Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

18 janvier 2008 5 18 /01 /janvier /2008 10:39
Devastations /Bang on a Can /Hans Otte : Australie-Allemagne via New-York, de la glace noire au livre d'heures pures.

   Voilà un peu plus d'un an sortait Coal, second album d'un groupe australien,  Devastations, qui avait déjà retenu mon attention, mais ce blog n'existait pas encore.  Leur troisième album,  Yes, U, est sorti à la mi-septembre 2007, et je n'avais pas encore pris le temps de vraiment les écouter, si bien que  l'actualité risquait de les recouvrir, cette actualité bulldozer qui nivèle et étouffe sous ses couches épaisses de production massive. Je répare cette injustice : le trio australien (Tom Carlyon : guitare, piano, synthétiseur ; Conrad Standish, chant et basse ; Hugo Cran, percussions) a fait appel à une violoniste et claviériste, Andrea Lee, et à un pianiste et manipulateur de synthétiseurs et autres machines, Nigel Yang, pour livrer une musique à la fois plus noire, lourde et oppressante, glaçante, et traversée de déflagrations brûlantes de lumières comme des chutes de météores enflammés. Tout le début de l'album est superbe, complètement halluciné, sorte de New-wave parfois sépulcralement sensuelle dont les sommets sont Rosa, crescendo électrisé et The Pest, lents tournoiements de brouillards vénéneux où Conrad Standish donne la pleine mesure de sa voix. La suite n'évite pas toujours les pièges d'une joliesse qui a du mal à passer après de telles fulgurances, mais on leur pardonne : les voilà déjà très haut ! Une vidéo de Rosa, en concert en Suisse, montre l'énergie concentrée des Australiens.

Devastations /Bang on a Can /Hans Otte : Australie-Allemagne via New-York, de la glace noire au livre d'heures pures.

   Le compositeur allemand Arnold Dreyblatt a l'oreille sensible : c'est à partir de motifs rythmiques perçus dans le mauvais fonctionnement d'escalators de Bruxelles en 1987 qu'il conçoit une œuvre en collaboration avec un percussionniste, puis pour son Orchestra of Excited strings. La version pour l'ensemble Bang on a Can intègre cymbalum, guitare électrique préparée, violoncelle, percussions, saxophone et cordes basses "excitées" préparées par les interprètes eux-mêmes. Le résultat est une pièce trépidante qui enchaîne des couleurs et des timbres comme on monte des marches, sans doute pour escalader le ciel renégat promis par le titre de l'album.
 

L'ensemble Bang On A can

De gauche à droite : David Cossin, batterie et percussions ; Robert Black, basse ; Evan Zyporin, clarinettes ; Lisa Moore, piano et claviers ; Wendy Sutter, violoncelle (elle remplace Maya Beiser) ; Mark Stewart, guitares.

  

Hans Otte - Stundenbuch par Roger Woodward, piano

Précisons que Lisa Moore est australienne... On retrouve l'Allemagne et l'Australie avec l'interprétation du Stundenbuch de Hans Otte (cf.articles précédents) par le pianiste australien Roger Woodward, connu notamment pour ses enregistrements des Nocturnes de Chopin ou des Préludes de Debussy, et "Australian Living Treasure". Woodward donne de ce cycle qu'il célèbre avec enthousiasme sur la pochette une version un peu plus longue que celle de Otte, sur un Bösendorfer. Voici sa présentation du Livre d'heures, que je laisse en anglais pour le moment : "In a universe of exalted, fragmented but delicately-balanced sonorities, the audacious design of time-suspended galaxies in Otte's highly-intimate, miniature-art and enigmatic but constant shift of movement and mood, form four books in twelve parts each, to span a golden arc extending from prima and seconda prattica to the sonnets of Shakespeare; divine melodic genius of Mozart; inscrutable logic of late-Beethoven; Elysian fields of Schubertian Ländler and Chopinian cantilena of the Nocturnes, in poetic homage and as an inclusive part of his magnificent North-German inheritance."
 

10 janvier 2008 4 10 /01 /janvier /2008 21:55
Phil Kline / Hans Otte : Cadavres exquis d'un livre d'heures dans une chambre bleue...
   Exquisite corpses, c'est le titre du premier morceau de ce deuxième volet de l' hommage à Phil Kline (cf. article du 28 décembre). Je ne voulais pas mettre la pochette du disque dont le morceau est extrait, parce que l'ensemble Bang on a Can, interprète de l'oeuvre, présente d'autres musiciens dont j'aurai à reparler. J'ai donc tapé "Phil Kline Exquisite corpses" pour trouver une autre illustration. Vous voyez le résultat : la folie de l'imprévu, cette photographie de Luis Gonzales Palma, artiste guatémaltèque contemporain, "Estrategia que nos une"(2004), un beau titre à appliquer à l'œuvre de Phil Kline, collage lyrique d'un peu plus de onze minutes. Un dialogue délicat et envoûtant entre le piano et la percussion ouvre la composition, qui s'envole sur un rythme syncopé avec l'entrée en scène de la clarinette et de la basse, relayé par un pulse très reichien. La guitare électrique densifie et chauffe encore l'atmosphère, avant un retour au thème initial, plus mystérieux encore, cuivré, doré par la clarinette, tandis que le piano égrène des perles étincelantes. Phil Kline, souvenez-vous de ce nom : finesse, émotion, écriture rigoureuse, une grande figure de la musique américaine contemporaine.
   Maintenant, regardez bien la photographie ci-dessus : la chambre est bleue. Non ? Fermez les yeux, rouvrez-les : je vous l'avais dit, elle est bleue, n'en doutez plus. Phil Kline l'a peinte en bleu pour vous, avec le quatuor à cordes Ethel. La vidéo vous y transportera. Il vous faudra traverser une rivière (The River), sombre, lourde d'incantations noyées qui tressaillent sous votre regard. Vous secouez le charme, vous marchez vite pour arriver (March). Une frénésie vous prend, vos gestes sont saccadés par la beauté qui vous submerge et vous engouffre : ô caresses graves du violoncelle... Entrez dans la vidéo (The Blue room). La chambre s'ouvre. Vous savez qu'elle est bleue, car des sirènes s'y sont logées : qui pourrait leur résister ? Leur infinie suavité épouse les cavités de votre oreille, de votre cerveau. C'est en vous qu'elles habitent et qu'elles se tordent à jamais. Et voici qu'elles se lèvent et jettent leurs beaux bras d'alarme vers le ciel, qu'elles s'agitent et se mettent à danser une sarabande irrésistible, une tarentelle exultante qui vous laisse pantelant (Tarantella). The Blue room and other stories devrait réconcilier tous ceux qui trouvent la musique de chambre ennuyeuse et guindée avec le quatuor à cordes, dont Phil Kline exploite à merveille la charge imaginaire, le potentiel narratif auquel je me suis à mon tour laissé aller en écoutant cette merveilleuse musique.

 
Phil Kline / Hans Otte : Cadavres exquis d'un livre d'heures dans une chambre bleue...
Le compositeur Hans Otte

Le compositeur Hans Otte

Phil Kline / Hans Otte : Cadavres exquis d'un livre d'heures dans une chambre bleue...
   En mars 2007, je faisais part de mon impatience à entendre le Stundenbuch du compositeur allemand Hans Otte. Le label Celestial harmonies nous en propose deux versions. L'œuvre, qui compte 48 pièces réparties en quatre livres de 12, est moins monumentale que je ne l'avais annoncée suite sans doute à une lecture un peu rapide de la pochette du disque ECM New series dû au pianiste Herbert Henck. Une cinquantaine de minutes sous les doigts du compositeur en personne. Le disque paru en  décembre 2006 célèbre les 80 ans du musicien en proposant un double CD interprété par lui-même sur lequel on trouve aussi Das Buch der Klänge, un cycle  de 12 pièces d'une durée de 75 minutes environ, indéniablement un des chefs d'oeuvre de la musique qu'on pourrait appeler post-minimaliste, et Face à Face, composition des années 60 pour piano et bande magnétique, intéressante pour entendre comment Hans Otte, tout en s'inscrivant dans une certaine mode qui rendait l'utilisation de l'électronique et la référence au sérialisme incontournables, parvenait déjà à faire entendre son tempérament lyrique et méditatif.
   Ce livre d'heures, à l'image des textes médiévaux enluminés, s'il ne fait aucune référence aux différents moments de la liturgie, est constitué de micro-méditations, de miniatures délicates sculptées sur le silence. Les formes sont simples, mais harmoniquement subtiles, ouvertes sur la respiration de l'espace. On est loin du Livre des sons, de son ivresse extatique et de ses stases mélancoliques. La sérénité ici se gagne petit à petit, comme par surprise, par surcroît. Rien ne presse, et tout advient, dans la lumière de ce regard intense qui voit plus loin que nous la joie qu'on ne voit pas.

 
Les DISQUES
Le disque du quatuor Ethel, sans titre, est paru en 2003 chez Cantaloupe Music
Celui de Hans Otte en 2006 chez Celestial Harmonies
   Je ne savais pas, en écrivant ces lignes, qu'il venait de mourir, ce 25 décembre 2007, à l'âge de 81 ans. Je viens de l'apprendre, à l'instant, sur le Net et pas ailleurs... Hans est vivant par sa musique intemporelle. Puisse cet article contribuer à mieux le faire connaître. Hans écrivait aussi des aphorismes, d'un esprit très zen, qui sont le contrepoint de son Stundenbuch. En voici quelques uns :
Vois comment les branches ploient à l'approche de la pluie.

Il n'y a rien du tout à dire. Le chant des pins, une réponse - mais sans question.

Chaque objet aimé - le centre du paradis.

Un artiste véritable ne travaille pas, il aime plutôt.

Maintenant que la cuvette est vide, je peux y plonger.

Toutes les grandes choses rient.

-----------------------

A l'instant, le titre de l'article me frappe : le saugrenu surréaliste rejoint par la Vie-Mort... Je le garde en vertu du dernier aphorisme que je viens de traduire.
(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores )