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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 10:16
Terminal Sound System - Dust songs

   Terminal Sound System, nom du projet de l'australien Skye Klein initié à la fin des années 90, a sorti son nouvel album, Dust Songs, en décembre 2014 sur le label allemand Denovali. Je ne connais pas les albums antérieurs, au nombre d'une dizaine.

   Je passe sur le premier titre, petite mise en oreille. Les choses sérieuses commencent avec "By the meadow", boucles de guitare et chant hanté, voix brumeuse réverbérée avec écho, drones sombres. On est happé dans un monde entre post-rock et folk noir. Chaque titre est profondément faillé en deux ou trois fragments par des silences, ce qui permet reprises et décrochages. Les mélodies sont hypnotiques, envahies de vagues bruitistes, de poussées inquiétantes. Après un silence, "By the meadow" prend des allures de voyage intersidéral, nous voici dans une musique ambiante d'outre-monde, avec des tournoiemens profonds. Si on écoute cette musique fort, ce que le musicien recommande, on éprouve la puissance de cet univers. "Silver minds" nous invite à fermer nos yeux d'une voix doucement insinuante, manière de nous laisser emporter par le chant des machines. La guitare gratte, l'électronique vient saturer l'espace sonore, puis la lumière flamboie, lacère le noir de traînées électriques, des percussions sourdes pulsent. Silence, à nouveau. La voix revient, hallucinée, comme chavirée, pour nous intimer d'ouvrir les yeux tandis que les machines se taisent peu à peu. "Keepers" débute avec la guitare trébuchante, la voix étrange et hypnotique, les grondements à l'arrière-plan, chanson ouverte sur un espace grandiose, des enroulements de particules, des comètes enrouées. Mélodies de poussière, chants rouillés tout aussi bien, une matière travaillée par le néant, ces béances qui l'ouvrent sur des surgissements d'une énergie dévastatrice. "My Father, My Mother" est un hymne poignant, au-delà du cri : fragments de mélodie superbes qui dérapent dans un univers animé de battements profonds, la voix épuisée, lointaine, planant au-dessus des décombres pulsants. Silence, et ce qui revient n'est-ce pas les débris d'un monde perdu, vite recouverts par le chant trouble, primal, le battement lancinant de tambours démultipliés. Silence encore, contraste entre la guitare d'une luminosité intermittente et les agitations électroniques menaçantes ; puis fin écorchée vive...

   "keepers" en écoute avant de continuer...

   Cette musique est habitée, travaillée par un combat intérieur qui la rend constamment intéressante, colorée par une hyper mélancolie ravagée. "Shadows" s'ouvre sur orgue et guitare, champs gravitationnels électroniques, percussions lourdes, claquements rapprochés, puis la voix s'empare de nous, nous tord dans les boucles insistantes, grondantes, ça grésille et s'arrête, repart apparemment à l'identique, mais les sons dérapent, glissent, c'est un entonnoir, un vortex fracturé, nouveau départ presque hard rock cette fois, retombées lourdes, écrasements, cymbales, encore un trou, la guitare tranquille, les tricotements et lacérations adjacentes, les déflagrations profondes, mais une cloche cristalline illumine le puits, un brouillard synthétique s'envole, irradie avant la nuit. "The Silver world" semble repartir du même lieu, mais la voix de Marcus Fogarty, filtrée et déformée elle aussi, est encore plus ouatée dans les aigus. La composition prend des allures de balade sereine sur un champ de ruines. Musique de science-fiction, par certains aspects, avec des échappées post-rock complètement explosées. "Morning Star" vient de plus loin. Voix vocodée robotique, guitare laconique ou doublée d'une rythmique percussive haletante, mélodies subverties, recouvertes d'un déferlement continu lui-même strié de lames acérées, fin abrupte.

    Un album extrêmement prenant, sans concession, comme les fragments d'un continent disloqué, d'un après-monde malgré tout beau et envoûtant.

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Dust Songs, paru chez Denovali Records fin 2014 / 8 pistes / 48 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Terminal Sound System

- la page de Denovali consacrée à l'album

- "My Father, My Mother" en écoute :

Programme de l'émission du lundi 1er juin 2015

Acoustique :

Michael Vincent Waller :  La Riva Sud / Return from the Fork  (Disque 2 / pistes 2 & 9, 13'), extraits de The South shore (XI Records, 2015)

Jean-Luc Fafchamps :  Back to the pulse (p. 1, 16'17), extrait de Back to... (Sub Rosa, 2013)

Électr(on)ique :

Manyfingers :  Ode to Louis Thomas Hardin / The Dump Pickers of rainham / Erasrev (p. 1 à 3, 14'30), extraits de The Spectacular Nowhere (Ici d'Ailleurs, 2015)

Yannis Kyriakides & Andy Moor : Day two / Doorways Make You Forget (p. 5 - 6, 8'40), extraits de A Life is a billion Heartbeats (Unsounds, 2014)

26 mai 2015 2 26 /05 /mai /2015 16:06
Michel Banabila / Oene Van Geel - Music for viola and electronics II

  Michel Banabila (Doepfer A-100 analog modular system et autres) et Oene Van Geel (alto surtout, violon sur un titre) récidivent. Après le volume I paru en 2014, voici le volume II sorti depuis peu, avec une nouvelle superbe photographie aérienne de Gerco de Ruijter en couverture, et quelques musiciens en renfort : la clarinette basse de Keimpe de Jong sur le titre 2, Joost Kroon à la batterie et aux métallophones en 3, Radboud Mens à la programmation ableton en 5, Emile Visser au violoncelle et Eric Vloeimans à la trompette sur les titres 2, 3 et 5.

   "Hephaestus" donne le ton de cet opus, sorte de poème électronique sombre, mystérieux, caverneux. Ne sommes-nous pas dans les forges de Vulcain / Héphaïstos ? Sur fond de drones, l'alto de Oene Van Geel tranche, zèbre l'espace sonore de grands coups d'archet. L'arrière-plan devient régulièrement incandescent, animé d'une respiration obscure. Des aigus déchirent la trame d'un incendie qui couve, ça grésille, crépite, quelque chose de monstrueux émerge peut-être. Le morceau est une plongée dans les mystères de la matière, une odyssée imaginaire d'une grande puissance. Peu à peu, la caverne se peuple de multiples vecteurs sonores, le marteau s'abat avec une régularité infernale, de quoi réjouir les amateurs de musique industrielle ou expérimentale, je pense aux albums d'Annie Gosfield parus chez Tzadik par exemple. La coda est paradoxalement une longue traînée sidérale, une échappée de la caverne démolie sous les coups de marteaux-piqueurs électroniques. Magnifique et impressionnante ouverture ! Le début de "Chaos", le deuxième titre, est trompeur. La langueur mélancolique du chant de l'alto , déjà menacée de bruits bizarres, est explosée après une percussion sourde du clavier. Tout s'écroule, se lézarde, l'alto dérape, des percussions multiples, des pizzicatis, perturbent la mélodie, qui sourd quand même entre les fragments de blocs sonores, les transcende. Pièce oxymorique, écartelée entre démantèlement et mélodies d'une suavité ravageuse. C'est absolument superbe, d'autant que la clarinette basse apporte son contrepoint profond au chant sublime des ténèbres apparu après la première partie destructrice. Comme des trompes électroniques répondent au déhanchement orientalisant du violoncelle, tandis qu'un discret pizzicato rythme le mystère des surgissements, que la trompette se déchire dans des aigus extrêmes.

   "Vleugels" ("Ailes") nous emporte au pays des oiseaux chimériques, sans doute les oiseaux du lac Stymphale, aux ailes et aux plumes d'airain, de bronze. La composition est pulsante, à dominante d'aigus brefs imitants les cris d'oiseaux, puis le violoncelle apporte ses graves majestueux, et l'on s'envole en beauté majeure sur des draperies de claviers synthétiques et une batterie déchaînée. Comme quoi électronique et lyrisme peuvent faire bon ménage ! Toute la fin est d'une suavité incroyable...Mais "Radio spelonk" est un retour à la cave - c'est le sens du néerlandais "spelonk" - aux mirages, aux hallucinations, peuplée de brefs échantillons de voix, animée d'apparitions sonores fugaces, que le violon d'Oene vient unifier par des phrases énigmatiques. On est ici entre musique concrète et pure musique contemporaine. "Kino mikro" se fait alors la voix d'un Destin sibyllin, articulé en courtes respirations où apparaissent tantôt l'alto, le violoncelle, la trompette (on songe fugitivement à Jon Hassell) sur un arrière-plan de disque qui gratte, de particules nuageuses. Le dernier tiers est plus syncopé et en même temps plus explicite avec un retour de mélodies entêtantes, un côté manège infernal, puis tout se défait, retourne au silence.

   Une deuxième collaboration très réussie pour ce voyage imaginaire passionnant de bout en bout, musicalement splendide.

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Music for viola and electronics II, paru chez Tapu Records en mars 2015 / 5 pistes / 48 minutes

Pour aller plus loin :

- le site personnel de Michel Banabila

- Michel Banabila sur soundcloud, pour écouter des extraits d'autres compositions.

- le premier titre en écoute ci-dessous ; vous pouvez l'acheter sur la page bandcamp : édition limitée du cd, mais il en reste, encouragez ce musicien hors du commun !

Programme de l'émission du lundi 11 mai 2015

Terminal sound System : My father my mother (Piste 5, 7'42), extrait de Dust Songs (Denovali Records, 2014)

Michel Banabila & Oene Van Geel : Hephaistus / Chaos (p. 1 & 2, 23'), extraits de Music for viola and electronics (Tapu records, 2015)

Michael Vincent Waller :  Pasticcion per meno e più / Nel Nome di Gesù (p. 5 - 10 - 11, 14'30), extraits de The South shore (XI Records, 2015) Piano sur le titre 5 : Nicolas Horvath

Pascal Dusapin : Étude pour pianio n°3 (p. 3, 9'14), extrait de Études pour piano (Actes Sud / Harmonia Mundi, 2012) Piano : Vanessa Wagner

Programme de l'émission du lundi 20 mai 2015

L'Ordre du Chaos

Michel Banabila & Oene Van Geel : Radio spelonk/ Kino mikro (p. 4 & 5, 15'), extraits de Music for viola and electronics (Tapu records, 2015)

Ricardo Donoso : Vesperum / Conticinium (p. 2 & 3, 10'10), extraits de Sarava Exu (Denovali records, 2014)

Deaf Center : Follow still (p. 1, 13'25), extrait de Recount (sonic pieces, 2014)

Simon James Phillips : poul (p. 6, 11'16), extrait de Chair (Room40, 2013)

16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 10:26

   Voici ma sélection, avec comme d'habitude un net décalage, volontaire, pour essayer d'attraper le plus de disques possibles, sachant qu'un modeste chroniqueur indépendant (et salarié dans un autre domaine !) dispose d'un temps d'écoute limité (hélas !!), d'où un inévitable déphasage, qui n'est d'ailleurs pas pour me déplaire - songez au titre principal de l'émission. Ce retard permet une première décantation, si l'on peut dire. Il arrive que l'enthousiasme initial se calme, que l'album célébré ne résiste pas à de nombreuses écoutes : aussi disparaît-il de mes classements, alors que, dans le même temps, des disques que je n'ai pas eu le temps de chroniquer s'imposent de plus en plus, jusqu'à trouver tout naturellement leur place dans ces photographies annuelles qui n'ont d'autre prétention que de fournir des repères, d'indiquer des tendances. Si les lecteurs-auditeurs découvrent grâce à eux l'ambroisie, le nectar qui les fera frémir, je serai comblé...

    J'ai opéré des regroupements, comme depuis un certain temps, mais plus importants souvent, manière d'indiquer comme des rencontres, des convergences, mais aussi des contrastes, et surtout parce que ces classements ne sont qu'indicatifs. Les liens vers les articles sont sur les titres d'album. Les noms des interprètes sont entre parenthèses pour les distinguer des compositeurs (qui peuvent aussi, bien sûr, interpréter leurs œuvres). Une première place partagée par des artistes qui me sont chers, avec trois nouveaux venus, Dennis Johnson, Mendelson et Simon James Phillips : sept chefs d'œuvre difficiles à départager...

    Pour les pochettes, cliquez au besoin sur les images des couvertures pour les agrandir et les voir entièrement. Les maisons de disques, labels, sont à droite.

1) Dennis Johnson - November                                           Irritable Hedgehog

Anne Chris Bakker - Tussenlicht                                      Somehow Recordings

David Lang - Death Speaks                                                Cantaloupe Music

Mendelson - (Triple album sans titre)                                 Ici d'ailleurs

Simon James Phillips - Chair                                          Room40

Nurse With Wound / Graham Bowers - Parade        Red Wharf

Alvin Curran - Shofar Rags                                             Tzadik

Duane Pitre - Bridges                                                        Important Records

 

 

Les disques de l'année 2013
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2) Itsnotyouitsme - This I                                                    New Amsterdam Records

Tim Hecker - Virgins                                                           Kranky

Michel Banabila & Machinefabriek - Travelog          Tapu Records

Yannis Kyriakides - Resorts & Ruins                               Unsounds

Anne-James Chaton & Andy Moor - Transfer           Unsounds

Greg Haines - Where we were                                            Denovali Records

 

 

Les disques de l'année 2013
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3) Bryce Dessner - Aheym                                             Anti Records

Peter Broderick - Float 2013                                         Erased Tapes

Simeon Ten Holt - Solo Piano Music (Volume I-V)      Brilliant Classics

Psykick Lyrikah - Jamais trop tard                               Ulysse Production / Yotanka

 

 

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4) (Jery-Mae G. Astolfi) - Here (and there)                     Innova Recordings

(Xenia Pestova) - Shadow piano                                      Innova Recordings

Piano Interrupted - The Unified Field                             Denovali Records

(Katia & Marielle Labèque) & alii- Minimalist dream House    KML

Nils Frahm - Spaces                                                        Erased Tapes

 

Les disques de l'année 2013
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5) Sebastian Plano - Impetus                                               Denovali Records

Imagho - Méandres                                                               Alara / We Are Unique Records

Bachar Mar-Khalifé - Who' gonna Get the Ball....          InFiné

Braids - Flourish // Perish                                                    Arbutus Records etc.

Pantha du Prince / The Bell Laboratory - Elements of Life       Rough Trade

 

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Programme de l'émission du lundi 6 avril 2015

Le Ciel brûle :

* Mendelson : Avant la fin (cd1, piste 4, 6'52), extrait du triple album (Ici d'ailleurs, 2013)

Theo Beckman / Fumio Yasuda : Das Lied von Surabaya Johnny / Ich hab dich ausgetragen / Bitten der Kinder (p. 5 - 7 - 8, 9'), extraits de Berlin  (Winter & Winter, 2007)

Poppy Ackroyd : Salt / Feathers (p. 2 - 4, 10'40), extraits de Feathers (Denovali Records, 2014)

Philip Glass : Orphée Suite (p. 2 à 7, 23'20), extrait de Glassworlds 1 (Grand Piano, 2015)

                                                                    Piano : Nicolas Horvath

Programme de l'émission du lundi 20 avril 2015

Matteo Sommacal : In a silent crowd / The Forgotten strains (p. 9 à 12, 14'), extraits de The Chain Rules (Kha, 2014)

Philip Glass : Opening (p. 1, 6'17), extrait de Glassworlds 1 (Grand Piano, 2015)

                                                                    Piano : Nicolas Horvath

Meredith Monk : St Petersbourg waltz / Phantom waltz (p. 9 - 12, 14'30), extraits de Piano songs (ECM New series, 2014)

Simon James Phillips : moth no taper (p. 7, 5'55), extrait de Chair (Room40, 2013)

Donnacha Dennehy : That the Night Come (p. 7, 9'23), extrait de Grá agus Bás (Nonesuch, 2011)

 

Published by Dionys - dans Classements
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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 16:13
Michael Vincent Waller (1) - The South Shore

La Beauté, en ses simples atours

    Michael Vincent Waller (né en 1985) a étudié la musique avec La Monte Young, Marian Zazeela et Bunita Marcus. Un tel compagnonnage se ressent dans les œuvres de ce compositeur américain, dont le catalogue, déjà riche de superbes pièces pour piano (j'y reviendrai bien sûr !), s'étoffe avec ce double album très généreux de musique de chambre difficilement classable, entre post minimalisme et un classicisme lyrique et mélodieux. The South Shore présente un ensemble de pièces allant de la miniature inférieure à deux minutes à des pièces plus amples, la plus longue dépassant les dix minutes. On y trouve des solos, des duos, des trios et des compositions pour ensemble de chambre. Vingt-cinq musiciens interviennent, notamment le pianiste Nicolas Horvath dont je viens de célébrer le premier volume de l'intégrale des œuvres pour piano de Philip Glass.

   Dès le premier titre, "Anthems", on sent qu'on pénètre dans un monde sensible, mélodieux, hors du temps. La mélodie est simple, envoûtante : douceur du piano, velouté du violoncelle, dans une atmosphère d'une paix céleste. On plongerait bien dans la mer de lumière en bas des rochers. Cette musique, nous avons l'impression de l'avoir toujours connue, tant elle a une évidence incroyable dès la première écoute : ne viendrait-elle pas du Paradis perdu ? Le très beau texte de "Blue" Gene Tyranny qui commente chacune des pièces va dans le même sens. J'y renvoie le lecteur pour tout ce qui concerne la technique musicale proprement dite. "Atmosfera di tempo", pour quatuor à cordes, est une merveille, un entrelacs frémissant de cordes sensibles d'un romantisme exacerbé et délicat, comme un avant goût de l'ineffable. "Profondo Rosso", trio pour piano, violon et violoncelle, est une ritournelle raffinée, qui joue avec brio de subtils chevauchements, reprises. "Per La Madre e La Nonna"(le plus long titre), pièce "familiale" dédiée à la mère et à la grand-mère du compositeur, a la douceur confondante d'une composition d'Arvo Pärt. Écrite en mode Dorien, elle tisse savamment les voix du violon, de l'alto et du violoncelle en un hymne discret, chaleureux, extrêmement émouvant, avec des glissandi d'une grande pureté dans la seconde moitié, une cadence solennelle d'humble adoration. Nicolas Horvath joue "Pasticcio per menu è più", pièce paisible pour un jour ordinaire : pénombre, retour de motifs, puis animation, minuscules envolées. "La Rugiada del Mattino"( La Rosée du Matin) pour violon et violoncelle ressemble à une élégie par sa tristesse voilée, mais elle a aussi un dynamisme ensorceleur avec ses boucles insistantes, ses caresses troubles. Les "Tre Pezzi per trio di Pianoforte", pour piano, violon et violoncelle, sont d'abord plus virtuoses, nous entraînant dans leurs méandres mélodiques et leur atmosphère fin de dix-neuvième siècle, mais la deuxième est d'une belle beauté sombre, tourmentée, à la fois sobre et vaguement orientalisante, plus ornée à mesure, tandis que la troisième mêle mélancolie et abandon.

   Michael Vincent Waller nous a pris dans les rets de sa musique apaisante, dépaysante. Nous sommes loin du monde bruyant, près des choses essentielles, comme aurait dit un Constantin Brancusi. Et voilà que résonnent les première notes de "Nel Nome di Gesù", pour violoncelle et orgue : du pur Arvo Pärt, cela se confirme. Musique suave, sublime mélodie au violoncelle soutenue par l'orgue grave. Il prend envie de tomber à genoux et de pleurer devant une telle beauté. Dans quelle chapelle perdue au milieu des forêts, des landes, à l'abrupt de quelles côtes sauvages, sommes-nous ? La deuxième partie, c'est le chant des âmes perdues à la recherche de la lumière, qui monte et ne cesse de vouloir monter. Un diptyque de grand maître ! "Organum" s'inscrit nettement dans la lignée d'un Terry Riley, mais son chromatisme chatoyant et raffiné le rattache aussi bien à toute une tradition organistique d'improvisation. C'est également superbe ! Le premier disque se termine avec un solo de violoncelle, "Tacca Prima", aride et beau, et "Il Mento Tenuto Alto" (Le Menton Tenu Haut), solo de violon qui n'est pas sans évoquer certaines pièces de Bach par la rigueur du développement, aride aussi mais assez prenant.

Michael Vincent Waller (1) - The South Shore

   Le second disque alterne trois pièces pour ensemble et solos et duos. J'aime beaucoup "Ritratto", par le Dedalus Ensemble, qui sonne très médiéval ou Renaissance alors que l'instrumentarium fait se côtoyer flûte, alto, violoncelle...et trombone, saxophone alto, guitare électrique ! "La Riva Sud" (traduction italienne du titre de l'album, qui fait allusion à Staten Island, arrondissement de New-York dont Michael est natif et, par la langue souvent présente dans les titres des compositions, à l'origine italienne de sa famille) est un délicieux duo d'alto et piano plein de grâce et de fraîcheur, voilé d'une douce mélancolie ponctuée de phases rêveuses. La deuxième moitié du morceau me fait penser fugitivement au mouvement de certaines pièces de Gurdjieff par sa clarté sérieuse et dansante, prélude justement aux quatre danses "Pupazzo di Neve Partitas", pièces exigeantes, austères, non sans beauté, où le violoncelle n'arrive pas à me toucher vraiment.  Suivent deux "Variations for Quintet" aux paysages sonores changeants, agrémentés de contrepoint subtil, puis une superbe miniature pour piano qui aère ce second disque parfois presque trop travaillé, qui ne retrouve pas l'émotion du premier. Les quatre mouvements pour violoncelle titrés "Y for Henry Flint" me séduisent toutefois beaucoup plus que les danses précédemment évoquées : l'émotion est là, qui sourd du mystère de la musique, de sa majesté torturée, consummée dirait-on. L'écriture y est nettement plus contemporaine, à la limite de la dissonance. Je ne sais pas pourquoi je pense à Sofia Gubaidulina à l'instant même, à Chostakovitch aussi, peut-être à cause de l'âpreté de cette musique, à l'épure désespérée du "Slow Scherzo", à l'émotion nue, sensible aussi dans le magnifique "Capo Finale" pour alto et piano, autre très grand moment de ce double album. Je suis moins séduit par les deux pièces suivantes, deux solos pour flûte et clarinette respectivement. Pour finir, "Arbitrage" pour clarinette et gong apporte une touche mystérieuse, magique.

   Une superbe parution, qui confirme l'émergence d'un vrai compositeur à l'écriture sensible. Chacun y trouvera son miel ! Michael a voulu nous régaler d'un plat si copieux qu'il arrive que nous fassions la sourde oreille à certains exercices d'écriture, mais que de beautés, que d'émotions lorsqu'il se laisse aller aux modes les plus "simples" (c'est évidemment une manière de parler !). En ce qui me concerne, je garde une préférence marquée pour le disque 1.

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The South Shore, paru chez XI Records, mars 2015 / 2 disques / 31 pistes / 138 minutes

Pour aller plus loin :

- le site personnel de Michael Vincent Waller

- "Anthems" en écoute :

6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 13:34
Philip Glass - Glassworlds 1 / Nicolas Horvath, piano

   Le pianiste Nicolas Horvath, interprète de Liszt et lauréat de nombreux prix internationaux, se lance dans une édition complète, sur le label Grand Piano de Naxos, des œuvres pour piano de Philip Glass, première édition du genre qui comportera des inédits, des transcriptions. C'est la suite logique d'une longue fréquentation du compositeur américain, émaillée de concerts fleuves, de marathons. Il jouera d'ailleurs ce vendredi 3 avril l'intégrale de ses Études pour piano, donnée pour la première fois à Carnegie hall le 9 janvier de cette année.

   Glassworlds 1 augure bien de ce travail formidable. Le livret, trilingue (anglais / français / allemand), offre un modèle de ce que l'on peut attendre d'une édition "matérielle" de la musique. Assorti d'une présentation du parcours musical de Philip Glass par Frank K. DeWald, il contient aussi un long texte passionnant de Nicolas Horvath, qui revient sur sa découverte et son goût pour la musique de Philip et commente chacun des morceaux du premier volume. On ne saurait rêver mieux, et tant pis pour le critique, chroniqueur qui se demande ce qu'il pourait bien ajouter. Pour l'instant, je me contente de prélever ce qu'il dit de sa rencontre avec la musique de Philip Glass : « Je me souviens encore aujourd'hui de l'effet que me fit sa musique : cette impression nocturne de flotter sur les eaux tranquilles d'un lac sous un ciel étoilé. » La scène est romantique à souhait, à l'image de la musique telle que la conçoivent et le compositeur et Nicolas, qui écrit ceci : « Par opposition à la nature apparemment simple et austère de ses partitions (et aux lectures plutôt prudentes enregistrées par certains de ses premiers défenseurs), le compositeur avait une approche très libre - quasi improvisée - voire romantique. La partition n'étant que le schéma directeur d'un univers dense, profond mais sensible et qui ne demande qu'à être découvert, tout comme une luxuriante forêt traversée par de minces sentiers balisés. » (C'est moi qui souligne) Tout est dit, nous sommes prévenus : le pianiste nous entraîne loin des lectures sages, compassées qui réduisent Philip Glass à une icône de la musique minimaliste ou répétitive. Primat à la sensibilité sur la technique compositionnelle !

   C'est bien ce que l'on entend dès Opening (1981), une des plus célèbres compositions de Glass, plus contrasté m'a-t-il semblé que sous les doigts du compositeur, avec des moments de retenue très beaux joints à une incroyable délicatesse de toucher, une grâce brumeuse,  des montées plus intenses. Une très belle relecture, qui nous prépare à l'étonnante "Orphée Suite", arrangement par Paul Barnes pour le piano d'extraits de l'opéra de chambre en deux actes Orphée d'après Jean Cocteau. Rappelons au passage que Philip Glass a terminé ses études musicales à Paris, sous la houlette de Nadia Boulanger, qu'il parle assez bien français et connaît notre culture, d'où son intérêt pour Cocteau, auquel il consacrera une trilogie. Étonnante, cette suite ? Elle combine ragtime tumultueux et mélodies envoûtantes comme celle de "Journey to the Undeworld", vision infernale à la beauté trouble, très inattendue dans l'œuvre de Philip Glass. Même "Orphée and the Princess", a priori plus dans les clichés glassiens, est aérée par le toucher précis qui fait ressortir chaque note, par l'énergie des montées, la profondeur des moments graves. Toute la suite est tranfigurée, portée par un charme irréel qui se résoud en une atmosphère vaporeuse traversée d'élans émouvants dans la dernière section "Orphée's Bedroom Reprise".

   Dreaming Awake, pièce de 2003, si elle ressemble plus à du Glass, surprend par une fougue étincelante, une inventivité mélodique que j'ai pu entendre sous les doigts du compositeur interprétant quelques unes de ses récentes Études pour piano lors de son récent concert à La Comète de Châlons en Champagne. Ce premier enregistrement mondial est superbe, brassant les émotions les plus diverses avec une grande palette de couleurs au long des quatre mouvements, surprenant par un savant jeu de reprises et d'amplifications.

   Le programme se termine avec une longue pièce de plus de trente minutes datant de 1968, How Now, représentative du style répétitif de cette période, mais également influencée par les ragas indiens, les gamelans indonésiens. Le piano s'y fait percussif, le jeu roulant des notes produit des champs harmoniques denses, d'où son côté hypnotique. Le piano devient portique de cloches folles agitées par le vent. Musique extraordinaire, qui suscitera sans doute de violents rejets de la part de ceux qui voudraient n'y entendre que le retour du même, tout à fait enthousiasmante pour les autres, dont je suis, ravis d'être transportés dans cette série d'escalades vertigineuses, dans cette houle illuminée, ce martèlement pourtant assez différent de celui d'un Charlemagne Palestine. C'est un chemin violent d'ascèse, un dépouillement, sans cesse à reprendre pour atteindre l'extase.

   Un disque magistral, éblouissant, fort intelligemment conçu de manière non chronologique pour présenter toute la diversité de l'œuvre de Philip Glass, ce jeune compositeur de plus de 87 ans. La rencontre d'un immense compositeur et d'un non moins immense pianiste, qu'on se le dise ! Sans oublier le piano, un Fazioli, à la musicalité exceptionnelle !!

Philip Glass - Glassworlds 1 / Nicolas Horvath, piano

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Glassworlds 1, paru chez Grand Piano (Naxos), mars 2015 / 10 titres / 79 minutes

Pour aller plus loin :

- Pour suivre l'actualité des concerts de Nicolas consacrés à Philip Glass : la page GlassWorlds

- Tout sur le concert de vendredi 3 avril : les études pour piano de Glass

- le site du pianiste ( à noter : la couverture du disque The Dreams in the Witch House est de votre serviteur !)

- La première partie de How Now par Nicolas Horvath : une vidéo superbement illustrée par une imagerie psychédélique tout à fait adéquate !!

4 avril 2015 6 04 /04 /avril /2015 17:36

Programme de l'émission du lundi 30 mars 2015

Le Ciel brûle :

* HRSTA : Beau village / Hechicero del Bosque (Pistes 2 & 6, 13'37), extraits de Ghosts will come and kiss your eyes (Constellation, 2007)

"Hechicero del bosque" en écoute ci-dessous :

* Terminal Sound System : Keepers (p. 4, 7'37), extrait de Dust Songs (Denovali Records, 2014)

Philip Glass : Dreaming awake (p. 9, 14'48), extrait de Glassworlds 1 (Grand Piano, 2015)

Michel Banabila & Oene Van Geel : Hephaistus (p. 1, 12'51), extrait de Music for viola and electronics (Tapu Records, 2015)

Ci-dessous, extraits de cette nouvelle collaboration entre les deux musiciens :

Les Fragments de la Nuit : Marche nocturne (p. 7, 4'38), extrait de Demain, c'était hier (Equilibrium Music, 2014)

En écoute ci-dessous :

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24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 15:51
"Berlin" et "anteroom", deux facettes des talents vocaux de Theo Bleckmann

"Berlin" et "anteroom", deux facettes des talents vocaux de Theo Bleckmann

    Né à Dortmund en 1966, Theo Bleckmann s'est fixé aux États-Unis à partir de 1989. Il est devenu citoyen américain en 2005. Chanteur et compositeur, c'est un musicien éclectique, aussi à l'aise dans le répertoire du jazz, du cabaret, des mélodies de Charles Ives, ou encore des compositions vocales de Meredith Monk, avec laquelle il a travaillé pendant quinze ans en tant que membre de son ensemble. Il a à son actif de nombreuses autres collaborations qui témoignent de sa grande curiosité. Parmi elles, celle avec Fumio Yasuda, pianiste et compositeur japonais qui a travaillé notammment avec le célèbre photographe Nobuyoshi Araki. Ils ont enregistré ensemble plusieurs disques, dont Berlin, sorti en 2007 : ce sera l'objet de la première partie de cet article. La seconde sera consacrée à un projet solo entièrement vocal, anteroom, sorti en 2005. Deux coups de cœur pour des disques déjà anciens, mais qu'importe, vous me connaissez : ils valent toujours le détour !

   Berlin est une anthologie de chansons de cabaret aux musiques signées par les deux grands noms : Hans Eisler (majoritairement), Kurt Weil, bien sûr, mais on y rencontre Micha Spoliansky ou encore Michael Jary, sur des textes de Bertold Brecht le plus souvent, mais aussi du poète Johannes Robert Becher. Theo Bleckmann présente en plus, sur des compositons personnelles, quelques textes de Kurt Schwitters. C'est un régal de bout en bout. Les arrangements de Fumio Yasuda sont raffinés, élégants. Le chant de Theo est suave, subtil, mais sait être âpre, distancié. C'est à une véritable recréation de l'univers d'Eisler et Weil que nous invite Theo Bleckmann. Si on la compare avec l'interprétation, magistrale, de Dagmar Krause dans les deux disques formidables que sont Supply & Demand (1986, Hannibal Records) et Tank Battles (1988, Island Records), on se dit que Theo, qui tire parfois  les compositions vers la musique contemporaine, en fait des lieder plus intemporels, souligne en tout cas leurs audaces. C'est particulièrement évident sur "Das Lied von Surabaya-Johnny", tube de cabaret qu'il se plaît à casser, à subvertir avec un évident plaisir en y introduisant des phases lentes. La voix gouaille, étincelle, émeut, s'étire...Sa diction impeccable, claire et douce, transfigure le texte, magnifie la langue allemande comme rarement. "Bitte der Kinder", musique de Paul Dessau, n'est pas si éloigné de l'école de Vienne. Qu'on écoute les violons sur "Als ich dich  in meinen Leib trug", pizzicati tandis que la voix chavire, dissonnants tandis que la voix  chantonne : titre d'une étonnante modernité. Car j'allais oublier les deux violons, l'alto de Caleb Burhans (du duo itsnotyouitsme), le violoncelle de Wendy Sutter, qui a joué avec Philip Glass ! Du beau monde !

   La fin de l'album est plus splendide encore, avec "Über den Selbstmord" et deux compositions de Theo pour des textes de Kurt Schwitters, sur lesquelles il joue de sa voix de manière éblouissante, et une renversante version de "Lili Marleen" de Norbert Schultze, où la voix est doublée par un chant sublime en fond, qui n'est pas sans rappeler...le second disque dont je souhaite vous entretenir.

En attendant , une version en concert de "Lili Marleen":

   anteroom, paru deux ans avant Berlin, contient le titre éponyme de quarante-huit minutes auquel la version de "Lili Marleen" emprunte la démarche. C'est un pur chef d'œuvre de musique ambiante et post-minimaliste, avec des passages complètement reichiens, animés de la pulsation reconnaissable de Steve. Theo Bleckmann n'utilise que sa voix, démultipliée par les multi-pistes, déformée par des systèmes de retardateurs, de boucles, pour créer un opéra fabuleux, quelque part entre les Canti Illuminati d'Alvin Curran et les chants de gorge extrême-orientaux. Musique majestueuse, sublime, éthérée, qui remplit l'espace sonore, le fait onduler. Elle s'enfle, se creuse, renaît chargée de traînées harmoniques, gigantesque mantra toujours varié, lieu du calme souverain, de la beauté transcendante, antichambre en effet d'un arrière-monde plus vertigineux encore, en somme promesse d'une beauté incommensurable,

   Je ne m'explique pas pourquoi une telle composition, extraordinaire, n'a pas fait l'objet d'articles, de revues. En dehors des deux extraits sur Youtube, du site de Theo et de mentions sur les plate-formes de vente de disque, il n'y a rien ! Alors que fourmillent les rumeurs insipides, les potins mesquins, les commentaires minuscules de la moindre intervention d'un homme politique ou d'un artiste à la mode, rien sur ce MONUMENT de la musique vocale d'aujourd'hui...Triste Internet, phagocyté...

  Un grand merci à Timewind pour la découverte d'anteroom !!!!

I am waiting in an anteroom.
I wait and wait.
Waiting still.
I wait.
Weightless.
      
        Theo Bleckmann

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Berlin, paru chez Winter & Winter, 2007 / 23 titres / 77 minutes 

anteroom, paru chez traumton, 2005 / 2 titres / 56 minutes 

Pour aller plus loin :

- le site de Theo Bleckmann, qui a signé depuis un autre disque consacré à Kurt Weil et l'Amérique sur le lable ECM.

- un extrait de anteroom en public. Le son ne me paraît pas fameux, hélas :

Programme de l'émission du lundi 16 mars 2015

Terminal Sound System :  By the meadow / silver minds (Pistes 2 & 3n 13'), extraits de Dust songs (Denovali Records, 2014)

Ryan Teague : Tableau 1 / Seven Keys (p. 4 - 7, 9'), extraits de Coins & Crosses (Type Recordings, 2006)

Les Intégrales / Les États du piano :

Melaine Dalibert : Cortège (p. 4, 33'10), extrait de Quatre pièces pour piano (Autoproduit, 2015)

Programme de l'émission du lundi 23 mars 2015

Spéciale Theo Bleckmann :

Theo Bleckmann : Lili Marleen (p. 22, 5'49), extrait de Berlin (Winter & Winter, 2007)

                                              anteroom (p. 1, 48'05), extrait de anteroom (traumton, 2005)

11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 18:56
Melaine Dalibert - Quatre pièces pour piano

La Mesure de l'Éternité

   Melaine Dalibert, pianiste et compositeur français né en 1979, a étudié le piano aux conservatoires de Rennes et Paris. Récemment, du 17 au 25 janvier 2015, il a contribué à l'organisation du festival rennais Autres mesures, cinq concerts dans cinq lieux de la ville. Il se consacre à une carrière d'interprète tournée vers les compositeurs contemporains et à ses propres créations, fondées sur des processus rigoureux de composition, notamment des algorithmes. Les quatre pièces de cet album obéissent à ces processus déterministes qui bannissent toute visée narrative, sentimentale.

   "Variations" (2012), la première pièce, étend sur dix-sept minutes sa marche à pas comptés, par groupes de deux notes comme en miroir décalé. Les intervalles entre elles sont tapissés d'harmoniques résonnantes. C'est un chemin tranquille, serein, lumineux. Nous sommes dans l'ineffable, dans un monde parallèle aux apparences qui nous agitent et nous gouvernent, nous aliènent. Cette musique est retrouvailles avec soi, avec l'essentiel. Sa froideur mathématique est paradoxalement garante d'une sensualité effective, fondamentale, je veux dire enfin dépouillée de toute dimension conjoncturelle, subjective. Ce qui est donné à entendre pour qui accepte le contrat d'écoute n'est rien d'autre que la beauté pure des sons, le bel ordonnancement qui conduit à l'idée d'éternité, d'infini. Il n'y a aucune raison pour que cela cesse, et cela donne le frisson à nos petits êtres finis : cela nous dépasse et en même temps trahit ce que trop souvent nous refoulons, la part d'éternité contenue en chacun. Pour paraphraser Rainer-Maria Rilke : « Voici le premier pressentiment de l'éternité : avoir du temps pour l'amour », c'est-à-dire pour l'écoute, un luxe dans notre société chronophage.

   "En abyme"(2014), dédiée au pianiste Nicolas Horvath, régulièrement présent dans ces colonnes, est vertigineuse. Au gré des quintes et des sixtes dont la pièce est exclusivement composée, on monte ou l'on descend, on ne sait plus, les degrés d'une tour infinie, comme si l'on était dans la colonne sans fin du sculpteur roumain Constantin Brancusi. Sans hâte, avec détermination, alors que nous savons très bien que nous ne parviendrons jamais en haut du bas, nous gravissons pour la joie du gravir-descendre, étreints par le mystère de l'apesanteur qui nous saisit au bout d'un moment, comme si nous éprouvions la vacuité de la matière.

   "ballade"(2014) est dédiée à Aki Takahashi, une pianiste japonaise qui m'est chère, interprète notamment de Morton Feldman, compositeur auquel on pense en écoutant ce parcours qui pourrait sembler erratique, nous promenant dans un lacis aux mailles larges. L'infini prend ici comme la forme rêvée d'une vaste spirale dans les volutes étirées de laquelle on ne sait plus du tout dans quelle direction on va. Le temps s'est projeté sur un espace que l'on soupçonne labyrinthique. Le monde "réel" s'est volatilisé, comme si la faculté de mesurer de la musique révélait la nature illusoire du monde. En ce sens, comme toutes les autres pièces de ce disque, elle ouvre la voie à un éveil spirituel, à tout le moins à un autre rapport à l'univers. L'absence de virtuosité, le brouillage de la progression linéaire, tissent comme chez Morton Feldman - qui disait : « Ce qui m'intéresse, c'est d'obtenir le temps dans son existence non structurée. » - une toile de temps. Autre paradoxe de ces pièces "mathématiques" : la structure pure finit par, non pas détruire, mais dépasser la structure, la transcender. 

   Quant à « cortège », la grande quatrième égale presque à elle seule la durée des trois autres avec ses presque trente-quatre minutes. Elle carillonne doucement, posément, marquant les Heures d'une éternité concentrée dans l'espace de quelques mesures répétées et très légèrement variées se dit-on. Là encore, la structure réglée donne l'impression d'un imperceptible dérèglement, dont l'auditeur ne peut jamais toutefois prouver le bien-fondé, trahi par sa mémoire et par l'avancée inexorable de ce cortège magique. La musique hiératique jette un véritable charme sur l'auditeur, envoûté par le passage incessant de ce Graal harmonique et mystérieux. Au bout d'un moment, le temps se met à tourner sur lui-même, comme s'il était prisonnier d'une invisible cage : l'éternité montrerait-elle sa finitude, elle aussi ? Chaque note en devient un fragment significatif, d'une extraordinaire densité, au point que l'on attend presque avec anxiété son retour. Après un quart d'heure, tout commence à flotter, à s'éloigner, le piano lévite, et nous aussi, perdus dans la contemplation de ses beaux sons. La reconquête du Temps est en marche.

   Un très grand disque pour les chercheurs d'Absolu, les amateurs de Beauté pure, ...et de musique, tout simplement.

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Paru en février 2015 / Autoproduit , édition limitée / 4 titres / 72 minutes.

- Visuel de la couverture : Vera Molnar

Si vous souhaitez un exemplaire physique du cd, contactez-moi par le formulaire de contact, ou contactez Melaine Dalibert par sa page Facebook.

Pour aller plus loin :

- « En abyme » en écoute :

Programme de l'émission du lundi 9 mars 2015

Matteo Sommacal : The Sign of Gathering / Follow it blindly (Pistes 4 & 8, 8'50), extraits de The Chain Rules (Kha, 2014)

Meredith Monk : Ellis Island / urban march (shadow) / Paris / parlour games (p. 2 - 4 - 6 - 8, 17'), extraits de Piano songs (ECM New Series, 2014)

Le Ciel brûle (Séquence Post-rock):

*L'Effondras : Caput Corvi I & II (p. 5 - 6,  22'), extraits du disque sans titre (Dur et doux, 2015)

Donnacha Dennehy : The Vandal (p. 3, 9'12), extrait de Orchestral Works (Rté lyric, 2014)

Michael Gordon : Light is calling (p.6, 7'03), extrait de Light is calling (Nonesuch, 2004) Occasion d'entendre en entier l'un des indicatifs de fin d'émission...

© Photographie personnelle : La structure secrète du chaos       (Cliquez pour agrandir !)

© Photographie personnelle : La structure secrète du chaos (Cliquez pour agrandir !)