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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 18:01

Terry Riley In C remixed  "In C" de Terry Riley, qui date de 1964, est souvent considérée comme l'une des pièces fondatrices du minimalisme. Sa durée est laissée à l'appréciation des interprètes, qui peuvent improviser à l'intérieur de limites précises. La trame  en est fournie par la répétition d'un do ("c" dans l'échelle de notation anglo-américaine) tout au long de 53 motifs qui, entrelacés, tissent une tapisserie sonore en perpétuel mouvement en dépit d'une première impression d'immobilité et de répétition. Souvent interprétée, réinterprétée, elle se prête évidemment au mix ou au remix, c'est-à-dire à la réécriture, à la recomposition.

 Le New Music Ensemble de  Grand Valley State University se prête au jeu. Il nous donne sa version sur le deuxième cd, et invite...la crème des compositeurs américains pour qu'ils nous proposent leur vision, leur interprétation de la fameuse pièce. Soit 18 remix en plus des 20 minutes de l'original, plus de deux heures de bonheur musical, avec une parfaite symbiose entre l'acoustique de l'instrumentarium de l'Ensemble et le retravail électronique que lui font subir certains intervenants. Ce qui frappe, c'est l'extraordinaire variété des réinterprétations, la liberté prise par ces artistes qui transfigurent l'original, se l'approprient pour l'intégrer à leur univers personnel. Pour l'amateur de découvertes, cet opus est l'occasion rêvée. À côté de compositeurs célébrés dans ces colonnes, comme Zoe Keating, Nico Muhly, Phil Kline, Daniel Bernard Roumain ou David Lang, des noms encore inconnus, de nouvelles pistes s'ouvrent. Jad Abumrad, par exemple, producteur et animateur new-yorkais d'origine libanaise, propose une savoureuse version enfantine, "Counting in C" ( en fausse vidéo ci-dessous). Claquements des mains, aboiements, appels au calme, et gentils ânonnements de bébé rythment la pièce, dont la pâte s'étoffe considérablement au cours de sa route cahotique, au point de donner une composition atmosphérique très convaincante. Musicien électronique, producteur et remixeur, Jack Dangers ouvre les deux cds, le premier avec un "In C - Semi-detached" à la ciselure hypnotique et vaporeuse, le second avec une "In C - Extension" ponctuée de gongs mystérieux, illuminée par la lumière des percussions type vibraphone, puissamment syncopée dans sa deuxième moitié et traversée par des appels lancinants. Mason Bates, compositeur de musique symphonique remarquable par l'ajout de sons électroniques à l'orchestre, signe "Terrycloth Troposphere Masonic", cordes hallucinées sur fond hoquetant de ponctuations hétérodoxes et de décrochements déroutants, le tout donnant l'impression d'une jungle trop réglée pour être rassurante, trop attirante aussi pour qu'on puisse y résister. Rassurez-vous, je ne passerai pas en revue toutes les versions. Toutes sont passionnantes et tissent une super-tapisserie chatoyante, multicolore. Le sommet est pour moi, comme d'habitude, le "Simple mix" de David Lang, qui précède l'interprétation de l'original. Version terrassante, surréaliste si l'on pense au concept de beauté convulsive. Musique habitée, vertigineuse, qui nous emporte à jamais dans son maelstrom implacable. Je ne connais pas de musique plus tellurique que celle de David Lang, d'une splendeur noire absolue.

Paru chez Innova recordings en 2010 / 2 cds / 11 et 8 pistes / Environ 2h20

Pour aller plus loin

- le site d'Innova Recordings, page de l'album.

- la fausse vidéo de "Counting in C" de Jad Abumrad :

 

 

Published by Dionys - dans Terry Riley
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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 19:06

newspeak sweet light crude  Après Victoire et Janus, deux ensembles américains qui se consacrent aux musiques d'aujourd'hui, voici Newspeak, toujours sur New Amsterdam Records. L'ensemble compte huit membres : Caleb Burhans au violon, Melissa Hughes au chant, James Johnston au piano, synthétiseurs et orgue, Taylor Levine à la guitare, Eileen Mack, co-dirigeante aux clarinettes, Brian Snow au violoncelle et deux percussionnistes, Yuri Yamashita et David T. Little, également son directeur artistique, selon lequel Newspeak est né sous les feux conjugués de Black Sabbath, Louis Andriessen, Dead Kennedys et Frederic Rzewski. L'ouverture est donc de rigueur et cela donne un album stimulant, sans doute un peu dispersé, mais n'est-ce pas lié au concept lui-même, puisqu'il rassemble six pièces de six compositeurs ?

   J'avoue ne guère accrocher au premier titre signé Oscar Bettison, très jazzy, construit sur des tempi variables. Par contre, dès la seconde pièce, la magie s'installe. " I would prefer not to", de Stefan Weisman, se déroule comme un magnifique adagio transfiguré par le dialogue entre la voix archangélique de Mélissa Hughes et les autres instruments : la guitare électrique lumineuse et incisive, le piano qui pose ses notes répétées, les déchirures percussives, le violoncelle et le violon qui les encerclent dans des volutes glissantes, ce qui donne une pièce mystérieuse, d'une douceur ineffable. La seconde partie de la composition, comme hachurée par des silences et des baisses de tension, prend un relief extraordinaire, si bien que j'ai pensé à plusieurs reprises à l'opéra de David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe,  The Carbon Copy Building,  notamment l'ouverture et le finale. La composition du directeur artistique, David T. Little, qui donne son titre à l'album, est aussi une belle réusssite. Présentée comme une chanson d'amour et de dépendance, elle évolue entre lied passionné et effervescence rock, servie par une mise en place instrumentale impeccable. Missy Mazzoli, directrice et compositrice de l'ensemble Victoire déjà évoqué, signe le quatrième titre,  "In Spite of All This", dominé par les glissements du violon, des courbures suaves qui m'ont rappelé une compositrice dont on parle assez peu, Lois V. Vierk. Morceau à la fois mélancolique et virtuose, intense, comme travaillé par des bouillonnements intérieurs finalement recouverts par la trame répétitive qui tisse son cocon insidieux. "Brennschluβ", de Pat Muchmore, est une pièce détonnante, écartelée entre les incursions sidérales dans les aigus éthérés, les convulsions électriques désordonnées et le chant suspendu de Mélissa, pythie farouche et vindicatrice ou charmeuse d'arcs-en-ciel - la pochette ne nous rappelle-t-elle pas que le mot allemand du titre désigne le sommet de la trajectoire balistique d'un missile, plus particulièrement le moment où le moteur cesse de brûler du carburant ? Quant au dernier titre signé par le violoniste de l'ensemble, Caleb Burhans, c'est bien un requiem, comme l'indique le titre, "Requiem for a General Motors in Janesville", mais un requiem nettement post-rock, dominé par les interventions étirées de la guitare électrique et la langueur des cordes, et pour finir l'envolée de la voix dans le beau climax brûlé.

   Cette nouvelle langue, à la différence de la novlangue imaginée par George Orwell dans 1984 (immense roman, faut-il le rappeler, terriblement d'actualité...), est à découvrir sans inquiétude...

  Paru en 2010 chez New Amsterdam Records / 6 titres / 42 minutes

Pour aller plus loinnewspeak ensemble

- le site de New Amsterdam Records, page de l'album sur laquelle vous pourrez écouter tous les titres en bas en cliquant sur chacun d'entre eux en milieu de page.

- la page de Melissa Hughes sur MySpace : j'ai découvert qu'elle chantait aussi Giacinto Scelsi...

- le blog de Melissa, encore elle : concerts, recettes de cuisine (une apple pie notamment !), et des trouvailles musicales à faire, entre autre une belle pièce de David First, électronique et voix : on peut écouter et suivre le texte anglais d'Anselme  Berrigan.

 

Programme de l'émission du lundi 28 mars 2011: Sous le signe du 6 / 666 666

Avec une nouvelle rubrique, Pièce(s) recomposée(s),consacrée aux mix et aux remix, et bien sûr éventuellement aux musiques à l'origine de ces réécritures.

Antony & the Johnsons Swanlights (piste 6, 6'08), extrait de swanlights (Rough Trade, 2010)

Psykiick Lyrikah : Personne (p.6, 3'44), extrait de Derrière moi (Idwet, 2011)

Grande forme :

 • Gavin Bryars : By the Vaar (p.6, 19'36), extrait de I have heard it said that a spirit enters (GB Records, 2009)

Pièces recomposées :

• Jad Abumrad : Counting in C (cd 1 / p.6, 6'08)

• Kleerup : In C Remix (cd 2 / p.6, 5'46), extraits de In C Remixed (Innova, 2010)

Newspeak : Requiem for a General Motors in Janesville (p.6, 8'05), extrait de sweet light crude (New Amsterdam records, 2010)

Programme de l'émission du lundi 4 avril 2011:

Élisa Vellia : Anathema ton etio / To Tragoudi tou Andrea (p.5-6, 8'), extraits de La Femme qui marche (à paraître : Le Chant du Monde, 2011)

Daphné / Henri Duparc / Charles Baudelaire : L'Invitation au voyage (4'05), extrait de D'un siècle à l'autre / Mélodies françaises (Dièse Records, 2007)

Grande forme :

• Sig : Troisième mouvement (extrait p. 16 à 20, 12'), extrait de Freespeed sonata (Makasound, 2010)

Fuse Ensemble : Holes in the Wall / Parallels (p.1-2, 6'40), extraits de L'Usina Mekanica (Fuse Ensemble, 2010)

Pièces recomposées :

• Pantha du Prince : Welt Am Draht (p. 9, 7'13), extrait de Black Noise (Rough Trade, 2010)

• Moritz von Oswald : The One version of "Welt Am Draht" (p.1, 6'37)

• Die Vögel : Version de "Welt Am Draht" (p. 2, 6'40), extraits de XI versions of "Black Noise" (Beggars Banquet, 2011)

26 mars 2011 6 26 /03 /mars /2011 12:14

  Agoria Impermanence J'aime bien Sébastien Devaud, alias Agoria. Je le suis depuis la sortie en 2006 de The Green Armchair. Entre temps il y a eu Go Fast, bande originale pour le film, chroniqué dans ces colonnes. Ce DJ, qui pourrait rester sur les plates-bandes étroites de la techno, figurez-vous qu'il rêve au fond d'être un musicien à part entière, si bien qu'il lui vient des titres très inattendus, dans lesquels on sent qu'il se fait plaisir en oubliant les codes, en traversant les genres. Il y avait ainsi eu notamment l'étonnant "Altre vocci", second titre sur Go fast. Il récidive dès l'ouverture cette fois avec "Kiss my soul", qui a l'air d'en exaspérer plus d'un, et qui me ravit. Boucles de piano dans l'esprit minimaliste pour commencer : son superbe, ouverture qui a de l'allure dans son épure. Puis la mélodie, toujours avec Sébastien au piano, une petite merveille interprétée par Kid A, jeune chanteuse originaire de Virginie qui signe également les paroles. Voix pointue, caressante, avec des inflexions à la Björk. Le violoncelle apporte une profondeur supplémentaire à ce qui aurait pu n'être qu'une bluette, s'est développé comme une superbe chanson, tout simplement. Ce début enthousiasmant est suivi par un morceau toutefois beaucoup moins convaincant. Le parlé murmuré de Seth Troxler sur "Souless Dreamer" est tout à fait inconsistant, posé de surcroît sur une techno molle. Le troisième titre, "Panta Rei", est heureusement plus abouti : belle montée en puissance sur une techno très ambiente, à la texture travaillée par des incisions, des irruptions lancinantes. Parfait pour les clubs, mais aussi pour une écoute détendue ! L'interlude "Simon", un peu plus d'une minute, n'est pas sans évoquer les musiques africaines, manière sans doute de nous échauffer, de nous préparer à "Speechless", encore du parlé murmuré, par Carl Craig, un nom connu, je veux bien, mais pour le deuxième enlisement de l'album. Il faudrait oublier les susurrements pseudo-érotiques du monsieur et les soupirs de chatte brûlante de la demoiselle qui semble lui répondre pour se concentrer sur la trame hypnotique de ce morceau, qui explose si bien tout seul. Personne n'est parfait. Toute la suite de l'album est, elle, très réusssie. "Grande Torino", techno de grande classe, illuminée par les nappes de claviers, les boucles de piano : océanique, carrément, lyrique aussi avec la très belle intervention du violoncelle en plein milieu, qui ménage une respiration magique avant une reprise toute frissonnante de cordes, qu'on souhaiterait infinie tant elle est d'évidence, belle. Nouvelle intervention de Kid A sur "Heart Beating", roulements percussifs, battements, cordes somptueuses pour un orage très doux autour des envolées de la voix chaude : le violoncelle gratte, incante pour mieux soutenir la pop inspirée de ce titre bien composé. Et puis c'est "Little Shaman", autre merveille de l'album : de la pure musique de transe, dense, à la beauté sombre, complètement sublimée par l'étonnante prestation de Scalde, qui va chercher des sons de gorge comme dans les musiques traditionnelles de Mongolie ou de Sibérie, le tout sur un fond de bourdon envoûtant. Le mariage entre la techno et le meilleur de ces anciennes techniques vocales est redoutable ! Transportés, on arrive sur les rivages apaisés de "Under the river" : là plane un cor - on pense à la trompette d'un Erik Truffaz, pour un jazz atmosphérique très limpide, détendu. J'ai découvert que "Libellules", le dernier titre, figurait déjà sur un maxi, mais il offre à cet album une fin majestueuse, neuf minutes d'une techno élégante, impeccable, qui déploie tranquillement ces rêts irisés. Regardez la très belle pochette : quelle différence avec les précédentes, rien moins que laides. Ce qu'Agoria a acquis, c'est le style. Encore quelques coups de gomme pour ôter les décorations douteuses, et ce monsieur nous décrochera les étoiles pour les mettre dans nos oreilles ébahies.

Paru chez InFiné (dont Sébastien est l'un des patrons) en 2011 / 10 titres / une heure environ.

Pour aller plus loin

- Agoria sur MySpace.

- une (fausse) vidéo de "Little Shaman" :

 

 

Programme de l'émission du lundi 14 mars 2011

Victoire : The diver / India whiskey (pistes 5-8, 13'40), extraits de Cathedral city (New amsterdam records, 2010)

Grande forme :

  Harold Budd & Clive Wright : Pensive Aphrodite (p.1, 32'15), extrait de A Song for Lost Blossoms (Darla Records, 2008)

Agoria : Heart Beating (p.7, 5'29), extrait de Impermanence (InFiné, 2011)

Programme de l'émission du lundi 21 mars 2011

Psykick Lyrikah : Rien ne change (piste 7, 4'24), extrait de Derrière moi (à paraître début avril chez Idwet)

Agoria : Little Shaman (p.8, 7'27), extrait de Impermanence (InFiné, 2011)

Grande forme :

  Alva Noto : Xerrox Sora / Xerrox Monophaser 1 (p.5-6, 15'), extraits de Xerrox, volume 2 (Raster Noton, 2009)

Newspeak : I would prefer not to (composition de Stefan Weisman / p.2, 5'50)

                             Sweet light crude (composition de David T. Little / p.3, 8'08), extraits de sweet light crude (New Amsterdam Records, 2010)

Zoe Keating : Zinc (Cd 1, p.5, 5'20)

DJ Spooky That Subliminal Kid : In sea of C (Cd 1, p.8, 5'07), extraits de In C Remixed (Innova, 2010)

12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 16:05

   Comment écrire en ce moment sur la musique ? À l'heure de la catastrophe qui frappe le Japon, tout le reste peut sembler dérisoire. Paradoxalement, il me semble que c'est une raison supplémentaire pour rappeler notre besoin vital d'harmonie. Le nucléaire, par la complexité des technologies qu'il nécessite, par la société hyper-organisée et sécuritaire qu'il génère, par les déchets qu'il produit sans savoir quoi en faire, si ce n'est les enfouir pour ne plus les voir, ne plus y penser, est incompatible ryuichi-sakamoto-alva-noto-insen.jpgavec la sérénité, donc le bonheur. C'est justement d'un japonais dont je voulais parler depuis quelque temps, un pianiste que je connaissais et appréciais déjà en solo, et dont je viens de découvrir deux disques magnifiques, qui me donnent un immense bonheur. Il s'agit de Ryuichi Sakamoto, mais pas seul, en duo avec Carsten Nicolai, alias Alva Noto, compositeur de musique électronique découvert lorsque je cherchais autour de son homologue grec Spyweirdos. Deuxième album issu de leur collaboration après Vrioon sorti en 2003, Insen (2005) propose sept titres d'une musique minimale impeccablement ciselée. Ryuichi égrène des notes rares qu'il laisse résonner, tandis qu'Alva tisse un réseau de mailles électroniques ténues, à base de micro pulsations, de blocs répétitifs de notes bloquées à la texture plastique d'une émouvante fragilité. Chaque morceau sonne comme une méditation à la fois sereine et sensible, attentive à capter les frémissements imperceptibles d'une beauté discrète. Les deux musiciens donnent l'impression d'une connivence, d'une écoute réciproque en parfaite symbiose. Il en résulte une musique équilibrée, aérée, qui sollicite l'attention. Nous partageons un mystère, nous assistons à l'avènement d'une grâce évanescente. Quelque chose advient, de l'ordre du miracle, surgi des silences entre les notes, entre les répliques mesurées des deux célébrants de cette pénétrante cérémonie électro-acoustique. Frôlements, crachotements électroniques cernent les notes du piano pour l'envelopper d'un halo de lumière douce, si bien que chaque morceau se déploie comme une épiphanie bouleversante, illuminante, celle de la vie tapie dans les plis et les creux, débusquée avec une infinie délicatesse.

  Ryuichi Sakamoto Alva Noto Revep   On pourrait reprocher à Revep, paru la même année, d'être bien court, trois titres pour à peine vingt minutes. Mais le miracle se poursuit. La première pièce, "silisx", plus labile, est tout aussi magnifique, animée de somptueux glissements de nappes de claviers qui nous mènent vers l'extraordinaire "mur", plus de huit minutes extatiques. Le piano rayonne littéralement, serti par la ponctuation lancinante, les bouffées de particules sonores électroniques qui sont autant de respirations transparentes.

  Deux disques qui nous rappellent ce que nous oublions si souvent - et que devrait nous rappeler ce qui se passe en ce moment au Japon : que la beauté de la vie est indissociable de sa fragilité, que l'harmonie et le bonheur ne surgissent que si l'on respecte la vie. Cela passe par l'attention, l'écoute, inlassables, dans la plus grande humilité.

Pour aller plus loin

- le duo en concert :

 

 

Programme de l'émission du lundi 7 mars 2011

Piano et électronique :

  Agoria : Kiss my soul / Speechless (pistes 1 & 2, 13'10), extraits de impermanence (InFiné, 2011)

  Alva Noto & Ryuichi Sakamoto : aurora (p.1, 8'50), extrait de insen (Raster-Noton, 2005)

Aux marges du silence :

  Alain Kremski : L'oubli, l'Eau et les Songes... / Neige, les pas étoilés des oiseaux (p. 6-7, 10'35), extraits de Résonance / Mouvements → Mouvement / Résonances Iris Music, 2009)

Grande forme :

  Alva Noto : Xerrox Phaser Acat 1 (p.1, 12'15), extrait de Xerrox vol. 2 (Raster-Noton, 2009)

10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 14:12

   Joëlle Léandre est l'âme de la contrebasse : dans sa simplicité, l'affirmation résume cette carrière joëlle léandre 3exceptionnelle de l'une des musiciennes françaises les plus prestigieuses, qu'il est impossible d'enfermer dans un champ musical précis. De formation académique, elle a imposé la contrebasse comme instrument soliste, si bien que de nombreux compositeurs contemporains ont écrit des pièces spécialement pour elles. Mais elle a aussi participé à des formations de musique expérimentale, de jazz, collaboré avec tous les grands noms des musiques improvisées. Pas étonnant que dans son cursus, à côté de chaires et de résidences, on la retrouve au Mills College d'Oakland (Californie), où ont enseigné ou enseignent encore des musiciens comme Fred Frith ou Daan Vandevalle, John Cage, Terry Riley.

joëlle léandre 1   Elle était en concert solo ce 9 mars 2011 à Reims, dans l'auditorium de Césaré, le Centre national de création musicale installé depuis décembre 2009 dans des locaux parfaitement adaptés à une écoute rapprochée.

   Le public est à quelques pas de Joëlle Léandre, qui a ouvert sa prestation par une improvisation, une manière de faire corps, tout de suite, avec le public, de l'emporter, le ravir par la force d'une musique imprévisible, qui impose l'écoute par son incroyable liberté. Le visage se crispe, la sueur coule, la main gauche vole sur le manche, monte  et descend, caresse, appuie, tandis que la droite pince les cordes ou manie l'archet sans ménagement particulier. Tout est franc, entier. La bouche s'ouvre sur des sons joëlle léandre 2inarticulés, modulés en grognements, en cris rauques ou phrases chantées-glissées. Car la voix surgit assez régulièrement pour accompagner l'instrument, comme si la vibration des cordes métalliques et la résonance de la caisse en bois émouvaient la musicienne qui laisse alors venir une voix du fond du corps, du fond des âges, sauvage. Venue d'ailleurs, comme celle que le compositeur italien Giacinto Scelsi, avec lequel elle a beaucoup travaillé, lui demandait avec insistance, qu'il voulait pour sa pièce "Maknagan", et qu'elle espérait retrouver ce soir pour l'interpréter. Elle nous a dit sentir qu'elle la retrouverait. Qu'en a-t-il été ? Pour nous, cette voix primale était là, tout au long du concert, pas seulement pour cette pièce étrange, si dépaysante comme toute la musique de Giacinto.

   Deux pièces de John Cage, transcrites pour elles, sont également au programme. Elle s'assoit derrrière sa contrebasse posée sur le flanc contre le sol, essaye de trouver la meilleure place pour la petite partition, se demande si elle a besoin de ses lunettes, ponctue le tout d'involontaires "voilà". Elle est prête. La contrebasse remplace le "piano fermé" initialement prévu par Cage : on ne joue pas avec les cordes. L'instrument est utilisé comme percussion, frappé à coups rapides, légers, irréguliers, pour rythmer le chant, plus proche du lyrisme traditionnel, mais segmenté en phrases ponctuées de silences significatifs. "The wonderful widow of eighteen springs", pièce de 1942 dont le texte est inspiré par un extrait de Finnegans Wake de James Joyce, n'a rien perdu de sa grâce vagabonde. "Flower" est peut-être plus émouvante encore dans son dépouillement diaphane.

  La musicienne a ponctué son parcours par une pièce personnelle, "Cut Studies", tout à fait dans l'esprit d'humour et de dérision de John Cage. Morceau d'une vivacité ravageuse, sur un texte en français, des consignes qu'une propriétaire laisse pour qu'on s'occupe de son appartement et de son chat. Seulement les mots changent de place, les vilains, si bien que les consignes deviennent délirantes : on vide la javel dans la soucoupe du chat, on essuie les poussières avec le chat, et tout à l'avenant.

   Tout au long du concert la musicienne nous a ainsi promené entre les extrêmes, une proximité prosaïque avec les cordes qui grincent, l'archet qui semble les tordre jusqu'à en tirer des craquements inquiétants, ou au contraire tout un dégradé de lointains entre caresses et frottements à peine, au gré de mouvements infimes et de saillies humoristiques, jouant et se jouant de nous avec une aisance confondante.

Pour aller plus loin

- le site de Joëlle Léandre

- en concert le 13 février 2010 aux Lilas :

 


La partie entre guillemets du titre vient du début d'un poème de Giacinto Scelsi - qui écrivait en français, extrait des Poèmes incombustibles (1988), repris dans Giacinto Scelsi / L'homme du son (Actes Sud, 2006). Voici le poème (p.258) :

Visible                                              

corps étonnant                            giacinto scelsi l'homme du son

d'innocence.

Qui peut jeter

le sang brûlé

au vent sans violence.

Les dunes du temps

sont lasses d'attendre

l'amie musicienne

 

(Elle) qui jouait

hallucinée de lumière

parmi les ombres

de naissance.

2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 21:47

   Un petit bijou en attendant mon retour. Le morceau est extrait d'Insen, sorti en 2005. Une belle rencontre entre le piano de Ryuichi et les sons électroniques d'Alva Noto.

 

25 février 2011 5 25 /02 /février /2011 17:42

harold budd clive wright a song for lost blossoms

L'infinie dérive de la beauté perdue

   Harold Budd, compositeur majeur de la musique ambiante, doit sa renommée internationale à ses collaborations avec Brian Eno : Ambient 2 / The Plateaux of Mirrors, en 1980, puis The Pearl en 1984. Sa prolifique carrière a alterné albums solos et nombreuses collaborations. De même qu'il avait annoncé  qu'Avalon Sutra (2004) serait l'aboutissement de sa carrière, je pensais en avoir fini avec lui. Peut-être de l'avoir tant écouté, tant aimé, de reconnaître si facilement la somptuosité mélancolique et diaphane de sa musique, ô rien moins que tonitruante, de celle qui fuit la lumière crue, se pare de brume par native discrétion. C'était sans compter avec l'un de mes lecteurs - merci Dom, qui m'a signalé cet album sorti fin 2008, en collaboration avec le guitariste californien Clive Wright. Rien de bien nouveau, si ce n'est cette guitare électrique, justement, aux phrasés qui tracent des flèches de lumière dans la mer mélancolique : échos, réverbérations, retardements, éclaboussent l'horizon saturé de claviers à la douceur engloutissante, comme si souvent dans les compositions éthérées d'Harold. C'est une musique à faire peur, tant elle rend tangible le sentiment de vacuité de toute chose. Tout se dérobe, s'enrobe dans le voile de l'illusion. On cherche un appui, on trouve des sons comme des vecteurs qui s'enfoncent dans le lointain. "Pensive Aphrodite", magnifique premier titre de plus de trente-deux minutes! Je  pressentais, dès que j'ai entendu ces deux mots, qu'ils ne pouvaient être associés à une pièce ordinaire. Soudain plus rien ne compte, on est embarqué dans une poursuite virtuellement infinie. Déchirante dérive vers l'absence de rive, le néant qui absorbe tout sans jamais rien rendre. Cette musique splendide ne nous fait pas de cadeau : aux antipodes de la distraction, et même de ce qu'on appelle souvent à tort de la musique ambiante, elle nous extrait de notre enveloppe pour nous propulser dans l'océan prodigieux, chatoyant, si séduisant, de la mort universelle. Car la Beauté suprême, n'est-ce pas elle, médite Aphrodite, pensive ?

   Le reste de l'album vit à l'ombre de cette comète sidérante. Bluette hyper mélancolique, le titre éponyme vaut par le poème magnifique écrit et dit par Anna LaCazio (chanteuse du groupe Cock Robin, auquel a appartenu Clive Wright), du bout des lèvres, avec une douceur indicible. Le troisième titre, "Forever Hold My Breath", est une reprise nettement plus courte de "As Long as I can Hold my Breath", deuxième partie de l'album Avallon Sutra. Moins effrayant que la version longue, sorte de lutte avec la mort, grâce aux échappées lumineuses de la guitare électrique, mais quelque peu déprimant par son côté malgré tout glauque. "At this moment" nous tire des abysses, s'anime pour survoler les décombres. Le piano, peu présent dans cet album, se manifeste dans le très buddien "Of Many Mirrors" sous le signe de la raréfaction et de l'exténuement. On risque de sombrer dans les rêts de cette acédie qui, de morceau en morceau, exprime la tristesse existentielle la plus accablante. Il faut être fort pour tenir le choc de cette musique insidieusement corrosive, d'une beauté malade.

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Paru en 2008 chez Darla Records / 7 titres / 74 minutes

Pour aller plus loin

-  Deux vidéos pour écouter une partie seulement de "Pensive Aphrodite" :

 

 

 

19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 17:32

Janus trio   New Amsterdam Records, maison de disques non commerciale et organisation au service des nouvelles musiques, appartient à cette grande famille qui compte dans ses rangs Cantaloupe Music, Innova, Bedroom Community. Le catalogue de ce jeune label est une mine, dont j'ai déjà extrait le quintette féminin Victoire. Janus est une autre formation féminine qui mérite le détour. Ce trio, composé  d'Amanda Baker, à la flûte, aux percussions et au chant, de Beth Meyers, à l'alto, au banjo, aux percussions et au chant, et de Nuiko Wadden à la harpe et aux percussions, vient d'enregistrer son premier disque, I am not, qui regroupe les compositions  de six musiciens new-yorkais. L'album est scandé par les quatre titres de Jason Treuting, l'un des membres de So Percussion, en position 1-4-7-9, qui déclinent le titre I-am-not-(blank). Dès le premier titre, "I", on est enchanté par la légèreté délicate de la musique, mélodieuse et malicieuse. Les trois voix des musiciennes disent ce qu'elles ne sont pas tandis que la harpe nous entraîne dans une ronde grisante, que la flûte psalmodie très doucement à l'arrière-plan. Serions-nous dans le Valois nervalien avec ces nouvelles sirènes souriantes ? "Keymaster" accentue l'impression de rêve suave : la musique glisse, tisse des torsades incantatoires avant de se changer en danse à la Nyman ou à la Wim Mertens. C'est la fête, c'est un régal. Déprimés de tous les pays, cessez d'absorber des médicaments douteux, écoutez Janus, laissez-vous emporter dans le beau pays des tissages lumineux. Voilà qui donne envie de découvrir le compositeur, Caleb Burnhans, également violoniste, altiste, contreténor... Le morceau suivant, "Drawings for Meyoko", confirme que décidément, on tient un trio formidable : aisance et professionalisme au service des meilleures musiques d'aujourd'hui, ici Angélica Negrón, musicienne originaire de Porto Rico, qui leur a écrit une pièce de chambre dense, avec sous-bassement de claviers et de sons électroniques. Arabesques intrigantes, micro-nappes pulsantes sur lesquelles l'alto s'élève à petites touches, une voix chantonne sur le clapotis de la harpe qui donne une ambiance discrètement celtique à ce très, très beau titre : comme une cérémonie d'envoûtement près d'une fontaine cachée. "Am", second titre signé Jason Treuting, sonne japonais, tout en éclats et en petites bulles percussives : jardin de petites pierres, flûte espiègle et mélancolique, à peine. Envol et frissons avec "Gossamer Albatross", pièce lyrique de Cameron Britt, qui est aussi percussionniste : magnifique chant d'alto sur les découpes de la flûte et la mer de la harpe, creusé en son milieu par des battements percussifs recueillis. "Beware Of" d'Anna Clyne commence avec la harpe liquide, une voix lointaine au téléphone peut-être. Percussions et flûte prennent le relais en imposant leurs hachures, créant comme une musique pixellisée qui découvre sans cesse des arrière-plans imprévus, les textures s'épaississent, s'évanouissent, voyage à Lilliput, grouillement soudain de nains sonores. Jason Treuting, avec "Not", Janus i am notpropose sans doute le morceau le plus énigmatique : glissements lents de l'alto répétés ad libitum, bondissements percussifs, traits de flûte et petits surgissements. Une petite merveille. Avant d'aller voir sous le tapis, "Under the Rug", pièce de Ryan Brown : sobre trame de harpe, frottements et  frappe sourde, l'alto qui surgit, cygne, dans la danse ténue des galets qu'on entrechoque, mais pas trop fort. Jason Treuting conclut le disque par une pièce mystérieuse, marche lente de pizzicati et d'expirations électroniques.

   Encore un disque qu'il faut savourer dans son ensemble, beau parcours sans faute, sans esbroufe. Six compositeurs pour une musique de chambre de notre temps : sereine, intimiste, sobre, débarrassée des affects grandiloquents, attentive aux beautés discrètes. Réconfortante, en somme.

Paru chez New Amsterdam Records en 2010 / 9 titres / 44 minutes

Pour aller plus loin

- la page du label : cliquez sur les titres, en écoute. Et achetez le disque, au lieu de glaner des morceaux isolés. Se contente-t-on d'un chapitre de roman ??

- le trio en concert inerprète "Keymaster" de Caleb Burhans, une version plus courte que la version disque :

 

 

-le site de Caleb Burhans.

- le site d'Angélica Negrón.

Programme de l'émission du lundi 14 janvier 2011

Victoire : The Diver / A Song for Mick Kelly (pistes 5-6, 12'30), extraits de Cathedral City (New Amsterdam Records, 2010) 

Antony and The Johnsons : Salt Silver Oxygen / Christina's farm (p.10-11, 11'20), extraits de Swanlights (rough Trade, 2010)

Grande forme   :

  Alain Kremski : Rituel de l'Amour / Présence de l'Âme Oiseau (p.4-5, 16'), extraits de résonance / mouvements / mouvement / résonances (Iris Music, 2009)

Janus : I / Keymaster (p.1-2, 11'), extraits de I am not (New Amsterdam Records, 2009)