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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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11 mai 2008 7 11 /05 /mai /2008 17:54
                        
  Je le sais, j'arrive après la bataille, tout a été dit sans doute, et j'en vois qui s'inquiètent du rapprochement que semble annoncer le titre. Quoi, comparer le groupe phare d'une pop électronique, expérimentale, avec les rois du trip-hop ? Loin de moi cette audace...
   J'entends d'abord deux voix, celles de Thom Yorke et Beth Gibbons, qui montent dans l'aigu, se tordent et sanglotent, nasillent ou murmurent, voix de tête irritante(s), voix de fausset, aptes à capter et à exprimer toutes les nuances du spleen contemporain, voix écorchées de l'émotion qui chavire et submerge. On peut être agacé, je les adore, ces deux voix inoubliables qui chuchotent nos rêves et chavirent vers l'infini si désirable de l'amour parfait. Elles flirtent avec la bluette pour mieux déraper vers la rage ou l'incantation, la plainte simplement humaine.
   15 step, le premier titre de In Rainbows, commence sur le constat d'une dysharmonie: "You used to be allright / What happened ? / Did the cat get your tongue ? / Did your string come undone ? ", la voix mâchonne les mots sur fond de boîtes à rythmes qui semblent presque déréglées, livrées à elles-même, puis la guitare intervient, la mélodie se construit, tout roule trop bien, et ça bascule heureusement avec l'irruption des claviers et quelques choeurs discrets d'enfants en salves joyeuses, la chansonnette est devenue musique haletante, envolée vers l'ailleurs. C'est l'alchimie Radiohead, qui bouscule les schémas convenus et crée tant de malentendus : ce ne sont plus de simples chansons ronronnantes, ce sont des confidences, des cris rentrés, des aveux, des coq-à-l'âne qui appellent une musique en perpétuelle transformation, épousant les méandres intérieurs. " I am trapped in this body and can't get out", entend-on dans le titre suivant, Bodysnatchers, qui commence roguement sur des guitares enrouées, rock lourd, saturé que vient éclairer au bout de deux minutes une guitare lyrique, tout s'allège et se décante un bref moment avant le retour de la rage impuissante, l'aveu final, "I'm a lie". Après un début éthéré, Nude est une confession désenchantée, à voix nue en effet, entre guitare, percussion tic-tacante et claviers lointains, choeurs d'anges en sourdine : " So don't get any big ideas / They're not gonna happen / You'll go to hell / For what your dirty mind is thinking." Pas d'avenir pour la pensée, retour de l'obscurantisme : penser est sale, penser c'est pécher. Haro sur les intellectuels ! Mieux vaut plonger vers les étranges poissons du fond de l'océan, là où tes yeux "turn me into phantoms", nous dit le titre suivant, chanson calme, guitare et voix, percussion, puis jeux d'échos, eaux troubles des claviers, lente coulée vers l'insoutenable, "I get eaten by worms and weird fishes", appels et dépression avant la remontée inespérée, les lumières qui pulsent, "I hit the bottom and escape" : c'est Weird fishes / Arpeggi, premier point culminant de l'album, la musique qui sauve des abysses, des cauchemars. Dès lors, l'album est comme transfiguré, affirmation de l'être en tant que manque, de son besoin impérieux de lumière. " I am the next act waiting in the wings / I am an animal trapped in your car", affirmations qui ouvrent All I need, ce curieux credo, crescendo qui explose, écartelé par une image ambivalente de l'autre "s'all wrong / s'all right". Faust Arp surprend alors par ses arrangements de cordes, sa grâce aérienne liée au surgissement d'images surréalistes, à l'euphorie amoureuse : " I love you but enough is enough / (...) / There' no real reason". L'amour est sans raison...la séparation ne s'explique pas non plus, dira le titre suivant, Reckoner, romance sucrée qui plaide non coupable pour l'aimée : " You are not to blame (...) / Because we separate like ripples on a blank shore". House of cards, contre l'évidence, réclame l'amour plutôt que l'amitié, aveu déchiré de déni sur une rythmique butée, conscient que " The infrastructure will coillapse". Jigsaw falling into place, dans cette perspective, dit le désir panique du retour, le rythme se précipite, les guitares hurlent avec la voix qui clame, mais " words are blunt instruments"...Et c'est le chef d'oeuvre qui clôt l'album, le referme vraiment, Videotape : introduction au piano, la voix nue du désespoir, chant d'adieu, percussions en courtes rafales et choeurs, le murmure qui se perd, le piano qui poursuit obstinato en boucles et les percussions claudicantes qui traînent la patte, ô cette admirable coda, le sublime après la mièvrerie frôlée si souvent, les affleurements du désespoir, les désirs d'arc-en-ciel...
   Il faut cesser de déchiqueter les vrais albums ! Un morceau n'a de sens que dans son contexte. In rainbows est inégal, c'est sûr, et tel titre pris isolément peut sembler faible. Mais cette musique raconte une histoire, c'est un voyage sentimental d'aujourd'hui, l'odyssée banale et bouleversante d'un être en quête d'amour qui finit par se replier sur une cassette vidéo : "When I'm at the pearly gates / This'll be on videotape / My videotape / When Mephistophilis is just beneath / And he's reaching to grab me " L'autre ne s'atteint que dans le média : " You are my centre when I spin away / Out of control on videotape (...) This is my way to say goodbye / Because I can't do it face to face ". Prenons le temps, écoutons la musique, écoutons la voix, les mots, le tout, avant de juger, de jauger à l'aune réductrice de l'apport supposé du disque à l'avancée de la musique. C'est du beau travail, modeste, vrai, et c'est déjà beaucoup !
  Il me reste peu de temps pour parler de Third, troisième album de Portishead, plus de dix ans après l'album éponyme, chef d'oeuvre, diamant noir de ce qu'on a appelé le trip-hop. L'aspect mystérieusement incantatoire, tournoiements et miaulements inquiétants, diaboliques, tout cela a tendance à disparaître, sauf sur le magnifique dernier titre, Threads, qui réunit les deux époques, au profit d'un son plus industriel, de percussions implacables comme dans We carry on ou Machine gun au titre évocateur. La guitare se fait plus sobre, acérée, les scratchs ont disparu (?), mais Beth Gibbons est là, plus émouvante que jamais, son chant sur la corde sensible, fragile et forte entre les massifs percussifs. Un album puissant, impressionnant, sombre et déchiré qui signe une véritable renaissance : à l'évidence un des grands disques de l'année.
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Programme du dimanche 4 mai 2008 (deuxième partie, je suis en retard...)
Portishead : Silence (piste 1, 5' )
                            Nylon smile (p.3, 3' 20)
                            Plastic (p.5, 3' 30)
                            We carry on (p.6, 6' 28 ) [ce  dernier passé après Radiohead], extraits de Third (Go! discs, 2008)
Radiohead : Weird fishes/ Arpeggi (p.4, 5' 18)
                           All I need (p.5, 3' 49)
                           Faust Arp (p.6, 2' 10)
                           Videotape (p.10, 4' 42), extraits de In Rainbows (2008)
9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 11:32
                                      
     J'ai découvert Daniel Palomo Vinuesa en écoutant le dernier disque d'Imagho (cf. article du 17 mars), sur lequel il joue du saxophone. La liste d'influences revendiquées sur sa page MySpace rend à l'avance caduque toute catégorisation pour enfermer ce musicien imprévisible, qui, avec son second opus, L'Homme approximatif, sorti en juin 2006 sur le label "Signature" de Radio France, fait un magnifique pied de nez à tous les sectaires. Album généreux de plus de soixante-dix minutes, il se présente comme une galerie de portraits musicaux de savants connus comme Darwin, Galilée, Pythagore ou Poincaré, nettement moins connus comme Nikola Tesla, inventeur d'origine croate mort aux Etats-Unis, dont le rôle fut important dans le domaine du courant alternatif, le Docteur Wade pour sa théorie sur l'onde Méga, anonymes comme "L'Homme Médecine" évoqué par le titre sept, le tout encadré par un "Avant" et un Après", et ponctué par des plages sans rapport apparent avec ce fil scientifique. Nul besoin toutefois de connaître vraiment les théories des uns et des autres pour apprécier ce disque d'une liberté, d'une légèreté grave qui nous surprend comme une aventure à chaque nouvelle plage : électro-jazz, musique contemporaine, électronique, expérimentale, post-rock, les étiquettes valsent, restent une fraîcheur et une inventivité constantes, non dénuées d'un humour "zappien". L'homme est approximatif, nous dit le titre en forme d'hommage à Tristan Tzara, -poète libre s'il en fut, comme le sont l'univers et le chaos, pi et tous les nombres innombrables, la géométrie même dans la suite des théories qui s'affrontent et se contredisent. D'où cette musique qui déjoue les attentes, se métamorphose, se troue d'interstices parfois, n'en finit pas de se perdre dans l'immense avant-dernier morceau, "Poincaré", longue trajectoire incertaine vers le silence jamais atteint. Si le premier titre sonne d'abord très jazzy, avec le saxophone en avant, très vite on quitte les rivages familiers, des voix se mêlent aux percussions, la programmation Orion apporte ses sonorités synthétiques. "Tesla", le titre deux, prend les allures d'une incantation étrange, hantée par des voix lointaines que relaie le piano de Chistofer Bjurström, au pointillisme dépouillé, avec la guitare acoustique de Pascal Dalmasso qui vient s'entrelacer à lui dans un bref duo au parfum mystérieux, lequel s'évapore dans des éructations percussives nous ramenant au début. "Darwin", le titre trois, commence par un échantillon de conversation, se met à bondir et à miauler, avec guitares très Santana, puis tout se défait, hésite, avant de repartir gonflé à bloc et d'être quelques secondes plus tard dynamité par une chute dans des onomatopées sonores bégayantes et une coda sourdement grave : nous proposerait-il une vision malicieuse de l’évolution ? Le titre quatre, "Galileo Galilei", mixe des fragments de propos du savant en italien, dits ou murmurés en boucles litaniques, comme une prière d'ailleurs, à l'arrière-plan ou en quasi solo, à une structure puissamment dynamique impulsée par le piano et le saxophone : splendide morceau qui semble dire la lutte des vérités, qui accèdent à la lumière avec l'irruption tardive du chant vocodé intégré enfin à la ligne d'évidence. "Bee Mo", le court morceau suivant, apparaît, dans ses grincements provocateurs, comme une libération salvatrice, purement insensée, nécessaire après le combat et avant de plonger dans "Lent", pas loin de sept minutes d'abandon au bonheur, dialogue entre le piano, la batterie et et la programmation, voix et vents, tout en finesse et en émotion. Les deux titres suivants sont plus nettement jazz, plus ronds avec le retour au premier plan du saxophone, mais la suite devient à la fois plus méditative, plus colorée par les timbres africains des percussions djembé et udu et par les déformations sonores des saxophones préparés et des voix, donnant une impression de musique improvisée multi-directionnelle, sorte de synthèse préparatoire - les titres sont alors "Global # 1" à "Global # 4", débouchant sur la diction nue d'un court texte : "juste avant que tout éclate, juste avant que tout s'écroule, que le ciel se déchire en deux, quand tu sais que de toute façon, quoi que tu fasses, tu n'y échapperas pas, que tout va lâcher, que le ciel va pleurer, que tu seras trempé, mais que tout est encore calme", sans doute le moment le plus inattendu, le plus sobrement émouvant, avant cette longue échappée dont je parlais presque pour commencer, ces corps sonores lancés dans l'espace infini et qui n'en finissent pas de ne pas mourir, un peu comme dans "Tabula Rasa" d'Arvo Pärt.
    Vraiment un album rare, singulier, qu'il faudrait que j'intègre dans une nouvelle mouture du classement de 2006!! Tout classement est lui aussi toujours à refaire, approximatif...
Place à Tzara :
"homme approximatif te mouvant dans les à-peu-près du destin
avec un coeur comme valise et une valve en guise de tête(...)
il y a des paroles filantes
laissant une trace légère trace de majesté derrière leur sens à peine de sens.
.."

"tu es en face des autres un autre que toi-même
sur l'escalier des vagues comptant de chaque regard la trame
dépareillées hallucinations sans voix qui te ressemblent
les boutiques de bric-à-brac qui te ressemblent
que tu cristallises autour de ta pluvieuse vocation - où tu découvres des parcelles de toi-même
à chaque tournant de rue tu te changes en un autre toi-même"
Prolongements
- le
site de Daniel Palomo Vinuesa, avec le disque en écoute.
- lire l
e début de L'Homme approximatif de Tristan Tzara
- mieux connaître
Jean-Louis Prades, le guitariste et compositeur d'Imagho : nombreux extraits en écoute. Site en construction, mais déjà largement opérationnel, petit laboratoire pour suivre une oeuvre en cours.
et en prime, une vidéo...terrifiante, je suis désolé, une explosion nucléaire expérimentale dans le désert du Névada en 1947, avec une bande-son de Daniel Palomo Vinuesa et de Pascal Dalmasso.

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Programme du dimanche 4 mai 2008 (Première partie)
Daniel Palomo Vinuesa : Tesla (piste 2, 6' 06)
                                                       Galileo Galilei (p.4, 5' 16)
                                        Global # 1 (p.9, 3' 02), extraits de L'Homme approximatif (2006, Signature/Radio France)
2 mai 2008 5 02 /05 /mai /2008 10:21
  Annie Gosfield n'a pas toujours la tête dans les étoiles. Alors qu'elle vivait à Valencia, en Californie, elle se promenait souvent dans la ville-fantôme voisine, Mentryville, qui lui a inspiré un des titres de Lost signals and drifting satellites. Elle a recréé l'ambiance étrange de la cité abandonnée à l'aide de son piano préparé, dans lequel elle a placé des matériaux métalliques, du bois, du caoutchouc, entre et sous les cordes, qu'elle frappe avec un maillet de caoutchouc, produisant des sons qui coexistent avec ceux obtenus par la voie traditionnelle; rien d'étonnant au pays de John Cage, mais une belle illustration de la fécondité actuelle de l'invention. Avec The Harmony of the body-machine, titre pris dans un livre de H.G. Wells, elle signe une collaboration impressionnante avec la violoncelliste Joan Jeanrenaud, dont elle exploite l'incroyable virtuosité technique pour la faire dialoguer avec des sons industriels enregistrés dans des usines de Nuremberg : nouvelles harmonies, infinis bercements du métal adouci, respirations organiques de la matière caressée par le violoncelle, engendrent une mélancolie post-humaine, celle d'un monde où l'homme n'existe plus qu'à l'état de trace.
  Flying sparks and heavy machinery, paru en 2001 chez Tzadik comme ces deux autres albums, rassemble deux oeuvres liées à sa résidence en Allemagne, à Nuremberg. "Ewa7", un morceau en trois parties de plus de quarante minutes, intègre la machinerie lourde des usines en tant qu'interprètes, soit en direct comme ce fut le cas lors d'un concert donné sur l'un des sites industriels explorés, soit en tant qu'échantillons sonores mixés et joués sur les claviers de la compositrice. Ewa7 est au final un voyage fascinant, galvanisant, au coeur de l'énergie, depuis la rotation initiale des moteurs qui démarrent jusqu'à la chambre de combustion, chaque étape accompagnée par l'entrée en scène d'un instrument (clavier échantillonné, guitare électrique préparée et percussions "traditionnelles"). L'ajout de nombreuses percussions métalliques, lourds cylindres et autres, frappées contre les machines elles-mêmes, contribue à donner à cette plongée une force extraordinaire. Voilà une artiste qui écoute le monde en face, sans a priori, pour en faire jaillir les beautés ignorées. Des lourdes machines sourdent une lumière, une émotion inattendues. Elles se mettent parfois à danser un sabbat frénétique, ou bien alors semblent bégayer un langage qui n'attend que notre oreille pour nous dire cet au-delà des épaisseurs et des opacités, et, qui sait, la fusion de l'homme et de la machine. Un monument de la musique contemporaine, expérimentale et électronique !!
   Le titre de l'album est celui du second morceau, écrit pour quatuor à cordes et quatuor de percussions juste après son retour à New-York. Tandis que les cordes explorent les micro-tonalités et toutes les ressources acoustiques pour suggérer les étincelles volantes du titre, les percussions évoquent l'univers industriel de la machinerie lourde, dans un dialogue inspiré du constructivisme, enrichi par des rencontres de hasard et ménageant des espaces apaisés où l'on peut écouter les infimes bruissements de la matière. Il y a quelque chose de japonais dans ce morceau, qui me fait penser aux compositions de Kaija Saariaho consacrées aux jardins japonais, pour l'espèce d'austérité suave qui se dégage de cette joute impeccablement menée.
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Programme du dimanche 27 avril 2008
Annie Gosfield : Mentryville (piste 3, 4' 58)
                                    The Harmony of the Body-Machine (p.4, 13' 14), extraits de Lost signals and drifting satellites (Tzadik, 2004)
                                    
Ewa7, parties 2 et 3 (p.2 -3, 23' 20)
                                     Flying sparks and heavy machinery (p.4, 14' 38), extraits de Flying sparks and heavy machinery (Tzadik, 2001)
24 avril 2008 4 24 /04 /avril /2008 14:58
Après Eve Beglarian, Julia Wolfe (cf. article du 15 mars 2008), me voici sur la piste d'une autre immense compositrice américaine, Annie Gosfield. Née à Philadelphie en 1960, elle vit à New-York. Claviériste, improvisatrice, elle s'intéresse aux sons non-musicaux, davantage séduite dès le plus jeune âge par les oscillations sauvages d'une alarme de voiture, les trépidations de baratte d'un camion qui fabrique le ciment, les pianos cassés, les grésillements entre les stations de radio, que par les comptines. Ajoutons le choc occasionné par Come out(1966), pièce de Steve Reich dans laquelle celui-ci travaillait à partir de cinq mots prononcés par un jeune noir, diffusés à l'unisson en boucle sur deux voies qui se déphasent progressivement, créant réverbérations, canons, démultiplications, et qui ne gardent des mots, devenus inintelligibles, que les motifs rythmiques et le phrasé de l'intonation, pièce que son frère aîné écoutait la tête entre les haut-parleurs de sa chaîne, et l'on aura une idée assez juste de l'ouverture musicale d'Annie Gosfield, bien décidée à révéler la beauté des sons dits non-musicaux. Sa démarche pourrait sembler rejoindre celle des musiques industrielles, mais elle me semble adopter le mouvement exactement contraire. Tandis que ce courant musical, très influencé par l'esthétique punk, se veut agressif et destructeur en reniant l'harmonie et tout ce qui pourrait flatter l'oreille -pour aller très vite !, plongeant l'auditeur dans un univers sonore saturé, brutal, Annie Gosfield tend l'oreille pour débusquer la musicalité dans l'univers quotidien, apprivoise les sons industriels pour qu'ils livrent la musique qu'ils ont en eux, une musique proprement inouïe, donc jamais mièvre ou flatteusement séduisante : incroyable, étrange, la matière qui s'ouvre pour chanter du fond de ses interstices...
    Rassurez-vous toutefois, elle travaille aussi à partir de matériaux musicaux conventionnels (instruments solistes, ensemble de chambre)...pour les faire sonner autrement, en les confrontant à des sons électroniques, échantillonnés, en jouant sur des micro-tonalités, des intervalles inédits, le désaccordage et la préparation des instruments, en cela dans la lignée de John Cage et de son invention du piano préparé dans les années quarante. Sa musique, jouée par de nombreux artistes de part le monde, est disponible sur trois disques, tous parus sur le label du saxophoniste John Zorn, Tzadik, label entièrement dédié à la musique expérimentale, d'avant-garde.
  Paru en 1998, Burnt ivory and loose wires rassemble pour l'essentiel des oeuvres dans lesquelles le clavier échantillonné d'Annie Gosfield joue un rôle central. Elle y est accompagnée, selon les morceaux, par la guitare électrique préparée de Roger Kleier, qui l'accompagne souvent sur scène, les percussions de Jim Pugliese et Christine Bard, le violoncelle de Ted Mook. Le dernier titre a été écrit pour le quatuor de saxophones Rova. La couverture très surréalisante est à l'image de cette musique étrangement onirique, exploration joyeuse d'univers sonores improbables surgis des percussions métalliques, du clavier préparé et désaccordé, qui utilise parfois des échantillons de vibraphone frotté par un archet, de la guitare touchée par un archet électronique. Ivoire brûlé du piano et cordes détendues, nous indique le très beau titre de l'album. L'un des morceaux est quant à lui titré "The Manufacture of tangled ivory" : fabrication d'ivoire embrouillé, emmêlé, avec l'impression de rentrer dans un labyrinthe où les sons se tordent, se transforment sans cesse, nous sommes dans l'antre même de Tubal-Caïn, dans la forge primordiale. Le résultat est d'une splendeur presque constante, d'une fraîcheur et d'un dynamisme exaltants encore dix ans plus tard, faisant paraître corsetées et poussives bien des musiques plus récentes. Annie Gosfield, une oreille...sans oeillères, une créatrice au sens plein du terme.
 
   Lost signals and drifting satellites, paru en 2004, est le troisième et dernier en date des disques de la compositrice. A part un court morceau où elle apparaît en solo, l'album regroupe des oeuvres où les cordes interviennent soit seules, soit en interférant avec des sons électroniques. On y trouve un véritable quatuor à cordes, Lightheaded and heavyhearted, écrit nous dit-elle alors qu'elle souffrait de vertiges et se sentait étourdie, la tête vide : des moments à la mélancolie tranquille alternent avec des passages au dynamisme plus agressif pour construire un paysage mental sensible, à l'écoute des sons de l'âme. Le deuxième morceau, qui donne son titre à l'album confronte le violon de George Kentros à des enregistrements de satellites, d'ondes courtes et de transmissions radios, dans un troublant jeu d'échos qui brouille les limites entre sons musicaux et non-musicaux. Je présenterai les autres titres dans l'article suivant.
- le
site de la compositrice, avec d'assez nombreux extraits en écoute.

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Programme du dimanche 20 avril 2008
Promise and the monster : Trials (piste 11, 2' 41)
                                                            The delusioned and Insane (p.12, 4' 27), extraits de Transparent knives (Imperial Recordings, 2007)
Annie Gosfield : Nickolaievski soldat (p.1, 6' 57)
                                     Freud (p.2, 4' 02)
                                   The Manufacture of tangled ivory (p.3-4, 10' 30), extraits de Burnt ivory and loose wires (Tzadig, 1998)
                                    
Lightheaded and heavyhearted (p.1, 19' 56), extrait de Lostsignals and drifting satellites (Tzadig, 2004)
Kalylivedub : Comma (p.10, 6' 34)
                              ...exe (p.11, 9' 30), extraits de Fragments ((Pias, 2008)
17 avril 2008 4 17 /04 /avril /2008 17:37
  Que nous réserve le gallois Matt Elliott, qui vit et travaille maintenant en France, après Drinking Songs(2005) et Failing songs(fin 2006), deux albums presque folk ? Il avait délaissé les machines de la période électronique, marquée par les huit albums de Third Eye Foundation, pour la guitare et autres instruments acoustiques, le voici au Glaz'art...au piano, un instrument qu'il pratique en privé seulement, pour le plaisir. Regardez-le caresser les touches, concentré, respectueux, pour atteindre, comme toujours, le coeur de l'émotion. Et (ré)écoutez Little Lost Soul, ce joyau de musique électronique bouleversante.




12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 11:16

J'actualise le classement paru en avril 2007 en y incorporant quelques oublis et des découvertes plus récentes. [ nouvelle actualisation le 18 juin 2008]







 







 












1.      Ingram Marshall                  Savage Altars             New Albion Records

2.      Eve Beglarian                       Tell the birds              New World Records

3.     Marco Capelli                        EGP "Extreme guitar project"    Mode Records

4.      Thom Yorke                         The Eraser                  XL Recordings

5.      So Percussion                       Amid the noise           Cantaloupe

6.     Sentieri Selvaggi                  AC/DC                   Cantaloupe

7.       Daniel Palomo Vinuesa    L'Homme approximatif    Signature / Radio France

8.      Maman                                  In and out of Life      Ici d'ailleurs

9.      Phelan Sheppard                 Harps old master        The Leaf Label

10.      Matt Elliott                           Failing songs              Ici d'ailleurs

11.      An on Bast                            Welcome scissors       Autoproduit (Anna Suda)

12.      Sonic Youth                          Rather ripped             Geffen Records

13 Thee Silver Mount Zion
Memorial Orchestra..         
Horses in the sky        Constellation

14.  Various                                 The World is gone      XL Recordings

15.  Tim Hecker                           Harmony in ultraviolet Kranky

16.  Aphex Twin                          Chosen Lords             Reflex/La Baleine

17.  Naïal                                      Lucioles noires           Reaktion

18.  Scott Walker                         The Drift                    4AD

19.  Headphone                           Two stories high         Ici d'ailleurs

20.  Brifo                                      Southfull                    La Baleine Productions

21.  Johann Johannsson             IBM1401, a user'sManual                       4AD/Beggars Banquet

22.  Devastations                         Coal                            Brassland /Beggars Banquet

23.  Loscil                                     Plume                         Kranky

24.  The Album Leaf                  Into the blue again     City Slang


 

 


 

 

Published by Dionys - dans Classements
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9 avril 2008 3 09 /04 /avril /2008 10:33

   Guitariste, fondateur du groupe rock d'avant-garde Doctor Nerve, programmeur et inventeur de logiciels de composition musicale, Nick Didkovsky est un compositeur qui joint à la rigueur de l'écriture une énergie salutaire, une inventivité débridée. Il a participé au quatuor de guitares de Fred Frith  et à bien des expérimentations en trio, duo, sur de nombreuses scènes. Rien ne lui fait peur, comme le montre ce disque étonnant paru en 2007, Ice Cream time, une composition de presqu'une heure en douze parties sur le modèle de thème et variations. L'oeuvre est écrite pour sa guitare électrique, ses logiciels, les échantillons, traitements de Thomas Dimuzio, artiste du son, et le quatuor  de saxophones Arte Quartet.
   Le début de la pièce est rude : juxtaposition d'échantillons vocaux déformés et entrée en fanfare des saxophones déchaînés. Mais la mise en place rythmique, puissamment dynamique, associée à des développements mélodiques complexes dans l'esprit de groupes comme Henry Cow ou d'un musicien comme Frank Zappa, dont l'esprit plane sur plusieurs plages, emporte l'auditeur dans un univers violemment coloré, aux accents parfois parodiques soulignés d'ailleurs par des titres comme "Meteoric Ice Pie Menace", "I cheer Pet eater". Vers le milieu de la pièce, avec le titre "Fall", le magma des saxophones s'ordonne peu à peu souterrainement autour de pulsions graves, telluriques, à base de drones qui débouchent sur les incroyables plages extatiques suivantes, totalement imprévues. Les saxophones sont comme absorbés, se fondent de plus en plus dans le matériau électronique qui semble d'abord les contester avec ses éructations, ses gonflements grotesques, avant de les assimiler dans des couches envahissantes, animées de mouvements oscillatoires et enrichies d'éléments dissonants. On est alors plus proche des tessitures d'un Duane Pitre avec ses "organized pitches" ou d'un Tim Hecker avec ses houles électroniques granuleuses. Le dernier titre, de quatorze minutes, "Rise", atteint ainsi une intensité et une splendeur confondantes. Nick Didkovsky a réussi une traversée improbable, du trivial et du grotesque vers un sublime d'autant plus appréciable qu'il correspond à l'acmé d'un voyage musical en perpétuelle métamorphose.
De gauche à droite :
Nick Didkovsky, guitare électrique et ordinateur portable
Sasha Armbruster, saxophones alto et baryton
Beat Kappeler, saxophone baryton
Andrea Fomenti, saxophone ténor
Thomas Dimuzio, échantillonnage en direct
Beat Hofstetter, saxophones soprano et baryton
 
Je vous propose en écoute ici un échantillon préliminaire destiné au quatuor ARTE pour le dernier titre, "Rise", différent dans sa version enregistrée.



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Programme de l'émission du dimanche 30 mars 2008
Une émission consacrée en majeure partie à la guitare, acoustique et électrique, dans ses rapports avec des traitements électroniques : Imagho, Pierre-Yves Macé, Nick Didkovsky, trois manières de renouveler l'écriture pour la guitare. L'électro-dub de Kalylivedub referme l'émission avant une pause (reprise de l'émission dimanche 20 avril).
Imagho : Banquise (piste1, 5' 02)
                    Bienvenue (p.3, 2' 52)
                    Mercure (p.4, 4' 50)
                    Meth (p.11, 2' 40)
                    The endurance (p.14, 5' 17), extraits de Inside looking out(We are unique records, 2008), deuxième cd "Rythm/Treble, 1998-2008)
Pierre-Yves Macé : Second mouvement pour guitare électrique (p.2, 15' 58), extrait de Circulations(Sub rosa, 2005) Voir
l'article de la semaine dernière et, pour avoir une idée du concert qui s'est déroulé à Reims jeudi 3 avril, la vidéo très bien faite qui alterne entretien avec Jean-Yves et fragments d'oeuvres en direct.
Nick Didkovsky : Fall (p.6, 7' 54)
                                      Seltzer session II (p.7, 7' 26)
                                      I cheer Pet Eater (p.8, 5' 12)
                                      Trades (p.9, 1' 20)
                                      Calm (p.10, 5' 39), extraits de Ice cream time(New world records, 2007)
Kalylivedub : Silent moment (p.6, 5' 12)
                              See no sense (p.9, 5' 25), extraits de Fragments(Pias, 2008)

3 avril 2008 4 03 /04 /avril /2008 14:52
Au fond des sombres forêts, revêtue d'une chemise de nuit blanche, elle attend le Monstre : il a promis de venir. Comme il tarde, qu'elle ne sait plus très bien ce qui l'emporte, du froid qui la saisit, de la peur ou du plaisir, elle prend sa guitare et chante. Sa petite voix acide monte dans l'air glacé de la vaste nuit. Tout écoute et se tait. Non loin, le Monstre s'est arrêté, retient ses grognements et son haleine pestilentielle. Couché sur le dos, il laisse les étoiles le transpercer de leurs couteaux transparents, lui ôter son lourd pelage galeux. Les chansons s'inscrivent dans son cerveau de brute. Sidéré, il se lève, et voilà qu'il s'envole, laissant sur les herbes aplaties son ancienne dépouille.
  Elle, c'est Billie Lindhall, une jeune suédoise d'à peine vingt ans. Lui, c'est l'auditeur moyen, transporté par ses chansons évidentes, lumineuses. Transparent knives est son premier album, succédant à un quatre titres d'ailleurs inclus dans ce premier grand opus. C'est sorti en octobre 2007, et j'ai failli le manquer ! Douze chansons folk à la douceur angélique, à la tendre mélancolie un peu voilée. Un miracle diaphane qui ravira tous ceux qui ont aimé le disque de Nancy Elizabeth (cf. article du 30 novembre 2007).  Billie Lindhall troque parfois sa guitare contre un dulcimer ou des cordes, tandis que son producteur, Jörgen Wall, intervient pour quelques parties d'orgue ou de claviers, dans les choeurs aussi. C'est si simple, le bonheur !
Pour l'écouter et la voir :
- le site MySpace de
Billie Libdhall. Je place ci-dessous  une vidéo du splendide premier titre, Sheets.


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Programme du dimanche 23 mars 2008 (deuxième partie)
Promise and the Monster : Sheets (piste 1, 3' 34)
                                                           Antarktis (p.5, 3' 46)
                                               Light reflecting papers (p.9, 3' 19), extraits de Transparent knives(Imperial Recordings, 2007)
Gong Gong : A pas feutrés (p.9, 5' 25)
                             Birds in books (p.11, 4' 14), extraits de Mary's spring(F Communications/ PIAS, 2008)