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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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16 mai 2021 7 16 /05 /mai /2021 21:00
Pam Asberry - Twelvemonth

   Inspiré du cycle de Fanny Hensel Mendelssohn (1805 - 1847) Das Jahr, composé en 1841, le cycle pour piano Twelvemonths de la pianiste et compositrice américaine Pam Asberry rend hommage à la sœur oubliée du célèbre Félix. Oubliée ? Fanny fut une excellente pianiste et une compositrice qui impressionna Hector Berlioz et Charles Gounod, excusez du peu. Mais son père et son frère découragèrent une carrière musicale, la musique devant rester pour une jeune femme un agrément. Heureusement son mari Wilhelm Hensel fit le contraire, si bien qu'elle finit par publier une partie (seulement) de ses œuvres un an avant sa mort...

Meph. - Tu ne vas quand même pas rendre compte d'un disque de New Age...

Dio.- Toi, vieux diable, tu t'en tiens aux étiquettes ?

Meph. - Le gâtisme précoce, le sirop dégoulinant, très peu pour moi !

Dio.- Écoute plutôt tes oreilles que tes préjugés d'un vieil âge. Pam célèbre une très grande compositrice en composant une musique d'aujourd'hui, une suite de douze romances. On n'aurait plus le droit d'être romantique, selon toi ? C'est vrai que le mot est tellement galvaudé, dénaturé par la publicité, qu'il faut revenir à la source. Et le romantisme, ce n'est pas seulement le romantisme noir avec des cloîtres lézardés, des souterrains et des moines diaboliques dans ton genre. Il existe un romantisme heureux qui n'est ni mièvre, ni indigne de nos oreilles.

Meph. - Une musique de relaxation, je vis un cauchemar !

Dio.- On ne devrait donc écouter que des musiques compliquées, dramatiques, sérieuses ? Qui a dit que la musique n'avait pas le droit d'être facile ? Je te signale quand même que nos amis américains, bien moins dogmatiques que nos aficionados européens de musique contemporaine, ont créé un concept que tu dois haïr, le easy listening. Qu'à sa manière, le minimalisme lui-même flirte avec la facilité, ce qui explique d'ailleurs pourquoi le pauvre Philip Glass est régulièrement enseveli sous des tonnes de mépris....

Meph. - Y compris par toi-même, l'oublierais-tu ?

Dio. - Quand il se laisse trop aller, c'est vrai. Mais je lui ai rendu justice... Revenons à Twelvemonths...

   Douze pièces entre trois et cinq minutes. Des mélodies sereines, lumineuses. La neige qui tombe en flocons virevoltant ("Snow") par courtes rafales entrecoupées de douces retombées. Une "Romance" chaleureuse, aux tendres volutes, qui s'élance vers la joie avec une persévérante ingénuité. Puis vient le vent de mars ("Wind"), vraie pièce minimaliste aux boucles serrées, avec en son cœur un vortex ensorcelant, pour moi l'une des plus belles du cycle. Avril, mois de l'éveil ("Awakening"), est célébré par une pièce au refrain envoûtant. "Maypole" est une danse à la Wim Mertens, un peu médiévale, bondissante, qu'on imagine accompagner des tableaux de fêtes campagnardes de Brueghel. "Processional", chant de procession à la ferveur contenue, avance parmi les grappes de fleurs, grave et recueilli, une nuit de pleine lune de juin. Juillet tire des feux de Bengale ("Sparklers") dans tous les coins du ciel, un brin facétieux avec ses arpèges qui montent et qui descendent allégrement. Août est représenté par une pierre fine, de couleur vert jaune , à laquelle on prêtait autrefois des pouvoirs magiques, le péridot ("Peridot") : pièce langoureuse, alanguie, aux transparences un peu troubles, aux replis mystérieux... "Lament" dira septembre : superbe pièce lyrique, à la palette orchestrale, tout en chromatismes puissants, en mouvements profonds. Pour octobre, les ombres ("Shadows") inclinent et creusent toute chose, sans tristesse toutefois, juste quelques touches élégiaques : temps de la contemplation, de la splendeur des fêtes intérieures. Novembre donne lieu à un hymne ("Hymn") grave et pensif, bien dans la manière de certaines pièces de Liszt : l'Avent n'est-il pas fin novembre ou au tout début de décembre ? Le dernier mois de l'année, fin du cycle annuel marqué par la nuit de Noël, ne peut être que celui de l'espoir ("Hope") : après quelques hésitations, on entend des réminiscences de chants liturgiques (Il est né le divin Enfant...). C'est le bonheur de mélodies doucement sublimes, la revisitation d'airs inoubliables.

Dio. - Une merveille, ce cycle, non ?

Meph. - Je n'ai plus qu'à disparaître, avec une musique pareille...

Dio. - Ne boude donc pas le bonheur... qu'il soit d'avant ta Chute ou d'après, c'est ça qui ne te plaît pas, tu es un éternel jaloux !

Paru en avril 2021 chez Optimistic Flamingo Music / 12 plages / 45 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp  :

2 mars 2020 1 02 /03 /mars /2020 16:00
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath

   Claude Debussy, mort en 1918, aurait-il applaudi à une telle entreprise ? Faut-il s'en tenir aux œuvres publiées par l'auteur de son vivant ? Doit-on laisser inachevées les œuvres abandonnées ? Est-ce servir la mémoire d'un artiste que d'exhumer des premières versions, des ébauches, des projets ? De quel droit s'autoriser pour reconstruire, prolonger, des pièces incomplètes en se servant d'autres compositions ou thèmes ? Ces questions se posent évidemment pour le disque conçu par le pianiste Nicolas Horvath, en étroite collaboration avec le musicologue anglais Robert Orledge qui se concentre, depuis sa retraite anticipée en 2004, sur l'achèvement et l'orchestration des œuvres inachevées du compositeur français. L'une des singularités du généreux livret qui accompagne le disque est d'affronter ces questions à travers une série de textes à différentes personnalités. Je ne vois, pour ma part, aucune objection à ce type de projet, dans la mesure où les pièces ainsi produites se fondent dans le corpus debussyste, ce qui est le cas ici. Et le "scientifique" Orledge et l'artiste-pianiste Horvath baignent à l'évidence dans le monde du poète-musicien, si bien que les résurrections ne choquent pas dans la production du Maître.

  Le livret, superbement illustré, laisse plus de treize pages à Robert Orledge pour présenter son travail. Je ne m'aventurerai par conséquent pas à discuter de la pertinence musicologique des seize compositions constituant l'album. Qu'en résulte-t-il pour l'auditeur ? Nicolas Horvath joue sur un Steinway de 1926 aux résonances délicatement irisées qui plonge les notes dans un très subtil brouillard, les enrobe d'une douceur suave sans en altérer la clarté, et facilite des effets de cloche, accentue la profondeur, le mystère de toutes ces atmosphères que Debussy aime à tisser en fils spirituel (certes turbulent) de Verlaine et des Symbolistes. La prise de son soignée capte les moindres nuances, souligne sans excès les contrastes, parfois aplatis dans certaines interprétations de Debussy au nom d'un impressionnisme discutable.

   Les six "Préludes oubliés" sont auréolés d'un parfum médiéval et légendaire : évocation lyrique de l'enfant prodigue regretté, rappelé et qui rentre au bercail dans l'allégresse, puis le calme ; ombre légère de Wagner pour le prélude de l'opéra Rodrigue et Chimène, élégiaque, à la mélodie centrale envoûtante dont les prolongements dramatiques sont entrecoupés de rechutes miraculeuses. Deux ajouts, surtout le second, qui ne déparent pas dans l'œuvre debussyste. Suit une première version de La Fille aux cheveux de lin, très ramassée, moins dans les lointains vaporeux que la version définitive, mais non sans charme dans sa claire concision. Le quatrième, inspiré par Le Roman de Tristan très à la mode après Wagner, publié par le médiéviste Joseph Bédier, est reconstitué à partir de chants populaires. Il commence par deux appels de quatre notes, le second plus timide que le premier assez claironnant, suivi par un friselis arpégé surmonté d'éclaboussures qui se résout dans l'énoncé du thème feutré, élégiaque, repris et développé en crescendo brillant, avant de revenir presque comme une berceuse désespérée. Belle recréation ! La première version de Bruyères, un peu plus longue que celle retenue pour le Second Livre des Préludes, est aussi plus contrastée, avec des graves profonds qui ont ensuite disparu. Les elfes ou les fées qui parcourent ces landes, virevoltent, acquièrent ainsi une épaisseur sensible plus troublante. Aussi cette première version n'est-elle en rien inférieure à la définitive, je crois même que je la préfère. Le sixième des "Préludes oubliés" est le Toomai des éléphants, rêverie exotique inspirée par le Rudyard Kipling du Premier Livre de la jungle, qui n'est pas sans évoquer par l'art des coloris le compositeur Charles Koechlin (l'éditeur de Debussy, Jacques Durand, le chargea d'ailleurs d'achever son ballet Khamma). La pièce alterne moments dramatiques où s'entend la lourde démarche du pachyderme, et phases baignées de mystères, d'enroulements calmes, de douceurs voluptueuses et incantatoires. Encore une belle réussite, une pièce convaincante, qui transcende les bricolages sous-jacents.

   La Petite valse, ébauche de dix-huit mesures, sert d'interlude gracieux avant des pièces plus imposantes : on y trouve des allusions notamment (d'autres m'intriguent, mais je ne les ai pas identifiées) à la chanson populaire "J'ai du bon tabac". Avec Les Masques, inspiré par une pièce des Fêtes galantes de Verlaine, Robert Orledge nous offre un long début fantasque et tournoyant autour de très belles mélodies en grappes descendantes, en développements allègres quasi orchestraux, avec comme déjà une sorte de pavane vaporeuse enchâssée au cœur des tourbillons. Superbe pièce, qui s'achève sur une coda rêveuse. La pièce suivante, La Passion, fragment inutilisé de l'acte 3 du Martyre de saint Sébastien, méritait de sortir des tiroirs. S'y exprime par une alternance de phases lyriques et mélancoliques une sensibilité tourmentée : l'auditeur accompagne le saint au long de sa marche intérieure au supplice dans une atmosphère de religiosité vibrante. Après une brève acmé, peut-être un sursaut de  révolte, la marche reprend, se fait aspiration à la sérénité.

Ci-dessous, la danseuse Cléo de Mérode (1875 - 1966), photographiée par Nadar . Elle fut l'icône des symbolistes.

 

Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath

   Les six "Préludes oubliés" sont auréolés d'un parfum médiéval et légendaire : évocation lyrique de l'enfant prodigue regretté, rappelé et qui rentre au bercail dans l'allégresse, puis le calme ; ombre légère de Wagner pour le prélude de l'opéra Rodrigue et Chimène, élégiaque, à la mélodie centrale envoûtante dont les prolongements dramatiques sont entrecoupés de rechutes miraculeuses. Deux ajouts, surtout le second, qui ne déparent pas dans l'œuvre debussyste. Suit une première version de La Fille aux cheveux de lin, très ramassée, moins dans les lointains vaporeux que la version définitive, mais non sans charme dans sa claire concision. Le quatrième, inspiré par Le Roman de Tristan très à la mode après Wagner, publié par le médiéviste Joseph Bédier, est reconstitué à partir de chants populaires. Il commence par deux appels de quatre notes, le second plus timide que le premier assez claironnant, suivi par un friselis arpégé surmonté d'éclaboussures qui se résout dans l'énoncé du thème feutré, élégiaque, repris et développé en crescendo brillant, avant de revenir presque comme une berceuse désespérée. Belle recréation ! La première version de Bruyères, un peu plus longue que celle retenue pour le Second Livre des Préludes, est aussi plus contrastée, avec des graves profonds qui ont ensuite disparu. Les elfes ou les fées qui parcourent ces landes, virevoltent, acquièrent ainsi une épaisseur sensible plus troublante. Aussi cette première version n'est-elle en rien inférieure à la définitive, je crois même que je la préfère. Le sixième des "Préludes oubliés" est le Toomai des éléphants, rêverie exotique inspirée par le Rudyard Kipling du Premier Livre de la jungle, qui n'est pas sans évoquer par l'art des coloris le compositeur Charles Koechlin (l'éditeur de Debussy, Jacques Durand, le chargea d'ailleurs d'achever son ballet Khamma). La pièce alterne moments dramatiques où s'entend la lourde démarche du pachyderme, et phases baignées de mystères, d'enroulements calmes, de douceurs voluptueuses et incantatoires. Encore une belle réussite, une pièce convaincante, qui transcende les bricolages sous-jacents.

   La Petite valse, ébauche de dix-huit mesures, sert d'interlude gracieux avant des pièces plus imposantes : on y trouve des allusions notamment (d'autres m'intriguent, mais je ne les ai pas identifiées) à la chanson populaire "J'ai du bon tabac". Avec Les Masques, inspiré par une pièce des Fêtes galantes de Verlaine, Robert Orledge nous offre un long début fantasque et tournoyant autour de très belles mélodies en grappes descendantes, en développements allègres quasi orchestraux, avec comme déjà une sorte de pavane vaporeuse enchâssée au cœur des tourbillons. Superbe pièce, qui s'achève sur une coda rêveuse. La pièce suivante, La Passion, fragment inutilisé de l'acte 3 du Martyre de saint Sébastien, méritait de sortir des tiroirs. S'y exprime par une alternance de phases lyriques et mélancoliques une sensibilité tourmentée : l'auditeur accompagne le saint au long de sa marche intérieure au supplice dans une atmosphère de religiosité vibrante. Après une brève acmé, peut-être un sursaut de  révolte, la marche reprend, se fait aspiration à la sérénité.   

par Philippe-Auguste de Sainte-Foix, Chevalier d' ARCQ (1721 - 1795). Supercherie littéraire faussement attribuée par le traducteur à Cadmus de Milet
par Philippe-Auguste de Sainte-Foix, Chevalier d' ARCQ (1721 - 1795). Supercherie littéraire faussement attribuée par le traducteur à Cadmus de Milet

par Philippe-Auguste de Sainte-Foix, Chevalier d' ARCQ (1721 - 1795). Supercherie littéraire faussement attribuée par le traducteur à Cadmus de Milet

    À partir du numéro 10, le disque présente des musiques au contenu narratif plus développé, fondé sur des contes, des nouvelles ou des pièces de théâtre. Avec NO-JA-LI ou Le Palais du silence, Robert Orledge a relevé un véritable défi : faire des esquisses de Debussy pour ce ballet, féérie chinoise qui met en scène le prince Hong-Lo, incapable de parler et imposant le silence dans son palais sous la menace de la peine de mort, un ensemble cohérent, articulé en huit scènes dramatiquement différenciées. Rappelons au passage que le renouveau du goût pour les fééries à la fin du XIXe et au début du XXe siècle est lié à la nouvelle traduction des Mille et une nuits proposée par Joseph-Charles Mardrus en seize volumes entre 1898 et 1904. Du Proche-Orient, nous passons aisément à l'Extrême-Orient, devenu plus familier avec les colonies ou les concessions étrangères (française en particulier) en Chine elle-même. L'idée de départ (en faisant abstraction du conte publié en 1754 ?) vient sans doute du Palais du silence, une pièce écrite dans les années 1890 par le peintre George de Feure (1868 - 1943), maître du Symbolisme et de l'Art Nouveau, qui sous le pseudonyme de Joseph Van Sluijters publia aussi dans Le Mercure de France, numéro 66 de juin 1895, trois récits sous le titre Contes insensés. Des extraits de la pièce furent publiés en 1900, extraits dont Debussy, avec qui il était intime, prit probablement connaissance. Le musicien transforma profondément l'histoire et la transposa en Chine. Cette version avec narrateur (une excellente idée que ce narrateur !!) est évidemment riche en couleurs, en touches exotiques. La voix de Florian Azoulay installe magistralement le merveilleux, un merveilleux impressionnant, plus profond qu'on aurait pu s'y attendre. Car la lutte entre le Prince muet et la petite princesse No-Ja-Li sa jeune épousée qui ne peut exprimer ses émotions, ses sentiments, est aussi la lutte éternelle entre le silence et la musique. Au fil des scènes se tisse une broderie variée autour du silence, émaillée d'intéressants moments dramatiques. L'ensemble est séduisant comme un beau conte, musicalement brillant !

   Après un ballet orientalisant, suivent quatre pièces d'un projet abandonné de musique de scène pour le Roi Lear de Shakespeare. Un "Prélude" mouvementé, hésitant entre brio héroïque et secrètes fêlures, est suivi d'une courte "Fanfare" à l'enthousiasme guerrier : ce n'est pas du meilleur Debussy, pas celui que je préfère, en dépit de beaux passages dans le "Prélude". Puis c'est le "Sommeil de Lear", entièrement de Debussy, emprunt d'une mélancolie profonde, troué de silences, aux à-plats graves d'une grande beauté. "La Mort de Cordélia", reconstituée, est au niveau du fragment précédent : pièce poignante au chromatisme raffiné, élégie dépouillée, quelle beauté fragile !  

    Les deux dernières pièces ont été inspirées à Debussy par Edgar Allan Poe, révélé au public français par les traductions de Charles Baudelaire, puis de Stéphane Mallarmé. La version avec narrateur de "Un Jour affreux avec le Diable dans le beffroi" (d'après Le Diable dans le beffroi) est vraiment plaisante, jubilatoire, haute en traits parodiques, en effets pianistiques qui ravissent à l'évidence le pianiste Nicolas Horvath, amoureux de la musique de Liszt que Robert Orledge paraphrase à certains moments. On pense au conte musical Pierre et le loup de Sergueï Prokofiev, qui date de 1936, lui. Le disque se termine avec un condensé pour piano de La Chute de la maison Usher intitulé "A Night in the House of Usher". Debussy ayant abandonné son travail sur le livret après trois tentatives, le musicologue a repris des matériaux debussystes, métamorphosé certaines idées, ajouté des transitions. Le résultat est une pièce contrastée de plus de six minutes. Le début est mystérieux et lent, peuplé d'ombres graves, de plaintes furtives, parfaitement en adéquation avec l'atmosphère de la nouvelle d'Edgar Poe. Toute vie semble suspendue, mais quelque chose appelle, incante le silence, d'une infinie délicatesse : quel passage merveilleusement senti ! Puis tout se détraque insidieusement, monte avec le « scherzo cauchemardesque », comme une cavalcade sépulcrale émaillée de cris, et la cadence finale triomphale composée par Nicolas Horvath qui conclut brillamment son disque sur cette double résurrection, celle de Lady Madeline et des écrits oubliés du compositeur.

   Une traversée passionnée de l'œuvre de Claude Debussy, magnifiquement servie par l'interprétation de Nicolas Horvath, rigoureuse et sensible.

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Paraît le 13 mars 2020 chez Naxos / Grand Piano / 16 plages / 85 minutes environ

Pour aller plus loin :

En attendant des extraits musicaux du disque de Nicolas Horvath, je vous propose quelques photogrammes du film muet de Jean Epstein, La Chute de la maison Usher (1928), restauré. Film tiré du splendide coffret publié par La Cinémathèque française avec agnès b. et Potemkine. En plus, une version avant restauration du film, avec la moins mauvaise des bandes d'accompagnement proposées. Pour le coffret, il y a une bande originale de toute beauté, de beaucoup supérieure, avec l'Octuor de France. Précisons que Jean Epstein s'était permis de croiser la nouvelle éponyme avec une autre nouvelle de Poe, Le Portrait ovale. Lady Madeline n'est plus la sœur de Roderick Usher, mais sa femme. Il s'agissait donc déjà d'une reconstruction...

Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath
Debussy inconnu par le pianiste Nicolas Horvath

Programme de l'émission du lundi 24 février 2020

Garage Blonde : J'me souvient presque / Vénus pain bis / Jeu de fatigue (Pistes. 4 à  6, 13'), extraits de rage nue (La Discrète Music, 2020)

Zelienople : Breathe / You have it (p. 2 - 4, 10'45), extraits de Hold You Up (Miamah recordings, à paraître le 13 mars 2020)

Julia Wolfe : Polly Ann / The Race (p. 6 - 7, 15'49), extraits de Steel Hammer (Cantaloupe Music, 2014)

Clément Édouard : Fall Out / Shock (p. 3 - 4, 14'), extraits de Dix Ailes (three : four Records, 2020)

15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 17:22
Moinho - Elastikanimal

Douces et discrètes musiques...

   Moinho, mot portugais signifiant "moulin", est le nom du projet du pianiste Franck Marquehosse. Après son premier album Baltika sorti en 2012, il nous propose Elastikanimal, titre énigmatique a priori, qui renvoie, nous dit-on, au personnage du roman d'Édith Azam, Du pop corn dans la tête. Le piano est parfois ici accompagné d'un quatuor à cordes, ou épaulé voire remplacé par le vibraphone ou le marimba de Stéphane Garin. C'est peut-être le piano, l'animal élastique du titre. Les mélodies sont dépouillées, volontiers un peu répétitives. Rien de démonstratif. Voilà une musique intimiste qui se situe dans "l'entre-deux", dans "Les Lointains", sans effet, sans électronique. Comme un retour aux sources limpides du lyrisme. On pense en l'écoutant à des pianistes comme l'américain Dustin O'Halloran sur Vorleben ou Lumiere, ou l'allemand Nils Frahm. Pourquoi la musique devrait-elle nous abrutir, nous submerger de décibels, d'électricité ? Pourquoi devrait-elle se faire bruit ? Le piano de Moinho est parfois comme amorti, assourdi, il vient de l'intérieur. Nous avons besoin aussi de douceur, nous avons terriblement besoin de douceur. De simplicité aussi. On a envie de se laisser porter par des mélodies que certains trouveront trop évidentes, à tort. "Elastikanimal" double le piano par le vibraphone ou le marimba, d'où un petit côté reichien qu'apprécieront tous les admirateurs de Steve. Ce qui compte, c'est l'émotion, et elle est là, à chaque ponctuation de ce phrasé qui n'est pas sans évoquer les ondulations minimalistes. Justement, le titre huit s'intitule "Les Ondes". Il s'abandonne aux cordes suaves, divinement mélancoliques, de cette mélancolie qui, loin de nous déprimer, exalte notre sensibilité, nous réapprend la majesté tranquille de la beauté. "Cairn" revient à un friselis pianistique délicat, prolongé par les cordes langoureuses, qui suspendent l'attention au beau milieu de la composition avant de développer des variations plus fortes, plus prenantes, comme la promesse d'un disque à venir après les staccato finaux. Envoûtant, ce dernier titre !

   Savourons ces instants arrachés à la fureur de nos sociétés trépidantes.

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Paru en 2017 chez 1631 Recordings  (parution numérique) / 9 titres / 43'

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et disponible sur bandcamp :

- "Cairn" en écoute ci-dessous :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 août 2021)

5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 15:30
Kancheli Pärt Vasks - Midwinter Spring

   Le géorgien Giya (ou Guia) Kancheli, l'estonien Arvo Pärt et le letton Pēteris Vasks sont réunis sur ce nouveau disque du pianiste italien Alessandro Stella, qui a interprété voici peu des pièces de son compatriote Matteo Sommacal pour l'album The Chain Rules paru sur le même label italien Kha Records. Direction le nord - nord est de l'Europe, avec en exergue un fragment de "Little Gidding" des Four Quartets de Thomas Stearnes Eliot, dont le début donne au disque son titre : « Midwinter spring is its own season / Sempiternal though sodden towards sundown, / Suspended in time, between pole and tropic. » (Le printemps du cœur de l'hiver est une saison par lui-même, / Sempiternelle, quoique détrempée vers le couchant, / Suspendue dans le temps, entre pôle et tropique. // Traduction de Pierre Leyris)

   Certains connaissent peut-être les pièces orchestrales parfois imposantes de Kancheli parues dans les nouvelles séries d'ECM sous la houlette attentive de Manfred Eicher. Alessandro Stella a choisi a contrario seize miniatures extraites de Simple Music for piano, recueil de 33 de ses musiques de scène et d'écran. Musiques fragiles, simples, délicatement chantantes, qui, à première audition m'avaient semblé presque insignifiantes, trop faciles. Pourtant, en ce début de 2016, je leur trouve une réelle fraîcheur, une naïveté réconfortante. Dans ce monde déchiré par une paranoïa galopante, des antagonismes terribles, ces pièces font du bien. Alessandro, par son toucher sensible, extrait de chacune d'elle tout son parfum discret, subtil pourtant. On se laisse porter par cette ambiance calme, cette retenue attentive. Au fil de ces seize miniatures, on sent que les choses reprennent leur cours normal, on se surprend à sourire, on rêve. Quel bonheur, loin du bruit et de la fureur ! Mes préférées du moment sont la numéro 15, thème du "Cercle de craie caucasien", et la suivante, la 28, extraite de "Cinéma" (pistes 6 et 7). À l'exception d'une seule, il s'agit d'un premier enregistrement mondial.

   D'Arvo Pärt, Alessandro a choisi Für Alina, déjà présent chez ECM New series, typique du style tintinnabuli. Il nous en propose une version lumineuse d'une incroyable intensité : comme l'escalade d'une série de brins d'herbe enneigés dans le soleil rasant des vastes plaines. Les Variationen für Gesundung von Ariuschka ressemblent à une comptine incantatoire, boucles et variations amusées pour distraire une enfant malade et l'aider à récupérer la santé.

   Je découvre le letton Pēteris Vasks avec la dernière piste, consacrée à Baltā ainava (Paysage blanc : Hiver). Une phrase musicale reprise et variée, ponctuée de gouttes sonores et de silences : elle va, tranquille et belle, légèrement ouatée dirait-on pour suggérer peut-être la couche de neige épandue sur le paysage, parfois travaillée par des sous-couches sonores d'une extrême grâce, recourbées sur de fines virgules. Comment ne pas entendre le souvenir des cloches, décanté, cristallisé, sublimé ? C'est une pièce magique, splendide, qui conclut ce beau disque aux lignes si pures.

    Alessandro Stella nous permet de commencer 2016 sous les meilleurs auspices en revenant à ce que nous oublions trop souvent, la beauté toute proche, simple en sa robe discrète.

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Paru en octobre 2015 chez Kha Records / 19 titres / 42 minutes.

Pour aller plus loin :

- le site de Kha Records.

- la première des miniatures de Giya Kancheli, n° 26, "Herio Bichebo" :

Alessandro Stella, piano.

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 août 2021)

5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 14:42
Dustin O'Halloran - Vorleben

   Publié une première fois en 2010 dans une édition limitée à 450 exemplaires du label berlinois sonic pieces, Vorleben, du pianiste américain Dustin O'Halloran est encore disponible en cd sur FatCat depuis 2011, qu'on se le dise. J'avais apprécié Lumiere paru sur le même label : j'ai vraiment un coup de cœur pour Vorleben, enregistré en concert dans la Grunewaldkirche de Berlin.

   Dès "Opus 54" qui ouvre l'album, il y une évidence, une clarté bouleversante. Cette mélodie poignante filée au long de boucles fluides revient vous assaillir, vous envelopper dans ses lassos de lumière. Oh, rien de révolutionnaire ou d'avant-garde, des pièces davantage dans la tradition d'un Chopin - "Opus 21" et sa valse langoureuse, rêveuse - d'un Bach dont la rigueur imprègne "Opus 17", sorte de mini fugue, ou dans celle d'un minimalisme à la Philip Glass dans le très bel "Opus 28". Autant de pièces que le pianiste enfile pour en faire un collier de pierreries : les enchaînements sont limpides, l'émotion ne faiblit jamais. On se laisse porter par ce lyrisme qu'on pourrait trouver facile s'il n'était pas d'une si désarmante sincérité, totalement dénué d'afféterie. Cela s'entend, l'église retient son souffle pour se laisser remplir par la beauté de ce piano touché avec tant de respect. La sensibilité frémissante n'exclut pas la fougue comme dans le très beau développement choral, quasi pulsant dans la seconde partie de "Opus 3", la plus longue composition avec ses cinq minutes et cinquante secondes, développement qui prend pour finir une tonalité plus introspective. "Opus 37", qui termine le programme, se situe quelque part entre Janacek...et nous : interrogatif, pudique, au seuil du silence et des applaudissements finaux, heureusement éliminés entre chaque composition. Faites écouter ce disque, vous verrez qu'il séduit des gens aux goûts très différents parce qu'il frappe à la bonne porte, celle des sentiments humains. On comprend que Dustin soit sollicité pour écrire des musiques de film : sa musique fait vibrer le meilleur en nous. Trois titres se retrouvent d'ailleurs sur la BO de Marie-Antoinette de Sofia Coppola. À noter que le concert a été enregistré à l'occasion de la fête organisée pour la sortie de l'album The Bells de Nils Frahm, et sur le même piano, en présence notamment de Greg Haines...

Paru en 2010 chez sonic pieces / Reparu en 2011 chez FatCat / 10 titres / 36 minutes environ

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Pour aller plus loin

-  comme pour mon dernier article, je cède à l'envie de lui associer une œuvre, une photographie : Maya Deren (née Eleanora Derenkowskaia, à Kiev en 1917, morte à New-York en 1961, importante réalisatrice de films expérimentaux dans les années 1940 - 1950) photographiée par son mari Alexander Hackenschmied, photographe autrichien né à Linz en 1907 et mort à New-York en 2004. Trouvée sur la page Facebook de Theater of the Sublime.

   Le lien, c'est l'émotion :

 

Dustin O'Halloran - Vorleben

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 25 mai 2021)

4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 16:41
Jóhann Jóhannsson : "Fordlandia", la mélancolie à l'ère des machines

    Un petit retour en arrière, comme souvent sur ce blog, pour attraper au vol un disque singulier, sorti en novembre 2008. Je m'étais déjà intéressé à l'opus précédent de l'islandais Jóhann Jóhannsson, consacré à une étrange ode décalée inspirée par les premiers puissants ordinateurs, IBM1401-A Users Manual, paru deux ans plus tôt. Cette fois, l'album, intitulé Fordlandia,  s'inscrit dans l'univers Ford : aucune vision optimiste du fordisme, plutôt une mise en perspective, une rêverie teintée de mélancolie comme l'attestent les photographies et illustrations de la pochette : rouages, photographie sépia d'une vieille voiture embourbée (?) contemplée par toute une famille sur fond de ruines (?), maquette de fusée dans un laboratoire... "Fordlandia" renvoie à une ville utopique fondée par Henry Ford en Amazonie pour tenter de se procurer le caoutchouc à un meilleur prix. Le projet échoua parce que trop pétri  de principes étrangers aux travailleurs locaux, qui finirent par se rebeller. Ne restent aujourd'hui que les ruines de cette cité reconquise par la forêt et la jungle. Le disque mêle la musique classique, avec la participation de l'Orchestre philharmonique de Prague notamment, et l'électronique, pour des morceaux au lyrisme puissant, construits sur des crescendos de variations répétitives étirées. Des interludes baptisés "Melodia" I à IV font entendre des instruments solistes qui viennent colorer cette vaste fresque : clarinettes démultipliées en boucles lancinantes, piano aux accents frêles et poignants sur fond de guitares embrumées. À chaque écoute, le temps semble se dilater un peu plus, comme si la musique nous propulsait, un peu comme les fusées de la pochette ou celles signalées par certains des titres, dans une traverse temporelle aux pulsations plus amples. Chœurs, cordes, orgue, nous emmènent à la dérive au creux de ces spirales insidieuses, et l'on est tout surpris que le monde extérieur puisse encore exister...Le dieu Pan n'est pas mort, qui reprend tous ses droits quand meurent les utopies en Chimerica (titre du septième morceau), le pays des chimères. C'est à la poétesse victorienne Elizabeth Barrett Browning (1806-1861), épouse du poète Robert Browning, que Jóhann Jóhannsson emprunte ce qu'on peut considérer comme l'épigraphe du disque :

Et ce lugubre cri s'élevait lentement

Et lentement sombrait parmi les airs

Remplis de la mélancolie de l'Esprit

Et du désespoir de l'Éternité

Et ils entendirent les mots qu'il disait :

"Pan est mort. Le grand Pan est mort"

(Traduction personnelle)

Paru fin  2008 chez Mute Song / 4AD. 11titres, environ 70 minutes.

Depuis, Jóhann Jóhannsson a sorti &In the Endless Pause There Came Sound of Bees, en avril de cette année.

Pour aller plus loin

- le superbe site personnel de Jóhann Jóhannsson

- une video sur "The Rocket Builder (Lo Pan !)", troisième titre de l'album :

 

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 mars 2021)