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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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4 octobre 2015 7 04 /10 /octobre /2015 13:43
Astrïd - The West Lighthouse is not so far

   Sorti depuis mai, le nouvel album d'Astrïd (je renvoie à l'article consacré à High Blues pour la présentation du groupe), The West Lighthouse is not so far, s'inscrit dans cette lignée tranquille et intemporelle qui me plaît tant chez eux : un album de temps en temps, quelques collaborations choisies. Leur musique hésite entre plusieurs champs : un folk très libre, une tendance post-rock mâtinée de blues, des influences du côté des musiques contemporaines  minimales ou contemplatives (pour aller vite), d'où la dimension ambiante assez sensible. Elle reste essentiellement acoustique : guitares, piano (y compris Rhodes), harmonium, violon, clarinettes, batterie et métallophone, avec le renfort parfois d'un ou deux synthétiseurs.  Ce qui compte, c'est d'installer une atmosphère, un climat. La ligne compositionnelle est toujours claire, de manière à mettre en valeur la beauté des sonorités instrumentales. Ces compères-là sont des amoureux de leurs instruments, qu'ils manient, dirait-on, avec une grande sensualité, une délicatesse retenue et un art consommé du son.

   "Pierre noire", avec ces presque quatorze minutes, en est l'illustration : longue intro constituée d'abord de vagues résonantes évoquant une vinâ, cet instrument à cordes indien capital pour placer l'auditeur dans un ailleurs harmonique, puis la guitare, sur ce fond extatique, trace dans le ciel des zébrures franches, développe une idée musicale d'une grande lumière mélancolique, avec des ponctuations discrètes à la batterie. Peu à peu, tandis que le violon s'est joint à la plainte, tout devient incandescent, mais se résorbe en longs moments méditatifs, le violon dans les aigus, la guitare dans de brèves volutes serrées. Survient alors la douce clarinette, et le morceau prend une allure de blues suave se balançant dans la splendeur des soirs, avec appoint de claviers et d'harmonium. "Madonetta" semble poser avec insistance, dans un petit entrelacs de guitare, banjo (?), clarinette, métallophone aussi, presque la même question suivie de silence, jusqu'à ce que la guitare, épaulée par l'harmonium, puis par la batterie (cymbales surtout), réponde par un continuum lumineux, puis un court crescendo intense ramenant au point de départ. On se sent bien, à écouter la musique d'Astrïd, parce qu'elle se soucie de nous, nous met à l'aise. Elle est de plain-pied, offerte.

   La guitare à archet ouvre "Goulphar", somptueusement. Lentes traînées, réverbérations, girations éthérées, atmosphère sublime dans des aigus ouatés que viennent tempérer des graves profonds. Après sept minutes d'une incroyable beauté lointaine, le piano vient poser une poussière de notes, la clarinette souffle des graves profonds, ramenant l'auditeur tout près d'une source chaude, dans une efflorescence percussive superbe. "Lanterna" commence comme un duo élégiaque de violon et guitare. La clarinette élargit la perspective, mais on reste dans l'intime d'une musique de chambre tapissée de silences. L'entrée de l'harmonium confère à la suite la dimension d'une cérémonie feutrée en dépit de la participation de la batterie au rituel. Loin des tonitruances, ils célèbrent, n'en doutons pas, la lanterne de vie, celle qui éclaire et réchauffe le cercle domestique. "Grey nose", s'il pointe un museau nettement électrique, reste dans cette musicalité paisible, ce dépouillement aussi, qui passe par des temps de pause, véritables respirations d'une musique qui garde des allures improvisées. "Peacock" sonne plus traditionnel avec son entrée qui n'est pas sans évoquer des taqsims et autres intro au oud par exemple, tant la guitare est comme intériorisée, surtout que la clarinette pourrait faire penser, elle, au doudouk arménien. L'effet folk est conforté par le violon chantant presque à l'irlandaise, mais en même temps contredit par une matière sonore sourdement pulsée de l'intérieur, striée de fulgurances discrètes, donnant à l'ensemble un aspect chatoyant, ocellé...comme la queue du paon du titre (ici l'imagination se donne libre cours !).

    Il reste à aller vers "Ouest", morceau atmosphérique et hypnotique, sombre et mystérieux, illuminé par une guitare électrique qui donne au titre sa couleur post-rock, même si la dominante est au final ambiante. Pas vraiment d'envolée à la Explosions in the sky, mais une atmosphère intense, une vraie matière en haute fusion, et c'est une fin de disque éblouissante !

    Vrai, le Phare Ouest n'est pas si loin  (!!) avec cette musique des grands espaces sonores à la temporalité distendue qui fait tant de bien dans notre société finalement de plus en plus étriquée. Un album radieux pour prendre le large.

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The West Lighthouse is not so far, paru en 2015 chez Monotype Records (un label polonais) / 7 pistes / 62 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- Présentation du groupe sur Métisse Music

- le site d'Astrïd

- "Ouest" en écoute sur soundcloud :

Programme de l'émission du lundi 28 septembre 2015

Hommage au label Unsounds :

* Andy Moor & Yannis Kyriakides : Today is the same of Yesterday / Wastind away (Pistes 1 & 2, 11'35), extraits de A Life is a Billion Heartbeats  (Unsounds, 2014)

* Alessandro Bosetti & Chris Abrahams : Esteem / Observatories (p. 3 & 4, 11'30'), extraits de A Heart that responds from schooling (Unsounds, 2015)

Astrïd : Pierre noire / Madonetta (p. 1 & 2, 20'30) , extraits de The West Lighthouse is not so far (Monotype Records, 2015)

John Luther Adams : Dream of the Canyon Wren (p. 8, 7'41), extrait de The Wind in High Places (Cold Blue Music, 2015)

22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 11:04
Alessandro Bosetti & Chris Abrahams - A Heart that responds from schooling

   A Heart that responds from schooling est le second disque du duo formé par le compositeur et expérimentateur italien Alessandro Bosetti et le pianiste de jazz australien Chris Abrahams. Comme toujours sur le label Unsounds, ils nous entraînent aussi où on ne les attend pas. L'album chemine entre expérimentation minimale, improvisation jazz et chanson.

   Le premier titre, "Eye", est une douce déambulation de près de sept minutes : piano entre lumière et graves profonds, crépitements et sons électroniques en gravitation libre autour de lui, comme une eau d'un autre genre. Pièce admirable, qui joue des résonances, de fins aigus s'immisçant entre les notes du piano ; les étirements et les bruits d'un monstre fabuleux inconnu s'invitent tout au long de la promenade sans agacer pour autant l'auditeur, plutôt comme pour souligner la fragilité mystérieuse et imperturbablement sereine de l'avancée du piano. "Reservoirs" part sur un phrasé jazzy du piano, dérive dans une course menée dans les aigus sous forme d'un mitraillage rapide doublé du bruit mat de frappes, le tout formant deux lignes très proches, le piano tournant autour de l'autre qui, elle aussi, se double d'une troisième série jusqu'à créer un halo sonore incroyable. Jusque là, avec ces deux premiers titres, on est dans une musique expérimentale belle, écoutable (il faut le dire, ce n'est pas toujours le cas !).

   Surprise avec "Esteem", sur une musique de Steve Lacy, d'entendre Alessandro Bosetti  chanter ses propres paroles : la voix se perche haut, glisse vers les médiums puis les graves, non sans sortir des bornes de la justesse attendue. Maladresse assumée, touchante, récupérée je trouve avec habileté, et puis de toute manière qui n'est pas étrangère à bien des grandes voix du jazz. Le dialogue avec le piano est magnifique, sublimé par un beau jeu de résonances amplifiées. Ce morceau est un pur moment de grâce, d'intelligence sonore, un reposoir mélancolique pour oublier la frénésie de la vie moderne ! "Observatories" oppose la ligne à l'apparence improvisée du piano à un arrière-plan de chœurs qui se fragmente, oscille suavement. Un plan intermédiaire vient étoffer (si j'ose dire...) cette toile changeante que quelques mesures finales détissent hardiment. Et c'est "Bridges", musique de Milton Nascimento, paroles anglaises de Gene Lees chantées à nouveau par Alessandro. Chanson presque naïve, au lyrisme à vif : le piano chante, Alessandro y est si proche de nous grâce à une prise de son intime qu'il réussit à nous faire oublier les dérapages périlleux de sa voix. Que cet album fait du bien, décidément ! On se laisse dériver, persuadés qu'en effet il y a un pont vers demain, fait des couleurs du ciel...Nous sommes prêts pour les douze minutes de "Greenhouses", morceau totalement hypnotique, instrumental pur et dur, minimal et optimal : ligne libre de piano ponctuée de percussions sèches, surmontée de sons électroniques aigus, le tout enveloppé de drones discrets à l'arrière-plan. C'est le contrepoint de "Eye", une agitation tempérée et incessante, follement mélodieuse malgré les notes répétées ad libitum dans certains segments. Il n'y a pas à s'y tromper : voilà encore une superbe réussite de cette maison de disque néerlandaise. Le dernier titre ajoute un aspect quasi facétieux à l'ensemble. Alessandro, qui vit à Marseille, dit en français un texte fragmenté sur les gens qui se réfugient dans la nourriture tandis que le piano égrène montées et descentes chromatiques, que des voix lointaines vocalisent en écho au piano. Souveraine liberté...réfugions-nous dans la musique plutôt que dans la nourriture ! 

   Un vrai bonheur, ce disque éclectique et charmant malgré ses virées expérimentales !

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A Heart that responds from schooling, paru en 2015 chez Unsounds / 7 pistes / 47 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- le site personnel d'Alessandro Bosetti

- la page du label consacrée à l'album

- un extrait de "Eye" en écoute ci-dessous :

Programme de l'émission du lundi 21 septembre 2015

Alessandro Bosetti & Chris Abrahams : Eye / Reservoirs (Pistes 1 & 2, 12'), extraits de A Heart that responds from schooling (Unsounds, 2015)

John Luther Adams : Canticles of the sky (p. 4 à 7, 18'), extraits de The Wind in High Places (Cold Blue Music, 2015)

Les États du piano :

* Christian Wolff : For pianist / For piano (p. 1 - 2, 14'), extraits de Pianist : Pieces (Sub Rosa, ?)

                                                                                                       Piano : Philip Thomas

* Philip Glass : Études 11 - 12  (Pistes 11 - 12, 8'30), extraits de Glassworlds 2 (Grand Piano, 2015) 

                                                                                                      Piano : Nicolas Horvath

15 septembre 2015 2 15 /09 /septembre /2015 16:13
Hiroshima mon amour - L'homme intérieur

   Ils ont osé ! Ils ont eu raison. Le beau titre de Marguerite Duras leur va bien. Et puis ça tranche sur la laideur ou l'insignifiance de bien des noms de groupes français (étrangers aussi, d'ailleurs). Leur projet remonte à une dizaine d'années, mais L'Homme intérieur est leur premier véritable album. Fabrice Bonnaudin (Voix, guitare, programmation), Joël Lafargue (Batterie) et David Lansat Campa (Basse), épaulés par quelques musiciens, nous donnent une musique ambitieuse, sans jamais être prétentieuse. Entre électro et post-rock, ambiante, elle est au service des textes, parlés ou chantés, pratique le collage sonore sans sombrer dans la confusion.

   "Je suis désolé" commence avec une introduction élégiaque au violoncelle et au piano, puis le texte-titre arrive, la batterie, la basse, le clavier et les sons électro. Soudain, chœurs quasiment à la Arvo Pärt, cuivres. Atmosphère grandiose, une voix très haute, une autre voix qui parle dans une langue inconnue, le texte poursuit dans "L'homme intérieur", le second titre : « L'homme est à l'intérieur / Un barrage dans le cœur / Contre le Pacifique  / Ennemi, extatique / L'homme est à l'intérieur / Un mirage dans le cœur / Pénétrant, ambitieux / À s'envoler les yeux ». Je ne citerai pas plus longuement le texte qui, s'il joue des références, est un vrai texte clairement dit, AUDIBLE (je ne plaisante pas !). Le troisième titre, "Le film est terminé", raconte une histoire, celle d'un homme né à Villefranche-sur-Saône. Fragment d'autobiographie émouvant, témoignage sur les mutations d'une société agricole cédant la place aux hypermarchés et aux autoroutes. La musique est tranquillement lyrique, rythmée par les claviers, parsemée de scratches et d'échappées étranges. C'est très beau, dit par une autre voix un peu rauque, du "vrai direct" est-il dit sur la fin si bien qu'on se demande si ce n'est pas un vrai témoignage mis en musique. Avec un dernier tiers post-rock limpidement électrique. Nous arrivons "Au commencement", titre entre slam et mélopée lyrique. J'aime bien ce brouillage, « Je dois me forger le cœur à coup d'étincelles / (...) / Au printemps, je ne suis qu'un pantin qui cherche son salut / Des bras de mer et des îles en perspective insulaire ». C'est l'histoire d'une naissance, d'un homme qui cherche à se constituer. "La Branche et le territoire" commence de manière très exotique, développe comme un programme : « La branche est de bois et sera mélodie / Le territoire est de verre et saura retrouver deux éléments miscibles / Le désir, sa défiance ». Suit un moment rêveur, étrange, puis une voix féminine dit un autre texte, superbe. On n'entend pas si souvent de la poésie soulignée par une musique intelligente et forte. On se laisse porter, on écoute ces voix qui nous parlent vraiment du monde, de sa beauté oubliée. "Exercice d'équilibre" récupère une voix vrillée qui semble venir de très loin pour dire un texte sur la conciliation difficile entre la fougue et l'ennui,  soudain transpercé par un autre fragment (durassien ? Je n'ai pas vérifié.) dit par une voix très grave : « Seul l'amour ne finit jamais. », fragment qui ponctuera la seconde moitié du titre, encore une échappée rêveuse et limpide avec de belles guitares. 

   La suite est à mon sens plus inégale, convenue, moins inventive. "De la fuite au mensonge" vaut pour son texte sur la vie quotidienne, mais musicalement est très en retrait. "La façon dont il s'absente" ronronne sur un texte clinquant, dans la lignée de trop de textes de slam ou de rap, peu soucieux d'un sens quelconque. "Nous resterons" renoue d'abord avec le charme et le mystère de la première longue partie avant de s'abandonner à un pauvre rock qui n'a plus rien à dire. "Et puis..." ? Long instrumental de près de sept minutes, ballade un brin mélancolique, agréable, qui tire à la portée comme on dit, mais avec la surprise d'un texte émouvant dit par un vieil homme : « La fin de vie, je la vois un p'tit peu comme  la mer...comme quelque chose voilà, qui s'impose à vous, majuestueusement, avec sérénité et en même temps avec beaucoup de force, très grande beauté, et donc dans les moments qui peuvent être difficiles pour moi, tout a une fin, ainsi dans la vie, eh bien voilà je la vois comme... j'ai vu la mer pour la première fois. »

   Ne boudons pas notre plaisir ! Les six premiers titres composent un paysage sonore étonnant, original, proposent un voyage, en effet, vers l'homme intérieur du titre. C'est assez rare quand je pense à tous les disques qui me tombent des oreilles au bout de quelques minutes à peine. J'ai envie de dire aux trois sympathiques compères, pour leur second album : continuez à vous moquer des étiquettes, des genres, et restez humains, pour ne surtout pas nous servir la soupe lyophilisée assenée par la plupart des radios. Et continuez à chanter en français, à présenter une pochette en français. Le mauvais anglais désincarné, ça suffit ! (Ben oui, parfois il faut dire les choses, résister à la bêtise... au risque de paraître ronchon, de menacer le beau consensus tout guimauvieux - j'aime bien ce néologisme que je viens d'inventer ! - qui va bientôt transformer Internet en hospice pour consommateurs contents d'être globalisés. Il est temps de refermer cette parenthèse vipérine !)

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L'Homme intérieur, paru en mars 2015, autoproduit (?) / 10 pistes / 36 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et en vente sur bandcamp :

    

Programme de l'émission du lundi 14 septembre 2015

Philip Glass : Études 6 - 7 - 9 - 10  (Pistes 6 - 7 - 9 - 10, 15'), extraits de Glassworlds 2 (Grand Piano, 2015) 

                                                                                                      Piano : Nicolas Horvath

Hiroshima mon amour : Au commencement / La branche et le territoire / Exercice d'équilibre (p. 4 à 6, 9'10), extraits de L'Homme intérieur (2015)

Grande forme :

Caleb Burhans : Excelsior (p. 8, 30'57), extrait de Excelsior (Cedille Records, 2014)

                                                                                                     par  le Fifth House Ensemble

8 septembre 2015 2 08 /09 /septembre /2015 09:00
Philip Glass - Glassworlds 2 / Nicolas Horvath, piano

   Dans le fleuve impétueux des métamorphoses de la Vie

   Pour le deuxième volume de son intégrale des œuvres du compositeur américain Philip Glass, le pianiste Nicolas Horvath a choisi de présenter l'intégralité des vingt études pour piano, composées entre 1991 et 2012, réparties en deux livres de dix études, le second plus long de quelques minutes. C'est l'occasion pour l'amateur de découvrir Philip Glass tel qu'en lui-même, par -delà une certaine image qu'il a lui-même contribué à forger, celle d'une complaisante facilité. Pour avoir moi-même, voici quelques mois à peine,  écouté en concert Philip Glass interpréter en concert quelques-unes d'entre elles, j'étais "préparé" à ce choc qu'est l'écoute de ces vingt pièces, mais je ne m'attendais pas à l'ampleur de la révélation. J'avais constaté déjà l'inventivité du cycle, également goûté l'humour, l'humanité de Glass, sa simplicité lorsqu'il parlait de lui-même, de ses œuvres. Je découvre ici ce qu'il convient d'appeler un poète visionnaire du piano, son instrument de prédilection qu'il approfondit en France avec Nadia Boulanger après avoir étudié aux États-Unis notamment sous la férule de Darius Milhaud. Il faut mentionnner aussi, bien sûr, la rencontre déterminante avec Ravi Shankar, qui donne à sa musique cette dimension de chant lyrique débordant. C'est une musique qui emporte, qui touche, sans se soucier des étiquettes : minimaliste, romantique, classique, elle jaillit avec une naïveté et une force que rend à merveille son interprète. Nicolas Horvath porte cette musique de toute sa fougue, de tout son amour pour le compositeur, et cela s'entend. Il est ce qu'il joue, passionnément, entièrement.

   La première étude sonne comme du pur Glass, à la fois par la mélodie et le flux. On reconnaît sa marque de fabrique, mais on est séduit par la variété mélodique, la complexité du contrepoint. Menée allègrement, c'est une étude virtuose, presque étourdissante, dansante. La deux m'a surpris : les premières mesures m'ont rappelé irrésistiblement l'une des plus belles pièces pour piano du vingtième siècle, "In a landscape" de John Cage. Hasard ? Réminiscence ? Je ne sais. Elle réussit à concilier la veine mélancolique avec la force de sa partie centrale. La trois est travaillée par des répétitions insistantes, des grondements graves. Pièce orageuse, sombre, fracturée, d'un dynamisme quasiment rageur, éclairée d'une envolée dans les médiums. La quatre est plus noire encore au début, mais l'amoncellement de nuages est touché par des éclairs de grâce, des enroulements magiques ébouriffants avant une coda d'une brièveté sévère. La mélancolie revient avec la langoureuse étude cinq, d'une immense douceur pour décliner les accords glassiens les plus reconnaissables. Autoportrait sans fioritures en homme sensible, c'est une pièce bouleversante, une halte dans ce premier cycle souvent agité, tumultueux. La six renoue avec une virtuosité étourdissante, chantante, orchestrale, puissamment découpée par des attaques vigoureuses, tandis que la sept, tout aussi vigoureuse par moments, semble plus inquiète, tirée vers une intériorité qu'elle masque par des fanfaronnades mais qui s'affirme sur la fin de la pièce tout en demi-teintes, prélude à la belle numéro huit, aux mélodies si naïves, que Nicolas Horvath détaille avec une grande sensibilité et dont il souligne les passages les plus complexes d'un phrasé clair, limpide. La fin élégiaque en est superbe.

    Pourquoi changer de paragraphe alors que le livre I n'est pas terminé ? C'est que pour moi, l'autre Philip Glass commence ici. Dès les premières mesures de l'étude neuf, j'ai frémi, soulevé, STUPÉFAIT, par la beauté confondante de cette pièce inattendue, nettement en dehors des mélodies et motifs du compositeur. Philip Glass se laisse aller à une poésie incroyable. C'est étincelant, vigoureux, et en même temps mystérieux, intrigant. La dix, dernière du Livre I, joue des boucles jusqu'à créer des amas sombres traversés de fulgurances. Quelle puissance ! Et dire qu'on trouve parfois la musique de Philip Glass mièvre, douceâtre !! Rien de tout cela : voilà du magma brut, décoré de médiums ou aigus survoltés, ça roule, charrie jusqu'à la dernière seconde. La onze continue dans une veine grandiose, voilà du Beethoven minimaliste, déchaîné, lyrique jusqu'à la transe. Magnifique, je tombe à genoux, j'embrasse compositeur et interprète, terrassé par la beauté terrible, ombrée d'une belle fin sombre, une des plus belles du cycle, annonciatrice d'un troisième Philip Glass, qui sait ?  Si la douze paraît plus glassienne sur le plan mélodique, elle multiplie les variations internes, se gonfle d'une énergie irrésistible, d'une verve opératique indéniable. Le flux des boucles serrées est d'une incroyable densité, laisse éclore des bulles mélodiques magnifiques, se charge aussi d'une émotion intense sur la fin. La treize carillonne, joyeuse, débridée, tel un cheval décidé à sauter tous les obstacles qu'on a l'impression d'entendre hennir de plaisir. La quatorze semble un flot soulevé par une houle profonde. La musique de Glass prend une dimension océanique confondante. Certains s'attendaient peut-être aux piécettes d'un vieux monsieur un peu gâteux et on découvre au fil du cycle l'univers d'un créateur en pleine possession de ses moyens, qui creuse magistralement ses sillons et élargit de surcroît nettement son cercle ! La quinze en est l'illustration flamboyante, sorte de marche triomphale à la parure somptueuse, qui se permet des pirouettes narquoises par-dessus le marché. Avec la seize, on revient à la veine élégiaque, ou plutôt contemplative : simplicité du chant, recueillement touchant, mais la musique de Glass ne s'y attarde guère, bouillonne à nouveau, d'une jeunesse pétillante qui secoue le voile mélancolique dans la partie centrale de la pièce. La dix-sept oscille entre atmosphère voilée, retenue, et grandes envolées martelées de fortes frappes. C'est l'une des plus longues du recueil, dépassant les six minutes. L'ampleur des développements est impressionnante, le sens du contraste saisissant. La suivante, qui revient autour de trois minutes, est agitée, crescendo ondulant qui reprend à peine souffle. L'avant-dernière, plus longue, s'abandonne à cette seconde veine, minoritaire dans le recueil, d'une introspection plus sombre, d'une lenteur très relative, encore parcourue de frissons mélodiques liquides et agités. À nouveau l'esquisse d'un troisième Philip Glass ? L'étude vingt, magistrale, n'en annonce-t-elle pas aussi la venue ? Accents déchirants, beauté voilée, quelque part du côté de Schumann et Scriabine, un Glass moins éblouissant, libéré de lui-même en un sens. 

   Précisons que Nicolas Horvath a choisi de quasiment enchaîner les vingt études, nous plongeant dans ce monde dynamique et mouvementé par une coulée pianistique ample, loin de certaines interprétations compassées, trop sages (et l'on en trouve sur la toile !! Je ne citerai personne...). Oui, Glass est un hyper lyrique, un romantique dans le meilleur sens du terme ! Que la prise de son du Steinway est formidable : on est dans le flux ! Que le livret trilingue (anglais, français, allemand) est vraiment intéressant : on y trouve notamment le parcours de Glass retracé à grands traits, les réflexions et analyses du pianiste sur ce qu'il joue et la manière dont il le joue, bref ce qu'on ne trouve plus que trop rarement.

   Un second disque déterminant pour changer l'image de Philip Glass qui, à bientôt quatre-vingt ans, montre qu'on peut être à la fois populaire, voire (ô le gros mot !) commercial, et l'un des plus grands compositeurs d'aujourd'hui, en perpétuelle métamorphose, insaisissable, pour notre plus grand plaisir.

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Glassworlds 2, paru début septembre 2015 chez Grand Piano / Naxos / 20 pistes / 83 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- au sujet du premier disque Glassworlds 1

- une présentation fragmentaire des études ci-dessous :

Programme de l'émission du lundi 7 septembre 2015

Greg Haines : Nuestro pueblo (Piste 5, 15'23), extrait de Digressions  (Preservation, 2011)

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : Portals of Tomorrow / Requiem for Tony / Aslan Sütü (p. 8 à 10, 14'), extraits de Ütopiya (Sub Rosa, 2015)

Hommage à Philip Glass :

* Philip Glass : Études 1 à 3 (p. 1 à 3, 10'30), extraits de Glassworlds 2 (Grand Piano, 2015) 

                                                                                                      Piano : Nicolas Horvath

* Ann Southam : Glass House #11 (p. 2, 11'31), extrait de Glass Houses 2 (Centredisques, 2014)

                                                                                                     Piano : Christina Petrowska Quilico

* Philip Glass : Étude 4 (p. 4, 3'27), extrait de Glassworlds 2 (Grand Piano, 2015) 

27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 13:00
Oiseaux-Tempête - Ütopiya ?

   Un an après leur premier album sans titre, les quatre musiciens d'Oiseaux-Tempête - petit rappel : Frédéric D. Oberland (guitare électrique, mellotron, piano, énergie noire etc.), Stéphane Pigneul (basse électrique, guitares, échantillonneur, synthétiseur analogique, machine percussive), Ben Mc Connell (batterie, percussion) et Gareth Davis (clarinette basse) -, nous plongent dans leur second rêve sombre, Ütopiya. Il est placé sous l'égide d'Andréi Tarkovski, avec une épigraphe extraite de Nostalghia, épigraphe placée au centre du livret entre deux photographies en noir et blanc, la supérieure représentant le décor néo-classique d'une villa greco-romaine, l'inférieure quelques derviches tournant lors d'une de leurs danses extatiques : « Il faut faire entrer le bourdonnement des insectes. Il faut emplir nos yeux et nos oreilles de choses qui soient le début d'un grand rêve. Quelqu'un doit crier : "Nous bâtirons des pyramides." Peu importe si nous ne les bâtissons pas. Il faut nourrir le désir et étirer notre âme dans tous les sens comme un drap infini. » C'est l'inspiré Erland Josephson qui profère ce discours vingt-deux minutes avant la fin du film. Leur musique ne se comprend pas sans cette référence, passée sous silence (ou réduite à la seule mention du nom du cinéaste) dans la plupart des compte-rendus, tant on est habitué à ce que la musique, après tout, ne soit que distraction, divertissement. Or, Ütopiya ?, dès la photographie de couverture de l'album, invite à une autre écoute, à une véritable attention. Impossible aussi de ne pas être frappé par la photographie de la pochette, ce navire gîtant sur bâbord, à demi immergé : image d'un naufrage, d'un échouement peut-être en résonance avec leur virée grecque de l'an dernier, d'où l'idée que l'utopie est à l'ordre du jour pour sauver le monde du chaos dans lequel le plonge la financiarisation outrancière orchestrée par les plus riches. Si vous regardez la fin de Nostalghia, c'est à peu près d'ailleurs la teneur de la harangue de Josephson, qui s'en prend aux "normaux" pour les inviter à accueillir les "anormaux", à enfin les entendre...Et la musique me direz-vous ?

Erland Josephson en prédicateur dans "Nostalghia".

Erland Josephson en prédicateur dans "Nostalghia".

   Tranquille, lourde, puissante, illuminée par la beauté des guitares électriques, elle est certes dans la mouvance post-rock, mais elle a quelque chose de méditatif, de recueilli, de poignant qui en fait un chant d'amour au monde. Dès "Omen : Divided we fall", la guitare plane magnifiquement sur la ligne percussive de roulements légers de caisse, épaulée çà et là par la clarinette basse et le saxophone qui lui donnent une chaleur bienveillante. La montée post-rock est très lente, peu sensible, redescend sur des sons de rue, probablement de manifestations, renvoyant au titre : « Prédiction : Divisés nous chutons. » "Ütopiya" poursuit ce chemin de lumière trouble, avec le texte prophétique du poète turc Nazin Hikmet que je traduis ici (merci de me signaler maladresses ou erreurs) :

« La terre se refroidira,

étoile parmi les étoiles,

et l'une des plus petites,

touche dorée sur velours bleu -

Je veux dire ceci, notre grande terre

Cette terre se refroidira un jour,

Pas comme un bloc de glace,

Ou même comme un nuage mort

Mais comme une noix vide elle suivra son cours

Dans l'espace d'un noir absolu

 

Vous devez en faire votre deuil dès maintenant

Vous devez éprouver ce chagrin maintenant

Car le monde doit être aimé à ce point

                   Si vous souhaitez pouvoir dire "J'ai vécu"...

 

Je me tiens dans la lumière qui avance,

Les mains affamées, le monde si beau...

Mes yeux ne peuvent se rassasier des arbres -

Ils sont si chargés d'espoir, si verts.

 

Une route ensoleillée court parmi les mûriers,

Je suis à la fenêtre de l'infirmerie de la prison.

Je ne sens pas les médicaments -

Des œillets doivent être en fleur non loin.

 

C'est le chemin :

être capturé n'est pas le problème,

Le problème est de ne pas capituler. »

   On rentre dans la tourmente, les claviers se déchaînent parfois, l'émotion brûle l'espace sonore. Oiseaux-Tempête donne sa pleine mesure ! "Someone must shout that we will build the pyramids", titre pris au discours d'Erland Josephson, est comme ces battements d'oiseaux lourds qui déchirent le ciel dans les lueurs annonciatrices du désastre. Basse obsédante, intrication guitare-saxo en boule mélodique ressérrée, brèves déflagrations fulgurantes, grondements contenus : une musique inspirée, laissant la rage monter, couver, venir enfin en vagues noires d'une incroyable puissance tourbillonnante, aspirante, vortex de feu se résorbant en traînées éraillées et en quelques doux accords de guitare.

   La suite ne déçoit pas. "Fortune Teller" est un chant grave incanté par le piano et le saxophone élégiaque notamment (difficile d'identifier les nombreux instruments de nos compères !!). "Yallah Karga", présenté comme un chant de danse, est un bref mixage énorme de sons divers amalgamant prière et rock épais. "Soudain le ciel" - enfin un titre en français, et si beau -, lentement scandé par la batterie, fait partie de ces hymnes déchirés que j'aime tant chez eux. Une matière vivante, levante, portée à l'incandescence ou presque prête à s'éteindre, d'une langueur soudain travaillée par des riffs magnifiques, assauts hallucinés, désespérés vers un ciel porteur de foudre anthracite. C'est évidemment à écouter très fort, comme une musique d'extase ravagée, superbe et bouleversante. "I terribli infanti" - inutile de souligner que je suis très sensible à la diversité linguistique des titres, pas bêtement uniformément anglais - est un intermède à la beauté désolée d'une humble douceur piquetée de paillettes électriques et de bruits domestiques. "Portals of tomorrow" commence plus sombrement, miné par des traînées descendantes qui recouvrent un discours en voix extérieure peu audible. Très vite, les guitares montent au créneau, la saxophone en sous-bassement. Matière en fusion, fracturée de vrilles, de pulsions sourdes, tandis que s'entendent des manifestants à l'arrière-plan. Et c'est reparti dans une transe électrisée brisée net pour une coda lointaine. "Requiem for Tony" s'ouvre sur des voix dans un environnement sonore à la Philip Glass dans Einstein on the beach avant l'irruption d'un rythme marqué, habillé d'un mellotron ample à la King Crimson : étonnante, cette pièce ! Puis les voilà qui boivent à notre santé avec "Aslan Sütü" : moment apaisé, crickets (?), plus rien n'importe que la beauté du soir sur les ruines du monde.

   Un peu plus de vingt-deux minutes pour le dernier titre, enregistré en concert à Saint-Merry. Ce "Palindrone series" faisait partie d'une bande-son originale accompagnant une performance cinématographique de l'artiste australien Karel Doing. La tempête peut, après un févreux échauffement, se déchaîner à loisir, gronder, mugir, zébrer l'espace de rafales, se ramasser en boules d'énergie noire, revendiquer sa liberté folle, sa déréliction magnifique et souveraine au long d'une dérive finale éblouissante. « Les plus beaux chants sont des chants de revendication. » disait Léo Ferré sur la fin de Préface. Phrase valable pour la musique en général, plus belle de vouloir étirer nos âmes dans tous les sens comme ici, avec cette générosité débridée, exaltante en dépit du fond sombre.

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Ütopiya, paru  en 2015 chez Sub Rosa / 11 pistes / 77 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- les deux premiers titres en écoute, sur le site de soundcloud :

- Un extrait du concert pendant la projection de Karel Doing :

23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 16:41
Michael Mizrahi - The Bright Motion

   Le pianiste Michael Mizrahi, un des membres fondateurs de l'Ensemble NOW,  a rassemblé dans ce disque paru en 2012 des pièces pour piano solo composées entre 2008 et 2011, certaines composées spécialement pour le pianiste, et deux pour cet album. Il précise dans le livret que, si le piano a pu sembler moins en faveur à la fin du vingtième siècle - ce qui me paraît assez discutable - il a retrouvé toute sa place, paraissant particulièrement apte à servir les nouvelles musiques, ce à quoi les lecteurs de ce blog ne peuvent qu’acquiescer en raison du nombre d’articles consacrés à la musique contemporaine pour piano dans ces colonnes.
   "Unravel" (2010) de Patrick Burke joue avec une cellule de trois notes répétées, reprises en écho, prolongées d'arpèges qui s'effilochent en belles traînées brillantes, tournent et cascadent jusqu'à ce que des notes graves reprennent le fil, donnent à la pièce une forte allure tout en contrepoints martelés entre aigus et graves. Une chevauchée haletante se développe, puissante, pour revenir au motif initial, repris en boucles avant une résolution lumineuse et calme. Je ne sais pas pourquoi, n'ayant pas avec moi mes disques, l'atmosphère m'évoque celle des compositions de Peter Garland. Un beau début de disque, en tout cas !

   "Computer waves" (2011) de William Britelle, compositeur de musique électro-acoustique installé à Brooklyn, est une sorte de mouvement perpétuel très animé, virtuose, une série de vagues qui se résorbent en goutelettes avant une accalmie, un ralenti élégiaque, puis une reprise énergique et syncopée.

   Le titre éponyme de Mark Dancigers (Extraits de ces œuvres ici), en deux parties (2007 pour la II, 2011 pour la I), est à mon sens le sommet de l'album, le plus long aussi avec plus de dix-huit minutes. La première est vaporeuse, aérienne et gracile, mais les graves et les mediums la rendent plus sérieuse, rêveuse. Des accords arpégés se succèdent, tantôt dans les aigus, tantôt dans les autres registres. Jeux d'eaux subtils, frémissants, qui élèvent une muraille de plus en plus impressionnante d'où s'échappe ensuite une sublime mélodie. On revient au thème initial, approfondi, décanté, avant une nouvelle avancée mélodique solennelle et magnifique, plusieurs fois reprise et prolongée d'un friselis délicat dans les aigus. "The Bright Motion I" est décidément une splendeur. La deuxième partie ne déçoit pas. Commencée sur le friselis de la première, elle avance d'abord par une série d'hésitations, prend une tournure presque orchestrale, écartelée entre des aigus virtuoses et des basses profondes, en un long crescendo qui cède la place à un moment plus calme, facétieux dans les aigus, mais aussi à nouveau puissant dans les médiums : éblouissant moment de piano qui, comme par une pirouette, nous dépose sur le sable de nos rêves enfouis.

   Premier mouvement en écoute ci-dessous :

   Les "Four pieces for solo piano" de Ryan Brown sont quatre quasi miniatures explorant surtout le registre aigu du piano, avec quelques incursions dans les médiums. Petits bijoux surprenants, prenants, qui tirent des feux d'artifice délicats, amusants, dansants même. Il y a beaucoup d'humour dans ces piécettes aussi rafraîchissantes que mystérieuses !

   "Faux Patterns" (2010) de John Mayrose se situe quelque part entre Morton Feldman et William Duckworth, gravitant gravement autour de deux notes dans une atmosphère brumeuse. Moment magique, hors du temps...

  Le programme se termine avec la "First ballade"(2008) de Judd Greenstein, membre actif de l'Ensemble NOW. Une cellule répétée de quatre notes bute sur une note isolée, tenace, s'augmente et se fragmente : tourbillons, les graves se déchaînent, les médiums cavalcadent, la pièce coule alors avec une belle évidence, se développe en une longue phrase mélodique colorée, animée de grondements sourds, aérée par des moments plus doux avant de reprendre un cours labile et de se résoudre en quelques calmes accords.

   Un très beau programme pour se réconcilier avec la musique contemporaine, beaucoup plus audible qu'on ne le dit quand on prend le temps de sortir des chapelles "intégristes" qui ont tant fait pour sa déplorable image.

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The Bright Motion, paru  en 2012 chez New Amsterdam Records / 10 pistes / 52 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute sur bandcamp (où l'on ne trouve que la version numérique à télécharger ; pour le vrai cd, passez par les plate-formes habituelles, le disque est disponible) :

Le pianiste Michael Mizrahi

Le pianiste Michael Mizrahi

15 juillet 2015 3 15 /07 /juillet /2015 10:05
Michael Vincent Waller (2) : Douze pièces faciles pour piano
Michael Vincent Waller (2) : Douze pièces faciles pour piano

   Parus respectivement en février et septembre 2014, ces deux albums numériques feraient idéalement un beau cd de piano, douze pièces pour 41 minutes ; mais rien ne semble prévu pour le moment, il faut se contenter du seul double cd de Michael Vincent Waller édité, The South Shore. C'est d'ailleurs en me documentant pour critiquer cet album que j'ai découvert la musique pour piano solo de ce jeune compositeur new-yorkais.

   Five easy pieces m'a conquis d'emblée. La première pièce, L'Anno del serpente présente une mélodie lumineuse, avec en contrepoint une ligne de basse montante. C'est une belle montée coupée par des mesures interrogatives, une ascèse joyeuse avec des moments introspectifs magnifiques soulignés par les graves en miroir. Le thème initial est repris et varié deux fois, menant l'auditeur jusqu'aux rivages émouvants de l'inconnu. Dans sa limpidité, c'est une pièce inoubliable. "Ninna Nanna" est une pièce tintinnabulante hypnotique qui devrait plaire beaucoup à Melaine Dalibert. D'un minimalisme radical, elle semble léviter sur place, nous laissant chaque fois sur le seuil d'on ne sait quoi, puis le rythme s'accélère, on est dans un vortex, mais la dernière phase reprend le thème sur un rythme un peu plus lent, impavide, sonnant une incessante éternité. Les troisième et quatrième pièces, "Per Terry e Morty I & II" sont un double hommage à Terry Jennings et Morton Feldman. En I, la main droite égrène ses notes une à une tandis que la main gauche lui répond par des groupes de trois graves avant de laisser la droite continuer son chemin pour lui répondre dans les mediums cette fois dans un fascinant jeu de croisements. En II, l'attaque est forte, les graves martelés soulignant une mélodie au parfum discrètement orientalisant qui revient en boucles insistantes, prolongées par des échappées dans les graves extrêmes tandis que le rythme se ralentit avant qu'une ultime variation ne dépayse la mélodie. Ce cycle s'achève avec "Acqua santa", interprété par Jenny Q. Chaî (les quatre premières l'ayant été par Megumi Shibata). Pièce mystérieuse, solennelle, qui se déploie avec une décence grave, jouant des ralentis et des accélérations de manière imprévisible. Mystère de l'apparition de l'eau, calme ou impétueuse, épaissie de reflets, traversée de courants qui la répandent, diverse et même pourtant comme le dit le retour final au premier surgissement.

    Cinq pièces qui vont droit à l'âme, ou à ce qui en nous appelle la fraîcheur d'une profondeur.

   Les sept miniatures de Seven easy pieces ne sont pas moins réussies. Interprétées par Marija Ilic, elles ont une beauté gracile et forte à la fois qui les fait aimer tout de suite. "Return from the Fork", la III placée en première position, suit une ligne descendante hésitante avant d'être confortée par de brefs forti et des poussées loquaces, se ramifiant à chaque bifurcation, plus savante que ne le laisse croire son apparente simplicité. "Vocalise", la II, bondit, virevolte sur des graves, s'étourdit dans une danse qui prend les allures d'une transe brusquement cassée par un retour à plus de sagesse. C'est délicieux et un brin malicieux ! "Golden Fourths" suit son chemin rapide dans les aigus, s'échevèle sur une ligne de basse obstinée. "Couplet", la IV, revient à une tonalité plus grave, plus lente, mais elle est parcourue de frissons rapides comme une eau effleurée par le vent. "Drops of Light", la V, est digne de son titre, égrenant chaque note comme un goutte de lumière sur un fond de notes graves et lentes, puis tournant autour de certaines d'entre elles. "Requests", la VI et la plus courte, est une série d'arpèges glissants comme des interrogations facétieuses. Enfin, "Octogonal Etude", la VII, joue de quasi dissonnances par le contraste répété entre un court bloc mélodique de trois notes et sa réponse par quatre notes voilées d'un halo d'harmoniques, suivies à deux reprises d'un court développement rapide.

  Deux cycles magnifiques où chaque pièce est comme l'offrande d'un secret simple et sacré.

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Five easy pieces et Seven easy pieces, seulement téléchargeables sur bandcamp, parues  en 2014 / 5 et 7 pistes / 41 minutes

Pour aller plus loin :

- les sept miniatures de Seven easy pieces, interprétées par Marija Ilic :

Programme de l'émission du lundi 6 juillet 2015 (dernière avant la reprise en septembre)

SKnail : All good things / suspended (Pistes 8 - 9, 10'45), extraits de Snail Charmers (Unit Records, 2015)

Baudoin de Jaer : Crocus III Les bois fendus (p. 1, 16'19), extrait de Crocus (Sub Rosa, 2014)

Oiseaux-tempête : Soudain le ciel / I Terribili Infanti (p. 6 - 7, 13'), extraits de Ütopiya (Sub Rosa, 2015)

Rutger Zuydervelt & Dirk Serries : Buoyant One (p. 1, 10'25), extrait de Buoyant (Consouling Sounds, 2014)

 

6 juillet 2015 1 06 /07 /juillet /2015 14:06
Yannis Kyriakides (4) - Resorts & Ruins

   Resorts & Ruins, sorti en 2013, rassemble trois créations sonores alliant chant ou texte dit, ces voix se rattachant à la tradition chantée orientale (turque, chypriote) ou occidentale (opéra baroque), et électronique. Je continue donc mon exploration des univers de Yannis Kyriakides et Andy Moor, le premier ici en solo comme pour l'article précédent. Je précise que je ne rends compte que de la dimension sonore fixée sur le disque, aucunement des installations qui les accompagnent.

   "Covertures" est une série de trois portails introducteurs placés en position 1, 3 et 5 de l'album, trois murs de sons  créés pour le pavillon néerlandais à la Biennale de Venise de 2011. Il s'agit de surimpressions sonores de fragments figés de l'opéra de Monteverdi Le Couronnement de Poppée, de sons de foules liés à un opéra devenu imaginaire et de sons électroniques - claviers proches ou lointains, drones. "Coverture I" est sectionné par la voix féminine d'Ayelet Harpaz annonçant "Open" et "Close" à intervalles indéterminés. L'effet est celui d'une distanciation radicale, d'une étrangeté absolue. Comme des trous de mémoire qui décousent la trame rassurante pour faire flotter les débris rémanents au gré d'un caprice supérieur. "Coverture II" prend une allure plus ambiante, avec une texture épaissie, une continuité retrouvée. L'auditeur est propulsé dans la foule elle-même fondue dans une masse de sons électroniques en allée vers un autre monde. Un orgue transcende un moment le tout, puis la matière sonore se raréfie, on entend des oiseaux, des voix très lointaines ; on attend la suite, puisque ces portails sont des intermèdes. "Covertures III" renoue avec "Coverture II", donnant à l'album une circularité, une unité. L'allure de la pièce est grandiose, à la Tim Hecker d'un certain point de vue, mais avec le retour de la voix féminine qui découpe la matière avec ses ordres sibyllins. Entre les plages de ce triptyque prennent place les deux grandes compositions de l'album, respectivement de presque trente-et-une et plus de vingt-et-une minutes.

   "Varosha (Disco debris)" est une pièce sur la mémoire, titrée d'après une banlieue touristique de la ville chypriote de Famagouste, envahie par l'armée turque dans le courant de l'été 1974, et depuis devenue une ville fantôme. Or, le jeune Yannis, âgé de presque cinq ans, se trouvait dans cette ville au moment des événements. Il se souvient avoir entendu les sirènes, s'être réfugié dans les sous-sols de l'hôtel, s'amusant à dessiner des images sur le sol de béton. La pièce associe la voix d'Ayelet Harpaz, voix du destin énonçant la suspension des activités - voix qui se creuse, fantomatique - aux sirènes, à des battements quasi cardiaques, des échantillons de musique disco en vogue dans les hôtels touristiques de l'époque, et toutes sortes de bruits parasites d'origine difficile à préciser. Il en résulte une fresque (é)mouvante, une exploration musicale des mystères de la fabrique mémorielle. Ce grand collage sonore prend les allures d'une hallucination composite dans le labyrinthe disloqué du Temps, avec des moments de décollage vertigineux, des échouages sur des plages surexposées. Tout est comme suspendu entre Vie et Mort, naît et meurt, renaît, se recompose. Le dernier tiers devient ainsi un hymne paradoxal à la perdition, seule voie pour renouer quelque peu avec un passé décomposé.

   "The One hundred Words", d'après un ancien terme populaire chypriote, "Ekatologia", travaille à partir de deux lignes d'un couplet  probablement issu d'un chant de mariage. Le sens des mots, toutefois, n'est jamais audible, car ils sont vocalisés par le compositeur ou vaporisés dans le travail sonore, si l'on peut dire. L'auditeur est confronté à une tapisserie infra-vocale envahie par des bruits divers, des bribes de chant aux accents religieux : ruines de mots, ruines de mélodies. Je comprends la démarche, mais l'auditeur, me disent mes oreilles, n'y trouve pas toujours son compte. Le concept ne suffit pas à faire vivre l'œuvre, même si la folie de certains passages est assez réjouissante.

   Les acheteurs du Cd trouveront une série de six petites cartes postales sous le titre de Golden seaside / Souvenir of Famagouste conçues par Isabelle Vignier. La couverture de l'album est l'une d'entre elles.

   Un disque pour les amateurs avertis !

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Resorts& Ruins, paru chez Unsounds  en 2013 / 5 pistes / 73 minutes

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée au disque

- le site personnel de Yannis Kyriakides

- mon article consacré au disque Rebetika de Yannis Kyriakides et Andy Moor

- mon article consacré au disque Folia de Yannis Kyriakides et Andy Moor

- "Varosha (Disco debris)"  en écoute (fausse vidéo) :

Deux des cartes postales d'Isabelle Vigier
Deux des cartes postales d'Isabelle Vigier

Deux des cartes postales d'Isabelle Vigier

Programme de l'émission du lundi 22 juin 2015

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : Someone must shout that we will build the pyramide (p. 3, 10'34), extrait de Ütopiya (Sub Rosa, 2015)

* Mendelson : L'Échelle sociale (cd3 / p. 4, 12'28), extrait du Triple album sans titre (Ici d'Ailleurs, 2013)

SKnail : I shot the robot / Lacrima (p. 5 - 6, 9'45), extraits de Snail Charmers (Unit Records, 2015)

Michael Mizrahi : The Bright Motion I & II (p. 3 & 4, 18'40), de Michael Dancigers, extraits de The Bright Motion (New Amsterdam Records, 2015)