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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 15:49
Nicolas Horvath - Glassworlds 3 Metamorphosis

   Une lecture transcendante de Glass

   Troisième volume de l'intégrale des œuvres de Philip Glass, qu'elles aient été composées pour le piano ou transcrites pour cet instrument, interprétées par le pianiste Nicolas Horvath, Glassworlds 3 Metamorphosis confirme ce qui était déjà audible - et revendiqué nettement - dans les deux précédents disques : le pianiste explore « un univers dense, profond mais sensible et qui ne demande qu'à être découvert ». Sa démarche, c'est une approche en effet sensible, romantique, celle d'un homme libre qui s'aventure dans les partitions pour en extraire les beautés. Pas de respect obligatoire d'une interprétation qui serait intangible. Je rappelle que pour les détails techniques ou les références des pièces, je renvoie à l'excellent livret, aux notes du pianiste. Je me place du côté de l'auditeur amateur, des effets produits.

   Comme le disque s'ouvre sur les fameuses Metamorphosis, tout amateur de la musique de Philip Glass ne manquera pas d'écouter la version que le compositeur en a donné dans le disque Solo piano paru en 1989 chez CBS. Les différences sont importantes. La plus extérieure est dans l'écart de durée pour quatre pièces sur cinq. Trois sont plus longues, comme la I : 5'39 chez Philip, 7'17 chez Nicolas. Une est plus courte, la III : 5'30 chez Philip, 3'29 chez Nicolas. Ce n'est pas une première dans l'histoire de la musique, bien sûr. Nicolas prend son temps, le dilate ou le concentre, selon son humeur. Le résultat, ce sont les différences intérieures : c'est qu'il nous propose une lecture vraiment nouvelle de celles-ci. Philip Glass les joue avec un dynamisme, une clarté, assez similaires, j'ai presque envie d'écrire avec une neutralité brillante, à même de souligner la virtuosité, les variations thématiques d'une écriture combinatoire. Nicolas Horvath plonge dans la forêt des notes, s'abandonne dans les allées du labyrinthe. Tout est plus mystérieux, plus varié, plus imprévu. On se perd dans la forêt au long de la I : tout baigne dans une pénombre reposante, et il faut aller cueillir au détour des sentiers invisibles quelques fulgurances lumineuses éparses. Il y a parfois une incroyable douceur, une indicible langueur, comme s'il hésitait devant un Graal intimidant, qu'il faut apprivoiser par des approches courtoises. À d'autres moments, la fougue s'empare de lui, les notes sortent en torrent pressé ; une énergie indomptable emporte l'auditeur, impressionné par la frappe étincelante, acérée, comme dans la Metamorphosis IV, magnifiquement bousculée, extraordinaire de clarté illuminante. On se souvient que Nicolas joue Liszt, on comprend que Nicolas transcende Glass, pour notre plus grand plaisir. Les contrastes sont puissants sans être jamais brutaux ou vulgaires, car l'interprétation reste constamment délicate, attentive, précise. Après les envolées des pièces III et IV, la Metamorphosis 5 referme le cycle sur des brumes épaissies, peut-être parce qu'on ne sort pas du cycle des métamorphoses, on plonge à nouveau dans les mystères de la vie. Quelle lecture formidable, magistrale !

   Le disque propose aussi la Trilogy sonata, trois pièces transcrites pour le piano par Paul Barnes, extraites de trois opéras « portraits » du compositeur. La danse d'Akhnaten est éblouissante, virevoltante, comme l'épiphanie de la lumière sur les pyramides. La conclusion de Satyagraha bouleverse par le lyrisme de sa mélodie ascendante, grave, irrésistible comme la marche du Sel de Gandhi, inoubliable par sa beauté radieuse. Un antidote contre toutes les morosités ! L'intermède "Knee Play n°4" extrait de Einstein on the beach alterne une mélodie coulante simple et belle avec des moments tumultueux d'arpèges enchevêtrés. Nicolas distingue à merveille les deux strates qu'il entrelace avec une incroyable subtilité, presque un brin de facétie et dans le même temps un immense respect.  

   À ce programme ambitieux le pianiste a joint une de mes pièces préférées de Philip Glass, "Two Pages" (1968), joyau de la musique minimaliste dure. Fondée sur un processus additionnel de groupes de croches, elle crée très vite un effet hypnotique saisissant (ou de décrochement pour l'auditeur qui n'entend que le faussement même...) avec lequel Nicolas Horvath semble très à l'aise. C'est impeccable, "métronomique" et simultanément flamboyant comme un tapis chatoyant de courtes flammes piquées de pointes, véritable tapis volant de la grande maya, cette nature illusoire du monde pour les Hindous, mais également incarnation de la géométrie et de la sagesse éternelle.

   On appréciera la générosité de ce disque, qui nous donne aussi à entendre des pièces rares ou inédites : la petite pièce pour la cérémonie d'ouverture des vingt-troisièmes jeux olympiques, petit format pour une ode vibrante, grandiose, qui ménage pourtant un passage introspectif avant l'ascension finale. "The Late, Great Johhny Ace" appartient à la famille glassienne des ballades élégiaques, presque transparentes de limpidité. "A Secret solo" est au contraire une courte pièce effrénée, délirante, inspirée par les transes des ragas indiens : superbe curiosité ! Enfin, la"Piano Sonatina N°2" de 1959, qui clôt l'album, est un souvenir émouvant de l'itinéraire musical de Philip Glass, alors élève de Darius Milhaud. Il se dégage de cette pièce mise de rien savante un parfum post-debussyste délicieux, à mi-chemin entre fantaisie et rêverie.

   

Nicolas Horvath - Glassworlds 3 Metamorphosis

   Inspiré d'un bout à l'autre, Nicolas Horvath nous fait découvrir pour notre plus grand bonheur un autre Philip Glass, plus humain, où la technique n'est plus qu'un chemin vers les grandes sources énigmatiques, mythiques et magiques, de la vie. Que nous réserve Nicolas Horvath pour la suite de ces mondes de Glass ?

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Paru en  2015 chez Grand Piano / Naxos / 13 titres / 77 minutes.

Pour aller plus loin :

- le site de Nicolas Horvath

- mes articles consacrés à "Glassworlds 1", "Glassworlds 2"

- Nicolas Horvath au piano :

Programme de l'émission du lundi 29 février 2016

Philip Glass : Trilogy sonata (p. 11 - 9 -7, , 20'), extraits de Glassworlds 3 Metamorphosis (Grand Piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

Christina Vantzou : Cynthia / Stereoscope (p. 8 - 9, 13'), extraits de N°3 (Kranky, 2015)

Grande forme :

* Duane Pitre : Bridges : Cup / Aether / Crane (p. 2, 17'32), extrait de Bridges (Important Records, 2013)

Programme de l'émission du lundi 7 mars 2016

Hommage à Jean-Luc Fafchamps :

* Jean-Luc Fafchamps : Back to the voice (Piste 3, 15'20), extrait de Back to... (Sub Rosa, 2013)

                                                          Quatuor pour deux pianos (p. 1, 17'10), extrait de Attrition (Sub Rosa, ?)

Comme je cherchais la date de parution de ce dernier disque (en vain), j'ai vu sur une certaine plate-forme commerciale qu'il est proposé à plus de 115 euros !!! Il les vaut, entre nous !

Piano / guitare : deux versions de "Two Pages" :

Philip Glass :  Two pages (p. 12, 12'10), extrait de Glassworlds 3 Metamorphosis (Grand Piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

                              Two pages (p.6, 17'49), extrait de Deviations (Cantaloupe Music, 2005) Arrangement de Dominic Frasca, guitare. Superbe disque, non chroniqué, mais que j'ai fait figurer dans mon classement de 2005.

24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 14:56
Christina Vantzou - N°3

  Depuis son premier opus solo N°1 paru en 2011 chez Kranky la compositrice américaine Christina Vantzou, installée à Bruxelles, a affirmé un style de plus en plus personnel, mélange de somptuosité altière et d'épure hiératique qui donne à sa musique ambiante un parfum unique. J'ai souri en constatant que iTunes la classait dans la rubrique New Age, sans doute parce que la beauté mystérieuse de sa musique peut être interprétée comme un appel spirituel. Il est vrai aussi que la pochette de son dernier opus, qui représente deux jeunes gens presque nus juchés sur d'impressionnants rochers à proximité d'une cascade dont les eaux rejaillissent sous la forme d'une buée bleutée, n'est pas sans évoquer une forme de vie naturelle, un retour aux sources. Quand on ouvre le triptyque cartonné du disque, on voit sur le volet de gauche une photographie grisâtre, un peu floue, représentant probablement une allée de cimetière, tandis que le volet de droite nous montre, en plongée, une jeune femme (Christina ?) en short et corsage assise sur un surplomb rocheux entre trois énormes rochers, le visage tourné vers l'un d'eux et non vers nous ; entre les deux, c'est la présentation de la musique, qui nous proposerait donc un trajet, un itinéraire menant de la mort à la vie (si on tient compte de notre sens de lecture), une histoire de renaissance, hypothèse que la liste des quatorze titres, de "Valley drone" à "The Future" semble confirmer. Si l'on ajoute que N°3,  d'une durée de 1 heure 11 minutes, n'est pas loin d'atteindre la somme de la durée de N°1 - forty-six minutes, forty-four seconds - et de N°2 - thirty-four minutes, thirty-seven seconds, vous allez en déduire que je suis en plein délire New Age, cabalistique, et que mon logiciel de lecture de musque a bien raison. Et pourtant la compositrice ne fait plus intervenir le Magik*Magik Orchestra comme dans les deux disques précédents, mais un autre ensemble acoustique de quatorze interprètes, The Chamber Players, où l'on retrouve toutefois cordes, cuivres, bois, percussion, deux mezzo-soprano et un haute-contre. Comme pour les albums précédents, ces sonorités classiques sont savamment arrangées, mêlées aux différents synthétiseurs que Christina abandonne cette fois à John Also Bennett, artiste sonore qui enregistre aussi sous le nom de Seabat.

   "Valley Drone" s'ouvre sur des appels de synthétiseurs, cor et/ou trombone, basson : puissance des graves, discrètement ponctués de percussion en sourdine. Puis des voix lointaines émeuvent l'espace sonore, les vagues de drones se succèdent. Dans quelle vallée, sur quelle planète sommes-nous, pour quels rites très anciens ? "Laurie Spiegel", le second titre, est-il un hommage à la compositrice éponyme, pionnière de la composition algorithmique ou à tout le moins fondée sur des principes mathématiques que Christina mettrait en œuvre dans cet album (nous dit la page du label) ? Une voix murmurante devenant clameurs, rejointe par un mur sonore crescendo, comme des sirènes, tournoiements, une majestueuse ascension trouble entrecoupée d'aperçus chatoyants aux synthétiseurs dans lequel se love parfois le contreténor. Le charme agit. "Pillar 3", par son égrènement initial de notes au clavier, fait songer à certains albums de Brian Eno et surtout d'Harold Budd. Les notes éclaboussent de lumière ce titre puissamment jalonné de touches profondes, abyssales. On marche dans la vallée des rois quand se lèvent des vents profonds de l'infini, que le sol se craquèle parce qu'il se passe quelque chose. Musique extraordinaire qui transporte l'auditeur saisi loin des routes connues. N'oublions pas que Christina Vantzou est vidéaste, aussi sa musique est-elle authentiquement, non pas seulement visuelle, mais plutôt visionnaire : elle nous dépayse. Écrivant ceci, je m'avise que je pense à certains auteurs surréalistes ou surréalisants comme Julien Gracq. Je l'ai, ailleurs, associée à une grande dame de la science-fiction, Nathalie Charles Henneberg. Le premier comme la seconde conduisent le lecteur à décoller de la réalité ordinaire pour accéder à un autre monde, le véritable peut-être. Lecture et audition sont alors des expériences de lévitation, de désillement. Le titre suivant, "Robert Earl", m'intrigue : je veux croire qu'il ne fait pas référence au fondateur de "Planet Hollywwod", mais plutôt à son père, chanteur de charme des années 50. Ceci dit, je ne suis guère avancé pour évoquer cette pièce incantée par des voix angéliques, parcourue de frémissements graves de trombone (?) et baignant dans une douce semi-lumière agitée dans la seconde moitié par de vifs et brefs tourbillons. Nous sommes là-bas..."The Library", court intermède, fait songer à une cérémonie étrange : fond tournoyant de synthétiseurs scandé par des pizzicati qui finissent seuls la pièce avec une rumeur de voix. "Entanglement" est en effet un enchevêtrement de motifs sonores sur une ligne sombre, comme une forêt primaire sommée de brume et qu'on verrait par avion. C'est grandiose, envoûtant. Faut-il voir en "CV" une carte de visite, un raccourci de la carrière de Christina ? Violoncelle suave, cordes sublimes, cette tenue, cette allure altière que j'aime tant chez elle, tout concourt à une effusion bouleversante. Cette musique nous caresse de l'intérieur, dirait-on, pour nous épurer.

   "Cynthia" nous vient d'outre-tombe : sonorités flutées au ralenti, voix sépulcrale, vents électroniques et claviers parcimonieux, qu'est-ce qui se lève dans cette poussière astrale des origines, signe d'une résurrection en marche, tout tourne et gronde doucement, s'enfle, passe et disparaît. "Stereoscope" est animé d'une sourde pulsation, autour de laquelle gravitent des ailes sonores diaphanes, comme s'il s'agissait du voyage intersidéral d'un astronef filmé à une distance suffisante pour qu'il paraisse presque immobile dans l'immensité cosmique. Puis les vents balayent la scène, un objet sonore grave envahit l'espace, démultiplié, c'est "Pillar 5", puissantes colonnes d'un temple imposant, laissant lui aussi un sillage poussiéreux en fin de titre. "Moon Drone" est sans doute l'une des pièces les plus étranges, avec ses spirales de basses profondes frangées de lumière qui envahissent un espace immense. Il y a chez Christina Vantzou un sens aigu de la profondeur de champ, des mouvements qui sont des passages de drapés, des déploiements retenus et imposants. Sa musique se fait incantation sobre, toujours majestueuse. "Shadow Sun", par contraste avec le titre précédent, est d'abord plus éthéré, parcouru de voix fragiles, ponctué de gouttes de clavier,  mais le soleil se voile d'ombre en même temps qu'il rayonne plus intensément sous des épaisseurs de voiles. La lente avancée musicale acquiert une grâce exquise, quasi extatique. Un titre prodigieux ! Nous voici arrivés au "Pillar 1", avant-dernière station de ce voyage. C'est la fête des graves, violoncelle et basson, trombone, on ne sait plus tant tout se mêle dans une indicible et superbe langueur soulignée par les violons. Chaque titre est comme une fleur qui s'ouvre, se déploie, passe devant nous avant de disparaître. Sans nous en apercevoir, nous avons traversé le temps, depuis la "Valley Drone" des lointaines naissances : place à "The Future", un futur qui ne diffère pas essentiellement des moments précédents, mais strié de glissendis, de notes tenues, distendues qui nous précipitent lentement dans l'extinction.

   Un disque remarquable à écouter d'une traite pour apprécier la palette sonore raffinée, parfaitement maîtrisée, de Christina Vantzou, compositrice vraiment singulière qui poursuit l'élaboration d'une œuvre à la beauté souveraine.

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Paru en  2015 chez Kranky / 14 titres / 71 minutes.

Pour aller plus loin :

- "Shadow sun", vidéo de la compositrice :

- "The Future", autre vidéo de Christina Vantzou :

Programme de l'émission du lundi 8 février 2016

Philip Glass : Metamorphosis I (Piste 1, 5'39), extrait de Solo piano (CBS, 1989), avec le compositeur au piano.

Philip Glass : Metamorphosis I & II / Secret solo (p. 1 - 2 - 10, , 17'), extraits de Glassworlds 3 Metamorphosis (Grand Piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

Institut : Cet homme-là est mort / Fugue bergmanienne / Je n'ai pas besoin d'ennemi  (p. 10 à 12, 8'), extraits de Spécialiste mondial du retour d'affection (Quadrilab, 2016)

Christina Vantzou : The Library / Entanglement (p. 5 - 6, 7'30), extraits de N°3 (Kranky, 2015)

Aurélien Dumont : Fables asséchées (p. 5 à 18, 15'07), extrait de While (NoMadMusic, 2015)

Programme de l'émission du lundi 22 février 2016

Philip Glass : Metamorphosis III & IV (Pistes 3 & 4, 13'30), extraits de Glassworlds 3 Metamorphosis (Grand Piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

Institut : Je n'ai pas besoin d'ennemi (p. 12, 3'09), extrait de Spécialiste mondial du retour d'affection (Quadrilab, 2016)

Bruit Noir : Adieu (p. 10, 6'), extrait de I/III (Ici d'Ailleurs, 2015)

Philip Glass : The Olympian Lighting of the torch and closing (p. 6, 3'23), extrait de Glassworlds 3 Metamorphosis (Grand Piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

Grande forme :

* Duane Pitre : Bridges : Earth / Amber / Serpent (p. 1, 19'41), extrait de Bridges (Important Records, 2013)

Chris Herbert : As Blue as your eyes lover (p. 1, 6'51), extrait de Constants (Room40, 2014)

 

9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 09:57
Institut  - Spécialiste mondial du retour d'affection

Bienvenue dans l'ère du vide post-moderne

   Après Ils étaient tombés amoureux instantanément publié en 2011, le groupe Institut, fondé par Arnaud Dumatin et Emmanuel Mario, récidive : il tente à nouveau d'envahir le marché avec Spécialiste mondial du retour d'affection, un album de onze chansons bien enlevées : rythmes vifs, arrangements soignés où claviers et programmation sont relevés de touches de cuivres, de guitare, tandis que la voix douce, tendre et un brin ironique d'Arnaud Dumatin se cale régulièrement sur de séduisantes voix féminines.

   Il faut se méfier des chansons d'Arnaud, harmonieuses, insidieuses. Elles vous prennent au fil de paroles qui n'ont l'air de rien, de venir de la publicité, des informations, des propos anodins de chacun dans des situations de travail, d'observations de la vie quotidienne. Vous sortez de chez le médecin , vous circulez dans la ville, « Il y a des parts d'ambiance / Ici aussi des prises de conscience / Il y a des parcours de santé / Il y a des portiques de sécurité ». Cet enregistrement apparemment neutre du monde d'aujourd'hui en dévoile l'envers. Sourd alors une secrète mélancolie à entendre l'insignifiance d'un univers sans transcendance, « à regarder un homme qui se noie / Ici je n'ai pas assez de voix ». On n'est plus que spectateur indifférent, machine enregistreuse, on glisse dans la médicalisation, la professionnalisation, la consommation, dans un monde de rêves fabriqués par la publicité comme dans " La majestueuse baie de Wellington". Comme sur l'album précédent, cet univers est celui des listes obsédantes : chacun est pressé de faire des choix, d'afficher des préférences : « Tu préfères être urologue ou vendeur chez Castorama ? / Tu préfères un plancher flottant ou un crédit revolving ? » "Tu préfères courir dans le désert" décline ainsi une série d'alternatives résumant la condition de l'homme unidimensionnalisé dans un univers où tout s'équivaut. La malice des paroles d'Arnaud est de dynamiter en douce ces faux choix en pointant leur point commun sous-jacent, une égale déculturation : « Tu préfères être islamiste radical ou t'appeler Kévin ? /(...)/ Tu préfères oublier l'essentiel ou vivre à Disneyland ? ». "Aujourd'hui" égrène une série de regrets suivis de désirs, "Parler de moi" est une satire délicieuse qui met à jour le lien troublant entre les petites annonces des sites de rencontre et les entretiens d'embauche. "À un autre moment" dit le rêve « de se laisser porter par un courant doux et chaud » dans l'oubli du passé, de tout ce qui n'est pas le confort, sans « aucun souvenir de ce qui ressemble à un événement » : l'utopie terrible d'un monde aplati, aseptisé, sécurisé, soigné physiquement et mentalement. Dans ce monde, la demande en soins est exponentielle, d'où le succès d'un Spécialiste mondial en retour d'affection qui donne son titre à la septième chanson et à l'album. Les nouveaux marabouts extirpent toutes les causes d'échec pour vous réinsérer dans le grand marché. "Dis-moi ce que tu penses" parodie tous les sondages qui demandent votre avis sur tout, ne vous laissant jamais le temps de vraiment penser, bien sûr.

   À partir de "Cette arme et Ces menottes ne sont pas les miennes" la belle surface aseptisée de ce meilleur des mondes se craquèle : voici un homme accusé de meurtre « dont la culpabilité est criante », les preuves assenées par la police scientifique accablantes. Mais ne s'agit-il pas d'une machination policière ? La chanson laisse planer le mystère, on ne saura pas. "Cet homme-là est mort" explore une autre énigme, la mort d'un homme important « abattu par un intermittent / un technicien de cinéma / obsédé par les attentats », la mort d'autres hommes peut-être aussi, dont un qui aurait fui les réunions « et toute forme de concertation ». Après ces deux énigmes, le très beau et très court intermède intitulé "Fugue bergmanienne" amène le dernier éloge ironique d'un monde vide où il n'y a « pas d'autre politique », où il n'y a pas de temps pour une relation amoureuse, où le citoyen moyen qui n'est pas déviant et ne comprend pas la polémique aime le gratuit, les catalogues de mobilier urbain ou le logo de Monsanto, mais la voix féminine qui prend le relais avoue ne pas se sentir en sécurité même les volets fermés, se réveiller toujours la nuit, la voix d'Arnaud se joint à elle et les deux voix réunies terminent en martelant "Je n'ai pas besoin d'ennemi" comme pour éloigner les cauchemars, ce revers refoulé de leur égoïsme assumé.

  Il va sembler étrange à quelques lecteurs que je termine cette revue par un extrait de livre. Cet album donne à penser : c'est suffisamment rare pour ne pas être passé sous silence. Quant à moi, je m'en réjouis d'autant plus que les chansons sont agréables à écouter, prenantes, voire fascinantes. Alors, je n'hésite plus à mettre ce fragment en exergue :

   « Le néo-narcissisme se définit par la désunification, par l'éclatement de la personnalité, sa loi est la coexistence pacifique des contraires. À mesure que les objets et messages, prothèses psy et sportives envahissent l'existence, l'individu se désagrège en un patchwork hétéroclite, en une combiantoire polymorphe, image même du post-modernisme. Cool dans ses manières d'être et de faire, libéré de sa culpabilité morale, l'individu narcissique est cependant enclin à l'angoisse et à l'anxiété ; gestionnaire soucieux en permanence de sa santé et risquant sa vie sur les autoroutes ou en montagne; formé et informé dans un univers scientifique et perméable néanmoins, fût-ce épidermiquement, à tous les gadgets du sens, à l'ésotérisme, à la parapsychologie, aux médiums et aux gourous...» C'est extrait de l'essai L'Ère du vide de Gilles Lipovetsky, page 125 de l'édition parue dans la collection "Les Essais" sous le numéro CCXXV, chez Gallimard en ...1983 ! Cherchant un titre à mon article, j'ai pensé à "l'ère du vide". Retrouvant le livre dans ma bibliothèque, je l'ai refeuilleté et je viens de tomber sur ce passage qui me semble un excellent éclairage de la vision donnée Arnaud Dumatin.

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À paraître en février 2016 chez Quadrilab / 12 titres / 38 minutes.

Pour aller plus loin :

- une vidéo "glaçante" de Denis Côté et Nicolas Roy pour le premier titre : une manière de pointer la dimension chirurgicale des textes !

- Un autre titre est écoutable sur la page bandcamp consacrée à l'album.

- Un p'tit coup de chapeau à une chronique amusante écrite à la Arnaud Dumatin !

Programme de l'émission du lundi 25 janvier 2016

Michael Gordon : Gene takes a drink (Piste 3, 5'57)

David Lang : unused swan (p. 5, 5'20)

Jóhann Jòhannsson : Hz (p. 7, 6'55)   extraits de Field Recordings (Cantaloupe Music, 2015) par le Bang On A Can All-Stars  Trois morceaux écoutables dans ce disque qui est à mon sens le plus calamiteux produit par cet Ensemble. De la détestable influence du conceptuel en musique :  la présentation, prétentieuse et vide, vise à légitimer une musique sans véritable intérêt, sauf pour les trois extraits choisis.

Institut : Aujourd'hui / Parler de moi / À un autre moment (p. 4 à 6, 11'), extraits de Spécialiste mondial du retour d'affection (Quadrilab, 2016)

Machinefabriek & Anne Bakker : Deining (piste unique, 26'04), extrait de  Deining  (?, 2015) Des valeurs sûres, ces deux-là, mais on regrettera la brièveté du disque : à quoi bon éditer un cd ??? Et pourtant je ne suis pas pour la dématérialisation !

Programme de l'émission du lundi 1er février 2016

Institut : Spécialiste mondial du retour d'affection / dis-moi ce que tu penses / Cette arme et ces menottes ne sont pas les miennes (p. 7 à 9, 8'30), extraits de Spécialiste mondial du retour d'affection (Quadrilab, 2016)

Deux compositrices : un hommage à la Grèce

* Christina Vantzou : Valley drone / Laurie Spiegel (p. 1 & 2, 10'50), extraits de N°3 (Kranky, 2015)

* Eleni Karaindrou : Elegy for Rosa / Fairy tale / Return / Wandering in Alexandria / Rosa's song (p. 2 - 3 - 5 - 6 - 13, 11'30), extraits de Music for films (ECM, 1991)

Les Absolus du piano :

Alvin Curran : The Last Acts of Julian Beck (21'50), extrait de Schtetl Variations / For Cornelius / The Last Acts of Julian Beck (Mode, 1995) Piano : Yvar Mikhashoff

19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 16:22
The Necks - Vertigo

   Dix-huitième album du trio de jazz expérimental de Sidney The Necks, Vertigo a de quoi me réjouir. D'abord parce que les étiquettes ne tiennent pas devant cette marée sonore de plus de quarante minutes. Certes, le jazz renvoie à une pratique de l'improvisation, mais dont il n'a pas le monopole. Si improvisation il semble ici y avoir, force est de constater qu'elle renvoie plus évidemment du côté d'une pop expérimentale ou des musiques expérimentales en général. Par ailleurs, la couleur de l'ensemble renvoie aux musiques ambiantes, voire aux musiques électroniques à base de drones, même si les drones sont semblent-ils générés ici à partir des instruments acoustiques exclusivement coùù semble le dire la présentation de bandcamp.

   Bref, le résultat est une musique de traverse, selon la belle formule d'un ancien festival de musique. Et quelle musique ! Sous-tendue par un flux de drones, elle charrie couleurs et textures, animée par les interventions de Chris Abrahams au piano et aux claviers, de Tony Buck à la batterie, aux percussions et à la guitare électrique, de Lyoyd Swanton à la guitare basse et à la contrebasse. Comme une mer étoilée qui scintille - sur les quatre plats de la pochette ! - elle est tour à tour lumineuse ou obscure, calme ou agitée, parcourue de frissons, de friselis de clochettes, d'arpèges souverains, de cassures et soulèvements soudains. Elle gronde, ronronne, chante, halète. La même et toujours différente. Sa surface laisse émerger sans cesse des motifs qui s'entrelacent, acquièrent une vivacité incroyable. Vertigo est un hymne à la renaissance perpétuelle, aux métamorphoses. La lumière ne cesse de triompher des ténèbres sous-jacentes, informée par elles devrait-on dire pour ne pas sombrer dans un dualisme qui ne convient pas ici. Les drones, profonds et graves, ne sont pas noirs ou sombres pour autant : ils sont le substrat, la matière première que les instruments découpent, animent dans un gigantesque mouvement de sculpture sonore, avec des passages dignes d'un Fred Frith. L'orgue Hammond, associé aux cymbales, donne en effet à certains passages leur petit parfum jazz. Je ne chipote plus sur les catégories, enchanté par cette musique qui se permet de belles incartades sans les drones vers la vingt-et-unième minute, moments magiques, extatiques et mystérieux qui se mettent à onduler, parcourus de froissements, de déchirements secs, les drones revenant comme subrepticement se placer sous la scansion de la batterie et les égarements de la guitare, l'euphorie douce et lancinante du piano vaporeux à souhait (presque comme dans certaines pièces d'Harold Budd). Suit une longue danse quasi immobile, absolument magnifique, qui se résorbe après quelques perturbations percussives en une vague d'orgue envahie de bruits, de guitare saturée, ponctuée de frappes percussives plus sourdes, comme si l'on approchait d'une fusion. La pièce prend des allures magmatiques, gonflée de ronflements, d'oscillations vers des aigus étouffés. Elle continue d'avancer, de sidérer l'auditeur par sa beauté rentrée, dense, travaillée par des événements sonores imprévus qui ne sont pas sans me faire penser à Nurse With Wound ! J'adore la fin dignement déglinguée de cette pièce nonpareille.

    À l'évidence un des grands albums de 2015 !

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Paru en octobre 2015 chez ReR Megacorp / 1 titre / 43'57 minutes.

Pour aller plus loin :

- je choisis la version Youtube, qui me paraît moins sourde que sur bandcamp :

 

- Disponible sur bandcamp :

 

Programme de l'émission du lundi 11 janvier 2016

Philip Glass : Études n°s 15 à 17 (Pistes 15 à 17, 14'30), extraits de Glassworlds 2 (Grand piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

Giya Kancheli : Miniatures from Simple Music s 28 - 17 - 10 - 22 (p. 7 à 10, 5'30), extraits de Midwinter Spring (Kha Records, 2015) Piano : Alessandro Stella

Padna : Threatening Weather (p. 5, 8'), extrait de Alku Toinen (Aagoo / Rev, 2015)

Charlemagne Palestine : Partie 1 (p. 1, 26'11), extrait de the golden mean (shiiin, 2006)

Programme de l'émission du lundi 18 janvier 2016

Institut : La majestueuse baie de Wellington / Tu préfères courir dans le désert (p. 2 & 3, 6'20), extraits de Spécialiste mondial du retour d'affection (Quadrilab, 2016)

Hommage à Christina Vantzou :

Christina Vantzou : And Instantlly Take Effect (p. 8, 7'02), extrait de N°1 (Kranky, 2012)

                                                 And Instantlly Take Effect (p. 2, 6'59), extrait de Remixes n°1  (2012)

                                                 Prelude for Juan (p. 2, 4'26), extrait de N°1 (Kranky, 2012)

                                                 Prelude for Juan (p. 4, 4'20), extrait de Remixes n°1  (2012)

                                                 Anna Mae / Vancouver Island / Vostok (p. 1 - 5 - 10, 8'), extraits de N°2 (Kranky, 2014)

                                                 Pillar 3 / Robert Earl (p. 3 & 4, 13'10), extraits de N°3 (Kranky, 2015)

5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 15:30
Kancheli Pärt Vasks - Midwinter Spring

   Le géorgien Giya (ou Guia) Kancheli, l'estonien Arvo Pärt et le letton Pēteris Vasks sont réunis sur ce nouveau disque du pianiste italien Alessandro Stella, qui a interprété voici peu des pièces de son compatriote Matteo Sommacal pour l'album The Chain Rules paru sur le même label italien Kha Records. Direction le nord - nord est de l'Europe, avec en exergue un fragment de "Little Gidding" des Four Quartets de Thomas Stearnes Eliot, dont le début donne au disque son titre : « Midwinter spring is its own season / Sempiternal though sodden towards sundown, / Suspended in time, between pole and tropic. » (Le printemps du cœur de l'hiver est une saison par lui-même, / Sempiternelle, quoique détrempée vers le couchant, / Suspendue dans le temps, entre pôle et tropique. // Traduction de Pierre Leyris)

   Certains connaissent peut-être les pièces orchestrales parfois imposantes de Kancheli parues dans les nouvelles séries d'ECM sous la houlette attentive de Manfred Eicher. Alessandro Stella a choisi a contrario seize miniatures extraites de Simple Music for piano, recueil de 33 de ses musiques de scène et d'écran. Musiques fragiles, simples, délicatement chantantes, qui, à première audition m'avaient semblé presque insignifiantes, trop faciles. Pourtant, en ce début de 2016, je leur trouve une réelle fraîcheur, une naïveté réconfortante. Dans ce monde déchiré par une paranoïa galopante, des antagonismes terribles, ces pièces font du bien. Alessandro, par son toucher sensible, extrait de chacune d'elle tout son parfum discret, subtil pourtant. On se laisse porter par cette ambiance calme, cette retenue attentive. Au fil de ces seize miniatures, on sent que les choses reprennent leur cours normal, on se surprend à sourire, on rêve. Quel bonheur, loin du bruit et de la fureur ! Mes préférées du moment sont la numéro 15, thème du "Cercle de craie caucasien", et la suivante, la 28, extraite de "Cinéma" (pistes 6 et 7). À l'exception d'une seule, il s'agit d'un premier enregistrement mondial.

   D'Arvo Pärt, Alessandro a choisi Für Alina, déjà présent chez ECM New series, typique du style tintinnabuli. Il nous en propose une version lumineuse d'une incroyable intensité : comme l'escalade d'une série de brins d'herbe enneigés dans le soleil rasant des vastes plaines. Les Variationen für Gesundung von Ariuschka ressemblent à une comptine incantatoire, boucles et variations amusées pour distraire une enfant malade et l'aider à récupérer la santé.

   Je découvre le letton Pēteris Vasks avec la dernière piste, consacrée à Baltā ainava (Paysage blanc : Hiver). Une phrase musicale reprise et variée, ponctuée de gouttes sonores et de silences : elle va, tranquille et belle, légèrement ouatée dirait-on pour suggérer peut-être la couche de neige épandue sur le paysage, parfois travaillée par des sous-couches sonores d'une extrême grâce, recourbées sur de fines virgules. Comment ne pas entendre le souvenir des cloches, décanté, cristallisé, sublimé ? C'est une pièce magique, splendide, qui conclut ce beau disque aux lignes si pures.

    Alessandro Stella nous permet de commencer 2016 sous les meilleurs auspices en revenant à ce que nous oublions trop souvent, la beauté toute proche, simple en sa robe discrète.

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Paru en octobre 2015 chez Kha Records / 19 titres / 42 minutes.

Pour aller plus loin :

- le site de Kha Records.

- la première des miniatures de Giya Kancheli, n° 26, "Herio Bichebo" :

Alessandro Stella, piano.

Programme de l'émission du lundi 4 janvier 2016

Solo piano, solo, praticamente (avec une touche de violoncelle et de violon, au début)

Michael Vincent Waller : Anthems / Profondo Rosso (Pistes 1 & 3, 7'20), extraits de The South Shore (XI recordings, 2015)

Jürg Frey : Les tréfonds inexplorés des signes pour piano (p. 2 à 13, 47'21), extraits de Jürg Frey piano music  (Irritable Hedgehog, 2012) Piano : R. Andrew Lee

 

16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 18:15
Mathias Delplanque - Drachen

   Passeports, Chutes, et maintenant Drachen : ce chemin discontinu marqué par mes articles montre une direction, celle d'une musique électro-acoustique et concrète ardente, visionnaire, très éloignée de la sacralisation sèche du son pratiquée trop souvent par des musiciens qui sentent le laboratoire et le logiciel. Mathias Delplanque déchaîne ses sons dès le premier de ses dragons, impressionnant de puissance. Froissements de cymbales, drones, lourde percussion qui ébranle les tripes, résonne longuement, reprise et amplifiée jusqu'à créer un magma épais saturant l'espace sonore, parsemé de fissures électroniques. Tout gronde, s'enfle, crépite dans une flamme grandiose, fracturée de zébrures, animée de réverbérations. Pas de doute, nous voilà bien dans l'antre du dragon, dans la fabrique tellurique d'où surgissent les dradrones (qu'on me pardonne ce néologisme !) et autres excroissances proliférantes. Le deuxième dragon pourrait sembler plus sage, ouvert par une guitare reconnaissable, mais vite saturée, aggravée, dégoulinant de baves luminescentes. Comme scandant une série de reptations, l'accord se répète, tandis que le monde se défait, occupé à enfanter des monstres sonores aussi pesants que des mastodontes antédiluviens. Ce Drachen 2 nous plonge dans une proto-histoire, tandis que Drachen 3 rejoue l'apparition merveilleuse du feu, le hurlement insensé de la joie tordue appuyée sur une basse abyssale. Le titre parcourt des landes sauvages, ravagées, absorbées par la langue de feu vivant de voix étranges. Drachen 4 est un court interlude halluciné tout en froissements subits et surgissements imprévus, préparation au cinquième dragon auréolé de lumière, hoquetant et brinquebalant, de plus en plus mécanique et se résorbant en quasi délicatesse. Drachen 6, hanté par des cloches mystérieuses et des bruissements émouvants, prend des allures plus solennelles, mystiques : c'est l'élévation au noir, l'eucharistie confondante dans l'ébranlement des grands gongs et les échappées sourdes de drones déchirés. Ce dragon-là avance en état de somnambulisme, à moins que ce ne soit l'auditeur qui contemple fasciné l'avance de l'ordalie sonore ! Drachen 7 est plus apocalyptique, foudroyant, maniant comme des glaives ardents qui découpent l'espace à grande vitesse. Quelle profondeur de champ ! Quelle force étincelante ! Mathias Delplanque joue au démiurge avec maestria, invente un univers prodigieux digne de la fantaisie héroïque (heroic fantasy) la plus flamboyante. La dernière piste est au début comme un retour à l'humanité avec ses échantillons de voix humaines, mais très vite le monde métallique, brutal, grondant, reprend le dessus, assène des coups qui lacèrent, segmentent, sur fond de sanglots rentrés dirait-on. Faut-il prendre le disque comme une parabole ? Ces dragons sont d'extraordinaires objets musicaux, et j'aime assez la phrase de Rainer-Maria Rilke placée en exergue : « Vielleicht sind alle Drachen unseres Lebens Prinzessinnen, die nur darauf warten uns einmal schön und mutig zu sehen. » (Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. / Extrait des Lettres à un jeune poète).

   Pour qui écoute vraiment ce disque, les dragons sont admirables, nous invitent à sortir de notre réserve. Un diamant noir !

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Drachen, paru en décembre 2015 chez Ici d'Ailleurs (une maison de disque inspirée !!) / 8 pistes / 40 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée au disque.

- des extraits en écoute sur Vimeo (pas trouvé de titre entier à vous proposer...) :

  

Programme de l'émission du lundi 7 décembre 2015

Padna : Horse / Wolhee (Piste 1 & 2, 10'), extraits de Alku Toinen (Aagoo / Rev, 2015)

Simon Whetham : things just fall where they want to / One side of the border (p. 1 & 2, 21'), extraits de what matters is that it matters (Baskaru records, 2015)

Mathias Delplanque : Drachen 1 à 3 (p. 1 à 3, 18'), extraits de Drachen (Ici d'Ailleurs, 2015)

King Midas Sound + Fennesz : We walk together (p. 8, 5'43), extrait de Edition 1 (Ninja Tunes, 2015)
Programme de l'émission du lundi 14 décembre 2015

Bruit Noir : Sécurité sociale / Adieu  (p. 9 - 10, 9'05), extrait de I / III (Ici d'Ailleurs, 2015)

King Midas Sound + Fennesz : We walk together / Our love (p. 8 - 9, 13'50), extrait de Edition 1 (Ninja Tunes, 2015)

Arvo Pärt : Variationen zur Gesundung von Arinuschka (p. 18, 4'02)

Peteris Vasks : Baltā ainava (White scenary / Winter) (p. 19, 9'38),    extraits de Midwinter spring (Kha, 2015) Piano : Alessandro Stella

Ludovico Einaudi : Nefeli / Primavera (cd 2, p. 8 & 9, 12'40), extraits de Einaudi piano music (Brilliant Classics, 2014) Piano : Jeroen van Veen

Ken Camden : Curiosity (p. 4, 4'31), extrait de Dream memory (Kranky, 2015)

1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 14:32
King Midas Sound / Fennesz - Edition 1

   Sur les rives envoûtantes du Léthé sidéral

   Edition 1 est le fruit de la rencontre inédite entre le trio britannique King Midas Sound, et le guitariste et compositeur autrichien Christian Fennesz. Le résultat est brumeux à souhait : voix distantes, comme au ralenti, claviers assourdis, éléments rythmiques entourés de gaze. De la musique électronique ambiante extrêmement prenante, dès le premier titre, "Mysteries". La voix du chanteur de King Midas Sound est chaude, douce : une invitation à dériver dans les soirs profonds. "On my Mind" est encore plus ouaté, plus intimiste, avec la voix de Kiki Hitomi, qui nous plonge dans un rêve chaloupé, revient chargée de réverbérations dans un dub sensuel et mélodieux à damner les anges les plus endurcis. Morceau facile ? Il est vrai que j'ai l'impression d'avoir déjà entendu cela, mais j'écoute tellement de musique, alors, je pense soudain à certains titres de Portishead, et j'adore, c'est ce qui compte, non ? "Waves" annonce la couleur planante de la composition, dominée par des drones et la voix de Roger Robinson, complètement en allée, langoureuse et envoûtante. C'est une lente descente vers des plaisirs (interdits ?), une incantation trouble mêlée d'une remontée avec des claviers diaphanes, plusieurs plans de sonorités électroniques superposées : titre splendide, qui s'étire dans un éther d'une incroyable sérénité. "Loving or leaving" crachote, pluie électronique intermittente soudain puissamment découpée par les interventions vocales du chanteur, soulignées d'une basse très lourde. Oh le choc !! Batterie cosmique, pulsations géantes, comment ne pas fondre, rendre les oreilles, abdiquer tout sens critique : cette musique nous dévaste, nous envahit comme une mer de foudre se changeant en traînées incandescentes. "Melt" vient de plus loin encore, ponctué par la basse insistante, la voix légèrement amplifiée et surplombante du chanteur, environnée de champs électroniques intenses piquetés de batterie. Des vents se lèvent dans une musique devenue abstraite, sourdement tourbillonnante et lentement disparaissante. "Lighthouse" : la guitare de Fennesz est un phare dans le brouillard électronique épais environnant la voix hallucinée du chanteur. Tout dérive à nouveau dans ce trip hop mâtiné de dubstep (oui, je me laisse aller aux étiquettes, je ne le ferai plus !!) d'une incroyable épaisseur.

   Le sommet est atteint avec "Above water" : chef d'œuvre de presque quatorze minutes, virtuellement infini. Chant des claviers et des drones, vents électroniques, boucles rythmiques insidieusement implacables : l'univers n'est plus que ce battement distendu qui envahit le sang et les artères. On se laisse aller, le bonheur est là, dans ces boucles-mondes des origines, lorsque l'esprit survolait les eaux primordiales. Titre prodigieux, proprement mystique, en roue libre pour anéantir les apparences, les illusions !

    "We Walk together" semble se dérouler sur une planète lointaine. L'univers grésille, la voix de Kiki est portisheadienne en diable, double de Beth Gibbons porté par un courant hypnotique et des chœurs, des claviers poussiéreux et transcendants. L'univers est rayé de zébrures fauves jusqu'au jugement dernier ! "Our love" achève le périple. Tout a basculé vers un ailleurs narcotique peuplé d'échos plus que de voix, de réverbérations et de vagues sidérales.

   Un sacré coup de cœur, et il faut ça après Bruit Noir, histoire de réenchanter le monde...en l'oubliant d'abord, le temps des écoutes et de leurs prolongements en nous.

   J'attends évidemment les éditions 2, 3 et 4 annoncées, qui permettront à King Midas Sound de tester d'autres collaborations.

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Edition 1, paru en septembre 2015 chez Ninja Tunes / 9 pistes / 60 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée au disque.

- Je ne résiste pas, c'est " Above water" que je vous propose en première écoute (fausse vidéo) :

- Et "Loving or leaving" :

Programme de l'émission du lundi 23 novembre 2015

Feu ! Chatterton :  Fou à lier / la Mort dans la pinède (Pistes 2 & 3, 9'02), extraits de Ici le jour (a tout enseveli) (Barclay, 2015)

Bruit Noir : Low Cost (p. 8, 4'02), extrait de I / III (Ici d'Ailleurs, 2015)

Ludovico Einaudi : Walk / reverie / Giorni dispari (p. 1 - 3 - 5, 14'), extraits de Einaudi Piano Music  (Brilliant Classics, 2014) Piano : Jeroen van Veen

Sarah Peebles : Resinous fold 7 / Delicate path (Murasaki) (p. 1 & 2, 18'), extraits de Delicate paths - Music for shõ (Unsounds, 2013)

King Midas Sound / Fennesz : We walk together p. 8, 5'42), extrait de Edition 1 (Ninja Tunes, 2015)

Programme de l'émission du lundi 30 novembre 2015
Arvo Pärt : Mein Weg / Für Lennart in Memoriam (p. 9 - 10, 13'40), extraits de In Principio (ECM New Series, 2009)
Régis Campo : Deux sonneries pour orgue (p. 2 & 3, 5'42), extraits de Autoportraits (Mandala / Harmonia Mundi, 2004)
James McVinnie : Slow Twitchy Organs / O sapienta (p. 4 - 5, 8'14), extraits de Cycles (Bedroom Community, 2012)
Giya Kancheli : Miniatures n° 26 - 2 - 1 - 12 - 3 - 15 (p. 1 à 6, 10'35), extraits de Midwinter Spring (Kha, 2015)
King Midas Sound + Fennesz : Above water (p. 7, 13'52), extraits de Edition 1 (Ninja Tunes, 2015)

 

 

 

 
24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 16:21
Bruit Noir - I / III

L'ère du désenchantement

   Bruit Noir est né d'une idée de l'un des deux batteurs de Mendelson, Jean-Michel Pires, qui a invité Pascal Bouaziz à venir sur scène dire un de ces textes sur une de ses compositions, puis à enregistrer un titre en studio en tant que contribution à l'un de ses albums. La proposition débouche...sur cet album de dix titres (15 seraient même enregistrés). Musiques signées Jean-Michel Pires, qui utilise percussions, cuivres et synthétiseurs / claviers. Les textes de Pascal Bouaziz sont des improvisations. Le titre I / III signale qu'il s'agit d'un début de série : le deuxième devrait mettre l'accent sur l'électronique, nous dit-on. Voilà pour l'histoire, la genèse du projet, bien présentée sur le site de la maison de disque par Stan Cuesta, longtemps journaliste de Rock & Folk, musicien et écrivain, qui signe un très bel article élogieux. Que me reste-t-il à ajouter ?

   À sa manière, Bruit Noir renoue avec la chanson engagée, subversive et libertaire, qui ne cherche pas à plaire, mais à produire un choc. Bruit Noir est un antidote puissant à la société d'endormissement du divertissement, baptisée "entertainment" par les anglo-saxons. Bruit Noir déplaira donc à tous ceux qui veulent du beau bien lisse, consensuel. Bruit Noir déferle, dérange, dès l'étrange "Requiem"...« pour Pascal Bouaziz, (...) avec beaucoup de batterie et beaucoup de bruit (...) pour étouffer les cris (...) Personne ne comprend rien / Personne ne comprend son geste », comme un suicide inaugural, symbolique, qui libère la parole-cri, la parole-bruit-noir, ce qui devait sortir n'en déplaise aux survivants, un règlement de compte avec lui-même non dénué d'humour noir, une mise en perspective implacable de certains aspects (parfois oubliés, refoulés) de la réalité d'aujourd'hui. "Joe Dassin" examine ce qui reste d'une passion, à peine un nom associé au souvenir d'une chatte, pour constater « qu'il y avait plus de tendresse avec cet animal en une seule après-midi qu'entre toi et moi si on était resté collés ensemble toute une vie. » L'amertume décape, met à nu, ressasse le mensonge des illusions sentimentales. "L'Usine" dévoile l'horreur de l'exploitation dont "on n'a pas idée (...) quand on est comme moi parisien, protégé, chanceux de la vie », chaque mot (ou expression) séparé des suivants par un martèlement, un sectionnement dont on comprendra que c'est l'image sonore d'un sécateur ou de la scie électrique à découper les bœufs évoquée ensuite jusqu'à la nausée. Au passage, elle égratigne tous ceux qui se plaignent de leur sort (lui-même compris) alors qu'ils sont loin de vivre un enfer comparable. Pascal Bouaziz dérange les lignes d'une bien-pensance. Ses textes sont engagés, mais pas pour assener une pensée, pour forcer à penser le monde, soi-même et les autres, sans complaisance : à la manière d'un moraliste lucide et impitoyable, il traque les discours convenus, débusque les langues de bois, les impostures, sans oublier de faire rire.    

    Il se regarde se défaire devant le miroir, avec « les gencives qui disparaissent » et ses lambeaux de souvenirs, dans "Joy Division", hommage à l'enthousiasme qui a illuminé les « treize appartements où (il) a vécu », hommage au miracle d'un artiste qui résiste à la marée d'abrutis qui l'ont entouré. La chanson devient méditation sur « l'horreur de la vieillesse », avec des images-repoussoirs, sur les divisions de la joie et les camps. Passé et futur, souvenirs personnels et souvenirs collectifs se télescopent pour composer l'autoportrait désolé d'un homme sensible...qui sait se tourner en dérision dans "Je regarde les nuages", clin d'œil à Baudelaire. Cet homme qui « se sent bien....comme un con » en regardant les nuages se présente comme un perpétuel inquiet, vaguement paranoïaque comme la société d'aujourd'hui. La musique dépouillée, cliquetante, vibrante, entre rock minimal post punk et éclats de free jazz, souligne parfois presque comme un léger halètement, une respiration chronométrique, les mots émouvants de cet écorché à la voix paradoxalement si pleine de douceur.

   Les quatre titre suivants, "La Province", "Manifestation", "Low Cost" et "Sécurité sociale" mettent en scène un homme (Pascal Bouaziz, mais ne soyons pas réducteur...) confronté au rien social, au vide, à la déréliction. C'est le désert des villes de province, Chartres ou Le Mans dans le sillage de Jean-Luc Le Ténia, Charleville-Mézières. Quant aux manifestations, elles sont envahies par les cons, qui « s'arrêtent quand il n'y a plus personne à lyncher, plus de magasins à dévaster, plus personne à défoncer (..) y a rien qui fasse plus flipper qu'une manifestation, de toute façon je ne supporte plus les sauvages, leurs cris, on dirait de la connerie sur pied » : on ne saurait plus clairement dire sa méfiance, son dégoût pour des rituels détournés peut-être de leurs objectifs, pour les foules, pour l'humanité. La musique saturée de percussions sourdes, la voix déformée par un porte-voix rendent l'atmosphère étouffante, expriment la puissante vague de dégoût, le rejet d'une humanité qui ne manifeste jamais pour le droit de ne pas avoir de point de vue, pour le droit de ne pas aller au travail, de faire la sieste, pour le droit à l'hibernation, qui ne demande des droits que pour dépenser son argent dans les soldes. La veine satirique explose encore (si j'ose l'écrire) dans "Low Cost", qui s'indigne contre la manière dont « le miracle de voler dans les airs » peut déboucher sur une « expérience humiliante de l'humanité » : il fallait oser pour s'en prendre au leurre du "pas cher", au cœur de nos sociétés marchandes. "Sécurité sociale" prend pour refrain obsédant « Tous nos correspondants sont actuellement occupés / Veuillez renouveler votre appel », tourne autour de formules qui disent l'absurdité d'un monde faisant « exprès de faire attendre les gens ».  Le titre martèle alors un « C'est fait exprès » associé à des idées d'impasse, de complexité. Il n'y a pas d'issue, il n'y a plus rien, et l'emploi de cette dernière formule renvoie évidemment à ce texte majeur, flamboyant, de Léo Ferré, car l'album, s'il est traversé par des fantasmes de suicide, de disparition, d'élimination des abrutis, des mecs, exprime en creux une protestation, une révolte contre le désenchantement du monde, les humiliations qu'il multiplie.

    La dernière n'est pas la moins terrible. Le disque se termine par un bouleversant "Adieu" à l'enfance, « piège maudit », avec la figure du grand-père, dont on comprend qu'il est un rescapé d'une horreur plus ancienne, un adieu aux souvenirs chaleureux, mais aussi au traumatisme vécu entre la dixième année et ses quatorze ans avec l'ami de sa maman qui lui parlait d'amour et l'a détruit : confession autobiographique ou fiction, on ne sait plus, peu importe. Toutes les espérances sont déçues, trahies, empêchées...mais « je suis vivant, et vous êtes tous morts depuis très longtemps ».

   Un grand disque, inoubliable, dans la lignée du triple cd sorti par Mendelson. Une rencontre avec deux artistes qui nous convient à regarder le monde en face, et ce n'est pas très beau, l'actualité de ces derniers jours ne me fera pas écrire le contraire. Heureusement, il nous reste des bouffées d'émotion, et l'amitié pour Bertrand, qui lui a prêté un livre avec les paroles de Ian Curtis...Mis bout à bout les dix textes racontent une histoire, prennent la consistance d'une esquisse de roman vrai, qui fait paradoxalement du bien à entendre dans un monde saturé de communication mensongère, de discours creux et dangereux. Gardons l'espoir ! Comme je l'écrivais à propos du triple album de Mendelson, il y a encore quelqu'un, et en plus ils sont au moins deux !

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I / III, paru en octobre 2015 chez Ici d'Ailleurs / 10 pistes / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- Une vidéo signée Emmanuel Bacquet pour "Requiem" :

- le quatrième titre, "Joy Division", en écoute :

Programme de l'émission du lundi 9 novembre 2015

Bruit Noir : L'Usine / Joy Division (Pistes 3 & 4, 10'30), extraits de I / III (Ici d'Ailleurs, 2015)

Aurélien Dumont : Échappées -pause pluitées (p. 3, 15'25), extrait de While (NoMadMusic, 2015)

Mathias Delplanque : Fell / V (p. 3 & 4, 18'05), extraits de Chutes (Baskaru Records, 2013)

James Mc Vinnie (/ Nico Muhly) : Hudson Preludes / Take care (p. 1 - 2, 8'), extraits de Cycles (Bedrrom Community, 2013)

Programme de l'émission du lundi 16 novembre 2015

Michael Gordon : Rewriting Beethoven's Seventh Symphony (p. 2 à 5, 21'45), extrait de Dystopia (Cantaloupe Music, 2015)

Mathias Delplanque : Bu /Flo (p. 5 & 6, 8'40), extraits de Chutes (Baskaru Records, 2013)

Bruit Noir : Je regarde les nuages / La Province (p. 5 & 6, 7'10), extraits de I / III (Ici d'Ailleurs, 2015)

King Midas Sound + Fennesz : On my mind / Waves (p. 2 - 3, 11'), extraits de Edition 1 (Ninja Tunes, 2015)