Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

15 septembre 2021 3 15 /09 /septembre /2021 16:00
The Transcendence Orchestra - All Skies have sounded

   Composé et produit par Anthony Child et Daniel Bean, les deux membres constituant The Transcendence Orchestra, All Skies have sounded est le troisième album studio du duo, le premier remontant à 2017, déjà aux Editions Mego. Les deux musiciens s'intéressent aux très basses fréquences, aux drones entendu un peu partout dans notre monde : qu'on les appelle gonzen, uminari ou retumbos, des sons qui semblent parfois provenir du ciel. Si les Haudenosaunee ("peuple des maisons longues"), plus connus sous le nom d'Iroquois pensent que le Grand Esprit n'a pas fini de façonner la terre et qu'il fait un peu de bruit en poursuivant son œuvre, nos deux Anglais tentent d'explorer ces sons troublants en utilisant l'électronique ainsi qu'une gamme d'instruments acoustiques ésotériques (que j'ai renoncé à identifier...).

   L'album présente huit titres, le plus court d'un peu plus de trois minutes, les autres entre cinq et douze minutes.

   Le premier titre, "Having my Head is Felt", est une mise en oreille répétitive, longue marche de drones en boucles serrées sur un mur oscillant d'orgue, avec des remontées sourdes, de profonds battements. "Only Out Perfect" déploie des curiosités sonores vaguement orientales après des frottements de gong, des traînées sombres : tout un monde de micro tourbillonnements prolifère, s'enfle, puissamment scandé, soulevé de matières épaisses, puis se déploie en longues coulées quasi lyriques, comme incurvées vers l'intérieur. Tous les cieux ont sonné, nous rappelle le titre du disque. Nous voici dans la divine forgerie, la lumière informée d'ombre. "Marker against Mountain", coups sourds, résonances, vols d'oiseaux synthétiques, est un hymne à la montagne accoucheuse de sons, à la montagne toujours mystérieuse des origines, dans les entrailles de laquelle gît le trésor sonore à venir, qui finit par traverser les parois en vagues radieuses. Une trouble flûte stratosphérique plane au-dessus de "Weather Series", saturé de drones sépulcraux enfermés dans les cercles de boucles obsédantes... Avec presque douze minutes, "Gliding Up Good" glisse au long des notes tenues d'une guitare embrumée, crachoteuse, cernée d'objets sonores gloussants qui semblent voler en rase-motte, aller et venir dans une ronde implacable. On s'enfonce peu à peu dans un bourbier agité, un magma pulsant, pris dans une musique ambiante sombre au souffle épique ! Le morceau suivant, "Going Upstairs (Imagnie it Orange) est plus flamboyant de noirceur, infusion de drones tournant sur place, frangés d'aperçus de lumière : titre vraiment hypnotique, phénix brûlant et renaissant, alimenté de l'intérieur.

   Les deux derniers titres ajoutent deux nouvelles visions sonores à ces tentatives pour transcrire le bruit de fond du monde. "Satsuma Felt Slow", contrairement à ce que son titre pourrait laisser attendre, est plus agité, plus coloré, plus aéré, à mon goût moins convaincant, plus décoratif en un sens. Heureusement, "Own your Dreams Again", qui invite à nous réapproprier nos rêves, revient à une densité foisonnante, à des textures empilées, à cette émouvante impression de plonger au cœur des choses en devenir, à demi-ébauchées, grondantes, soleils noirs déjà constellés de fulgurances.

   Un disque d'immersion sonore fascinant, agrémenté d'une belle couverture : une peinture de guérison, huile sur toile représentant une sirène géante, par l'artiste visuelle franco-suisse Vidya Gastaldon, vivant et travaillant à Besançon et à Genève.

Paru en juin 2021 chez Editions Mego / 8 plages / 63 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Autre œuvre de Vidya Gastaldon : Peinture de guérison (Désastre mauve), 2016, huile sur tableau trouvé, 50 x 60 cm

Autre œuvre de Vidya Gastaldon : Peinture de guérison (Désastre mauve), 2016, huile sur tableau trouvé, 50 x 60 cm

31 août 2021 2 31 /08 /août /2021 11:30
Siavash Amini - A Trail of Laughters

   Le prolifique compositeur iranien Siavash Amini, auteur une quinzaine d'albums depuis 2012 et plus si on ajoute les collaborations, signe son troisième album chez Room40, le second sous son seul nom sur le label de Lawrence English. A Trail of Laughters (Le Sentier des Rires ?) doit sa naissance à des rêves inquiétants, intervenus en deux vagues, rêves qui ont amené Siavash à la lecture du  Livre des Merveilles de Muhammad ibn Mahmoud Hamadâni. Il rêvait être perdu dans un dédale de carrières, ce qui lui rappela des histoires de merveilles liées à des puits, des trous, dans le livre en question, dont il donne dans la présentation du disque un extrait commenté [ je traduis, sous réserve pour certains passages peu clairs. ] : « Dans la région d'Achom se trouve une montagne avec deux grottes, appelée Le Chemin des Hyènes. La grotte ténébreuse abrite un lac dont la surface est couverte d'une plateforme de pierre. J'ai entendu quelqu'un raconter qu'ils s'aventurèrent jadis dans cette grotte : " éclairés par des bougies, nous arrivâmes à un lac entouré de plantes ressemblant à des tuyaux et à des calames. Et nous vîmes des oiseaux se reposant sur la rive du lac, leurs plumes illuminées par la torride luminosité de l'or. Lorsqu'ils nous virent, nous et nos bougies allumées, ils s'envolèrent. Leurs ailes flambaient comme des flammes de feu. Entourés par les ténèbres et le vent, nous nous déplaçâmes après leur départ. "Et contempler un lac couvert de pierre, se trouvant sous des plis montagneux, avec des oiseaux vivant dans les ténèbres, est merveilleux. » Le titre du disque se comprend sans doute en partant du nom de la montagne, les hyènes étant connu pour leur rire ou ricanement quasi humain...  

   Aussi la musique de cet album se propose-t-elle d'être un équivalent sonore des rêves et des souvenirs de ce livre très ancien, en oubliant la gamme tempérée à douze tons. « Le son, nous dit le compositeur, doit être obscur, brumeux, richement texturé, crépitant, retentissant quoique lugubre et distant. » Tout un programme, donc, qui débouche sur une musique électronique concrète et onirique, chargée de drones, à l'ambiance très sombre, que l'auditeur peut "suivre" à partir des fragments du récit merveilleux ou en se faisant son propre cinéma mental.

  Pour le premier titre, " The Oncoming ",  d'une douzaine de minutes, c'est le cheminement dans les montagnes qu'on imagine désertes, arides, les sinuosités peuplées de bruits inconnus, d'appels incantatoires, de cloches, puis l'approche de la grotte mystérieuse avec l'épaississement des textures, des échos soudains, le déchainement de vents obscurs qui saturent l'espace de milliers de frémissements. Cette musique est grandiose, d'une puissance trouble et noire, striée comme des schistes !

" Crocuta crocuta", deuxième titre, prend son titre du nom scientifique de la hyène tachetée. Pour moi, nous sommes entrés dans la grotte, la caverne, balayée de courants résonnants, de drones cathédralesques fabuleux : on entend comme des cris prolongés - équivalent sonore du rire des hyènes ? -, puis, comme la vague sonore retombe, une curieuse mélopée (encore elles ?), et de nouveaux assauts, grinçants, massifs, inquiétants, comme si la montagne riait de l'intérieur, d'un rire tellurique parsemé de courts gloussements avant la fin du rêve...

" Daniâl My son, Where did you vanish ? ": l'interrogation angoissée d'un des visiteurs de la grotte, peut-être, plongé dans les ténèbres au point de ne plus voir son fils ? Ici, les textures se chevauchent, grondent, avec des filaments de lumière vive entre les plaques. Tremblements de terre, oscillations profondes, glissements de blocs énormes, crissements et surgissements monstrueux, puis un quasi vide, l'apparition des oiseaux merveilleux dans des auras de lumières stupéfiantes, des lévitations illuminées. 

Le dernier titre est le nom iranien de la montagne aux grottes, " Khaftâr-Khal" : caverne résonnante, lacérée de coupes lumineuses, saturée de drones en mouvement. C'est la chambre des merveilles, le chant carillonnant des lointains souterrains, l'envol furtif des oiseaux, toute une beauté indicible, bouleversante, radieuse, qui submerge l'auditeur de sa pulsation noire et pourtant sidérale. C'est une traînée d'étoiles miroitantes surgie des ténèbres et qui s'éloigne dans un autre infini.

   Oserai-je ? Le disque des Merveilles !!

 

Paru en juin 2021 chez Room40 / 4 plages / 38 minutes

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

7 août 2021 6 07 /08 /août /2021 17:00
Robert Gerard Pietrusko - Elegiya

Élégie : poème mélancolique qui chante les plaintes et les douleurs de l'homme, souvent lié à la perte d'une personne. Morceau écrit généralement sur le mode mineur pour exprimer la tristesse. Concepteur et compositeur installé à Cambridge (Massachusetts), Robert Gerard Pietrusko se souvient de la chute de l'URSS, dont l'effondrement brutal surprit le monde, et nous propose un voyage autour des thèmes de la désintégration et du renouveau. Il nous dit avoir travaillé à partir de cinq motifs de piano, répétés, variés et extrapolés tout au long des neuf titres. Je dois dire qu'à l'écoute, j'ai eu du mal à retrouver ces motifs, mais peu importe. Elegiya est un disque qui nous emporte avec son foisonnement de drones, de textures électroniques mouvantes. Un disque épique, curieusement, aux paysages tumultueux, brumeux, ceux des saisons perdues (le diptyque "The Lost Seasons"!), des ciels rouges en train de disparaître - le bouleversant premier titre, "Perishing Red Skies" - dans des vagues très lentes à la douceur hypnotique. "The Room", le titre 4, est le plus impressionnant, le plus emblématique de cette quête sous-jacente d'un monde perdu à retrouver. On y entend presque les trompettes du Jugement dernier. Rien à voir avec une élégie larmoyante : c'est une lutte grandiose entre les formes, une tempête d'une incroyable beauté telle que Chateaubriand les aimait !

   "Iru descent" ronronne avec majesté, éclairé par les fastes de l'orgue, dans des éclaboussures sourdes le long d'une chute immense. L'élégiaque ici est détaché de l'intime, du personnel : il est d'ordre cosmique, il est consubstantiel à l'apparition puis à la disparition des formes sonores. Ce qu'exprime assez bien le huitième titre, "Painting eyes on Chaos" (peindre des yeux sur le chaos) : la perspective est si large qu'elle est métaphysique. Le musicien se bat avec les formes pour sortir du chaos, mais il y retombe inéluctablement. Les machines électroniques produisent des sonorités qui ne sont pas sans évoquer des trompes tibétaines aux inflexions déchirantes et déchirées, comme le frottement d'arrière-mondes fantomatiques tirés de leur non-existence par l'invocation musicale du compositeur. La stabilité des mondes ne résiste pas à la loi de la disparition. Au cœur du processus d'écriture, de ce surgissement de forme, il y a en germe la fin qui la détruira. C'est ce qu'on entend dans le dramatique dernier titre, "Everything Was Forever Until It Was No More" : l'effritement qui peu à peu délite la montagne, la belle assurance.

   Un disque puissant et beau !

Belle couverture sépia rougeâtre : un moine (ou une personne encapuchonnée qui nous tourne le dos) devant un cimetière (ou un jardin de simples) dans un parc. Devant ce qui va disparaître...

Paru en juillet 2021 chez room40 / 9 plages / 44 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

21 juillet 2021 3 21 /07 /juillet /2021 18:00
Thomas Köner - Nuuk

   Né en 1965 à Bochum dans la région de la Ruhr, Thomas Köner est devenu un artiste reconnu de la scène électronique. Sa musique minimale, inspirée de ses nombreux séjours en Arctique, évolue entre techno et drone. Lorsque nous sommes exposés au froid, nous remarquons mieux les plus légers changements de couleur, de son ou de densité. Comme plusieurs de ses albums des années quatre-vingt dix, le titre Nuuk, nom de la capitale du Groenland, renvoie à ce monde qui n'est qu'apparemment monotone et monochrome. Initialement paru en 1997 dans le coffret Driftworks, le label de Francfort Mille Plateaux avait ressorti le disque une première fois en 2004, accompagné d'un DVD.

   C'est un monde feutré, tapissé de très basses fréquences, de drones en lente évolution, dans lequel on est plongé dès "A1 Nuuk (Air)". Immersion parmi des courants doux et irrésistibles. Beauté de fantômes de couleurs, de traînées lumineuses dans l'ombre souveraine. Avec "A2 Polynya I", on navigue entre des blocs sombres, aux contours estompés. Comment ne pas penser à la majesté tranquille des icebergs ? La musique de Thomas Röner supprime toutes les aspérités. Tout y vient de l'intérieur, comme ces curieux vols d'oiseaux inconnus se frayant leur chemin au cœur de poussées immenses.

   Le jour, c'est presque comme la nuit. "Nuuk (Day)" : lents changements de couleurs, vents de brouillards, spirales troubles. Un engloutissement réconfortant. La deuxième face du disque commençait avec "Amras", exploration minutieuse des micro fissures, des respirations entre les couches sonores, d'une vie obscure déposée dans l'épaisseur. Paradoxalement, cette musique glaciale est émouvante comme une ode à la fragilité des masses énormes. "B2 Nuuk (Night)" prend les allures d'un hymne inverse, somptueux, à la nuit universelle. Quelque chose racle, quelque chose se frotte contre les parois, une énergie sourd, infinie. Qui se déploie dans "B3 Polynya II", cluster de drones orageux, migration épique de rayonnements invisibles, pièce d'électronique ambiante absolument splendide, d'une écriture sculpturale raffinée. Rappelons que les deux titres "Polynya" renvoient à une réalité glaciaire, puisqu'une polynie désigne un grand trou dans la banquise. Du vide vient le plein, le plein retourne au vide : musique zen, dépouillée de tout ego. Restent les esprits qui chantent la fin pour ce lamento incroyable qu'est "B4 Nuuk (End)". Un lamento à peine, d'une grâce soulignée par de rares attaques de drones ouatés ponctuant l'avancée vers la dissolution.

Un chef d'œuvre d'ambiante électronique sombre à écouter très fort dans la nuit du jour ou dans le jour de la nuit.

Paru en juin 2021 chez Mille Plateaux / 7 plages / 41 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

30 juin 2021 3 30 /06 /juin /2021 16:00
Jana Irmert - The Soft Bit

   Artiste sonore travaillant à Berlin, Jana Irmert sort son quatrième album chez Fabrique Records. Ses exploration sonores l'ont amené à collaborer avec des réalisateurs, des danseurs et des artistes visuels. En 2019, elle a été récompensée par le prix de la musique de film documentaire allemand. En 2021, elle a été primée pour sa contribution sonore au film de Jóhann Jóhannsson "Last and First Men". Elle s'intéresse à la matérialité des sons, utilisant des sons de terrain, des échantillons de voix et des sons synthétiques pour sculpter des paysages électroniques, comme si elle se servait d'un sonar en obscurité profonde. Pour ce disque, elle recourt très directement à du métal, du sable, de l'eau, de l'air pour composer des pièces tantôt solides comme des rochers, tantôt prêtes à s'évaporer dans l'air, confie-t-elle.

  The Soft Bit ? Comment le traduire ? Le peu doux, le doux morceau ? Ou plutôt le doux bit...Huit titres entre quatre et plus de huit minutes, à l'exception du court septième, d'à peine deux minutes. À chaque fois, des immersions dans un monde de drones, de raclements. "Lament" plonge en eau profonde, brassant des textures épaisses, rugueuses, dans des giclements électroniques, des gestes percussifs aléatoires, et un orgue perdu dans de courtes boucles. Beau prélude à "Against Light", manifeste sombre, plus profondément enfoui dans les graves, les sables crissants de ténèbres instables. Une techno très douce, abyssale et bruitiste. Et puis voici le titre éponyme, celui qui nous dit dès la première écoute que ce disque figurera à coup sûr dans ces colonnes. Drones en majesté, vagues électroniques crépitantes. Sur une plage souterraine, des oiseaux métalliques, un synthétiseur enroulé sur lui-même comme un grand coquillage, une sorte de gong en guise de marqueur percussif. La splendeur du dedans, les déchirements d'un cauchemar extraordinaire sur une plage battue par un ressac improbable. Quel titre inspiré, à la beauté farouche ! Contrairement à ce qu'on pouvait attendre, "Of Air" ne nous délivre pas des ténèbres, fouettant l'air de zébrures sourdes, le synthétiseur en notes tenues, ondulantes. C'est un air d'une incroyable densité noire, agité d'une sorte de danse minimale. "Without Thought" nous emmène dans des conduites, des tuyaux, au royaume des percussions troubles, parcourues de vibrations, de courants incertains. On est sous des grèves secrètes, où le moindre son génère des ondes mystérieuses. Le caractère souterrain de cet opus s'affirme avec le sixième titre, "Underneath", hanté par des voix lointaines. Des coups étouffés sont un écho des "soft bit(s)" du titre de l'album. Tout un monde surgit de ce milieu lové au cœur des matières pour une étrange polyphonie exsangue, effilochée.

   "Granite" fait figure d'intermède dans cet album aux titres développés. Percussions douces, résonantes, doublées de glitch ou glissements électroniques discrets, esquissant une mélodie reprise en boucle. L'album se conclut avec "Everything Minus All", suite de vagues synthétiques crescendo, comme un vent électronique chargé de drones pour tout balayer : titre hypnotique à la coda qui s'évapore dans les lenteurs...

   Un voyage fascinant dans l'épaisseur des matières sonores.

Paru en juin 2021 chez Fabrique Records / 8 plages / 46 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

25 juin 2021 5 25 /06 /juin /2021 10:00
Mári Mákó - Oudemian

  De quels ailleurs nous vient la musique de Mári Mákó, compositrice hongroise installée à Rotterdam ? Un sortilège a produit ce mélange incroyable de musique instrumentale, vocale et d'électronique en direct. Le titre Oudemian est déjà le croisement de deux mots riches de sens : Ourobouros, ce très vieux symbole du serpent qui se mord la queue renvoyant au cycle de la vie, et Demian, le titre d'un roman de Hermann Hesse dont le personnage principal cherche à être lui-même dans un monde immoral. Il se trouve que cette combinaison rencontre un vieux mot grec dont l'un des sens est aucun ! Être soi-même, n'est-ce pas n'être aucun des autres ? Les six morceaux de l'album sont censés retracer l'itinéraire existentiel de Demian se  débattant pour sortir de la crise, surmonter l'angoisse et (re)vivre.

   La voix de Mári dans les hauteurs, une "cithare" électronique programmée baptisée The Schmitt, le violon de Matthea de Muynck, la contrebasse de Julian Sarmiento, des drones sombres : "The Bell" ouvre l'album par une sorte d'incantation mystérieuse ponctuée de frappes fortes, comme si l'on entendait un troupeau dans des alpages improbables. Le saxophone de Laura Agnusdei (belle transition avec ce que je disais du titre précédent, non ?) vrombit dans les graves de "Waves", la voix perchée au milieu d'une pluie de drones. Serions-nous dans l'antre d'une sibylle ? "Shedding" marque le moment le plus trouble du combat intérieur : un véritable chaos proche de la musique industrielle, découpé par des percussions lourdes, des silences, des coups de gong, à quoi il faut ajouter la trompette déchirée de Miklós Mákó, créent une ambiance inquiétante, d'un mysticisme expressionniste saisissant. Le titre éponyme est dominé par la voix de Mári, surgie d'un fond de cithare et de drones estompés. L'atmosphère est mystérieuse, solennelle, mais apaisée. Des harmonies profondes envahissent l'espace, la voix plane, d'autres voix semblent à l'arrière-plan. Titre superbe à l'intensité chamanique, qui prend l'allure d'un rituel très ancien. "Homecoming" est un hymne foisonnant, puissamment rythmé, un peu pop, avec une coda presque a capella facétieuse entre la voix de Mári et celle de Sarah Albu. "All is all", comme son titre l'annonce, prend du recul, sorte de chant de gloire totalement dans la fusion harmonique des composantes du disque.

  Un album bouillonnant, qui brouille toutes les frontières : instruments acoustiques, électroniques, voix, se mêlent dans une liturgie d'une grande beauté, intemporelle.

Paru le 28 mai 2021, autoproduit / 6 plages / 26 minutes

Pour aller plus loin :

-album en écoute et en vente sur bandcamp :

7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 15:30
Tom Lönnqvist - Noir

   Artiste sonore, improvisateur et compositeur, le finlandais Tom Lönnqvist propose une exploration de la nuit, d'où le titre, en français. Il en résulte de l'ambiante électronique noire (évidemment), ou plutôt de la techno noire. Une techno profonde, d'une lenteur hypnotique, à base de nappes tournoyantes de synthétiseurs modulaires, de coups de fouet percussifs. Parfois le noir se volatilise, la musique se fait poussières, déchirures magnétiques découpées par le battement implacable. Ne cherchez plus de mélodie, c'est une danse moléculaire : "Aena" ressort du glitch le plus abstrait, et "Aun" qui le suit s'en différencie par une vêture de synthétiseurs qui sonnent comme des orgues brumeux. C'est l'un des grands moments de ce disque radical. Du Tim Hecker qui prendrait le temps ! On croit entendre une voix synthétique enfouie dans les textures de "Oema", écheveau d'ondes flamboyantes parcourue d'un curieux mécanisme intérieur, comme claudicant. L'album se termine sur un remix, lié à la collaboration du compositeur Timo Kaukolampi, qui a puisé dans sa collection de synthétiseurs modulaires pour finir en ténébreuse beauté : une techno industrielle rentrée, tout en bondissements sourds sur un tapis de drones et des fuites éparses de lumière vrillée.

Très belle vidéo pour accompagner la sortie de cet album percutant comme un iceberg.

Paru le 5 juin 2021 chez Mille Plateaux / 8 plages / 34 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :