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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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16 juin 2021 3 16 /06 /juin /2021 16:00
Melaine Dalibert - Night Blossoms

   Sixième album du pianiste et compositeur Melaine Dalibert, Night blossoms présente six nouvelles compositions des années 2019 à 2021. Quatre pour piano solo (1 à 3 / 5) et deux avec l'intervention de l'électronique de David Sylvian, qui par ailleurs a choisi le titre de l'album et réalisé la couverture (c'est la quatrième pour Melaine).

   Les trois première pièces pour piano seul sont comme des hors d'œuvre, et en même temps des rappels des composantes esthétiques de l'univers du compositeur. "À Rebours", s'il est un hommage indirect (involontaire ?) à Joris-Karl Huysmans, est basé sur le codage binaire d'une séquence rétrograde : c'est un écho assagi du vertigineux "Litanie" sur Infinite Ascent (2020). Le piano assourdi pour éviter la saturation possible liée aux répétitions rapides de motifs (sur les trois premiers titres d'ailleurs) contribue à une ambiance feutrée, comme si les motifs se déroulaient dans un espace intérieur assez étroit, équivalent spatial de l'écriture algorithmique employée, d'un rigorisme austère. "Windmill" est plus rapide : le moulin tourne vite sur le mode lydien sa suite de courts motifs. Comme pour le premier, l'assourdissement du piano, sa limitation, me donnent peu à peu une petite impression d'étouffement. Je sais qu'il s'agit de fleurs nocturnes, le titre nous prévient, mais ne respire-t-on pas plus largement certaines nuits ? J'attends une respiration... "Eolian Scale" s'élance enfin, encore une pièce algorithmique,  mais plus proche de l'esprit minimaliste, avec une belle intrication de motifs polyrythmiques. On oublie (pas totalement...) l'instrument assourdi, séduit par cette beauté fluide, le vertige litanique de ce piano en mode continu, si je puis dire en pensant à Lubomyr Melnick. Je laisse de côté la pièce 4 pour le moment...

   Heureusement, voici "Sisters", le piano qui sonne librement. Long canon qui superpose les motifs, la pièce rafraîchit par son lyrisme, ses couleurs changeantes, son ondulation vaguement dansante. Quelle superbe pièce de transe, d'une épaisseur orchestrale magnifique !

   Depuis Ressac, Melaine Dalibert rêvait d'associer un contrepoint électronique à ses compositions algorithmiques minimales. David Sylvian réalise ce souhait sur le couple "Yin" / Yang" (pièces 4 et 6). Je passe sur les détails techniques pour faire simplement remarquer qu'elles dérivent, nous dit le compositeur, du même algorithme. L'électronique enveloppe le piano d'une traîne diaprée, prolonge les notes discontinues et leurs résonances par un réseau très fin d'échos et d'accidents sonores. Des textures troubles, déchirées, délicatement sculptées, ajoutent une dimension sensuelle, mystérieuse, à ces deux méditations au hiératisme solennel : ne se promène-t-on pas  dans un jardin de temple japonais par une nuit de pleine lune ? Deux très belles réussites d'un grand raffinement sonore !

Mes fleurs nocturnes préférées : 1) "Sisters" (5) / "Yin" et "Yang" (4 et 6)

2) "Eolian Scale" (3) 

   Si les deux premières pièces, bluettes étouffées, ne vous découragent pas, vous serez récompensés par la suite : quatre fleurs nocturnes épanouies entre Occident et Orient !

Paru le 11 juin 2021 chez elsewhere music / 6 plages / 44 minutes environ

Pour aller plus loin

- L'association entre le piano et l'électronique vous intéresse ? Écoutez Music for piano XL d'Alvin Lucier ou The Fall d'après le November de Dennis Johnson par le pianiste Nicolas Horvath et le compositeur de musique électronique Lustmord.

- album en écoute et en vente sur bandcamp  :

16 mai 2021 7 16 /05 /mai /2021 21:00
Pam Asberry - Twelvemonth

   Inspiré du cycle de Fanny Hensel Mendelssohn (1805 - 1847) Das Jahr, composé en 1841, le cycle pour piano Twelvemonths de la pianiste et compositrice américaine Pam Asberry rend hommage à la sœur oubliée du célèbre Félix. Oubliée ? Fanny fut une excellente pianiste et une compositrice qui impressionna Hector Berlioz et Charles Gounod, excusez du peu. Mais son père et son frère découragèrent une carrière musicale, la musique devant rester pour une jeune femme un agrément. Heureusement son mari Wilhelm Hensel fit le contraire, si bien qu'elle finit par publier une partie (seulement) de ses œuvres un an avant sa mort...

Meph. - Tu ne vas quand même pas rendre compte d'un disque de New Age...

Dio.- Toi, vieux diable, tu t'en tiens aux étiquettes ?

Meph. - Le gâtisme précoce, le sirop dégoulinant, très peu pour moi !

Dio.- Écoute plutôt tes oreilles que tes préjugés d'un vieil âge. Pam célèbre une très grande compositrice en composant une musique d'aujourd'hui, une suite de douze romances. On n'aurait plus le droit d'être romantique, selon toi ? C'est vrai que le mot est tellement galvaudé, dénaturé par la publicité, qu'il faut revenir à la source. Et le romantisme, ce n'est pas seulement le romantisme noir avec des cloîtres lézardés, des souterrains et des moines diaboliques dans ton genre. Il existe un romantisme heureux qui n'est ni mièvre, ni indigne de nos oreilles.

Meph. - Une musique de relaxation, je vis un cauchemar !

Dio.- On ne devrait donc écouter que des musiques compliquées, dramatiques, sérieuses ? Qui a dit que la musique n'avait pas le droit d'être facile ? Je te signale quand même que nos amis américains, bien moins dogmatiques que nos aficionados européens de musique contemporaine, ont créé un concept que tu dois haïr, le easy listening. Qu'à sa manière, le minimalisme lui-même flirte avec la facilité, ce qui explique d'ailleurs pourquoi le pauvre Philip Glass est régulièrement enseveli sous des tonnes de mépris....

Meph. - Y compris par toi-même, l'oublierais-tu ?

Dio. - Quand il se laisse trop aller, c'est vrai. Mais je lui ai rendu justice... Revenons à Twelvemonths...

   Douze pièces entre trois et cinq minutes. Des mélodies sereines, lumineuses. La neige qui tombe en flocons virevoltant ("Snow") par courtes rafales entrecoupées de douces retombées. Une "Romance" chaleureuse, aux tendres volutes, qui s'élance vers la joie avec une persévérante ingénuité. Puis vient le vent de mars ("Wind"), vraie pièce minimaliste aux boucles serrées, avec en son cœur un vortex ensorcelant, pour moi l'une des plus belles du cycle. Avril, mois de l'éveil ("Awakening"), est célébré par une pièce au refrain envoûtant. "Maypole" est une danse à la Wim Mertens, un peu médiévale, bondissante, qu'on imagine accompagner des tableaux de fêtes campagnardes de Brueghel. "Processional", chant de procession à la ferveur contenue, avance parmi les grappes de fleurs, grave et recueilli, une nuit de pleine lune de juin. Juillet tire des feux de Bengale ("Sparklers") dans tous les coins du ciel, un brin facétieux avec ses arpèges qui montent et qui descendent allégrement. Août est représenté par une pierre fine, de couleur vert jaune , à laquelle on prêtait autrefois des pouvoirs magiques, le péridot ("Peridot") : pièce langoureuse, alanguie, aux transparences un peu troubles, aux replis mystérieux... "Lament" dira septembre : superbe pièce lyrique, à la palette orchestrale, tout en chromatismes puissants, en mouvements profonds. Pour octobre, les ombres ("Shadows") inclinent et creusent toute chose, sans tristesse toutefois, juste quelques touches élégiaques : temps de la contemplation, de la splendeur des fêtes intérieures. Novembre donne lieu à un hymne ("Hymn") grave et pensif, bien dans la manière de certaines pièces de Liszt : l'Avent n'est-il pas fin novembre ou au tout début de décembre ? Le dernier mois de l'année, fin du cycle annuel marqué par la nuit de Noël, ne peut être que celui de l'espoir ("Hope") : après quelques hésitations, on entend des réminiscences de chants liturgiques (Il est né le divin Enfant...). C'est le bonheur de mélodies doucement sublimes, la revisitation d'airs inoubliables.

Dio. - Une merveille, ce cycle, non ?

Meph. - Je n'ai plus qu'à disparaître, avec une musique pareille...

Dio. - Ne boude donc pas le bonheur... qu'il soit d'avant ta Chute ou d'après, c'est ça qui ne te plaît pas, tu es un éternel jaloux !

Paru en avril 2021 chez Optimistic Flamingo Music / 12 plages / 45 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp  :

28 avril 2021 3 28 /04 /avril /2021 15:00
Lois Svard - With and without memory

Le Temps fragmenté est tout le Temps

[ Reparution d'un article de juillet 2012, en raison de son intemporalité pianistique et de son importance !  ]

    Cela faisait un moment que je voulais revenir vers la pianiste américaine Lois Svard, dont le disque Other Places, consacré à des pièces d'Élodie Lauten, Jerry Hunt et Kyle Gann, devrait figurer dans les discothèques  de tous les amoureux du piano. Pianiste rare, elle a peu enregistré, mais, à l'instar d'une Sarah Cahill, met son talent au service des meilleures musiques contemporaines. Elle passe aisément de Franz Liszt au piano préparé, participe à des créations multimédia. Dans ce disque paru en 1994 chez Lovely Music, elle interprète des pièces de "Blue" Gene Tiranny, William Duckworth et Robert Ashley. Une manière de nous proposer trois entrées différentes dans les musiques d'aujourd'hui.

   "Blue" Gene Tiranny est un compositeur d'avant-garde, pianiste, né en 1945. Il interprète d'habitude ses propres compositions, aussi est-ce une première d'entendre une autre jouer sa musique. Il a participé à des enregistrements avec Laurie Anderson, John Cage, mais aussi Carla Bley. Son style, s'il emprunte au jazz sa fluidité versatile, son aspect improvisé, est extrêmement élaboré, parfois rythmiquement complexe, à d'autres moments presque impressionniste. C'est son nocturne éponyme qui ouvre l'album de Lois Svard : une belle méditation éclatée en fragments tour à tour brillants et évanescents, aux limites parfois de la dissonance. Des fragments qui se souviennent ou pas du précédent, selon une logique souterraine qui donne à l'ensemble un aspect intriguant. La pièce ne se livre pas facilement, fantasque et sévère, ramassée et soudain détendue en éclats vifs, en à-plats désamorçant tout lyrisme intempestif. Encore un compositeur à mieux découvrir...

   La seconde composition est de William Duckworth, l'auteur d'un autre cycle majeur, splendide, les Time Curve Preludes, dont j'ai chroniqué l'interprétation par Bruce Brubaker. Les neuf Imaginary Dances, dont la plus longue n'atteint pas les trois minutes, rappellent immédiatement à l'oreille cet autre ensemble. Allègres, dynamiques, elles enferment l'auditeur dans un réseau serré de motifs issus du jazz, du bluegrass, mais aussi de musiques médiévales ou orientales, nous dit la pochette très renseignée de l'album. La numéro cinq, la plus courte, moins d'une minute, est un miracle de grâce transparente. La six décline de manière solennelle et répétitive le thème central du cycle, souvenir des Time Curve Preludes. La sept, très jazzy, s'amuse à le bousculer, à flirter avec le bastringue, tandis que la huit avance sur des miroirs brisés. Le cycle s'achève sur la touche à peine élégiaque de la dernière dance, qui se courbe pour s'arrêter sur un long silence.

   La dernière entrée est pour moi une surprise. Il m'est arrivé d'écouter des fragments d'œuvres de Robert Ashley : je restais impassible, extérieur. La rencontre n'avait pas encore eu lieu avec cet autre américain né en 1930, compositeur de musique électronique, d'opéras et de nombreuses pièces hybrides utilisant le multimédia. Il n'en est pas de même pour les presque trente-huit minutes de cette "Van Cao's Meditation". Le choc est rude, avec ce monolithe qui rumine dans la durée une ligne de notes au relief marqué : jeu fascinant de reprises, d'amplifications qui prennent tout leur relief du silence qui entoure chaque bloc. L'impression que tout recommence, qu'il faut toujours recommencer pour espérer aller plus loin : Sisyphe au piano, mais un Sisyphe qui saurait varier sa route vers les sommets, ménageant pauses et détours, ajoutant sa touche à chaque remontée, affirmant ainsi sa liberté en dépit du cadre contraint. Une manière se suggérer l'infini dans le fini, chaque nouveau segment ayant tendance à s'allonger, à devenir un prisme fascinant, à la fois autonome et chargé de réminiscences. Un pièce magistrale, inépuisable...

   Le tout est porté par le jeu précis, lumineux, de Lois Svard qui sculpte chaque contour avec fermeté et une sereine aisance. On comprend que Robert Ashley ait écrit "Van Cao's meditation" pour elle. Ajoutons que le tout est présenté par Kyle Gann, critique musical et compositeur talentueux.

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Paru en 1994 chez Lovely Music / 3 titres - 11 pistes / 66 minutes environ.

Pour aller plus loin

- le site personnel de Lois Svard

- "Van Cao's Meditation" en écoute intégrale :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

8 avril 2021 4 08 /04 /avril /2021 18:00
Alvin Lucier - Music for piano XL

   Ulysse chez les Sirènes

   J'ai retrouvé dans ma discothèque un disque d'Alvin Lucier acheté en décembre 2007 (pour être précis !). Disque consacré à deux compositions : Navigations for strings (1991) et Small Waves (1997), publié en 2003 par mode, une maison de disques américaine consacrée aux musiques contemporaines... souvent exigeantes, radicales, expérimentales comme on aime à dire. C'est une maison que je suis plus ou moins régulièrement. Le fait que le disque soit interprété par le Quatuor Arditti, auquel je dois bien des découvertes majeures, m'avait sans doute poussé vers ce disque, que j'ai peut-être écouté trop vite, ou plutôt qui n'était pas encore destiné à mes oreilles. C'est pourquoi il a dormi tranquillement en attendant son heure. Ce n'est pas un cas isolé ! Et son heure est venue avec la parution de cette Music for piano XL, interprétée par le pianiste Nicolas Horvath, dont je suis un fervent, un fidèle depuis déjà quelques années. Bien sûr, ce n'est pas du disque de 2007 dont il va être question. Mais de l'un à l'autre, c'est un même univers sonore, une même démarche qui se poursuit.

   Pour une biographie plus complète, je vous renvoie au livret bilingue (anglais / français : joie !) et me contenterai de quelques lignes directrices. Alvin Lucier, qui fêtera ses quatre-vingt-dix ans le 14 mai, est d'abord marqué par Igor Stravinski, puis dans les années soixante par John Cage et David Tudor. Sa rencontre avec Robert Ashley, Gordon Mumma et David Behrman est déterminante, puisqu'il va former avec eux un collectif dédié à l'exploration de la nature du son, la Sonic Arts Union. Il pose en fait deux questions liées : quel est la nature du son et comment le perçoit-on ? Ce qui l'amène à écouter des sources sonores inattendues, qui emmènent l'auditeur loin des musiques habituelles. Pour lui, l'impact de la résonance sur les sonorités est fondamental, d'où son utilisation d'objets très divers en tant que résonateurs : caisses claires, verres de vin, coquillages, pots en argile, tasses en bambou, théière amplifiée - qui soudain me fait songer à un album du groupe Gong, dont le titre m'a toujours amusé, Flying Teapot. Toute résonance bien entendue a vocation à devenir musique, même quand on s'écarte des sons acceptés par les conventions musicales. Le champ de la musique devient potentiellement infini, sans pour autant éliminer les instruments acoustiques connus. Dans le disque de 2003, c'est un quatuor à cordes qui est aux manœuvres, et l'on trouve déjà dans Small Waves, à côté des cordes et d'un trombone, le piano. Le piano, instrument d'expérimentations depuis sa naissance, nous rappelle le livret, ne cesse d'intéresser Alvin Lucier. Il aime confronter le piano à des ondes, amplifiées parfois, pour produire des interférences liées aux différences de hauteur, interférences nommées battements rythmiques par les acousticiens.

      Il est temps de donner le titre (presque) complet de l'œuvre donnée sur ce disque : Music for Piano with Slow Sweep Pure Wave Oscillators , au long de laquelle  « deux ondes pures balayant un registre de quatre octaves montent et descendent lentement tandis que le pianiste joue des notes isolées qui créent différents battements suivant leur proximité avec les ondes » Le livret précise que  « les notes du pianiste sont ici notées précisément et leur position dans le temps est suggérée par leur place sur la partition, même si l'interprète est libre d'anticiper ou de retarder une note et ainsi de modifier une suite de battements. » Mais si l'œuvre originale, de 1992, dure un peu plus de quinze minutes (version courte en écoute ci-dessus), un format relativement court choisi par Lucier pour ménager l'instrumentiste, il nous propose une nouvelle version de grande envergure, d'un peu plus de soixante-quatre minutes, bien des musiciens lui ayant demandé des compositions plus amples depuis quelques années. Le titre complet, cette fois, se termine donc par l'ajout de "XL", et cette nouvelle version est destinée à Nicolas Horvath, qui en a donné la création mondiale à Strasbourg le 1er octobre 2020. Pour respecter l'esthétique expérimentale d'Alvin Lucier, le pianiste a choisi une prise d'un seul jet parmi plusieurs essais. Le pianiste nous prévient aussi des sonorités bizarres qu'a parfois le piano. Ces bizarreries, cet effet de "désaccordé", est produit par les ondes sinusoïdales, par la proximité des fréquences. L'auteur du livret, Frank J. Oteri, termine en nous rappelant une des clés de la démarche du compositeur américain. Pour  ce dernier, il ne s'agit pas de composer, mais de "dé-composer", au sens où il faut oublier toutes les démarches compositionnelles pour être fidèle à son idée, pour la révéler sans la trahir, en lui permettant « de se manifester et d'exprimer son essence magique sans que viennent interférer d'autres idées inadaptées au contexte ». Il ne faut pas entendre "dé-composer" comme un travail de destruction, mais comme un processus de décantation, de recherche de la pureté sonore maximale. En ce sens, il s'agit d'un dépouillement radical, d'une ascèse, au service de cette essence magique poursuivie. Je connais suffisamment le pianiste pour savoir, et pour entendre la rigueur avec laquelle il cherche à en restituer au mieux la teneur. Reste à espérer que l'auditeur y sera sensible.

   Car soyons clair : ce n'est pas une musique de divertissement, pas une musique d'ambiance. Fioritures et ornements sont bannis, et la virtuosité ici ne se conçoit pas. On ne peut apprécier cette musique qu'en s'y plongeant tout entier, en se retranchant du monde, en se faisant pure oreille, en écoutant de toute l'intensité de son être. L'œuvre exige la même rigueur de l'auditeur que du compositeur et de son interprète. Elle ne nous touchera, ne nous révèlera son essence magique que si nous sommes à sa hauteur. C'est sans doute vrai de beaucoup de musiques, me direz-vous, je vous l'accorde, mais ici toute distraction risque de compromettre l'écoute, de vous faire perdre le fil des oscillations.

   S'immerger dans la durée pure, dans le chant des ondes, les résonances qui se croisent et interfèrent plus ou moins... Dans sa linéarité, son hiératisme austère, la composition déroule sa toile pour mieux vous envelopper dans ses rets, ses rayonnements intérieurs. D'extérieur, le piano devient peu à peu comme une manifestation épisodique du lent balayage des ondes oscillantes. Ses notes se fêlent, semblent se courber, se voiler, sous l'effet d'un étrange mimétisme. On croit les voir se propager dans l'espace en longs filaments fragmentés, entourées d'une aura résonante - je pense soudain à L'île ré-sonante d'Éliane Radigue... La musique est devenue le monde, il n'y a plus rien d'autre pour l'auditeur transporté dans une somptuosité sonore inattendue, paradoxale. Il suffit de notes isolées, de petites grappes, de frappes contrastées, pour que s'opère une alchimie fastueuse avec les ondes ensorcelantes, nues-résonantes, telles des sirènes qui vous auraient entraînés entre deux eaux, entre deux oscillations. Le piano, ce serait Ulysse ? Certes pas l'Ulysse qui reste attaché au mât du navire pour les écouter, mais un Ulysse qui donne la réplique, qui entre dans le chant charmeur. Non pas seulement un Ulysse jouisseur et intéressé, mais un Ulysse créateur, désireux de se mesurer à elles dans un combat d'amour. Le piano affirme son altérité, et dans le même mouvement, s'approche d'elles, résonne avec elles, tout contre elles. Le voici battant de cloche, et elles tournent autour de lui, ses notes en sont enivrées. Il essaye le verre tremblant, le marbre puissant et sombre, des pierres noires. Il tient au milieu d'elles, sévère et calme absolument malgré ses fêlures d'ivresse. C'est un corps à corps, résonance contre résonance, enlacements très lents. Aux ondes fines, subtiles, le piano-Ulysse répond par des suavités inattendues, des contrepoints d'une sobre élégance minimaliste. Jamais il ne manque de répartie, réapparaissant quand on le croit submergé, englouti, se faisant lui-même enveloppeur, comme s'il était plusieurs, pour mieux accompagner ensuite les ondes qui montent ou qui descendent, se fondre en elles encore pour un temps.

   Tout au long de ces soixante-quatre minutes, comment ne pas être captivé par cette non-danse envoûtante, d'une splendeur sonore en perpétuelle métamorphose ? Rarement on aura exploré le piano à une telle profondeur, révélant en lui des clones vibrants, vertigineux, émouvants, étranges, d'une beauté trouble.

   Un absolu de la musique contemporaine !

Paru en 2021 chez Grand Piano - Naxos / 1 plage / 64 minutes environ.

Avec une couverture d'une suprême élégance !

Version longue en écoute ci-dessous.

P.S. Les Small Waves de 1997, enregistrées en 2003 avec le Quatuor Arditti, valent aussi le détour. Le disque m'a atteint, enfin. Les Arditti ne me déçoivent jamais. Disons que du fait de la multiplicité des instruments (violons, alto et violoncelle / trombone et piano), l'œuvre est moins abrupte, plus séduisante...

10 mars 2021 3 10 /03 /mars /2021 15:00
Elodie Lauten : "Piano Works Revisited", illuminations pour piano.

   

Elodie Lauten avec Alain Pacadis et Jacno

Née à Paris en 1950, Élodie Lauten étudie le piano et l'harmonie au Conservatoire dès l'âge de sept ans, compose à partir de douze. Admise à l'Institut d'Études politiques à 18 ans, elle en sort diplômée trois ans plus tard, s'intéresse à la vie musicale en ébullition, devient l'égérie des punks parisiens après un premier séjour à New York où elle a fondé un groupe, les "Flamin youth", qui s'est séparé. Elle forme un nouveau groupe éphémère avec Jacno (voir photo ci-contre), donne quelques concerts avant de repartir pour s'installer définitivement à New York. Là, elle rencontre le poète Allen Ginsberg, chantre de la "Beat generation", qui achète un orgue Farfisa : c'est un choc majeur pour elle, qui lui révèle les possibilités de la musique électronique. Ginsberg l'initie aussi aux religions orientales, notamment le bouddhisme. Les années 80 sont pour Élodie fondamentales : étude de la musique indienne avec La Monte Young, l'un des "papes" de la musique minimaliste, méditation et composition sous la direction de quelques grands maîtres, et pour couronner le tout, un Master d'Art en Composition électronique à l'Université de New York en 1986. Depuis, elle a poursuivi une carrière de compositrice électrique et prolifique, développant un style très personnel d'improvisation. qui passe avec aisance du modal au polytonal ou à l'atonal, intègre des influences rock et jazz. N'a-t-elle pas le métissage musical dans le sang ? Son père, Errol Parker (un pseudonyme pour ce musicien français né à Oran), est un pianiste, batteur et saxophoniste de jazz...  Généralement étiquetée "minimaliste", elle préfère se dire "microtonaliste". L'envisager comme "post-minimaliste" est assez juste.

   J'ai déjà chroniqué la réédition d'un de ses étonnants opéras, The Death of Don Juan, et évoqué ses Variations on the Orange Cycle, interprétées par la pianiste Lois Svard. Piano Works Revisited rassemble en deux Cds généreux l'œuvre pour piano d'Élodie composée entre 1983 et 1995. C'est d'une beauté, d'une fraîcheur et d'une inventivité inouïes. Le premier disque s'ouvre avec les "Piano Works", en cinq parties. Motifs répétitifs et improvisation flamboyante pour le piano, accompagné par des séquences de synthétiseur analogique en guise de basse étrange, par des boucles de différents sons ambiants (eau, voitures sous la pluie, flippers...). L'esprit du New York underground transcendé par une compositrice inspirée, en train de ré-enchanter le piano, d'en faire le vecteur des émotions d'aujourd'hui. Le "Concerto for Piano and Orchestral Memory", contemporain de son opéra The Death of Don Juan, occupe les huit plages suivantes. Aux matériaux précédemment évoqués, il faut rajouter un arrière-plan orchestral modifié électroniquement, ce qui donne une pâte sonore dense, en perpétuelle mutation. Des climats très différents se suivent : ambiance débridée, fantomale, un petit côté Nuit Transfigurée à la Schoenberg. C'est confondant de liberté, d'une somptuosité sauvage, ravagée, jubilatoire. Le premier disque se referme avec un très beau tango qu'Élodie chante en français de sa belle voix de mezzo.

  Le disque deux nous permet enfin d'entendre la compositrice interpréter les "Variations On The Orange Cycle" : trente six minutes de bonheur, à mon sens le sommet de la littérature pianistique de ces trente dernières années avec les Inner Cities d'Alvin Curran, les Études de Pascal Dusapin (liste non exhaustive...). Après la lumière viennent les brumes de la curieuse "Sonate modale", piano doublé de compositions électroniques fondues dans la pénombre des harmoniques, le tout enregistré en direct à la Music Gallery de Toronto en 1985 : beau comme un éclair dans une mine d'anthracite !

   On l'aura compris : un disque indispensable, essentiel, magnifique d'un bout à l'autre.

Paru en 2009 chez Unseen Worlds Records / 2 Cds, plus de deux heures de musique.

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Republication / Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 mars 2021)

25 janvier 2021 1 25 /01 /janvier /2021 17:30
Mario Verandi - Remansum

Supin du verbe remaneo,  « s'arrêter, demeurer, séjourner » ou encore « rester, durer », remansum est le titre de l'album du compositeur et pianiste argentin Mario Verandi paru voici quelques mois. Celui-ci affirme qu'il a trouvé son inspiration dans l'écoute et l'improvisation au piano à partir de matériel sonore électroacoustique de sa période académique qu'il a longuement travaillé pour se constituer un univers sonore personnel. En espagnol, le mot "remanso" signifie l'action de s'arrêter et de rester sur place. Toutefois, les illustrations de la couverture et du digipack pour le Cd évoquent encore davantage l'idée de durée, de résistance au temps. Elles proviennent de négatifs tirés d'une collection muséale de vues de l'Antiquité. En voyant la couverture, j'ai tout de suite pensé aux travaux d'Anne et Patrick Poirier, ou encore au photographe espagnol Toni Catany pour son livre splendide, Obscura memoria. C'est d'ailleurs cette image qui m'a littéralement tiré vers le disque. Je ne le regrette pas. Mario Verandi y joue du piano, du piano numérique, de la guitare, des synthétiseurs et utilise des processus électroniques. Sur six titres, deux violoncellistes différents interviennent. Enfin on entend le bandonéon de Rafael  Velasco sur le titre six.
   Le premier titre, "Riven in Time" (Déchiré dans le Temps ?), nous propulse dans un hors temps suspendu. Un accord répété au piano, comme une interrogation, cymbales frémissantes à l'arrière-plan, prélude à l'entrée du violoncelle élégiaque. On se promène dans les ruines grandioses de la Beauté perdue. Un souffle vient, qui soulève, mais rien ne presse. C'est la poussière du Temps qui voltige et enrobe toute chose d'un drapé noble et fragile. Superbe ouverture ! Pas étonnant que le soleil y soit brumeux : "Hazy Time" est une délicate et envoûtante ritournelle minimaliste, dont les volutes nous tournent la tête Le violoncelle de Sebastiao Selke, particulièrement suave, ronronnant, contribue à l'irréalité de la pièce. La musique de Mario Verandi se coule dans l'harmonie, loin des théories et des écoles.

   Avec "Small Wings Behind", on est transporté doucement par un rythme irrépressible, profond comme celui de la mer. Le piano chante ingénument sa boucle obstinée. L'électronique chez lui n'est jamais agressive : elle revêt les instruments d'une lumière voilée, comme dans "With Eyes Hidden". Le piano numérique découpe finement l'étoffe du songe, les cascades ouatées des synthétiseurs. L'auditeur peut avancer les yeux bandés, comme à colin-maillard : il n'attrapera que les écharpes de brume du Temps posées sur le souvenir des Formes. Magique !
   La signification du titre cinq m'échappe : "Ayse" serait du turc ? Le piano développe un motif, rejoint par les chantonnements litaniques d'une voix un peu rocailleuse, celle d'une vieille femme d'un petit village au bord de la Mer Noire, que le compositeur a enregistré pendant qu'elle cuisinait. Morceau mystérieux, berceuse ou prière, qui s'élargit avec les textures électroniques, le diseur réduit à des murmures. "Bosque" (Forêt) nous introduit dans le monde des esprits peut-être suggérés par  la poussée initiale d'un son ténu dans les aigus : le piano interroge, amusé, variant le ton, oiseau têtu. La forêt s'agite, se met à bruisser, submergeant presque le piano. Le violoncelle et des drones accompagnent cette invasion sonore. Le bandonéon de Rafael Velasco se glisse dans la forêt instrumentale à laquelle il donne une couleur discrètement rutilante. Le piano réapparaît en même temps qu'une ou des voix à bouches quasi fermées. Tout avance et glisse vers sa disparition, et c'est le piano qui aura le dernier mot, reposant à nouveau sa petite phrase : il n'aura pas vu passer le Graal !

  Synthétiseurs en avant, sons électroniques, "Melted Horizon" est un mur de sons ondulés sur lequel se profile soudain une vague grandiose d'orgue, puis des sons flûtés. Aigus et graves se mêlent dans ce titre à l'allure d'hymne, saccadé par une pulsation puissante et sourde, qui se vaporise littéralement dans une coda archangélique.

   Le violoncelle de Dina Bolshakova ouvre suavement "A Tear in the Desert", lamento somptueux agité d'oripeaux électroniques. Les draperies claquent, sans cesse éclosent des splendeurs sonores : flamboyant morceau d'ambiante ponctué par un court duo violoncelle-piano, le violoncelle terminant par une volte caressante. Par une rêverie se conclut ce disque intemporel : "Now and Always", un peu trop doucereux, trop alangui à mon goût... Néanmoins...

    Un disque souvent de toute beauté pour les amateurs de suavité, d'harmonie, de quiétude. Ce qui n'exclut pas de beaux élans, des envolées exaltantes ! Nous en avons tant besoin dans ce monde anxyogène, qui ne cesse de courir après le néant, après une pseudo-modernité de pacotille !

Mes titres préférés : "Riven in Time" /  "Hazy Sun" / "Small Wings Behind"/ " With Eyes Hidden" / "Bosque" / "Melted Horizon" / "A Tear in the Desert"... 7 sur 9, déjà...

Paru en juin 2020 chez Time Released Sound / 9 plages / 42 minutes environ

Vidéo / photo : Corinna Rosteck pour "Small Wings Behind" / Carolina Boettner pour "Bosque"

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Toni Catany (1942 - 2013), "Le Temple de Zeus" à Euromos, in OBCURA MEMORIA (1994)

Toni Catany (1942 - 2013), "Le Temple de Zeus" à Euromos, in OBCURA MEMORIA (1994)

24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 18:20
Melaine Dalibert - Infinite Ascent

   Quand l'Inspiration transporte le minimalisme !

    Pianiste et compositeur, le rennais Melaine Dalibert (notice biographique ici) me confiait à propos de son cinquième disque solo :  « Mon dernier album emprunte une voie sans doute plus instinctive que les précédents. » Composées en 2019 et enregistrées en décembre de la même année sur un piano Steinway dans la chapelle du Conservatoire de Rennes où il enseigne, ces huit pièces sont en effet moins apparemment construites sur des procédures mathématiques comme les algorithmes. Il n'empêche que, en dépit de leur noyau mélodique et de leur expressivité, elles s'inscrivent dans une perspective minimaliste, ce qui n'exclut ni le lyrisme ni une forme de grâce harmonique.

"Introduction" combine la fluidité de notes répétées de manière serrée en strumming et le contrepoint dramatique de notes graves qui scandent puissamment cette entrée vigoureuse, dont les boucles allongées dessinent une courte mélodie lancinante.
 

   Comme l'indique son titre, "Flux / Reflux" va et vient comme une mer,  d'un mouvement gracieux et en même temps sérieux comme une quête. La mélodie d'une beauté fragile a des accents à la Philip Glass, incessamment répétée. Elle remonte toujours, têtue, jusqu'à fondre de douceur. "Grasses in Wind" est agitée d'un frémissement rapide, constant, au point d'en être comme ébouriffée. Étrange berceuse incantatoire, "Lullaby" semble prise au piège de ses arpèges immobiles et répétés, élargis en ellipses insidieuses.

  Et c'est "Litanie"... le retour magique et probable des algorithmes, le titre le plus rigoureux et le plus follement lyrique, frère d'anciens morceaux comme "En abyme" sur le premier album de Melaine, Quatre pièces pour piano. C'est un appel, un escalier en spirale dans un donjon sans fin, une montée infinie qui pourrait servir d'illustration sonore à certaines œuvres de Constantin Brancusi. Quand la mathématique pure se revêt de Lumière et d'Esprit, les cloches sonnent, carrousel et carillon, l'élévation lévitation, le corps qui flambe suspendu par-delà toutes les contingences. Un absolu envoûtant !

   L'apaisement revient avec "Horizon", à la mélancolie prenante. Ses pauvres accords se suivent sans hâte, ponctués de notes graves, avant une partie furieuse, un emballement sourd et martelé, puis un retour à un calme méditatif creusé d'une profondeur résonnante. Le contraste est on ne peut plus accentué avec "Piano Loop", houle agitée de boucles enchevêtrées dans la plus pure tradition minimaliste, et d'un effet magnifique, avec des irisations de texture, des bulles expressives presque langoureuses.

   "Song" répond à "Introduction" par son dynamisme puissant, sa mélodie expressive qui se déploie en larges cercles irrésistibles.

   Qui a dit que le minimalisme manquait d'âme, de lyrisme, de fougue ?

Mes titres préférés : 1) "Litanie" 2) "Flux / Reflux", "Lullaby" et "Piano Loop" 3) Tout le reste !

Paru en novembre 2020 chez Elsewhere Music / 8 plages / 34 minutes

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :