Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

29 août 2018 3 29 /08 /août /2018 16:31
David Lang - writing on water

   DAVID LANG : quand ce nom sera-t-il enfin aussi connu que ceux de Steve Reich ou Philip Glass ? J'adore Steve depuis longtemps, tandis que Philip Glass tantôt m'envoûte, tantôt m'agace. Je crois que la célébrité, actuellement, pour ce qui concerne les compositeurs vivants, est proportionnelle à la dose de facilité de la musique, je dis cela sans mépris aucun notez-le bien. Quelques notes suffisent à faire reconnaître du Glass ; une certaine pulsation renvoie irrésistiblement à Steve. Il n'en est peut-être pas de même avec la musique de David Lang, pour laquelle il faut être un bon grimpeur. Oui, chaque composition se présente comme une falaise à pic, qu'il convient d'escalader avant d'atteindre le plateau austère, traversé de courants intenses. La musique de David ne fait pas dans l'arrondi, ne cherche pas à séduire par des procédés reconnaissables. Elle est sculpturale, abrupte, elle avance sous les vents violents, elle griffe jusqu'à arracher de la beauté, vous propulse vers des acmés sublimes et totalement inattendus.

   Les quatre compositions de l'album en sont la parfaite illustration, en même temps qu'elles témoignent de la diversité de l'univers musical de David Lang, dont le magnifique disque avec Maya Beiser, the day, est également un exemple. Le titre éponyme est une commande à l'occasion du deux centième anniversaire de la mort de l'amiral Lord Nelson à la bataille de Trafalgar (1805). Le livret de Peter Greenaway (qui en a fait aussi un film) s'inspire de textes de Shakespeare, Coleridge et Melville, est interprété par l'ensemble Synergy Vocals (interprète régulier de l'œuvre de Steve Reich) et le London Sinfonietta. Forced march (2008) a été commandé par le Crash Ensemble dirigé par Alan Pierson - faut-il rappeler que l'ensemble a été créé en 2007 par le compositeur Donnacha Dennehy, qui produit, édite et prépare cette composition ? Increase (2002) est joué par Alarm Will Sound, autre ensemnle réputé de la musique d'aujourd'hui, tandis que pierced  (2007) réunit le trio violoncelle-piano-percussion  real quiet et le Flux Quartet. Autrement dit, David Lang mobilise sur sa musique quelques-uns des meilleurs ensembles de musique contemporaine, ce qui devrait nous (vous) mettre la puce à l'oreille !

   writing on water, au si beau titre, est une œuvre immersive de presque trente minutes. La falaise est là, d'emblée, bloc de chanteurs à l'unisson dans une une intensité maximale, texte porté haut, soutenu par la musique martelante. On est à la limite du soutenable, puis la guitare électrique décroche du mur sonore dans un solo très rock : cors, trompettes et trombones enrobent le tout d'une épaisse gaine cuivrée, on remonte vers les hauteurs dans une atmosphère de transe lourde zébrée de trajectoires instrumentales, et soudain c'est la grâce, un chanteur au timbre chaud s'envole, rejoint par les deux autres dans un dialogue extatique. Admirable contrepoint, on est en apesanteur, suspendus à la musique extraordinaire de David, d'une sérénité sublime au-dessus de l'abîme. Les instruments répondent par une pulsation un rien reichienne, qui se met à exploser très lentement. La basse chante le naufrage, juste soulignée par une ligne de violoncelle et des notes répétées de piano. Mine de rien, writing on water est un oratorio, dramatique à souhait, avec des passages lyriques qui ne dépareraient pas dans une composition religieuse. Ici enchâssés dans les masses orchestrales tumultueuses, ces passages prennent un relief stupéfiant par leur hauteur poétique, la beauté de l'articulation, des inflexions. Et lorsque les voix replongent dans le flot instrumental, elles se lancent vers le ciel si vibrantes, fortes, que l'auditeur est galvanisé. Vers vingt-trois minutes, la musique de Lang prend les allures de celle d'Arvo Pärt, d'une indicible douceur, les voix sur un tapis de clochettes, sur un tintinnabulement d'une infinie suavité. Prodigieuse et bouleversante évocation de la noyade :

My body lay afloat.
Upon the whirl, where sank the ship,
The boat spun round and round.
The sledge-hammering seas
bale out the pouring water as mountain torrents

down a flue.
The approaching tide will shortly fill the reasonable

shore
that now lies foul and muddy.
This soul hath been alone on a wide wide sea,
and the great shroud of the sea rolled on as it rolled

five thousand years ago.
And I only am escaped to tell thee, A sadder and a wiser man.

   Forced march annonce l'allure, martiale, de ces presque quinze minutes instrumentales. Rien à voir cependant avec une éventuelle musique militaire ! C'est une force qui va, dirait le père Hugo. Concentrée, grondante, toujours au bord de l'explosion, elles nous mène vers une clairière mystérieuse, un moment magique dans la forêt épaisse, effrayante si bien rendue par le Crash Ensemble. Avec une coda tendue, ralentie, qui se décante vers le silence...

    Increase est comme son titre l'indique en augmentation perpétuelle, iceberg colossal, paroi vertigineuse à escalader. Un grondement périodique rythme cette montée vers le haut Thibet musical. L'ivresse instrumentale est constante, folle et puissamment scandée par les percussions. Quelles textures, quels timbres ! Un hymne aux forces vitales, une polyphonie absolument ahurissante !

   pierced avait été enregistré en 2008 chez Naxos, interprété par une formation plus importante, celle du Boston Modern Orchestra Project avec déjà le trio Real quiet. Ici, la formation de chambre est remplacée par le Flux Quartet. C'est donc une version resserrée, mais tout aussi magistrale. Je renvoie à mon article enthousiaste d'alors. C'est un bloc de quartzite sous l'orage noir, de lave vitrifiée zébrée de morsures électriques, une cathédrale fulgurante...

   Évidemment un chef d'œuvre, un sommet, un absolu. « Une musique à trembler, qui soulève et qui fend...». David Lang est le plus grand compositeur vivant, comment en démordre après un tel disque ?

-----------------

Paru en avril 2018 chez Cantaloupe Music / 4 plages / 65 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- chez la maison de disque de David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe, Cantaloupe Music.

- le disque est en écoute et en vente sur bandcamp :

 

 

2 juin 2018 6 02 /06 /juin /2018 15:03
David Lang  / Maya Beiser - the day

   Une rencontre au sommet ! D'un côté la violoncelliste Maya Beiser, à laquelle j'ai consacré un article synthétique d'hommage au tout début de l'existence de ce blog, en 2007, "Maya Beiser, le violoncelle sans frontière" (article mis à jour et "sonorisé" !). De l'autre David Lang, pour moi le plus grand compositeur vivant. Tous les deux se connaissent depuis longtemps, au moins depuis le disque World to come, publié en 2003 sous le seul nom de Maya, unique instrumentiste de l'album. La composition de David Lang lui donnait son titre. On y trouve aussi une version pour quatre violoncelles de "Fratres" d'Arvo Pärt, le très élégiaque et foisonnant "Mariel" d'Osvaldo Golijov et le "Lament for Phaedra" de John Tavener.

David Lang  / Maya Beiser - the day

  Il se trouve que le nouveau disque de David Lang nous propose à nouveau la composition "World to come", pour violoncelle et violoncelles préenregistrés. Seule différence insignifiante : en 2003, elle était en quatre parties, alors que maintenant elle est donnée d'un seul tenant. C'est curieux d'ailleurs comme la mémoire travaille : je ne me souvenais plus qu'elle accompagnait de la voix son violoncelle. Sur le site du label Cantaloupe, David Lang revient sur ce dédoublement instrument / voix, avec une séparation plus sensible à mesure que le morceau progresse : celle-ci serait une métaphore de la séparation de l'âme d'avec le corps au moment de la mort. La musique raconterait leur combat pour se réunifier dans un monde post-apocalyptique paisible. Au début le violoncelle, en courtes phrases percussives, avec de brusques syncopes, doublé par la voix qui semble en surgir, en être l'émanation. Puis le violoncelle se dédouble, d'un côté le phrasé grave qui ne cesse de retomber, de l'autre une esquisse de mélodie dans les médiums, la voix se faufilant entre les deux avant de s'envoler quand un troisième violoncelle s'est ajouté. L'image d'une fleur qui s'épanouit, ouvre ses pétales. L'âme chante dans la lumière, son chant ondule doucement, elle monte pour disparaître. Le violoncelle gémit langoureusement. La mélodie surgit, sublime élégie auréolée par les autres violoncelles qui lui font une couronne frémissante. C'est un élan très doux, d'une inoubliable tendresse, toujours renaissant. Il n'y a plus rien que cette beauté exhalée. Un cœur de violoncelle prend le relais pour soutenir la même mélodie, un peu plus grave. Atmosphère d'ivresse légère, édénique, exultation marquée par le retour des ponctuations marquées. Nous sommes dans le monde à venir, infiniment suave, détaché des choses terrestres, qui se déploie et se replie avec des mouvements d'une grâce inexprimable, dans l'attente des retrouvailles se fait attentif. Les violoncelles accueillent le retour de la voix, se taisent pour qu'elle vibre pure dans le silence, se démultiplie elle-même jusqu'à ce qu'un seul violoncelle vienne l'enlacer, puis un deuxième ponctue la marche nuptiale, la lente montée : le violoncelle a absorbé la (les) voix.

   Ne reprochons donc pas à David Lang de recycler une vieille composition : quelle joie de retrouver un joyau intemporel et de l'offrir à un public nouveau, renouvelé. D'autant que le disque nous donne à entendre une œuvre de 2016, "the day"... Mais auparavant, un extrait de "World to come" :

   "the day" : non seulement la musique de David Lang, mais ses mots, dits par Kate Valk, accompagnés par le violoncelle de Maya Beiser. Le texte se présente comme une très longue énumération de phrases à la première personne, déclinées alphabétiquement à partir du deuxième terme (verbe ou adverbe) suivant le pronom de la première personne. David Lang a construit son texte à partir d'une recherche par internet des phrases commençant par " I remember the day that I..." Extrait, le début :

the day

words by david lang

I remember the day
the day I ‘got’ it
I achieved the perfect engineering drawing
I actually was able to laugh with delight
I approached one the students
I arrived
I arrived and the fear of being alone
I arrived at the prison
I attended her wedding
I baited my hook
I became a true collector
I became colored
I became one of those things to be cast aside
I began a habit based on such commercials
I believe he parked his car in a driveway between a brick fence

and the building
I bought 6 yards of a cream colored fabric
I bought it
I bought my first issue
I brought five items into the dressing room and they all fit
I brought him a pumpkin pie
I bumped you
I came across it in a local yarn shop
I came home from school, the day that darn boy punched me I came home knowing that I wouldn’t go back
I came with him
I carried him, sleeping
I caught the bug

I chose the name
I could finally speak
I could no longer get out of bed
I cried my soul out
I decided
I decided I wanted my own studio
I decided I would switch
I decided it was my favorite number
I decided that the pain I was causing myself was truly optional I decided to be less busy in my life
I decided to become a composer
I decided to end it, it was like a light came on in my head
I decided to learn how to make my own
I decided to make a significant change in my lifestyle
I decided to move there for good
I decided to quit
I decided to run 18 miles
I decided to start

I did it
I did my first pull ups
I discovered that I would be independent
I discovered that site
I discovered the lights
I discovered the obscure figure
I disrespected my mom
I drove there
I earned my first pay
I emailed her to ask if I could be involved
I emailed him
I entered high school
I fell in love (...)

   La voix énonce les propositions, le violoncelle l'accompagne sobrement de phrases ponctuées de silences. À partir de "I fell in love", interviennent des violoncelles préenregistrés, la composition devient chorale. Le lyrisme s'épanouit merveilleusement, les violoncelles langoureux en notes tenues, comme des corolles successives autour de la voix. Tout prend une dimension mystérieuse, on avance dans la merveille de la vie. Ce que dessine cette longue litanie, c'est en effet une vie, des vies multiples, la succession des choix à chaque moment du jour qui devient l'image globale de la destinée humaine, tissée de petits riens. Il est évidemment judicieux de placer ce titre avant "World to come", tourné vers l'après-mort. L'émotion grandit au fil du morceau, soulignée par les phrasés diaphanes des violoncelles, leur pureté démultipliée. On est encerclé par les développements enveloppants, comme si la vie prenait les allures d'un rêve. C'est l'envoûtement, une envolée sublime qui ne finit plus, la voix enchâssée dans les volutes baroques, avant la retombée dans les moments difficiles :

I went to my therapist and I told her that my hips and knees were hurting
I went to the army
I went to the doctor I actually felt sick
I went to the hospital to see you
I went with some friends to get away for the weekend

I wrote my letter of resignation

  Deux chefs d'œuvre qui se répondent, se complètent. Un des grands disques de ce début de siècle !

------------------

Paru en janvier 2018 chez Cantaloupe Music / 2 plages / 54 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

 

Programme de l'émission du lundi 14 mai 2018

GVSU New Music Ensemble : elegant  (Adam Cuthbert) / under its own colorless weight (Matt Finch) / there are no gradients (Adam Cuthbert) (p. 8 à 10, 17'30), extraits de Return (innova, 2017)

Rougge : Fragments 50 - 25 - 33 (p. 6 à 8, 15'), extraits de Cordes (Volvox Music, 2018)

Jonathan Fitoussi / Clemens Hourrière : Jangal / Ice Tunnel / Œil (p. 8 à 10, 13'30'), extraits de Espaces timbrés (Versatile records, 2018)

Larry Polansky : Old Paint (p. 5, 3'35), extrait de Threee pieces for two pianos (New World recors, 2016)

Programme de l'émission du lundi 28 mai 2018

Hommage à David Lang et au label Cantaloupe Music :

David Lang : World to Come (p. 2, 24'10), extrait de the day (Cantaloupe Music, 2018)

                               writing on water (p. 1, 29'21), extrait de writing on water (Cantaloupe Music, 2018)

27 janvier 2018 6 27 /01 /janvier /2018 17:08
David Lang - thorn

   Une surface aride hérissée d'épines acérées : la redondance de la couverture par rapport au titre thorn (« épine ») a quelque chose de rude, de sauvage. Les auditeurs sont prévenus : ce nouvel album de David Lang, l'un des trois compositeurs fondateurs du collectif musical Bang On A can , n'est pas là pour flatter vos oreilles ou pour les tapisser de miel. Le disque regroupe des petites pièces écrites pour la flûtiste Molly Barth, membre fondatrice de l'Ensemble Eighth Blackbird. Elle est accompagnée par un ensemble pouvant aller jusqu'à sept instrumentistes (piccolo, trompette, hautbois, violon, violoncelle, piano et percussions).

  David Lang a donné des notes d'intention pour chaque pièce. Je les ai lues...pour mieux les oublier ? Ce qui compte dans la perspective de cet article, c'est la réception.

   Le titre éponyme est en effet hérissé d'épines, tout en aigus, en souffles courts, acérés. Impressionnant solo de Molly qui nous tient en haleine, sans relâche aucune. Nous entrons dans l'univers dense de David Lang. "lend/lease" fait dialoguer la flûte et la percussion sèche des blocs de bois : comme de la musique japonaise décantée jusqu'à l'os. Piccolo, piano, violon et violoncelle sont requis pour "short fall", danse haletante, serrée, sur un lit de notes de piano en boucles. Le désert a fleuri de tous ses cactus, ses agaves. Les bouquets explosent en gerbes serrées, tranchantes, en quasi apesanteur. David est en pleine forme ! "Involontary" serait une musique de fanfare pour deux piccolos, deux trompettes, un batteur à la caisse claire : enjouée, claironnante (si j'ose dire !), sans rien de pesant, irrésistiblement entraînante. Pour flûte et piano, "vent" nous entraîne au cœur de l'univers langien, dans une course vertigineuse, âpre, ponctuée d'arrêts brutaux. Crêtes de montagnes, à-pics, escalades implacables. Les deux instruments se mêlent, s'enlacent avec furie, se fracassent ensemble pour repartir avec des accents suaves, des virgules farouches. À lui seul, le morceau justifie l'acquisition de l'album, chef d'œuvre qui laisse pantelant, étourdi. Et ce n'est pas fini. L'étourdissant "burn notice" est un carrousel effréné des différents instruments, comme une spirale infinie s'élargissant, se reconstituant sans cesse autour de la flûte moqueuse, hoquetante, spirale de plus en plus irréelle affectée de ralentis et d'accélérations prodigieuses. Magistral, là encore ! Le disque se termine avec "frag", abréviation pour "fragmentation bomb". Flûte, hautbois et violoncelle pizzicato découpent impitoyablement l'espace sonore dans un rituel hallucinant, l'unisson se fragmentant en courts segments abrupts dont finissent par surgir, autour de la flûte aux abois, des à-plats mélodieux, tenus.

    Un très grand disque de musique contemporaine par l'un des tout premiers compositeurs d'aujourd'hui, que je défends depuis des années.

-------------------

Paru en 2017 chez Cantaloupe Records / 7 plages / 37 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

 

Différentes compositions (pas seulement de l'album "thorn") de David Lang en concert :

Programme de l'émission du lundi 22 janvier 2018

Ruychi Sakamoto & Alva Noto : Carrying glass / first dream / Church dream / Powaka Rescue / Imagining Buffalo (Pistes 3 - 4 - 12 - 13 - 14, 17'), extraits de The Revenant (Milan, 2015)

Kleefstra / Bakker / Kleefstra etc : Haech boppe de wrāld / III / Fergees de simme socht (p. 2 - 3 - 4, 17'40), extraits de Tsjinlûd (autoproduit, 2017)

Lodz : Yam Lied / Hinemi (p. 9 - 11, 8'05), extraits de Settlement (Wild Silence, 2017)

Kleefstra / Bakker / Kleefstra : Moannegat (p. 4, 14'07), extrait de Dize (Midira records, 2017

14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 17:15
Michael Gordon - Timber remixed

   J'avais salué avec enthousiasme la sortie de Timber en 2011 (ici). Ce double album ne mérite pas moins le détour. Outre une excellente version en public de l'œuvre originale par Mantra Percussion sur le cd2, le cd1 nous offre douze remixes inédits, douze relectures, certaines vraiment magnifiques. C'est le cas de la première, par l'islandais Johánn Jóhannsson. Le tapis percussif laisse passer des nappes fluctuantes d'orgue qui semblent l'envelopper, qui le font voyager comme le ferait un tapis volant. Une magistrale envolée ! Le new-yorkais Sam Pluta croise percussion et électronique dans une trame serrée parcourue d'harmoniques, créant une respiration vibratoire hypnotique par ses longues ondulations qui vivent de plus en plus intensément. Deuxième indéniable réussite ! Le canadien Tim Hecker disloque la nappe percussive, agitée de battements puissants, démultipliée dans une véritable galerie des glaces sonore, mais la pièce est trop courte, je trouve, comme souvent chez lui, si bien que l'on se sent un peu frustré, on attend des développements qui ne viennent pas (c'est la raison principale pour laquelle je n'avais pas rendu compte de son dernier opus, Love Streams). Après lui, l'autrichien Fennesz transfigure vraiment la pièce, ça décolle vite et fort, du superbe travail. La réappropriation est brillante, très inattendue, à la fois puissante et rêveuse !! Le musicien expérimental Oneohtrix Point Never cerne les percussions de voix synthétiques, de perturbations sonores, dans un collage comme il les affectionne, un peu foutraques, mais sacrément efficaces, avec un long crescendo final de toute beauté. Le batteur de Deerhoof, Greg Saunier, sature la composition avec ses propres percussions, d'où une courte pièce étrange et folle...non dénuée d'une pointe d'humour, ce qui ne fait pas de mal dans ce parcours ! Avec le titre suivant, je découvre HPRIZM / High Priest of APC, membre fondateur du Antipop Consortium, qui propose une version tribale avec des déhanchements rythmiques, des invasions de claviers. Là aussi une très convaincante relecture, une recomposition passionnante, qui condense au mieux la dimension de transe. Le guitariste de rock Ian Williams joue sur les échos rapprochés, accélérés, ce qui donne un titre presque abstrait dans sa ligne pure. Quant au britannique Tom Jenkinson, alias Squarepusher, il recrée le morceau avec sa guitare et diverses clochettes. On pense à Pantha du Prince et ses très beaux Elements of Light (2013) ou encore Black Noise (2010). Il réussit un moment bucolique très inspiré, traversé de zébrures de synthétiseurs, de sourdes attaques vibratoires. Un des sommets de ce disque ! Installée à New-York depuis 1977, la japonaise Ikue Mori, comme à son habitude, transforme ce qu'elle visite en OVNI sonore : chambre hantée dans laquelle surgissent girations sonores, crépitements, grondements, métallophones peut-être, toute une vie qui fait penser à une toile de Tanguy ou de Miro. Venue de Warp Records, la britannique Mira Calix crée une pièce résonnante, grouillante de facettes translucides, véritable kaléidoscope pour un voyage au pays des merveilles : c'est fragile et cristallin, lumineux, mystérieux ! Superbe ! Ce premier cd se clôt avec le remix de Hauschka, qui noue si l'on peut dire son piano préparé aux percussions initiales pour une sorte de danse qui s'embrase, radieuse, chargée de sons électroniques orchestraux. Magistral ! 

   Un album remarquable, foisonnant !

------------------------

Paru en 2016 sur le label Cantaloupe Music / 2cds / 12 remixes + la version en public de Timber / 69' + 51'

Pour aller plus loin :

- la page consacrée à l'album sur le site de la maison de disque.

- l'album en écoute sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 6 mars 2017

Hommage à Alain Kremski :

* Alain Kremski : Liturgie (piste 4, 10'57), extrait de Immensité  (Shakevision, 1997)

                                            Rituel de la nuit (p. 2, 9'32), extrait de Vibrations (Auvidis, 1990)

Yannis Kyriakides : Words ans Song without words / Paramyth (Disque 1, p. 1 & 2, 26'), extraits de Subvoice (Unsounds, 2016)

Duane Pitre : Sections IV - V (p. 4 - 5, 13'43), extraits de Feel free (Important Records, 2012)

Programme de l'émission du lundi 13 mars 2017

Hommage à Yannis Kyriakides :

* Yannis Kyriakides : Toponymy (Disque 1, p.3, 12'40), extrait de Subvoice (Unsounds, 2016)

                                                    The Arrest / Floating table (extrait) (p. 1 - , 19'20'), extraits de Dreams (Unsounds, 2012)

Quatuors de notre temps :

* Jefferson Friedman : Quatuor à cordes n°3 (p. 5 à 7, 26'), extrait de Quartets (New Amsterdam Records, 2011)

 

11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 17:31
David Lang - mountain

    C'est le Cincinnati symphony Orchestra sous la direction de Louis Langrée qui interprète une des dernières œuvres enregistrées de David Lang. Mais comme Hallowed Ground rassemble deux autres pièces, Lincoln Portrait  de Aaron Copland et Pleasure Ground de Nico Muhly, David Lang n'est pas crédité sur la couverture du disque, ce que je trouve assez regrettable. Passons, comme je passerai exceptionnellement sur les deux autres compositions : j'espère que vous ne m'en tiendrai pas rigueur, mais vous commencez à me connaître. Disons que je ne suis pas assez emballé par celles-ci, qui ne sont pas sans qualité, je le reconnais volontiers : l'émotion n'y est pas, pour aller vite.

   Par contre, mountain est un de ces morceaux à trembler comme nous en offre régulièrement David Lang. Le compositeur précise dans le livret que l'orchestre lui a commandé une pièce qui aurait à voir avec l'héritage d'un grand Américain. Il a pensé à Aaron Copland, compositeur présent avec le premier titre dont l'œuvre est devenue associée à la manière dont les Américains voient la relation entre leur pays et eux-mêmes. Seulement il ajoute que, s'il apprécie l'ironie qu'un pauvre juif homosexuel de gauche représente la musique classique américaine de notre temps, il y a une autre manière de regarder le paysage. Même s'il précise que ce regard différent est en hommage à Copland, je me demande s'il ne se dissocie pas ainsi - sans pouvoir l'écrire, cela ne se fait pas - du style volontiers emphatique de l'auteur de l'emblématique Fanfare for the Common Man. Ce à quoi David nous convie, c'est à une contemplation de la montagne telle que celle à laquelle il s'est livrée, lui qui n'est pas spécialement un amoureux de la nature, depuis sa chambre dans un cottage loué avec son épouse dans le Vermont. Du balcon, sans voir les détails, sans se salir les pieds, juste la vue de la montagne en face, pendant des heures : rude, imposante, belle, intemporelle. C'est cela le sujet de ces douze minutes, de ce bloc, sculpté à l'aide de quatre flutes, trois clarinettes, une clarinette basse, trois bassons, quatre trombones, tuba, timpani, xylophone, vibraphone, percussion basse, harpe et cordes. 

   Flancs abrupts, contre lesquels se heurte la vue

   Flancs lancés vers le ciel, lancés à nouveau

   Farouches escalades rudement ponctuées

   Élans secs et puisants à l'assaut

  

    Silence du silence en retour

 

   Reprises inlassables doublées d'échos

   Épanchements plaies sublimes

   Pourtant

   La montagne ne cesse de s'exhausser

   Tandis que sourdent de ces masses

   Les sons très longs si doux si doux

   Cela ne cessera pas fanfare tonitruante

   Coupée d'abrupts vertigineux qui ne

   Parviennent plus à recouvrir la suavité

   Des hautbois des clarinettes et des cors

   Hautes syncopes faillées unissons fragiles

   Courtes explosions violentes contre

   La persistance de la permanence

   Tournoiements des bassons et des cors

   De la montagne surgit l'or sonore

   Toujours plus haut plus fort

   La montagne est en éruption vive

   Sous les yeux fascinés la calcination

   L'incandescence éternelle jette au ciel

   Des bouquets d'exultante beauté

   Immobile la montagne fracasse

   Le regard ouvre l'ouïe à

   La majesté terrible de la matière

 

Écrit au fil de l'écoute, en réponse à cette musique prodigieuse de l'un des plus grands compositeurs de ce temps, pour moi sans doute le plus grand.

Paru en 2014 chez Fanfare Cincinatti / 5 titres / 48 minutes  

Pour aller plus loin :

   Pas moyen de vous faire écouter mountain pour le moment : je respecte la discrétion de David Lang, même si la tentation est forte de vous le proposer via une plateforme de stockage comme je le fais parfois, aussi je vous renvoie à mes autres articles consarés à David, regroupés dans la catégorie "David Lang - Bang On A Can & Alentours", le dernier consacré à death speak ayant été republié volontairement voici quelques jours.

   Par contre, voici des extraits d'une répétition de "man made", une pièce à ma connaisance pas encore enregistrée et qui s'annonce aussi forte que les précédentes. Interprétée par l'Ensemble So Percussion, l'un des meilleurs ensembles de percussion actuels, et le Los Angeles Philharmonic :

     montagne.............................© Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour agrandir)

montagne.............................© Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour agrandir)

Programme de l'émission du lundi 9 février 2015

Spéciale Dennis Johnson :

* Dennis Johnson : Extrait du disque 2 (57'), extrait de November (Irritable Hedgehog, 2013

Publié par Dionys - dans David Lang - Bang On a Can & alentours
5 février 2015 4 05 /02 /février /2015 19:33
David Lang - death speaks

(Nouvelle publication de cet article paru initialement en juin 2013 : nouvelle mise en page et ajout de deux vidéos)

« tu retourneras à la poussière

tu iras

retourneras à la poussière

 

iras vers le soleil

comme moi, iras vers le soleil

iras vers la lumière

iras vers la lumière »

   C'est la mort qui parle dans "you will return", première mélodie du cycle "death speaks" composé en 2012 en réponse à une commande du Carnegy Hall et du Stanford Living Arts pour compléter un programme comprenant déjà the little match girl passion enregistré en 2009 par le compositeur, pour la première fois sur un autre label que Cantaloupe co-fondé avec Michael Gordon et Julia Wolfe. Retour à Cantaloupe  - déjà lors du disque précédent, this was written by hand (2011)- avec sa troisième incursion majeure dans le domaine de la musique vocale. Tandis que the little match girl passion (la Passion de la petite fille aux allumettes) partait du conte d'Andersen (que vous pourrez (re)lire à la fin de l'article consacré à ce disque de 2009) et de la Passion selon saint Matthieu de Bach, le cycle de cinq mélodies prend appui sur les lieder de Franz Schubert, uniquement sur les textes. Le point commun des deux disques est évidemment la proximité, la rencontre avec la mort. Frappé par le décalage entre la félicité finale de la petite fille ayant trouvé refuge dans les bras de sa grand-mère au ciel et l'émotion débordante, les pleurs souvent versés par le lecteur bouleversé, David Lang a alors songé au lied de Schubert  "Der Tod und das Mädchen" (d'ailleurs traduit en inversant les termes en français : La Jeune fille et la Mort). Un lied divisé en deux parties : dans la première, la jeune fille supplie la mort de passer son chemin ; dans la seconde, cette dernière tente de la rassurer par de douces paroles ( "Donne-moi la main, douce et belle créature ! / Je suis ton amie, tu n'as rien à craindre. / Laisse-toi faire ! N'aie pas peur, / Viens doucement dormir dans mes bras"). Le lecteur d'Andersen est si l'on veut dans la situation de la jeune fille effrayée par la mort chez Schubert, alors que la petite fille d'Andersen semble avoir suivi les paroles rassurantes de la mort qui ne lui a donc pas menti sur son sort dans l'au-delà, puisqu'elle semble s'être confondue avec la grand-mère tant aimée. Partant de là, de cette présence de la mort personnifiée, David a cherché, avec l'aide d'Internet, dans toute l'œuvre vocale de Schubert les paroles prononcées par la Mort, personne à part entière. Il a retenu des extraits de trente-deux lieder, les a grossièrement traduits et "élagués" pour constituer cinq textes. L'élagage, le rafraîchissement (David emploie le verbe "to trim") a le mérite d'enlever toute l'emphase d'un romantisme volontiers mélodramatique. Le résultat, c'est que le texte ainsi épuré, allégé,...vole en effet vers la lumière !

   Toujours soucieux de sortir sa musique de l'étiquette "classique", et conformément à la volonté commune des trois fondateurs du label, David Lang a fait appel à des musiciens venant de la mouvance rock indépendant, pop : Bryce Dessner (de The National) à la guitare (électrique), Owen Pallett au violon et en seconde voix, Shara Worden au chant et à la percussion basse...mais aussi au jeune et fougueux, talentueux Nico Muhly qui, s'il appartient au monde des musiques contemporaines, écoute de tout et en fait son miel. Quatre interprètes qui sont aussi quatre compositeurs au service de la musique de David. Un quatuor qui prendrait des allures de groupe pop - j'y reviendrai - pour des lieder d'aujourd'hui...

Shara Worden   Il y a cette voix, d'abord, une voix qui me saisit à chaque fois. Tout mon être frémit, frissonne, s'élance avec elle. Je ne suis plus ici, je suis avec elle. Car Shara Worden, chanteuse, compositrice et fondatrice de My Brightest Diamond, est l'une des plus belles voix de ce temps : séraphique, archangélique, à la fois limpide, claire, et très légèrement trouble, au sens propre diaphane, qui laisse voir à travers. La voix idéale pour incarner cette Mort si vivante qui nous tend les bras pour nous emmener sur l'autre bord : caressante, envoûtante, irrésistible, sublime. Une soprano aux inflexions plus basses de mezzo, capable de monter dans des aigus miraculeux, de redescendre dans des graves veloutés d'une ineffable tendresse. La rencontre de la voix de Shara et de la musique de David Lang me prend par surprise et me comble, me ravit.

   La musique de David...je la connais si bien, je la reconnais, elle m'atteint toujours au plus profond. Pas une note qui ne soit à sa juste place; le refus du pathos, de l'emphase.  Discrète, au double sens de "qui n'en dit pas trop", "qui se conduit avec réserve" et, au sens mathématique, de "qui est composée d'éléments discontinus, séparés, distincts". Le choix de la guitare en tant qu'instrument dominant est à cet égard remarquable, mais le piano, s'il est un peu moins présent, va dans le même sens, et le violon se limite à des segments fragmentés, loin des glissendi raccoleurs. Chaque note est une goutte de lumière, tantôt limpide, tantôt plus trouble, sur laquelle se déploie la voix suave de Shara. Chaque mélodie est à la fois simple, évidente, et d'un extrême raffinement dans l'accompagnement - n'a-t-on pas l'impression d'entendre ça et là une harpe, un clavecin, à la faveur du jeu savant de variations, de reprises qui tissent un réseau doucement hypnotique? - qui réussit à donner l'impression d'une incroyable profondeur. Les instruments soutiennent la voix, l'entourent, le piano et la guitare parfois indiscernables,  comme le calice autour du pistil vocal, un calice toujours surgissant, reformé à chaque note autour de la voix en apesanteur. Si la musique atteint ainsi une grâce impondérable, confortée par le phrasé calme et serein, elle est également pleine de force, son chemin alors émaillé de frappes percussives, d'éclats brefs. La musique de David Lang est auguste, spirituelle, au-delà de toute tristesse, vraiment métaphorique : n'est-elle pas là pour aider à franchir le pas, à passer de l'autre côté, et donc à nous transporter jusqu'à nous faire oublier notre plus vieille et tenace peur ? Plus encore, elle est négation de la coupure, effacement du hiatus. La mort personnifiée, c'est toujours la vie qui nous montre le chemin.

 L'autre composition de l'album, "départ" (2002), répond à une commande de la Fondation de France pour la morgue de l'hôpital Raymond Poincaré de Garches. Les médecins, frustrés de pouvoir faire si peu pour accompagner les agonisants au moment crucial, ont demandé à un artiste italien de créer une morgue et à Scanner et à David un accompagnement sonore approprié. "depart" est constitué de couches de violoncelles jouées par Maya Beiser (ici un article ancien, qu'il faudrait que je retouche d'ailleurs...), couches qui partent en décalé un peu comme dans un canon, formant un mille-feuilles d'amples glissandi sur le continuum vocal de quatre voix féminines - dont celle d'Alexandra Montano, décédée depuis lors, à la mémoire de laquelle la pièce est dédiée. Peu importe à vrai dire la destination de l'œuvre : vous n'êtes pas dans une morgue, elle peut s'écouter partout, de préférence en nocturne, comme une musique d'ambiance, planante. "Depart" est un requiem qui nous fait comprendre que la mort, cette forme inconnue de la vie, n'est qu'une construction imaginaire, une fiction... Tentez l'expérience en voiture, en pleine nuit (sans perdre les pédales, tout de même...) : d'une hyper-mélancolie splendide, une invitation au voyage grave et belle...

    Quant à l'origine pop-rock des interprètes, elle est transcendée par l'écriture précise, magistrale d'un compositeur qui, comme les plus grands, n'est plus d'aucune chapelle. Une musique contemporaine intemporelle, un elixir parfaitement décanté !

-----------------------

Paru chez Cantaloupe Music en 2013 / 6 titres (5+1) / 42 minutes

Pour aller plus loin

- le site de David Lang

- chronique d'un autre disque de David Lang : this was written by hand

- Fausse vidéo pour "i will return", puis Shara Worden en gros plan pour "pain changes".

 

 © Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour l'agrandir)

© Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour l'agrandir)

Publié par Dionys - dans David Lang - Bang On a Can & alentours
19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 18:56

Le règne grave des plus bas bois

Michael Gordon, l'un des trois compositeurs co-fondateurs du Bang On A Can All-Stars et de tout ce qui tourne autour (Festival, le label Cantaloupe...) poursuit son exploration des possibilités offertes par un ensemble composé d'un instrument unique à x exemplaires. Après Timber pour six percussionnistes, sorti en 2011, voici Rushes  pour sept bassons.

   Chers lecteurs, n'ayez peur. Stravinski n'a-t-il pas utilisé le basson au début de son Sacre du Printemps ? On trouve d'ailleurs aujourd'hui des signes d'un renouveau pour cet instrument apparu sous le nom de fagotto en Italie dans le courant du XVIe siècle, sans doute même plus ancien si l'on considère les instruments à anche double, qui existent depuis l'Antiquité, et ses ancêtres s'appelaient douçaines au Moyen-Âge. Michael Gordon lui redonne une nouvelle et vigoureuse jeunesse.

    Commandé par le New Music Bassoon Commissionning Fund, Rushes est une pièce de près d'une heure interprétée par...le Rushes Ensemble alors tout nouvellement formé. Rushes, ce sont d'abord les joncs, qui ne sont pas sans évoquer les roseaux, et donc les bassons, sortes de roseaux repliés. Mais rushes, ce sont aussi des ruées, des attaques; le mot est chargé d'urgence, évoque vitesse et précipitation. Tout cela se retrouve dans cette pièce qui se veut une expérience d'écoute continue : pas question de la tronquer, de l'amputer. Les vingt premières minutes sont une longue descente égrenée au fil de milliers de notes ultra-rapides, créant une trépidation, une pulsation nettement reichienne. Je suis d'ailleurs surpris de ne lire nulle part le nom de Steve Reich, qui s'impose pourtant avec une telle évidence dès les premières mesures. J'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait d'une réécriture de Music for 18 musicians. Je ne comprends pas qu'on occulte à ce point cette référence, qui ne déshonore pourtant pas Michael Gordon. Même approche quasi percussive de l'instrument, utilisation de motifs en expansion ou  en diminution, même continuum sonore fascinant crée par le contrepoint serré des différents bassons légèrement décalés. Passons ces petitesses de l'amour-propre des meilleurs artistes. Michael, dans le texte de présentation de sa composition, évoque les peintures de Seurat : pointillisme, vagues monochromes qui finissent par révéler leurs couleurs secrètes, moissons de joncs dans les marais. L'écoute est une plongée dans l'épaisseur boisée du plus grave des hautbois. Peu à peu, en effet, c'est un monde inconnu qui se lève, les graves grondent, se déploient le long de torsades souterraines d'harmoniques noires. Magma traversé de courants puissants, la composition semble alors s'accélérer, se densifier dans une sorte de transe comme les affectionne Michael. C'est somptueux, soudain strié de hauteurs plus aiguës. Puis tout se ralentit vers la vingt-septième minute, s'enrichit de nouvelles courbes, les motifs s'allongent, l'impression d'épaisseur augmente encore, aigus et graves comme collés ensemble. La pièce se charge d'échos intérieurs, traversée d'éructations sombres. Musique pour Vertigo, lancinante, réverbérée par des murs invisibles. Jusqu'où creusera-t-elle ? C'est Alice tombant sans fin dans le terrier, un voyage au centre des bois dans le maelstrom des sons abyssaux...pour mieux renaître à la sensuelle texture des choses dans les dernières minutes plus alanguies. Le vent ne souffle plus qu'à peine sur le marais bordé de joncs chevelus. C'est l'heure où tout se fond dans la nuit qui ne cessera plus.

   Un sacré choc ! Michael Gordon, après des errements dans des formes instrumentales balourdes, revient à ses origines frémissantes, dans la lignée de l'extraordinaire Trance (1995) et de l'excellent Timber évoqué en début d'article.

------------------------------

Paru en 2014 chez Cantaloupe Music / 1 titre / 56 minutes

Pour aller plus loin

- la page de Bang On A Can consacrée à l'album, en écoute partielle et en vente.

- la pièce intégrale en concert le 25 novembre 2013, interprétée par le Rushes Ensemble. Bonne présentation écrite en anglais + quatre ou cinq minutes au début de la vidéo, avec un très beau son, mais une version plus "homogène" que celle du disque, plus éthérée en un sens :

Programme de l'émission du lundi 16 juin 2014

Hommage au label Quadrilab (et à la défunte Quadrivium radio) :

*Histoire d'un document retrouvé : La découverte / Premier contact / Lecture et visionnage (Pistes 1 à 3, 10'), extraits du disque sans autre titre (Quadrilab, 2014)

*Jull: Les ruines (p.1, 3'08)

*Guilhem Granier :  Majorca (p.2, 4'38)

*Arnaud Michniak : Le Grand Plan (p.3, 4'44) trois extraits de la compilation Quadrilab V01, consacrée à douze artistes français (et non canadiens comme je l'ai annoncé dans ma grande ignorance lors de l'émission)

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Folia 6 et 7 (p. 6 - 7, 13'), extraits de Folia (Unsounds, 2010)

Hommage à Timewind (pseudo de mon collaborateur intermittent) :

*Steve Reich : deux extraits du 2 x 5 remix : III Fast (Dominique Leone Version) + III Fast (Vakula Version (11'32)

*David Toub : Virtual Music 2 (8'03)

 

Publié par Dionys - dans David Lang - Bang On a Can & alentours