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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 17:21
  Meph.- Tu vas vraiment le faire ?
Dio.- Quoi ?
Meph.- Ton article sur les Gutter Twins ?
Dio.- Et pourquoi pas ?
Meph.- Tu n'en as pas assez d'arriver toujours après la bataille ?
Dio.- Là tu exagères, je suis souvent le premier ou l'un des seuls à parler de certains compositeurs.
Meph.- T'emballes pas, mais le disque est sorti en mars 2008...
Dio.- Et alors ? Je te rappelle que ce blog a pour titre INACTUELLES : A bas la tyrannie de l'actualité, tu as déjà oublié ? Quoi, parce que le disque a un an, on n'aurait plus le droit d'en parler ? Aux oubliettes, à la morgue, les jumeaux gouttière, les jumeaux caniveau, z'êtes trop vieux, z'êtes raides morts !
 Meph.- Tu ne pourrais pas chroniquer les disques qui sortent maintenant, histoire d'être en phase avec la curiosité insatiable des internautes ?
Dio.- Tu connais quelqu'un qui arrive à suivre toutes les sorties, toi ? A moins d'être rentier du CAC 40 ou héritier d'un magnat du pétrole et de passer son temps à éplucher tous les catalogues...Un bon disque reste bon un an après, non ?
Meph.- Je te le concède. Mais tu as dit "un bon disque"...Et tu n'oublierais pas ton fumeux sous-titre, Musiques Singulières ? Parce que moi, je n'entends rien de singulier dans Saturnalia, rien d'extraordinaire ou d'inouï. De la bonne pop, oui, du rock bien envoyé, certes...mais tu galvaudes ton blog avec ce genre d'article !! Il y a des blogs spécialisés pour cette musique sans surprise...
Dio.- Tu déblogues complètement, Méph. Tu me déchois, sale orgueilleux d'archange qui croit briller plus que les autres. D'abord, je te rappelle que j'ai horreur des spécialistes. Je suis comme Stendhal, un dilettante. Je butine ce qui me plaît où ça me plait. De plus, tu fais fi des catégories dont la liste figure dans la colonne de droite. Saturnalia sera mon seizième article dans "Pop et alentours" .
Meph.- Je ne réponds même pas à tes invectives. J'ai l'habitude, depuis le temps. M'enfin, tu ne vas tout de même pas me dire que Greg Dulli et Mark Lanegan se haussent au niveau de Portishead, Radiohead...
Dio.- ...Talking Heads, tant que tu y es, mais où as-tu la tête ? Je ne chronique pas que des génies. Pour tout te dire, j'ai découvert ce disque récemment, mea culpa...j'ai tout de suite adoré la pochette...
Meph.- Ah ! Tu es trop drôle ! Monsieur le Singulier ne s'intéresse qu'à l'emballage...
Dio.- Ton absence de sens artistique me sidère. T'es trop beau pour voir la beauté ailleurs, Narcisse noir, va. Ce ciel sombre, cet éclairage dramatique, c'est tout l'album. Saturnalia, le temps du débordement, de la violence sourde et lourde. As-tu écouté "All Misery/ Flowers" ?

Alors, tu commences à comprendre ? J'aime cette densité brûlante, le travail sur la pâte instrumentale. Les guitares sont rutilantes, relayées par l'orgue, l'harmonium, un Fender Rhodes épais à souhait comme sur le très bluesy "Bête noire", sans parler de quelques cordes et d'une section rythmique efficace. Et puis, quelles voix ! Grave, profonde, de crooner, de bluesman de Mark Lanegan, qui accroche tous les affects dans sa tourmente, ma préférée, mais celle de Greg Dulli n'est pas mal non plus, plus haut perchée, un peu apprêtée, maniérée, propre aux inflexions les plus subtiles. Arrête de faire ton dédaigneux, tiens, écoute "Circle the Fringes", notamment l'intro...
Meph.- Je ne comprends pas comment tu peux écouter à la fois Chas Smith et ces chats de gouttière...Tu ne me diras pas que tu apprécies "Idle hands", on dirait du Rammassechien !
Dio.- Du Rammstein, espèce d'animophobe ! Ecoute les mots que tu emploies, et tu entendras le rapport secret qui lie ces musiciens.
Meph.- Si tu crois que tu m'impressionnes avec du vocabulaire qui n'est même pas dans le dictionnaire, forgeur à la noix... Quant à tes rapports secrets, peccadille, tu verses dans le ridicule faussement mystique.
Dio.- Tu devrais pourtant aimer, tu sais. Tu n'as pas humé les relents sataniques, toi ?
Meph.- N'est pas diabolique qui veut, je hais les gothiques..

Dio.- Sacré contradicteur, ça te ferait mal d'être d'accord, c'est ça qui te chatouille, avoue. Décontracte-toi, le début de l'album m'emporte, moi. "The Stations", suivi de "God's children"...J'aurais dû m'en douter, tu bloques sur les titres. C'est pas le chemin de croix, vieux soufré, et tu devrais aimer les enfants de Dieu si tu rejettes tes sectateurs...
Meph.- Tu baisses, vraiment !
Dio.- La prochaine fois, je vais t'étonner.
Meph.- Sinon je cesse de te tenter...
                                                                        

Pour aller plus loin
-tout l'album est en écoute sur Deezer et sur Jiwa.
 
Programme de l'émission du dimanche 15 mars 2009
HRSTA : The Orchard (piste 3, 4' 34)
                     Tomorrow winter comes (p.4, 4' 14)
                     Saturn of chagrin (p.7, 5' 11), extraits de Ghosts will com and kiss your eyes (Constellation, 2007)
The Gutter Twins : The Body (p.4, 3' 03)
                                             Circle the fringes (p.6, 5' 24)
                                             Who will lead us ? (p.7, 3' 49), extraits de Saturnalia (Sub pop, 2008)

Chas Smith : Descent / False clarity (p.1 et 3, 28' ), extraits de Descent (Cold Blue Music, 2005)
Daniel Lentz : Nightbreaker (p.2, 9' 47), extrait de Point Conception (Cold blue Music, 2007)                       

14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 23:01
   Le son se fait liane, lierre, il m'enlace dans sa lenteur courbe, je coule dans la nuit vêtu de sa lumière. Le monde a disparu très loin là-haut, descente dans l'infini, bruissements de bracelets des orbes de planètes, grondements épisodiques des murènes filles du chaos et du vide abyssal...comme dans Alice au pays des merveilles, je n'en finis plus de chuter alors même que je n'ai plus de poids, que les dépouilles du moi se sont enflammées et désagrégées telles des étoiles filantes au contact de l'atmosphère, une formidable tranquillité sourd du cosmos parcouru de vrilles ardentes mais si lointaines, tout est loin, et soudain, on sait que tout cela est ici, en nous, on s'écoute, enfin, dans la confondante confusion du macrocosme et du microcosme, on a passé le mur du son... J'écris en écoutant le titre éponyme de Descent, cinquième album de Chas Smith sorti en 2005 chez Cold Blue Music. Cela fait un moment que je tournais autour de cette musique, ne sachant comment l'aborder, déconcerté, presqu'intimidé par sa discrète majesté, sa lumière impondérable.
   Chas Smith est un indépendant, élève de Morton Subotnick et d'Harold Budd à la Cal Arts (California Institute of Arts). Passionné de recherches sonores, il pratique bien sûr très tôt le synthétiseur, mais il se passionne vite pour...la guitare hawaïenne, si en vogue dans la musique country. Rappelons que cette guitare , inventée dans les années 1880, se joue à plat, l'instrument posé  sur les genoux ou sur un support. La main gauche fait glisser sur les cordes un obj
et métallique, une barre en acier appelée "slide bar" ou "steel bar". Quel rapport avec la musique atmosphérique que vous pouvez entendre ci-dessous ? Aucun, en apparence. Il suffit pourtant d'en jouer autrement, de laisser filer les sons, les résonances, de modifier l'accord, et la "steel guitar" devient un synthétiseur étonnant, un orgue cristallin, diaphane. Associée à quelques instruments métalliques de sa fabrication, aux noms insolites comme la Copper box, le Que Lastas, le junior Blue, elle crée des paysages sonores chatoyants traversés de lentes iridescences. Chas pratique aussi la version la plus complexe de la guitare hawaïenne, la "pedal steel guitar", qui peut avoir deux ou trois manches. Vous en voyez une ci-contre. Une série de pédales permet de modifier les notes ; actionnées au moment où la barre métallique vient frotter les cordes concernées, elles font naître tout un monde d'harmoniques.  Sur un titre de Descent, il utilise une "guitarzilla", une guitare sur table à quatre manches, dont deux préparés et un avec cinq cordes basses, avec microphones des deux côtés des manches. La pedal steel guitar est à l'honneur sur Nakadai, réédition en 2008 sur le même label Cold blue Music d'un LP épuisé des années 80, réédition augmentée d'un morceau composé en avril-juin 2008, "Ghosts on the windows" (prolongement imprévu au disque de HRSTA diffusé dans le même programme...) et d'un second datant de 1991 et titré "Joaquin Murphey", hommage à celui qu'on surnomma le "Charlie parker de la pedal steel guitar".
 Quelques informations techniques me paraissaient nécessaires, car lors des premières écoutes, je ne voyais absolument pas ce qui pouvait produire un tel univers sonore, je m'imaginais des sources électroniques, ce qui n'est donc pas le cas, du moins si l'on fait abstraction des procédés de traitement et d'amplification très élaborés qui accompagnent ces instruments bien concrets, fruits de l'imagination d'un homme qui travailla dans la métallurgie pendant trente ans. Pour finir, je laisse la place à Chas Smith parlant de son approche de la composition : " On m'a souvent accusé de faire de la musique à base de drones, ce qui ne correspond pas à ce que je pense faire, mais j'utilise en effet des sons tenus et des structures qui évoluent lentement, ce qui, par comparaison avec le monde  frénétique dans lequel la plupart d'entre nous vivent, peut sembler statique. Cet immobilisme pourrait être pensé comme ayant une masse et une gravité, et comme il évolue lentement, cela pourrait donner l'impression d'être vu sous différents points de vue, comme une sculpture. Lorque je compose, j'ai tendance à assigner des couleurs et des formes aux sons sur lesquels je travaille pour leur donner une composante visuelle et pour m'aider à garder leur trace. Et des pièces construites à partir de sons ne sont pas si différentes que cela des choses construites en métal : les outils et les matériaux sont différents, mais les techniques sont similaires."
  Sur la pochette de Nakadai, un tatouage de Chas Smith, anticipation visuelle des paysages sonores de ce musicien défricheur, qui trouve naturellement sa place dans les "Musiques singulières"...
Pour aller plus loin
- une sélection en écoute ( titres les plus courts...):

Si l'objet ne fonctionne pas, vous pouvez écouter ma sélection sur Deezer ici.
- pas grand chose sur Chas, si ce n'est sur le site du label Cold Blue Music. Ou encore sur l'excellent site Neosphères (dans mes liens, à gauche)
- pour voir une pedal steel guitar traditionnelle en action :

Programme de l'émission du dimanche 8 mars 2009
HRSTA : Entre la mer et l'eau douce (piste 1, 3' 50)
                     Beau village (p.2, 5' 02)
                     Hechicero del bosque (p.6, 8' 41), extraits de Ghosts will com and kiss tour eyes (Constellation, 2007)
Chas Smith : Nakadai (p.1, 14' 35)
                               The ghosts on the windows (p.5, 11' 52), extraits de Nakadai '(Cold blue Music, 2008)
Evangelista : Hello, voyager (p.9, 12' 13), extrait de Hello, voyager (Constellation, 2008)
The Gutter Twins : The Stations (p.1, 4' 34)
                                             God's children (p.2, 4' 57)
                                             All misery / Flowers (p.3, 4' 23), extraits de Saturnalia (Sub pop records, 2008)
 
8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 18:39
Orgue-accordéon, guitares hurlantes et voix dans la nuit sépulcrale, c'est l'ouverture de Ghosts will come and kiss your eyes, troisième album de HRSTA (prononcer her-shta), groupe canadien mené par le chanteur et guitariste Mike Moya, un des membres fondateurs de Godspeed You ! Black Emperor, et membre actif d'autres groupes de Montréal. Que voilà un groupe de post-rock enfin convaincant ! Aucune des lourdes envolées de post-rockeurs n'ayant pas grand chose à faire entendre. Il aurait déjà fallu oser ce premier titre, Entre la mer et l'eau douce, cette mélopée mélancolique que j'entendrais bien comme musique du très beau film suédois de Thomas Alfredson, Morse. Les vampires rôdent dans les immenses forêts voisines, ils se plaignent, ils ont soif... L'étrange voix androgyne du chanteur entretient une atmosphère troublante dans les ballades suivantes, Beau village et The orchard. Quelque chose plane, on n'est pas si loin des premiers Pink Floyd, de la douce folie insidieuse de Syd Barrett : accords de guitare statiques, coups de gong lointains, atmosphère comme en lévitation, épaissie de bruits de chaînes traînées sous les bouleaux blafards. Il y a des oiseaux noirs dans le verger des songes. On va se réveiller, mais les anges sont déchus : "the orchard is burning", notre prison s'épaissit. L'orgue sonne à nouveau dans Tomorrow winter comes : l'église est vide, envahie de nuages toxiques que la guitare de Haunted Pluckley ne dissipe pas vraiment, en dépit de son petit côté latino, l'électricité monte jusqu'à recouvrir la voix perdue de Moya. On est passé de l'autre côté, les fantômes attaquent en nuées formidables dans l'halluciné Hechicero del bosque, voix chavirée, fêlée, guitares ensorcelées et grondeuses, le ciel est zébré d'appels, brusque chute de tension, tout semble se tordre de calme désespoir, avant le grand surgissement tournoyant final. Saturn of chagrin déploie sa plainte déchirante en nappes hantées d'échantillons, martelées, traversées de notes étrangement cristallines sur la fin. L'album, loin d'être une suite plus ou moins organisée de titres, propose un parcours d'une magnifique et envoûtante cohérence, un voyage vers le feu, celui de Kotori, avant-dernier titre incandescent. Purifié, vous êtes prêt à recevoir Holiday, bouleversante reprise des Bee Gees... Un disque inoubliable, je vous le dis, et qui hantera vos nuits !! 
Label : Constellation, automne 2007.
Pour aller plus loin :
- une sélection à écouter : si le lecteur ne fonctionne pas, sélection en écoute sur Deezer ici.

- HRSTA sur MySpace (aucun titre de cet album).
- leur site officiel (assez dépouillé...).
Et quand je vous disais que c'est une musique de film idéale, voici Saturn of chagrin sur des extraits du film Le Miroir d'Andréi Tarkovski : sublime, doublement sublime, merci Mordumi.


25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 21:21
   Je n'attends plus, le voici, dans sa diversité, son inachèvement. Comme d'habitude, le classement est indicatif, n'a aucune prétention à couvrir toutes les sorties de l'année. Disons que les dix premiers correspondent aux chocs majeurs. Dans les suivants, l'humeur peut faire beaucoup fluctuer le classement. Celui-ci mélange les genres, défend les artistes exigeants qui vont jusqu'au bout de leur vision créatrice, de leur vision du monde. On retrouvera sans surprise les maisons de disques présentes dans les liens (sur la gauche), avec une percée cette année de New World Records, label qui se consacre depuis 1975 aux compositeurs américains négligés par les grandes maisons commerciales. La présence de parenthèses dans la colonne artistes/ compositeurs signifie qu'il s'agit d'un interprète. Les disques ont été chroniqués ou présentés dans ces colonnes. Ce n'est qu'une première mouture, et je vais bien sûr comme d'habitude me rendre compte très vite qu'il y a d'énormes oublis. J'en suis d'avance accablé...








          
                               

1. David Lang                     Pierced                                   Naxos
2. John Luther Adams         For Lou Harrison                    New World Records
3. Psykick Lyrikah              Vu d'ici                                    Idwet
4. (Seth Josel)                     The Stroke that kills                 New World Records









5. Evangelista                      Hello, voyager                           Constellation
6. Steve Reich                     Daniel Variations                       Nonesuch
7. My Brightest diamond      a thousand shark's teeth             Asthmatic Kitty Records
8. Kyle Gann                       Private dances                           New Albion Records








9. Portishead                        Third                                          Go! Discs 
10. Spyweirdos/...                Epistrophy at Utopia                   Ad Noiseam
11. Jean-Philippe Goude       aux solitudes                               Ici d'ailleurs
12. Leo Ornstein                   Fantasy and Metaphor                New Albion Records

   






13. Terry Riley                     The Cusp of Magic                       Nonesuch
14. Vassilis Tsabropoulos
       / Anja Lechner /...          Melos                                          ECM
15. Imagho                           Inside looking out                         We Are Unique records
16. Broadway                       Enter the Automaton                    We Are Unique records 

 







17. Michael Byron                Dreamers of pearl                         New World records
18. Fred Frith                       Back to Life                                  Tzadik
19. Idem                               The Sixth/ Aspiration Museum
                                                                 Overview                  Jarring Effects
20. Italtek                              Cyclical                                         Planet Mu Records    
Published by Dionys - dans Classements
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18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 22:14
  J'étais dans le studio de la radio, le jour de notre porte ouverte, voici peu. Deux producteurs-animateurs bénévoles aux commandes. Soudain, j'entends, je n'entends plus que cela, alors que ça parle, que monte du rez-de-chaussée le brouhaha des visiteurs : une voix éraillée, un orgue en nappes tordues. Je demande de qui il s'agit. On me répond qu'elle s'appelle Carla Bozulich, que le morceau se trouve sur un disque sorti en 2006, Evangelista. Depuis, elle m'habite, et son dernier disque, sous le nom de groupe d'Evangelista (c'était aussi le titre d'un morceau en deux parties sur le disque éponyme), n'arrange rien !
   La pochette d'Evangelista, son troisième album solo annonce l'univers sombre, tourmenté, halluciné même, de Carla Bozulich. "Evangelista I" fournit une ouverture théâtrale : orgue insinuant comme un brouillard insidieux, cloches, on frappe, ça frappe, des bruits viennent des recoins, puis la voix s'élève, incantatoire, fêlée, sur fond de guitares saturées, de cordes mugissantes, puis le silence lourd, la voix qui murmure et qui supplie, s'enfle en cris rageurs, déchirés, tandis que des échantillons d'un prêche de 1936 retentissent à l'arrière-plan. Enfin, l'orgue se déchaîne, la voix se fait imprécatrice, le ciel est zébré d'éclairs. "How to survive being hit by lightning" sera d'ailleurs l'un des titres suivants de cet album à l'ambiance millénariste, prophétique. Le post-rock(punk) gothique se mâtine de blues et de gospel, dit la lancinante recherche de l'amour, de lumière dans un monde de ténèbres. Evangelista frappe par sa sincérité à vif, son refus des formules musicales attendues, sa recherche de timbres instrumentaux, de climats. Dans cet opéra post-brechtien de fin du monde, l'ombre de la grande Nico plane et The Silver Mount Zion Memorial Orchestra rôde, ayant collaboré à l'album avec quelques musiciens, dont sa tête pensante, Efrim Menuck - lequel ne se contente pas d'intervenir au piano, mais a enregistré le disque à Montréal, Jessica Moss au violon ou encore  Thierry Amar  à la contrebasse.
Evangelista Hello, voyager  Efrim a présidé à la naissance du nouvel album de Carla, "Hello, voyager", sorti en 2008 toujours chez Constellation. On y retrouve des musiciens de The Silver Mount Zion, et, nouveauté,  la participation de la bassiste Tara Barnes, qui a collaboré à l'écriture de quatre des neuf titres. Carla, en plus des guitares électriques, joue de l'harmonium sur deux morceaux, ce qui n'est pas sans rendre la référence à Nico plus sensible encore. Les textes prennent une place plus importante, reproduits sur le dépliant illustré typique du label (près de cinquante centimètres de haut déplié, le verso entièrement recouvert du long texte visionnaire du dernier titre, éponyme). La palette des compositions s'est encore élargie. Ouverture déchirante dans une atmosphère de folie claustrophobique avec "Winds of Saint Anne", harmonium, craquements, guitares hurlantes, écorchées, " Happily buzzing thru the dark sky with my hand in my pants. / I can't dance but I can blow like the wind. / Pay no attention to the trouble I'm in.", mais aussi chansons intimistes, dépouillées, fragiles, comme "The Blue room" ou "Paper Kitten Claw", cette marche à tâtons obsédante, illuminée par les envolées de l'orgue de Nadia Moss (à laquelle on doit les peintures de la pochette)et des violons de Jessica Moss (sa soeur ?). Mais aussi le magnifique instrumental "For The Li'l Dudes" où contrebasse, violoncelle, alto et violons tissent un quintette grave à la Gavin Bryars. Mais encore la déflagration inoubliable de "Hello, voyager" où l'évangéliste Carla nous somme de regarder la réalité en face : "Voyagers!!! Set down upon the earth. Open your cramped legs locked in that flying suit of lights. Open your eyes, adjust your eyes to the dark." Texte flamboyant, d'une urgence absolue, brutal et grandiose, qu'on pourrait trouver excessif s'il n'était pas si en phase avec un monde qui déraille. Tous les prophètes ont toujours été méjugés, vilipendés par ceux qui n'aiment pas être dérangés. Il y a dans cette mise à nu de ses penchants les plus profonds non pas une complaisance sordide, mais un désir irrépressible de vérité, d'en finir avec les faux-semblants qui sont aussi ceux de la société toute entière, des églises mêmes : " The church runs unchecked and tax-free and I hardly notice the irony of it anymore because I'm busy thinking that my scarf doesn't match my jacket. "
   Parce qu'à la fin " We'll stand upon this brutal skull planet as we really are and laugh - strange light pushing out, sitting up on the highest pile of junk and watching the fast moving sky rolling in a storm of perfect, lethal dust and rain "...Carla Bozulich est une authentique inspirée, dans le sens le plus noble du terme, âme d'une musique sans pareille, chaudron cosmique qui réconcilie punk, post-rock, musiques expérimentale et contemporaine. Brûlures indélébiles garanties, mais salutaires !
Pour aller plus loin :
 
- les sites de Carla Bozulich et Evangelista sur MySpace.
- vous trouverez dorénavant le site du label Constellation dans mes liens.
- une vidéo en concert à Vienne en novembre 2007 de "Winds of Saint Anne":


Programme de l'émission du dimanche 8 février 2009
Psykick Lyrikah : Patience  (piste 8, 6' 02)
                                         Quand tout s'arrêtera (p.9, 6' 22), extraits de Acte (Idwet, 2007)
Carla Bozulich : Evangelista I (p.1, 9' 22)
                                      Baby, That's the Creeps (p.5, 5' 55)
                                      Pissing (p.6, 6' 05), extraits de Evangelista (Constellation, 2006)
Jean-Louis Murat : La Fontaine de sang (p.3, 2' )
                                             L'Héautontimorouménos (p.4, 1' 57)
                                             Madrigal triste (p.7, 3' 43), extraits de Charles et Léo (2007) Il est logique de trouver Baudelaire dans ce programme marqué du coin du romantisme noir. Trois des grands titres de cet album.
Evangelista : Winds of Saint Anne (p.1, 4' 05)
                               For the Li'l Dudes (p.4, 2' 47)
                               Truth is dark like outer space (p.6, 2' 26), extraits de Hello, voyager (Constellation, 2008)
Julia Kent : Fontanarossa (p.9, 4' 04)
                           Venizelos (p.13, 3' 22)
                           Schiphol (p.15, 3' 50), extraits de Delay(Importantrecords, 2007)
                                                    
14 février 2009 6 14 /02 /février /2009 16:19
  Je ne reviens pas sur Shara Worden, chanteuse et compositrice de My Brightest diamond, ni sur Zoe Keating, déjà célébrées dans ces pages. Deux musiciennes sans oeillères, qui passent allègrement du rock à la musique de chambre, mais j'aimerais leur associer Amanda Palmer, autre femme étonnante capable de se métamorphoser. Après un début de carrière en duo avec Brian Viglione à la batterie ou à la guitare dans le groupe The Dresden Dolls, dont l'esthétique est très inspirée par Bertold Brecht et Kurt Weill, elle sort en septembre 2008 "Who killed Amanda Palmer", son premier album solo. Dès le premier titre, "Astronaut : a short story of nearly nothing", le charme opère : chant incisif, piano endiablé, Amanda nous entraîne irrésistiblement dans son tourbillon exubérant, ponctué de passages intimistes, où la voix se fait grave et troublante. L'énergie chez elle est flamboyante, les orchestrations tantôt presque symphoniques, tantôt rock, avec un piano vigoureux, lyrique ou élégiaque. L'album dégage un vrai bonheur, bourré de mélodies superbes, d'envolées majestueuses, sarcastiques, servi par la voix flexible, à l'aise dans les aigus comme dans les cassures rocailleuses. "Blake says", le cinquième titre, sonne comme une chanson des Beatles, nostalgique et langoureux, avec arrangement de cordes, dérape dans une douce folie, violoncelle de...Zoe Keating à l'appui (c'est l'un des liens qui unissent ces trois musiciennes !): Amanda Palmer est alors une réincarnation très convaincante de John Lennon, qu'on se le dise ! "Oasis" semble davantage relever de la variété festive, avec choeurs enjoués, ce qui a déchaîné un véritable scandale. Amanda  y évoque une jeune fille violée au cours d'une soirée, qui se fait avorter et qui s'en moque parce qu'elle a reçu par la poste un autographe de son groupe préféré...Oasis ! Je vous renvoie au blog d'Amanda et à son admirable réponse aux sinistres effarouchés qui, en Grande-Bretagne, s'opposent à la diffusion de cette chanson. Retenez cette phrase, en ces temps de repli frileux et de retour insidieux de la censure : "WHEN YOU CANNOT JOKE ABOUT THE DARKNESS OF LIFE, THAT’S WHEN THE DARKNESS TAKES OVER". Suivent des confidences voilées comme le très beau "Have to drive", serti dans des boucles de piano et des volutes orchestrales un brin mélodramatiques. C'est peut-être ce qui est le plus touchant chez elle,cette ingénuité qui lui permet de ne reculer devant rien, de passer d'un registre à l'autre, de jouer en somme tous les rôles avec la même conviction. "Strength trough music", ce titre pourrait résumer sa démarche, son style imprévisible : quelle force dans ces mots murmurés en réponse à un narrateur masculin à la voix métallique, dans ces bruits de bouche, le tout ponctué par un piano impavide, puis discrètement frémissant sur la fin ! "Leeds united", rock bruyant et convenu, en laissera sans doute plus d'un perplexe, moi le premier, mais je ne vais pas dénigrer un album dans l'ensemble très réussi pour un titre...
Pour aller plus loin :
- le très beau site officiel d'Amanda.
- ma sélection personnelle à écouter : comme ma playlist Deezer est décidément folle, je vous renvoie à la plate-forme, tous les titres y sont en libre écoute.

Programme du dimanche 1er février 2009 (Deuxième partie)
My Brightest diamond : Black & costaud (piste 6, 4' 22)
                                                 Goodbye forever (p.9, 3' 53), extraits de a thousand shark's teeth (Ashmatic Kitty records, 2008)
Amanda Palmer : Astronaut : a short story of nearly nothing (p.1, 4' 37)
                                         Ampersand (p.3, 5' 58)
                                         Blake says (p.5, 4' 43), extraits de Who killed Amanda Palmer(Roadrunner, 2008)
Zoe Keating : Frozen angels (p.7, 7' 07), extrait de one cello x 16 : natoma (2005)
7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 20:02
  Cela fait quelque temps que je voulais revenir sur ce groupe que je défends depuis ma découverte de leur premier véritable album, Des Lumières sous la pluie. Actuellement en tournée, ils seront à la Cartonnerie de Reims le 19 février en soirée et au Brise-glace à Annecy le 26 mars.
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Une seule image sous un ciel en feu" : ces paroles extraites de "De plein fouet", titre du dernier album Vu d'ici situent Psykick Lyrikah, les rennais qui ont su tirer du rap le meilleur en évitant les pièges de l'agression gratuite et de la vulgarité. Arm, rappeur inspiré et compositeur, écrit des textes denses, visions hallucinées d'un monde en décomposition, bouleversantes promenades de paumés parmi les décombres d'une société sécuritaire. "Allez-y, comptez les heures, je suis de l'autre côté(...) loin des armes communes qui n'tolèrent que dollars et colère étendards et peaux dures", rarement les mots auront à ce point collé à la sinistrose organisée. Depuis que le groupe s'est séparé de Mr Teddybear, le compagnon et compositeur des débuts, le guitariste Olivier Mellano, déjà présent sur trois titres de Des lumières sous la pluie (2004), le premier ovni flamboyant de la trilogie dont Acte (2007) et Vu d'ici (2008) sont les volets suivants, et le bassiste et homme-machines Robert Le Magnifique donnent au groupe une assise musicale qui lui permet de transcender les limites du genre hip-hop. Arm lui-même s'est mis à la programmation sur le dernier opus, qui accueille aussi le rappeur parisien Iris sur "Comptez les heures" ou Dominique A sur "Un point dans la foule". Le résultat, c'est un rap poétique, visionnaire, frénétique, intimiste, brûlant, qui frappe au coeur, déchire les ténèbres pour chercher l'aurore d'un monde lynchien (l'un des titres de Des Lumières sous la pluie s'appelle d'ailleurs "La tête à effacer"). Là où les guitares flambent dans une grande lumière, les claviers chevauchent le chaos, on passe du duo ou trio dépouillé d'une mélancolie poignante au raz-de-marée électro-orchestral, rock, aux ambiances saturées para- industrielles.
Pour aller plus loin :
- une sélection de titres à écouter.

- une vidéo : "De plein fouet", extrait du Concert du Tambour, Université Rennes 2 - Février 2008 -

- une "fausse" vidéo, histoire de vous faire entendre "Le dernier chapitre", le titre qui a provoqué l'étincelle initiale !

Programme de l'émission du dimanche 1er février 2009
Psykick Lyrikah : Le dernier chapitre (piste 2, 4' 29)
                                         Vois (p.3, 7' 33), extraits de Des Lumières sous la pluie Idwet, 2004)
                                         
Près d'une vie (p.1, 4' 34)
                                          L'Aurore (p.4, 3' 27), extraits de Acte (Idwet, 2007)
                                         
De plein fouet (p.5, 4' 38)
                                         
Comptezles heures (p.8, 3' 14), extraits de Vu d'ici (Idwet, 2008)
Devastations : Rosa / The Pest (p.3 et 4, 11' 02), extraits de Yes, you (Beggars Banquet, 2007)
5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 18:04
Le pianiste grec Vassilis Tsabropoulos et la violoncelliste allemande Anja Lechner, quatre ans après la sortie de "Chants, Hymns and Dances", une série de transcriptions d'oeuvres de Georges Ivanovitch Gurdjieff, philosophe et maître spirituel d'origine arménienne,  poursuivent leur collaboration avec "Melos", sorti en 2008 sur ECM. Si deux danses et Reading From a sacred Book sont encore des arrangements d'après Gurdjieff, toutes les autres compositions sont signées Tsabropoulos. L'album baigne dans une fluidité mystérieuse, douce : un monde de rêves très anciens, de réflexions et d'ombres, comme le soulignent les titres. Le pianiste semble effleurer les touches, ailleurs se laisse porter par un flux toujours renouvelé, accompagné par le violoncelle caressant, velouté. Le percussionniste U.T. Ganghi se joint à eux  sur quelques titres avec une louable discrétion, sans casser le lyrisme translucide de ces compositions aux mélismes subtilement orientaux, aérées çà et là par de courtes improvisations. Tout un monde lointain de grâce et d'émotions ressurgit, baume salutaire par ces temps brutaux d'oubli des choses essentielles...
Quelques titres de l'album en écoute :

Et une vidéo du titre "Tibetan Dance", à partir de photographies du Tibet d'Henrik Wilche :