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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

4 janvier 2010 1 04 /01 /janvier /2010 00:13
   Meilleurs vœux à tous les lecteurs, blogueurs, fidèles, curieux, en quête du son des sons. Vous retrouverez bientôt dans ces colonnes cet extraordinaire ensemble de percussionnistes. En attendant, une vidéo en public de plusieurs morceaux composés par Jason Treuting, l'un des quatre membres permanents du groupe, morceaux parus sur Amid the noise (Cantaloupe, 2006).
20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 19:55
julia wolfe photo1 COPYRIGHT 2009 PETER SERLING   « Avec chaque pièce, j'ai essayé de plonger dans un paysage psychédélique, à la fois multicouches, fracturé, extatique, silencieux, énergique, cacophonique et direct. » dit la compositrice de son dernier opus. Co-fondatrice et co-directrice artistique du Bang On A Can Festival, Julia Wolfe ne se manifeste pas souvent sur disque, le dernier remontant à 2003. Raison de plus pour frapper très fort. Après des quatuors étonnants, voici des "Musiques pour multiples", comme l'indique le sous-titre programmatique de l'album. "Dark full ride" propose quatre équipées autour de quatre instruments. La cornemuse est multipliée par 9 avec "Lad", extraordinaire odyssée qui ravirait Naïal, ce duo français déjà chroniqué dans ces pages : l'instrument se prête à des jeux répétitifs sur fond de bourdon. La batterie par 4 dans le titre éponyme, qui m'inquiétait beaucoup a prioriJulia Wolfe Dark Full ride. Passé la première écoute déroutante, je dois avouer que le morceau est une réussite, Julia réussissant à créer de véritables envolées. On oublie la sécheresse de la frappe pour se concentrer sur la structure, le dynamisme : la première partie joue seulement des cymbales, tandis que la seconde fait dialoguer celles-ci avec les caisses, le résultat est fascinant... et musical ! "my lips from speaking" est une relecture déstructurée d'un standard du rhythm & blues pour 6 pianos : pièce énergique, puissamment syncopée, pleine de grondements et de silences imprévus, avec des allures de piano mécanique à la Conlon Nancarrow par moment. C'est tout simplement ébouriffant. Le parcours se termine avec "Stronghold" pour 8 contrebasses, où l'intrication des textures est d'une complexité redoutable et belle, avec des dérapages veloutés, des frémissements et des échappées magmatiques. La fin très sombre est un hymne à la lumière noire d'un hiératisme farouche. L'un des grands disques de ce début de siècle, pour amateurs de sensations fortes et de libres expérimentations.
Pour aller plus loin
- la page du label Cantaloupe, avec un MP3 disponible.
- le titre éponyme interprété par des membres de l'ensemble Talujon Percussion :

Programme de l'émission du dimanche 13 décembre 2009
Nancy Elizabeth : Divining / The Act / Ruins (pistes 5-9-10, 12' 40), extraits de Wrought iron (the Leaf Label, 2009)
Danton EEprom : The Feminine Man / Unmistakabebly yours (p.7-8, 10' 05), extraits de Yes is more InFiné, 2009)
John Luther Adams : The Place we began (p.4, 8' 15), extrait de the place we began (Cold Blue Music, 2009)
Evangelista : Tremble dragonfly / Iris didn't spell (p.2-5, 13' 30), extraits de Prince of truth (Constellation, 2009)
William Duckworth : Préludes 8 à 14 (p.8 à 14, 19' ), extraits de The Time Curve Preludes (Lovely Music, 1990) Au piano : Bruce Neely
The Unthanks :
Because he was a bonny Lad / Sad February (p.1-2, 7' 15), extraits de Here's the tender coming (The Leaf Label, 2009)

17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 18:30
   Puisque j'évoquais dans l'article précédent les œuvres de David Lang consacrées aux percussions, voici un trop court extrait de "the so called laws of nature" (cf.article), interprété en public par le formidable ensemble So percussion à l'occasion du Bang On A can marathon 2008.

Bang On A Can Marathon 2008 - David Lang "So Called Laws of Nature" from Justin Levine on Vimeo.

 

Programme de l'émission du dimanche 11 octobre 2009

del cielo : Faut pas lâcher ça / In memory of Paul Quarter / La plateforme arrière du train (pistes 1-6-9, 8' 30), extraits de sous les cendres (Idwet, 2009)

Aufgang : Aufgang / Soumission (p.8-9, 17' 15), extraits de (sans titre, InFiné, 2009)

Andrew Byrne : Fata Morgana : Mirages on the horizon (p.11 à 14, 17' 45), extraits de White bone country '(New World Records, 2009)

David Lang : the little match girl passion (p.1 à 9, 20' ), extrait de the little match girl passion (Harmonia Mundi usa, 2009)

15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 14:56
   Chaque nouvel enregistrement d'œuvres de David Lang confirme l'importance de ce musicien américain, co-fondateur avec Michael Gordon et Julia Wolfe de Bang On A Can, nom qui désigne à la fois cet énorme festival new-yorkais consacré aux musiques contemporaines les moins sectaires et l'ensemble instrumental qui les porte.
   "the little match girl passion" est à ma connaissance la seconde incursion d'envergure de David dans le domaine de la musique vocale. La première remonte à cet étonnant "comic strip opera", The Carbon Copy Building, cosigné avec Michael et Julia, aux confluences du rock expérimental et de la musique contemporaine. Cette fois, la musique, interprétée magnifiquement par le Theater of Voices de Paul Hillier, et peut-être sous son influence, semble une étonnante rencontre entre l'univers dépouillé, mystique, de l'estonien Arvo Pärt - que les chanteurs de Paul Hillier connaissent si intimement, et celui... de David lui-même, marqué par un constructivisme d'une absolue rigueur, une densité extraordinaire.
  La Passion de la petite fille aux allumettes, inspirée du conte d'Andersen, le conte préféré de sa femme Suzanne Bocanegra à qui est dédiée l'œuvre, suit le modèle de la Passion selon saint Matthieu de Bach en alternant fragments du conte et extraits qui sont l'équivalents des réponses de la foule et des personnages ajoutés par Bach au texte évangélique. " Mais il n'y a ni Bach, ni Jésus dans mon oeuvre - disons plutôt que la souffrance de la Petite fille aux allumettes se substitue à celle de Jésus, et (du moins je l'espère) place sa douleur sur un plan transcendant", précise le compositeur sur le très éclairant livret trilingue. [Lutter contre le déclin du disque passe par la réalisation de tels livrets, indispensables !! Combien de livrets d'accompagnement sont désespérément vides, parfois beaux certes, souvent illisibles, indigents...]"Come, daughter" (à écouter ici), la pièce d'ouverture, donne le ton de cet opus admirable : à peine ponctuée par une percussion étouffée, elle se développe comme un lamento lancinant, une convergence bouleversante de voix qui mêle appels déchirants et hoquets en bourdon tremblé ou tremolos discordants, presque caricaturaux. D'une beauté stupéfiante. Les fragments narratifs sont autant de récitatifs intenses segmentés, éclairés par la  vibration parcimonieuse de percussions cristallines. Comme toujours chez Lang, aucun bavardage, aucune emphase, une tenue
qui creuse dans le tuf d'un absolu étincelant avec une obstination implacable, si bien que tout bref envol de voix lâchées prend des allures sublimes. Une cloche suffit pour que le rapprochement avec Arvo frappe encore, comme dans le morceau 9, "Have mercy, my God". Cloches diverses et crotales rappellent que David Lang est aussi le compositeur de pièces percussives, parmi les plus belles de ce début de siècle. Le morceau conclusif de cette passion ("we sit and cry", en écoute ici) en témoigne à nouveau, balbutiement répété qui bute sur la lumière, intérieure, de l'ultime repos.
   Le disque propose quatre autres œuvres vocales. La première, inspirée du Cantique des Cantiques, "for love is strong",  est la déclinaison litanique des comparaisons qui illustrent la puissance de l'amour. "i lie", d'après une chanson yiddish, illustre une situation d'attente, d'espoir : chant baigné d'une douce lumière, modeste et fragile."evening morning day" célèbre la création du monde à partir du chapitre 1 de la Génèse à la manière d'un chant grégorien déconstruit. "again" dit l'éternel retour du même selon l'Écclésiaste avec des voix angéliques chargées d'accablantes chimères...
Paru chez Harmonia Mundi usa en 2009. 19 plages, 65 minutes.
Voici le conte (Noël n'est pas si loin...):
Il faisait effroyablement froid; il neigeait depuis le matin; il faisait déjà sombre; le soir approchait, le soir du dernier jour de l'année. Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue: elle n'avait rien sur la tête, elle était pieds nus. Lorsqu'elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu de vieilles pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les perdit-elle lorsqu'elle eut à se sauver devant une file de voitures; les voitures passées, elle chercha après ses chaussures; un méchant gamin s'enfuyait emportant en riant l'une des pantoufles; l'autre avait été entièrement écrasée.
Voilà la malheureuse enfant n'ayant plus rien pour abriter ses pauvres petits petons. Dans son vieux tablier, elle portait des allumettes: elle en tenait à la main un paquet. Mais, ce jour, la veille du nouvel an, tout le monde était affairé; par cet affreux temps, personne ne s'arrêtait pour considérer l'air suppliant de la petite qui faisait pitié. La journée finissait, et elle n'avait pas encore vendu un seul paquet d'allumettes. Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de rue en rue.
Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes les fenêtres brillaient des lumières: de presque toutes les maisons sortait une délicieuse odeur, celle de l'oie, qu'on rôtissait pour le festin du soir: c'était la Saint-Sylvestre. Cela, oui, cela lui faisait arrêter ses pas errants.
Enfin, après avoir une dernière fois offert en vain son paquet d'allumettes, l'enfant aperçoit une encoignure entre deux maisons, dont l'une dépassait un peu l'autre. Harassée, elle s'y assied et s'y blottit, tirant à elle ses petits pieds: mais elle grelotte et frissonne encore plus qu'avant et cependant elle n'ose rentrer chez elle. Elle n'y rapporterait pas la plus petite monnaie, et son père la battrait.
L'enfant avait ses petites menottes toutes transies. «Si je prenais une allumette, se dit-elle, une seule pour réchauffer mes doigts? » C'est ce qu'elle fit. Quelle flamme merveilleuse c'était! Il sembla tout à coup à la petite fille qu'elle se trouvait devant un grand poêle en fonte, décoré d'ornements en cuivre. La petite allait étendre ses pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s'éteignit brusquement: le poêle disparut, et l'enfant restait là, tenant en main un petit morceau de bois à moitié brûlé.
Elle frotta une seconde allumette: la lueur se projetait sur la muraille qui devint transparente. Derrière, la table était mise: elle était couverte d'une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe vaisselle de porcelaine. Au milieu, s'étalait une magnifique oie rôtie, entourée de compote de pommes: et voilà que la bête se met en mouvement et, avec un couteau et une fourchette fixés dans sa poitrine, vient se présenter devant la pauvre petite. Et puis plus rien: la flamme s'éteint.
L'enfant prend une troisième allumette, et elle se voit transportée près d'un arbre de Noël, splendide. Sur ses branches vertes, brillaient mille bougies de couleurs: de tous côtés, pendait une foule de merveilles. La petite étendit la main pour saisir la moins belle: l'allumette s'éteint. L'arbre semble monter vers le ciel et ses bougies deviennent des étoiles: il y en a une qui se détache et qui redescend vers la terre, laissant une traînée de feu.
«Voilà quelqu'un qui va mourir » se dit la petite. Sa vieille grand-mère, le seul être qui l'avait aimée et chérie, et qui était morte il n'y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une étoile qui file, d'un autre côté une âme monte vers le paradis. Elle frotta encore une allumette: une grande clarté se répandit et, devant l'enfant, se tenait la vieille grand-mère.
- Grand-mère, s'écria la petite, grand-mère, emmène-moi. Oh! tu vas me quitter quand l'allumette sera éteinte: tu t'évanouiras comme le poêle si chaud, le superbe rôti d'oie, le splendide arbre de Noël. Reste, je te prie, ou emporte-moi.
Et l'enfant alluma une nouvelle allumette, et puis une autre, et enfin tout le paquet, pour voir la bonne grand-mère le plus longtemps possible. La grand-mère prit la petite dans ses bras et elle la porta bien haut, en un lieu où il n'y avait plus ni de froid, ni de faim, ni de chagrin: c'était devant le trône de Dieu.
Le lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent dans l'encoignure le corps de la petite ; ses joues étaient rouges, elle semblait sourire ; elle était morte de froid, pendant la nuit qui avait apporté à tant d'autres des joies et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main, toute raidie, les restes brûlés d'un paquet d'allumettes.
- Quelle sottise ! dit un sans-cœur. Comment a-t-elle pu croire que cela la réchaufferait ? D'autres versèrent des larmes sur l'enfant; c'est qu'ils ne savaient pas toutes les belles choses qu'elle avait vues pendant la nuit du nouvel an, c'est qu'ils ignoraient que, si elle avait bien souffert, elle goûtait maintenant dans les bras de sa grand-mère la plus douce félicité. 
29 janvier 2009 4 29 /01 /janvier /2009 10:38
   Deuxième disque sur le label Cantaloupe -dont le nom ne désigne apparemment pas autre chose qu'une variété de melon rond à chair orange très sucrée!, "Child", sorti en 2003, rassemble cinq compositions de musique de chambre écrites pour différents ensembles européens (français, italien et suédois), toutes interprétées ici par Sentieri Selvaggi, excellente formation à laquelle j'ai déjà consacré un article. L'enfance, avec ses souvenirs, serait le lien entre les titres, qui ont en commun des thèmes, une instrumentation très proche, et une manière très particulière de transformer le flûtiste ou l'altiste en percussionniste.
   "My very empty mouth", le morceau qui ouvre l'album, tient son titre d'une phrase mnémotechnique destinée à retenir l'ordre des planètes : Mercure, Venus, Earth (Terre), Mars..., David ayant oublié le reste de la phrase...et du système solaire! Répétitions tremblées de courts fragments glissants et subtilement dissonants, comme des protestations martelées de douleur ou de jouissance, écartelées entre les éclats de la flûte et le contrepoint grave du violoncelle et de la clarinette basse, conduisent l'auditeur vers une transe insidieuse par un jeu de dérapages et d'amortis, avec un final ralenti, prodigieux lamento d'une intense beauté. C'est le premier chef d'oeuvre de ce disque magistral d'un bout à l'autre, qui impose Lang comme l'un des plus grands -peut-être le plus grand en ce qui me concerne, et devant Steve Reich himself, ou à égalité à la rigueur...! "Sweet air" est la dénomination qu'employait un dentiste opérant sur son frère Isaac pour désigner un gaz hilarant destiné à lui éviter les angoisses provoquées par son intervention. Le morceau semble virevolter, léger comme un papillon, aérien. Flûte, clarinette, piano, violon et violoncelle dansent un ballet presque immobile, suspendu, qui s'approfondit après chaque brève interruption jusqu'à une troublante évanescence perturbée par le surgissement imprévu des instruments agités, menaçants, c'est le morceau suivant qui enchaîne, série de micro-tempêtes, "Short fall", hérissé de notes pointues, un tourbillon hanté par le néant..."Stick figure", le titre quatre, fait partie de ces pièces de Lang qui opposent une veine lyrique, mélancolique, incarnée par le violoncelle éploré, le piano à peine effleuré et la clarinette, à sa destruction systématique par une percussion métallique, glaciale de brièveté tranchante : le résultat est bouleversant. Le disque se termine sur "Little eye", où l'on retrouve le violoncelle, cette fois perdu dans des circonvolutions statiques, entouré d'une brume percussive dûe aux quatre non-percussionnistes qui l'accompagnent : on retient son souffle, tant le morceau ressemble à une sculpture diaphane d'une délicatesse, d'une douceur infinie. Un absolu de ce début de siècle, encore une fois !
En écoute : les deux dernières pièces.Si le lecteur ne fonctionne pas, sélection en écoute sur Deezer ici.

Programme de l'émission du dimanche 18 janvier 2009 (deuxième partie)
David Lang : my very empty mouth (p.1, 12' 57)
                              little eye (p.5, 7' 20), extraits de Child (Cantaloupe, 2003)
15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 12:13
   Are you experienced ? est le titre du premier album du Jimi Hendrix Experience, sorti en mai 1967, et du titre éponyme de quelques minutes qui y figure. Vingt ans plus tard, David Lang reprend le titre pour une oeuvre de plus de vingt minutes en six sections qui, plutôt qu'un arrangement, propose d'explorer le côté sombre de l'expérience hédoniste à base de sexe et de drogues évoquée par la chanson-culte. Non sans un certain sens de la dérision, la guitare électrique flamboyante et psychédélique y est remplacée par ...un tuba électrique! Le narrateur, David Lang lui-même, raconte l'histoire d'un homme qui a pris un coup sur la tête, dont les idées se brouillent et qui finit par entendre la voix de Dieu puis celle des sirènes. Le Nouvel Ensemble Moderne donne consistance à cet étrange voyage intérieur, ponctué par une danse d'esprit encore très reichien, toute en puslations tremblées jusqu'au surgissement rauque de voix emmêlées. Première composition d'envergure de Lang, elle est suivie d'une pièce pour deux pianos, "Orpheus over and under" (1989), méditation en deux temps sur l'espoir et la perte. Des tremolos constants font vibrer des mirages à l'horizon, escaladent le ciel en vagues successives, de plus en plus amples, intenses, avec des accalmies, des baisses de tension. Un des chefs d'oeuvre du musicien, à mon sens. C'est le titre suivant, "Spud", qui explique la surprenante patate de la pochette. Comme une pomme de terre, le morceau orchestral a d'abord une forme, une cohérence, qu'il va perdre pour donner naissance à de multiples germes : une autonomisation qui débouchera sur la vie perpétuée, mais qui, d'un point de vue interne, peut être vécue comme une désintégration et une mort. Le disque se termine sur un duo agité entre un violon surexcité et un piano fiévreux, "Illumination rounds" (1982), pièce la plus ancienne que Lang dit inspirée par une sorte de balle utilisée au Vietnam, dont la trajectoire laissait dans l'air un résidu phosphorescent, si bien que l'ensemble des tirs pouvait donner l'illusion d'assister à un ballet à la fois grisant et terrifiant.
  Après cette introduction, plongeons dans les oeuvres de la maturité, les "monuments", comme j'aime à les appeler, de grands corps tout d'un bloc, au format tout sauf radiophonique ou médiatique. "The passing measures", sorti le premier janvier 2001 (pour être précis, donc pas tout à fait en  2000 comme l'indique le dos de la pochette), est un long poème orchestral, quarante-deux minutes sombres, sépulcrales, pour clarinette basse, orchestre amplifié et voix de femmes, sorte de méditation sur le passage du temps. Voici ce qu'écrit Lang à son sujet : "My piece is about the struggle to create beauty. A single very consonant chord falls slowly over the course of forty minutes. That is the piece. Every aspect of the piece is on display, however - magnified, examined, amplified, prolonged. The soloist's notes are impossibly long, requiring frequent drop-outs for breath and for rest. The players are all instructed to play as quietly as possible, and then are amplified at high volume, in order to make their restraint an issue of the piece. Four percussionists scrape pieces of junk metal from start to finish, as if to accompany the consonance of the chords with sounds of dirt and decay." Il faut évidemment s'immerger dans cet océan, ce poumon géant à la jointure exacte de deux siècles, dans son effort toujours recommencé pour remonter la pente, reprendre souffle, comme un mantra surgi du fond des âges, à la lenteur exsangue et têtue. Impossible de vous proposer ce morceau prodigieux par l'intermédiaire de Deezer : il n'a de sens qu'intégral... (à suivre)

En écoute : deux extraits de "Are you experienced", dont la voix de Dieu, en exclusivité..., et l'intégralité de "Orpheus over and under".


Programme de l'émission du dimanche 11 janvier 2009

David Lang : Heroin (piste 2, 10' 57)

                               How to pray (p.4, 9' 55), extraits de Pierced (Naxos, 2008)

                               Orpheus over and under (p.7-8, 18' 19), extrait de Are you experienced ? (Composers Recordings I, 1992)

                               The passing measures (42' 15), extrait de The passing measures (Cantaloupe, 2001)

10 janvier 2009 6 10 /01 /janvier /2009 22:11
   Une musique à trembler, qui soulève et qui fend, propulse au pays des choses essentielles, si loin et si près. Une musique inoubliable, un ravage, sublime chaos, chavirement. Il n'y a plus rien, le violoncelle plane au-dessus du volcan frémissant des percussions basaltiques. On n'a jamais rien écouté de tel, tout est arraché dans le décapement suprême des afféteries.
    Cela fait trois jours que je ne parviens pas à écrire ce début d'article. Comment mettre de pauvres mots sur une telle musique ? David Lang est un monstre, l'hybride suprême à la croisée du minimalisme façon Steve Reich, de l'électricité pure à la Jimi Hendrix et de l'écléctisme iconoclaste à la Frank Zappa. Trois références assumées par ce compositeur né en 1957, dont l'oeuvre vient enfin d'être reconnue par le prestigieux Pulitzer price for music en avril 2008. Et aucun article en français ne salue ce compositeur génial, qui monte sur les épaules de tous les noms reconnus du minimalisme pour donner à entendre une musique totalement libérée de tous les dogmes, de toutes les chapelles. Pierced, sorti fin novembre 2008 dans la série "American Classics" de Naxos, est une bonne entrée dans l'oeuvre déjà importante de Lang. Trois nouvelles versions de pièces présentes sur des disques antérieurs, et, en ouverture, la composition éponyme, Pierced, faux concerto qui superpose deux lignes, celle du trio Real Quiet, percussion, violoncelle et claviers, et celle de l'ensemble de chambre le Boston Modern Orchestra Project. Comme d'autres compositions de David, elle a une force tellurique sidérante, c'est Vulcain surfant sur le chaos à coup d'enclumes énormes pour donner forme et beauté à l'inconnu, c'est Rimbaud sculptant à chaud sur les cordes magmatiques agitées de hoquets la langue nouvelle, inouïe, barbare et sublime à la fois. On se souvient de la création du Sacre du printemps de Stravinsky en 1913, coup de tonnerre païen et ouverture grandiose du vingtième siècle musical. Le vingt-et-unième siècle vient de commencer le 27 mai 2008 avec l'enregistrement de Pierced (composée en 2007) de David Lang.
   Le second titre, Heroin, est un arrangement hypnotique pour voix et violoncelle de la célèbre chanson de Lou Reed :

I have made very big decision
Im goin to try to nullify my life
cause when the blood begins to flow
 When it shoots up the droppers neck
 When Im closing in on death  
Le  chanteur Theo Bleckmann donne une suavité alanguie à cette ode à l'anéantissement qui atteint grâce au dialogue avec le violoncelle une dimension extatique troublante : ô séduisante mort...
   Cheating, Lying, Stealing, troisième titre du programme, date des années 1993-1995 et reste l'une des compositions majeures de David, donnée ici dans une lecture analytique, lumineuse. Quatuor composé par le trio Real Quiet rejoint par le clarinettiste Evan Zyporin, il juxtapose les timbres métalliques des percussions et du piano et les élans lyriques du violoncelle et de la clarinette, le tout dans une structure puissamment charpentée, nerveuse, qui alterne moments de quasi stase et décollements, envols éperdus. Après un tel sommet, c'est How to Pray, dont la première version figure sur Elevated (Cantaloupe, 2005), interprété ici par Real Quiet, un de ces blocs monolithiques qu'affectionne Lang, de la lave pulsante, parcourue de spasmes,
travaillée par des reprises obstinées, traversée de brèves évanescences où le violoncelle reste seul suspendu au-dessus du gouffre. La minéralité abyssale de cette musique m'impressionne au-delà de tout : c'est la prière entre les dents de Sisyphe remontant son lourd rocher dans le Tartare, la litanie coléreuse de Prométhée enchaîné au Causase.
   Wed, morceau présent lui aussi déjà sur Elevated, est un solo de piano de cinq minutes interprété par Andrew Russo de Real Quiet, pièce à la mémoire de l'artiste conceptuelle kate Ericson, morte d'une tumeur au cerveau. Le morceau oscille sur une ligne fragile, entre majeur et mineur, équilibre et dissonance. Pudique, digne, tenu, il n'est pas moins impressionnant que les autres.
  Oubliez l'étiquette "classique" si vous pensez à une musique ennuyeuse et convenue. David Lang est un classique comme Mozart, Bach ou Stravinsky, c'est-à-dire d'abord un immense contemporain qui impose sa marque propre, son univers, change notre écoute, nous confronte à l'absolu avec une salutaire violence. Ecouter David Lang, c'est plonger dans la beauté convulsive dont rêvait André Breton.
Pour aller plus loin :
- l'arrangement d'Heroin de Lou Reed par David Lang :

Programme de l'émission du dimanche 4 janvier 2009
Jean-Philippe Goude : A nos rêves épanouis (piste 7, 4' 30)
                                                                      
L'Intranquillité (p. 9, 4' 36), extraits de aux solitudes (Pour l'instant / ici d'ailleurs, 2008)
David Lang : Cheating, Lying, Stealing (p.3, 10'42), extrait de Pierced (Naxos, 2008)
John Luther Adams
Letters B-C-D (p.2 à 4, 11' 30, extraits de In the White Silence (New World records, 2003)
Leo Ornstein : Fantasy pieces 1 à 3 (p.1 à 3, 11' 10)
                                  Three Tales : Rendez-vous at the lake (p.6, 5' 37), extraits de Fantasy and Metaphor (New Albion records
, 2008) 
Fred Frith : Bridge is bridge (p.4, 7' 16)
                                    Seven circles 3 et 4 (p.5 et 6, 6' ), extraits de Back to Life (Tzadik, 2008) 
15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 14:20
                                                                               En 1996, invités d'un festival de musique à Turin, les trois co-fondateurs du Bang on a Can Festival, Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe, sont chargés par le présentateur d'écrire en commun un opéra qui aurait un rapport avec la vie à New-York. Après  bien des discussions, ils décident d'élaborer un projet avec un auteur de bande dessinée. Ils veulent écrire une nouvelle sorte de musique théâtrale, à la croisée idéale de la nouvelle musique et des textes et décors surgis de l'imagination d'un dessinateur-culte de l'underground new-yorkais, Ben Katchor, qui a accepté avec enthousiasme l'idée de l'opéra. En 1999, un collectif théâtral d'avant-garde, le Ridge Theatre de New-York, met en place l'oeuvre, présentée pour la première fois à Turin peu après. Enregistré en août 2000, mixé entre 2001 et 2003, le disque ne sort qu'en 2006 sur la label du Bang on a Can, Cantaloupe Music. 
   L'objet est très beau : livret polychrome de 50 pages avec l'intégralité du texte et des dessins de Ben Katchor, cartonné. A signaler un petit inconvénient : le disque est encarté contre la troisème de couverture, difficile d'accès car il faut le tirer soit au risque de déchirer la pochette, soit de rayer le disque (mieux vaut dès la première fois créer une copie de sauvegarde !).
  Plus d'histoire d'amour, d'adultère, fini l'opéra bourgeois des déchirements existentiels. Le livret raconte l'histoire de deux immeubles construits sur le même modèle architectural à l'automne 1929, le Palatine et le Palaver. Séparés par une vingtaine d'autres immeubles, ils existent toujours. Mais ils appartiennent à deux quartiers différents, ont été occupés par des habitants qui ont modelés différemment les deux constructions jumelles
. En retraçant la vie du Palatine et du Palaver, l'opéra ressuscite un New-York truculent, haut en couleurs comme les dessins de Ben Katchor, le monde des oubliés de l'histoire, humbles et puissants du moment. Les quatre chanteurs se partagent les voix d'un gardien, d'un livreur, d'un employé chargé d'enlever les chewing-gums, d'une éditrice, d'un propriétaire d'une entreprise d'embaumement bien nommée "Dolce Vita"...John Benthal à la guitare électrique, David Cossin aux percussions, Martin Goldray aux claviers et Bohdan Hilash aux bois, interprètent cette musique nerveuse, métissée d'accents rock ou jazz, constamment gorgée d'idées mélodiques et rythmiques, de trouvailles d'accompagnement. Difficile de relever ce qui appartient à chacun des trois compositeurs dans ces 72 minutes : quand  même la patte de David Lang dans le syncopé et répétitif City walk, dense et sculpté comme un monolithe, et des échos reichiens, bien sûr, notamment dans Panel review, voix, choeurs et pulse en boucle. Ce qui surprend le plus, c'est le bonheur du chant, d'une évidence et d'une clarté impeccable : écoutez "I blame the tenants", les récriminations du gérant du Palaver à l'égard des locataires indélicats, une voix impérieuse ou dégoûtée sur un rock limpide aux échos ravageurs.
   Si The Carbon copy building n'est pas un opéra rock, mais un "comic-strip opera" comme le définissent les trois compositeurs, il concrétise à merveille un vieux rêve de convergence entre des styles musicaux a priori éloignés : pas question de réunir une formation rock et un orchestre symphonique pour acoucher d'une oeuvre pompeuse et amphigourique comme si souvent. Quatre chanteurs et quatre instrumentistes suffisent au service d'un musique contemporaine exigeante et curieuse, qui sait incorporer l'énergie du rock, le naturel de la pop. L'opéra s'ouvre et se ferme sur deux titres extraordinaires, qui donnent à cette plongée dans l'intimité des deux immeubles une aura majestueuse et grandiose. Entre temps, on aura assisté à la marche funèbre des desserts inachevés, embaumés avant d'être recyclés !
Pour aller plus loin :
- le site de Bang on a Can, avec des extraits à écouter.
Programme de l'émission du dimanche 9 novembre 2008
Anthony and the Johnsons : Crackagen
(p.2, 2' 32)
                   Shake that devil (p.5' 19), extraits de Another world (Rough trade, 2008), cinq titres d'un album à sortir en 2009, qui sera titré "The Crying light".
Michael Gordon / David Lang / Julia Wolfe : Where is that boy (p.6, 2' 45)
                 City walk (p.7, 5' 39)
                 Panel review (p.8, 5' 52)
                 I blame the tenants (p.9, 5& 19), extraits de The Carbon copy building (Cantaloupe Music, 2006)
John Luther Adams : Beginning (p.1, 5' 34)
                                        Measure 93 (p.2, 8' 40)
                                        Letter H (p.3, 5' 34)
                                        Measure 315 (p.4, 8' 40), extraits de For Lou Harrison (New World Records, 2007)
Barak Schmool : Stolen train (p.3, 5' 06), extrait de Transmission (2001), produit et interprété par PIANOCIRCUS. Quant au prénom de ce compositeur dont j'ignore tout pour le moment, disons que c'est un hasard objectif...