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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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9 juin 2008 1 09 /06 /juin /2008 21:51
                                                                                           Terry Riley aura 73 ans le 24 juin. Sa dernière oeuvre est pourtant d'une incroyable jeunesse. Ecrite à la demande de David Harrington, violon et cheville ouvrière du Kronos Quartet, qui voulait célébrer le soixante-dizième anniversaire du compositeur lui-même, elle témoigne de la capacité de renouvellement de l'un des fondateurs historiques du minimalisme et ajoute un nouveau maillon à la longue liste des collaborations avec l'un des quatuors à cordes les plus talentueux de notre temps. D'un commun accord, Terry et le Kronos ont dès le départ eu l'idée d'associer à ce projet un pipa, luth à manche court, l'un des instruments chinois les plus anciens et des plus appréciés. Wu Man, luthiste qui avait déjà collaboré avec le quatuor, apporte sa touche orientale aux couleurs occidentales du quatuor. Plus que jamais, Terry reste le plus oriental des compositeurs occidentaux. Imprégné de jazz, connaisseur des musiques des Indiens d'Amérique, ayant étudié très longtemps sous la direction du Pandit Prân Nath, maître du Kirana, style de raga indien, Terry Riley ne saurait se réduire au minimalisme. Son oeuvre est à la croisée de l'avant-garde et des musiques du monde, imprégnée d'une constante aura spirituelle. The Cusp of magic est ainsi une rencontre, non seulement entre le quatuor à cordes et le pipa, mais encore avec le synthétiseur, des instruments utilisés dans les cérémonies du peyotl et d'autres issus d'une collection d'instruments-jouets ramené par le quatuor de ses tournées autour du monde, chacun des cinq instrumentistes étant amené à employer un ou plusieurs d'entre ces derniers à un moment ou à un autre à la place de son instrument habituel. Le titre désigne un rite lié au passage du signe des Gémeaux à celui du Cancer et au solstice d'été qui, traditionnellement, est marqué par une nuit de festivités, une suspension du cours ordinaire du temps marquée par des débordements, l'irruption des rêves et de la fantaisie : le mot anglais "cusp" renvoie à un point de rebroussement, un point singulier sur une courbe, ici à l'entrée dans le surnaturel. Divisé en six parties, ce cycle d'un peu plus de quarante minutes s'ouvre et se ferme sur une section influencée par les rituels indiens du peyotl, ces nuits pendant lesquelles les participants rassemblés autour d'un feu ingéraient le champignon sacré en chantant, murmurant et priant.
   L'auditeur est d'emblée sommé d'abandonner le monde profane, trivial : un tambour scande solennellement tout le premier mouvement, accompagné par une crécelle lancinante, des vagues de synthétiseur, avant l'entrée du quatuor à cordes, puis du luth pipa : la régularité de la scansion rythmique coexiste avec l'irrégularité des cellules mélodiques dans une trame d'une beauté constante, intense. Terry est de retour, quelle émotion !! Quelle fraîcheur, quelle joie ! Exultation parfois du quatuor qui dérape presque free jazz, entrelacements complexes avec le pipa, la musique transporte par son puissant dynamisme, son crescendo final irrésistible. Buddha's bedroom, le second mouvement, commence par un dialogue vif et serré entre le quatuor et le pipa, ponctué de pizzicati ; puis le rythme s'alanguit, Wu Man chante une berceuse, texte de sa composition, comme si elle s'adressait à son fils, moment suspendu de grâce avant la reprise par le quatuor, décidé, exubérant. The Nursery propose une seconde berceuse à l'arrière-plan envahi par les instruments-jouets, le violon joue des glissandi, le pipa égrène des chapelets de notes, les jouets prennent le pouvoir dans une atmosphère doucement incantoire, clochettes, couinement d'animaux en peluches, ricanements grotesques en sourdine. L'humour comme accès au mystère... Suit le Royal wedding, rond et enlevé, virevoltant, tout en glissements suaves, violoncelle charmeur et violons affolants, avec une coda d'une grâce raffinée. Emily and Alice est une caverne aux merveilles, hantée par les jouets aux résonances mystérieuses, traversée par un chant enfantin nimbé d'irréalité tandis que le quatuor et le pipa ponctuent l'atmosphère magique de virgules graves. Prayer circle, miracle d'apesanteur, nous entraîne dans une danse tantôt vive et légère, tantôt lente et plus grave. Une musique du bonheur, d'une admirable naïveté, sans rien qui pèse, c'est le cadeau que nous offre Terry rayonnant de malice. Suivons-le sur le chemin éclairé de taches d'or, bordé de buissons aux couleurs surnaturelles, le chemin de l'illumination ?
Pour aller plus loin :
- le
site de Terry Riley.
- voir des
photos de Dean Chamberlain, photographe "psychédélique" qui joue sur des temps de pose très longs (jusqu'à cinq heures) pour créer des images hallucinatoires. Je vous propose celle-ci, Jewel path, qui pourrait illustrer une illumination de Rimbaud :
- le
site de Frank Olinsky, qui conçoit bien des pochettes et des livrets de CD, du Kronos Quartet à Sonic Youth.(j'ai pris l'exemple du Kronos).
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Programme de l'émission du dimanche 1er juin 2008
Psykick Lyrikah : Une étoile (piste 11, 5' 26)
                                       L'éclair (p.12, 4' 41), extraits de Vu d'ici (Idwet, 2008)
B R OAD WAY: Pistes 1 et 4 (15'), extraites de 06 : 06 am (Factor records, 2005)
Revo : Irae Breaks Machine I et II (p.9 et 10, 5' 15)
                Ontario (p.11, 6' ), extraits de Artefacts (Jarring effects, 2008)
Terry Riley : The cusp of magic (p.1, 10' 04)
                             Buddha's bedroom (p.2, 10' 33)
                             The Nursery (p.3, 5' 10), extraits de The Cusp of magic (Nonesuch, 2008)
Published by Dionys - dans Terry Riley
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1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 09:50
  Tous les amateurs de guitare doivent écouter ce disque, les autres aussi... Comme Dominic Frasca (cf. article du jeudi 27 septembre 2007), Marco Capelli, guitariste né à Naples en 1965, transcende la guitare classique pour la réintroduire dans les compositions les plus novatrices d'aujourd'hui. L'idée de donner une photographie musicale de l'avant-garde musicale de New-York lui est venue d'un séjour dans cette ville en 2002. Il a demandé à un certain nombre de compositeurs, improvisateurs, issus de ce milieu qui brasse allègrement musique contemporaine, jazz d'avant-garde et rock décalé, d'écrire pour sa guitare, une guitare classique amplifiée par l'ajout de huit cordes de résonances et les sons multipliés de l'électronique directe. Il a souhaité un mélange d'écritures allant de structures rigoureuses à la liberté des langages improvisés. Le résultat est renversant : l'un des meilleurs disques de 2006, et tout simplement l'un des disques essentiels de ce début de siècle. EGP est de prime abord déconcertant, voire difficile, parce qu'il va jusqu'au bout de son projet, mais dès la première écoute, quelle claque sur certains morceaux, comme l'extraordinaire Amygdala d'Elliott Sharp, qui joue du contraste entre martèlements percussifs en roulements sourds et  les cordes jouées dans l'aigu ou en salves nerveuses, avec de brusques décrochages, dérapages, stases. A côté de Nick Didkowsky (cf. article), de Annie Gosfield ( cf. mon double hommage), et de David Shea, musiciens déjà présents dans ce blog, on trouve encore Marc Ribot, guitariste aventureux ayant joué avec John Lurie et son excellent groupe The Lounge Lizards, ici compositeur auquel revient d'ouvrir l'album avec un morceau sans concession, entre blues épais et expérimentation à la Fred Frith, frénésie et douceur imprévue, Ikue Mori, japonaise établie à New-York depuis 1977 et grande figure des musiques électroniques -dont je reparlerai bientôt, Anthony Coleman, Otomo Yoshihide, Erik Friedlander, et Mark Stewart. Ikue Mori fait dialoguer la guitare avec des musiques électroniques préenregistrées dans Bird chant, composition ciselée, méditative. Anthony Coleman a écrit sa pièce The Buzzing in my head à partir d'une crise sévère d'acouphène, d'interrogations nées de sa lecture d'une pièce de Beckett et de l'écoute d'un morceau de Ligeti : musique sinueuse, rêveuse, comme trouée, la guitare à nu qui fouille dans la tête à petits coups incertains.Considérant la guitare améliorée de Marco, Nick Didkowsky a découvert une façon de l'accorder qui l'a inspiré pour les trois mouvements de A bright moon makes a little daytime, sorte de sonate douce ou furieuse, aux lignes mélodiques complexes et belles. Otomo Yoshihide ausculte la guitare, nous invitant à découvrir les sonorités étranges qu'elle peut générer : avec lui la guitare devient shamisen expérimental. Annie Gosfield ne nous fait entendre que la main droite de Marco, Marked by a hat - jeu de mot sur le nom du guitariste, n'étant joué que sur les cordes sympathiques ouvertes : c'est un des immenses bonheurs de ce disque généreux, une pièce lumineuse et bondissante, joyeuse. Mark Stewart propose une étude très percussive, ponctuée de raclements, de grattements, musique dépenaillée pour un film d'épouvante avant de laisser fuser une superbe fin mélodieuse et déliée comme une étoile filante après les ténèbres. Erik Friedlandler pense à son violoncelle, à Jimi Hendrix et quelques autres pour Iron blue, pièce virtuose, chatoyante, sans cesse renaissante. David Shea conclut l'album avec Terra, brève méditation absolument splendide pour guitare et électronique, intense, fulgurante, extraite d'un cycle que je ne connais pas, mais qui augure du meilleur David.
- le
site de Marco Capelli.
- Marco Capelli jouant une version d' Amygdala d'Elliott Sharp en public pendant un festival au Mexique en 2008. Le son est monstrueux...
Marco Capelli joue aussi bien de la musique classique, il enseigne la musique au conservatoire Bellini de Palerme.
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Programme du dimanche 25 mai 2008
David Shea / DJ Grazhoppa : Tasty cake (piste 8, 4' 43)
                                                               Twitch (p.9, 5' )
                                                            Morning jacks (p.10, 5' 15), extraits de Down river up stream (Downsall Plastics, ?), trois très bons morceaux à sauver seulement de ce disque manqué, la rencontre ne prend pas. Dommage, j'attends toujours beaucoup de David Shea... Mais sa présence sur le disque de Marco Capelli me rassure !
David Shea : Terra (p.12, 4' 26)
Ikue Mori : Bird chant (p.2, 6' 21)
Elliott Sharp : Amygdala (p.3, 11' 42)
Annie Gosfield : Marked by a hat (p.9, 7' 54), extraits de EGP Extreme Guitar Project (Mode, 2006), avec Marco Capelli à la guitare.
Revo : le miel est plus doux que le sang (p.5, 5' 25)
                Rain of artefacts (p.8, 4' 40), extraits de Artefacts/.. (Jarring Effects, 2008)
29 mai 2008 4 29 /05 /mai /2008 20:45
   Tout est gris, sent la poussière. Les moulins n'ont plus d'ailes tandis que la courbe de votre salaire ressemble à une morne plaine en voie de tassement insidieux. Il est donc temps d'écouter le second album des nantais de Depth Affect, Hero crisis, emprunt d'une belle nonchalance alanguie, rap à la RZA sur l'excellent Street level, ritournelles électro farcies de voix échantillonnées, morceaux à danser très doux jusqu'à tomber dans les bras de la nuit. Rien de très nouveau, c'est sans prétention, on trouve d'abord la musique convenue, mais on se laisse prendre, on oublie le gris parce qu'on est gris entre amis qui ne font pas de manières.
  
Avec le d
uo morlaisien Revo, l'énergie est là, farouche et acérée, qui vous saisit : douze instrumentaux d'une électro implacable, parsemée sur quelques titres de souvenirs humains tronçonnés, répétés, soupirs, rires ou choeurs éthérés et désincarnés, comme sur le premier, Mcmlxxx, ou sur le quatrième, Adversaire. Entre musique expérimentale abstraite et hard-rock, machines et guitare construisent un univers à la majesté ravagée. Ce premier album est impressionnant de maîtrise ! S'il peut faire songer au terrifiant Duck and Cover des Suisses de Reverse Engineering, il est heureusement moins glacial, plus varié aussi. Evil raid, le titre 3, est exemplaire d'un style de composition stratifiée, à l'image de l'étonnante couverture, qui joue sur les fractures pour nous propulser ailleurs. Je suis de plus en plus séduit par ce disque qui m'avait d'abord interpellé par deux ou trois titres, et que je trouve après plusieurs écoutes décidément fort et plus original qu'il ne paraît, et en tout cas  meilleur que bien des disques de groupes anglo-saxons que nous recevons ces derniers temps à la radio, -Portishead et quelques autres mis à part. Le label Jarring Effects devient incontournable, offrant à la scène électro française une production impeccable, un son  fouillé en profondeur.
Pour les retrouver :
- Depth Affect sur
MySpace.
- Revo sur
MySpace.




En prime, une assez belle vidéo, avec des extraits de films muets, sur la musique tranquillement ensorcelante de Depth Affect :

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Programme du dimanche 18 mai (deuxième partie)
Depth Affect : Street level (piste 3, 3' 18)
                                  Dusty records (p.7, 4' 07), extraits de Hero Crisis (Autres directions, 2008)
Revo : Wire (p.2, 4' 55)
                Evil raid (p.3, 4' 11)
                Adversaire (p.4, 4' 20)
                Opiace (p.7, 3' 58), extraits de Artefacts/... (Jarring Effects, 2008)
23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 07:44
        LETTRE à ARM
   Les mots manquent pour dire, Arm tu nous rends "l'odeur forte du sol", l'homme dépouillé, tel qu'en lui-même, "à ses pieds dort son ombre / alors il marche un peu / avance comme il tremble / car l'air se soulève et l'entoure", l'homme qui sait "qu'il ne cèd(e)ra rien", même si "c'est l'époque qui décide / furieuse et douce", l'homme mélancolique et qui a des raisons de l'être, "c'est curieux comme sa tête penche / il sait que les temps l'auront à l'usure / bref puni d'emprise lente".
    Il fallait commencer par tes mots, j'ai pris ceux du quatrième titre, Le premier soir, sombre et sourde promenade déchirante sur fond de percussions lentes, de notes raréfiées de guitare et de programmation à l'image du ciel d'orage très noir de la couverture. Tu ne perds pas le fil. Après Des lumières sous la pluie en 2004 et Acte en 2007 (voir mon article du 7 juin 2007), tu reviens avec Vu d'ici, tes mots et tes musiques. C'est toi aux programmations, à la guitare parfois, mais Olivier Mellano t'accompagne aussi avec la sienne, et puis tu as invité d'autres amis pour des duos, notamment Robert le Magnifique-Iris et Dominique A. Le premier intervient sur le titre 8, Comptez les heures, un rap flamboyant pour répondre "à la pénombre que l'on sait infinie" et prendre position, "allez-y comptez les heures / je suis de l'autre côté(...) loin des armes communes / qui n(e) tolèrent / que dollars et colères / étendards et peaux dures". Dominique apporte son chant fragile au titre 3, Un point dans la foule, une rencontre qui me semblait inévitable, car vous avez l'un comme l'autre "deux traces d'ailleurs / à la place des yeux" : beau duo, sa grâce d'ange déchu, ta ferveur rugueuse,  tu lui laisses la fin, l'envolée lyrique, électrique, les choeurs et le déchaînement des guitares, et moi je suis comme vous "souriant juste d'être / emporté par la foudre", conquis par ton détournement d'Edith Piaf.
    J'aime que tu prennes comme point de départ cet instrumental inattendu qui ouvre l'album, Nulle part, majestueuse ouverture que certains trouveront injustement emphatique quand elle n'est que l'élégie inaugurale, le champ de blé doré menacé par l'orage sans fin d'une société asphyxiante, l'avant-texte  tout en cordes courbes, en caresses violoncelles, battements d'attente de l'infini qu'on  veut assassiner. C'est à cette agression délibérée que tu réponds avec tes mots de feu dès le titre 2 éponyme, entre rap rageur et post-rock puissamment lyrique, véritable manifeste pour une autre vie que celle qu'on nous programme, "vive le sourire aussi / l'ivresse / les drames mineurs". Tu les préviens, ceux qui "pensent qu'ils peuvent prévoir", "vu d'ici / seul le feu nous atteint (...)/ des vagues / nous sommes la force des creux". Tu nous rappelles aussi, dans  De plein fouet, l'incandescent titre 5 traversé d'images d'apocalypse, que "rien ne sert de courir / quand tout s'effondre". Il y a du prophète en toi, je veux dire un homme pleinement lucide, décidé à regarder le monde et ses impasses. Et qui se laisse aller à la déréliction, comme dans le magnifique titre 6, Anonyme, court blues sans parole qui laisse chanter la voix et la guitare. Qui croit malgré tout en la vie de toute sa force et sait alors devenir tendre, comme dans Ne regarde pas, le titre 7, déclaration d'amour "puisqu'à l'écart / j'ai vu d' autres formes naître/ puisqu'à les croire / on n'y prend  / rien d'autre que du rien", et toi tu sais que ce rien c'est tout l'homme. Un homme qui sait se taire pour laisser rêver, c'est Le chant d'une nuit, le titre 9, bel instrumental dépouillé, guitare nonchalante en traîne de lumière, piano parcimonieux et retenu, batterie étouffée, cymbales lointaines. Un homme qui suit sa route, celle d'Acte, que prolongent les derniers titres : "c'est sur cette route / qu'on a dû percher nos rimes(...)c'est vers là-bas / que chaque soir fut en avance(...)c'est sûrement là / qu'on a laissé nos imprévus / qu'on y laissera nos visages / et les lueurs d'un autre temps". Pour atteindre L'aube, enfin, le dernier titre, scintillante aubade pour guitare.
   Merci, Arm, pour cet album admirable et bouleversant, passionnant de bout en bout, sommet de la trilogie amorcée avec Des lumières sous la pluie. Qu'il fait bon entendre la langue française, scandée, fécondée par une inspiration si vraie, loin des fadaises sentimentales et des messages assenés avec hargne, servie par des musiciens accomplis. Rap, rock, voire blues, chanson française, étiquettes que tu décolles à coup de musique et de poésie. "mais qui te parle/ de repli hors du temps / j'écoute et puis j'attends". C'est cette écoute et cette attente qui nous rassemble, voyage pour sortir du bout de la nuit...
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 Pour écouter quelques titres :
- le site de
Psykick Lyrikah.
Une video du dernier titre en public fin février à Bruxelles (la version disque est très différente) :











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Programme du dimanche 11 mai 2008
Psykick Lyrikah : Nulle part (piste 1, 5' 19)
                                       Vu d'ici (p.2, 2' 51)
                                       Un point dans la foule (p.3, 4' 16), extrait de Vu d'ici (Idwet, 2008)
Daniel Palomo Vinuesa : Lent (p.6, 6' 46)
                                                       Global 3 et 4 (p.11 et 12, 5' 06)
                                                       Pythagore (p.13, 1' 32), extraits de L'homme approximatif (Signature / Radio France, 2006)
Portishead : the rip (p.4, 4' 31)
                            We carry on (p.6, 6' 28)
                            Machine gun (p.8, 4' 47)
                            Small (p. 9, 5' 46), extraits de Third (Go ! discs, 2008)
B r oad way : High treason (p.5, 4' 56)
                              Night lights (p.6, 1' 57)
                              Automatons (p.7, 5' 46), extraits de Enter the automaton (Jarring effects, 2008)
Programme du dimanche 18 mai 2008 (Première partie)
Portishead : Magic doors / Threads (p.11 et 12, 9' 20) (ibid.)
B r oad way  : Airtight part 2 (p.9, 6' 44)
                               Teddy gun (p.11, 9' 36) (ibid.)
Psykick Lyrikah : Le premier soir (p.4, 4' 41)
                                       De plein fouet (p.5, 4' 38)
                                       Anonyme (p.6, 1' 52)
                                       Ne regarde pas (p.7, 2' 58)
                                       Comptez les heures (p.8, 3' 14) (ibid.) Regardez les titres, déjà cette limpidité. Cinq titres de suite pour apprécier la construction soignée de l'album...

16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 15:04
  Après un premier album ambiant, minimaliste et radicalement au bord de l'audible, et une expérience avec Angil, les stéphanois reviennent avec une musique moins en retrait, distillant une pop-électro au charme hypnotique insidieux. Piano brumeux, répétitif, à la lenteur envoûtante, percussions tranquillement fascinantes, guitares immobiles, accompagnent le chant traîné-murmuré. Des textures électroniques troubles, scratchées de tournoiements parasites, des échantillons venus d'un monde lointain, enveloppent le tout de voiles mystérieux, comme sur le très beau High Treason. Ils ont évidemment écouté Radiohead, mais on songe aussi à Stars of the Lid ou à Tim Hecker (voir article du 19 juin 2007), ce dernier pour l'ouverture du morceau suivant, Night lights, orgue pulsant sur fond de nappes grésilleuses. L'album pourrait sembler monotone, mais je le dirais plutôt monochrome, se lovant entre ombre et lumière. Chaque titre installe une atmosphère pénétrante, une étrangeté qui suspend le temps, avec des mélodies simples et évidentes nimbées de halos de particules : ça vient de là-bas, ça nous envahit, on ne bouge plus, engourdis, à l'écoute de ce qui parfois n'émerge pas tout à fait comme dans le très court Airtight part 1. Fête foraine engloutie pour automates, pendules et boîtes à musique, traversée de quelques accélérations, intrusions plus lourdement percussives, toujours à la fin résorbées dans de sourds tourbillons, dans le retour obsédant du même, ad libitum comme dans le dernier titre, Teddy Gun, plus de neuf minutes à traverser des nuages épais chargés d'une électricité pétrifiante...Je ne sais s'ils connaissent Half Asleep, mais ils sont cousins dans des univers parallèles. Comme pour Valérie Leclerc, je leur pardonne de trahir la langue française, -car j'appelle trahir le choix de l'anglais pour des considérations commerciales, je ne parle même pas de l'accent lamentable de la plupart : ici, les inflexions douces, intériorisées de cet anglais en demi-teintes contribuent à créer ces paysages mélancoliques d'un monde décalé, résolument en marge, hors course. Une magnifique surprise pour tous ceux qui aiment sombrer, se laisser absorber dans les rêves en oubliant tout le clinquant de l'aujourd'hui. Ce disque est un poison subtil, on y revient, encore, et encore, pour chercher la clé qui nous permettra d'accéder au monde de l'éternel retour.
Pour les découvrir :
- le
site du groupe.
- leur
page sur MySpace.
Une vidéo en public de High Treason aussi pour avoir une idée du travail vidéo qui accompagne leur musique depuis les débuts du groupe:

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Programme du dimanche 4 mai 2008 (troisième partie et fin...)
B R OAD WAY : Caution wet floor (piste 1, 4' 48)
                                    Letters inHearts (p.2, 4' 47)
                                   The Key maker (p.3, 7' 47), extraits de Enter the automaton (Jarring Effects, 2008)
11 mai 2008 7 11 /05 /mai /2008 17:54
                        
  Je le sais, j'arrive après la bataille, tout a été dit sans doute, et j'en vois qui s'inquiètent du rapprochement que semble annoncer le titre. Quoi, comparer le groupe phare d'une pop électronique, expérimentale, avec les rois du trip-hop ? Loin de moi cette audace...
   J'entends d'abord deux voix, celles de Thom Yorke et Beth Gibbons, qui montent dans l'aigu, se tordent et sanglotent, nasillent ou murmurent, voix de tête irritante(s), voix de fausset, aptes à capter et à exprimer toutes les nuances du spleen contemporain, voix écorchées de l'émotion qui chavire et submerge. On peut être agacé, je les adore, ces deux voix inoubliables qui chuchotent nos rêves et chavirent vers l'infini si désirable de l'amour parfait. Elles flirtent avec la bluette pour mieux déraper vers la rage ou l'incantation, la plainte simplement humaine.
   15 step, le premier titre de In Rainbows, commence sur le constat d'une dysharmonie: "You used to be allright / What happened ? / Did the cat get your tongue ? / Did your string come undone ? ", la voix mâchonne les mots sur fond de boîtes à rythmes qui semblent presque déréglées, livrées à elles-même, puis la guitare intervient, la mélodie se construit, tout roule trop bien, et ça bascule heureusement avec l'irruption des claviers et quelques choeurs discrets d'enfants en salves joyeuses, la chansonnette est devenue musique haletante, envolée vers l'ailleurs. C'est l'alchimie Radiohead, qui bouscule les schémas convenus et crée tant de malentendus : ce ne sont plus de simples chansons ronronnantes, ce sont des confidences, des cris rentrés, des aveux, des coq-à-l'âne qui appellent une musique en perpétuelle transformation, épousant les méandres intérieurs. " I am trapped in this body and can't get out", entend-on dans le titre suivant, Bodysnatchers, qui commence roguement sur des guitares enrouées, rock lourd, saturé que vient éclairer au bout de deux minutes une guitare lyrique, tout s'allège et se décante un bref moment avant le retour de la rage impuissante, l'aveu final, "I'm a lie". Après un début éthéré, Nude est une confession désenchantée, à voix nue en effet, entre guitare, percussion tic-tacante et claviers lointains, choeurs d'anges en sourdine : " So don't get any big ideas / They're not gonna happen / You'll go to hell / For what your dirty mind is thinking." Pas d'avenir pour la pensée, retour de l'obscurantisme : penser est sale, penser c'est pécher. Haro sur les intellectuels ! Mieux vaut plonger vers les étranges poissons du fond de l'océan, là où tes yeux "turn me into phantoms", nous dit le titre suivant, chanson calme, guitare et voix, percussion, puis jeux d'échos, eaux troubles des claviers, lente coulée vers l'insoutenable, "I get eaten by worms and weird fishes", appels et dépression avant la remontée inespérée, les lumières qui pulsent, "I hit the bottom and escape" : c'est Weird fishes / Arpeggi, premier point culminant de l'album, la musique qui sauve des abysses, des cauchemars. Dès lors, l'album est comme transfiguré, affirmation de l'être en tant que manque, de son besoin impérieux de lumière. " I am the next act waiting in the wings / I am an animal trapped in your car", affirmations qui ouvrent All I need, ce curieux credo, crescendo qui explose, écartelé par une image ambivalente de l'autre "s'all wrong / s'all right". Faust Arp surprend alors par ses arrangements de cordes, sa grâce aérienne liée au surgissement d'images surréalistes, à l'euphorie amoureuse : " I love you but enough is enough / (...) / There' no real reason". L'amour est sans raison...la séparation ne s'explique pas non plus, dira le titre suivant, Reckoner, romance sucrée qui plaide non coupable pour l'aimée : " You are not to blame (...) / Because we separate like ripples on a blank shore". House of cards, contre l'évidence, réclame l'amour plutôt que l'amitié, aveu déchiré de déni sur une rythmique butée, conscient que " The infrastructure will coillapse". Jigsaw falling into place, dans cette perspective, dit le désir panique du retour, le rythme se précipite, les guitares hurlent avec la voix qui clame, mais " words are blunt instruments"...Et c'est le chef d'oeuvre qui clôt l'album, le referme vraiment, Videotape : introduction au piano, la voix nue du désespoir, chant d'adieu, percussions en courtes rafales et choeurs, le murmure qui se perd, le piano qui poursuit obstinato en boucles et les percussions claudicantes qui traînent la patte, ô cette admirable coda, le sublime après la mièvrerie frôlée si souvent, les affleurements du désespoir, les désirs d'arc-en-ciel...
   Il faut cesser de déchiqueter les vrais albums ! Un morceau n'a de sens que dans son contexte. In rainbows est inégal, c'est sûr, et tel titre pris isolément peut sembler faible. Mais cette musique raconte une histoire, c'est un voyage sentimental d'aujourd'hui, l'odyssée banale et bouleversante d'un être en quête d'amour qui finit par se replier sur une cassette vidéo : "When I'm at the pearly gates / This'll be on videotape / My videotape / When Mephistophilis is just beneath / And he's reaching to grab me " L'autre ne s'atteint que dans le média : " You are my centre when I spin away / Out of control on videotape (...) This is my way to say goodbye / Because I can't do it face to face ". Prenons le temps, écoutons la musique, écoutons la voix, les mots, le tout, avant de juger, de jauger à l'aune réductrice de l'apport supposé du disque à l'avancée de la musique. C'est du beau travail, modeste, vrai, et c'est déjà beaucoup !
  Il me reste peu de temps pour parler de Third, troisième album de Portishead, plus de dix ans après l'album éponyme, chef d'oeuvre, diamant noir de ce qu'on a appelé le trip-hop. L'aspect mystérieusement incantatoire, tournoiements et miaulements inquiétants, diaboliques, tout cela a tendance à disparaître, sauf sur le magnifique dernier titre, Threads, qui réunit les deux époques, au profit d'un son plus industriel, de percussions implacables comme dans We carry on ou Machine gun au titre évocateur. La guitare se fait plus sobre, acérée, les scratchs ont disparu (?), mais Beth Gibbons est là, plus émouvante que jamais, son chant sur la corde sensible, fragile et forte entre les massifs percussifs. Un album puissant, impressionnant, sombre et déchiré qui signe une véritable renaissance : à l'évidence un des grands disques de l'année.
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Programme du dimanche 4 mai 2008 (deuxième partie, je suis en retard...)
Portishead : Silence (piste 1, 5' )
                            Nylon smile (p.3, 3' 20)
                            Plastic (p.5, 3' 30)
                            We carry on (p.6, 6' 28 ) [ce  dernier passé après Radiohead], extraits de Third (Go! discs, 2008)
Radiohead : Weird fishes/ Arpeggi (p.4, 5' 18)
                           All I need (p.5, 3' 49)
                           Faust Arp (p.6, 2' 10)
                           Videotape (p.10, 4' 42), extraits de In Rainbows (2008)
9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 11:32
                                      
     J'ai découvert Daniel Palomo Vinuesa en écoutant le dernier disque d'Imagho (cf. article du 17 mars), sur lequel il joue du saxophone. La liste d'influences revendiquées sur sa page MySpace rend à l'avance caduque toute catégorisation pour enfermer ce musicien imprévisible, qui, avec son second opus, L'Homme approximatif, sorti en juin 2006 sur le label "Signature" de Radio France, fait un magnifique pied de nez à tous les sectaires. Album généreux de plus de soixante-dix minutes, il se présente comme une galerie de portraits musicaux de savants connus comme Darwin, Galilée, Pythagore ou Poincaré, nettement moins connus comme Nikola Tesla, inventeur d'origine croate mort aux Etats-Unis, dont le rôle fut important dans le domaine du courant alternatif, le Docteur Wade pour sa théorie sur l'onde Méga, anonymes comme "L'Homme Médecine" évoqué par le titre sept, le tout encadré par un "Avant" et un Après", et ponctué par des plages sans rapport apparent avec ce fil scientifique. Nul besoin toutefois de connaître vraiment les théories des uns et des autres pour apprécier ce disque d'une liberté, d'une légèreté grave qui nous surprend comme une aventure à chaque nouvelle plage : électro-jazz, musique contemporaine, électronique, expérimentale, post-rock, les étiquettes valsent, restent une fraîcheur et une inventivité constantes, non dénuées d'un humour "zappien". L'homme est approximatif, nous dit le titre en forme d'hommage à Tristan Tzara, -poète libre s'il en fut, comme le sont l'univers et le chaos, pi et tous les nombres innombrables, la géométrie même dans la suite des théories qui s'affrontent et se contredisent. D'où cette musique qui déjoue les attentes, se métamorphose, se troue d'interstices parfois, n'en finit pas de se perdre dans l'immense avant-dernier morceau, "Poincaré", longue trajectoire incertaine vers le silence jamais atteint. Si le premier titre sonne d'abord très jazzy, avec le saxophone en avant, très vite on quitte les rivages familiers, des voix se mêlent aux percussions, la programmation Orion apporte ses sonorités synthétiques. "Tesla", le titre deux, prend les allures d'une incantation étrange, hantée par des voix lointaines que relaie le piano de Chistofer Bjurström, au pointillisme dépouillé, avec la guitare acoustique de Pascal Dalmasso qui vient s'entrelacer à lui dans un bref duo au parfum mystérieux, lequel s'évapore dans des éructations percussives nous ramenant au début. "Darwin", le titre trois, commence par un échantillon de conversation, se met à bondir et à miauler, avec guitares très Santana, puis tout se défait, hésite, avant de repartir gonflé à bloc et d'être quelques secondes plus tard dynamité par une chute dans des onomatopées sonores bégayantes et une coda sourdement grave : nous proposerait-il une vision malicieuse de l’évolution ? Le titre quatre, "Galileo Galilei", mixe des fragments de propos du savant en italien, dits ou murmurés en boucles litaniques, comme une prière d'ailleurs, à l'arrière-plan ou en quasi solo, à une structure puissamment dynamique impulsée par le piano et le saxophone : splendide morceau qui semble dire la lutte des vérités, qui accèdent à la lumière avec l'irruption tardive du chant vocodé intégré enfin à la ligne d'évidence. "Bee Mo", le court morceau suivant, apparaît, dans ses grincements provocateurs, comme une libération salvatrice, purement insensée, nécessaire après le combat et avant de plonger dans "Lent", pas loin de sept minutes d'abandon au bonheur, dialogue entre le piano, la batterie et et la programmation, voix et vents, tout en finesse et en émotion. Les deux titres suivants sont plus nettement jazz, plus ronds avec le retour au premier plan du saxophone, mais la suite devient à la fois plus méditative, plus colorée par les timbres africains des percussions djembé et udu et par les déformations sonores des saxophones préparés et des voix, donnant une impression de musique improvisée multi-directionnelle, sorte de synthèse préparatoire - les titres sont alors "Global # 1" à "Global # 4", débouchant sur la diction nue d'un court texte : "juste avant que tout éclate, juste avant que tout s'écroule, que le ciel se déchire en deux, quand tu sais que de toute façon, quoi que tu fasses, tu n'y échapperas pas, que tout va lâcher, que le ciel va pleurer, que tu seras trempé, mais que tout est encore calme", sans doute le moment le plus inattendu, le plus sobrement émouvant, avant cette longue échappée dont je parlais presque pour commencer, ces corps sonores lancés dans l'espace infini et qui n'en finissent pas de ne pas mourir, un peu comme dans "Tabula Rasa" d'Arvo Pärt.
    Vraiment un album rare, singulier, qu'il faudrait que j'intègre dans une nouvelle mouture du classement de 2006!! Tout classement est lui aussi toujours à refaire, approximatif...
Place à Tzara :
"homme approximatif te mouvant dans les à-peu-près du destin
avec un coeur comme valise et une valve en guise de tête(...)
il y a des paroles filantes
laissant une trace légère trace de majesté derrière leur sens à peine de sens.
.."

"tu es en face des autres un autre que toi-même
sur l'escalier des vagues comptant de chaque regard la trame
dépareillées hallucinations sans voix qui te ressemblent
les boutiques de bric-à-brac qui te ressemblent
que tu cristallises autour de ta pluvieuse vocation - où tu découvres des parcelles de toi-même
à chaque tournant de rue tu te changes en un autre toi-même"
Prolongements
- le
site de Daniel Palomo Vinuesa, avec le disque en écoute.
- lire l
e début de L'Homme approximatif de Tristan Tzara
- mieux connaître
Jean-Louis Prades, le guitariste et compositeur d'Imagho : nombreux extraits en écoute. Site en construction, mais déjà largement opérationnel, petit laboratoire pour suivre une oeuvre en cours.
et en prime, une vidéo...terrifiante, je suis désolé, une explosion nucléaire expérimentale dans le désert du Névada en 1947, avec une bande-son de Daniel Palomo Vinuesa et de Pascal Dalmasso.

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Programme du dimanche 4 mai 2008 (Première partie)
Daniel Palomo Vinuesa : Tesla (piste 2, 6' 06)
                                                       Galileo Galilei (p.4, 5' 16)
                                        Global # 1 (p.9, 3' 02), extraits de L'Homme approximatif (2006, Signature/Radio France)
2 mai 2008 5 02 /05 /mai /2008 10:21
  Annie Gosfield n'a pas toujours la tête dans les étoiles. Alors qu'elle vivait à Valencia, en Californie, elle se promenait souvent dans la ville-fantôme voisine, Mentryville, qui lui a inspiré un des titres de Lost signals and drifting satellites. Elle a recréé l'ambiance étrange de la cité abandonnée à l'aide de son piano préparé, dans lequel elle a placé des matériaux métalliques, du bois, du caoutchouc, entre et sous les cordes, qu'elle frappe avec un maillet de caoutchouc, produisant des sons qui coexistent avec ceux obtenus par la voie traditionnelle; rien d'étonnant au pays de John Cage, mais une belle illustration de la fécondité actuelle de l'invention. Avec The Harmony of the body-machine, titre pris dans un livre de H.G. Wells, elle signe une collaboration impressionnante avec la violoncelliste Joan Jeanrenaud, dont elle exploite l'incroyable virtuosité technique pour la faire dialoguer avec des sons industriels enregistrés dans des usines de Nuremberg : nouvelles harmonies, infinis bercements du métal adouci, respirations organiques de la matière caressée par le violoncelle, engendrent une mélancolie post-humaine, celle d'un monde où l'homme n'existe plus qu'à l'état de trace.
  Flying sparks and heavy machinery, paru en 2001 chez Tzadik comme ces deux autres albums, rassemble deux oeuvres liées à sa résidence en Allemagne, à Nuremberg. "Ewa7", un morceau en trois parties de plus de quarante minutes, intègre la machinerie lourde des usines en tant qu'interprètes, soit en direct comme ce fut le cas lors d'un concert donné sur l'un des sites industriels explorés, soit en tant qu'échantillons sonores mixés et joués sur les claviers de la compositrice. Ewa7 est au final un voyage fascinant, galvanisant, au coeur de l'énergie, depuis la rotation initiale des moteurs qui démarrent jusqu'à la chambre de combustion, chaque étape accompagnée par l'entrée en scène d'un instrument (clavier échantillonné, guitare électrique préparée et percussions "traditionnelles"). L'ajout de nombreuses percussions métalliques, lourds cylindres et autres, frappées contre les machines elles-mêmes, contribue à donner à cette plongée une force extraordinaire. Voilà une artiste qui écoute le monde en face, sans a priori, pour en faire jaillir les beautés ignorées. Des lourdes machines sourdent une lumière, une émotion inattendues. Elles se mettent parfois à danser un sabbat frénétique, ou bien alors semblent bégayer un langage qui n'attend que notre oreille pour nous dire cet au-delà des épaisseurs et des opacités, et, qui sait, la fusion de l'homme et de la machine. Un monument de la musique contemporaine, expérimentale et électronique !!
   Le titre de l'album est celui du second morceau, écrit pour quatuor à cordes et quatuor de percussions juste après son retour à New-York. Tandis que les cordes explorent les micro-tonalités et toutes les ressources acoustiques pour suggérer les étincelles volantes du titre, les percussions évoquent l'univers industriel de la machinerie lourde, dans un dialogue inspiré du constructivisme, enrichi par des rencontres de hasard et ménageant des espaces apaisés où l'on peut écouter les infimes bruissements de la matière. Il y a quelque chose de japonais dans ce morceau, qui me fait penser aux compositions de Kaija Saariaho consacrées aux jardins japonais, pour l'espèce d'austérité suave qui se dégage de cette joute impeccablement menée.
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Programme du dimanche 27 avril 2008
Annie Gosfield : Mentryville (piste 3, 4' 58)
                                    The Harmony of the Body-Machine (p.4, 13' 14), extraits de Lost signals and drifting satellites (Tzadik, 2004)
                                    
Ewa7, parties 2 et 3 (p.2 -3, 23' 20)
                                     Flying sparks and heavy machinery (p.4, 14' 38), extraits de Flying sparks and heavy machinery (Tzadik, 2001)