Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
N.B Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

Publicités imposées !

Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 20:13

 Alain Kremski résonance mouvements  Résonance / Mouvements // Mouvement / Résonances, tel est le titre complet du dernier disque du pianiste, compositeur et improvisateur Alain Kremski. Pas un seul article en français, si j'ai bien cherché, sur ce disque admirable (en dehors d'une brève présentation sur le site du label). Signe des temps ? Conséquence de la discrétion de cet homme à la carrière atypique ? Remarqué par Igor Stravinski, élève de Nadia Boulanger et d'Olivier Messiaen, premier grand Prix de Rome de composition et donc pensionnaire de la villa Médicis, il esquive une brillante carrière de pianiste. Car il se passionne pour les sons des cloches de temples d'Asie, des gongs, collectionne les bols chantants tibétains. Cet intérêt pour l'Orient, mais aussi les voyages, les arts, l'architecture, le pousse dans une direction unique. S'il enregistre l'intégralité des œuvres de Georges Gurdjieff, retranscrites pour le piano par le compositeur russe Thomas de Hartmann, ou encore celles de Nietzsche, il aime associer son piano aux cloches, gongs, bols tibétains. « Ce qui est important pour un artiste, c’est d’avoir un but. Et chaque but est possible, s’il est clair. Le mien est de réveiller dans le public la nostalgie de la « source » perdue, quelque chose qui vient de très loin, parfois même de l’enfance. J’aime la rencontre des disciplines artistiques : la musique, l’architecture, le cinéma, la danse, la peinture, la réalisation de calligraphies pendant que l’on joue du piano etc. » confiait-il dans un entretien en 2010. En concert, il se produit parfois avec un portique spécialement conçu pour ces instruments qui ont un point commun avec le piano : percussifs comme lui, ils résonnent, parfois longuement, après avoir été frappés.

   « Tout l'Occident est basé sur la dualité – y compris l'ordinateur avec les zéros et les uns. En Asie, on compte jusqu'à trois : entre les sons et les silences, entre le plein et le vide, il existe un passage, et c'est dans ce passage que réside le mystère.  Les instruments tibétains ou japonais vibrent très longtemps. Entre le moment où le son s'arrête et le vrai silence, on ne discerne pas très bien la limite : c'est comme le passage entre le jour et la nuit... dans cet instant-là, on atteint quelque chose qui est de l'ordre du Sacré. » nous dit Alain Kremski sur le passionnant et très beau livret, illustré de peintures, encres et photographies de Simon Leibovitz qui accompagne le disque. La musique est un médium : « Au Conservatoire, on était encore très influencés par ce qu'on appelle le style et le langage, mais la quintessence de mon travail, c'est autre chose : essayer de retrouver l'énergie pure. Qu'est-ce qu'une énergie pure ? C'est être en contact avec une énergie du cosmos qui ne passe pas par toutes les références intellectuelles...C'est réveiller chez l'auditeur la nostalgie de la source perdue, cette impression que j'éprouvais quand je lisais  les contes de fée ou Michel Strogoff...Attention, ce n'est pas de l'apitoiement sur soi, cette nostalgie-là est de l'ordre du Sacré, comme le souvenir de quelque chose d'où l'on vient et qui est unique. »

   Le disque est divisé en deux : cinq danses pour piano, gongs et grands bols rituels, avec pour titre celui de l'album entier ; puis cinq pièces pour piano et gongs regroupées sous le titre "L'Appel des Îles Lointaines". Le chroniqueur ici s'arrête un temps : qu'ajouter aux commentaires lapidaires d'Alain Kremski ? Aux fragments de textes, poèmes qu'il y adjoint ? L'essentiel n'est-il pas dit ? 

   La danse rituelle "Résonance / Mouvements qui ouvre l'album est une entrée saisissante, un portique impressionnant. Gongs initiaux, contraste puissant entre deux registres pianistiques :   massifs martelés sans ménagement et fluidité caressante d'une source sans cesse renaissante malgré les interruptions abruptes. Comme un combat fondamental, l'affrontement du Yang et du Yin, nous dit Kremski. L'auditeur est happé dans cette dialectique qui l'installe dans une autre durée, presque 14 minutes. Des falaises à escalader pour découvrir le miracle. Nous voici "Sous les étoiles silencieuses", danse sacrée translucide, délicate, sur les pointes lumineuses des aigus qui surplombent quelques notes graves et les résonances profondes des bols et des gongs, comme sur un pont suspendu. On retient son souffle devant l'invisible rendu visible, pour paraphraser la belle phrase de René Daumal que le musicien place en exergue au disque tout entier : « La Porte de l'Invisible doit être visible. » "Pour invoquer la Terre", danse chamanique, est un pièce presque facétieuse. Les notes se bousculent, se répètent, ponctuées par une frappe sèche et les résonances percussives conjuguées. Nous sommes prêts pour l'embarquement sur le fleuve de l'Amour : "Rituel de l'Amour", danse incantatoire, enveloppe l'auditeur dans les courbes puissantes d'une mélodie profonde comme le désir, qui se dérobe pour réapparaître plus séduisante. On n'échappe pas à cette insidieuse emprise qui seule pourra nous révéler la "Présence de l'Âme Oiseau", dernière des cinq danses, elle aussi initiatique. Longue marche méditative jalonnée d'éclats acérés dans la splendeur de l'ailleurs. C'est fragile et solide, volatile et si dense, l'égrènement d'une tranquillité transcendante qui transforme le temps en or audible.

   Que dire de la suite ? Les cinq pièces de "L'Appel des Îles Lointaines" sont admirables, bouleversantes, au point de synthèse improbable et magique des musiques de Gurdjieff, Debussy, Messiaen, et j'ajouterais John Luther Adams, tous animés de cette recherche de la source qui ressurgira quelque part...Au milieu pourquoi pas de "L'Oubli, l'Eau et les Songes", ce lointain écho de la cathédrale engloutie debussyste, justement, qu'est le sixième mouvement résonnant de ce voyage vers l'essentiel. Les titres disent assez que la musique est poème, tremblement de l'indicible. "Neige, les pas étoilés des oiseaux", inspiré d'une poésie de Théophile Gautier, avance à pas rêveurs mais décidés dans un paysage raréfié. Avant de s'envoler dans un frou-frou gracieux d'ailes, c'est "D'Ailleurs, l'Oiseau Annonciateur", qui virevolte et se dissout dans le silence. Plus grave est la "Rencontre, le passage de l'Aube", morceau traversé de vapeurs, tout en miroitements rentrés, l'intériorité qui se regarde en lissant ses plumes, occupée à faire briller très doucement ses couleurs qui coulent dans l'espace en gouttes éclaboussées. Miracle de délicatesse radieuse. Ce toucher limpide, ferme et doux, que l'on sent animé d'une ferveur extraordinaire, d'une concentration au-delà de toute tension..."L'Appel des Îles lointaines" répond au premier titre, d'une durée d'ailleurs très voisine. Carillonnements, balancements, la houle des harmonies fluides prend les allures d'une symphonie légère et majestueuse, ultime danse, Vénus toujours naissante sur les flots d'une mer verticalisée par la montée incessante des vibrations et les plongées dans les abîmes lumineux.

   Un disque rare. Un Absolu.

Paru en 2009 chez Iris Music / Cézame Carte blanche. 10 titres / 73 minutes.

 Je comprends qu'Alain Kremski cite à plusieurs reprises Jean-Yves Masson, son frère, et le mien...

"Est-ce toi qui reviens dans les jardins de fièvre,

Voix d'une ancienne solitude, est-ce la mer

dont l'appel sous les pins murmure dans le soir,

là-bas comme si d'immenses fontaines

s'étaient ouvertes sous le ciel plein de nuages ?"

(Extrait de Offrandes, paru chez Voix d'Encre en 1995)

Pour aller plus loin

- le site personnel d'Alain Kremski

- la page de Cezame Music consacrée à l'album, avec trois titres en écoute.

- Pas de piano ici, mais des bols, plaques rituelles et cymbales tibétaines :



7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 19:45

Victoire Cathedral City  L' électrique vêture veloutée du mystère

   Victoire, quintette de chambre entièrement féminin fondé en 2008, appartient à cette floraison d'ensembles de grande qualité qui témoigne de l'extraordinaire vitalité des musiques contemporaines aux États-Unis. Dirigé par Missy Mazzoli, compositrice, claviériste, qui ajoute à sa panoplie jouets et mélodica, il compte quatre autres instrumentistes : la violoniste Olivia de Prato, la claviériste Lorna Krier, la clarinettiste Eileen Mack, et la contrebassiste et bassiste électrique Eleonore Oppenheim. Cathedral City est leur premier disque, mais elles sont toutes des instrumentistes à la carrière déjà bien remplie. Quelques invités enrichissent la palette du groupe.

   Que voilà un  disque pour réconcilier le public avec la création d'aujourd'hui ! Mélodieux, chaleureux, il associe sonorités acoustiques et sons électroniques pour créer des morceaux à la fois beaux et complexes, à mi-chemin entre abstraction et musiques expérimentales, électroniques ou post-rock. C'est dire qu'il défie les catégories, ou plutôt qu'il les transcende, qu'il s'en moque. Dès "A Door in the Dark", le premier titre, on sait qu'un territoire se dessine, tout en courbes et en chaudes résonances. C'est intense, ça dérape électrique : une porte en effet s'ouvre sur le mystère créé par une écriture à base de claviers soutenus par le boisé de la clarinette, le violon déchiré. Du Slow Six à leur plus haut niveau, en plus resserré, plus intrigant. "I am coming for my things" débute à la clarinette et au violon, avec échantillon vocal retraité. Boucles et variations, avancées enveloppantes et envolées discrètes tissent une atmosphère intimiste troublante, comme si l'on nous chuchotait un secret qui explosait au soleil sombre des chambres closes. Le morceau-titre s'ouvre sur la lumière de vocaux diaphanes ponctués de percussions pointillistes, puis le violon, des échantillons, démultiplient la perspective. La clarinette approfondit le tout, rejointe par la contrebasse profonde, pour un cantique englouti dans une gangue sinueuse. Et l'on débouche sur un titre sidérant, magnifique : "Like a miracle", tout en vocaux retraités, tremblés, cernés de nappes bégayantes de claviers, de violon frémissant. Du post minimalisme à la fois voluptueux et rigoureux. Ce titre justifierait à lui seul l'acquisition de l'album, c'est peu dire. La fin est prodigieuse, complètement hoquetante, avec l'impression de rentrer au cœur épais de la fabrique souterraine des affects. La suite confirme les talents de compositrice de Missy Mazzoli. "The Diver" superpose nappes glissantes de claviers et de clarinette traversées de zébrures de violon pour libérer ensuite une mélodie élégiaque au violon soutenue par les claviers ouatés : nage en eaux profondes, avec des torsades lumineuses et des moments dansés. Le chœur nonchalant des sirènes vous accueille dans cet aquarium où se déroule un ballet virevoltant qui creuse comme un appel... Le violon dialogue avec la guitare électrique de Bryce Dessner (de The National) sur fond de clavier sostenuto : voici "A Song for Mick Kelly", les accordailles de l'acoustique et de l'électrique avant l'échappée belle de la voix de Melissa Hughes pour un hymne suave qui s'enflamme dans une superbe montée électrique. Voix syncopée, beats et orgue donnent à "A Song for Arthur Russell" une allure de gospel furieusement singulier parti à l'escalade d'un ciel en trompe l'oreille, perdu dans les boucles et les soupirs. L'électronique se fait plus présente dans les cafouillis, crachotements d'échantillons qui marquent le dernier titre, mystérieux et envoûtant : le violon écorché survole une plaine de claviers profonds, tout semble s'arrêter avant la reprise crescendo et les ultimes voltes  aiguës du violon. Un disque superbe de bout en bout, qu'on ne se lasse pas de réécouter.

Paru en 2010 chez New Amsterdam Records / 8 titres / 45 minutes.

Pour aller plus loin

- le site de l'ensemble, très bien fait, avec 5 titres en écoute.

- "Like a Miracle" en concert à "The Stone" :

 

 

Programme de l'émission du lundi 7 février 2011

Le Ciel brûle  :

  Psykick Lyrikah : Quelle langue / Melmoth (Interlude) (p.3-4, 5'), extraits de Derrière moi (Idwet, sortie en avril 2011)

  Esben and the Witch : Argyria / Marching Song (p.1-2, 9'45), extraits de Violet Cries (Matador, 2010)

Victoire : Cathedral City / Like a Miracle (p.3-4, 11'), extraits de Cathedral City (New Amsterdam Records, 2010)

Grande forme :

  Phil Kline : In Cognito (cd 1, p.9, 6'01) Remix de "In C"

  Terry Riley : In C (cd 2, p.8, 20'43), extraits de In C remixed (Innova, 2010)

3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 17:01

Brendan Perry Ark 2   Deuxième album solo de Brendan Perry, l'un des fondateurs de Dead Can Dance, Ark renoue en partie avec les grandes mélopées dramatiques qui ont fait les beaux jours du groupe australo-britannique entre 1981 et 1998. Sa belle voix de baryton, aux souples inflexions, épouse les méandres de compositions amples et majestueuses, tantôt marquées par une ambiance médiévale gothique, tantôt inspirées par un climat oriental mystique. On pourra reprocher au disque sa nonchalance, sa mollesse diront les mauvaises langues, mais c'est justement l'un des charmes de cet album que de prendre son temps, se développer en voluptueuses volutes. Un brin de guitare, beaucoup de synthétiseurs, des percussions parfois exotiques, servent le chant fervent de ce barde à la veine volontiers épique. Encadré par deux titres très dead can danciens - si je peux risquer ce néologisme, le solennel "Babylon" en ouverture et l'envoûtant "Crescent" pour finir, sur lequel on imagine évidemment la voix de Lisa Gerrard (les deux titres viennent d'ailleurs de la reformation du groupe dans les années 2000 pour des tournées d'adieux), l'album ne manque pas d'allure, d'une grandeur sombre, que les détracteurs ne manqueront pas de qualifier d'emphatique, ampoulée. Je ne suis pas  si sévère. S'il n'apporte rien de bien nouveau - faut-il demander  du nouveau à tous les musiciens, en permanence ?, il enveloppe l'auditeur dans une atmosphère rêveuse. Un disque pour bercer sa mélancolie, approfondir le secret douloureux qui nous fait languir, pour paraphraser Baudelaire dans La Vie antérieure.

Paru en 2010 chez Cooking Vinyl / 8 titres / 55 minutes 

Pour aller plus loin

- son site personnel, très soigné.

- Brendan Perry sur MySpace

- une fausse vidéo sur le dernier titre "Crescent" : regardez-la au fond des yeux, longtemps, longtemps...

 

 

Programme de l'émission du lundi 31 janvier 2011

Vénus en fourrures est une maculée conception :

  Khoe-Wa : Venus in Furs / High to down (p.2-3, 9'15), extraits de EP Life ? (Asso Wa-t , 2010)

  Trash Palace : Venus in Furs / Maculée Conception (p.5-6, 7'30), extraits de Positions (Discograph, 2002) Deux reprises sympathiques de la chanson de Lou Reed, interprétées par deux voix féminines, la première accompagnée au sitar.

Curiosité :

  Burning Lung : Do Androïds Dream of Electric Sleep (p.13, 6'28), extrait de Hymns & Motets, vol.1 (Microlab, 2010) Une compilation furieusement éclectique, avec une très jolie pochette ci-dessous. Visitez leur adorable site !!

Hymnes et motets vol.1 all

Réflections / Résonances :

  Harold Budd & Clive Wright : A Song for Lost Blossoms / Of Many Mirrors (p.2-5, 9'10), extraits de A Song for Lost Blossom (Darla records, 2008)

  Alain Kremski : Sous les étoiles bienheureuses (p.2, 8'07), extrait de résonance / mouvements / mouvement / résonances (Iris Music, 2009)

Psykick Lyrikah : Nos Ombres / Derrière moi (p.10-11, 9'15), extraits de Derrière moi (Idwet, sortie en avril 2011) 

27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 17:19

 Psychoangelo Panauromni allégée  De la musique électronique, et de la meilleure, voilà ce que nous donne ce duo du Colorado. Glen Whitehead, trompettes et ordinateur, et Michael Theodore, ordinateur, guitare et petits objets, mêlent échanges improvisés et passages écrits pour créer des tapisseries aux sombres chatoiements. Dès le premier titre, "Radiation by design", on plonge dans un univers intense traversé d'ondulations, de stridences : la musique est spatiale, nous entraîne dans une traversée vertigineuse. D'étranges oiseaux électroniques hantent le paysage cosmique, tandis que la trompette pose de longues traces cuivrées dans les couches supérieures de la stratosphère. La musique donne presque la sensation physique de la densité des espaces intersidéraux : rien de plus plein que ces vides abyssaux où navigue une multitude d'objets sonores, où se pressent en bancs épais des nuées tournoyantes. "Panauromni"poursuit avec une dimension épique prononcée. Trompette et drones enveloppent de puissantes tempêtes de particules dérivantes. On atteint des couches plus profondes avec "Pipe Dream in Silver": le rythme se ralentit, on descend toujours plus dans les graves en couches denses, parcourues en surface de frissonnements de lumière noire. Une attraction invisible s'exerce, aimante les masses vers un centre mystérieux. Le duo actualise ce que la musique de Tangerine Dream avait de meilleur : ces "mystérieuses semblances sur la grève des cauchemars", pour paraphraser l'un des titres de l'album Phaedra (1974). Les oiseaux synthétiques reviennent hanter "Dodechophoenix", sublime torsade de trompette majestueuse et de drones déchiquetés. Tout semble exploser avec le début de "The Wary Dream (Threads The Grand Logic)": trompette panique, crissements multipliés, ronflements, palpitations froissées. Effraction au cœur de la matière, de la stellus mater...pour découvrir le centre radieux, "Phosphorus mas frio", phosphore plus froid qui rectifie les trajectoires, coagule en flèches acérées l'inquiétant chaos des morceaux précédents. Un disque impeccablement construit, d'une altière et sombre beauté.

Paru en 2010 chez Innova Recordings / 6 titres / presque 45 minutes.

Pour aller plus loin

- le site de Psychoangelo, qui vous renvoie sur celui du label, leur MySpace, etc., quand vous promenez la souris sur l'une des quatre figures de la pochette (beau design, qui se déploie sur les autres faces cartonnées).

- un extrait de "dodecophoenix" , servi par une belle vidéo (qui tourne mieux que la précédente) :

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 24 janvier 2011

Psykick Lyrikah : Cachés (Interlude) / Qui ? / Rien ne change (pistes 8-9-7, 9'10), extraits de Derrière moi (Idwet, sortie en avril 2011) 

Sombres nébuleuses :

  Psychoangelo : Radiation by design / Panauromni (p.1-2, 16'), extraits de Panauromni (Innova Recordings, 2010)

Grande forme :

  Charlemagne Palestine : Strumming for strings (piste unique, disque 3, 24'26), extrait de Strumming Music (Sub Rosa, 2010 ?)

Clin d'œil :

Grimes : Dragvandil / River (p.6-10, 3'40), extraits de Halfaxa (Lorerecordings, 2010) Deuxième disque de cette musicienne de Montreal qui pose ses vocalises sur une pop expérimentale assez drôle.

Vous êtes parvenu au bout de l'article : cela mérite une récompense !! Un disque à gagner : September Canons d'Ingram Marshall, encore grâce à la générosité de Dom. Pour cela, il vous suffit de poster un commentaire, même insignifiant (??) et / ou de me transmettre vos coordonnées postales par le biais du formulaire de contact (confidentialité assurée). C'est le premier qui réagit qui l'aura...

20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 16:01

 Didier PETIT allégée Le violoncelle, habitacle pour voyage intersidérant.

   Les suites pour violoncelle seul de Bach, il les écoute avec bonheur interprétées par d'immenses violoncellistes. Mais ce n'est pas pour lui, reconnaît-il. Pieds nus, vêtu de noir, il tient son violoncelle tout contre lui. Il le caresse, l'embrasse, lui insuffle son souffle ; il le pince, le frappe, le gratte, le fait tournoyer pour semer le son sur le public qui retient son souffle, lui. Les yeux fermés, il fait corps avec son instrument, étreint son âme contre la sienne pour en faire jaillir l'incroyable. La musique de Didier Petit est intense. À la limite de l'audible ou au paroxysme des cordes brutalisées, elle occupe l'espace de la petite salle où il se produit. Elle charrie l'imaginaire musical du monde qu'il arpente dans ses nombreux voyages. Nous sommes au Moyen-Orient, avec l'impression d'entendre un maqam ; nous sommes en Afrique, tant le violoncelle soudain sonne comme une kora, et pourtant ce n'est pas Ballaké Sissoko. Nous sommes ailleurs, et nous sommes à l'intérieur, aux tréfonds du violoncelle et de l'homme dont il tente d'exprimer le chant premier, antérieur au langage. C'est pourquoi, lui aussi, il écrit des suites, mais qu'il appelle des faces, face à face avec ce qui est sans visage et qui nous constitue. Dans une face, il n'y pas de suite, au sens où la structure harmonieuse explose pour libérer une succession d'états d'âme. La face traque l'inarticulé, le murmure informe ou le cri rauque, le chantonnement qui étonne sans mentir comme le langage. La musique ne fait aucune concession : elle veut serrer la vie pour en diffuser l'énergie douce ou sauvage. Tant pis si la mélodie se brise, s'atomise, si l'harmonie se fait rugueuse, dissonante, pourvu qu'il en résulte cette impression d'une musique vraie, authentique, loin des modes, des formats obligés et des tubes : charnelle et spirituelle, vivante. Souvent, le pied droit de Didier Petit décolle du sol, comme s'il lévitait, puis il se contorsionne, il danse dans l'espace, dessinant des enroulements, possédé par la musique de l'instrument si proche : l'instrumentiste est devenu chamane, le concert un rituel intemporel qui nous dépayse radicalement en même temps qu'il scelle les retrouvailles avec l'essentiel. QDidier Petit Don't explainuelques mots en anglais émergent dans le dernier morceau joué. Ils sont clairs : "Don't explain". 

(Après le concert du 19 janvier organisé par Césaré, Centre national de création musicale, à Reims)

Pour aller plus loin 

- une présentation très complète du musicien ici.

- Pour les nombreuses collaborations, voir ci-dessus. Deux disques en solo, Déviation, paru en 2000 et célébré comme un des meilleurs albums jazz de l'année, et Don't explain, 3 faces pour violoncelle seul, paru en 2009 chez Buda Musique, interprété en concert hier.

- une vidéo de Didier Petit lors d'un autre concert :

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 17 janvier 2011

Je sais quelle langue je parle :

  Psykick Lyrikah : Melmoth (Interlude) / De grandes mesures Quelle langue (pistes  4-5-3, 9'30), extraits de Derrière moi (Idwet, sortie en avril 2011)  

  E.sens : La langue / Il est minuit (p.5 et 7, 11'30), extraits de Le verbe du début (Vocation Records, 2009 ?) La radio vient de recevoir le disque, semble-t-il, mais la date 2009 figure au dos de la pochette...

Jon Hopkins : Colour eye / The Low Places (p.5-7, 11'50), extraits de Insides  (Domino Recordings, 2009) Petite dédicace pour Eleni  !

Le violoncelle éperdument :

  Didier Petit : Elision / Interlude rituel / La Tour de Babel (p.2-3-6, 7'50), extraits de Don't explain (Buda Musique, 2009)

  Joan Jeanrenaud : Livre / Waiting (p.9-10, 11'), extraits de Strange toys (Talking House Records, 2009)

13 janvier 2011 4 13 /01 /janvier /2011 16:40

Jon-Hopkins-Insides.jpg      Tranquilles dérives

   Insides est le troisième album de ce britannique, pianiste et compositeur d'une musique électronique qui laisse encore une place à des instruments acoustiques, musicien  que j'ai découvert à l'occasion de la sortie du dernier opus de Brian Eno, Small Craft On a Milk Sea. L'album s'ouvre sur un titre très folk avec violon et cordes, fond brumeux de claviers : pourquoi pas, mais rien de bien passionnant. Le titre qui suit, "Vessel", est par contre une merveille de musique ambiante : ouverture intersidérale (il s'agit donc d'un vaisseau spatial), piano en boucles douces, beats syncopés, pour une belle montée en intensité dans une gangue de violon électrique et de cordes lointaines. Dommage que la sérénité qui nous envahissait soit brutalement brisée par un déferlement de déchirures percussives cette fois incongrues..rupture heureusement annonciatrice de la plage titre, elle aussi réussie... Mais il y a décidément chez Hopkins une suavité mélodieuse qu'il semble prendre plaisir à saccager par des dérapages métalliques et des froissements épais. Le flux reprend, mystère plombé qui ne manque malgré tout pas de charme. "Wire", tout en claviers tournoyants ponctués par une rythmique sèche et dynamique, confirme le sens mélodique, l'aisance du musicien qui sait nous titiller l'oreille : nous voici presque dans le monde de la techno. "Colour eye" reprend l'indolent voyage interplanétaire dans un cosmos piqueté de beats nerveux, avec un piano nébuleux pas si loin de l'univers d'Harold Budd : c'est ne pas compter avec les nuages méchants de particules qui viennent bombarder l'astronef, trou noir dans la plage qui ne s'en remet pas, pataugeant dans l'humide d'une planète inconnue. Sans doute faut-il apprécier la musique à l'aune d'un scénario de science fiction, ici d'une collision suivie d'un écrasement mou dans un monde putride ? Toujours est-il que nous voilà propulsés à l'intérieur d'une mélodie qui vrille le crâne, oh si doucement, et qui se répète dans le battement des claviers et des percussions assagies : c'est "Light through the veins", nous pulsons dans les artères de ce monde intrigant, neuf minutes supendues, trop étirées, qui virent vers une certaine fadeur mièvre, dommage. Le piano est au premier plan de "The Low places", quel beau titre et quel beau début ténébreux, à l'insidieux moelleux. Le morceau s'anime avec des beats pointillistes qui semblent s'intercaler entre les notes délicates du piano : tricotage audacieux qui laisse la place à des moments éthérés. Jon Hopkins conduit sa barque avec sureté pour nous offrir une musique séduisante, pourquoi le lui reprocher ? Qui ne fondrait à l'écoute de la délicieuse pièce "Small memory", piano si doux aux notes clairsemées ? "A Drifting up" tient les promesses de son titre : il suffit de se laisser porter. Une légère mélancolie voile le dernier court titre, ruisseau limpide de piano.

   Un disque à la beauté discrète et insinuante, auquel on finit par pardonner ses quelques moments plus discutables.

Paru en 2009 chez Double Six / Domino Records

Dio. - Au fait, et le second passager ?

Meph. - Passager de quoi ?

Dio. - Ben, du radeau...

Meph. - Je l'ai poussé !

Dio. - Quoi, tu n'apprécies pas le grand guitariste Leo Abrahams, convié par maître Eno sur son dernier disque ?

Meph. - Cette musique d'instrumentiste talentueux m'ennuie à mourir. Jamais pu supporter. Même John Mclaughlin, j'ai envie d'écrire Mac Laughing tellement je m'esclaffe sévère.

Dio. - Tu as raison. The Grape and the Grain, pas moyen d'en tirer vendange ou récolte. Je l'envoie...

Meph. - Au diable ? Merci, qu'il se noie dans sa mer de lait. Je ne me souviens que de "A Ghost in every Corner", là je commençais presque à frémir...

Pour aller plus loin

- le site personnel de JH

- JH sur MySpace (où vous pourrez écouter notamment "Vessel", le plus beau titre)

- une vidéo d'un remix de "Vessel" par Four Tet : visuellement superbe !

 

 

Programme de l'émission du lundi 10 janvier 2011  Noir Sombre, Sombre Noir

Le titre est venu avec l'idée d'associer Marcel Kanche et Psykick Lyrikah pour commencer. Le reste s'y est ajouté comme naturellement.  

Marcel Kanche : Combien d'amis / Les Vigiles de l'aube (pistes 1 & 2, 8'40), extraits de Vigiles de l'aube (Cristal Records / Harmonia Mundi, 2010) Quand me déciderai-je à chroniquer ce chanteur vraiment singulier, qui tantôt m'agace et tantôt me fascine et me séduit ?

Le Ciel brûle :

  Psykick Lyrikah : Dans les temps / Jusque là (p.1 & 2, 9'10), extraits de Derrière moi (Idwet, sortie en avril 2011) Un des compagnons d'Inactuelles, en avant-première !! (moi qui suis si souvent à la traîne de l'actualité...) Toujours à 200 pour cent avec toi, Arm !

Victoire : A Door in the Dark / i am coming cor my things (p.1 & 2, 11'20), extraits de Cathedral city (New Amsterdam Records, 2010) Un ensemble, un disque et un label dont je reparlerai bientôt.

Death Ambient : Drunken Forest / Coral Necropolis (p.10 - 11, 12'50), extraits de Drunken Forest (Tzadik, 2007)

Réécoute :

  Zoë Keating : Frozen Angels (p.7, 7'02), extrait de one cello x 16 : natoma (autoproduit, 2005) Disque extraordinaire toujours disponible !                                                                            


7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 15:40

David Mahler Only Music Can Save Me NowLa Rose fleurit en eau profonde.   

   "Seule la musique peut me sauver maintenant." Comment ne pas répondre à l'appel d'un tel titre ? Il est impossible d'imaginer un monde sans musique. Pour quelques uns comme pour moi, elle est vitale, elle nous sauve en effet, parce qu'elle nous rappelle que nous participons de cette suprême harmonie qu'est l'univers et parce qu'elle aide à nous délivrer de la laideur.

  J'ai donc répondu, et découvert un musicien américain indépendant, éclectique, d'esprit profondément démocratique. Loin des institutions académiques, cet homme né dans le New Jersey en 1944 est venu très progressivement à la composition. S'il étudie la musique, il l'enseigne aussi quelques années avant de reprendre ses études sous l'impulsion de sa découverte personnelle de Pauline Oliveiros, Morton Subotnick et John Cage notamment. Tous les trois lui indiquent de nouveaux territoires pour une musique américaine qui ne se contente plus d'arranger et de recréer la musique du passé. Il a la chance de fréquenter la récemment ouverte CalArts (California Institute of Arts, régulièrement évoquée dans ces colonnes), qui encourage chacun à trouver sa voie personnelle. Il en sort en 1972, ayant eu parmi ses mentors Harod Budd (tiens, tiens !), plus éclectique que jamais : passionné par les ballades sentimentales américaines, la musique chorale religieuse, le ragtime, Charles Ives ou...Henry Cow (Fred Frith, l'un des membres fondateurs de ce groupe britannique mythique, enseigne depuis 1999 la composition et l'improvisation dans un autre établissement musical fondamental dans l'histoire des musiques contemporaines américaines, le Mills College d'Oakland, toujours en Californie). Dès lors, son parcours est atypique, jalonné d'expérimentations collectives multiples dans plusieurs villes : chœurs pour enfants, création d'un studio de musique électronique accessible au public, d'une collection publique permanente de cloches représentant les trente-neuf comtés de l'état de Washington... Pianiste, chanteur, arrangeur, choriste et directeur d'ensemble de chambre, musicien d'église, compositeur et professeur, David Mahler écrit aussi bien des œuvres électroniques, pour bandes magnétiques, pour chœur, pour des installations, des ensembles de chambre ou encore ...neuf pianos-jouets. Il reprend à son compte les propos d'un autre musicien expérimental contemporain, Larry Poalnsky, qui affirme ceci au sujet du fait d'être un compositeur aujourd'hui aux États-Unis : « Notre travail devrait toujours avoir pour but notre propre transformation, et pas notre auto-glorification. Une communauté d'esprit est à notre portée, et nous ne devrions pas nous en détourner. » La musique est faite pour être partagée, d'où le titre choisi par Amy C.Beal pour le grand texte de présentation du livret du disque : "Why we sing". Musique de joie, de chant, nourrie de chansons et d'hommages à des compositeurs aimés.

   Le disque paru chez New World Records  est consacré à son instrument de prédilection, le piano. C'est l'excellente Nurit Tiles, membre de longue date du Steve Reich Ensemble, qui interprète ce choix généreux (presque quatre-vingt minutes !) et, à l'image du compositeur, d'un éclectisme (déconcertant pour certains) rarement dénué d'humour. L'album s'ouvre sur une petite pièce, de 2006, à l'origine dédiée au tromboniste Stuart Dempster, d'un peu moins de cinq minutes : modestes variations dansantes, brisées et approfondies par un motif répété qui donne soudain à cette piécette une gravité, une résonance, imprévues. David y pousse un filet de sa voix de baryton, sans paroles, avant et après la rupture, laissant une coda plus hiératique. Le titre,  "An alder. A catfish.", est emprunté au poète Richard Hugo : « Un aulne. Un poisson-chat. Voici mes surnoms favoris pour les maîtres de survie. » "After Morton Feldman" (1987-1988) nous engage dans une autre voix, plus intériorisée, en hommage à l'immense compositeur qui venait juste de mourir. Pastiche proustien : notes éparses coulées dans le silence, contrastes et soudaines grappes merveilleuses, la magie d'un temps sous le temps qui carillonne pour toujours. Comme d'habitude, je suis envoûté. David devenu Morton, ce spéléologue du piano, ce scrutateur de tapis, ce débusqueur de beauté...Arrêtez-moi ! Ce n'est plus Morton, mais "Deep Water" qui suit est d'une veine assez proche, plus rigoureusement minimaliste, plus sentimentale aussi : lente promenade nostalgique pleine d'hésitations, de fausses avancées, avec quelque chose de somnambulique, de raide sur lequel  la voix de David vient poser le baume d'une courte phrase : « Descendant la rivière des rêves, abysses sonnantes des souvenirs - eaux profondes ! », puis le morceau reprend sa promenade, plus lumineuse, transfigurée par le mouvement pendulaire d'un motif répété de cloche. Enveloppé dans les harmoniques, l'auditeur est cette rivière souterraine qui nous transit et nous traverse de beauté.

  Comment rendre compte de "Day Creek Piano Works and The Teams Are Waiting in the Field",(1995) trente-sept minutes en douze sections, avec triple intervention de chant choral (voix de Nurit, David et sa femme) ? Commandée par un ami compositeur et fermier, qui, après avoir construit seul sa ferme au milieu de quelques hectares fertiles de Day creek, dans l'état de Washington, venait de recevoir son piano, la pièce fut interprétée à l'occasion de la cérémonie de réception de l'instrument. On comprendra mieux l'intention de Malher d'en faire le prétexte à une exploration de toutes les ressources de l'instrument. La composition se fait virtuose, d'une rigueur difficile, chaque section explorant un geste pianistique, un secteur du clavier, voire ses extrêmes. Pour autant, elle fascine par sa clarté, son altitude, culminant dans les longues cascades immobiles-mobiles de la section "Cascades" : quatorze minutes qui exigent de l'interprète une véritable ascèse et de l'auditeur...un effort de compréhension dont il sera récompensé, car l'œuvre est fidèle à l'esprit minimaliste, faire le plus avec le moins. En dépit de la débauche de notes frappées, l'économie d'écriture préside à de véritables exercices spirituels : c'est du saint Ignace pour piano, avec à la clef, si j'ose dire, une intelligence de l'écoutant transporté latéralement sur place dans un autre ordre. Monumental ! Après les cascades, "Always Birds", délicieux frissonnements d'ailes dans les ramures. Et ce n'est pas fini. Si le chant choral, d'après un texte de 1843 du révérend John Mason Neale, rassure par ses interventions, avec leur côté musique religieuse anglo-saxonne, ce monstre se termine par le fulgurant "Distant sounds", martèlements roulants en nappes puissantes ponctués de fractures surnaturellement calmes avant l'entrée très douce dans la lumière.

   Il reste deux petites pièces : "A Rose blooming for Charles Ives"(1971 / 1976), bitonale et inspirée d'un chant de Noël du quinzième siècle, est un bel hommage à l'un des pionniers de la musique américaine. "Frank Sinatra in Buffalo" (1987-1988), carte postale décalée, détournement d'accords de jazz vers des séries répétitives et des jeux d'échos, diffuse une clarté mystérieuse.

  Et puis encore...Rien à jeter dans ce disque ! La pièce titre, "Only Music Can Save Me Now", de 1978, contemporaine de l'âge d'or du minimalisme, en est l'un des aboutissements les plus éclatants. Ce que David Mahler disait en 1980 de la musique d'Harold Budd et Brian Eno convient à ce morceau d'anthologie : « consonante, suggestive, synthétique au meilleur sens du terme, rythmiquement passionnante (en dépit de la simplicité du matériau), aussi imprévisible qu'un enfant. » On s'embarque dans cet océan virtuellement infini (la durée de la pièce n'est d'ailleurs pas déterminée, le compositeur permettant à l'interprète de choisir le nombre de répétitions de motifs contenus dans  un simple mesure) de motifs oscillants, à la fois allègre et calme. Je pense au radeau sur une mer de lait de Brian Eno, au Wang-Fô de la nouvelle orientale de Marguerite Yourcenar, disparaissant dans le tableau qu'il est en train d'achever, échappant ainsi à la vengeance de l'Empereur. Une œuvre-univers, qui se suffit à elle-même, nous élève à notre sur-vie.

Paru en juin 2010 chez New World Records / 18 titres / 79 minutes.

Pour aller plus loin

- Pas grand chose, sinon sur le site du label, toujours passionnant, avec des extraits.

- Ou encore sur Kalvos & Damian, chroniques de la Non Pop Revolution : un court entretien avec le compositeur et une étonnante pièce vocale,"Cup of coffee" : déconstruction du langage et art du collage poussé à un point sidérant. (voir ce que fait AGF aujourd'hui).

- "After Morton Feldman", "Deep water" et "Frank Sinatra in Buffalo" en écoute ici.

Programme de l'émission du lundi 3 janvier 2011

Colin Riley : On the sheltering bars / upon the sharp edges of the night / Fire Roses / I suspect (pistes 1 à 4, 16'30), extraits de Close (Squeaky Kate Music, 2006)

Grande forme  :

  Alvin Curran : Partie 2 de Canti e veduti del Giardino magnetico (p.2, Cd 1, 23'14), extrait de Solo Works : the '70s (New World Records, 2010)

Brian Eno : Written, Forgotten / Late Anthropocene (p.14-15, 12'), extraits de Small Craft on a milk sea (Opal / Warp, 2010)

3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 19:05

 Alvin Curran Solo works allégée Chants de l'Innocence extatique

   Un triple cd pour quatre albums d'Avin Curran parus entre 1973 et 1977 : c'est le superbe et généreux cadeau du label New World Records, qui avait déjà réédité en décembre 2008 une anthologie consacrée à Musica Elettronica Viva, ensemble d'improvisation acoustique et électronique dont Alvin fut l'un des membres avec Steve Lacy, Richard Teitelbaum et Frederic Rzewski notamment.

   Les années soixante-dix : point culminant de l'individu, carrefour cosmique, et de l'artiste solipsiste. Alvin, seul, compose, interprète, mixe, enregistre. Des plages, dont la plus courte est à presque vingt minutes. Le temps ne compte pas. L'artiste bricole, laisse venir. Quelques sons pré-enregistrés, un synthétiseur, un cor, une voix féminine, la sienne aussi. Un chien aboie, on entend la mer. Le synthé commence à onduler, c'est parti, il a fallu se laisser aller, car on en est déjà à la deuxième plage de Canti e veduti del Giardino Magnetico (1974), enregistré et mixé dans son studio romain de la via dell'Orso. La musique transcende le temps, le condense. Tout flotte : musique planante, de voyage interstellaire ou intérieur, cela revient au même. C'est ça : l'artiste dans un monde flottant, non pas celui, visuel, de l'estampe, de l'ukiyo-e., celui des sons qui abolissent les cloisons. Le sujet irradie, oublie ses limites, devient nébuleuse ou onde vagabonde. Les titres sont bien sûr programmatiques : Chants et vues du Jardin Magnétique ! Magnifique ! Le monde par le grand bout de la lorgnette. Comme on respire ! C'est une musique pour des êtres libres, pas encore abrutis par les médias tyranniques et l'Opinion staracadamickée. Vous avez dit psychédélique ? Pourquoi voir des drogues dès qu'il y a extase ? C'est l'euphorie d'exister, de se laisser traverser par des harmonies que l'on a fait venir à soi par un patient travail d'approche. C'est la joie créatrice, radieuse et folle.

  Suit Fiori Chiari Fiori Oscuri (plaisir d'oublier le titre anglais "Light Flowers Dark Flowers" : Alvin n'est-il pas un Américain à Rome ?), une évocation incantatoire de l'enfance et de ses sortilèges, avec une première partie envahie par une narration enfantine accompagnée d'une computation jubilatoire, relayée par le phrasé répétitif d'une flûte et les boucles de son nouveau Serge Modular Synthesizer. L'œuvre s'enfonce dans un jardin de stridulations et de modulations serrées à l'effet totalement hypnotique, mixe bruits de cour de récréation et crissements d'insectes, cliquetis, pour une symbiose rêvée entre le culturel et le naturel. L'enfant reprend sa narration au début de la seconde partie : il raconte son voyage dans la lune, où il dit être allé trois fois. Il hésite, on devine qu'il invente au fur et à mesure. Bien des auditeurs seront agacés : dix minutes à écouter cet enfant, et bien oui, une manière paradoxale de faire le vide, de se préparer à accueillir, après quelques tatonnements à l'ocarina, le pianiste Alvin, qui tisse de plus en plus vite des motifs martelés dans une improvisation sauvage digne d'un Charlemagne Palestine, improvisation qui s'arrête brutalement. Silence. Le piano cherche quelques notes, enfourche de biais un standard de jazz, "Georgia on My Mind", qu'il triture, fracture, réinvestit par des sons enregistrés dans un zoo, un carillonnement d'aluminium.

   Je ne reviens pas sur les Canti Illuminati (1977), déjà évoqués dans un article antérieur. La réédition de ce pur chef d'œuvre, réédité confidentiellement en Italie dans les années 2000, justifie à elle seule l'achat du coffret.

  The Works (1976) est fortement marqué par la musique indienne : chant presque carnatique, chant de gorge, structure de raga. Le morceau (quarante-cinq minutes en deux parties) s'ouvre sur la voix qui dialogue avec les appels amoureux d'un chien, le tout accompagné du piano qui vient vite sur le devant, mis en espace par des bruits divers. C'est parti : nous sommes à cinq minutes du début, et déjà la magie opère. Dépaysés, apaisés, attentifs à toutes les modulations de la voix, magnifique, aux variations pianistiques brillantes qui l'enveloppent de ses spirales. Expérience du vertige infiniment langoureux, téléportation imaginaire. La musique est dérive, invasion, creusement têtu qui traverse les vagues sonores venues la parasiter pour un temps. La première partie se termine par une apothéose somptueuse aux multiples miroitements. La voix réapparaît au début de la seconde partie, cette fois accompagnée du synthé et de sons électroniques. Nous sommes entrés dans l'océan des modulations intriquées, des courtes vagues répétées, des chevauchements harmoniques. The Works forme diptyque avec les Canti Illuminati, et semble annoncer l'une des plus belles compositions de John Adams, Light over Water (1978), symphonie pour cuivres et synthétiseurs publiée par le label New Albion Records en 1987 (avec Shaker Loops). Splendide, avec une fin pleine d'humour pour nous ramener en douceur ici-bas !

  Plus de trente ans après, ces pièces sont toujours aussi fraîches, naïves dans le meilleur sens du terme. Illuminantes.

 Coffret paru en octobre 2010 chez New World Records / 3 cds de 50, 78 et 64 minutes.

Alvin Curran Solo Works pochettes allégée

Pour aller plus loin

- le site de  New World Records, qui propose quelques échantillons en écoute.

- le site d'Alvin Curran.

-  une vidéo avec un (trop court) extrait des Canti Illuminati : vues à l'intérieur de l'OKTOscope , une sculpture de métal - kaléidoscope, près du musée maritime de San Diego, Californie ! Une belle osmose...

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 13 décembre 2010

Beaux intérieurs électrocalyptiques :

  Jon Hopkins : Insides / Wire (pistes 3 & 4, 9'30), extraits de Insides (Domino Recordings, 2009)

  Apocalyptica : Beautiful / Broken pieces / On the rooftop with Quasimodo (p.5 à 7, 11'30), extraits de 7th Symphony (Sony Music, 2010)

Grande forme :

  Steve Reich : 2 x 5 (p.4 à 6, 20'32), extraits de Double Sextet / 2 x 5 (Nonesuch, 2010)

Fragment arraché à l'Absolu :

  Kyle Gann : On reading Emerson (p.10, 8'09), extrait de Private dances (New Albion Records, 2007)

Published by Dionys - dans Alvin Curran
commenter cet article