits de Subtitles for the silent versions (we are unique records, 2011)

Elisa Vellia : Odyssea argis / Anamoni (p.3-5, 10'20), extraits de Ahnaria (Le Chant du monde, 2007)

AGF & Craig Amstrong : Yearning Years / The Tree / Birds Froze In Mid-Air / Princess Marousha Stanilovska Dagmar Natasha iliana Romanovich(p.3-4-7-8, 12'), extraits de Orlando (AgF Produktion, 2011)

Sarah Kirkland Snider : Nausicaa / Circe and the hanged Man / I died of waiting (p.5 à 7, 8'20), extraits de Penelope (New Amsterdam records, 2010)

Guillaume Gargaud : Le Chien de José / Géante rougewave (p.1-5, 12'20), extraits de She (Utech Records, 2009)

25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 19:22

artwork penelope

 

   Une frise de papillons offerte au regard (dessin intérieur de la pochette, dû à DM Stith) : envol des âmes, trajectoires croisées, délicatesses qui se frôlent. La pièce "Penelope", de la dramaturge Ellen Mclaughlin, est devenue un cycle de chansons mises en musique par la compositrice Sarah Kirkland Snider, interprétées par l'ensemble de chambre Signal et chantées par Shara Worden. Magnifiques retrouvailles avec cette voix incomparable, déjà célébrée ici lors de la sortie de  a thousand shark's teeth, second album de son groupe My Brightest diamond.

  Inspiré de l'Odyssée d'Homère, le texte tourne autour du difficile, problématique retour d'Ulysse àSarah Kirkland Snider Penelope Ithaque après vingt années d'absence. Vainqueur fatigué, méconnaissable, devenu un étranger aux yeux de Pénélope, "the Stranger with the Face of A Man I loved" comme le présente le premier titre, qui est-il ? Comment rejoindre son épouse, alors que Calypso l'attend encore, et que le poursuit la haine de Poséidon ? Ulysse se sent perdu, et Pénélope ne peut plus le retrouver.

   La musique est par conséquent d'un lyrisme frémissant, mélancolique. Douceur bouleversante des interrogations lancinantes, des élans arrêtés. Cordes enveloppantes, harpe mélodieuse, guitares électrique ou acoustique, percussions méditatives et sonorités électroniques discrètes tissent autour de la voix caressante et grave de Shara Worden une atmosphère d'introspection rêveuse. La réalité explose parfois sous les irruptions violentes des souvenirs qui hantent les personnages, les empêchent d'être vraiment là, de répondre à la demande de l'autre. À d'autres moments, tout s'arrête et se suspend. Voici "Dead friend": "You can't follow me where I go " : "Dead friend / Turn your back on me / Let me go / I've forgotten you / Forget me" , extrait des paroles de ce neuvième titre presque entièrement a capella, clé de voûte admirable de ce disque splendide, illuminé par l'intériorité rayonnante de la voix de Shara. Sarah Kirkland Snider a le sens de la densité, du mystère : l'écriture constamment mélodieuse épouse les mouvements de l'âme avec une rare sensibilité. Jamais d'emphase, une justesse légère qui saisit les moindres nuances, au plus près de l'émotion...avec toutefois une petite faiblesse sur l'avant-dernier titre, qui fait dans la joliesse bavarde, heureusement rattrapé en partie par un final recueilli. Quand même douze très beaux titres pour deux moins aboutis !

   Musique de chambre, ambre des muses ivres d'amour impossible...

Paru chez New Amsterdam Records en octobre 2010 / 14 titres / 54 minutes

Pour aller plus loin

- la page de l'album sur le site du label : tout est en écoute.

- Magnifique vidéo du titre 4, "The Lotus Eaters" :

 

 

- le très beau livre d'Annie Leclerc, Toi, Pénélope, paru chez Actes Sud en 2001. Tandis que les textes d'Ellen Mclaughlin accordent autant d'importance aux deux époux, le roman d'Annie Leclerc adopte le point de vue exclusif de Pénélope. Comment a-t-elle vécu l'attente, le retour avec le terrible massacre des prétendants ? Dans les creux de L'Odyssée, la romancière rend à Pénélope son vrai visage inconnu, nié par le poème épique. Une Pénélope qui saisit ce qui sépare hommes et femmes :

annie Leclerc Toi pénélope« Tu avais vu apparaître entre hommes et femmes plus qu'un contraste, plus qu'une séparation, la distance d'un abîme. Ce n'était pas une guerre, c'était un sûr dissentiment, l'affirmation d'un différend d'autant plus réel qu'il n'était pas déclaré. Les femmes renonçaient — comme elles avaient déjà mille fois renoncé au cours des générations — à dire aux hommes ce qu'elles pensaient d'eux.

   Avant même de vous avoir quittées ils étaient embarqués ensemble et au plus loin de vous. Et vous, de même, ayant reculé sur la grève, vous sentiez vos pieds s'enfoncer dans la terre, vos bras se serrer autour de vos petits, jurant de garder toute la vie pour vous et pour vous seules.

   Tandis que les hommes se déployaient de toute part, grimpant, chargeant, escaladant, riant aussi d'une large ferveur colorée, comme si ce n'était pas à la mort qu'ils couraient mais à la vie elle-même, les cheveux au vent, la poitrine dénudée, les muscles bandés, et plus que satisfaits, exaltés d'être hommes ensemble et de fourbir le grand corps viril en partance, vous, les femmes, silencieuses et rigides comme la mort, fabriquiez votre forteresse de vie à laquelle ils n'auraient pas accès. Ce que vous pensiez vous ne le diriez pas. Vous garderiez tout pour vous. La douceur des heures, les enfants, les rêves.

   Ils pouvaient bien dire qu'ils partaient à cause d'une femme infidèle, vous n'en croyiez rien. Ils partaient pour courir les mers, les périls, les cités lointaines. Ils partaient pour quitter leurs femmes, pour se frotter les uns aux autres, pour chercher les dieux, pour approcher la mort. » (p.168-169)

 

Programme de l'émission du lundi 23 mai 2011: "Ce qui est perdu, à jamais, à jamais"

Guillaume Gargaud : Ciel humide / Sortir (Pistes 1 & 2, 8'30), extraits de Lost chords (Deadpilot Records, 2010)

Sarah Kirkland Snider : The Stranger with a figure of a man / This is what you're like / The Honeyed fruits / The Lotus Eaters (p.1 à 4, 18'), extraits de Penelope (New Amsterdam Records, 2010)

Rome : Le Châtiment du traître / L'Assassin (p.3-4, 8'), extraits de Nos Chants perdus (Trisal Music Group, 2010)

itsnotyouitsme : We are malleable even though they seem to own us (p.4, 10'57), extrait de Walled gardens (New Amsterdam Records, 2008)

AGF & Craig Amstrong : For Ever And Ever And Ever Alone (p.2, 4'), extrait de Orlando (AGF Produktion, 2011)

18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 16:51

itsnotyouitsme walled gardens   Quand l'actualité nous déprime par sa laideur, rien de tel qu'un bain dans la musique de ce duo. Grey Mcmurray joue de la guitare électrique et Caleb Burhans du violon électrique, des claviers. Tous les deux utilisent largement les boucles, aussi bien en concert que sur disque. Ces deux musiciens new-yorkais ont fondé itsnotyouitsme en 2003. À côté de leurs propres compositions, ils interprètent aussi bien du Bach que du Philip Glass. Grey a joué notamment avec So Percussion et avec Matmos, tandis que Caleb a travaillé avec LaMonte Young, Philip Glass, Steve Reich, John Adams, David Lang - j'arrête la liste !, est l'un des fondateurs de Alarm Will Sound et membre de l'ensemble Newspeak que j'ai récemment chroniqué.

  Leur musique se situe à la confluence du post minimalisme et de l'ambiante, voire du post rock par la dimension électrique. Les compositions volontiers étirées se déploient dans une atmosphère d'apesanteur brumeuse traversée de traînées lumineuses. Le lyrisme délicatement élégiaque se fonde sur d'amples boucles qui tournoient très lentes, se chargent d'électricité comme dans le premier titre de walled gardens sorti en 2008 : "Throne Built For The Past" sonne ainsi comme un superbe hymne à la fois post-minimaliste et nettement post-rock par l'intensité du ciel qui se sature de stridences au long des huit minutes. "Great day", sur le même album, commence presque comme un morceau folk, avec un côté ballade, ritournelle obsédante : musique patiente, qui nous happe par sa douceur ensorcelante pour nous emmener dans les jardins clos du titre de l'album (titre d'un album de Wim Mertens, si ma mémoire est bonne). "A Moment For Nick Drake", bel hommage au musicien anglais, repose sur une ligne de guitare très simple, en boucles serrées, surmontée d'un violon au son épais qui trace d'amples virgules langoureuses. Mais le meilleur morceau est le quatrième et dernier, près de onze minutes qui propulsent le duo au niveau du meilleur d'un Slow Six, par exemple. "we are malleable, even though they seem to own us" réunit la trame rêveuse, moelleuse d'une pièce ambiante et l'intensité lumineuse du post rock revu par le post minimalisme,  La pièce se densifie au fil de sa progression, multipliant les plans, les strates par un jeu savant d'entrecroisements culminant dans une sorte de baroque somptueux, queue de comète électrique qui n'en finit pas de se déployer avec la majesté des révérences flexibles.

   En 2010, le duo a sorti un second album plus fourni, fallen monuments, sur le même label Newitsnotyouitsme fallen monuments.aspx Amsterdam Records - label qui se taille une belle place ces derniers temps dans ces colonnes, vous l'aurez peut-être remarqué. D'emblée, on sent que le duo a pris de l'altitude, avec un premier morceau entre Tim Hecker et Slow Six (encore eux), dominé par l'orgue. "kid icarus (little jam)", à l'image du héros mythologique, ne cesse de monter, d'escalader le ciel dans une gerbe éblouissante de violon purifié et de guitare transcendée. "music for a blue whale documentary", le second titre, nous plonge au contraire dans un univers glauque parcouru de houles troubles, de grondements et d'aigus rauques bien sûr évocateurs des cris de la baleine bleue. La troisième pièce, "Dead Men Make Good Heroes", a la densité douloureuse d'un mémorial : lent feu d'artifices de trajectoires réverbérées, avec des irruptions sombres de guitare à l'avant plan sur un fond magmatique de drones. Le début de "Vanity Stays My Hand" frappe par son dépouillement recueilli, prélude à un chant magnifique, envol fusionnel où la guitare et le violon s'étreignent dans une saillie lumineuse extatique. Je pense à "Pensive Aphrodite" d'Harold Budd sur l'album A Song for Lost Blossoms, mais ici une splendeur au-delà de toute mélancolie, la musique même du ravissement. C'est dire que je place le duo au plus haut. Et il reste trois morceaux...Comment rester à une telle altitude ? "Lost Nation Municipal Airport" reste prudemment dans des nuages cotonneux, enveloppé de volutes épaisses. "Season's Greetings", plus ramassé encore, est une torsade lourde lancée vers le ciel. Le disque se termine sur un titre de dix-huit minutes, "We Are The Sons Of Our Fathers", pas tout à fait au niveau de "Vanity Stays My Hand", mais bouleversant dans la simplicité de ses très amples boucles, rêverie éblouie au pas discret et obstiné de la guitare. J'aime cette musique aux antipodes de toute démonstration, attentive à capter la moindre source de lumière, à détourer la beauté enfouie dans les silences infinis.

walled gardens sorti en janvier 2008 chez New Amsterdam Records / 4 titres / 33 minutes

Meilleur titre : "we are malleable, even though they seem to own us" (titre 4 : 10'57)

fallen monuments sorti en janvier 2010 chez New Amsterdam Records / 7 titres / 55 minutes

Meilleur titre : "Vanity Stays My Hand"(titre 4 : 9'03)

Pour aller plus loin

- le duo en concert à Brooklyn le 23 octobre 2008 :

 

 

Programme de l'émission du lundi 16 mai 2011

Psychoangelo : Phosphorus mas frio (Piste 6, 6'59), extrait de Panauromni (Innova, 2010)

Pièces recomposées / Grande forme :

Carl Craig & Moritz von Oswald : Mouvements 4 et 5 / Interlude (p.7-8, 27'10), extraits de Recomposed by C.C & M. V. O (Deutsche Grammophon, 2008)

Réécoute  :

Dani Joss : Souls / Misconception population (p.1-4, 17'30), extraits de Shaper of form (Poeta Negra, ?)

Un des albums magnifiques de ce label grec de musique électronique aujourd'hui disparu. L'année de parution est généralement absente, comme chez Sub Rosa par exemple, et cela me plaît aussi...