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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 08:04

John Luther Adams 3La Musique de l'Ici-Toujours 

  Le 29 avril 2010, John Luther Adams se voyait décerner le Wins Nemmers Composition Prize, succédant à Kaija Saariaho en 2008, Olivier Knussen en 2006 et John Adams en 2004. J'en suis très heureux pour cet artiste solitaire, profondément influencé par les grands espaces de l'Alaska où il vit depuis trente ans.  Un seul article en français à ce jour sur Internet salue la parution chez Cold Blue Music de Four Thousand Holes, nouveau chef d'œuvre lumineux de cet homme qui commença comme batteur de rock, passionné par les musiques de Franck Zappa, puis par celles d'Edgar Varèse et de Morton Feldman. Principal percussionniste du Fairbanks Anchorage Opera et du Arctic Chamber Orchestra pendant quelque temps, il a étudié les percussions traditionnelles d'Alaska. Ses compositions très variées, aussi bien acoustiques qu'électroniques, mixtes, se caractérisent par l'attention portée à l'espace, au lieu. Musique géographique, enracinée, mais non terrienne pour autant. Ce que John Luther Adams cherche à capter, c'est le rayonnement, les rythmes enfouis, l'énergie qui sourd pour qui sait attendre. C'est là que la leçon de Morton Feldman est capitale, même si la perspective est autre. Morton s'enfonce dans le temps à la manière d'un chat patient : il avale le silence pour le restituer avec parcimonie, rendu enfin palpable en l'ayant comme désossé. John Luther absorbe l'espace pour en extraire l'aura rythmée, les harmoniques secrètes. Il faut être en arrêt, se poser, noter le presque rien, suivre le fil ténu qui mène aux flux vitaux, jusqu'à ce que tout s'embrase.

 John Luther Adams Four Thoudand holes  Four Thousand Holes est le prolongement de for Lou Harrison (vous y trouverez aussi une notice biographique plus complète), cette longue pièce extraordinaire de plus d'une heure parue chez New World Records en 2008. Deux pièces sur ce nouvel album qui porte en exergue un extrait de "A Day in the Life" de John Lennon : « Et quoique les trous fussent plutôt petits / Ils durent les compter tous. » Pour moi, les trous sont ceux de l'espace qui nous environne, minuscules canaux qui portent la lumière éternelle que la musique aura pour mission de révéler, ce qui passe par le décompte, la computation, forme élémentaire de la contemplation.

   Le premier titre, éponyme, est une pièce d'un peu plus d'une demi-heure interprétée par Stephen Drury - fidèle parmi les fidèles de John Luther, au piano, Scott Deal au vibraphone et cloches d'orchestre et le compositeur à "l'aura électronique" comme il la désigne lui-même. C'est cette pièce plus particulièrement qui se rattache à for Lou Harrison. Plus ramassée, elle commence par quelques minutes d'attente, dans un climat de recueillement émerveillé ménagé par l'électronique radiante et le piano qui s'ébroue dans l'aube transfigurée par les cloches éparpillées. On avance dans la neige à pas lents tandis que les stalactites au bout des branches des conifères secrètent une eau diaphane. Le soleil à l'horizon commence à se montrer ; les gouttes se suivent de plus près. Salutation au monde qui triomphe à nouveau de la nuit. La musique s'épaissit, se gorge de lumière. Les cloches s'enlacent aux grappes de notes du piano. Qui sait jusqu'où on pourrait monter ? Des vagues poussent entre les notes leurs ondulations puissantes. Il suffit maintenant de se laisser porter sur le marteau du clavier qui chevauche les cimes de l'instant. Des fulgurations zèbrent la montagne mobile des harmonies cascadantes. Tout l'espace brûle d'un feu qui se recourbe sur lui-même pour mieux se déployer ensuite en gerbes d'étincelles liquides. Musique élémentaire à trois éléments : air, feu, eau. De terre, point : ou plutôt, elle est comme vaporisée, projetée contre le ciel, mêlée dans ce creuset alchimique qu'est la durée du morceau pour une incessante transmutation. On se défait enfin de toute pesanteur, parce que l'on embrasse le rythme en ses confondantes poussées aux ramifications innombrables. Les résonances finales du piano qui s'éteint nous laissent pantelants, éblouis, réconciliés, soutenus encore par l'aura électronique qui nous ramène au début. "Four Thousand holes" délivre la ronde enivrante de l'infini gisant au fond de chaque instant. 

   L'album se poursuit avec "and bells remembered", interprété par le Calithumpian Consort sous la direction de Stephen Drury. Carillons, cloches, vibraphone, crotales et vibraphone joués à l'archet créent un espace sonore translucide, flottant, traversé d'échos multiples. La pièce est tranquillement extatique, laisse les sons se répandre et s'évanouir dans l'espace. Je me revois soudain sous l'énorme dôme des thermes de Mercure à Baïa, dans l'étonnante chambre d'échos aux parois striées de coulées verdâtres. Tout l'ailleurs est dans l'ici, toute l'éternité dans le trajet des sons, souvenirs fragiles d'un au-delà ineffable.

   Le cercle zen sur la pochette m'évoque irrésistiblement la présentation de certains albums de Giacinto Scelsi : même écoute exigeante, même intransigeance, et au final, même si leurs univers musicaux peuvent paraître lointains, même plénitude réconfortante arrachée au vide. 

Paru chez Cold Blue Music en 2011 / 2 titres / 43 minutes.

Giacinto scelsi Triphon tThree Latin prayersGiacinto Scelsi pas de Connaissance

 

Pour aller plus loin

- le site de John Luther Adams.

- la critique de Monsieur Délire (François Couture), seul article en français avant le mien ! Hommage lui soit rendu !!

12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 15:29

   Nico Muhly aura trente ans le 26 août, mais la valeur n'attend pas le nombre des années comme l'a dit quelqu'un. Le catalogue de ses oeuvres est impressionnant. Choriste dans une église dès l'enfance, il pratique le piano dès l'âge de dix ans, étudie la littérature anglaise avant de collaborer étroitement avec Philip Glas, et plus ponctuellement avec Björk, Antony and The Johnsons. I Drink the Air Before Me est son troisième album solo, après speak volumes en 2007 et mothertongue en 2008. À peu près en même temps est sorti A Good Understanding, grande composition pour chœur, tandis qu'il nous prépare un opéra !

Nico Muhly I drink the air before me   Commandée en tant que la musique d'un spectacle de la Stephen Petronio Dance Company à l'occasion de son vingt-cinquième anniversaire, l'œuvre se veut forte, enthousiaste, pour fêter la circonstance. Un chœur d'enfant intervient au début et à la fin. Sur la pochette, Nico nous dit que la musique aurait un rapport avec le temps atmosphérique : tempêtes, anxiété liée à la vie côtière. Elle nous plonge  au centre d'une tempête, avec ses tourbillons, ses irrégularités. Divisée en douze épisodes, elle évolue autour de constellations tourbillonnantes de notes, plus ou moins audibles. En dehors de la chorale et de la programmation assurée notamment par le fidèle Valgeir Sigurdsson, elle fait appel à un petit effectif de chambre : flûte, piano, alto, basse et bien sûr trombone et basson, deux instruments régulièrement mis en valeur par le new-yorkais.

  D'emblée, la puissance de "Fire Down Below" nous frappe et nous prend : coups de fouet des cordes, doublés par les éclats profonds du trombone qui gronde. Le chœur d'enfants s'élève limpide dans une atmosphère cravachée d'arrêts brutaux, envahie par la ronde insidieuse des graves. C'est majestueux, inquiétant et superbe. Le piano et la flûte caracolent dans l'atmosphère orageuse, l'alto chante, indifférent, en pacificateur, comme s'il exorcisait la terreur. Arrive le "First Storm", agitation extrême, affolement des instruments, tout en maintenant une ligne mélodique perceptible. "Salty Dog" fait dialoguer le basson et le piano sur un fond mouvant de cordes : tempo bucolique peu à peu perturbé par le piano à coup de notes plaquées jusqu'au silence ; le trombone reprend avec des notes isolées, accompagné par les pizzicati de l'alto, puis par le réveil du basson, à nouveau interrompu par l'impoli piano, la querelle étant résorbée par l'alto langoureux, altier, bien au-dessus des piètres querelles, et tous se rejoignent dans une ligne finale où les coassements du trombone répondent à la noblesse de l'alto lyrique. J'arrête là l'exercice : la musique de Nico Muhly est en perpétuel mouvement, inventive, expressive, jouant de tous les registres, de tous les écarts avec une désinvolture magnifique, sans toutefois jamais cabotiner, car l'écriture est pleine, incisive, déliée. Ce disque est une fête fantasque et colorée, un bonheur, un régal à l'évidence pour une compagnie de danse, mais aussi pour tout auditeur ravi qu'on s'adresse à ses oreilles avec tant d'intelligence malicieuse. Nico Muhly n'a plus rien à envier à ses aînés : à mon sens, on entend peu sa proximité dans le travail avec Philip Glass, un peu plus l'influence de Steve Reich, et, surtout, celle de David Lang, par ce sens du tranché, de la découpe hardie, moins implacable, moins sombre, plus joueuse, mais parfois aussi magistrale comme dans "Music under Pressure 3 - Ensemble".

Paru en 2010 chez Bedroom Community - Decca / 12 titres / 53 minutes

Pour aller plus loin

- le site personnel de Nico Muhly. (le premier titre est en écoute)

- le titre 10, "Music Under Pressure 3 - ensemble", en écoute :

- des extraits (toujours frustrants, je sais...) de la première mondiale du spectacle :

 

9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 15:36

   Encore une trouvaille que je dois à mes aimables lecteurs, en l'occurrence une lectrice : merci Eleni, d'Athènes, de m'avoir signalé ce musicien français qui avait échappé à mes oreilles de lynx ! Il associe la guitare et les sons électroniques.

guillaume gargaud lost chords  Lost chords, sorti en 2011, est le neuvième album de Guillaume Gargaud, le troisième en solo. Le début est flamboyant. "Oeil humide", le premier titre, décolle sur un mur de particules agitées lacéré par la guitare saturée, hurlante, qui plonge pour finir dans le magma incandescent. "Sortir" commence plus doucement, pour lâcher vite une guitare qui joue des distorsions et des envolées troubles. Le son est incroyablement dense. Déchirements de textures, crépitements voilés accompagnent la guitare, tantôt aérienne, tantôt grave à se fondre dans le tapis oscillant, hoquetant. Le ton de l'album est donné : on reste au cœur des magmas d'étoiles, dans le maelstrom des fusions, des naissances fulgurantes, des arrachements, même si certains morceaux sont plus classiquement planants, comme le très beau "Pas là", presque une ballade, mais dans une nuée agitée, pulsante. Guillaume Gargaud réussit à magnifier la matière même du son, son épaisseur, ses raclements. Écoutez l'étonnant "Passerelle", d'une rugosité hypnotique. L'ouïe rencontre le toucher, grâce au travail à l'intérieur du son : pas de lissage, surtout pas, Guillaume Gargaud lui laisse son étrangeté, son aspect brut, en élargissant son spectre pour en révéler la complexité. La beauté n'est pas le fruit d'une réduction, d'une élimination des résidus, elle surgit au contraire de l'attention donnée à la moindre des composantes. Expérimentale, sa musique l'est au plus noble sens du terme, en effet une recherche des accords perdus comme l'annonce le titre. Perdus au nom d'une conception du son appauvrissante. Ici, le son foisonne, se brouille, on pense aux ondes courtes de la radio, ce en quoi le travail du français rejoint celui d'un musicien comme  Ingram Marshall dans ses premières œuvres électroniques, ou d'une  Annie Gosfield. Au total, un album passionnant, entre fulgurances et rêves pour un voyage dans l'inimaginable des espaces infinis, des trous noirs et de l'antimatière. Et un hymne à la guitare, lumière arrachée aux ténèbres natives.

  guillaume gargaud sheShe, le second album solo sorti en 2009, paraîtra d'abord plus monolithique, plus planant, ce qui n'est pas un reproche. Lente montée du premier titre, "Le Chien de José", très noir, science-fiction qui donne des frissons : noyau compact de drones dont se détachent à peine des excroissances tournoyantes, avec une coda de comète. "La Légende du Scarabée" ne dément pas l'impression : des boucles d'orgue font pulser un corps astral aux rayonnements de plus en plus intenses, parcouru de frissons imprévus. Le son se fait plus transparent pour "Mer du Nord". La guitare se détache, évolue tranquillement sous les nappes électroniques légères : la mer est un champ paisible. Album bucolique marqué par les écoulements aquatiques. Cette "Clairière" doit être marine, parce que la lumière coule, circule à la surface du sol de drones, tout à coup envahi par des écarquillements stupéfiants. L'inconscient est un cosmos enfoui au fond de nous, que Guillaume Gargaud écoute gargouiller. Qu'est-ce que la lumière, sinon la levée de l'inconnu dans l'aube éternelle ? "Géante rougewave", est-ce le nom d'une étoile double, ou celui,  secret,  de la beauté qui s'offre soudain dans ses dentelles déchirées ? Ou comme un écho au nom du groupe électronique français Lightwave ? Chaque morceau est une rêverie émerveillée, je prends rêverie au sens fort : pas de mièvrerie, il suffit d'écouter "Lumière froide", cyclone radieux de pur anthracite sauvage, prolongé par un "Émissaire" strié d'accents plaintifs et acérés de guitare, véritable vortex incandescent. Il est vrai qu'on termine "Au Bord du lac", un morceau qui sonne furieusement comme du  Tim Hecker, orgue grandiose enveloppé de rets électroniques mélancoliques : ne faut-il pas un reposoir pour les voyageurs émus par le périple odysséen aux territoires de l'Imaginaire ?

Lost Chords, sorti en 2011 chez Dead Pilot Records / 10 titres / 43 minutes

She, sorti en 2009 chez Utech Records / 8 titres / 39 minutes

Pour aller plus loin

- Lost chords en écoute sur Souncloud.

- She en écoute ici :

 

Programme de l'émission du lundi 6 juin 2011

Elisa Vellia : Pause à Hios / Anathema ton etio / Exi epta Kalogries (Pistes 4-5-7, 8'40), extraits de La Femme qui marche (Le Chant du Monde, 2011)

Sarah Kirkland Snider : Home / Dead Friend / Calypso (p.8 à 10, 14'), extraits de Penelope (New Amsterdam records, 2010)  

Univers électroniques  :

  Guillaume Gargaud : Passer sous silence / Pas là (p.3-4, 8'30), extraits de Lost chords (Deadpilot Records, 2010)

                                                            Lumière froide / Émissaire (p.6-7, 6'40), extraits de She (Utech Records, 2009)

  Alva Noto & Blixa Bargeld : Fail (p.1, 10'04), extrait de mimikry (Raster-Noton, 2010)


4 juin 2011 6 04 /06 /juin /2011 10:33

    Emporté par un cancer le 30 avril 2010, Frédéric Lagnau n'a pas connu la célébrité qu'il aurait méritée. Je l'avais évoqué dans un article du 23 février 2007 titré "Jardins d'oubli", en hommage à son disque Jardins cycliques, paru chez Lycaon en 1998 : 70 minutes alternant pièces classiques et pièces contemporaines, minimalistes ou non, et quatre compositions personnelles. Or, voici quelques jours, un lecteur me signale un autre disque de ce Frederic Lagnau journey to Intipianiste discret : Journey to Inti, publié par le scène nationale d'Évreux en 1992. Quatre pièces, quatre promenades dans cet univers fluide du piano minimaliste qui est le sien, marqué par Steve Reich, mais beaucoup plus fantasque, rêveur, obstiné. Une musique en rapport avec les éléments, le vent, le fleuve : bucolique, elle aime à s'étirer, revenir inlassablement sur elle-même dans des enroulements secrètement voluptueux. Elle bourdonne dans le jardin aux herbes folles des harmoniques perdues comme dans ses "Chants initiatiques", ciselant les gouttes d'un soleil blanc, s'attardant aux herbes éblouies avec une grâce de nymphe diaphane. C'est une musique qui sait attendre pour renaître, suspendue à la recherche de ce qui vient au détour des boucles entêtantes, dans le creux soudain, imprévu, qui délivre la merveille endormie : la voilà qui se redresse, déborde, irrigue, source joyeuse et conquérante en plein milieu de "Journey to Inti", troisième titre de l'album éponyme. Très, très grand album, merci Bourbaki : je renvoie les lecteurs à la mise en ligne de l'album complet sur votre blog.

Frédéric Lagnau jardins cycliquesJardins cycliques, album très différent, propose un programme qui invite l'auditeur à oublier tous ses préjugés : l'on y passe allègrement de François Couperin à des compositeurs contemporains, vérifiant une fois de plus que le minimalisme n'est que le développement d'idées en germe chez les classiques, et non une régression paresseuse vers la facilité comme le pensent trop vite bien des auditeurs et des compositeurs imbus d'une complexité qu'ils dénient à ce courant trop populaire (si l'on pense au trio Reich - Riley - Glass) à leurs yeux. Il est temps d'admettre que le minimalisme, s'il a connu un âge d'or dans les années soixante, soixante-dix, continue d'influencer nombre de compositeurs nettement moins connus, voire inconnus, que l'on parle de post minimalisme ou non. D'ailleurs Frédéric Lagnau est un vrai minimaliste, je le vérifie encore en écoutant "À quelle heure arrive le vent", première pièce de Journey to Inti, ou "À mesure ou au fur", dix-neuvième de Jardins cycliques : jeu avec les combinaisons de motifs, plaisir du primesaut, du rebond, qui produit une labilité fragile ou océanique, mouvements de flux et stases contemplatives.

J'allais oublier : je crois devoir à Frédéric Lagnau la découverte de ce qui est devenu ma pièce préférée de John Cage, "In a landscape", qui clôt Jardins cycliques.

Pour aller plus loin

- Jardins cycliques en écoute ici :

-l'émouvant site de Frédéric Lagnau, qui se termine sur la mention : "Projets de musiques pour la scène et le cinéma."

- Frédéric Lagnau sur Wikipedia.

- L'hommage rendu par la Scène Nationale Évreux Louviers.

  - Jardins cycliques en intégralité ici au format MP4

(22 titres)

Programme de l'émission du lundi 30 mai 2011

Half Asleep : The Bell / De deux choses l'une (Pistes 2-5, 8'), extraits de Subtitles for the silent versions (we are unique records, 2011)

Elisa Vellia : Odyssea argis / Anamoni (p.3-5, 10'20), extraits de Ahnaria (Le Chant du monde, 2007)

AGF & Craig Amstrong : Yearning Years / The Tree / Birds Froze In Mid-Air / Princess Marousha Stanilovska Dagmar Natasha iliana Romanovich(p.3-4-7-8, 12'), extraits de Orlando (AgF Produktion, 2011)

Sarah Kirkland Snider : Nausicaa / Circe and the hanged Man / I died of waiting (p.5 à 7, 8'20), extraits de Penelope (New Amsterdam records, 2010)

Guillaume Gargaud : Le Chien de José / Géante rougewave (p.1-5, 12'20), extraits de She (Utech Records, 2009)

25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 19:22

artwork penelope

 

   Une frise de papillons offerte au regard (dessin intérieur de la pochette, dû à DM Stith) : envol des âmes, trajectoires croisées, délicatesses qui se frôlent. La pièce "Penelope", de la dramaturge Ellen Mclaughlin, est devenue un cycle de chansons mises en musique par la compositrice Sarah Kirkland Snider, interprétées par l'ensemble de chambre Signal et chantées par Shara Worden. Magnifiques retrouvailles avec cette voix incomparable, déjà célébrée ici lors de la sortie de  a thousand shark's teeth, second album de son groupe My Brightest diamond.

  Inspiré de l'Odyssée d'Homère, le texte tourne autour du difficile, problématique retour d'Ulysse àSarah Kirkland Snider Penelope Ithaque après vingt années d'absence. Vainqueur fatigué, méconnaissable, devenu un étranger aux yeux de Pénélope, "the Stranger with the Face of A Man I loved" comme le présente le premier titre, qui est-il ? Comment rejoindre son épouse, alors que Calypso l'attend encore, et que le poursuit la haine de Poséidon ? Ulysse se sent perdu, et Pénélope ne peut plus le retrouver.

   La musique est par conséquent d'un lyrisme frémissant, mélancolique. Douceur bouleversante des interrogations lancinantes, des élans arrêtés. Cordes enveloppantes, harpe mélodieuse, guitares électrique ou acoustique, percussions méditatives et sonorités électroniques discrètes tissent autour de la voix caressante et grave de Shara Worden une atmosphère d'introspection rêveuse. La réalité explose parfois sous les irruptions violentes des souvenirs qui hantent les personnages, les empêchent d'être vraiment là, de répondre à la demande de l'autre. À d'autres moments, tout s'arrête et se suspend. Voici "Dead friend": "You can't follow me where I go " : "Dead friend / Turn your back on me / Let me go / I've forgotten you / Forget me" , extrait des paroles de ce neuvième titre presque entièrement a capella, clé de voûte admirable de ce disque splendide, illuminé par l'intériorité rayonnante de la voix de Shara. Sarah Kirkland Snider a le sens de la densité, du mystère : l'écriture constamment mélodieuse épouse les mouvements de l'âme avec une rare sensibilité. Jamais d'emphase, une justesse légère qui saisit les moindres nuances, au plus près de l'émotion...avec toutefois une petite faiblesse sur l'avant-dernier titre, qui fait dans la joliesse bavarde, heureusement rattrapé en partie par un final recueilli. Quand même douze très beaux titres pour deux moins aboutis !

   Musique de chambre, ambre des muses ivres d'amour impossible...

Paru chez New Amsterdam Records en octobre 2010 / 14 titres / 54 minutes

Pour aller plus loin

- la page de l'album sur le site du label : tout est en écoute.

- Magnifique vidéo du titre 4, "The Lotus Eaters" :

 

 

- le très beau livre d'Annie Leclerc, Toi, Pénélope, paru chez Actes Sud en 2001. Tandis que les textes d'Ellen Mclaughlin accordent autant d'importance aux deux époux, le roman d'Annie Leclerc adopte le point de vue exclusif de Pénélope. Comment a-t-elle vécu l'attente, le retour avec le terrible massacre des prétendants ? Dans les creux de L'Odyssée, la romancière rend à Pénélope son vrai visage inconnu, nié par le poème épique. Une Pénélope qui saisit ce qui sépare hommes et femmes :

annie Leclerc Toi pénélope« Tu avais vu apparaître entre hommes et femmes plus qu'un contraste, plus qu'une séparation, la distance d'un abîme. Ce n'était pas une guerre, c'était un sûr dissentiment, l'affirmation d'un différend d'autant plus réel qu'il n'était pas déclaré. Les femmes renonçaient — comme elles avaient déjà mille fois renoncé au cours des générations — à dire aux hommes ce qu'elles pensaient d'eux.

   Avant même de vous avoir quittées ils étaient embarqués ensemble et au plus loin de vous. Et vous, de même, ayant reculé sur la grève, vous sentiez vos pieds s'enfoncer dans la terre, vos bras se serrer autour de vos petits, jurant de garder toute la vie pour vous et pour vous seules.

   Tandis que les hommes se déployaient de toute part, grimpant, chargeant, escaladant, riant aussi d'une large ferveur colorée, comme si ce n'était pas à la mort qu'ils couraient mais à la vie elle-même, les cheveux au vent, la poitrine dénudée, les muscles bandés, et plus que satisfaits, exaltés d'être hommes ensemble et de fourbir le grand corps viril en partance, vous, les femmes, silencieuses et rigides comme la mort, fabriquiez votre forteresse de vie à laquelle ils n'auraient pas accès. Ce que vous pensiez vous ne le diriez pas. Vous garderiez tout pour vous. La douceur des heures, les enfants, les rêves.

   Ils pouvaient bien dire qu'ils partaient à cause d'une femme infidèle, vous n'en croyiez rien. Ils partaient pour courir les mers, les périls, les cités lointaines. Ils partaient pour quitter leurs femmes, pour se frotter les uns aux autres, pour chercher les dieux, pour approcher la mort. » (p.168-169)

 

Programme de l'émission du lundi 23 mai 2011: "Ce qui est perdu, à jamais, à jamais"

Guillaume Gargaud : Ciel humide / Sortir (Pistes 1 & 2, 8'30), extraits de Lost chords (Deadpilot Records, 2010)

Sarah Kirkland Snider : The Stranger with a figure of a man / This is what you're like / The Honeyed fruits / The Lotus Eaters (p.1 à 4, 18'), extraits de Penelope (New Amsterdam Records, 2010)

Rome : Le Châtiment du traître / L'Assassin (p.3-4, 8'), extraits de Nos Chants perdus (Trisal Music Group, 2010)

itsnotyouitsme : We are malleable even though they seem to own us (p.4, 10'57), extrait de Walled gardens (New Amsterdam Records, 2008)

AGF & Craig Amstrong : For Ever And Ever And Ever Alone (p.2, 4'), extrait de Orlando (AGF Produktion, 2011)

18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 16:51

itsnotyouitsme walled gardens   Quand l'actualité nous déprime par sa laideur, rien de tel qu'un bain dans la musique de ce duo. Grey Mcmurray joue de la guitare électrique et Caleb Burhans du violon électrique, des claviers. Tous les deux utilisent largement les boucles, aussi bien en concert que sur disque. Ces deux musiciens new-yorkais ont fondé itsnotyouitsme en 2003. À côté de leurs propres compositions, ils interprètent aussi bien du Bach que du Philip Glass. Grey a joué notamment avec So Percussion et avec Matmos, tandis que Caleb a travaillé avec LaMonte Young, Philip Glass, Steve Reich, John Adams, David Lang - j'arrête la liste !, est l'un des fondateurs de Alarm Will Sound et membre de l'ensemble Newspeak que j'ai récemment chroniqué.

  Leur musique se situe à la confluence du post minimalisme et de l'ambiante, voire du post rock par la dimension électrique. Les compositions volontiers étirées se déploient dans une atmosphère d'apesanteur brumeuse traversée de traînées lumineuses. Le lyrisme délicatement élégiaque se fonde sur d'amples boucles qui tournoient très lentes, se chargent d'électricité comme dans le premier titre de walled gardens sorti en 2008 : "Throne Built For The Past" sonne ainsi comme un superbe hymne à la fois post-minimaliste et nettement post-rock par l'intensité du ciel qui se sature de stridences au long des huit minutes. "Great day", sur le même album, commence presque comme un morceau folk, avec un côté ballade, ritournelle obsédante : musique patiente, qui nous happe par sa douceur ensorcelante pour nous emmener dans les jardins clos du titre de l'album (titre d'un album de Wim Mertens, si ma mémoire est bonne). "A Moment For Nick Drake", bel hommage au musicien anglais, repose sur une ligne de guitare très simple, en boucles serrées, surmontée d'un violon au son épais qui trace d'amples virgules langoureuses. Mais le meilleur morceau est le quatrième et dernier, près de onze minutes qui propulsent le duo au niveau du meilleur d'un Slow Six, par exemple. "we are malleable, even though they seem to own us" réunit la trame rêveuse, moelleuse d'une pièce ambiante et l'intensité lumineuse du post rock revu par le post minimalisme,  La pièce se densifie au fil de sa progression, multipliant les plans, les strates par un jeu savant d'entrecroisements culminant dans une sorte de baroque somptueux, queue de comète électrique qui n'en finit pas de se déployer avec la majesté des révérences flexibles.

   En 2010, le duo a sorti un second album plus fourni, fallen monuments, sur le même label Newitsnotyouitsme fallen monuments.aspx Amsterdam Records - label qui se taille une belle place ces derniers temps dans ces colonnes, vous l'aurez peut-être remarqué. D'emblée, on sent que le duo a pris de l'altitude, avec un premier morceau entre Tim Hecker et Slow Six (encore eux), dominé par l'orgue. "kid icarus (little jam)", à l'image du héros mythologique, ne cesse de monter, d'escalader le ciel dans une gerbe éblouissante de violon purifié et de guitare transcendée. "music for a blue whale documentary", le second titre, nous plonge au contraire dans un univers glauque parcouru de houles troubles, de grondements et d'aigus rauques bien sûr évocateurs des cris de la baleine bleue. La troisième pièce, "Dead Men Make Good Heroes", a la densité douloureuse d'un mémorial : lent feu d'artifices de trajectoires réverbérées, avec des irruptions sombres de guitare à l'avant plan sur un fond magmatique de drones. Le début de "Vanity Stays My Hand" frappe par son dépouillement recueilli, prélude à un chant magnifique, envol fusionnel où la guitare et le violon s'étreignent dans une saillie lumineuse extatique. Je pense à "Pensive Aphrodite" d'Harold Budd sur l'album A Song for Lost Blossoms, mais ici une splendeur au-delà de toute mélancolie, la musique même du ravissement. C'est dire que je place le duo au plus haut. Et il reste trois morceaux...Comment rester à une telle altitude ? "Lost Nation Municipal Airport" reste prudemment dans des nuages cotonneux, enveloppé de volutes épaisses. "Season's Greetings", plus ramassé encore, est une torsade lourde lancée vers le ciel. Le disque se termine sur un titre de dix-huit minutes, "We Are The Sons Of Our Fathers", pas tout à fait au niveau de "Vanity Stays My Hand", mais bouleversant dans la simplicité de ses très amples boucles, rêverie éblouie au pas discret et obstiné de la guitare. J'aime cette musique aux antipodes de toute démonstration, attentive à capter la moindre source de lumière, à détourer la beauté enfouie dans les silences infinis.

walled gardens sorti en janvier 2008 chez New Amsterdam Records / 4 titres / 33 minutes

Meilleur titre : "we are malleable, even though they seem to own us" (titre 4 : 10'57)

fallen monuments sorti en janvier 2010 chez New Amsterdam Records / 7 titres / 55 minutes

Meilleur titre : "Vanity Stays My Hand"(titre 4 : 9'03)

Pour aller plus loin

- le duo en concert à Brooklyn le 23 octobre 2008 :

 

 

Programme de l'émission du lundi 16 mai 2011

Psychoangelo : Phosphorus mas frio (Piste 6, 6'59), extrait de Panauromni (Innova, 2010)

Pièces recomposées / Grande forme :

Carl Craig & Moritz von Oswald : Mouvements 4 et 5 / Interlude (p.7-8, 27'10), extraits de Recomposed by C.C & M. V. O (Deutsche Grammophon, 2008)

Réécoute  :

Dani Joss : Souls / Misconception population (p.1-4, 17'30), extraits de Shaper of form (Poeta Negra, ?)

Un des albums magnifiques de ce label grec de musique électronique aujourd'hui disparu. L'année de parution est généralement absente, comme chez Sub Rosa par exemple, et cela me plaît aussi...

9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 19:04

Carl Craig M von Oswald recomposed  Après les Sessions de Carl Craig, pas question d'en rester là. Une publication sur le label allemand Deutsche Grammophon, une référence pour la musique classique et celle du vingtième siècle, m'intrigue : que vient-il faire dans ce sanctuaire respecté ? Il n'y est pas seul...

   À partir d'enregistrements originaux sous la direction d'Herbert von Karajan chez Deutsche Grammophon du Boléro (1928) et de la Rapsodie espagnole (1907) de Maurice Ravel et des Tableaux d'une exposition (1874) de Modeste Moussorgski - ces derniers furent d'ailleurs orchestrés par le même Ravel,  Carl Craig et Moritz Von Oswald, deux icônes de la musique électronique, le premier aux États-Unis (voir l'article précédent), et le second en Allemenagne, ont élaboré ce disque extraordinaire, et je pèse mes mots.

  Je vous sens partagés sur le disque précédent, encore réticents à reconnaitre le talent de Carl Craig. Trop techno, ces sessions, élémentaires par leur minimalisme affiché, pensez-vous. Vous le soupçonnez de facilité, ne niez pas. Ce "Recomposed" écarte vigoureusement ces reproches infondés. Les deux hommes, à peu prés de la même génération, Carl est de 1969 et Moritz de 1962, plongent dans la matière sonore des deux chefs d'œuvre pour en tirer une véritable symphonie électronique d'une ampleur inédite, plus de soixante-quatre minutes qui dépaysent radicalement le substrat classique - lequel s'y prêtait évidemment si l'on pense particulièrement au Boléro languide et répétitif de Ravel, matière rêvée pour une transposition dans l'univers des boucles machiniques. Le résultat est une fresque synthétique ambiante qui commence dans d'amples drapés (l'introduction) pour s'étoffer progressivement de strates percussives entrelacées de plus en plus complexes, bondissantes (les mouvements 1 à 4). Suit un interlude à la Tim Hecker, splendide avec ses nappes ondulées, puis deux mouvements plus longs encore. Le mouvement 5 est dû à Carl Craig, qui prouve sa capacité à écrire une musique d'une beauté raffinée, plus ravélienne que nature, mystérieuse et puissante : il dégage du Boléro la quintessence du sortilège pour le décupler, tout en conservant la structure solide des Tableaux. Presque treize minutes de stupeur : l'auditeur terrassé est sous le charme, au sens étymologique, placé devant un véritable Graal musical. J'ai pensé au David Shea du Satyricon ou de Tryptich. C'est inoubliable, magnifique, majestueux, total, et le mouvement 6, un peu plus de quatorze minutes dues à Moritz von Oswald, donne à l'ensemble une imprévue dimension africaine avec l'adjonction de percussions boisées sur le fond des cordes. On s'enfonce dans une nuit tropicale touffue, traversée d'éclairs sourds et de fulgurances rampantes. Diantre, ces deux hommes sont des sorciers, des sourciers qui ont su choisir les sons les plus passionnants, sans ajouter qu'un piano sur une plage, une contrebasse sur trois pistes et les percussions sur le dernier mouvement. Pendant le long mouvement de Moritz carillonnent comme  les cloches extatiques d'un mariage qui suspend le temps, avant de laisser la place aux seules percussions pulsantes. Chapeau bas : la musique électronique confirme la stature de deux compositeurs qui n'ont rien à envier à leurs prédécesseurs classiques. 

Paru chez Deutsche Grammophon en 2008 / 8 titres / 64 minutes.

Carl Craig Moritz von OswaldPour aller plus loin

- une fausse vidéo du cinquième mouvement :

 

- et le Bolero de Ravel, idem :

 

 

Programme de l'émission du lundi 9 mai 2011

Fuse Ensemble : L'Usina Mekanica (piste 7, 6'20), extrait de L'Usina Mekanica (2010)

Grande forme :

  Nico Muhly : Fire Downbelow / First Storm / Salty Dog / Varied Carols (p.1 à 4, 21'45), extraits de I drink the air before me (Bedroom Community / Decca, 2010)

Pièces recomposées / Grande forme :

  Carl Craig & Moritz von Oswald : Mouvements 3 et 4 / Interlude (p.4 à 6, 21'), extraits de Recomposed by C.C & M. V. O (Deutsche Grammophon, 2008)

Elisa Vellia : Kalinihtia (p.3, 4'05), extrait de La Femme qui marche (Le Chant du Monde, 2011)

7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 15:25
Carl Craig - Sessions : la pureté chaleureuse.

   Il était inévitable que, reichien mordu depuis longtemps, je croise la musique de Carl Craig. Pourtant, à la première rencontre sur Impermanence d'Agoria, j'ai dégainé quelques sarcasmes au sujet des murmures lascifs de l'américain. Un malentendu qui n'est pas rare lors d'une première rencontre. Comme la techno m'intéressait de toute façon en tant qu'admirateur de Kraftwerk, j'ai voulu écouter au moins un disque complet. Mon choix s'est porté sur Sessions, double album paru en 2008. Plus de deux heures de musique, véritable rétrospective de l'œuvre abondante de ce DJ, producteur de musique électronique, considéré comme l'un des artistes majeurs de la seconde génération techno. On y trouve des originaux, des mix et remix inédits. Je passe sur les détails.

   Un seul titre ne suffit pas pour comprendre, apprécier la techno, musique de danse pour les clubs, mais aussi musique tout court, à part entière. Le musicien de Détroit, amoureux des synthétiseurs et autres machines modernes, construit un univers marqué par la recherche de la pureté. Ses multiples pseudonymes sont le corollaire logique d'un processus compositionnel qui repose sur la réécriture, le réagencement d'éléments préexistants. Le mixeur isole les sons pour les recombiner autrement. Il les ouvre pour en libérer de nouveaux potentiels. Aussi la techno est-elle d'un certain point de vue l'équivalent musical de ce qu'est l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) pour la littérature, basée elle aussi sur une combinatoire. Comme la techno est d'essence répétitive, on n'est pas étonné que Carl Craig soit, lui aussi, un fervent admirateur de Steve Reich. La régularité rythmique est ici le correspondant du pulse reichien. Un titre comme "Help myself", le quatrième du Cd1, musique de Chez Damier reconstruite par Carl, n'est d'ailleurs pas éloigné de la pure musique répétitive avec ses répétitions hypnotiques et ses boucles serrées. Mais à la différence du minimalisme qui cherche à tirer le maximum du minimum par un jeu de combinaisons d'un nombre limité de patterns (motifs), la perspective est plutôt multiplicatrice, associative ou dissociatrice. Un même titre peut être mixé, remixé, un nombre infini de fois, jusqu'à la dilution, l'oubli, de l'original : l'ajout ou le retrait de nouvelles pistes sonores permet une variété beaucoup plus grande qu'on ne le croit généralement. Le reproche de monotonie, également adressé au minimalisme, ne tient ni dans un cas ni dans l'autre. Autre point commun entre les deux courants, c'est qu'ils développent des structures hypnotiques propres aux musiques de transes. Issus d'une technologie élaborée, ils cherchent à provoquer des émotions ancestrales, physiologiques, corporelles, fusionnelles. Leur écoute prolongée "décolle" l'auditeur de la réalité ordinaire, de son moi isolé, apparentant l'expérience à une forme de méditation, d'ascèse. Celui-ci accède à un autre niveau de perception, ultra-fine, qui lui procure un plaisir charnel en vivant l'impression d'une fusion extatique avec une réalité d'ordre cosmique, et simultanément une émotion spirituelle liée à l'incroyable beauté rayonnante de cette musique virtuellement infinie. Toutes les frontières mentales tombent, le temps se dilate. Peu de musiques sont à même de donner un tel sentiment jubilatoire de libération : le rail pulsant ou le rythme métronomique propulsent dans un univers ondulatoire insoupçonné de l'auditeur distrait, mais évidemment à la source du succès de ces musiques du côté de la danse. Ajoutons pour terminer ce petit parallèle que techno et minimalisme sont fondamentalement des musiques érotiques (voir mon article sur Reich) et donc à tort considérées comme froides, impassibles. C'est un autre beau paradoxe que l'utilisation des sons électroniques, synthétiques (plus important dans la techno que dans le minimalisme) débouche sur une authentique chaleur émotionnelle, organique. La simplicité apparente de lignes qui semblent fixes est prise pour de la froideur, alors que ces lignes obstinées sont le support de variations infimes, dans le cas du minimalisme, d'apparitions et de disparitions dans le cas de la techno, deux formes de "broderie" qui à la longue réchauffent l'esprit et les sens. D'ailleurs, murmures, fragments vocaux, soupirs accompagnent volontiers la techno.

   La techno est l'art de transformer le temps en chaleur.

   Dans Sessions, la pureté des lignes, liée à la régularité rythmique impeccable et au travail par couches sonores nettement dissociées et recombinées, est absolument fascinante. Je n'ai de réticence que pour "At les" et "Bug in the Bass Bin", les morceaux qui terminent le disque deux, un  peu rutilants à mon goût, qui frisent, horreur, ce que j'appelle la muzak - dans laquelle sombrent bien des  musiques électroniques lourdaudes.

    Du très beau travail !

Paru en 2008 chez !K7 Records / 2 cds / 22 titres / 2h10 environ

Pour aller plus loin

- le micro site de Carl Craig consacré à l'album.

- un bel article de Maxence consacré à l'album sur fluctuat.net

- "Falling up" de Theo Parrish remixé par Carl Craig :

Et voici l'original : vous pourrez mixer les deux...