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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 21:30
Pierre-Yves Macé passagenweg   J'aime assez l'idée de chroniquer le dernier opus de Pierre-Yves Macé un an après sa sortie. Dans ce monde qui court après le temps, Passagenweg est un objet insolite : deux ans de préparation, à travailler une matière sonore ingrate et pourtant fascinante, celle fournie par des échantillons de très vieux 78 tours contemporains des premières techniques d'enregistrement et de diffusion de masse. Pierre-Yves ne prélève à chaque fois que quelques mesures, qu'il entrelace avec d'autres, répète, monte avec un art consumé en un continuum aéré par le délicat fondu-enchaîné sonore, les bruits de l'aiguille du phonographe qui gratte le microsillon, et des sortes de puits temporels, de langoureux vortex d'où les mesures rescapées s'échappent. Inspiré par le Livre des passages du philosophe allemand Walter Benjamin (1892-1940), le disque ne se livre pas à de l'archéologie sonore nostalgique. Prenant acte de la perte de l'aura de l'œuvre - définie comme la "manifestation d'un lointain quelle que soit sa proximité", perte causée par sa reproductibilité technique, Pierre-Yves Macé s'empare des traces en artiste d'aujourd'hui pour les mixer, les triturer, j'ai envie de dire pour leur faire rendre l'âme, en extraire la substantifique moelle dont parle Rabelais. En ce sens, il tente d'exprimer ce que le temps a, non pas Pierre Yves Macé Passagenweg 2effacé, mais dissimulé dans ses plis, en le revivifiant, l'actualisant par le travail de composition le plus exigeant. Le résultat est d'une étrangeté fascinante, car l'auditeur oscille entre les époques, l'hier fragile et émouvant et un aujourd'hui distancié et énigmatique qui en est comme l'émanation fraternelle. Inactualité garantie ! Dès "Angelus novus", le premier titre, l'auditeur plonge dans le premier passage temporel, happé par un univers sonore décalé. Ritournelles mélancoliques, pâte sonore épaisse et tout à la fois évanescente. Une valse secoue la poussière, fantôme extirpé par des granulations spasmodiques, voici "La Comédie des Cachemires", comme si nous étions dans l'un de ces passages commerciaux aux vitrines pleines de nouveautés, mais tout se diffracte, miroir brisé, se recompose pour libérer soudain une énergie insoupçonnée. Toute la ville se met à graviter vertigineusement avant de se dissoudre dans le tremblement des lointains, que ne surgissent d'autres languides tournoiements. Musiques mécaniques, brisées en multiples fragments obsédants, c'est "Der Geistiger Automat" qui n'en finit pas de se dérégler avant une "Première parataxe" qui mouline le passsé avec d'horribles triturations, jeu de massacre qui tire à vue sur la nostalgie si facile. Du passé surgit le nouveau, "Il Principe e Il Ranocchio", un conte enchanteur, ensorceleur, parasité par un piano mécanique fou et une bande son proliférante, un des titres inoubliables de l'album. "La Pratique quotidienne de l'Utopie" vient s'intercaler avant la deuxième partie du conte merveilleux, sorte de marche hors du temps dans un laboratoire sonore de pulvérisation des mélodies. Le Prince et la Grenouille reviennent, enveloppés de valses à demi désagrégées, de cloches, comme pour un mariage qu'interrompt brutalement la "Seconde Parataxe". De la recomposition naît alors "Crystal Palace 1", palais des métamorphoses sonores, des monstres, véritable poème électronique "trash", une splendeur qui s'évanouit dans le silence abyssal. Nous sommes au cœur du labyrinthe, dans la chambre secrète des strates à demi détruites pour un "Nocturnorama" de près de 16 minutes. Plus rien ne peut nous Pierre Yves Macé Passagenweg 1atteindre, une torpeur nous saisit, les veux airs défilent et s'évanouissent, repassent dans une trame distendue ponctuée de quelques notes d'un clavier voilé, étouffé. Le temps s'est arrêté, peut-être, ou ne cesse de revenir dans un éternel retour nietzschéen. Séducteur redoutable, dont les effluves surannés dispensent "Le Sex-Appeal de l'anorganique", pot-pourri d'un absolu mauvais goût, aux relents militaro sentimentaux. "Dialektisches Bild" : « Dans l'image dialectique, l'autrefois d'une période déterminée est en même temps l'autrefois de toujours. » (voir l'illustration ci-dessus). Fin du pittoresque, l'autrefois est un, amalgame de toutes les strates temporelles, tout s'y dépose dans l'indifférenciation : le morceau associe boucles minimalistes des claviers et rythmiques ferroviaires, nuages électroniques en couches sonores à peine ourlées, superbe travail, un autre grand moment de cet album !! "Ultime Parataxe", troisième et dernier des interludes grinçants qui attaquent la nostalgie comme un acide salvateur, débouche sur une "Valse" engrossée par des échantillons qui en font un champ de tir de l'expérimentation sonore. Place au deuxième "Crystal Palace" dont les mille prismes piègent l'autrefois-présent dans un carrousel étourdissant toujours sur le point de se briser. Comment faut-il alors comprendre le "Necessary Angel"qui clôt l'album ? Ange de la tourmente et de l'envol, de la disparition programmée, recouvert d'épaisses couches de particules sonores qui le voilent et l'étouffent...
   Avec ce quatrième album solo, Pierre-Yves Macé s'affirme comme l'un des musiciens les plus passionnants de notre temps. Il faut mériter ce disque déroutant à première écoute, si attachant ensuite qu'il semble faire partie de nous-mêmes, comme s'il nous avait révélé quelques-uns des secrets du temps. Un disque quasiment initiatique, parce qu'il a l'immense mérite de nous apprendre à écouter dans les interstices, sous la peau craquelée des années. La pochette et le livret si soignés, si éclairants, sont tout à l'honneur du label Brocoli.
16 titres / Plus de 70 minutes
Pour aller plus loin
- un article antérieur consacré à Circulations, sorti chez Sub Rosa en 2005.
- Pierre-Yves Macé sur MySpace.
- un bon article de Pinkushion (plus rapide que moi, mais ils sont plusieurs...) sur Passagenweg.
Programme de l'émission du dimanche 28 février 2010
Ellen Fullman & Theresa Vong : Blue Tunnel Fields (piste.1, 9' 32)
Duane Pitre : Comprovisation for Justly Tuned Ukelin n°1 (p.6, 7' 40), extraits de The Harmonic Series, a compilation of musical works for Just intonation (Important records, 2009)
Antye Greie : Letters Make No Meaning / Where The White Animals Meet / Cognitive Modules party II / Ooops For Understanding III (p.2-5-6-10, 16' ) extraits de Words Are Missing (AGF Producktion, 2008)
The Album Leaf : Blank pages / There is a Wind / Within Dreams (p.2 à 4, 15' ), extraits de A Chorus of Storytellers ((Sub Pop Records, 2010)
Brain Damage : There is a wind / On ly Lost in the Sound / Smoke in Our Minds (p.1-3-4, 13' 30), extraits de Burning Before Sunset (Jarring effects, 2010)

27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 18:12
   Le mardi 20 février 2007, je posais la première pierre de ce blog, qui compte aujourd'hui 177 articles, répertorie autour de 200 disques et autant de musiciens, compositeurs. Trois ans de découvertes, de recherches, d'évolution et de tournants. De multiples contacts avec des musiciens d'un peu partout, avec des blogueurs fureteurs : qu'ils soient tous ici remerciés pour leur soutien !
   Je viens de relire le premier article, consacré au "concept de l'émission". Rien à y changer, sauf en ce qui concerne les références, aujourd'hui beaucoup plus diversifiées. Défenseur passionné des musiques minimalistes et de toute une pop expérimentale, ambiante, je me suis progressivement ouvert aux musiques électroniques, grâce notamment aux différents volumes de l'Anthology of Noise & electronic Music parue chez Sub Rosa, admirable compilation dûe à l'énorme travail de Guy-Marc Hinant : c'est à lui que je dois la découverte d'Autechre, de Daphne Oram, de Beatriz Ferreyra, de Maja Ratkje, de Tod Dockstader, et de quelques autres. Je n'ai d'ailleurs pas exploré toutes les pistes. Mais j'ai appris à écouter et apprécier des musiques que je trouvais jusqu'alors inaudibles, laides. Pas toutes, bien sûr, mais le chemin était ouvert vers des artistes comme l'allemande Antye Greie dont je viens de chroniquer deux albums. Parallèlement, j'ai fréquenté assidument les sites internet de mes labels de prédilection, rebondi sur des labels cousins. Grâce à Tzadik, j'ai déniché Annie Gosfield et Ikue Mori, deux compositrices rares. Cantaloupe, le label de mes nouveaux favoris, David Lang et Julia Wolfe, s'est révélé un vecteur idéal pour découvrir nombre de compositeurs américains décomplexés, qui se plaisent à brouiller les frontières, à marier la musique contemporaine pure et dure avec le rock, le jazz, les musiques du monde.
   Du côté de la Radio Primitive, en dépit de l'arrivée d'un certain nombre de titres sous forme de fichiers peu aisés à consulter (à moins de vivre dans les locaux...), les envois des maisons de disques m'ont procuré quelques pépites assez inattendues si l'on considère que la radio est orientée rock : Scott Walker, chanteur qui s'est bien éloigné de son début de carrière pour édifier une oeuvre puissamment personnelle ;  Half Asleep, étonnant duo belge où la pop se mâtine de minimalisme ; plus récemment le trio Aufgang, deux pianistes de formation classique et un percussionniste pour des compositions inclassables, entre musique contemporaine et électro. Je ne suis pas sûr que les musiciens, les producteurs, les distributeurs, estiment à sa juste valeur le travail de fond des radios associatives, en train de disparaître faut-il le rappeler - l'avenir de la Primitive est en point d'interrogation, à ce propos... Elles contribuent à la diversité du paysage musical, aussi ne serait-il pas temps que la communauté musicale se mobilise pour soutenir cette trame qui depuis 1981 a lancé tant d'artistes aujourd'hui célèbres, ou qui ont trouvé leur place ? La multiplicité foisonnante d'Internet pourra-t-elle jouer le même  rôle, offrir des relais commodes, repérables ?
   Je ne vais pas tout inventorier, rassurez-vous : c'est à vous de fouiller dans ce qui a pris mine de rien la tournure d'une encyclopédie irraisonnée des musiques d'aujourd'hui. Irraisonnée, car partiale, sous le signe de la passion, du dilettantisme à la Stendhal. Je suis un butineur, je suis mes humeurs, je n'en fait qu'à ma tête, ou qu'à mes oreilles plutôt, capable de faire succéder à un disque  de musique expérimentale un album (presque) folk, une galette inclassable.  D'où ma difficulté à constituer des catégories. J'essaie de les concevoir assez larges, mais je trouve toujours des musiques qui  en débordent, qui ne rentrent dans aucune case. À la limite, mon sous-titre suffirait : "Musiques Singulières", uniques, personnelles, originales. Et comme toutes les musiques que l'on trouve infiniment belles, elles sont inactuelles, au même titre que le Requiem  de Mozart, le Sacre du Printemps de Stravinski ou le Concerto pour orchestre de Bartok.
  L'aventure continue. Le disque survivra-t-il à la crise ? Je l'espère. Les vrais musiciens ont besoin de ce vecteur pour créer des ensembles cohérents dans lesquels l'auditeur doit apprendre son chemin. À quoi rime de ne picorer que des fragments, à moins de se contenter du seul format de la chanson de trois minutes, et c'est un peu comme si toute la poésie se réduisait à la seule forme sonnet et toute la littérature narrative à la seule nouvelle, très courte de surcroît ? Pochettes et livrets prolongent la musique, la situent dans un environnement artistique irremplaçable...quand le travail est soigné. Le disque se porte mal aussi à cause du peu de soin apporté à sa présentation. Combien  de pochettes illisibles, vides de tout renseignement ? Même pas les paroles des morceaux , ou pas la politesse d'une présentation bilingue, voire trilingue. Je suis anglophile, mais j'en ai assez  des artistes qui désertent leur langue pour ne proposer que l'anglais, un pauvre anglais de plus, aux ailes coupées.  Les meilleures maisons de disques pensent toutefois à l'acheteur. Le label américain  Mode offre des livrets trilingues. Je suis tombé récemment sue deux disques de Katia et  Marielle Labèque, deux pianistes que j'aime beaucoup, sur le label KML Recordings. Le site internet  est en anglais, mais les deux disques sont bien présentés dans des livrets bilingues, avec les paroles in extenso  pour le très beau De Fuego y de Agua - pas chroniqué !, avec la chanteuse Mayté Martin. Voilà ce qu'on attend des maisons de disque, et qu'elles cessent de se lamenter en se coupant l'herbe sous le pied !!
   Je termine en rappelant que j'essaye de répondre à tous, mais que je n'ai guère le temps de faire un blog interactif avec classement des blogueurs, comme le fait Art-rock, j'imagine qu'il est à la retraite pour avoir tant de temps, non, je plaisante (à peine). Je suis père de famille et j'exerce un métier qui me passionne aussi. Par contre, vos commentaires sont les bienvenus. J'ai l'impression que vous n'osez pas toujours vous manifester, peut-être par manque de temps ou parce que je vous intimide. Ne vous laissez pas impressionner par mes critiques enthousiastes. C'est mon tempérament. Je ne chronique que ce que j'aime, durement sélectionné (à la radio, sur 20 disques passés au laminoir de l'écoute rapide de quelques débuts de morceaux, il n'en reste parfois qu'un seul, et parfois rien, heureusement que j'ai mes filières, mes réseaux !). J'allais oublier : vos suggestions sont également les bienvenues, j'ai toujours une oreille qui traîne...
   Une video d'un titre de l'album De Fuego y de Agua que j'évoquais ci-dessus. Manière d'indiquer encore un chemin possible, entre musique classique et chanson.

Programme de l'émission du dimanche 21 février 2010
Ingram Marshall : The Fragility Cycle (Gambuh) (piste 4, 14' 59), extrait de September canons (New World records, 2009)
Antye Greie : Do Nothing Until (A Quiet Sense Of Truth Is Established) / We Break Out / Dis-Hero Equals / Einzelkämpfer / Her Beauty Kills Me (p.1 à 5, 25' ), extraits de Einzelkämpfer (Agf Producktion, 2008)
Port-Royal : hva (failed revolutions) / Nights in Kiev / Exhausted muse : Europe (p.1-2-4, 25' ), extraits de dying in time (debruitetdesilence, 2009)
Joan Jeanrenaud : Ink blot / Blue kite / Livre (p.7 à 9, 4' 35), extraits de Strange toys (Talking house Records, 2008)
                            
Published by Dionys - dans inactuelles
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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 19:59
Antye Greie alias AGF   Pas question d'abandonner si vite Antye Greie, alias AGF. Poussés par l'actualité vers de nouveaux rivages (réminiscences, vous êtes partout...),nous l'aurions déjà oubliés, sauf que l'un des principes de ce blog est de résister, de s'arrêter, d'orner la mémoire des plus beaux fleurons rencontrés en chemin. Je remonte donc un peu dans la carrière solo d'Antye. En 2008, sortie de Words are missing sur son label Agf producktion. Album conceptuel ? L'abandon des langues connues a été pratiqué par bien d'autres. Pas question en tout cas d'inventer une langue. Retour à la lettre du son, oserait-on dire. Comme une tentative de poésie sonore lettriste. Phonèmes et échantillons électroniques sont ici sur le même plan, traités comme des matériaux pour d'étonnants poèmes électroniques. "Letters Make No Meaning (Weapons No War Germs No Disease"), l'un des titres les plus emblématiques de l'album, est construit sur des rafales de phonèmes doublées de beats métalliques, ponctuées de vocalisations déformées, de coups de gong mystérieux. "Food Combination Chart" est d'abord dominé par les métallophones, les froissements de textures, puis comme illuminé par des notes tenues d'orgue et une pulsation cardiaque trouble. "Die Ufer Sind in Feindes Hand" repose sur de micro séquences fracturées alliant voix et éructations de bruits compressés qui libèrent après une minute un univers en fermentation, celui des infra sensations peut-être. C'est dire que l'album est tout sauf froid, parcouru d'une vie frémissante dans les plis et replis des sons. Agf explore l'en deçà du langage, ses fondements rythmiques primordiaux, organiques. Écoutez "Cognitive Agf Words are missingModules Party II", le chant de l'apprentissage des phonèmes, la voix adulte doublée par une voix infantile, ou "Dread in Strangers Eyes", véritable marmite bouillonnante de sons en construction. Nous voilà "Head Inside Cloud", la tête à l'intérieur d'un nuage où les sons s'agglomèrent avant une courte pluie mélodique. Il arrive que l'on danse dans les rebondissements répétés des phonèmes,  que dans leur tremblement émouvant surgisse une musique de très loin, choeurs retenus au seuil de la formulation, c'est le très beau "Ooops For Understanding III", préfiguration des derniers titres de  l'album, comme le magnifique "Kz", diamant farouche au sein duquel la voix nue s'émeut. Les phonèmes eux-mêmes sont abolis, rognés dans le troublant "I-War" : faut-il comprendre que dans cette guerre électronique ils sont progressivement fondus, absorbés, pour nous précipiter "Under Water (RUN!)", dans les eaux primordiales, le clapotis si doux des enfants sons ? Un très grand disque, d'une impressionnante tenue et, au final, d'une musicalité profondément apaisante, sans doute parce qu'elle est épurée, débarrassée des clichés, conventions.
   Un beau livret de 16 pages accompagne le cd, livret illustré de calligraphies, dessins et photographies d'Agf. Sur son site, vous pourrez télécharger un document pdf de présentation de l'album.
56 minutes / 16 titres.
Pour aller plus loin
- Comme ce blog va avoir trois ans, une sélection de quatre titres en écoute ici.
- Une video...avec des paroles, un extrait de Westernisation completed, sorti d'abord sur le label Orthlorgng Musork en 2003, republié en 2004 sur  Agf Producktion.
                                                                                                                                                                                            
21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 17:09
Agf einzelkämpfer   Est-allemande de naissance, Antye Greie, alias AGF, s'est installée à Berlin au milieu des années quatre-vingt dix pour former avec Jürgen Kühn le groupe Laub, dont le premier album est sorti en 1997. Trois autres ont suivi sur le label Kitty-Yo, un quatrième sur son propre label AGF Producktion. À côté de nombreuses collaborations, elle développe depuis 2001 une carrière solo jalonnée de six albums. Einzelkämpfer, sorti en 2009, est le dernier d'entre eux.
   Autant le dire d'emblée : la découverte de cette poétesse, musicienne, plasticienne du son,  est pour moi une révélation majeure. À qui la comparer ? Peut-être à Ikue Mori et son extraordinaire travail à partir de l'ordinateur portable. Je ne sais pas du tout comment Agf conçoit sa musique électronique, mais le résultat est sidérant. L'unité sonore n'est plus la note, c'est l'échantillon, la touche élémentaire à partir de laquelle elle peint sa musique. "Quand je peins le son en couches -  je brille", a-t-elle placé en exergue  de ce "combattant solitaire". Le début de l'album évoque fugitivement le travail vocal de Tamia, qui prêtait sa voix démultipliée aux sculptures percussives de Pierre Favre dans quelques  beaux albums des années  80 sur les New Series d'ECM. Chaque titre est ici comme un poème électronique autonome, invente sa rythmique propre, loin des boîtes trop prévisibles. La voix énonce quelques phrases, se fond dans les textures d'une constante inventivité. Ni concrète, ni abstraite -  la musique n'est-elle pas par essence le plus abstrait des arts ?, la musique d'Agf semble naître à l'instant pour nos oreilles  ravies d'être si bien considérées. Naissances, métamorphoses, mélanges, glissements, brisures : "because few people are willing to go  through the disconfort, we quiet", c'est pour ceux-là qui n'ont pas peur de lâcher la sacro-sainte mélodie qu'elle résiste, qu'elle force l'attention et, ce faisant, crée les mélodies nouvelles de notre temps avec les moyens d'aujourd'hui. Voix nue ou distordue, méconnaissable, entrelacée aux sons de l'imaginaire le plus fertile, avec des fragments de chansons qui surnagent comme dans le titre éponyme traversé de moments punk, arrachés très loin en dedans. Et puis surgit "Her Beauty  Kills me", on s'agenouillerait pour un peu, majestueuse et lacérée de coups de fouets, granulée de poussières cosmiques, parcourue de flux telluriques, de coulées douces et sombres, -aurait-elle écouté Annie Gosfield ? Le titre "Worin Mein Mund Zur Bewegung Fand", creuse la veine, nous sommes dans les mines du roi Salomon pour édifier un temple de lumière noire.  Nous sommes dans l'attente d'un événement, d'un avènement, tout est possible dans l'univers de la musique électronique, quelque chose monte, échappé de l'inconscient. "A poem", justement, métallique et râpeux, tout en borborygmes, oscillations, tremblements chuintés. Le morceau suivant nous entraîne "Alone In The Woods (The Fox, The Skunk And The Rabbit)", chambre d'échos des peurs dépouillées, la voix toute petite cernée, puis submergée par le vortex archangélique des âmes perdues. "Practicing Beat  Anarchy" est l'un des titres programmatiques de l'album et, passé un début  répétitif et déclamatoire,  un hymne tumultueux et décalé à l'énergie. "Rhythm, Rules And Ink" repose sur un texte dit dans une atmosphère étrange traversé d'une soudaine déflagration électrique, exemple même de l'extravagance poétique de la création musicale d'Agf. "In Battle" offre un autre exemple de  cette belle extravagance, autrement dit de l'usage entier de la liberté de l'artiste : véritable morceau orchestral, où l'on croit reconnaître guitare, cordes, accommodées dans un maelstrom toujours stupéfiant.  Les abysses d'outre-tombe hantent "Kopffüsser (Cephalopod)", mini-opéra magnétique de voix et de respirations en couches ondulées qui témoigne de la capacité d'Agf à susciter des paysages sonores complexes d'une effarante beauté. Le périple se termine avec "On Earth", lent survol hypnotique des forces sourdes que doit maîtriser le combattant solitaire. Un album rare, passionnant d'un bout à l'autre, qui figurera en bonne place dans mon classement à venir  des disques de 2009 
(bientôt...je n'attendrai pas d'avoir tout écouté et découvert, puisque c'est évidemment impossible !).
Pour aller plus loin 
- le site d'Antye Greie-Fuchs, bien des choses à découvrir, télécharger. Aussi une présentation de chacun des treize morceaux de l'album, que je lis après avoir écrit l'article. À vous de comparer, de faire la synthèse ?
- une vidéo, très belle, d'un morceau du groupe Laub, extraite de l'album Filesharing (2002) : de quoi plaire à ceux qui veulent de la mélodie, il en faut pour tout le monde...
                                  
17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 10:40
En septembre 2009 sortait le très beau "Chamber Music" de Ballake Sissoko et Vincent Segal (voir  Ballaké Sissoko / Vincent Segal : "Chamber Music", boire à la source. ), Les voici en concert au festival Rhino à Lyon.
13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 23:51
Port Royal dying in time   Un album janséniste ? Pas catholique, en tout cas. Des odalisques pâmées à peine sur des nuages de velours, un tapis moelleux de synthétiseurs, c'est "hva (failed revolution)", l'ouverture de ce fort beau disque d"électro ambiante, sorti en octobre 2009 sur le très recommandable label  indépendant français debruitetdesilence. Port Royal, ce sont quatre gênois. dying in time est leur troisième album, gonflé à bloc de morceaux à écouter très tard ou dans le crépuscule qui monte, qui monte. "nights in Kiev" est entre techno soft et post-rock incandescent, voix masculines qui chantent dans le brouillard des beats et des sirènes synthétiques. Guitares timides au début d'"anna ustinova", deuxième titre tourné vers l'est, déflagrations et brusques dépressions pleines de chuchotements. "Exhausted muse/Europe" propose un voyage suave au pays des guitares qui échoïsent (néologisme revendiqué !), non, ce n'est pas du Pink Floyd, la tempête se lève, les beats se déchaînent dans la plaine couverte de neige, court déchaînement, tout est si vertigineusement doux, comme une aspiration vers l'infini qui laisse traîner ses thrènes. "i used to be sad" commence presque comme les meilleurs morceaux de Carla Bozulich, orgue et claviers dramatiques à souhait, murmures, longue stase angélique avant l'entrée des beats pulsants, d'une chanteuse brumeuse :  préparation à "susy : blue east fading", la dance immobile des choeurs presque silencieux dans le vent des galaxies là-haut si loin que c'est en nous que ça tremble, que les cascades s'engouffrent. Un intermède pop glamour avec "the photoshopped prince" (le néologisme, là, c'est eux...), le seul morceau vraiment chanté, pas pour le meilleur à mon sens, difficile d'être parfait quand on n'est que de pauvres humains, surtout que les synthés en font un peu trop. Ils sont pardonnés, car toute la fin est d'une superbe envolée diaphane et forte à la fois. "balding generatrion (losing air as we lose hope)", d'abord, très post-rock flamboyant de rythmes fougueux, en altitude toujours, au plus proche de l'éther, des orages magnétiques, la charge des esprits errants et sans pitié (merci Charles, ô grand inspirateur !) qui finissent pourtant par s'adoucir. Et puis le tryptique "hermitage", titres 9 à 11, allez, je ne résiste pas, le port royal, le havre auquel nous aspirions, grisés par le morne, le sublime ennui. Le son s'épaissit, ménageant des plages transparentes, rendez-vous de toutes les muses épuisées à l'orée des cauchemars que nous chérissons, ambiance à la "Phaedra", ce sublime opus de Tangerine Dream, éclairs courbes dans le tournoiement des particules. Le guitares ondulent, une batterie se lève dans l'aube intemporelle, pour un nouveau départ ? Pour mieux mourir, mon enfant, à temps ou avec le temps, come tu preferisci...S'enfouir dans le temps pour mieux vivre, ne vous laissez pas abattre par le titre, la mélancolie est un vêtement de merveilles.
Pour aller plus loin
- Port-Royal sur le site de debruitetdesilence
- un bel article sur l'album
- une (fausse) vidéo de "susy : blue east fading":


8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 19:38
Voici le texte de John Donne, "Air & Angels", dit (fort bien dit !) par Pc Muñoz sur l'album "Strange toys" de Joan Jeanrenaud (voir article précédent). En écoute ici (+ "Livre", avec le vibraphone de William Winant)

AIR AND ANGELS.
by John Donne


TWICE or thrice had I loved thee,
    Before I knew thy face or name ;
    So in a voice, so in a shapeless flame
Angels affect us oft, and worshipp'd be.
    Still when, to where thou wert, I came,
Some lovely glorious nothing did I see.
    But since my soul, whose child love is,
Takes limbs of flesh, and else could nothing do,
    More subtle than the parent is
Love must not be, but take a body too ;
    And therefore what thou wert, and who,
        I bid Love ask, and now
That it assume thy body, I allow,
And fix itself in thy lip, eye, and brow.

Whilst thus to ballast love I thought,
    And so more steadily to have gone,
    With wares which would sink admiration,
I saw I had love's pinnace overfraught ;
    Thy every hair for love to work upon
Is much too much ; some fitter must be sought ;
    For, nor in nothing, nor in things
Extreme, and scattering bright, can love inhere ;
    Then as an angel face and wings
Of air, not pure as it, yet pure doth wear,
    So thy love may be my love's sphere ;
        Just such disparity
As is 'twixt air's and angels' purity,
'Twixt women's love, and men's, will ever be.


Programme de l'émission du dimanche 31 janvier 2010 (reprise le 21 février)
Gina Biver Train / L'Infini (pistes 3 et 5, 13' 40), extraits de Big skate (2009)
The Unthanks : Here's the tender coming / Flowers of the town (p.12-9, 12' 50), extraits de Here's the tender coming (The Leaf Label, 2009)
Joan Jeanrenaud : Sling shot / Axis / Kaleidoscope / Transition (p.1 à 4n 22' ), extraits de Strange toys (Talking House Records, 2008)
Zoe Keating : Legions (rêverie) (p.6, 5' 06), extrait de One cello x 16 : natoma (2005)
Antye Greie-Fuchs
Words are useless / Letters make no meaning (p.1-2, 10' ), extraits de Words are missing (agf produktion, 2008)
Pantha du Prince : Welt am Draht / Im Bann (p.9-10, 11' ), extraits de Black Noise (Rough Trade, 2010)
4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 16:29
Joan Jeanrenaud 2   Le temps est venu de célébrer une violoncelliste dont la carrière a été associée pendant vingt ans à celle du Kronos Quartet, c'est-à-dire à l'un des quatuors les plus étonnants de notre temps, à la fois par la qualité de ses interprétations et son engagement indéfectible du côté des meilleures musiques contemporaines. Joan Jeanrenaud a rejoint le quatuor de David Harrington en 1978, pour le quitter en 1999. Depuis, elle se consacre à une carrière solo tournée vers  diverses expérimentations. "Strange toys", sorti en 2008 sur le label californien Talking House Records est le résultat d'une série d'envies sonores, d'un face à face avec son violoncelle en studio, et de rencontres avec quelques musiciens.
  Le premier titre, "Sling shot", nous plonge dans une ambiance mystérieuse, un jeu d'écho entre glissendi langoureux et pizzicati énigmatiques. Étirement des cordes, lâcher du projectile qui rebondit dans des jungles courbes. "Axis" : le violoncelle se déploie somptueusement, se multiplie sur fond de boucles. Joan ne s'enfonce pas dans des expérimentations pénibles pour l'oreille. Son violoncelle chante, magnifié par une utilisation intelligente de la technologie. "Kaleidoscope" peut ainsi proposer un curieux duo avec les beats acidulés de Pc Muñoz, juste avant que ne surgisse...deux violes de gambe sur "Transition", le plus long titre, presque treize minutes intemporelles, sur un schéma ABA : majestueuse introduction des violes dans le goût baroque ; développement d'esprit
Joan Jeanrenaud Strange toys minimaliste aux deux violoncelles, tout en inflexions capricieuses et décrochements, violes en sourdine ; court retour au premier plan des violes pour une languide extase. On peut être catalogué "avant-garde" et jouer et composer dans la grande tradition ! "Tug of wars" prolonge "Transition" par une plainte dépouillée, le violoncelle dans un jeu de miroirs exsangues. La suite de l'album invite à deux reprises le percussionniste William Winant, au marimba sur "Dervish" et au vibraphone sur "Livre", l'un des morceaux les plus fascinants de cet album atypique et si personnel. "Air & Angels" convoque  autour du violoncelle une sculpture  carillonnaire, un quadrachord -instrument électroacoustique à longues cordes, pour accompagner la lecture par Pc Muñoz d'un poème de John Donne : moment extraordinaire aussi ! Bref, laissez-vous transporter par le violoncelle réinventé d'une musicienne pleinement d'aujourd'hui. Une grande !!
Pour aller plus loin
- Joan Jeanrenaud sur MySpace
- une video : Joan en concert à la soirée d'ouverture du Mills College Festival. (un extrait de "Vermont Rules", l'avant-dernier titre du disque)