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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 17:19

 Psychoangelo Panauromni allégée  De la musique électronique, et de la meilleure, voilà ce que nous donne ce duo du Colorado. Glen Whitehead, trompettes et ordinateur, et Michael Theodore, ordinateur, guitare et petits objets, mêlent échanges improvisés et passages écrits pour créer des tapisseries aux sombres chatoiements. Dès le premier titre, "Radiation by design", on plonge dans un univers intense traversé d'ondulations, de stridences : la musique est spatiale, nous entraîne dans une traversée vertigineuse. D'étranges oiseaux électroniques hantent le paysage cosmique, tandis que la trompette pose de longues traces cuivrées dans les couches supérieures de la stratosphère. La musique donne presque la sensation physique de la densité des espaces intersidéraux : rien de plus plein que ces vides abyssaux où navigue une multitude d'objets sonores, où se pressent en bancs épais des nuées tournoyantes. "Panauromni"poursuit avec une dimension épique prononcée. Trompette et drones enveloppent de puissantes tempêtes de particules dérivantes. On atteint des couches plus profondes avec "Pipe Dream in Silver": le rythme se ralentit, on descend toujours plus dans les graves en couches denses, parcourues en surface de frissonnements de lumière noire. Une attraction invisible s'exerce, aimante les masses vers un centre mystérieux. Le duo actualise ce que la musique de Tangerine Dream avait de meilleur : ces "mystérieuses semblances sur la grève des cauchemars", pour paraphraser l'un des titres de l'album Phaedra (1974). Les oiseaux synthétiques reviennent hanter "Dodechophoenix", sublime torsade de trompette majestueuse et de drones déchiquetés. Tout semble exploser avec le début de "The Wary Dream (Threads The Grand Logic)": trompette panique, crissements multipliés, ronflements, palpitations froissées. Effraction au cœur de la matière, de la stellus mater...pour découvrir le centre radieux, "Phosphorus mas frio", phosphore plus froid qui rectifie les trajectoires, coagule en flèches acérées l'inquiétant chaos des morceaux précédents. Un disque impeccablement construit, d'une altière et sombre beauté.

Paru en 2010 chez Innova Recordings / 6 titres / presque 45 minutes.

Pour aller plus loin

- le site de Psychoangelo, qui vous renvoie sur celui du label, leur MySpace, etc., quand vous promenez la souris sur l'une des quatre figures de la pochette (beau design, qui se déploie sur les autres faces cartonnées).

- un extrait de "dodecophoenix" , servi par une belle vidéo (qui tourne mieux que la précédente) :

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 24 janvier 2011

Psykick Lyrikah : Cachés (Interlude) / Qui ? / Rien ne change (pistes 8-9-7, 9'10), extraits de Derrière moi (Idwet, sortie en avril 2011) 

Sombres nébuleuses :

  Psychoangelo : Radiation by design / Panauromni (p.1-2, 16'), extraits de Panauromni (Innova Recordings, 2010)

Grande forme :

  Charlemagne Palestine : Strumming for strings (piste unique, disque 3, 24'26), extrait de Strumming Music (Sub Rosa, 2010 ?)

Clin d'œil :

Grimes : Dragvandil / River (p.6-10, 3'40), extraits de Halfaxa (Lorerecordings, 2010) Deuxième disque de cette musicienne de Montreal qui pose ses vocalises sur une pop expérimentale assez drôle.

Vous êtes parvenu au bout de l'article : cela mérite une récompense !! Un disque à gagner : September Canons d'Ingram Marshall, encore grâce à la générosité de Dom. Pour cela, il vous suffit de poster un commentaire, même insignifiant (??) et / ou de me transmettre vos coordonnées postales par le biais du formulaire de contact (confidentialité assurée). C'est le premier qui réagit qui l'aura...

20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 16:01

 Didier PETIT allégée Le violoncelle, habitacle pour voyage intersidérant.

   Les suites pour violoncelle seul de Bach, il les écoute avec bonheur interprétées par d'immenses violoncellistes. Mais ce n'est pas pour lui, reconnaît-il. Pieds nus, vêtu de noir, il tient son violoncelle tout contre lui. Il le caresse, l'embrasse, lui insuffle son souffle ; il le pince, le frappe, le gratte, le fait tournoyer pour semer le son sur le public qui retient son souffle, lui. Les yeux fermés, il fait corps avec son instrument, étreint son âme contre la sienne pour en faire jaillir l'incroyable. La musique de Didier Petit est intense. À la limite de l'audible ou au paroxysme des cordes brutalisées, elle occupe l'espace de la petite salle où il se produit. Elle charrie l'imaginaire musical du monde qu'il arpente dans ses nombreux voyages. Nous sommes au Moyen-Orient, avec l'impression d'entendre un maqam ; nous sommes en Afrique, tant le violoncelle soudain sonne comme une kora, et pourtant ce n'est pas Ballaké Sissoko. Nous sommes ailleurs, et nous sommes à l'intérieur, aux tréfonds du violoncelle et de l'homme dont il tente d'exprimer le chant premier, antérieur au langage. C'est pourquoi, lui aussi, il écrit des suites, mais qu'il appelle des faces, face à face avec ce qui est sans visage et qui nous constitue. Dans une face, il n'y pas de suite, au sens où la structure harmonieuse explose pour libérer une succession d'états d'âme. La face traque l'inarticulé, le murmure informe ou le cri rauque, le chantonnement qui étonne sans mentir comme le langage. La musique ne fait aucune concession : elle veut serrer la vie pour en diffuser l'énergie douce ou sauvage. Tant pis si la mélodie se brise, s'atomise, si l'harmonie se fait rugueuse, dissonante, pourvu qu'il en résulte cette impression d'une musique vraie, authentique, loin des modes, des formats obligés et des tubes : charnelle et spirituelle, vivante. Souvent, le pied droit de Didier Petit décolle du sol, comme s'il lévitait, puis il se contorsionne, il danse dans l'espace, dessinant des enroulements, possédé par la musique de l'instrument si proche : l'instrumentiste est devenu chamane, le concert un rituel intemporel qui nous dépayse radicalement en même temps qu'il scelle les retrouvailles avec l'essentiel. QDidier Petit Don't explainuelques mots en anglais émergent dans le dernier morceau joué. Ils sont clairs : "Don't explain". 

(Après le concert du 19 janvier organisé par Césaré, Centre national de création musicale, à Reims)

Pour aller plus loin 

- une présentation très complète du musicien ici.

- Pour les nombreuses collaborations, voir ci-dessus. Deux disques en solo, Déviation, paru en 2000 et célébré comme un des meilleurs albums jazz de l'année, et Don't explain, 3 faces pour violoncelle seul, paru en 2009 chez Buda Musique, interprété en concert hier.

- une vidéo de Didier Petit lors d'un autre concert :

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 17 janvier 2011

Je sais quelle langue je parle :

  Psykick Lyrikah : Melmoth (Interlude) / De grandes mesures Quelle langue (pistes  4-5-3, 9'30), extraits de Derrière moi (Idwet, sortie en avril 2011)  

  E.sens : La langue / Il est minuit (p.5 et 7, 11'30), extraits de Le verbe du début (Vocation Records, 2009 ?) La radio vient de recevoir le disque, semble-t-il, mais la date 2009 figure au dos de la pochette...

Jon Hopkins : Colour eye / The Low Places (p.5-7, 11'50), extraits de Insides  (Domino Recordings, 2009) Petite dédicace pour Eleni  !

Le violoncelle éperdument :

  Didier Petit : Elision / Interlude rituel / La Tour de Babel (p.2-3-6, 7'50), extraits de Don't explain (Buda Musique, 2009)

  Joan Jeanrenaud : Livre / Waiting (p.9-10, 11'), extraits de Strange toys (Talking House Records, 2009)

13 janvier 2011 4 13 /01 /janvier /2011 16:40

Jon-Hopkins-Insides.jpg      Tranquilles dérives

   Insides est le troisième album de ce britannique, pianiste et compositeur d'une musique électronique qui laisse encore une place à des instruments acoustiques, musicien  que j'ai découvert à l'occasion de la sortie du dernier opus de Brian Eno, Small Craft On a Milk Sea. L'album s'ouvre sur un titre très folk avec violon et cordes, fond brumeux de claviers : pourquoi pas, mais rien de bien passionnant. Le titre qui suit, "Vessel", est par contre une merveille de musique ambiante : ouverture intersidérale (il s'agit donc d'un vaisseau spatial), piano en boucles douces, beats syncopés, pour une belle montée en intensité dans une gangue de violon électrique et de cordes lointaines. Dommage que la sérénité qui nous envahissait soit brutalement brisée par un déferlement de déchirures percussives cette fois incongrues..rupture heureusement annonciatrice de la plage titre, elle aussi réussie... Mais il y a décidément chez Hopkins une suavité mélodieuse qu'il semble prendre plaisir à saccager par des dérapages métalliques et des froissements épais. Le flux reprend, mystère plombé qui ne manque malgré tout pas de charme. "Wire", tout en claviers tournoyants ponctués par une rythmique sèche et dynamique, confirme le sens mélodique, l'aisance du musicien qui sait nous titiller l'oreille : nous voici presque dans le monde de la techno. "Colour eye" reprend l'indolent voyage interplanétaire dans un cosmos piqueté de beats nerveux, avec un piano nébuleux pas si loin de l'univers d'Harold Budd : c'est ne pas compter avec les nuages méchants de particules qui viennent bombarder l'astronef, trou noir dans la plage qui ne s'en remet pas, pataugeant dans l'humide d'une planète inconnue. Sans doute faut-il apprécier la musique à l'aune d'un scénario de science fiction, ici d'une collision suivie d'un écrasement mou dans un monde putride ? Toujours est-il que nous voilà propulsés à l'intérieur d'une mélodie qui vrille le crâne, oh si doucement, et qui se répète dans le battement des claviers et des percussions assagies : c'est "Light through the veins", nous pulsons dans les artères de ce monde intrigant, neuf minutes supendues, trop étirées, qui virent vers une certaine fadeur mièvre, dommage. Le piano est au premier plan de "The Low places", quel beau titre et quel beau début ténébreux, à l'insidieux moelleux. Le morceau s'anime avec des beats pointillistes qui semblent s'intercaler entre les notes délicates du piano : tricotage audacieux qui laisse la place à des moments éthérés. Jon Hopkins conduit sa barque avec sureté pour nous offrir une musique séduisante, pourquoi le lui reprocher ? Qui ne fondrait à l'écoute de la délicieuse pièce "Small memory", piano si doux aux notes clairsemées ? "A Drifting up" tient les promesses de son titre : il suffit de se laisser porter. Une légère mélancolie voile le dernier court titre, ruisseau limpide de piano.

   Un disque à la beauté discrète et insinuante, auquel on finit par pardonner ses quelques moments plus discutables.

Paru en 2009 chez Double Six / Domino Records

Dio. - Au fait, et le second passager ?

Meph. - Passager de quoi ?

Dio. - Ben, du radeau...

Meph. - Je l'ai poussé !

Dio. - Quoi, tu n'apprécies pas le grand guitariste Leo Abrahams, convié par maître Eno sur son dernier disque ?

Meph. - Cette musique d'instrumentiste talentueux m'ennuie à mourir. Jamais pu supporter. Même John Mclaughlin, j'ai envie d'écrire Mac Laughing tellement je m'esclaffe sévère.

Dio. - Tu as raison. The Grape and the Grain, pas moyen d'en tirer vendange ou récolte. Je l'envoie...

Meph. - Au diable ? Merci, qu'il se noie dans sa mer de lait. Je ne me souviens que de "A Ghost in every Corner", là je commençais presque à frémir...

Pour aller plus loin

- le site personnel de JH

- JH sur MySpace (où vous pourrez écouter notamment "Vessel", le plus beau titre)

- une vidéo d'un remix de "Vessel" par Four Tet : visuellement superbe !

 

 

Programme de l'émission du lundi 10 janvier 2011  Noir Sombre, Sombre Noir

Le titre est venu avec l'idée d'associer Marcel Kanche et Psykick Lyrikah pour commencer. Le reste s'y est ajouté comme naturellement.  

Marcel Kanche : Combien d'amis / Les Vigiles de l'aube (pistes 1 & 2, 8'40), extraits de Vigiles de l'aube (Cristal Records / Harmonia Mundi, 2010) Quand me déciderai-je à chroniquer ce chanteur vraiment singulier, qui tantôt m'agace et tantôt me fascine et me séduit ?

Le Ciel brûle :

  Psykick Lyrikah : Dans les temps / Jusque là (p.1 & 2, 9'10), extraits de Derrière moi (Idwet, sortie en avril 2011) Un des compagnons d'Inactuelles, en avant-première !! (moi qui suis si souvent à la traîne de l'actualité...) Toujours à 200 pour cent avec toi, Arm !

Victoire : A Door in the Dark / i am coming cor my things (p.1 & 2, 11'20), extraits de Cathedral city (New Amsterdam Records, 2010) Un ensemble, un disque et un label dont je reparlerai bientôt.

Death Ambient : Drunken Forest / Coral Necropolis (p.10 - 11, 12'50), extraits de Drunken Forest (Tzadik, 2007)

Réécoute :

  Zoë Keating : Frozen Angels (p.7, 7'02), extrait de one cello x 16 : natoma (autoproduit, 2005) Disque extraordinaire toujours disponible !                                                                            


7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 15:40

David Mahler Only Music Can Save Me NowLa Rose fleurit en eau profonde.   

   "Seule la musique peut me sauver maintenant." Comment ne pas répondre à l'appel d'un tel titre ? Il est impossible d'imaginer un monde sans musique. Pour quelques uns comme pour moi, elle est vitale, elle nous sauve en effet, parce qu'elle nous rappelle que nous participons de cette suprême harmonie qu'est l'univers et parce qu'elle aide à nous délivrer de la laideur.

  J'ai donc répondu, et découvert un musicien américain indépendant, éclectique, d'esprit profondément démocratique. Loin des institutions académiques, cet homme né dans le New Jersey en 1944 est venu très progressivement à la composition. S'il étudie la musique, il l'enseigne aussi quelques années avant de reprendre ses études sous l'impulsion de sa découverte personnelle de Pauline Oliveiros, Morton Subotnick et John Cage notamment. Tous les trois lui indiquent de nouveaux territoires pour une musique américaine qui ne se contente plus d'arranger et de recréer la musique du passé. Il a la chance de fréquenter la récemment ouverte CalArts (California Institute of Arts, régulièrement évoquée dans ces colonnes), qui encourage chacun à trouver sa voie personnelle. Il en sort en 1972, ayant eu parmi ses mentors Harod Budd (tiens, tiens !), plus éclectique que jamais : passionné par les ballades sentimentales américaines, la musique chorale religieuse, le ragtime, Charles Ives ou...Henry Cow (Fred Frith, l'un des membres fondateurs de ce groupe britannique mythique, enseigne depuis 1999 la composition et l'improvisation dans un autre établissement musical fondamental dans l'histoire des musiques contemporaines américaines, le Mills College d'Oakland, toujours en Californie). Dès lors, son parcours est atypique, jalonné d'expérimentations collectives multiples dans plusieurs villes : chœurs pour enfants, création d'un studio de musique électronique accessible au public, d'une collection publique permanente de cloches représentant les trente-neuf comtés de l'état de Washington... Pianiste, chanteur, arrangeur, choriste et directeur d'ensemble de chambre, musicien d'église, compositeur et professeur, David Mahler écrit aussi bien des œuvres électroniques, pour bandes magnétiques, pour chœur, pour des installations, des ensembles de chambre ou encore ...neuf pianos-jouets. Il reprend à son compte les propos d'un autre musicien expérimental contemporain, Larry Poalnsky, qui affirme ceci au sujet du fait d'être un compositeur aujourd'hui aux États-Unis : « Notre travail devrait toujours avoir pour but notre propre transformation, et pas notre auto-glorification. Une communauté d'esprit est à notre portée, et nous ne devrions pas nous en détourner. » La musique est faite pour être partagée, d'où le titre choisi par Amy C.Beal pour le grand texte de présentation du livret du disque : "Why we sing". Musique de joie, de chant, nourrie de chansons et d'hommages à des compositeurs aimés.

   Le disque paru chez New World Records  est consacré à son instrument de prédilection, le piano. C'est l'excellente Nurit Tiles, membre de longue date du Steve Reich Ensemble, qui interprète ce choix généreux (presque quatre-vingt minutes !) et, à l'image du compositeur, d'un éclectisme (déconcertant pour certains) rarement dénué d'humour. L'album s'ouvre sur une petite pièce, de 2006, à l'origine dédiée au tromboniste Stuart Dempster, d'un peu moins de cinq minutes : modestes variations dansantes, brisées et approfondies par un motif répété qui donne soudain à cette piécette une gravité, une résonance, imprévues. David y pousse un filet de sa voix de baryton, sans paroles, avant et après la rupture, laissant une coda plus hiératique. Le titre,  "An alder. A catfish.", est emprunté au poète Richard Hugo : « Un aulne. Un poisson-chat. Voici mes surnoms favoris pour les maîtres de survie. » "After Morton Feldman" (1987-1988) nous engage dans une autre voix, plus intériorisée, en hommage à l'immense compositeur qui venait juste de mourir. Pastiche proustien : notes éparses coulées dans le silence, contrastes et soudaines grappes merveilleuses, la magie d'un temps sous le temps qui carillonne pour toujours. Comme d'habitude, je suis envoûté. David devenu Morton, ce spéléologue du piano, ce scrutateur de tapis, ce débusqueur de beauté...Arrêtez-moi ! Ce n'est plus Morton, mais "Deep Water" qui suit est d'une veine assez proche, plus rigoureusement minimaliste, plus sentimentale aussi : lente promenade nostalgique pleine d'hésitations, de fausses avancées, avec quelque chose de somnambulique, de raide sur lequel  la voix de David vient poser le baume d'une courte phrase : « Descendant la rivière des rêves, abysses sonnantes des souvenirs - eaux profondes ! », puis le morceau reprend sa promenade, plus lumineuse, transfigurée par le mouvement pendulaire d'un motif répété de cloche. Enveloppé dans les harmoniques, l'auditeur est cette rivière souterraine qui nous transit et nous traverse de beauté.

  Comment rendre compte de "Day Creek Piano Works and The Teams Are Waiting in the Field",(1995) trente-sept minutes en douze sections, avec triple intervention de chant choral (voix de Nurit, David et sa femme) ? Commandée par un ami compositeur et fermier, qui, après avoir construit seul sa ferme au milieu de quelques hectares fertiles de Day creek, dans l'état de Washington, venait de recevoir son piano, la pièce fut interprétée à l'occasion de la cérémonie de réception de l'instrument. On comprendra mieux l'intention de Malher d'en faire le prétexte à une exploration de toutes les ressources de l'instrument. La composition se fait virtuose, d'une rigueur difficile, chaque section explorant un geste pianistique, un secteur du clavier, voire ses extrêmes. Pour autant, elle fascine par sa clarté, son altitude, culminant dans les longues cascades immobiles-mobiles de la section "Cascades" : quatorze minutes qui exigent de l'interprète une véritable ascèse et de l'auditeur...un effort de compréhension dont il sera récompensé, car l'œuvre est fidèle à l'esprit minimaliste, faire le plus avec le moins. En dépit de la débauche de notes frappées, l'économie d'écriture préside à de véritables exercices spirituels : c'est du saint Ignace pour piano, avec à la clef, si j'ose dire, une intelligence de l'écoutant transporté latéralement sur place dans un autre ordre. Monumental ! Après les cascades, "Always Birds", délicieux frissonnements d'ailes dans les ramures. Et ce n'est pas fini. Si le chant choral, d'après un texte de 1843 du révérend John Mason Neale, rassure par ses interventions, avec leur côté musique religieuse anglo-saxonne, ce monstre se termine par le fulgurant "Distant sounds", martèlements roulants en nappes puissantes ponctués de fractures surnaturellement calmes avant l'entrée très douce dans la lumière.

   Il reste deux petites pièces : "A Rose blooming for Charles Ives"(1971 / 1976), bitonale et inspirée d'un chant de Noël du quinzième siècle, est un bel hommage à l'un des pionniers de la musique américaine. "Frank Sinatra in Buffalo" (1987-1988), carte postale décalée, détournement d'accords de jazz vers des séries répétitives et des jeux d'échos, diffuse une clarté mystérieuse.

  Et puis encore...Rien à jeter dans ce disque ! La pièce titre, "Only Music Can Save Me Now", de 1978, contemporaine de l'âge d'or du minimalisme, en est l'un des aboutissements les plus éclatants. Ce que David Mahler disait en 1980 de la musique d'Harold Budd et Brian Eno convient à ce morceau d'anthologie : « consonante, suggestive, synthétique au meilleur sens du terme, rythmiquement passionnante (en dépit de la simplicité du matériau), aussi imprévisible qu'un enfant. » On s'embarque dans cet océan virtuellement infini (la durée de la pièce n'est d'ailleurs pas déterminée, le compositeur permettant à l'interprète de choisir le nombre de répétitions de motifs contenus dans  un simple mesure) de motifs oscillants, à la fois allègre et calme. Je pense au radeau sur une mer de lait de Brian Eno, au Wang-Fô de la nouvelle orientale de Marguerite Yourcenar, disparaissant dans le tableau qu'il est en train d'achever, échappant ainsi à la vengeance de l'Empereur. Une œuvre-univers, qui se suffit à elle-même, nous élève à notre sur-vie.

Paru en juin 2010 chez New World Records / 18 titres / 79 minutes.

Pour aller plus loin

- Pas grand chose, sinon sur le site du label, toujours passionnant, avec des extraits.

- Ou encore sur Kalvos & Damian, chroniques de la Non Pop Revolution : un court entretien avec le compositeur et une étonnante pièce vocale,"Cup of coffee" : déconstruction du langage et art du collage poussé à un point sidérant. (voir ce que fait AGF aujourd'hui).

- "After Morton Feldman", "Deep water" et "Frank Sinatra in Buffalo" en écoute ici.

Programme de l'émission du lundi 3 janvier 2011

Colin Riley : On the sheltering bars / upon the sharp edges of the night / Fire Roses / I suspect (pistes 1 à 4, 16'30), extraits de Close (Squeaky Kate Music, 2006)

Grande forme  :

  Alvin Curran : Partie 2 de Canti e veduti del Giardino magnetico (p.2, Cd 1, 23'14), extrait de Solo Works : the '70s (New World Records, 2010)

Brian Eno : Written, Forgotten / Late Anthropocene (p.14-15, 12'), extraits de Small Craft on a milk sea (Opal / Warp, 2010)

3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 19:05

 Alvin Curran Solo works allégée Chants de l'Innocence extatique

   Un triple cd pour quatre albums d'Avin Curran parus entre 1973 et 1977 : c'est le superbe et généreux cadeau du label New World Records, qui avait déjà réédité en décembre 2008 une anthologie consacrée à Musica Elettronica Viva, ensemble d'improvisation acoustique et électronique dont Alvin fut l'un des membres avec Steve Lacy, Richard Teitelbaum et Frederic Rzewski notamment.

   Les années soixante-dix : point culminant de l'individu, carrefour cosmique, et de l'artiste solipsiste. Alvin, seul, compose, interprète, mixe, enregistre. Des plages, dont la plus courte est à presque vingt minutes. Le temps ne compte pas. L'artiste bricole, laisse venir. Quelques sons pré-enregistrés, un synthétiseur, un cor, une voix féminine, la sienne aussi. Un chien aboie, on entend la mer. Le synthé commence à onduler, c'est parti, il a fallu se laisser aller, car on en est déjà à la deuxième plage de Canti e veduti del Giardino Magnetico (1974), enregistré et mixé dans son studio romain de la via dell'Orso. La musique transcende le temps, le condense. Tout flotte : musique planante, de voyage interstellaire ou intérieur, cela revient au même. C'est ça : l'artiste dans un monde flottant, non pas celui, visuel, de l'estampe, de l'ukiyo-e., celui des sons qui abolissent les cloisons. Le sujet irradie, oublie ses limites, devient nébuleuse ou onde vagabonde. Les titres sont bien sûr programmatiques : Chants et vues du Jardin Magnétique ! Magnifique ! Le monde par le grand bout de la lorgnette. Comme on respire ! C'est une musique pour des êtres libres, pas encore abrutis par les médias tyranniques et l'Opinion staracadamickée. Vous avez dit psychédélique ? Pourquoi voir des drogues dès qu'il y a extase ? C'est l'euphorie d'exister, de se laisser traverser par des harmonies que l'on a fait venir à soi par un patient travail d'approche. C'est la joie créatrice, radieuse et folle.

  Suit Fiori Chiari Fiori Oscuri (plaisir d'oublier le titre anglais "Light Flowers Dark Flowers" : Alvin n'est-il pas un Américain à Rome ?), une évocation incantatoire de l'enfance et de ses sortilèges, avec une première partie envahie par une narration enfantine accompagnée d'une computation jubilatoire, relayée par le phrasé répétitif d'une flûte et les boucles de son nouveau Serge Modular Synthesizer. L'œuvre s'enfonce dans un jardin de stridulations et de modulations serrées à l'effet totalement hypnotique, mixe bruits de cour de récréation et crissements d'insectes, cliquetis, pour une symbiose rêvée entre le culturel et le naturel. L'enfant reprend sa narration au début de la seconde partie : il raconte son voyage dans la lune, où il dit être allé trois fois. Il hésite, on devine qu'il invente au fur et à mesure. Bien des auditeurs seront agacés : dix minutes à écouter cet enfant, et bien oui, une manière paradoxale de faire le vide, de se préparer à accueillir, après quelques tatonnements à l'ocarina, le pianiste Alvin, qui tisse de plus en plus vite des motifs martelés dans une improvisation sauvage digne d'un Charlemagne Palestine, improvisation qui s'arrête brutalement. Silence. Le piano cherche quelques notes, enfourche de biais un standard de jazz, "Georgia on My Mind", qu'il triture, fracture, réinvestit par des sons enregistrés dans un zoo, un carillonnement d'aluminium.

   Je ne reviens pas sur les Canti Illuminati (1977), déjà évoqués dans un article antérieur. La réédition de ce pur chef d'œuvre, réédité confidentiellement en Italie dans les années 2000, justifie à elle seule l'achat du coffret.

  The Works (1976) est fortement marqué par la musique indienne : chant presque carnatique, chant de gorge, structure de raga. Le morceau (quarante-cinq minutes en deux parties) s'ouvre sur la voix qui dialogue avec les appels amoureux d'un chien, le tout accompagné du piano qui vient vite sur le devant, mis en espace par des bruits divers. C'est parti : nous sommes à cinq minutes du début, et déjà la magie opère. Dépaysés, apaisés, attentifs à toutes les modulations de la voix, magnifique, aux variations pianistiques brillantes qui l'enveloppent de ses spirales. Expérience du vertige infiniment langoureux, téléportation imaginaire. La musique est dérive, invasion, creusement têtu qui traverse les vagues sonores venues la parasiter pour un temps. La première partie se termine par une apothéose somptueuse aux multiples miroitements. La voix réapparaît au début de la seconde partie, cette fois accompagnée du synthé et de sons électroniques. Nous sommes entrés dans l'océan des modulations intriquées, des courtes vagues répétées, des chevauchements harmoniques. The Works forme diptyque avec les Canti Illuminati, et semble annoncer l'une des plus belles compositions de John Adams, Light over Water (1978), symphonie pour cuivres et synthétiseurs publiée par le label New Albion Records en 1987 (avec Shaker Loops). Splendide, avec une fin pleine d'humour pour nous ramener en douceur ici-bas !

  Plus de trente ans après, ces pièces sont toujours aussi fraîches, naïves dans le meilleur sens du terme. Illuminantes.

 Coffret paru en octobre 2010 chez New World Records / 3 cds de 50, 78 et 64 minutes.

Alvin Curran Solo Works pochettes allégée

Pour aller plus loin

- le site de  New World Records, qui propose quelques échantillons en écoute.

- le site d'Alvin Curran.

-  une vidéo avec un (trop court) extrait des Canti Illuminati : vues à l'intérieur de l'OKTOscope , une sculpture de métal - kaléidoscope, près du musée maritime de San Diego, Californie ! Une belle osmose...

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 13 décembre 2010

Beaux intérieurs électrocalyptiques :

  Jon Hopkins : Insides / Wire (pistes 3 & 4, 9'30), extraits de Insides (Domino Recordings, 2009)

  Apocalyptica : Beautiful / Broken pieces / On the rooftop with Quasimodo (p.5 à 7, 11'30), extraits de 7th Symphony (Sony Music, 2010)

Grande forme :

  Steve Reich : 2 x 5 (p.4 à 6, 20'32), extraits de Double Sextet / 2 x 5 (Nonesuch, 2010)

Fragment arraché à l'Absolu :

  Kyle Gann : On reading Emerson (p.10, 8'09), extrait de Private dances (New Albion Records, 2007)

Published by Dionys - dans Alvin Curran
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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 12:03

   On célèbre le bicentenaire de la naissance du musicien d'origine polonaise Frédéric Chopin. Profitons-en pour redécouvrir la très sensible Anna Elisabeth de Brancovan, comtesse de Noailles (1876-1933). Née à Paris, mais d'origine gréco-roumaine, la poétesse qui éblouit tout le monde artistique de son époque est aujourd'hui assez oubliée. Elle a eu le tort de ne pas faire partie des avant-gardes, de rester fidèle à une forme plutôt classique. La relisant, on est pourtant frappé par la beauté souple de la langue, l'exaltation frémissante qui parcourt des pages au lyrisme très personnel. C'est en feuilletant Les Vivants et les Morts, recueil paru chez Arthème Fayard en 1913, que je suis tombé sur ce texte. Je me suis pris à rêver à la manière dont on concevait alors la critique musicale : quelle simplicité, quelle passion (le poème figure dans la première partie, justement titrée "Les Passions") ! Foin de jargon, d'étiquettes incompréhensibles, mais une langue, tenue, qui cherche à saisir l'essence de son objet par un réseau serré d'images sensibles, je reviens à cet adjectif injustement décrié. Stimulante leçon d'écriture pour tout blogueur...

   Vous pouvez lire ce poème en écoutant un prélude de Chopin (j'en ai placé un plus bas), ou avant, ou après, ou sans. Même chose pour la musique...


La Musique de Chopin

 

                                    Tandis que ma mère jouait un prélude de Chopin

 

Le vent d’automne, usant sa rude passion,

Élague le jardin et disperse les fleurs,

Et les arbres, emplis de force et de fureur,

Avec des mouvements de dénégation

Refusent d’écouter ce sombre séducteur…

 

Une humidité terne, éplorée, abattue,

Enveloppe l’étang, se suspend aux statues,

Rôde ainsi qu’une lente et romanesque amante.

La nue est alourdie et pourtant plus distante.

Le vent, comme un torrent déversé dans l’allée,

Roule avec une voix cristalline et fêlée

Des graviers reluisants et des pommes de pin…

Et, dans la maison froide où je rentre soudain,

Un prélude houleux et grave de Chopin,

Profond comme la mer immense et remuée,

Pousse en mon cœur ses sonores nuées !

— Ô sanglots de Chopin, ô brisements du cœur,

Pathétiques sommets saignant au crépuscule,

Cris humains des oiseaux traqués par les chasseurs

Dans les roseaux altiers de la froide Vistule !

Soupirs ! Gémissements ! Paysages du pôle

Qu’entrouvre le boulet d’un soleil rouge et rond,

Noir cachet de la foudre au cœur chenu des saules,

Tristesse de la plaine et des cris du héron !

Ô Chopin, votre voix, qui reproche et réclame,

Comme un peuple affamé se répand dans nos âmes ;

Vous êtes le martyr sur le gibet divin ;

Votre bouche a goûté le fiel au lieu du vin ;

Toute offense a meurtri votre cœur adorable ;

La mer se plaint en vous et arrache les sables,

Chopin ! Et nous pleurons les bonheurs refusés,

Tandis que votre sombre et musicale rage

S’étend, sur l’horizon chargé de lourds nuages,

Comme un grand crucifix de cris entre-croisés !

 

 

Pour aller plus loin

- un site très bien fait consacré à Anna de Noailles.

- un blog de passionné(e).

- Grygory Sokolov interprète le prélude opus 28 n°4

 

 

Programme de l'émission du lundi 6 décembre 2010

Hommage à deux musiciens américains contemporains :

  Michael Fiday : Dharma pops (pistes.11-21, 9'11), extrait de Same rivers different (Innova, 2009)

  David Mahler : An alder. A Catfish / Deep water / After Morton Feldman (p.1-3-2, 21'), extraits de Only Music Can Save Me Now  (New Worldn Records, 2010)

Univers électroniques :

  Ital Tek : Moon bow / Saterllite (p.3-5, 7'), extraits de Midnight colour (Planet Mu records, 2010)

  The Third Eye Foundation : Pareidolia (p.3, 7'30), extrait de The Dark (Ici d'ailleurs, 2010)

  Jon Hopkins : Vessel (p.2, 4'42), extrait de Insides (Domino Recordings, 2009)

 

6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 10:57

   Ital Tek Midnight ColourAlan Myson, alias Ital Tek, arrondit les angles. Son premier disque Cyclical, sorti en mai 2008, s'il était inégal, contenait au moins deux titres extraordinaires, comme le premier titre éponyme, ou "Tokyo Freeze (Remix)", le cinquième. Midnight colour, sorti sur le même label Planet Mu Records, est plus homogène. Moins de folie et d'arrachement. Le rythme s'est apaisé, les beats s'espacent. Restent les basses profondes, des claviers en nappes langoureuses, des mélodies qui tournent dans l'air nocturne. Quelques grondements rageurs encore sur "Moon Bow", mais contenus, enveloppés dans la beauté des mélodies assumées. Ce qui donne des réussites comme l'envoûtant  "Babel", insidieuse folie tournoyante des textures électroniques, beats et scratches qui déchiquètent l'espace sonore, beau dérapage avec intrusion du piano électrique nébuleux. Ou encore le dansant "Strangelove V.I.P.", parcouru d'une fièvre sourde, mécanique virtuellement infinie. Le titre éponyme est peut-être le plus proche des fulgurances du premier album. Sa matière sombre, installée sur une rythmique puissante, est fissurée par quelques arrachements et joue avec virtuosité de l'étagement des plans pour ménager une atmosphère dramatique. "Infinite", qui suit, est le plus trépidant - tout est relatif dans ce disque !, marqué par les jeux d'échos et le caractère syncopé du phrasé. C'est aussi l'un des plus dépouillés, qui se refuse les facilités de la mélodie, ou du moins la déconstruit pour la rendre essentiellement rythmique. "Restless tundra", le dernier titre, est aussi une belle surprise, qui confirme d'ailleurs les prémisses planantes pas toujours convaincantes de Cyclical : après deux minutes hypnotiques bien scandées qui fondent éléments percussifs, claviers voilés et voix retraitées, Anneka vient poser sa voix douce et claire sur le magma qui tombe alors sous le charme pour disparaître dans une ultime pirouette. Un album qui s'écoute de mieux en mieux, presque bon enfant, et ce n'est pas un reproche. Alan s'amuse à l'évidence par exemple dans le premier titre, assez clinquant, sur lequel on entend son rire (?) répondre à de brefs soupirs féminins qui servent de ponctuation rythmique. Ensuite, il se laisse aller. Oui, un album plus détendu, sans la prétention de tout casser.  Un nocturne électronique qui renoue avec la rêverie, résolument ailleurs.

13 titres / 52 minutes / Paru chez Planet Mu records, label anglais basé à Kent.

Pour aller plus loin

- Ital Tek sur MySpace

- le site de Planet Mu Records

- une vidéo à partir de "Babel":

 

 

Programme de l'émission du lundi 29 novembre 2010

Brian Eno (with Jon Hopkins & Leo Abrahams) : Small craft on a milk sea / Flint March / Horse (Pistes 3-4-5, 7'), extraits de Small craft on a milk sea (Opal / Warp, 2010)

Réécoute :

  AGF : Dis-Hero Equals / Einzelkämpfer / Her beauty kills me (p.3 à 5, 16'30), extraitys de Einzelkämpfer (Agf Produktion, 2009) Décidément une artiste majeure, trop peu connue, faut-il le répéter ?

Univers électroniques :

  Ital Tek : Talis / Babel / Subgiant (p.2-4-6, 12'40), extraits de Midnight colour (Planet Mu records, 2010)

  Tim Hecker : 100 years ago / Sea of pulses (p.1-2, 8'30), extraits de An ImaTim-Hecker-An-Imaginary-Country.jpgginary country (Kranky, 2009) Je n'ai pas chroniqué l'album, longtemps abandonné dans une pile de disques, le pauvre. Exhumé, je lui trouve une belle force onirique. Tim est à des années-lumière de nous, à l'évidence, retranché derrière ses claviers et ses machines. Curieusement, il dit pourtant quelque chose de notre étrange monde à la beauté abandonnée. La nostalgie se fait abyssale, elle voudrait nous emporter, tout balayer dans un vent cosmique de pulses...

  Brian Eno : Fractal Zoom (p.1, 6'24), extrait de Nerve Net (Opal, 1992) Le superbe début d'un album phare de l'alchimiste...

28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 21:52

      Brian Eno 2     L'art de l'épure

   Placé sous la triple égide de Steve Reich, Brian Eno et Thom Yorke, ce blog, créé en 2007, n'attendait plus que Brian Peter George St John le Baptiste de la Salle Eno, dont le vrai nom fait déjà rêver, auquel je suis redevable de tant de merveilleuses écoutes et qui m'a fourni si longtemps de superbes indicatifs. Le voici qui frappe à nouveau, très fort, avec un disque instrumental qui joue sur le double terrain de l'ambiante et des musiques électroniques abstraites et post-industrielles, post tout, en fait. Brian Eno - puisque notre monde pressé raccourcit ce qui risquerait de le ralentir !, a collaboré avec...presque tout le monde dans le milieu de la pop, et peut être considéré comme l'un des fondateurs de la musique "ambiante" et l'un des maîtres incontestés de la musique électronique. Le fait qu'il signe aujourd'hui sur le label Warp, celui d'Autechre, excusez du peu, n'est pas un hasard, mais un aboutissement logique. Son propre  label, Opal, ne disparaît d'ailleurs pas : mariage de raison, en somme, entre deux voies de la musique électronique. Côté Opal, les tissages ambiants, brumeux, le clavier opalescent, justement. Côté Warp, l'énergie brute, les arrachés percussifs, la griserie saturée. Je schématise, bien sûr, car un des disques antérieurs d'Eno, le superbe Nerve Net (Opal, 1992) est ahurissant d'énergie décalée. Alors ? Je vois dans cette convergence une belle ironie de cet homme qui, à soixante-deux ans, montre, preuves à l'appui, qu'il domine la situation, qu'aucun créateur de la musique électronique d'aujourd'hui ne fait mieux. Beaucoup de musiciens et groupes sont victimes de la lourde technologie qu'ils utilisent, même Autechre n'y échappe pas. Et le dernier Ital Tek, dont je parlerai bientôt, aussi réussi soit-il, manque de la finesse du maître. Finesse, voilà ce qui distingue Eno. Écoutez "Bone Jump", le titre sept : intro de dentelle, suivie de la lourde arrivée d'un synthé qui brode une gauche mélodie. Le continuum cristallin de l'arrière-plan, les intrusions percussives hyper fines font la critique du malotru, malheureux égaré dans l'ouvrage discret de Brian. "Dust Shuffle", qui suit, montre l'autre direction, celle du petit radeau (ou de la petite embarcation) sur une mer de lait. Brian manie l'outil électronique en orfèvre du son, en artisan soucieux du moindre détail, ce qui débouche sur des fulgurances, des transparences, des profondeurs dont bien des musiciens électro sont très éloignés. Producteur attentif depuis longtemps, il sculpte ses sons, les aiguise : "Paleosonic" superpose percussions hoquetantes, guitares électriques incisives aux éclairs qui fulgurent, claviers rugueux, dans une composition hallucinée aux antipodes des pesanteurs associées trop souvent à la (mauvaise ..) musique électronique.

  Brian Eno Small Craft on a milk seaLe résultat est un disque impérial. "Emerald and lime" offre un début en forme de clin d'œil, Eno vaporeux pur jus, clavier qui carillonne dans un lent tournoiement de moires. L'atmosphère s'épaissit avec "Complex Heaven", piano de John Hopkins, très buddien, atmosphère de légère étrangeté parcourue de frissons et de voix synthétiques. Le titre éponyme crée ce qu'on pourrait appeler une pastorale magnétique, guitare en apesanteur, battements, glissement insidieux dans le sillage laiteux de multiples cloches et de cordes lointaines. À partir de "Flint March", on rentre dans le cœur volcanique de l'album : percussions affolantes, bruits et textures dignes d'une musique concrète qui aurait contaminé la techno (ou inversement), avec un brin de sauvagerie. "Horse", c'est l'énergie du marteau-pilon et la délicatesse rageuse des guitares qui découperaient de l'acier en lançant des gerbes d'étincelles. On continue dans un industriel hanté, organique,  avec "2 forms of Anger", pas si éloigné du travail d'une Annie Gosfield, guitares survoltées et coupantes sur un tapis percussif de plus en plus  métal. Superbe !! Après la parenthèse critique de "Bone Jump", morceau évoqué ci-dessus, on repart dans la splendeur raffinée de "Dust Shuffle", l'archéologie brûlante de "Paleosonic", digne prolongement de Nerve Net, en plus ramassé. Apaisé par ces titres incandescents, on peut s'abandonner aux douceurs glaciales des six dernières plages, aux lents vertiges cristallisés, aux miroitements somptueux d'une électronique sans égale : "Slow Ice, Old Moon", "Lesser Heaven", "Calcium Needles", sont les étapes d'une traversée à la fois cosmique et abyssale de la matière, l'autre cœur plus secret, plus troublant encore, de ce disque incroyable. Restent "Emerald and Stone", écho solidifié du premier titre, avec un piano plus ferme que d'habitude ; "Written, Forgotten", guitare aérienne sur fond de voix échantillonnées et de claviers en virgules extatiques, sorte de méditation sourdement habitée en boucles approfondies ; "Late Antropocene", le plus long titre, travaillé par une lumière sombre, plongée dans les entrailles telluriques animées de micro secousses, de tressaillements, morceau visionnaire d'une humanité exhumant les ressources fossiles d'une terre peu à peu transformée en cimetière bourgeonnant de monstruosités amorphes, d'épiphanies sournoises.

   Deux musiciens collaborent à l'album : Jon Hopkins, pianiste et compositeur de musique électronique, qui a publié trois disques ; Léo Abrahams, guitariste avec au moins quatre albums à son crédit.

15 titres / 49 minutes // Paru chez Opal /Warp

Pour aller plus loin

- le site officiel de Brian

- Brian Eno sur MySpace (une page d'admirateurs )

- Une fausse vidéo du dernier titre, "Late Anthropocene" :

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 22 novembre 2010

Max Richter : Journey 4 & 5 (pistes 9-10, 6'30), extraits de Infra (FatCat, 2010)

Valgeir Sigurdsson : Draumaland / Economic Hitman / Cold ground Hot (p.7 à 9, 8'30), extraits de Draumalandid (Bedroom Community, 2010)

Le Ciel brûle :

 Kafka : the Throb of time / grumpled paper (p. 6-7, 10'40), extraits de Geografia (Pyromane Records, 2010)

 Russian Circles : When the mountain comes to Muhammad (p.6, 8'), extrait de Geneva (Suicide Squeeze Records, 2009)

Grande forme   :

David Mahler : Only Music Can Save Me Now (p.18, 15'46), extrait de Only Music Can Save Me Now (New World Records, 2010)