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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 11:27
   del cielo, duo rennais formé par Cécile Bellat, alias Liz Bastard, textes et voix, et Gaël Desbois, musiques et instruments divers, après un premier EP début 2008,sort un premier cd insolite à plus d'un titre.
   D'abord la voix de Liz Bastard, petite voix acide entre murmures et confidences minaudées ; agaçante de prime abord, tellement inattendue, très vite attachante, délicate et délicieuse, pleine d'énergie aussi, toujours juste.
  Puis les textes, un bonheur permanent : pas de rabâchage pour cacher l'indigence, de vrais textes qui interrogent le quotidien minuscule de l'intime, qui jettent un éclairage décapant sur l'aujourd'hui " et les choses perdues d'avance / au bout du bord du vide / vas-y c'est par là / vas-y c'est tout droit/ (...) avec un goût permanent / pour les failles et les fissures / et les entailles et les blessures/" ["Vers le vide", titre 5]. Atmosphères orageuses, pluvieuses, l'amour, le travail, les images publicitaires, la folie du monde,  questions lancinantes : "tu fais comment quand le temps nous glisse entre les doigts / et quand je tremble de silence et d'ennui / on se resserre / " ["L'Etau", titre 7]. Cet univers menacé, fragile, on le sent proche de celui de Psykick Lyrikah, aussi n'est-on pas étonné d'entendre Arm en fond sur deux titres (sans oublier le renfort de Robert le Magnifique à la basse ou aux machines sur plusieurs titres). Le titre éponyme prend des allures apocalyptiques, comme dans les visions hallucinées d'Arm : "Regarde pas sous les cendres / Il y a  des corps encore brûlants/ Regarde pas sous les cendres/ Il y a des promesses mal tenues / Des horizons calcinés/ Il y a Rome il y a Babylone / Il y a ton code barre qui se consume doucement". L'horizon est sombre " Derrière les vitres glacées / On hurle pas on crie pas / Les ailes collées à la vitre glacée/ ["Les vitres glacées", titre 11], évocation du monde déshumanisé des formulaires administratifs indifférents au "désespoir solidement collé à la vitre embrumée". Reste la révolte "Vas-y crache / Vas-y mords", salutaire...et l'amour sans lequel les plus belles villes sont vides, réactualisation vigoureuse d'un vieux topos romantique ["Des Visages et des Murs", titre 12, le dernier]. Rien ne laisse indifférent dans ces textes sensibles et intelligents, dits-chantés pour nous enchanter...
  [[Coup de gueule au passage. On est d'autant plus enchanté que tant de chanteurs français croient bon d'emprunter la langue de Shakespeare pour nous servir un brouet insipide, une langue mal prononcée. Croient-ils donc élargir leur public ? Comme si Anglais et Américains allaient les écouter ! Et ces pochettes entièrement en anglais... triste anticipation des diktats qui installent déjà l'anglais obligatoire au niveau des cadres des grandes entreprises ? Pitoyable, lamentable, d'avoir peur ou honte de sa langue, à moins que ce ne soit un pudique cache-misère. Et n'oubliez pas que c'est un anglophile qui écrit ceci, avec de surcroît plus de cinquante pour cent de musique américaine -étatsunienne devrais-je préciser, dans ma programmation...]]
  Enfin, les textes sont servis par un accompagnement musical impeccable : beaux sons de guitare électrique, percussions ciselées, discrètes envolées de claviers, scratchs incisifs. Gaël Desbois, qui a travaillé avec Mobiil, Miossec, Laetitia Sheriff, Emma, installe des climats rock/ post-rock/rap aux mélodies efficaces. Ces magnifiques balbutiements de guitare électrique déchiquetée sur "La Plateforme arrière du train", ces claviers implacables puis tournoyants pour l'atmosphère étouffante de "Les Vitres glacées"...Là aussi, quel métier, quelle maîtrise pour un premier disque !
  sous les cendres, chez Idwet (le label de Psykick Lyrikah), 12 titres, environ 37 minutes.
Pour aller plus loin
- album en écoute ici (et à acheter). Avec un éclairage intéressant sur l'écriture des textes, les "influences"
- del cielo sur MySpace.
Programme de l'émission du dimanche 4 octobre 2009
del cielo : Vers le vide / L'Étau (pistes 5-7, 5' 58)
                        Sous les cendres / Les Vitres glacées (p.10-11), extraits de sous les cendres (Idwet, 2009)
Aufgang : Barock / Sonar / Prélude du passé (p.3 à 5, 18' ), extraits de sans titre (InFiné, 2009)
Daniel Bernard Roumain : Orbit / Wanted (p.1-7, 6' 30), extraits de Pulse (Dbr music, 2006)
                               
black man singing / the need to be (p.1-2, 15' ), extraits de études4violin & electronix (Thirsty ear, 2007)
Andrew Byrne : Part one : Desert Terrain (p.1 à 3, 14' ), extraits de White bone country (New World records, 2009)
1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 16:47
Dio. - Quelle claque ! Ô la joie !! Dès le premier titre, "Channel 7", après une brève intro à l'orgue, les deux pianos nous enlèvent, ça piaffe et ça  caracole à un rythme endiablé...
Meph.- Je me sens revigoré ! Aufgang, beau nom allemand pour un sabbat pianistique jubilatoire. On assiste au lever d'un trio étourdissant.
Dio.- Oui, Aymeric Westrich à l'électronique et aux percussions, Francesco Tristano et Rami Khalifé aux pianos.
Meph.- Ce que j'apprécie, c'est la symbiose entre les trois musiciens, Aymerich enveloppant, accompagant avec finesse les envolées pianistiques de ces deux grands instrumentistes. L'électronique n'étouffe pas, elle met en valeur.
Dio.- Tu sais à qui j'ai pensé ?
Meph.- Aucune âme n'a de secret pour moi. À Wim Mertens...
Dio.- Natürlich. Mais ils sont aussi dans un post-minimalisme étonnant, croisé avec des influences jazzy...
Meph.- Ne t'épuise pas. Leurs compositions se laissent difficilement réduire à un quelconque courant. Ce sont des improvisateurs, ils se lancent, nous embarquent avec une prodigieuse aisance. "Barok" commence presque comme du Bach effréné, bondit comme du Mertens en effet, se transforme à vue pour s'intérioriser dans des boucles lancinantes.
Dio.- Et la coda fragile de "Channel 7", après une véritable pyrotechnie pianistique, incroyable. Le début très dancefloor de "Sonar", relayé par des déhanchements répétitifs sur un beat efficace, ne laisse guère prévoir le duo pianistique martelé qui suit, lequel se résout en arpèges très école de Vienne.
Meph.- "Prélude du passé" me réjouit, tellement en rupture par rapport à ce qui précède, pianos évanescents, la délicatesse même...
Dio.- Qu'est-ce qui t'arrive, Meph ? Tu deviens sensible, méfie-toi !
Meph.- C'est dur de porter la lumière, je suis méconnu. Pour en revenir à "Prélude du passé", après ce début hors du temps, intervient la batterie, on se croit dans un excellent trio de jazz, mais alors quelle tenue, pas d'esbroufe, une avancée vers la lumière, là tu comprends ce qui me touche au coeur, cette sereine splendeur.
Dio.- Cinq premiers titres vraiment superbes, on est d'accord, plus de trente minutes impeccables.
Meph.- Le titre 6, "Good generation", est en effet plus bavard, plus mode, l'électro est plus envahissante, peu convaincante.
Dio.- Un faux pas, c'est indéniable. Prolongé par un "3 vitesses" un peu meilleur certes, mais, parasité par une virtuosité encombrante.
Meph.- Le titre éponyme représente sans doute la tentative la plus audacieuse, la plus risquée du disque, piano très contemporain et trame techno. Réjouissant, ce mélange contre nature (diront certains) !! Un hybride, un monstre lâché contre les sectaires de tous bords. Puissant, fort, inventif...
Dio.- Et ce disque généreux se termine sur le superbe "Soumission", presque onze minutes, le piano frappé comme une percussion, joué à l'intérieur comme à l'extérieur, qui sonne parfois comme du piano préparé...
Meph.- Mon morceau préféré, d'un lenteur parfois extatique, au risque d'en agacer les agités, les impatients, tant mieux. Ils sont au meilleur, au plus personnel, pas besoin de démonstration, quelle récompense ce crescendo final, puis cet apaisement tout en éclaboussures suspendues...
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9 titres (pas de titre d'album), presque 60 minutes, sortie le 12 octobre chez InFiné
Rami Khalifé, né à Beyrouth, a étudié notamment à la Julliard School de New-York sous la direction d'élèves de Bartok. Francesco Tristano, qui a joué comme soliste avec de nombreux orchestres, a fondé les New Bach players en 2001, avec lesquels il a notamment enregistré l'intégrale des concertos pour clavier de Bach !
Pour aller plus loin
- "Channel 7" en écoute sur le site du label Infiné.
-
le trio sur MySpace.
Programme de l'émission du dimanche 27 septembre 2009
Fedaden : Sour / Vultures / Contrecoeur (p.11 à 13, 14' ), extraits de Broader (Nacopajaz, 2009), un disque inégal, meilleur sur la fin...
Aufang : Channel 7 / Channel 8 (p.1-2, 14' 50), extraits de (sans titre, InFiné, 2009)
Nick Cave & Warran Ellis : Shrey Leak / Me nea (Disque 2, p.1-2, 5' 45)
                                                             Song for Jesse / Whart must be done (Disque 1, 1-3, 4' 30), extraits de White lunar (Mute records, 2009)
del cielo : L'orage / Reddition / Top models (p.2-3-8, 9' 30), extraits de Sous les cendres (Idwet, 2009 J'y reviendrai, c'est sur le label de Psykick Lyrikah, Arm et Robert le Magnifique apportent leurs contributions.
Bruce Brubaker : China Gates, de John Adams (p.4, 5' 15)
                                         Inner Cities 1, d'Alvin Curran (p.5, 23' 58), extraits de Inner Cities (Arabesque Recordings, 2003)
24 septembre 2009 4 24 /09 /septembre /2009 20:41
   Comme Vincent Segal (cf. un article précédent), Daniel Bernard Roumain, alias DBR, américain d'origine haïtienne, met la pratique classique de son instrument au service des musiques d'aujourd'hui. Sa carrière est encore modeste, quatre disques à son actif. Compositeur, il multiplie les collaborations, comme on le verra par la suite. Sa trajectoire, d'abord incertaine, s'affirme avec son dernier opus.
Qui n'est pas celui-ci...Pulsing, sorti en 2006 sur DBR Music, manifestait encore très maladroitement les velléités d'ouverture de DBR vers les musiques électroniques. L'album s'ouvre pourtant sur un très beau titre, "Orbit", tout à fait digne des meilleures musiques contemporaines. Violon en pizzicati pour des motifs en boucle, jeux de réverbération et d'approfondissement. Mes oreilles étaient ravies, plus dure fut la suite. Morceaux mous, saupoudrés d'une électronique-gadget. "Wanted", le septième titre, prouvait à nouveau les possibilités du compositeur, morceau syncopé assez hypnotique, très minimal. Et puis cela retombait dans le joli insipide avec le justement bien titré "Cotillion 2", tout ce que je déteste dans le violon pour caniches. "Filter" essayait ensuite de réparer mon traumatisme, avec un peu trop de crincrins à mon goût. Le disque se terminait plus heureusement avec un collage de fragments dialogués sur fond de violon au lyrisme tenu : pas encore du Eve Beglarian, notez bien ! Au total, un disque peu pulsant, peu reichien, des promesses...
  etudes4violin&electronix est nettement plus consistant. Sorti en 2007 sur le label Thirsty Ear, il est mieux composé, bénéficie de collaborations de choc, DJ Spooky, Ryuichi Sakamoto, DJ Scientific...et Philip Glass. Dès le premier titre, on prend de l'altitude avec l'éthéré "black man singing", violon libéré, beats de DJ Spooky, flûte envoutante de Peter Gordon. "The Need to be", le titre suivant, est une merveille d'abord toute gracile, dialogue entre le violon de dbr et le piano de Ryuichi Sakamoto, puis le ton se fait plus grave, introspectif, le piano en arpèges éclaboussés, le violon en stases étincelantes. Dbr ose enfin une vraie composition, et c'est un peu plus de dix minutes de bonheur. DJ Spooky réapparaît avec le titre trois, "resonance", presque jazzy, dbr aussi au piano, c'est bien enlevé, finies les mièvreries..."The need to follow", qui forme dyptique avec ""The need to be", est peut-être plus beau encore, chant d'une intensité bouleversante soutenu par le clapotis océanique du piano de Sakamoto. Sur "divergence", dbr est seul au violon, piano et synthétiseurs : c'est limpide, évident. Quelle différence en un an !! Voici qu'il ajoute une partie de violon à une composition pour piano solo de Philip Glass, "Metamorphosis". Pourquoi pas, même si le piano se suffisait seul. Les deux hommes ont en commun le goût des mélodies, des reprises. dbr se coule sans problème dans la musique de Glass, avec un certain brio. Belle composition, de toute façon. Qui vaut mieux que le morceau suivant, le titre faible de l'album, passons..."fayetteville", avant-dernier titre,  en fait un peu trop, mais "lava" renoue avec le meilleur, atmosphère mystérieuse, apesanteur de soieries aériennes.dbr, un violoniste à suivre.
Pour aller plus loin
- le site de dbr.
- dbr sur MySpace
17 septembre 2009 4 17 /09 /septembre /2009 17:34
   Il a aidé à l'enregistrement de l'un des albums de son amie Shara Worden, de My Brightest Diamond, et cela s'entend. Il vient d'enregistrer sur le même label, Ashmatic Kitty Records, son premier album, Heavy Ghost. Une voix un peu à la Cat Stevens, veloutée avec des inflexions haut perchées, qui s'enveloppe volontiers de chœurs séraphiques, se love dans des textures instrumentales denses. Un piano presque caverneux, fantomatique, une guitare grattée avec dilection, obstination, des cordes soudain comme une nuée suave, sont au service de compositions constellées d'idées, de surprises. Le résultat est souvent éblouissant. Dès le premier titre, "Isaac's song", on est emporté dans la tourmente inspirée, d'autant plus saisissante qu'elle est brève, 1' 38 !! C'est une musique d'envol, de ferveur, le gospel n'est pas loin, les halètements épuisés d'allégresse succèdent au crescendo irrésistible. "Pity Dance" commence avec voix et guitare, s'étoffe en chemin de chœurs légers, de steel guitar, explose d'une décoction puissante de piano, claquements de mains, cordes, avant une coda fragile et la reprise frémissante de "Creekmouth", dialogue entre la voix feutrée de David Michael et des chœurs retenus, lointains, sur un sous-bassement percussif qui envahit le champ sonore de sa claudication. "Pigs", guitare raclée, voix caressantes, DM soprano évanescent, termine en vents puissants d'anges coagulés. Les esprits sont bien au rendez-vous de "Spirit parade", ils tournoient lentement avant d'être saisis par des appels  et par l'harmonium, ravis en somme. Voix et piano pour "BMB", un soupçon de chœurs, puis des cordes pulsantes, la voix de DM qui se perd très haut, le piano extatique, mur monolithe de cordes, tout s'arrache, c'est à des moments stupéfiants comme celui-là qu'on comprend qu'on a affaire à un vrai créateur, qui sait transcender le format "chanson" pour aboutir à des compositions flirtant avec la musique contemporaine. Tout le reste de l'album est à l'avenant, si bien qu'on ne lui reproche plus de ne durer qu'à peine quarante minutes, car ici tout est plein, tout s'enflamme pour des incendies de beauté, des nuages de passion contenue  comme le superbe "GMS", piano sur un tapis de voix diaphanes. À l'évidence l'un des albums essentiels de cette année ! La fin de l'album est d'une beauté raffinée sidérante !!
Pour aller plus loin
- une belle vidéo du sublime "BMB" (vidéo qui peut être hachée sur la fin la première fois, mettez-la dans ce cas en réserve pour la revoir dans sa continuité) :

- le site MySpace de DM Stith
Programme de l'émission du dimanche 13 septembre 2009
Des nouveautés encadrées par un retour sur le deuxième volume de la série "Aerial", very strange music, décidément passionnante, et un début d'exploration du volume 4 de l'inépuisable mine de l'anthologie Sub Rosa. Avec une série très humide sur la fin...
Tod Dockstader : Clocking / Bottom (pistes 8 et 10, 7' 15), extraits de Aerial#2 (Sub Rosa, ?)
Ballaké Sissoko / Vincent Segal : Oscarine / Houdesti (p.2-3, 15' ), extraits de Chamber music (No ! Format, 2009)
DM Stith : Pigs / Spirit parade / BMB (p.4 à 6, 10' 30), extraits de Heavy Ghost (Ashmatic Kitty Records, 2009)
Death Ambient : Lake Chad / Greenhouse / Thermophaline (p.1-2-5, 15' ), extraits de Drunken Forest (Tzadik, 2007)
Beatriz Ferreyra : Demeures aquatiques (disque 1 / p.4, 7' 20)
Wang Changcum : Sea-Food (disque 1 / p.10, 4' 49), extraits de an anthology of noise & electronic music, volume 4 (Sub Rosa, ?)
10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 11:17

Meph.- Là, chapeau bas !
Dio.- Pourquoi donc ?
Meph.- Pour une fois, tu es en avance sur l'actualité !
Dio.- Ah oui, je n'y avais pas prêté attention...
Meph.- Redescends sur terre, le disque sortira le 5 octobre.

Dio.- Parfait ! Comme nous étions en retard avec le troisième album de Death Ambient, l'équilibre est retrouvé, non ? Après la forêt engloutie, une musique qui coule de source. Après les raffinements électroniques et électriques, le retour à l'acoustique -représenté dans le trio chroniqué précédemment par le multi-instrumentiste japonais Kato Hideki. Ici, kora et violoncelle, rien de plus. Une rencontre limpide, sans arrières pensées, entre deux instrumentistes formidables. Ballaké Sissoko, malien de Bamako, est devenu au fil des années le grand maître incontesté de la kora, cette harpe-luth à 21 cordes d'origine mandingue. Il a imposé l'instrument dans de multiples festivals et grâce à de nombreuses collaborations, notamment avec Ross Daly, cet extraordinaire multi-instrumentiste d'origine irlandaise devenu joueur de lyra crétoise. Vincent Segal, d'origine rémoise, joue aussi bien du violoncelle acoustique qu'électrique. Comme Ballaké, il se livre aux expérimentations les plus diverses, passant par l'Ensemble intercontemporain et par des groupes de jazz, la chanson, le rock. Tous les deux transcendent les frontières : pas question d'enfermer la kora dans le monde des musiques traditionnelles et le violoncelle dans celui de la musique classique. Il n'est donc pas étonnant de les retrouver ensembles sur ce disque au titre pourtant presque provocateur. On les attendait peut-être dans des expérimentations et métissages débridés, ils se livrent à un sobre exercice de dialogue attentif, se partagent les compositions. Pièces calmes et envoûtantes, rythmées par le retour obsessionnel de certains thèmes, avec quelques morceaux un brin plus lyriques, mais il est rien moins évident que de deviner le compositeur, tant l'autre prend les manières de l'un, s'insinue dans son univers. Ainsi le titre 5, "Histoire de Molly", signé par Vincent Segal, se déploie avec la sereine majesté d'une ritournelle africaine, le violoncelle s'y fait même oriental, tout en mélismes insinuants. Seule exception à ce double chant intériorisé, une chanteuse intervient brièvement sur le titre 7, "Regret-à Kader Barry". Tout va de soi, la fontaine est fraîche, le monde chante, le temps s'égrène avec les notes cristallines de la kora, glisse sur les arpèges du violoncelle. On est bien.
Pour aller plus loin
- un article antérieur consacré à Thee, Stranded horse, où l'on retrouve la kora.
- Ballaké Sissoko sur Myspace.
- Le site de Bumcello, pour découvrir d'autres aspects de l'activité de Vincent Segal, avec pas mal de titres en écoute.
Programme de l'émission du dimanche 6 septembre 2009
Harold Budd : Stones / Children's Games beyond our beach (pistes 4-6-8, 8' ), extraits de Bella vista(Shout ! Factory, 2002)
DM Stith : Isaac's song / Pity dance / Creekmouth (p.1 à 3, 10' ), extraits de Heavy Ghost (Asthmatic Kitty Records, 2009)
L'Homme Puma : On remplace les yeux cassés / Velours et pourpre (p.3 et 5, 17' ), extraits de on remplace les yeux cassés (sorti en vinyl, ne devrait pas tarder en Cd )
Peter Garland : String quartet n°1 (p.1 à 6, 22' ), extrait de String Quartets (Cold Blue Music, 2009)
Ballaké Sissoko / Vincent Segal : Chamber music / Histoire de Molly (p.1 et 5, 11' ), extraits de Chamber music (No Format, 2009)
5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 15:37
Death Ambient - The Drunken forest   J'ai failli passer à côté d'un disque essentiel, paru en 2007, où l'on retrouve Fred Frith, sa guitare électrique et son goût des expériences musicales, en compagnie d'Ikue Mori aux machines percussives et à l'ordinateur portable, et de Kato Hideki à la guitare basse et électrique, mais aussi au banjo, à l'ukulele, au violon, à la mandoline, aux machines, dans ce trio extraordinaire fondé en 1995 par les deux derniers, Death Ambient. Trois disques en douze ans : le premier en 1995, avec comme titre le nom du trio, Synaesthesia en 1995, et Drunken Forest en 2007, tous les trois sur le label de John Zorn, Tzadik. N'y allons pas par quatre chemins. Drunken Forest est un album magistral de bout en bout, parfaitement abouti. La symbiose entre les musiciens est totale, les percussions de Jim Pugliese, invité pour le disque, s'intégrant sans problème à l'univers musical de ces créateurs inspirés. Les idées sonores fourmillent, agencées avec une intelligence rare pour produire une musique expérimentale ambiente d'une densité extraordinaire. Tout un monde englouti, suggéré par le titre de l'album et ceux de certains morceaux, comme "Lake Chad", "Green house", "Yellow Rain", "River Yigris", surgit pour le plus grand plaisir de nos oreilles. De nouveaux territoires sont sans cesse convoqués, nous voilà dans une "Dead zone" ou une "Coral Necropolis". Textures liquides, minérales, atmosphères étranges et belles sont au rendez-vous d'un disque qui, tout en étant écoutable d'emblée -ce qui est loin d'être le cas de certaines bouillies expérimentales, est saisissant, inépuisable. La guitare de Fred est fulgurante par brèves irruptions, d'une splendeur brûlée dans les lenteurs, Ikue tisse des plans à la fois aérés et complexes, tandis que Kato pose ses instruments acoustiques divers comme des traînées de joyaux sur les fumerolles de paysages oniriques en perpétuelle métamorphose. Le titre éponyme est d'une beauté presque tactile, flûte puis violon éthérés survolant un sous-bassement percussif hâché de guitare incisive et d'autres accidents sonores, froissements, orages souterrains, rugissements électriques en crescendo de graves. Pourquoi "tactile", adjectif surgi à la frappe ? Cet effet vient sans doute du caractère sculptural  et visionnaire de la musique. Jamais le terme de matériau sonore n'a mieux convenu qu'ici, sans pour autant que le résutat soit une quelconque musique simplement concrète. "Drunken Forest" est un chef d'oeuvre de musique concrète poétique élaborée par des artistes accomplis.
Paru en juin 2007 chez Tzadik. 11 titres pour environ 54 minutes.
Pour aller plus loin
- une chronique en anglais (ici).
- Un extrait en écoute :
28 août 2009 5 28 /08 /août /2009 14:17

Meph.- Ton "portail" de reprise ne risque pas de décourager maints internautes ?
Dio.- Écoute, tu ne vas quand même pas me dire d'abandonner ma voie ?
Meph.- Certes non, mais là tu vas fort. Ennui mortel, diront beaucoup...
Dio.- Moi, je me réjouis d'accueillir enfin l'un de mes compositeurs favoris. C'est vrai qu'il est mort depuis 1987, est-ce pour cela qu'il ne faudrait plus en parler ?
Meph.- Tu sais bien que j'adore les morts, le problème n'est pas là.
Dio.- Je t'arrête. Pas de démagogie ici, et puis je t'abandonne la chronique suivante, qui te réjouira, je le sais.

  Morton Feldman (1926-1987) figure depuis longtemps au panthéon de l'émission INACTUELLES, et s'il apparaît seulement maintenant dans ce blog, c'est que la plupart de ses oeuvres ont paru avant 2007. Ce n'est pas la première version de ce long morceau de 88 minutes (qui occupe tout le premier cd et une partie du second), mais j'en profite au passage pour célébrer une belle réalisation du label æ æon. Livret bilingue français / anglais, très intéressant, et interprétation formidable d'Arne Deforce au violoncelle et Yutaka Oya au piano, puisque le double cd réunit des pièces pour ces deux instruments ( à l'exception de deux oeuvres pour violoncelle solo).
   "Patterns in a chromatic field" (1981)appartient à cette série d'oeuvres longues qui marquent la dernière partie de la vie du compositeur. Ami de John Cage, de beaucoup de peintres comme Marc Rothko, Jackson Pollock, Feldman était aussi passionné par les tapis orientaux, leurs motifs répétés, jamais tout à fait à l'identique. « Fais-le d'une manière et puis d'une autre. Écris-le d'une manière et puis d'une autre.» écrit-il significativement au sujet de sa musique. Feldman s'attaque ainsi au temps : « Ce qui m'intéresse, c'est d'obtenir le temps dans son existence non structurée. Ce qui m'intéresse, c'est la manière dont cette bête sauvage vit dans la jungle - non au zoo.Ce qui m'intéresse, c'est la manière dont le temps existe avant que nous posions nos pattes sur lui - nos intelligences, nos imaginations, en lui..» Au terme de "composition", qu'il trouve impropre, il préfère substituer l'expression "toiles de temps". Il étend des toiles de temps. La musique est image, surface, grille, série de symétries tronquées. Tout est mis en œuvre pour désorienter la mémoire : s'abandonner à la trame, oublier au fur et à mesure, ou du moins se souvenir le moins possible pour être suspendu dans le présent pur. Chaque motif est surgissement, stase. Rien ne se construit ou ne se développe, tout se succède par répétitions variées, si bien que cette musique aiguise l'oreille au lieu de la saturer. Ou bien l'auditeur décroche au bout de deux minutes, ou bien il tombe sous le charme extraordinaire de ce champ virtuellement infini de sons qui éclosent entre les marbrures et les ombres des silences. Le dépouillement produit le ravissement, une apesanteur d'une sensualité purgée de tout souci. En ce sens, et je ne sais pas si Feldman aurait approuvé le terme, on a affaire à une musique mystique dont le dieu est le son.
   « Ma définition de la composition est celle-ci : la bonne note au bon endroit sur le bon instrument.» Ce sens de l'économie délasse dans une époque qui a souvent tendance à se laisser aller à une débauche d'effets, qui confond dynamisme et précipitation. Le goût du son le rapproche de l'italien Giacinto Scelsi, d'une génération antérieure, et, dans une certaine mesure, de son compatriote américain né en 1953, John Luther Adams.
  Qu'ajouter à ces quelques remarques ? Offrez-vous le seul vrai luxe, disposez de 88 minutes pour écouter l'une des plus belles musiques qui soient, car elle nous requiert en entier. Pas question de bruit de fond, à la rigueur sur une route la nuit, l'impression est étrange, on flotte comme si on allait arriver dans un ailleurs absolu. Même chez soi, très vite on décolle du quotidien pour connaître " a love supreme" comme dirait l'autre. Plus rien n'a d'importance que ce temps retrouvé grâce à l'alternance de longs passages méditatifs et de courts segments plus heurtés. Comme souvent chez Feldman, le piano est l'instrument du Mystère, celui qui avance note à note, ou grappe par grappe, pour écarter les parois du monde obscur. Le violoncelle chante à peine, il se retient, refuse tout lyrisme ostensible : il se fait entendre, voilà tout, par delà les affects. Il est comme l'écho prolongé du piano, à peine se permet-il de petites fioritures sous forme de ritournelles obsédantes. Pourquoi en faire plus, en vouloir dire plus, quand le moins suffit à l'essentiel ? Il faut faire un effort pour s'arracher à ce monde d'intense paix, à ces prémices d'éternité.
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Double CD paru en février 2009 chez æon
Quatre pièces plus courtes complètent le programme, dont la très belle "Duration II (1960), pour violoncelle et piano également, la dernière piste.
En complément, une autre version de Duration II, ici avec un "s", par James Iman, piano, et John Thorell, violoncelle (le morceau semble s'arrêter avant la fin...)
8 août 2009 6 08 /08 /août /2009 19:16
   J'ai déconnecté...Je ne suis pas à Köln, mais Mark Pritchard s'y trouvait pour enregister ce morceau qui figure sur "When machines exceed human inteliigence", paru en février chez Warp records. Un peu de musique avant ma réapparition, si je sors indemne de ma lecture de Kafka sur la plage de Haruki Murakami...