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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 17:15
Michael Gordon - Timber remixed

   J'avais salué avec enthousiasme la sortie de Timber en 2011 (ici). Ce double album ne mérite pas moins le détour. Outre une excellente version en public de l'œuvre originale par Mantra Percussion sur le cd2, le cd1 nous offre douze remixes inédits, douze relectures, certaines vraiment magnifiques. C'est le cas de la première, par l'islandais Johánn Jóhannsson. Le tapis percussif laisse passer des nappes fluctuantes d'orgue qui semblent l'envelopper, qui le font voyager comme le ferait un tapis volant. Une magistrale envolée ! Le new-yorkais Sam Pluta croise percussion et électronique dans une trame serrée parcourue d'harmoniques, créant une respiration vibratoire hypnotique par ses longues ondulations qui vivent de plus en plus intensément. Deuxième indéniable réussite ! Le canadien Tim Hecker disloque la nappe percussive, agitée de battements puissants, démultipliée dans une véritable galerie des glaces sonore, mais la pièce est trop courte, je trouve, comme souvent chez lui, si bien que l'on se sent un peu frustré, on attend des développements qui ne viennent pas (c'est la raison principale pour laquelle je n'avais pas rendu compte de son dernier opus, Love Streams). Après lui, l'autrichien Fennesz transfigure vraiment la pièce, ça décolle vite et fort, du superbe travail. La réappropriation est brillante, très inattendue, à la fois puissante et rêveuse !! Le musicien expérimental Oneohtrix Point Never cerne les percussions de voix synthétiques, de perturbations sonores, dans un collage comme il les affectionne, un peu foutraques, mais sacrément efficaces, avec un long crescendo final de toute beauté. Le batteur de Deerhoof, Greg Saunier, sature la composition avec ses propres percussions, d'où une courte pièce étrange et folle...non dénuée d'une pointe d'humour, ce qui ne fait pas de mal dans ce parcours ! Avec le titre suivant, je découvre HPRIZM / High Priest of APC, membre fondateur du Antipop Consortium, qui propose une version tribale avec des déhanchements rythmiques, des invasions de claviers. Là aussi une très convaincante relecture, une recomposition passionnante, qui condense au mieux la dimension de transe. Le guitariste de rock Ian Williams joue sur les échos rapprochés, accélérés, ce qui donne un titre presque abstrait dans sa ligne pure. Quant au britannique Tom Jenkinson, alias Squarepusher, il recrée le morceau avec sa guitare et diverses clochettes. On pense à Pantha du Prince et ses très beaux Elements of Light (2013) ou encore Black Noise (2010). Il réussit un moment bucolique très inspiré, traversé de zébrures de synthétiseurs, de sourdes attaques vibratoires. Un des sommets de ce disque ! Installée à New-York depuis 1977, la japonaise Ikue Mori, comme à son habitude, transforme ce qu'elle visite en OVNI sonore : chambre hantée dans laquelle surgissent girations sonores, crépitements, grondements, métallophones peut-être, toute une vie qui fait penser à une toile de Tanguy ou de Miro. Venue de Warp Records, la britannique Mira Calix crée une pièce résonnante, grouillante de facettes translucides, véritable kaléidoscope pour un voyage au pays des merveilles : c'est fragile et cristallin, lumineux, mystérieux ! Superbe ! Ce premier cd se clôt avec le remix de Hauschka, qui noue si l'on peut dire son piano préparé aux percussions initiales pour une sorte de danse qui s'embrase, radieuse, chargée de sons électroniques orchestraux. Magistral ! 

   Un album remarquable, foisonnant !

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Paru en 2016 sur le label Cantaloupe Music / 2cds / 12 remixes + la version en public de Timber / 69' + 51'

Pour aller plus loin :

- la page consacrée à l'album sur le site de la maison de disque.

- l'album en écoute sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 6 mars 2017

Hommage à Alain Kremski :

* Alain Kremski : Liturgie (piste 4, 10'57), extrait de Immensité  (Shakevision, 1997)

                                            Rituel de la nuit (p. 2, 9'32), extrait de Vibrations (Auvidis, 1990)

Yannis Kyriakides : Words ans Song without words / Paramyth (Disque 1, p. 1 & 2, 26'), extraits de Subvoice (Unsounds, 2016)

Duane Pitre : Sections IV - V (p. 4 - 5, 13'43), extraits de Feel free (Important Records, 2012)

Programme de l'émission du lundi 13 mars 2017

Hommage à Yannis Kyriakides :

* Yannis Kyriakides : Toponymy (Disque 1, p.3, 12'40), extrait de Subvoice (Unsounds, 2016)

                                                    The Arrest / Floating table (extrait) (p. 1 - , 19'20'), extraits de Dreams (Unsounds, 2012)

Quatuors de notre temps :

* Jefferson Friedman : Quatuor à cordes n°3 (p. 5 à 7, 26'), extrait de Quartets (New Amsterdam Records, 2011)

 

11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 17:31
David Lang - mountain

    C'est le Cincinnati symphony Orchestra sous la direction de Louis Langrée qui interprète une des dernières œuvres enregistrées de David Lang. Mais comme Hallowed Ground rassemble deux autres pièces, Lincoln Portrait  de Aaron Copland et Pleasure Ground de Nico Muhly, David Lang n'est pas crédité sur la couverture du disque, ce que je trouve assez regrettable. Passons, comme je passerai exceptionnellement sur les deux autres compositions : j'espère que vous ne m'en tiendrai pas rigueur, mais vous commencez à me connaître. Disons que je ne suis pas assez emballé par celles-ci, qui ne sont pas sans qualité, je le reconnais volontiers : l'émotion n'y est pas, pour aller vite.

   Par contre, mountain est un de ces morceaux à trembler comme nous en offre régulièrement David Lang. Le compositeur précise dans le livret que l'orchestre lui a commandé une pièce qui aurait à voir avec l'héritage d'un grand Américain. Il a pensé à Aaron Copland, compositeur présent avec le premier titre dont l'œuvre est devenue associée à la manière dont les Américains voient la relation entre leur pays et eux-mêmes. Seulement il ajoute que, s'il apprécie l'ironie qu'un pauvre juif homosexuel de gauche représente la musique classique américaine de notre temps, il y a une autre manière de regarder le paysage. Même s'il précise que ce regard différent est en hommage à Copland, je me demande s'il ne se dissocie pas ainsi - sans pouvoir l'écrire, cela ne se fait pas - du style volontiers emphatique de l'auteur de l'emblématique Fanfare for the Common Man. Ce à quoi David nous convie, c'est à une contemplation de la montagne telle que celle à laquelle il s'est livrée, lui qui n'est pas spécialement un amoureux de la nature, depuis sa chambre dans un cottage loué avec son épouse dans le Vermont. Du balcon, sans voir les détails, sans se salir les pieds, juste la vue de la montagne en face, pendant des heures : rude, imposante, belle, intemporelle. C'est cela le sujet de ces douze minutes, de ce bloc, sculpté à l'aide de quatre flutes, trois clarinettes, une clarinette basse, trois bassons, quatre trombones, tuba, timpani, xylophone, vibraphone, percussion basse, harpe et cordes. 

   Flancs abrupts, contre lesquels se heurte la vue

   Flancs lancés vers le ciel, lancés à nouveau

   Farouches escalades rudement ponctuées

   Élans secs et puisants à l'assaut

  

    Silence du silence en retour

 

   Reprises inlassables doublées d'échos

   Épanchements plaies sublimes

   Pourtant

   La montagne ne cesse de s'exhausser

   Tandis que sourdent de ces masses

   Les sons très longs si doux si doux

   Cela ne cessera pas fanfare tonitruante

   Coupée d'abrupts vertigineux qui ne

   Parviennent plus à recouvrir la suavité

   Des hautbois des clarinettes et des cors

   Hautes syncopes faillées unissons fragiles

   Courtes explosions violentes contre

   La persistance de la permanence

   Tournoiements des bassons et des cors

   De la montagne surgit l'or sonore

   Toujours plus haut plus fort

   La montagne est en éruption vive

   Sous les yeux fascinés la calcination

   L'incandescence éternelle jette au ciel

   Des bouquets d'exultante beauté

   Immobile la montagne fracasse

   Le regard ouvre l'ouïe à

   La majesté terrible de la matière

 

Écrit au fil de l'écoute, en réponse à cette musique prodigieuse de l'un des plus grands compositeurs de ce temps, pour moi sans doute le plus grand.

Paru en 2014 chez Fanfare Cincinatti / 5 titres / 48 minutes  

Pour aller plus loin :

   Pas moyen de vous faire écouter mountain pour le moment : je respecte la discrétion de David Lang, même si la tentation est forte de vous le proposer via une plateforme de stockage comme je le fais parfois, aussi je vous renvoie à mes autres articles consarés à David, regroupés dans la catégorie "David Lang - Bang On A Can & Alentours", le dernier consacré à death speak ayant été republié volontairement voici quelques jours.

   Par contre, voici des extraits d'une répétition de "man made", une pièce à ma connaisance pas encore enregistrée et qui s'annonce aussi forte que les précédentes. Interprétée par l'Ensemble So Percussion, l'un des meilleurs ensembles de percussion actuels, et le Los Angeles Philharmonic :

     montagne.............................© Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour agrandir)

montagne.............................© Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour agrandir)

Programme de l'émission du lundi 9 février 2015

Spéciale Dennis Johnson :

* Dennis Johnson : Extrait du disque 2 (57'), extrait de November (Irritable Hedgehog, 2013

5 février 2015 4 05 /02 /février /2015 19:33
David Lang - death speaks

(Nouvelle publication de cet article paru initialement en juin 2013 : nouvelle mise en page et ajout de deux vidéos)

« tu retourneras à la poussière

tu iras

retourneras à la poussière

 

iras vers le soleil

comme moi, iras vers le soleil

iras vers la lumière

iras vers la lumière »

   C'est la mort qui parle dans "you will return", première mélodie du cycle "death speaks" composé en 2012 en réponse à une commande du Carnegy Hall et du Stanford Living Arts pour compléter un programme comprenant déjà the little match girl passion enregistré en 2009 par le compositeur, pour la première fois sur un autre label que Cantaloupe co-fondé avec Michael Gordon et Julia Wolfe. Retour à Cantaloupe  - déjà lors du disque précédent, this was written by hand (2011)- avec sa troisième incursion majeure dans le domaine de la musique vocale. Tandis que the little match girl passion (la Passion de la petite fille aux allumettes) partait du conte d'Andersen (que vous pourrez (re)lire à la fin de l'article consacré à ce disque de 2009) et de la Passion selon saint Matthieu de Bach, le cycle de cinq mélodies prend appui sur les lieder de Franz Schubert, uniquement sur les textes. Le point commun des deux disques est évidemment la proximité, la rencontre avec la mort. Frappé par le décalage entre la félicité finale de la petite fille ayant trouvé refuge dans les bras de sa grand-mère au ciel et l'émotion débordante, les pleurs souvent versés par le lecteur bouleversé, David Lang a alors songé au lied de Schubert  "Der Tod und das Mädchen" (d'ailleurs traduit en inversant les termes en français : La Jeune fille et la Mort). Un lied divisé en deux parties : dans la première, la jeune fille supplie la mort de passer son chemin ; dans la seconde, cette dernière tente de la rassurer par de douces paroles ( "Donne-moi la main, douce et belle créature ! / Je suis ton amie, tu n'as rien à craindre. / Laisse-toi faire ! N'aie pas peur, / Viens doucement dormir dans mes bras"). Le lecteur d'Andersen est si l'on veut dans la situation de la jeune fille effrayée par la mort chez Schubert, alors que la petite fille d'Andersen semble avoir suivi les paroles rassurantes de la mort qui ne lui a donc pas menti sur son sort dans l'au-delà, puisqu'elle semble s'être confondue avec la grand-mère tant aimée. Partant de là, de cette présence de la mort personnifiée, David a cherché, avec l'aide d'Internet, dans toute l'œuvre vocale de Schubert les paroles prononcées par la Mort, personne à part entière. Il a retenu des extraits de trente-deux lieder, les a grossièrement traduits et "élagués" pour constituer cinq textes. L'élagage, le rafraîchissement (David emploie le verbe "to trim") a le mérite d'enlever toute l'emphase d'un romantisme volontiers mélodramatique. Le résultat, c'est que le texte ainsi épuré, allégé,...vole en effet vers la lumière !

   Toujours soucieux de sortir sa musique de l'étiquette "classique", et conformément à la volonté commune des trois fondateurs du label, David Lang a fait appel à des musiciens venant de la mouvance rock indépendant, pop : Bryce Dessner (de The National) à la guitare (électrique), Owen Pallett au violon et en seconde voix, Shara Worden au chant et à la percussion basse...mais aussi au jeune et fougueux, talentueux Nico Muhly qui, s'il appartient au monde des musiques contemporaines, écoute de tout et en fait son miel. Quatre interprètes qui sont aussi quatre compositeurs au service de la musique de David. Un quatuor qui prendrait des allures de groupe pop - j'y reviendrai - pour des lieder d'aujourd'hui...

Shara Worden   Il y a cette voix, d'abord, une voix qui me saisit à chaque fois. Tout mon être frémit, frissonne, s'élance avec elle. Je ne suis plus ici, je suis avec elle. Car Shara Worden, chanteuse, compositrice et fondatrice de My Brightest Diamond, est l'une des plus belles voix de ce temps : séraphique, archangélique, à la fois limpide, claire, et très légèrement trouble, au sens propre diaphane, qui laisse voir à travers. La voix idéale pour incarner cette Mort si vivante qui nous tend les bras pour nous emmener sur l'autre bord : caressante, envoûtante, irrésistible, sublime. Une soprano aux inflexions plus basses de mezzo, capable de monter dans des aigus miraculeux, de redescendre dans des graves veloutés d'une ineffable tendresse. La rencontre de la voix de Shara et de la musique de David Lang me prend par surprise et me comble, me ravit.

   La musique de David...je la connais si bien, je la reconnais, elle m'atteint toujours au plus profond. Pas une note qui ne soit à sa juste place; le refus du pathos, de l'emphase.  Discrète, au double sens de "qui n'en dit pas trop", "qui se conduit avec réserve" et, au sens mathématique, de "qui est composée d'éléments discontinus, séparés, distincts". Le choix de la guitare en tant qu'instrument dominant est à cet égard remarquable, mais le piano, s'il est un peu moins présent, va dans le même sens, et le violon se limite à des segments fragmentés, loin des glissendi raccoleurs. Chaque note est une goutte de lumière, tantôt limpide, tantôt plus trouble, sur laquelle se déploie la voix suave de Shara. Chaque mélodie est à la fois simple, évidente, et d'un extrême raffinement dans l'accompagnement - n'a-t-on pas l'impression d'entendre ça et là une harpe, un clavecin, à la faveur du jeu savant de variations, de reprises qui tissent un réseau doucement hypnotique? - qui réussit à donner l'impression d'une incroyable profondeur. Les instruments soutiennent la voix, l'entourent, le piano et la guitare parfois indiscernables,  comme le calice autour du pistil vocal, un calice toujours surgissant, reformé à chaque note autour de la voix en apesanteur. Si la musique atteint ainsi une grâce impondérable, confortée par le phrasé calme et serein, elle est également pleine de force, son chemin alors émaillé de frappes percussives, d'éclats brefs. La musique de David Lang est auguste, spirituelle, au-delà de toute tristesse, vraiment métaphorique : n'est-elle pas là pour aider à franchir le pas, à passer de l'autre côté, et donc à nous transporter jusqu'à nous faire oublier notre plus vieille et tenace peur ? Plus encore, elle est négation de la coupure, effacement du hiatus. La mort personnifiée, c'est toujours la vie qui nous montre le chemin.

 L'autre composition de l'album, "départ" (2002), répond à une commande de la Fondation de France pour la morgue de l'hôpital Raymond Poincaré de Garches. Les médecins, frustrés de pouvoir faire si peu pour accompagner les agonisants au moment crucial, ont demandé à un artiste italien de créer une morgue et à Scanner et à David un accompagnement sonore approprié. "depart" est constitué de couches de violoncelles jouées par Maya Beiser (ici un article ancien, qu'il faudrait que je retouche d'ailleurs...), couches qui partent en décalé un peu comme dans un canon, formant un mille-feuilles d'amples glissandi sur le continuum vocal de quatre voix féminines - dont celle d'Alexandra Montano, décédée depuis lors, à la mémoire de laquelle la pièce est dédiée. Peu importe à vrai dire la destination de l'œuvre : vous n'êtes pas dans une morgue, elle peut s'écouter partout, de préférence en nocturne, comme une musique d'ambiance, planante. "Depart" est un requiem qui nous fait comprendre que la mort, cette forme inconnue de la vie, n'est qu'une construction imaginaire, une fiction... Tentez l'expérience en voiture, en pleine nuit (sans perdre les pédales, tout de même...) : d'une hyper-mélancolie splendide, une invitation au voyage grave et belle...

    Quant à l'origine pop-rock des interprètes, elle est transcendée par l'écriture précise, magistrale d'un compositeur qui, comme les plus grands, n'est plus d'aucune chapelle. Une musique contemporaine intemporelle, un elixir parfaitement décanté !

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Paru chez Cantaloupe Music en 2013 / 6 titres (5+1) / 42 minutes

Pour aller plus loin

- le site de David Lang

- chronique d'un autre disque de David Lang : this was written by hand

- Fausse vidéo pour "i will return", puis Shara Worden en gros plan pour "pain changes".

 

 © Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour l'agrandir)

© Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour l'agrandir)

19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 18:56

Le règne grave des plus bas bois

Michael Gordon, l'un des trois compositeurs co-fondateurs du Bang On A Can All-Stars et de tout ce qui tourne autour (Festival, le label Cantaloupe...) poursuit son exploration des possibilités offertes par un ensemble composé d'un instrument unique à x exemplaires. Après Timber pour six percussionnistes, sorti en 2011, voici Rushes  pour sept bassons.

   Chers lecteurs, n'ayez peur. Stravinski n'a-t-il pas utilisé le basson au début de son Sacre du Printemps ? On trouve d'ailleurs aujourd'hui des signes d'un renouveau pour cet instrument apparu sous le nom de fagotto en Italie dans le courant du XVIe siècle, sans doute même plus ancien si l'on considère les instruments à anche double, qui existent depuis l'Antiquité, et ses ancêtres s'appelaient douçaines au Moyen-Âge. Michael Gordon lui redonne une nouvelle et vigoureuse jeunesse.

    Commandé par le New Music Bassoon Commissionning Fund, Rushes est une pièce de près d'une heure interprétée par...le Rushes Ensemble alors tout nouvellement formé. Rushes, ce sont d'abord les joncs, qui ne sont pas sans évoquer les roseaux, et donc les bassons, sortes de roseaux repliés. Mais rushes, ce sont aussi des ruées, des attaques; le mot est chargé d'urgence, évoque vitesse et précipitation. Tout cela se retrouve dans cette pièce qui se veut une expérience d'écoute continue : pas question de la tronquer, de l'amputer. Les vingt premières minutes sont une longue descente égrenée au fil de milliers de notes ultra-rapides, créant une trépidation, une pulsation nettement reichienne. Je suis d'ailleurs surpris de ne lire nulle part le nom de Steve Reich, qui s'impose pourtant avec une telle évidence dès les premières mesures. J'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait d'une réécriture de Music for 18 musicians. Je ne comprends pas qu'on occulte à ce point cette référence, qui ne déshonore pourtant pas Michael Gordon. Même approche quasi percussive de l'instrument, utilisation de motifs en expansion ou  en diminution, même continuum sonore fascinant crée par le contrepoint serré des différents bassons légèrement décalés. Passons ces petitesses de l'amour-propre des meilleurs artistes. Michael, dans le texte de présentation de sa composition, évoque les peintures de Seurat : pointillisme, vagues monochromes qui finissent par révéler leurs couleurs secrètes, moissons de joncs dans les marais. L'écoute est une plongée dans l'épaisseur boisée du plus grave des hautbois. Peu à peu, en effet, c'est un monde inconnu qui se lève, les graves grondent, se déploient le long de torsades souterraines d'harmoniques noires. Magma traversé de courants puissants, la composition semble alors s'accélérer, se densifier dans une sorte de transe comme les affectionne Michael. C'est somptueux, soudain strié de hauteurs plus aiguës. Puis tout se ralentit vers la vingt-septième minute, s'enrichit de nouvelles courbes, les motifs s'allongent, l'impression d'épaisseur augmente encore, aigus et graves comme collés ensemble. La pièce se charge d'échos intérieurs, traversée d'éructations sombres. Musique pour Vertigo, lancinante, réverbérée par des murs invisibles. Jusqu'où creusera-t-elle ? C'est Alice tombant sans fin dans le terrier, un voyage au centre des bois dans le maelstrom des sons abyssaux...pour mieux renaître à la sensuelle texture des choses dans les dernières minutes plus alanguies. Le vent ne souffle plus qu'à peine sur le marais bordé de joncs chevelus. C'est l'heure où tout se fond dans la nuit qui ne cessera plus.

   Un sacré choc ! Michael Gordon, après des errements dans des formes instrumentales balourdes, revient à ses origines frémissantes, dans la lignée de l'extraordinaire Trance (1995) et de l'excellent Timber évoqué en début d'article.

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Paru en 2014 chez Cantaloupe Music / 1 titre / 56 minutes

Pour aller plus loin

- la page de Bang On A Can consacrée à l'album, en écoute partielle et en vente.

- la pièce intégrale en concert le 25 novembre 2013, interprétée par le Rushes Ensemble. Bonne présentation écrite en anglais + quatre ou cinq minutes au début de la vidéo, avec un très beau son, mais une version plus "homogène" que celle du disque, plus éthérée en un sens :

Programme de l'émission du lundi 16 juin 2014

Hommage au label Quadrilab (et à la défunte Quadrivium radio) :

*Histoire d'un document retrouvé : La découverte / Premier contact / Lecture et visionnage (Pistes 1 à 3, 10'), extraits du disque sans autre titre (Quadrilab, 2014)

*Jull: Les ruines (p.1, 3'08)

*Guilhem Granier :  Majorca (p.2, 4'38)

*Arnaud Michniak : Le Grand Plan (p.3, 4'44) trois extraits de la compilation Quadrilab V01, consacrée à douze artistes français (et non canadiens comme je l'ai annoncé dans ma grande ignorance lors de l'émission)

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Folia 6 et 7 (p. 6 - 7, 13'), extraits de Folia (Unsounds, 2010)

Hommage à Timewind (pseudo de mon collaborateur intermittent) :

*Steve Reich : deux extraits du 2 x 5 remix : III Fast (Dominique Leone Version) + III Fast (Vakula Version (11'32)

*David Toub : Virtual Music 2 (8'03)

 

31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 22:08

   Une idée, comme çà : associer la musique de David Lang à la photographie personnelle ci-dessous. Dans les deux cas, le travail de la main recrée le monde, à l'image du nôtre rentré dans un nouveau cycle. Le Cycle de la Fragilité. Une musique tâtonnante. Doigté, équilibre, miracle : beauté sur le fil, surgie au hasard du moment, sans prévenir, émouvante...

L-annee-2013.jpeg

 

 

 

30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 16:53

L'art de l'écoute David Lang this was written by hand 

  Ce n'est jamais sans une intense émotion, et une certaine appréhension, que j'aborde la musique de David Lang, auquel ces colonnes consacrent une catégorie, "David Lang, Bang On A Can & alentours". J'ai la ressource provisoire de me réfugier derrière la note d'intention de la pochette, qui a déjà le mérite de nous informer clairement. L'album, sorti à la mi-novembre sur "son" label, cofondé avec Michael Gordon et Julia Wolfe, comporte une première pièce éponyme d'une dizaine de minutes, "this was written by hand", de 2003, et "memory pieces", un cycle de huit pièces à la mémoire de huit amis disparus, composé entre 1992 et 1997. Le tout pour piano solo. Quand on ajoute que la première est liée, comme l'indique son titre, à une époque pas si lointaine, avant d'acquérir son premier ordinateur en 1993, où écrire de la musique était une activité physique, éprouvante pour les doigts, les bras, que la seconde est une tentative invocatoire pour garder le souvenir d'amis chers, disparus, à travers un geste sonore qui condenserait leur personnalité, on n'a encore rien dit de la musique de David Lang, de son impact sur l'auditeur.

  Troublé par le bruit de mes doigts sur le clavier de l'ordinateur, parce qu'il redouble celui des doigts d'Andrew Zolinsky sur son piano, je m'arrête. L'évidence d'une commune lutte : contre la mort, l'effacement, la disparition. La volonté d'arracher quelque chose, une trace sonore, une phrase. Le piano de David cherche, inlassable, obstiné. Il se lance, s'interrompt, reprend, martèle, trouve soudain une note nouvelle, un accord jaillissant de la nuit du clavier, des souvenirs enfouis sous les touches et qu'il fallait convoquer comme des esprits farouches. C'est ça, le mouvement même de cette pièce admirable, bouleversante, "this was written by hand" : tâtonnante, aveugle, attentive à débusquer un éclat de lumière, elle ne sait pas où elle va, elle écoute autant qu'elle donne à entendre, entre les notes, ce qui creuse le monde et le vêt de mystère. Il arrive qu'elle trouve des sources, qu'elle bondisse, exultante, avant de se casser pour ainsi dire, comme troublée par la puissance du courant qu'elle vient de chevaucher le temps de quelques accords, recroquevillée dans une contemplation éblouie de ce qu'elle a révélé. La recherche reprend alors, plus haut ou plus bas, elle suit une piste intermittente qui joue à cache-cache avec le pianiste de plus en plus humble au point de disparaître progressivement dans l'aura de ses notes frappées du bout de l'âme, dans une exquise retenue : l'attitude même de l'orant devant le sacré manifesté.

   Le cycle "memory pieces" n'est pas totalement inédit. On trouve "wed" sur Elevated (2005), interprété par Lisa Moore, et le pianiste Danny Holt en a donné une interprétation en 2009 (voir plus bas). Les huit pièces tentent de condenser, dans une démarche à mon sens exemplaire du travail de création de David, huit souvenirs d'amis proches, compositeurs, interprètes, artistes. Sa musique me fait souvent songer aux compressions des sculpteurs : ennemie du bavardage, de la fioriture, du remplissage, elle compacte, densifie pour atteindre l'essentiel. Elle nous livre une matière d'un noir abyssal, lourd, d'où cet état de choc provoqué par ses compositions orchestrales. Au piano, si la masse sonore est moindre, nécessairement discontinue malgré les notes parfois martelées dans un strumming à la Charlemagne Palestine, l'effet n'en est pas moins énorme : chaque pièce est un monolithe, à l'effet d'entraînement d'une incroyable puissance. La première du cycle, en hommage à John Cage, escalade et descend le clavier dans un mouvement terrifique. Rien n'arrête cette musique dans son avancée inexorable, implacable : formidable, au sens premier du mot. Et nous descendons dans le maëlstrom vers la musique intérieure, portés par les vagues successives des harmoniques. Dédiée à la mémoire du pianiste Yvar Mikhashoff, "spartan arcs" ne nous laisse pas davantage de répit, car l'auditeur est soumis à un véritable bombardement d'arpèges descendant ponctués de notes fixes lentement variées, comme si une série de gouttes ne cessait de produire des cercles concentriques se chevauchant, des images diffractées. "wed" semble ensuite bien aérée, plus méditative, mais pas moins tenue, serrée dans son tissage patient, sans cesse repris : la même nécessité est à l'œuvre qui marie les notes les unes aux autres. "grind" martèle le piano en ostinato massifs, donnant l'impression qu'on s'enfonce peu à peu dans le clavier, opérant un véritable travail de terrassement...qui libère par contrecoup le caprice de "diet coke", étourdissante suite de pirouettes enchevêtrées. On arrive au magnifique "cello", dédié à la violoncelliste Anna Cholakian, du Cassatt quartet : paysage désolé, et pourtant étincelant de notes comme des bulles éclatées, on flotte dans une apesanteur radieuse, miraculeuse, maintenue là aussi avec une rigueur, une attention sans faille, car on n'avance qu'à ce prix, en équilibre au-dessus du vide. Peu de musiciens savent forcer l'écoute comme David Lang pour nous hisser hors des contingences. Par contraste, "wiggle", dans son trémoussement panique, sa frénésie, peut de prime abord sembler plus superficiel, plus gratuitement virtuose : il se révèle tout aussi vertigineux dans son épaisseur torrentueuse, parcouru d'étranges courants sous-jacents. L'album se referme avec "beach", presque neuf minutes pour entendre le piano comme rarement. Une mélodie se cherche, là encore, comme si nous revenions à la première composition, mais elle ne cesse d'accoucher de notes isolées, aiguës ou graves, sortes d'à-plats dans lesquels chaque note se révèle, galet sonore qui vient  s'offrir, s'écraser doucement, s'échouer sur le sable de notre attention. Tout simplement prodigieux !

   Un  grand disque, inépuisable.

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Paru chez Cantaloupe Music / 9 titres / 45 minutes

Danny Holt Fast JumpPour aller plus loin

- une fausse vidéo de la première pièce éponyme. Je ne pense pas que David proteste à propos de l'absence de droit de copie, le morceau étant téléchargeable gratuitement sur la page de son label.

 

 

 

   En complément : le beau disque du pianiste Danny Holt, Fast Jump (Innova Recordings, 2009), avec un programme passionnant de nouvelles musiques pour piano : Caleb Burhans, Lona Kosik, Graham Fitkin, Jasha Narveson... et l'intégrale des "Memory pieces" de David Lang, même si je trouve l'enregistrement chez Cantaloupe par Andrew Zolinsky nettement meilleur : dynamique, relief, éclat...Il y a toutefois dans l'album paru chez Innova un éloignement, une matité sourde, qui ne sont pas sans charme.

10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 16:21
Michael Gordon - Timber : Foisonnant désert percussif !

    Michael Gordon, l'un des trois cofondateurs du festival Bang On A Can, ce creuset formidable où se rencontrent les énergies des musiques pop-rock et la rigueur de l'écriture contemporaine, avait décidé de quitter pour un temps le domaine orchestral, dans lequel il avait donné des pièces amples, ambitieuses. Invité en 2009 par le Slagwerk Den Haag, un ensemble de jeunes percussionnistes néerlandais, il a donc décidé que Timber serait pour des percussions non accordées, et que chaque percussionniste ne jouerait que d'un instrument. Il voyait le processus compositionnel comme un voyage dans le désert, espérant que le paysage désolé et la lutte pour la survie l'aideraient à clarifier son esprit et lui apporteraient des visions... Tel est le point de départ d'une des œuvres les plus abouties, les plus stupéfiantes de Michael Gordon, qui m'avait moyennement convaincu dans ses grandes "machines" orchestrales comme Decasia (2001). Avec cette pièce, je le retrouve au meilleur de son énergie, de son sens inné de la transe.

    Comme il voulait une percussion au son très sec, proche de l'électronique, après quelques essais le directeur artistique de l'ensemble néerlandais, Fedor Teunisse, lui a apporté des simantras en bois qu'ils conservaient parmi leurs instruments et matériaux divers. Ce beau mot désigne d'abord uneSimantras percussion liturgique grecque. Iannis Xenakis en a utilisé. Ce sont plus couramment des poutres de bois, appelées 2x4, posées sur des sortes de tréteaux, frappées avec des mailloches. Le défi, c'était en somme de produire de la musique avec...des matériaux de construction ! On entend bien la frappe très claire, qui produit des champs harmoniques évidemment exploités par Michael Gordon.

   La composition, en cinq parties pour presque cinquante-cinq minutes, est fondée sur des motifs montant et descendant. Les six interprètes forment un cercle, chacun frappant un seul simantra, puis deux dans les parties quatre et cinq. Curieusement, on est très vite enveloppé par les vagues rythmiques produites par les frappes rapprochées. Si la pièce exige concentration et virtuosité de ses exécutants, elle exerce sur l'auditeur une fascination hypnotique impressionnante. Sous le crépitement des chocs circulent des nappes sonores profondes, fluides. Comme de la lave qui se vaporiserait dans des halètements, des lâchers de bulles rutilantes. Et n'imaginez surtout pas que l'on s'ennuieMichael Gordon Timber 6 pendant l'écoute, tant la composition est vivante, animée de mouvements quasi respiratoires, de girations, de contractions et d'expansions qui font de l'œuvre un nuage percussif, une constellation mouvante, un univers en soi !

   Le boîtier en bois massif, si agréable au toucher, est un prolongement naturel de cette composition magistrale : l'équipe de Cantaloupe ne néglige rien !

Paru chez Cantaloupe Music en 2011 / 5 titres / 55 minutes

Pour aller plus loin

- Timber en écoute sur Soundcloud.

- un large extrait, interprété en public à l'Université de Princeton en 2014 :

- si vous souhaitez écouter d'autres compositions de Michael Gordon, ma sélection (provisoire...) :

Michael-Gordon-Selection.jpeg

 

Trance est initialement sorti sur le label Argo en 1996, avec une autre couverture / Weather et Light is calling chez Nonesuch Records en 1998 et 2004.

Programme de l'émission du lundi 5 décembre 2011

Amute : drive / violent blur (Pistes 7-8, 9'), extraits de Black Diamond blues (Humpty Dumpty Records, 2011)

Doctor Flake : Lost on the beach / Hollow people (p.1-2, 7'30), extrait de Flake up (New Deal records / Differ-Ant, 2011)

David Lynch : Pinky's dream / Good day today (1-2), extrait de Crazy clown time (Sunday Best Recordings, 2011)

Elastik : Ekymose / Automatik (p.2-3, 10'), extraits de Critik (Koma Records, 2011)

Michael Gordon : Part 2 (p.2, 12'11), extrait de Timber (Cantaloupe Music, 2011)

26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 16:32

Julia-Wolfe-Cruel-Sister.jpg  Co-fondatrice avec David Lang et Michael Gordon de Bang On A Can, Julia Wolfe assène une nouvelle preuve de son formidable talent. Interprétées par l'Ensemble Resonanz, ensemble de cordes - sous la direction de Brad Lubman - qui enregistra le superbe Weather de son mari Michael Gordon en 1997, les deux compositions de l'album sont rien moins qu'impressionnantes. On y retrouve le ton âpre, la densité fougueuse de l'univers de Julia. Musique sculptée à la hache, tout en blocs massifs, avec quelques échappées élégiaques. Onze violons, quatre altos, trois violoncelles et une contrebasse : rien d'autre !

   La pièce éponyme, en quatre parties pour trente minutes, est inspirée d'une vieille ballade anglaise, déjà mise en musique par le groupe Pentangle en 1970, avec la voix magnifique de Jacqui Mcshee, et complètement explosée plus récemment par Nico Muhly dans Mothertongue. Mais aucune parole ici, aucune référence explicite à cette histoire terrible. Deux sœurs, l'une lumineuse, l'autre sombre, sont courtisées par le même homme. La sœur sombre, jalouse, pousse la sœur lumineuse dans la mer afin qu'elle se noie, et peut ainsi seule prétendre à l'amour du galant. Tandis que leur mariage se prépare, deux ménestrels ambulants trouvent le corps de la sœur flottant. Ils fabriquent une harpe avec sa cage thoracique, font leur apparition au mariage de la survivante. Au sons émis par l'instrument, cette dernière en reconnaît la provenance et, submergée par le chagrin, laissera enfin ses pleurs couler. La musique évoque à grands traits ce canevas : première partie frémissante, insidieuse, celle de la montée de la jalousie jusqu'au crime ; deuxième partie partagée entre registre élégiaque et une fièvre frénétique qui vient recouvrir le souvenir de l'abomination : la troisième correspond à la trouvaille macabre des ménestrels, lesquels réussissent à tirer une musique enveloppante, somptueuse, des os de la lumineuse, qui accompagne leur lente marche vers la cérémonie ; la quatrième partie s'ouvre sur une danse syncopée, comme disloquée, devenue folle, trouée de hoquets et de silences inquiétants : surgit alors une mélodie poignante, se répandant comme une vague énorme.

   "Fuel", en cinq mouvements pour vingt-et-une minutes, né d'une conversation entre la compositrice et le réalisateur Bill Morrison au sujet des controverses liées au pétrole, répond à la demande de l'ensemble allemand de les entraîner aux limites de ce qu'un orchestre à cordes peut donner comme intensité et virtuosité. Le résultat est étourdissant, constamment magnifique. L'écriture, nerveuse, juxtapose des moments doux et des poussées irrésistibles, met en valeur les timbres luxuriants des cordes. Cela rutile, cela flamboie, parcouru d'explosions étincelantes, sans jamais faiblir, avec des surgissements majestueux comme dans la troisième partie, mais le tout sans aucun sentiment d'emphase, il faut le souligner. L'ensemble sonne naturel, organique : tout y est nécessaire. La quatrième partie, la plus virtuose et aérienne à la fois, joue subtilement de références romantiques pour faire surgir un baroque contemporain d'une suprême élégance et d'une force enthousiasmante, qui débouche sur un final éblouissant, ramassé autour d'un bouquet de glissandis.

Paru en 2011 chez Cantaloupe Music / 2 pièces pour 9 plages / 51 minutes

Pour aller plus loin

- le site officiel de Julia Wolfe

- une fausse vidéo à partir des deux derniers mouvements de "Fuel":

 

 

 

- Je ne résiste pas au plaisir de vous faire entendre le sublime "Cruel sister" avec la voix de Jacqui : du folk, et du meilleur !

 

 

Programme de l'émission du lundi 19 septembre 2011

Peter Broderick : Human Eyeballs on toast / With a key (pistes 2-5, 9'20),  extraits de How they are (Bella Union, 2010)

                                             The Dream // awaken / panic / restraint (p.4-5, 8'), extraits de Music for Falling from Trees (Western Vinyl, 2009)

Frédéric Lagnau : À quelle heure arrive le vent (p.1, 23'08), extrait de Journey to Inti (Théâtre d'Évreux, Scène Nationale, ?)

Alva Noto & Ryuichi Sakamoto : microon 1 / reverso (p.1-2, 11'), extraits de Summus (Raster Noton, 2011)