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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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23 avril 2021 5 23 /04 /avril /2021 20:00
Institut - L'Effet Waouh des zones côtières

   Les Voluptés polymorphes de l'Aliénation Terminale

ou

L' Homme est soluble dans le Marché

  L'Effet waouh des zones côtières est le troisième album d'Institut, fondé par Arnaud Dumatin, qui a écrit et composé tous les titres, sauf le 7 en collaboration avec Emmanuel Mario, l'autre fondateur du groupe, et Vincent Guyot, qu'on entend aux synthétiseurs sur trois titres et à la basse et à la guitare électrique sur le 8. Arnaud et Emmanuel jouent de tous les autres instruments et ont assuré les arrangements. La voix de Nina Savary, présente ponctuellement sur un album précédent, accompagne souvent celle d'Arnaud Dumatin, voire se mêle à la sienne.  Les deux albums précédents s'intitulaient respectivement : Ils étaient tombés amoureux instantanément (2011) et Spécialiste mondial du retour d'affection (2016)

   J'ai longtemps hésité quant au titre. Je tenais à un titre. J'en ai finalement retenu deux, et j'en ai d'autres encore, que vous trouverez en lisant cet article.

   Lisez la présentation d'Institut et du disque sur le site officiel : leur délicieuse ironie caustique vous donnera un avant-goût des textes d'Arnaud Dumatin. Le groupe poursuit mine de rien un projet ambitieux, qui n'est rien moins qu'une anti-sociologie goguenarde de notre monde dévasté [ J'avais pensé au titre : « L'Homme dévasté » ]. Le même regard décapant, mordant, démasque tous les faux-semblants. Les pochettes elles-mêmes participent de cette démarche. Sur Ils étaient tombés amoureux instantanément, un homme seul, de trois-quart dos, gratte pensivement sa tête inclinée sur fond de cuves d'un site industriel. L'image nie le titre, semblant nous dire que les réalités économiques ruinent les belles histoires sentimentales, acculent l'homme à la solitude. Sur Spécialiste mondial du retour d'affection, un groupe vu de dos semble venu pour accueillir quelqu'un, qu'on ne voit pas. Aucun signe d'affection. Encore un groupe vu de dos sur le troisième. En toile de fond, des immeubles assez élevés en construction, avec une grue et un peu devant, une énorme levée de terre , une autre un peu plus loin sur la droite, qui cachent la base des immeubles. Devant la levée (ou butte) centrale, une partie des spectateurs brandit des téléphones portables (probablement) pour photographier la vue (imprenable...) tandis que les autres semblent fascinés ou attendre quelque chose (je rappelle qu'on les voit de dos...). Derrière eux, au tout premier plan, au centre et un peu à gauche de la mention "INSTITUT", deux chasseurs (?) de dos, eux aussi, en bottes et vêtements kaki ou verdâtre, le fusil sur l'épaule dans sa housse. Que font-ils là ? Que vont-ils faire ? Tirer sur le groupe de devant, ces lapins qui attendent de rentrer dans leur futur terrier ? Les buter (en jouant sur les mots) ?? Image sarcastique, magnifique entrée en matière ! Et n'oublions pas le titre : L'Effet Waouh des zones côtières, qui est aussi celui du premier titre. On attendrait une image montrant une côte déserte, connotant l'infini. C'est l'inverse : saturation, fermeture. Et destruction de ce qui était tant vanté dans la publicité immobilière évoquée dans la chanson. Les zones côtières, ce sont celles de Benidorm ou de Mellila, destinations à la mode où s'entassent les touristes dans des gratte-ciels au ras des plages immenses, mais sans aucune intimité ni caractère sauvage. L'appel érotique de la doudoune Uniqlo a constitué le couple qui rêve de se poser « sur (leurs) serviettes pour des moments à (eux) » après avoir acquis une résidence ultra-protégée dans une zone touristique lointaine et exotique... Dans ce monde d'illusions, les rencontres amoureuses ne sont plus l'occasion d'un dialogue intime, d'ordre privé. Le deuxième titre, "Je suis dans la data" montre comment la sphère privée est infiltrée par le discours professionnel, ce qui donne lieu à des propos savoureux de la part de l'inconnue tandis qu'invitée chez le narrateur elle est en train d'enlever ses bottes : « ne dis rien, je suis dans la data, j'aurais pu être ailleurs, j'aurais pu être actrice, ouverte à l'inconnu, à la mélancolie, je suis dans la data, ouverte à l'analyse des bases de données pour une PME, je développerai des algorithmes pour t'aider à être toi-même ». Or il venait de la comparer intérieurement à Jane Fonda (en 1972 !) : belle rencontre, non ? La femme de nos rêves ! Qui n'est qu'un robot saturé par ses fonctions dans l'univers économique, ce que la chanson laisse génialement entendre, la voix de Nina se voilant comme une voix synthétique ! Exit la mélancolie, exit la langue amoureuse. Restent les gestes du déshabillage sur fond de bavardage techno-commercial... La vidéo, quant à elle, est tout bonnement le contraire de tous les clips, et ça fait sacrément du bien !!

 

   Que reste-t-il de la langue, d'ailleurs ? Le langage technocratique, bureaucratique, commercial, enrichi de termes ou expressions grandioses comme « démarche qualité » (Titre 1 éponyme)  « présentiel » et « distanciel » (titre 3 "On se voit demain" / [titre possible : « Le Distant Ciel »), « vigilance orange » (titre 8 "Avec un DJ barbu sous MDMA") « solutions externalisées, multicanales » (titre 9 "Allo Performance Bonjour"). Dans ce même titre et le suivant ("La Combinaison de mes expériences"), c'est le langage de ceux qui se veulent les gagnants, étalant désespérément leurs expériences et leurs qualités (hilarantes !) pour décrocher un emploi. En fait, une langue prostituée, pour se vendre en faisant ses propres louanges, si bien qu'elle n'est plus l'apanage des publicitaires. Cette langue du marketing, enjôleuse, séductrice, est devenue la langue de tous. Arnaud et Nina chantent cette séduction universelle, uniforme, qui s'applique à n'importe quel objet, toute de douceur et chuchotements, sur une musique synthétique mélodieuse et rythmée.  Remarque au passage : on ne dit plus "travail", c'est dépassé, on dit "mission"... comme une mission spatiale qui éloigne les hommes irrémédiablement les uns des autres. Nous sommes au temps des  « mesures de prophylaxie sociale » qui s'appliqueraient même à Jair Bolsonaro, dévirilisé et rappelé à l'ordre du marquage au sol par une (charmante)  « gestionnaire de planning » (Titre 8 "Des Échanges vraiment cul"). Nota : avec paroles explicites nous dit YouTube dans son jargon anglophone (évidemment).

      Au temps de "l'état d'urgence bien profond dans le cul" (Titre 4 "Prenez soin de vous"), il arrive que la langue se délie, retrouve sa crudité, son obscénité pour dénoncer en creux des mesures sanitaires de confinement obligeant au repli sur soi, au nombrilisme, aux voluptés de la chair : quoi de mieux qu'un  « plug anal » pour prendre soin de soi ? Pornographie privée, réponse à la pornographie publique des forces de l'ordre (sanitaire). L'avoir dans le cul et en jouir, jouir de la soumission parce qu'il n'y a rien d'autre peut-être dans ces vies vides, lisses, plates comme des façades d'immeubles...Le titre 6 sonne comme un rêve, interrompu brutalement par cette vigilance orange qu'on n'avait pas vu venir. Exit la joie de vivre, la folie, la musique...

   Que reste-t-il de notre humanité ? Le titre 11 "Comme un coach en éveil de conscience", le dernier de l'album, dresse un court inventaire glaçant : « une galerie marchande »,  « un échange linguistique entre deux vigiles de sexe opposé », « des tutos/ Aux gogues / Où on expérimente / La joie dans le quotidien ». Glaçant comme le ton distancié de certains passages où s'entend la menace latente derrière la séduction apparente, notamment dans "Des échanges vraiment cul".

  Que reste-t-il ? Le manque : « Sentir qu'il manque / Quelqu'un / Une présence animale / Ne peut pas remplacer / Ce qu'il y avait avant. » Tiens, on entend la guitare au long de ce dernier titre, jusqu'à cette ultime strophe...

Ce qu'il y avait avant ?  Vous vous en souvenez, vous ?

   En se glissant avec jubilation dans les langues de bois de toutes les soumissions, celles qui nous conduisent si suavement vers l'Aliénation Terminale, ces chansons affriolantes et ingénument terrifiantes nous ravissent.  Waouh !!!!!

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Paru en mars 2021 chez Institut & Rouge-déclic / 11 plages /   30 minutes environ

Livret impeccable (avec les paroles), tout en français, ce qui est hélas devenu rare...

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Publié par Dionys - dans L'Autre Chanson française
3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 16:00
Vlady Miss - ViE

   Affleurements poétiques

   Voilà une couverture peu ordinaire pour un disque qui détonne. Des mots bien dits, des mots qui sonnent, des mots qui se taisent pour qu'on entende mieux encore la guitare et la batterie, les claviers et d'autres instruments encore, enregistrés de très près, en gros plan, comme sur la photographie. C'est ViE, le nouvel album de Vlady Miss, pseudonyme de Charles-Éric Charrier, ex-moitié du duo MAN, auteur-compositeur assez prolifique depuis plus de dix ans. Un album à hauteur d'homme. Une guitare frissonnante, basse profonde, l'éloge de l'autre à travers des petites notations sur le temps qu'il fait, le vent, la neige, l'homme qui parle « balayé comme un fétu de rien », et soudain une expression inattendue, « place à la joie / nucléaire », qu'on se demande comment prendre. Allusion distanciée, ironique, à la nucléarisation de la France, ou simplement utilisation du sens premier de l'adjectif, « relatif au noyau de la cellule », je penche pour la seconde, une joie élémentaire, à la source, le titre n'est-il pas "La source" ? Sur l'écran de la vidéo, une cellule au noyau blanc avec un halo bleu palpite avant de se fondre en une nébuleuse mouvante après une mini explosion tandis que la guitare, la basse et de légères percussions dérivent en un ad libitum intense et feutré. Introduction méditative aux cymbales, batterie et électronique pour "Cingle", dont le titre provient de la question initiale : « La vérité ? Cinglante comme une caresse. ». Le morceau continue, instrumental dépouillé, illuminé par un métallophone doublé de draperies de claviers. Douceur extatique, soleil aveuglant sur l'écran, rien d'autre, décharges déchirées sur la fin de l'errance. Il y a dans cette musique une austérité bienfaisante, si éloignée des déluges sonores que se croient obligés de nous assener bien des compositeurs pour nous prouver leur maîtrise, leur modernité. Elle accompagne les mouvements de l'âme, n'a pas honte d'être intime, éblouie de l'intérieur.

   Un homme de profil, cadré à hauteur d'oreille et de nez, cligne des yeux sous le regard d'une femme de face, dont on voit la bouche. Que fait-il ? Il écoute peut-être, se tourne vers elle, elle sourit, on est sous le charme de son sourire, sous le charme des accords tranquilles de la guitare. Ils se parlent, elle se tourne vers la gauche, ils sont aux deux extrémités de l'écran, on ne voit plus qu'un œil de chacun. C'est "the Komlanvi's song", hommage à Laurent Komlanvi Bel, à la guitare ici et à l'électronique et aux percussions sur d'autres titres de l'album. Komlanvi Bel : comme l'envie belle entre l'homme et la femme ? J'en aime assez l'idée, la chanson simple n'est-elle pas une sérénade à sa manière ? Avec "Into the wind", c'est un dialogue entre percussion sèche et basse grondante, un blues décanté sur lequel vient se poser la voix, « tout est un / tout est... tout est rien », la voix de Béatrice Temple se glisse dans ce rythme minimal, ondule doucement sur des percussions diverses, discrètes, la guitare complète le tableau sonore d'une incantation ancestrale, « pendant que le vent souffle...». Lorsque la voix disparaît, persiste une rumeur percussive, des clochettes peut-être, un moment d'extase à contempler les nuages glisser dans le ciel bleu.

    "Un & Zéro" ? L'un des sommets de cet album, une dérive poétique. Boucles de guitare et d'électronique, basse obstinée, voix chuchotante, « Le feu danse avec qui il veut », le bonheur d'entendre notre langue si souvent abandonnée par de misérables artistes ayant vendu leur âme au marketinge. C'est la beauté fragile qui avance, corde tendue sur le vide. Aussi "Libre de moi" s'entend-il comme un autre art poétique se laissant aller à la joie des mots, des rimes hasardées, et « si le ciel s'en fout c'est qu'il ne manque pas d'air », les paroles soutenues par un coussin rythmique allègre ponctué de petites lumières, puis c'est une envolée, une en allée chantante menée par la guitare débridée. Que reste-t-il alors ? Ce qui "Affleure", magnifique dernier titre, entre post-rock et ambiante, indirect hommage à Jack Kerouac... Charles Éric Charrier en clochard céleste sur la route de la ViE. 

   Des hymnes sans prétention, l'émotion musicale, et des vidéos qui n'en font pas trop, avares d'images,  saisissent la vie au fil du temps : nuages qui passent, escargot en train de savourer une feuille, une fleur vibrant au vent, le vol d'un héron, un chat intrigué par des lamelles de tissu agitées par un courant d'air, des gouttelettes sur des roses un peu fanées, des couleurs pures, et puis rien parfois, l'équivalent visuel du silence, de l'introspection.

Paru en janvier 2021 / 7 plages / 28 minutes environ

Textes : Charles-Éric Charrier

Musiques : Charles-Éric Charrier et Laurent Komlanvi Bel

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

4 juin 2016 6 04 /06 /juin /2016 14:58
Pascal Bouaziz - Haïkus

« Les choses les plus belles qu'on dit, on les dit en chuchotant »

   Pascal Bouaziz ne cesse de renaître, de se multiplier aussi dirait-on. L'auteur-interprète de Mendelson venait de réduire la voilure pour se glisser dans le duo de choc de Bruit Noir. Il affiche maintenant son seul nom sur la couverture, même s'il a finalement fait appel à quelques musiciens pour l'accompagner. Finies les longues plages de Mendelson, les plongées dépressives et ténébreuses de Bruit Noir ? Bien sûr, le titre Haïkus annonce des formats courts, une dimension poétique. Mais la vision du monde est une. Il n'y a pas rupture, comme l'affirment certains critiques et journalistes. Il s'agit de variations sur des thèmes bouaziziens. Des variations d'une suprême élégance, concentrées, rechantées jusqu'à ce qu'elles nous atteignent enfin. Il faut ici que j'évoque ma première écoute. J'étais perplexe, déçu, irrité même par les répétitions insistantes que j'associais trop vite avec l'idée d'une pauvreté d'inspiration. Je me disais aussi que je ne voyais guère le rapport avec le titre. Lors de la deuxième écoute, tout a changé. Dans la société japonaise, le haïkaï ou haïku, dans sa forme très ramassée, célèbre l'évanescence des choses, saisit l'instant pour en extraire l'éternel. C'est un trait qui fuse, se détache sur le silence. Dans notre société bruyante et pressée, saturée, comment pourrait-il encore nous atteindre, surtout dans une mise en forme musicale ? Il ne reste que la répétition, le ressassement (un terme présent dans la chanson "L'Usine" de Bruit Noir). La répétition, c'est la vrille, l'insistance qui pousse le trait vers nous, jusqu'à ce qu'on percute, comme on dit. Elle n'est donc ni maladresse, ni pauvreté : elle est la penne de la flèche, qui la dirige et lui fait nous toucher. Sinon ? « De toutes ces voix / Ne m'arrive que du bruit » Ce bruit du premier titre, "Que du bruit", ne devient signe de vie qu'après avoir été répété, devenant « du bruit que tu fais dans la pièce à côté / du bruit que tu fais j'entends ta voix ». Il faut un temps pour débrouiller le bruit informe et collectif, entendre enfin le bruit qui a du sens parce qu'il y a quelqu'un derrière. Ce n'est qu'alors que surgit le mot "musique", après ce trajet de l'insignifiant au signifiant, de "toutes ces voix" à "ta voix". La musique naît de l'intime, elle peut alors être dite « nouveau pays natal / ma nouvelle langue maternelle » et pourra parler "plus que toi" parce que "j'entends ta voix"...Ne peut bien chanter que celui qui sait bien écouter la voix qui l'inspire, celle de sa muse ? Mine de rien, ce premier titre est l'art poétique de l'album.

   Un album qui traque, trappe les traces avec tour à tour une infinie douceur, une férocité tranquille et assumée, ailleurs un zeste d'amertume, et toujours comme une distance, une retenue, une pudeur bouleversante. Si Pascal chante vraiment ici, il reste à la limite du chuchotement et, ce qui m'agaçait au début, je le comprends maintenant comme une invite pressante à vraiment l'écouter, pas de manière distraite, comme on fait trop de choses aujourd'hui : c'est sa manière de forcer l'attention, à rebours justement de cette société du bruit. Les accompagnements bruitistes, presque expressionnistes de Mendelson et de Bruit Noir laissent la place à une ligne mélodique claire. Autour de la guitare de Pascal, celle d'Éric Jamier, la batterie de Pierre-Yves Louis (de Mendelson), de temps à autre le piano de Stan Cuesta et la voix de Lou sertissent sa voix dans une sorte de cocon de lumière qui illumine l'album. Certaines attaques de titres évoquent l'atmosphère frémissante des premiers albums de Leonard Cohen, surtout Songs of Love and hate : écoutez la guitare au début de "Miracle", comme un souvenir de cette extraordinaire chanson du canadien, "Avalanche".

   Un album qui traque, trappe les traces avec tour à tour une infinie douceur, une férocité tranquille et assumée, ailleurs un zeste d'amertume, et toujours comme une distance, une retenue, une pudeur bouleversante. Si Pascal chante vraiment ici, il reste à la limite du chuchotement et, ce qui m'agaçait au début, je le comprends maintenant comme une invite pressante à vraiment l'écouter, pas de manière distraite, comme on fait trop de choses aujourd'hui : c'est sa manière de forcer l'attention, à rebours justement de cette société du bruit. Les accompagnements bruitistes, presque expressionnistes de Mendelson et de Bruit Noir laissent la place à une ligne mélodique claire. Autour de la guitare de Pascal, celle d'Éric Jamier, la batterie de Pierre-Yves Louis (de Mendelson), de temps à autre le piano de Stan Cuesta et la voix de Lou sertissent sa voix dans une sorte de cocon de lumière qui illumine l'album. Certaines attaques de titres évoquent l'atmosphère frémissante des premiers albums de Leonard Cohen, surtout Songs of Love and hate : écoutez la guitare au début de "Miracle", comme un souvenir de cette extraordinaire chanson du canadien, "Avalanche".

Prendre du large, partir...loin dans les racines de l'émotion !   L'art du haïku, chez Bouaziz, c'est de saisir la beauté où l'on ne sait pas ou plus la voir, pour la sertir dans une forme et, d'une certaine manière, en faire son viatique, une raison de vivre encore, malgré toute la laideur du monde, l'horreur suscitée par l'espèce humaine et ce qu'on appelle "civilisation". Dans "La trace", c'est « au supermarché la trace de ton dos » qui, disparaissant, laisse le "je" désemparé, désorienté. En creux, une critique de la déshumanisation de ces lieux marchands sinistres... Dans "Cessez d'écrire", c'est une plainte pitoyable contre le déferlement des confessions impudiques qui souille le monde. Le « Je ne suis pas curieux de vous connaître » n'est absolument pas à comprendre comme un signe de misanthropie, mais comme une protestation contre la disparition de la pudeur. Sans pudeur, plus de beauté possible. Le haïku représenterait alors le compromis entre le trop de mots et le silence, une tentative pour tout « nettoyer de l'intérieur ». Le titre suivant, "L'Être humain", est une magnifique illustration de cette pureté retrouvée. Une minute vingt-neuf d'émotion, guitares, duo de voix de Pascal et Lou, et quelques mots pour dire l'essentiel : « Parfois je me laisse aller avec toi / Je me laisse aller / Parfois je me laisse aller avec toi / Je baisse la garde / Tu me ferais presque croire (...) / En l'être humain. » Magnifique, et ce n'est pas fini. "Ta main", la plus longue, presque six minutes. Une danse un peu trop longue, « ta main je m'en souviens dans mon dos », des accents à la Gérard Manset, des souvenirs de tendresse, une guitare qui flamboie doucement. Cela pourrait durer toujours, le monde tourne autour de ta main, « d'autres corps me réchaufferont peut-être », mais le souvenir restera, illuminant. Chanson SUBLIME, d'une absolue pureté de ligne, à pulvériser toutes les niaiseries... "Miracle", c'est celui de la vie civilisée qui cache les instincts agressifs sous un vernis sentimental hypocrite : petite merveille d'humour acerbe, gravement délicieuse. Un petit côté blues pour "L'ombre", une invitation à regarder « sur le trottoir de ta vie (...) l'ombre que tu quittes / qui revient vers toi ».

"Encore envie" est une belle célébration de la vie, guitares chantantes, rythme prenant : qui a dit que Pascal Bouaziz noircissait tout ? "Avec la peur" joue habilement de l'accompagnement haletant à la batterie, mais oppose là encore la peur au ventre, affolante, et une émouvante demande de lumière. La chanson suivante, "Toutes ces guerres" prend une certaine distance avec tous les ennemis de toutes les guerres, victorieuses ou non, pour demander avant tout la paix. N'est-ce pas un chemin d'espoir que le nouveau Pascal Bouaziz trace, chanson après chanson ? Dans "Loin", la double affirmation « Nous partirons toujours / Nous ne sommes jamais arrivés » sert de refrain à une balade fragile ponctuée de deux moments graves, instrumentaux : encore un superbe titre pour ce qui prend l'allure de l'annonce d'un départ décisif, rimbaldien qui sait. Une composition creusée par le désir d'un ailleurs..."S'il ne fallait que ça" poursuit de manière énigmatique le titre précédent. Du courage, de la patience ne suffisent pas...parce qu'il faudrait aussi ce qui est formulé en dernier, de l'amour. Pour quoi faire ? Mourir, ou continuer à vivre, encore et malgré tout ? Je penche pour la seconde voie, me fiant à ceux qui ont rencontré Pascal, qui l'ont vu en concert (je l'ai hélas manqué de peu récemment...), qui disent ses sourires, son humour, quand bien même ce pourrait être évidemment celui du désespoir, je sais. La dernière chanson, à laquelle j'ai emprunté le titre de cet article,  me paraît aller dans ce sens.

Pudeur et chuchotements : écoutez la voix très douce d'un homme d'aujourd'hui. Quel bonheur ! Quel baume sur les braillements médiatiques, ce monde imbu de son importance !

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Paru en 2016 chez Ici d'ailleurs / 13 titres / 41'.

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 11 août 2021)

9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 09:57
Institut  - Spécialiste mondial du retour d'affection

Bienvenue dans l'ère du vide post-moderne

   Après Ils étaient tombés amoureux instantanément publié en 2011, le groupe Institut, fondé par Arnaud Dumatin et Emmanuel Mario, récidive : il tente à nouveau d'envahir le marché avec Spécialiste mondial du retour d'affection, un album de onze chansons bien enlevées : rythmes vifs, arrangements soignés où claviers et programmation sont relevés de touches de cuivres, de guitare, tandis que la voix douce, tendre et un brin ironique d'Arnaud Dumatin se cale régulièrement sur de séduisantes voix féminines.

   Il faut se méfier des chansons d'Arnaud, harmonieuses, insidieuses. Elles vous prennent au fil de paroles qui n'ont l'air de rien, de venir de la publicité, des informations, des propos anodins de chacun dans des situations de travail, d'observations de la vie quotidienne. Vous sortez de chez le médecin , vous circulez dans la ville, « Il y a des parts d'ambiance / Ici aussi des prises de conscience / Il y a des parcours de santé / Il y a des portiques de sécurité ». Cet enregistrement apparemment neutre du monde d'aujourd'hui en dévoile l'envers. Sourd alors une secrète mélancolie à entendre l'insignifiance d'un univers sans transcendance, « à regarder un homme qui se noie / Ici je n'ai pas assez de voix ». On n'est plus que spectateur indifférent, machine enregistreuse, on glisse dans la médicalisation, la professionnalisation, la consommation, dans un monde de rêves fabriqués par la publicité comme dans " La majestueuse baie de Wellington". Comme sur l'album précédent, cet univers est celui des listes obsédantes : chacun est pressé de faire des choix, d'afficher des préférences : « Tu préfères être urologue ou vendeur chez Castorama ? / Tu préfères un plancher flottant ou un crédit revolving ? » "Tu préfères courir dans le désert" décline ainsi une série d'alternatives résumant la condition de l'homme unidimensionnalisé dans un univers où tout s'équivaut. La malice des paroles d'Arnaud est de dynamiter en douce ces faux choix en pointant leur point commun sous-jacent, une égale déculturation : « Tu préfères être islamiste radical ou t'appeler Kévin ? /(...)/ Tu préfères oublier l'essentiel ou vivre à Disneyland ? ».

   "Aujourd'hui" égrène une série de regrets suivis de désirs, "Parler de moi" est une satire délicieuse qui met à jour le lien troublant entre les petites annonces des sites de rencontre et les entretiens d'embauche. "À un autre moment" dit le rêve « de se laisser porter par un courant doux et chaud » dans l'oubli du passé, de tout ce qui n'est pas le confort, sans « aucun souvenir de ce qui ressemble à un événement » : l'utopie terrible d'un monde aplati, aseptisé, sécurisé, soigné physiquement et mentalement. Dans ce monde, la demande en soins est exponentielle, d'où le succès d'un Spécialiste mondial en retour d'affection qui donne son titre à la septième chanson et à l'album. Les nouveaux marabouts extirpent toutes les causes d'échec pour vous réinsérer dans le grand marché. "Dis-moi ce que tu penses" parodie tous les sondages qui demandent votre avis sur tout, ne vous laissant jamais le temps de vraiment penser, bien sûr.

 

   À partir de "Cette arme et Ces menottes ne sont pas les miennes" la belle surface aseptisée de ce meilleur des mondes se craquèle : voici un homme accusé de meurtre « dont la culpabilité est criante », les preuves assenées par la police scientifique accablantes. Mais ne s'agit-il pas d'une machination policière ? La chanson laisse planer le mystère, on ne saura pas. "Cet homme-là est mort" explore une autre énigme, la mort d'un homme important « abattu par un intermittent / un technicien de cinéma / obsédé par les attentats », la mort d'autres hommes peut-être aussi, dont un qui aurait fui les réunions « et toute forme de concertation ». Après ces deux énigmes, le très beau et très court intermède intitulé "Fugue bergmanienne" amène le dernier éloge ironique d'un monde vide où il n'y a « pas d'autre politique », où il n'y a pas de temps pour une relation amoureuse, où le citoyen moyen qui n'est pas déviant et ne comprend pas la polémique aime le gratuit, les catalogues de mobilier urbain ou le logo de Monsanto, mais la voix féminine qui prend le relais avoue ne pas se sentir en sécurité même les volets fermés, se réveiller toujours la nuit, la voix d'Arnaud se joint à elle et les deux voix réunies terminent en martelant "Je n'ai pas besoin d'ennemi" comme pour éloigner les cauchemars, ce revers refoulé de leur égoïsme assumé.

  Il va sembler étrange à quelques lecteurs que je termine cette revue par un extrait de livre. Cet album donne à penser : c'est suffisamment rare pour ne pas être passé sous silence. Quant à moi, je m'en réjouis d'autant plus que les chansons sont agréables à écouter, prenantes, voire fascinantes. Alors, je n'hésite plus à mettre ce fragment en exergue :

   « Le néo-narcissisme se définit par la désunification, par l'éclatement de la personnalité, sa loi est la coexistence pacifique des contraires. À mesure que les objets et messages, prothèses psy et sportives envahissent l'existence, l'individu se désagrège en un patchwork hétéroclite, en une combinatoire polymorphe, image même du post-modernisme. Cool dans ses manières d'être et de faire, libéré de sa culpabilité morale, l'individu narcissique est cependant enclin à l'angoisse et à l'anxiété ; gestionnaire soucieux en permanence de sa santé et risquant sa vie sur les autoroutes ou en montagne; formé et informé dans un univers scientifique et perméable néanmoins, fût-ce épidermiquement, à tous les gadgets du sens, à l'ésotérisme, à la parapsychologie, aux médiums et aux gourous...» C'est extrait de l'essai L'Ère du vide de Gilles Lipovetsky, page 125 de l'édition parue dans la collection "Les Essais" sous le numéro CCXXV, chez Gallimard en ...1983 ! Cherchant un titre à mon article, j'ai pensé à "l'ère du vide". Retrouvant le livre dans ma bibliothèque, je l'ai refeuilleté et je viens de tomber sur ce passage qui me semble un excellent éclairage de la vision donnée par Arnaud Dumatin.

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À paraître en février 2016 chez Quadrilab / 12 titres / 38 minutes.

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp

- puis une vidéo "glaçante" de Denis Côté et Nicolas Roy pour le premier titre : une manière de pointer la dimension chirurgicale des textes !

- Un autre titre est écoutable sur la page bandcamp consacrée à l'album.

- Un p'tit coup de chapeau à une chronique amusante écrite à la Arnaud Dumatin !

24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 16:21
Bruit Noir - I / III

L'ère du désenchantement

   Bruit Noir est né d'une idée de l'un des deux batteurs de Mendelson, Jean-Michel Pires, qui a invité Pascal Bouaziz à venir sur scène dire un de ces textes sur une de ses compositions, puis à enregistrer un titre en studio en tant que contribution à l'un de ses albums. La proposition débouche...sur cet album de dix titres (15 seraient même enregistrés). Musiques signées Jean-Michel Pires, qui utilise percussions, cuivres et synthétiseurs / claviers. Les textes de Pascal Bouaziz sont des improvisations. Le titre I / III signale qu'il s'agit d'un début de série : le deuxième devrait mettre l'accent sur l'électronique, nous dit-on. Voilà pour l'histoire, la genèse du projet. Que me reste-t-il à ajouter ?

   À sa manière, Bruit Noir renoue avec la chanson engagée, subversive et libertaire, qui ne cherche pas à plaire, mais à produire un choc. Bruit Noir est un antidote puissant à la société d'endormissement du divertissement, baptisée "entertainment" par les anglo-saxons. Bruit Noir déplaira donc à tous ceux qui veulent du beau bien lisse, consensuel. Bruit Noir déferle, dérange, dès l'étrange "Requiem"...« pour Pascal Bouaziz, (...) avec beaucoup de batterie et beaucoup de bruit (...) pour étouffer les cris (...) Personne ne comprend rien / Personne ne comprend son geste », comme un suicide inaugural, symbolique, qui libère la parole-cri, la parole-bruit-noir, ce qui devait sortir n'en déplaise aux survivants, un règlement de compte avec lui-même non dénué d'humour noir, une mise en perspective implacable de certains aspects (parfois oubliés, refoulés) de la réalité d'aujourd'hui. "Joe Dassin" examine ce qui reste d'une passion, à peine un nom associé au souvenir d'une chatte, pour constater « qu'il y avait plus de tendresse avec cet animal en une seule après-midi qu'entre toi et moi si on était resté collés ensemble toute une vie. » L'amertume décape, met à nu, ressasse le mensonge des illusions sentimentales.

"L'Usine" dévoile l'horreur de l'exploitation dont "on n'a pas idée (...) quand on est comme moi parisien, protégé, chanceux de la vie », chaque mot (ou expression) séparé des suivants par un martèlement, un sectionnement dont on comprendra que c'est l'image sonore d'un sécateur ou de la scie électrique à découper les bœufs évoquée ensuite jusqu'à la nausée. Au passage, elle égratigne tous ceux qui se plaignent de leur sort (lui-même compris) alors qu'ils sont loin de vivre un enfer comparable. Pascal Bouaziz dérange les lignes d'une bien-pensance. Ses textes sont engagés, mais pas pour assener une pensée, pour forcer à penser le monde, soi-même et les autres, sans complaisance : à la manière d'un moraliste lucide et impitoyable, il traque les discours convenus, débusque les langues de bois, les impostures, sans oublier de faire rire.    

    Il se regarde se défaire devant le miroir, avec « les gencives qui disparaissent » et ses lambeaux de souvenirs, dans "Joy Division", hommage à l'enthousiasme qui a illuminé les « treize appartements où (il) a vécu », hommage au miracle d'un artiste qui résiste à la marée d'abrutis qui l'ont entouré. La chanson devient méditation sur « l'horreur de la vieillesse », avec des images-repoussoirs, sur les divisions de la joie et les camps. Passé et futur, souvenirs personnels et souvenirs collectifs se télescopent pour composer l'autoportrait désolé d'un homme sensible...qui sait se tourner en dérision dans "Je regarde les nuages", clin d'œil à Baudelaire. Cet homme qui « se sent bien....comme un con » en regardant les nuages se présente comme un perpétuel inquiet, vaguement paranoïaque comme la société d'aujourd'hui. La musique dépouillée, cliquetante, vibrante, entre rock minimal post punk et éclats de free jazz, souligne parfois presque comme un léger halètement, une respiration chronométrique, les mots émouvants de cet écorché à la voix paradoxalement si pleine de douceur.

     Les quatre titre suivants, "La Province", "Manifestation", "Low Cost" et "Sécurité sociale" mettent en scène un homme (Pascal Bouaziz, mais ne soyons pas réducteur...) confronté au rien social, au vide, à la déréliction. C'est le désert des villes de province, Chartres ou Le Mans dans le sillage de Jean-Luc Le Ténia, Charleville-Mézières. Quant aux manifestations, elles sont envahies par les cons, qui « s'arrêtent quand il n'y a plus personne à lyncher, plus de magasins à dévaster, plus personne à défoncer (..) y a rien qui fasse plus flipper qu'une manifestation, de toute façon je ne supporte plus les sauvages, leurs cris, on dirait de la connerie sur pied » : on ne saurait plus clairement dire sa méfiance, son dégoût pour des rituels détournés peut-être de leurs objectifs, pour les foules, pour l'humanité. La musique saturée de percussions sourdes, la voix déformée par un porte-voix rendent l'atmosphère étouffante, expriment la puissante vague de dégoût, le rejet d'une humanité qui ne manifeste jamais pour le droit de ne pas avoir de point de vue, pour le droit de ne pas aller au travail, de faire la sieste, pour le droit à l'hibernation, qui ne demande des droits que pour dépenser son argent dans les soldes. La veine satirique explose encore (si j'ose l'écrire) dans "Low Cost", qui s'indigne contre la manière dont « le miracle de voler dans les airs » peut déboucher sur une « expérience humiliante de l'humanité » : il fallait oser pour s'en prendre au leurre du "pas cher", au cœur de nos sociétés marchandes. "Sécurité sociale" prend pour refrain obsédant « Tous nos correspondants sont actuellement occupés / Veuillez renouveler votre appel », tourne autour de formules qui disent l'absurdité d'un monde faisant « exprès de faire attendre les gens ».  Le titre martèle alors un « C'est fait exprès » associé à des idées d'impasse, de complexité. Il n'y a pas d'issue, il n'y a plus rien, et l'emploi de cette dernière formule renvoie évidemment à ce texte majeur, flamboyant, de Léo Ferré, car l'album, s'il est traversé par des fantasmes de suicide, de disparition, d'élimination des abrutis, des mecs, exprime en creux une protestation, une révolte contre le désenchantement du monde, les humiliations qu'il multiplie.

    La dernière n'est pas la moins terrible. Le disque se termine par un bouleversant "Adieu" à l'enfance, « piège maudit », avec la figure du grand-père, dont on comprend qu'il est un rescapé d'une horreur plus ancienne, un adieu aux souvenirs chaleureux, mais aussi au traumatisme vécu entre la dixième année et ses quatorze ans avec l'ami de sa maman qui lui parlait d'amour et l'a détruit : confession autobiographique ou fiction, on ne sait plus, peu importe. Toutes les espérances sont déçues, trahies, empêchées...mais « je suis vivant, et vous êtes tous morts depuis très longtemps ».

   Un grand disque, inoubliable, dans la lignée du triple cd sorti par Mendelson. Une rencontre avec deux artistes qui nous convient à regarder le monde en face, et ce n'est pas très beau, l'actualité de ces derniers jours ne me fera pas écrire le contraire. Heureusement, il nous reste des bouffées d'émotion, et l'amitié pour Bertrand, qui lui a prêté un livre avec les paroles de Ian Curtis...Mis bout à bout les dix textes racontent une histoire, prennent la consistance d'une esquisse de roman vrai, qui fait paradoxalement du bien à entendre dans un monde saturé de communication mensongère, de discours creux et dangereux. Gardons l'espoir ! Comme je l'écrivais à propos du triple album de Mendelson, il y a encore quelqu'un, et en plus ils sont au moins deux !

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I / III, paru en octobre 2015 chez Ici d'Ailleurs / 10 pistes / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 août 2021)

13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 15:25
Mansfield TYA - Corpo Inferno

   D'où sortent-elles, ces deux-là ? Julia Lanoë et Carla Pallone, auteurs, compositeurs et interprètes de Mansfield TYA, font souffler sur la chanson française un vent de fraîcheur et de trouble folie. Après l'excellent NYX que j'ai acheté dans les minutes qui ont suivi ma première écoute de leur dernier opus, Corpo Inferno est un autre bijou atypique, acide et noir, série de préludes en états d'âme mineurs à la fin des temps. 

   Dès "Bleu Lagon", on y est, lâchés dans cet univers déglingué où il est question de fuir, de retrouver un monde idyllique...mais le lagon est "rouge sang", ne ressemble pas à une publicité pour agence de voyage. Sur une musique bondissante se dit la déréliction de ceux qui n'ont plus "nulle part où (se) barrer" et dont la seule ressource est de "faire la fête à en crever". "BB" a des allures de ballade techno hypnotique, claviers glissants et percussions au premier plan, le texte martelant les indices d'une passion mystérieuse sur fond de renards qui "passent dans la brume".

   Le disque vire très loin avec le magnifique "Gilbert de Clerc", miniature bouleversante évoquant aussi une passion, sur fond de guerre et de courtoisie médiévale cette fois : « Vos mots me sont si chers que / Je vous préfère mystérieux // Écrivons-nous pendant la guerre / Des lettres, des lettres de feu / Et s'il n'y a pas la guerre / Je vous en prie Gilbert / Trouvez une bataille au mieux. » "Jamais Jamais" est une histoire de disparition en forme de conte servie par une musique entre classique de chambre et rock : « Je suis devenue l'eau du lac / Du lac à deux pas de chez toit / Plus près je suis moins tu me vois. » Et puis j'ai craqué, envoûté par "Sodome et Gomorrhe", texte magnifique qu'il faudrait citer en entier et musique élégiaque, violon et violoncelle suaves à souhait dans une atmosphère déliquescente à la Michael Nyman et à la Peter Greenaway. Un quatrain extrait des Contemplations de Victor Hugo trouve une incroyable résonance à être décliné à la fois par la voix frêle d'une des deux et par une sorte de vocodeur qui la double en grave déformé avant de laisser la place à une montée synthétique, au surgissement de voix éthérées lointaines : il s'agit toujours de disparition possible, de vie qui s'en va. Le texte est alors repris à une ou deux voix très claires, diaphanes, avec un doux battement percussif, l'ensemble prenant l'allure d'un air médiéval revisité. Un sommet ! Des percussions étouffées et sourdes, des cordes frémissantes, c'est l'entrée dans "La Fin des temps", chanson hallucinée : « Amis, nous repartons ce soir / Vers les demeures inexistantes / Nous irons panser nos blessures / Encore, auprès d'une innocente / Et ce sera toujours un matin ou / Un soir // C'est la fin du monde, on attend » Voix limpides, pâles, halètements, accompagnement feutré et intense à la fois, d'une mélancolie sublime, c'est la magie de Mansfield TYA.

   "Das Tod und das Mädchen" est un interlude instrumental et choral qui contribue à l'ambiance noire de l'ensemble, même si le seul titre chanté en anglais, au titre français de "Loup noir", pourrait sembler de prime abord apporter une lumière avec la voix presque enfantine du début, celle de Shannon Wright qui a aussi écrit le texte et la musique du titre. On s'aperçoit qu'il s'agit de temps qui s'estompe, passe, peut-être une évocation du petit chaperon rouge dans l'attente du loup noir qui viendra voler sa respiration. "Palais noir" évoque, lui, un loup blanc : ambiance frénético-synthétique, « effrayant brouillard » qui cerne les enfermés dans ce palais noir gardé par un inquiétant cerbère, nous sommes déjà en enfer, nul doute. Suit un instrumental très beau, "Fréquences", hanté par des boucles minimales, traversé de sons venus d'un monde englouti dirait-on. Que reste-t-il dans cette désolation ? "Le monde du silence",  batterie en avant, claviers et cordes sautillantes pour un texte rien moins que désespéré qui dit à nouveau la fuite et la déception à la clé, car « Seulement voilà je me fais chier / La vie est triste sans bourreau / Je n'ai personne sur qui cracher / Mes cris sont étouffés par l'eau // Dans le monde du silence, / Je m'emmerde ». Il existe pourtant un havre inattendu, "Le dictionnaire Larousse", étrange ballade dans les mots, dernière aventure où « Il y a de quoi passer une vie », oui, ... « Entre amour et zoophilie ». Le dictionnaire invite à la dérision, certes, mais il est le refuge du dérisoire, lui aussi, même s'il révèle que « « Ecce homo » / Ne veut pas dire « être pédé » ».

    "La nuit tombe", sur un court texte de Julie Redon, scandé par des percussions métalliques, termine de manière grandiose et belle cet album inspiré. C'est un chant hypnotique, un cri de révolte, un refus martelé par la reprise des négations qui terminent chacun des trois distiques. 

   Un disque extraordinaire à écouter de toute urgence. Et précipitez-vous sur NYX, sorti en 2011, qui atteint lui aussi des sommets avec des titres comme "La notte" ou "Animal", pour n'en citer que deux. Quant à moi, je vais à rebrousse-temps sans doute me procurer Seules au bout de 23 secondes (2009), dont le titre me plaît tant...

   J'allais oublier ! Je salue un livret exemplaire, qui comprend tous les textes, donne toutes les informations sans se croire obligé de les mettre en anglais, de surcroît magistralement illustré par une série alliant têtes et fragments de colonnes antiques, personnages enduits de blanc comme le reste, qui sont comme des pierrots sublimes, des bonzes engagés dans la voie négative.

 

Mansfield TYA - Corpo Inferno

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Corpo Inferno, paru en 2015 chez Vicious Circle / 14 pistes / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- le site de Mansfield TYA

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 9 août 2021)

15 septembre 2015 2 15 /09 /septembre /2015 16:13
Hiroshima mon amour - L'homme intérieur

   Ils ont osé ! Ils ont eu raison. Le beau titre de Marguerite Duras leur va bien. Et puis ça tranche sur la laideur ou l'insignifiance de bien des noms de groupes français (étrangers aussi, d'ailleurs). Leur projet remonte à une dizaine d'années, mais L'Homme intérieur est leur premier véritable album. Fabrice Bonnaudin (Voix, guitare, programmation), Joël Lafargue (Batterie) et David Lansat Campa (Basse), épaulés par quelques musiciens, nous donnent une musique ambitieuse, sans jamais être prétentieuse. Entre électro et post-rock, ambiante, elle est au service des textes, parlés ou chantés, pratique le collage sonore sans sombrer dans la confusion.

   "Je suis désolé" commence avec une introduction élégiaque au violoncelle et au piano, puis le texte-titre arrive, la batterie, la basse, le clavier et les sons électro. Soudain, chœurs quasiment à la Arvo Pärt, cuivres. Atmosphère grandiose, une voix très haute, une autre voix qui parle dans une langue inconnue, le texte poursuit dans "L'homme intérieur", le second titre : « L'homme est à l'intérieur / Un barrage dans le cœur / Contre le Pacifique  / Ennemi, extatique / L'homme est à l'intérieur / Un mirage dans le cœur / Pénétrant, ambitieux / À s'envoler les yeux ». Je ne citerai pas plus longuement le texte qui, s'il joue des références, est un vrai texte clairement dit, AUDIBLE (je ne plaisante pas !). Le troisième titre, "Le film est terminé", raconte une histoire, celle d'un homme né à Villefranche-sur-Saône. Fragment d'autobiographie émouvant, témoignage sur les mutations d'une société agricole cédant la place aux hypermarchés et aux autoroutes. La musique est tranquillement lyrique, rythmée par les claviers, parsemée de scratches et d'échappées étranges. C'est très beau, dit par une autre voix un peu rauque, du "vrai direct" est-il dit sur la fin si bien qu'on se demande si ce n'est pas un vrai témoignage mis en musique. Avec un dernier tiers post-rock limpidement électrique. Nous arrivons "Au commencement", titre entre slam et mélopée lyrique. J'aime bien ce brouillage, « Je dois me forger le cœur à coup d'étincelles / (...) / Au printemps, je ne suis qu'un pantin qui cherche son salut / Des bras de mer et des îles en perspective insulaire ». C'est l'histoire d'une naissance, d'un homme qui cherche à se constituer. "La Branche et le territoire" commence de manière très exotique, développe comme un programme : « La branche est de bois et sera mélodie / Le territoire est de verre et saura retrouver deux éléments miscibles / Le désir, sa défiance ». Suit un moment rêveur, étrange, puis une voix féminine dit un autre texte, superbe. On n'entend pas si souvent de la poésie soulignée par une musique intelligente et forte. On se laisse porter, on écoute ces voix qui nous parlent vraiment du monde, de sa beauté oubliée. "Exercice d'équilibre" récupère une voix vrillée qui semble venir de très loin pour dire un texte sur la conciliation difficile entre la fougue et l'ennui,  soudain transpercé par un autre fragment (durassien ? Je n'ai pas vérifié.) dit par une voix très grave : « Seul l'amour ne finit jamais. », fragment qui ponctuera la seconde moitié du titre, encore une échappée rêveuse et limpide avec de belles guitares. 

   La suite est à mon sens plus inégale, convenue, moins inventive. "De la fuite au mensonge" vaut pour son texte sur la vie quotidienne, mais musicalement est très en retrait. "La façon dont il s'absente" ronronne sur un texte clinquant, dans la lignée de trop de textes de slam ou de rap, peu soucieux d'un sens quelconque. "Nous resterons" renoue d'abord avec le charme et le mystère de la première longue partie avant de s'abandonner à un pauvre rock qui n'a plus rien à dire. "Et puis..." ? Long instrumental de près de sept minutes, ballade un brin mélancolique, agréable, qui tire à la portée comme on dit, mais avec la surprise d'un texte émouvant dit par un vieil homme : « La fin de vie, je la vois un p'tit peu comme  la mer...comme quelque chose voilà, qui s'impose à vous, majuestueusement, avec sérénité et en même temps avec beaucoup de force, très grande beauté, et donc dans les moments qui peuvent être difficiles pour moi, tout a une fin, ainsi dans la vie, eh bien voilà je la vois comme... j'ai vu la mer pour la première fois. »

   Ne boudons pas notre plaisir ! Les six premiers titres composent un paysage sonore étonnant, original, proposent un voyage, en effet, vers l'homme intérieur du titre. C'est assez rare quand je pense à tous les disques qui me tombent des oreilles au bout de quelques minutes à peine. J'ai envie de dire aux trois sympathiques compères, pour leur second album : continuez à vous moquer des étiquettes, des genres, et restez humains, pour ne surtout pas nous servir la soupe lyophilisée assenée par la plupart des radios. Et continuez à chanter en français, à présenter une pochette en français. Le mauvais anglais désincarné, ça suffit ! (Ben oui, parfois il faut dire les choses, résister à la bêtise... au risque de paraître ronchon, de menacer le beau consensus tout guimauvieux - j'aime bien ce néologisme que je viens d'inventer ! - qui va bientôt transformer Internet en hospice pour consommateurs contents d'être globalisés. Il est temps de refermer cette parenthèse vipérine !)

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L'Homme intérieur, paru en mars 2015, autoproduit (?) / 10 pistes / 36 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et en vente sur bandcamp :