Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
N.B Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

Publicités imposées !

Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 19:00
Douwe Eisenga - For Mattia

   Dédiée à la mémoire de Julia Mattia Muilwjik (13 septembre 1989 - 1er octobre 2015), cette courte pièce a été composée à la demande de Katja Bosch et Janpeter Muilwijik. C'est à la suite d'un concert consacré aux Simon Songs de Douwe, il y a un peu plus d'un an, que les parents de la jeune femme sont venus vers le compositeur pour lui demander une petite pièce pour piano, quatre minutes environ. Pris par d'autres occupations, par l'écriture d'une autre pièce de commande, Douwe Eisenga a mis en chantier la pièce en mai 2017. Il se disait que Mattia méritait la plus belle musique du monde. La pièce a pris un peu d'ampleur, plus de huit minutes. La première de la pièce a eu lieu le 10 septembre dans la cathédrale d'Utrecht, interprétée par la pianiste Karin de Boef en ouverture d'une exposition de Katja Bosch et Janpeter Muilwjik (qui sont artistes visuels) consacrée au suicide de leur fille.

   For Mattia s'inscrit dans la lignée des Simon Songs : un minimalisme lyrique, mélodieux, les deux mains proches l'une de l'autre dans le registre medium, tissant des boucles envoûtantes, avec de belles envolées dans les aigus. Mine de rien, cette pièce lumineuse et simple d'allure construit un troublant labyrinthe harmonique, dont je me plais à ne pas trouver la sortie, l'écoutant en boucle sur une tangente du Temps... Un hommage magnifique, bouleversant, vibrant au-delà de toute tristesse, interprété par Douwe Eisenga lui-même, ce qu'il n'avait jamais fait.

Paru fin août 2017, autoproduit / 1 plage / 8'20".

Pour aller plus loin :

   - Acheter le cd

- En savoir plus sur la composition de For Mattia

- Acquérir la partition.

12 septembre 2017 2 12 /09 /septembre /2017 12:00
Melaine Dalibert - Ressac

   Le temps s'allonge entre deux mondes depuis toujours

   À trente-sept ans le pianiste et compositeur rennais Melaine Dalibert persiste dans la voie qu'il sait être la sienne depuis la révélation apportée par sa découverte des œuvres de Véra Molnar, artiste d'origine hongroise utilisant les algorithmes dans son processus créatif. Pour lui, la musique a beaucoup de rapport avec les arts visuels tels qu'ils sont travaillés par cette artiste, aussi par le peintre, graveur et sculpteur François Morellet. Les durées correspondraient aux distances du peintre, les intervalles entre les durées à ceux entre les longueurs, tandis que les harmoniques ont beaucoup à voir avec les couleurs, par leur nature spectrale. Le piano, son instrument, par sa tonalité neutre et ses capacités résonnantes, répond à son idée d'une musique à l'expressivité minimale, dont l'essence est constituée par la dimension physique du son. Tournant le dos à toute virtuosité, pourtant encensée dans les conservatoires (il enseigne lui-même au Conservatoire de Rennes) et admirée par le public, Melaine Dalibert recherche la simplicité d'un minimalisme maximal. Dans ses pièces, dit-il, le temps est un élément calme, il n'y a ni début ni fin puisque l'algorithme pourrait se développer indéfiniment. Sa musique n'est donc ni narrative, ni dramatique, sans être toutefois le produit d'un quelconque logiciel, le compositeur gardant la haute main, n'utilisant un ou des algorithmes qu'en tant qu'outil créatif.

   Après Quatre pièces pour piano (2015) Ressac propose deux pièces. La première, "En abyme", figurait parmi les quatre précédentes, je n'y reviens pas. La seconde est la pièce éponyme, de presque cinquante minutes. À la lecture de son titre, on pense tout de suite au sens courant du mot, d'autant plus que Melaine est breton. On s'attend à entendre le va-et-vient de la mer, des vagues le long du littoral. On imagine une dimension dramatique, voire violente, ce qui impliquerait une expressivité, du pittoresque même, on verrait la scène. C'est évidemment une fausse piste. « ressac » vient de resacar « tirer en arrière ». Au départ il y a deux notes très proches, puis une troisième détachée et une quatrième qui lui répond, qui la tire en arrière. L'algorithme est lancé. L'écart augmente ou diminue, en durée ou en valeur, d'où un perpétuel ressac d'intensité variable. Chaque note est tirée en arrière, mais on ne sait jamais exactement comment elle le sera, par quelle note et quand. L'auditeur peut se prendre au jeu, essayer de deviner, ce qui introduit de l'intérêt, du suspense, un succédané de la dimension narrative, dramatique. Il me semble que la longueur de la pièce décourage une telle approche. De plus, Melaine  a introduit de petites doses d'aléatoire ! Très vite, on se laisse porter, bercer par le flux et le reflux des notes tenues. Chaque note, par son frapper et sa résonance est de fait une vague qui se brise sur la grève du silence, puis se retire, se reconstitue en une autre vague jamais identique. Il n'y a plus d'événement au sens habituel du terme, dans la mesure où chaque note est au centre de l'intérêt, à égalité avec toutes les autres. Au lieu de ne valoir que dans son rapport aux autres, de ne faire que passer, elle vaut pour elle-même d'abord, se fait entendre dans toute sa plénitude physique avant son remplacement par celle qui la tire en arrière ou/et en avant, car on ne sait plus, le flottement se fait sentir. Sur cette mer potentiellement infinie, on finit par percevoir des variations respiratoires, phases de ralenti ou d'accéléré. Aussi, bien que certains auditeurs diront s'endormir en écoutant une telle musique, je n'hésite pas un instant à soutenir le contraire. Quand tant de musiques accumulent les notes, rivalisent de virtuosité au point de nous assourdir, voire de nous abrutir par ce trop-plein qu'elles déversent pour nous occuper quasi militairement, celle-ci nous respecte infiniment, nous laisse être, se glisse vers nous note à note. Elle sollicite notre pensée, l'encourage, riche de sa pauvreté, de son dénuement comme l'autre est pauvre de sa richesse vaniteuse, tonitruante. Ni triste ni joyeuse, elle est au-delà des affects. Elle résonne, elle vibre, nous tire à elle sans nous envahir. C'est pourquoi elle est libératrice, relaxante au sens le plus noble (rien à voir avec la musique dite "de relaxation" !). Chaque note est un appel à retentir de notre côté, à ses côtés. Comme Melaine Dalibert, j'apprécie beaucoup Tom Johnson et d'autres compositeurs minimalistes. Mais son esthétique, dans "Ressac", a plus à voir avec celle d'un Morton Feldman ou de Dennis Johnson. Pourquoi ? Parce que les premiers (dans les pièces que je connais, en tout cas) semblent avoir horreur du vide, du silence, qu'ils recouvrent d'une couche serrée de motifs, de boucles, contrairement aux seconds qui le laissent affleurer, s'épanouir. Cette connivence avec le silence, c'est elle qui au fond réveille notre attention, l'affine, nous amène insensiblement sur le rivage d'autres musiques encore, extérieures ou intérieures. Paradoxalement, cette musique sans histoire apparente nous captive justement par sa beauté sereine, son flottement, ses robes d'harmoniques. Et la grève, me direz-vous, vous parliez de « la grève du silence » ? Pour moi, c'est plus exactement le bruit de fond de l'enregistrement, plage sur laquelle la note vient s'étendre, puis se retirer, tandis qu'une autre déjà se mêle à elle, si bien que dans les phases plus rapides, plusieurs couches d'harmoniques se superposent, s'entrelacent. Plus je réécoute, plus je pense à un musicien qui pourrait sembler éloigner de cet univers : Giacinto Scelsi, auquel j'ai emprunté le titre de cet article, et que j'aimerais citer encore pour terminer cette approche de la musique expérimentale de Melaine Dalibert, tant il me semble que cette démarche appuyée sur les mathématiques débouche de fait sur une expérience métaphysique, spirituelle. Melaine Dalibert ne nous propose-t-il pas, à sa manière, un exercice spirituel tel que l'entendait Ignace de Loyola : un apprentissage du discernement... ?

Le temps

              était rempli

                                 d'ailes

en infinies

                 rivières

Car cette musique, loin d'être désincarnée, est celle de l'Éveil.

---------------------

N.B. Titre de l'article et poème ci-dessus de Giacinto Scelsi, extraits de L'Homme du son (Actes Sud, 2006)

Paru en juin 2017 chez Another Timbre / 2 plages / 60 minutes environ. Couverture de Véra Molnar.

Pour aller plus loin :

- Entretien (en anglais) avec le compositeur sur le site du label

- Extrait de "En Abyme" en écoute ci-dessous :

 

Programme de l'émission du lundi 4 septembre 2017

David Shea : Mirror / Trance (Pistes 1 - 11, 10'40), extraits de Piano I (Room40, 2016)

Astrïd & Rachel Grimes : The Herald en Masse / M5 (p. 1 & 2, 11'20), extraits de Through the Sparkle (Gizeh Records, 2017)

Fourcolor : Familiar (p. 3, 5'04)

Keith Fullerton Whitman : Live at Fabrique (4'55)

Scanner : Thrown together like Leaves (p. 7, 3'31)     extraits de Fabrique / Artistes divers 2001 - 2009 (Room40, 2009)

Michel Banabila : Take me there / Tortoise (p. 1 & 2, 11'01), extraits de Jump Cuts (Tapu Records)

Moon ate the dark : Capsules (cd 1, p. 3, 3') (sonic pieces, 2015)

Programme de l'émission du lundi 11 septembre 2017

Christoph Berg : Prologue (p.1, 3'02), extrait de Conversations (sonic pieces, 2017)

L'Intégrale :

* Melaine Dalibert : Ressac (p. 2, 49'58), extrait de Ressac (Another Timbre, 2017)

Christoph Berg : Conversations (p.2, 7'), extrait de Conversations (sonic pieces, 2017)

29 août 2017 2 29 /08 /août /2017 15:16
David Shea - Piano I

   Trois ans après la sortie du foisonnant Rituals, qui marquait le grand retour de David Shea, incontestablement l'un des meilleurs compositeurs de la scène électronique, expérimentale et même contemporaine tout simplement, l'américain, qui vit aujourd'hui en Australie, reste fidèle au label de Lawrence English, Room40, et publie, à la demande expresse de Lawrence, un album de piano solo. Curieux ? Non, car il n'a cessé de composer pour cet instrument, souvent en association avec d'autres instruments et l'électronique. Bon connaisseur de la musique contemporaine, il a travaillé avec de grands pianistes, abordant tous les possibles, si l'on veut, du piano. Il avait d'ailleurs, à la mémoire de Luc Ferrari, composé une œuvre pour piano, alto et échantillonneurs, The Book of Scenes, sur le label Sub Rosa en 2005. Par contre, il ne se jugeait pas à la hauteur pour interpréter lui-même ses compositions. Lawrence English lui a demandé de relever le défi. C'est donc David Shea que l'on écoute jouer le résultat d'une année de pratique, d'écriture, d'écoute...

   Je vais d'abord évacuer la question du genre, parce que sur Internet on trouve des pitreries incroyables. Selon un premier site, le disque relèverait de la "Dance", selon un autre de l'ambiante... Je passe sur "Dance", l'auditeur devait être au mieux distrait, plus probablement sourd ; si l'on entend par ambiante ce qui prend un aspect introspectif, d'accord, seulement c'est vider le mot de son sens premier. Parler d'abstractions me paraît un non-sens : nous ne sommes pas en peinture, l'abstraction ne s'oppose pas à la figuration. La musique pour piano n'a jamais rien représenté. Expérimentale ? Toute musique inspirée est en un sens expérimentale, l'adjectif ne veut souvent plus dire grand chose. Je préfère "classique moderne", ou "contemporain" si l'on veut être plus précis. Chaque pièce est ici une méditation, un nocturne dans certains cas, ou une étude tout simplement, à la Ligeti par exemple

   "Mirror", la magnifique pièce d'ouverture au tempo méditatif, se regarde en effet dans le miroir : tranquille jeu de reflets entre médiums et graves, elle propose en même temps comme une série insistante d'interrogations jalonnée de petites grappes sonores qui seraient des éclaboussures sur un beau lac profond. Une suite (c'est son titre) de huit courtes pièces lui succède. Notes isolées, fortes et résonnantes, puis s'agglutinant dans des agrégats austères dans les graves, dont se dégage une ligne fluide rejoignant les médiums, voire les aigus, avant de se solidifier à nouveau en cassures : impressionnant début ! La deuxième partie se fait plus chantante, plus atonale aussi, marquée par des boucles obsédantes qui rythment sa marche, vers quel sommet ? La troisième semble hésiter, mais très vite s'accélère avec des sortes de petits tourbillons bourdonnants. La quatrième se fait plus lyrique, dirait-on, encore qu'elle bute sans cesse dans sa progression. La cinquième approfondit l'intonation, fond en glissades, en accords fous. Quant à la sixième, elle se hausse vers les aigus, esquisse des pas de danse (il n'avait donc pas totalement tord, ce fameux site !!!), très élégante. Atmosphère mystérieuse pour la septième, cercles et tangentes introspectives. Retour à la première partie avec la huitième, dramatique et puissante, fleuve impétueux aux ondoiements troublés, qui s'apaisent par une reprise lancinante de la dominante. Moi je pensais fugitivement, en écoutant cette suite splendide, à quelques unes des très belles réussites du piano contemporain, en particulier aux " Variations on the orange cycle" d'Elodie Lauten, c'est dire mon admiration.

    Une surprise nous attend ensuite, surprise non signalée par les rares chroniqueurs anglophones. C'est "Magnets", envoûtante composition pour électronique et piano (préparé, sans doute), la seule de l'album, perle noire rayonnante de ses drones irisés, dans lesquels se love, s'enchâsse le piano en compagnie d'un instrument à archet (?). Les retrouvailles avec le piano seul n'en sont que plus bouleversantes. "Trance" prend des allures de choral sous hypnose, taillant son chemin dans des ténèbres opaques par ses nappes denses d'harmoniques. On est presque au bout de ce parcours impressionnant. Il reste les quatre parties du "Tribute to Mancini" : s'agit-il d'un hommage au footballeur italien bien connu ? Je n'en sais rien. La veine est d'un lyrisme plus conventionnel à mon sens, voire plus mièvre dans la joliesse recherchée, de la quatrième partie plus encore. Une manière d'être en phase avec un homme populaire ? Personne n'est parfait... Toujours est-il que je retrancherais volontiers ces dix minutes-là, plus à leur place sur un disque de jazz (David écoute aussi beaucoup de jazz, cela s'entend !).

   À cette réticence près, un très grand disque de piano contemporain.

---------------------

Paru en juin 2016 chez Room40 / 15 plages / 44' minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

 

4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 11:12
Jaan Rääts - Complete Piano Sonatas 1 par Nicolas Horvath

   Le Sacre de l'énergie

   Vous avez dit l'Estonie ? On vous répond au mieux Talinn... et Arvo Pärt dans le domaine musical. Les mélomanes avisés mentionneront peut-être Erkki-Sven Tüür. Mais qui, en France, prononcerait le nom de Jaan Rääts ? Pourtant, ce compositeur né en 1932, longtemps professeur à l'Académie de musique, est l'auteur d'un catalogue impressionnant, essentiellement dans le domaine instrumental : musique de chambre, pour orchestre, pour piano. Aussi la rencontre entre le pianiste Nicolas Horvath, ambassadeur fougueux de cet instrument et défricheur infatigable des musiques d'aujourd'hui, et Jaan Rääts était-elle quasiment inévitable, d'autant plus que l'estonien revendique hautement sa liberté musicale : « Je n'aime pas les systèmes rigides, affirme-t-il. J'aime absorber le matériau musical, le filtrer, développer son potentiel émotionnel là où c'est nécessaire. Je l'utilise comme un tremplin pour mon imagination... » Je ne m'évertuerai donc pas à lui accrocher une ou plusieurs étiquettes, ce à quoi se réduit parfois la critique musicale qui en profite pour nous assener ses derniers anglicismes agressifs, manière faussement innocente de nous prouver qu'elle est à la pointe de la pointe des nouveautés. Je vous invite tout de suite à la lecture du beau livret - bilingue dont notre belle langue - qui propose une analyse musicologique abordable, très juste. Pour ma part, au lieu de prendre les sonates chronologiquement comme le fait Ed Distler, compositeur et pianiste auteur du livret, je les aborderai au fil du disque.

   En effet Nicolas Horvath, qui a préparé ce premier volume avec le compositeur, a choisi de commencer son programme par la neuvième sonate. Le premier mouvement est comme un coup de tonnerre : répétitions obstinées d'accords, arpèges tourbillonnants, qui se résolvent par moments en micro séquences élégiaques vite emportées dans le déluge pianistique . Un hymne aux forces vitales qui n'exclut pas comme un éloge du mystère. Ô comme cette musique fait du bien, nouveau sacre du printemps pour le piano ! Le second mouvement reprend en mineur les thèmes du premier pour une promenade incantée par des boucles minimalistes et des afflux d'énergie : miracle d'une écriture libre, aérée, aux incroyables beautés mélodiques inattendues. Le dernier mouvement est au croisement des deux premiers, torrentueux, faillé par des staccatos puissants, des falaises de notes répétées : la puissance accouchant d'instants de grâce. Il y a du volcan chez Jaan Rääts. La musique jaillit comme un feu d'artifice sublime : quoi de mieux pour ouvrir un album ?  Les six minutes de de dixième sonate, en un seul mouvement, offrent comme un condensé de l'univers de Rääts : transitions abruptes, contrastes puissants, surgissements de sources vives avec arpèges éblouissants, moments de calme et d'ironie sereine, dissonances et répétitions explosives à faire pâlir de jalousie le pulse reichien. Cette musique est aux antipodes de la musique de salon. C'est une musique sauvage, une bête indomptée, fantasque et fascinante justement par le jeu de sa libre souplesse. C'est une musique généreuse, dispensatrice d'une joie extraordinaire !

   La suite de l'album reprend les sonates dans l'ordre, de la première à la quatrième. et l'on s'aperçoit, à l'écoute de la numéro 1, de la fantastique liberté à l'œuvre dès l'origine. Avec son premier mouvement qui court sur une seule ligne mélodique non accompagnée, comme un équilibriste grisé par sa folie, elle bouscule pourrait-on dire tous les attendus, tandis que le second déploie une veine sombre, très lente, dramatisée par de puissants accords plaqués et une sorte d'éclatement du tissu mélodique, paradoxalement enchantée par des retours lancinants, poignants. Le trio, comme le remarque Jed Distler, évoque en effet par moment la virtuosité ébouriffante des études pour piano mécanique de Conlon Nancarrow, mais disloquée par des bouffées extatiques et des accès de douceur, une cavalcade effrénée. La seconde sonate est tumultueuse à souhait, étincelante, obstinée, rageuse, et un brin mystérieuse, à mi-chemin du ragtime et de Janàček (oui, Jed Distler !). Avec un troisième mouvement noble et grave, à l'intensité croissante, d'une confondante beauté hypnotique !! La troisième sonate commence de manière dramatique par des accords hiératiques avant de développer une langueur vite réinvestie par une marche solennelle, alors que le second mouvement est vif-argent, espiègle canon qui cède la place à un adagio fragile et mystérieux, puis  un allegro étourdissant curieusement troué par quelques secondes à la Morton Feldman.

L'album se termine avec la quatrième sonate "quasi Beatles" : c'est un régal de virtuosité allègre, joyeusement dissonante parfois. Musique folle, qui martèle jusqu'à l'outrance certains motifs, en écho notamment à " A Day in the Life" de l'album Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band. Quelle jubilation ! Un orage magnétique, des gerbes éblouissantes !

   Un disque magnifique à la prise de son impeccable, servi par un Nicolas Horvath que l'on sent dans son élément, inspiré, serviteur passionné de l'énergie du Balte. À écouter sur une bonne chaîne si possible, il faut le répéter dans ce monde envahi par les formats compressés.

----------------------

Paru en 2017 chez Naxos, Grand Piano / 18 plages / 51' minutes environ.

Pour aller plus loin :

- un court extrait de la sonate n°4 en écoute ici.

- Nicolas Horvath joue Rääts  lors de la Nuit blanche à La Philharmonie de Paris. Une nuit blanche consacrée à Philip Glass, mais il y joue l'estonien à 35'55 et 1h12'31'' pour être précis.

Programme de l'émission du lundi 3 juillet 2017

John Cage : In a Landscape

Erik Satie : Gnossienne n°3 (Pistes 1 & 5, 16'37, extraits de Statea (InFiné, 2016) par Murcof & Vanessa Wagner

Jaan Rääts : Piano sonata n°10 (p. 4, 6'08)

                              Piano sonata n°1 (p. 5 à 7, 11'13), extraits de Complete piano sonatas vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Norman Westberg : Homeset trunc (p. 2, 20'20), extrait de Jasper Sits Out (Room40, 2017

16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 20:49
Rougge - Monochrome

   Un grand piano, une voix qui s'envole, prononçant les syllabes d'une langue inconnue. C'est Rougge, artiste nancéien, et c'est son deuxième disque, Monochrome, huit ans après Fragments, sorti en 2007. Il s'agit encore de fragments numérotés sans qu'on sache à quel ordre secret cela renvoie. Peu importe. On est emporté. C'est une promenade qui devient une invocation, une incantation. Le piano insiste, martèle, sonore ou grondant, tandis que la voix de contre-ténor monte, descend, murmure. Quel saisissement ! Comme si la voix détachait des lambeaux d'infini...depuis un ailleurs soudain si proche. La trame mélodique, d'inspiration minimaliste, enveloppe l'auditeur dans un réseau de motifs serrés, volontiers répétés ostinato, d'où l'ambiance vite envoûtante. La voix dérape parfois de sa tessiture pour prendre des accents d'une extraordinaire douceur avant de repartir dans une suavité farouche. Comment ne pas penser à Wim Mertens, notamment dans Maximizing the audience (1988), dans le fabuleux "Whisper me", ou encore à Antony de Antony and the Johnsons ? Mais ces références ne sont que des repères grossiers, il faudrait remonter une longue tradition vocale héritée du Moyen-Âge, des monodies grégoriennes ou de certains hymnes qui ne comportaient que des sons vocalisés... ou encore vers les chants de gorge par exemple. Le chant ne dit rien dans aucune langue : le chant chante, c'est un pur chant, du chant-joie. De fragment en fragment, on dérive au fil des nuances, le temps se dilate dans des ralentis élégiaques suaves ou se contracte dans des passages nerveux et sombres. Nous sommes dans les marges, dans les arrière-mondes de la musique, quelque part où ça se déchire, où notes et vocalises épousent l'émotion. L'étreinte est langoureuse, intense, perd la notion du temps, intemporelle par essence. Et c'est cela qui ravit, l'abandon extrême, la liberté de jouir du son sans se soucier de rien d'autre.

  Qu'on l'habille de cordes, cette voix, dans le dernier fragment, annonce une nouvelle étape, qui se concrétisera par la sortie, début mars, d'un disque réalisé avec un véritable quintette à cordes.

------------------------

Paru en novembre 2015 / 9 titres / 44' environ

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus sur bandcamp :

 

 

Programme de l'émission du lundi 13 février 2017

L'Intégrale : (enfin presque...)

Tristan Perich : Surface Image (Piste unique, 63'), extrait de Surface Image (New Amsterdam Records, 2014)

31 janvier 2017 2 31 /01 /janvier /2017 08:00
Vicky Chow (2) - Tristan Perich : Surface Image

   C'est en écrivant mon article consacré à Aorta que j'ai découvert le disque précédent de la pianiste Vicky Chow, consacré à une œuvre de Tristan Perich, jeune compositeur né en 1982, devenu célèbre par ses compositions électroniques n'utilisant jamais plus de 1 bit d'information en même temps. Il a déjà publié deux albums sur le label Cantaloupe Music  : 1-Bit Music en 2007 et 1-Bit Symphony en 2010. Un troisième titré Noise Patterns est sorti sur un autre label en 2016, deux ans après celui qui m'occupe maintenant, Surface Image. Pour situer ce compositeur atypique, je précise que, non content d'avoir reçu des récompenses académiques dans le milieu de la musique électronique, il a été artiste invité au festival Sónar de Barcelone en 2010.

   La rencontre avec la pianiste Vicky Chow l'a conduit à composer pour le piano une œuvre de longue haleine, qui entrelace le flux pianistique avec quarante canaux électroniques à un bit. Il en résulte une pièce très reichienne, tendue par une constante pulsation, d'un minimalisme fascinant de rigueur. Je suis surpris de ne pas trouver dans les présentations la référence à Steve Reich, pourtant pour moi tellement évidente. Bien sûr, Tristan Perich, c'est un Steve Reich de l'ère électronique. Comme chez Steve, les motifs sont inlassablement répétés et variés, avec un jeu d'échos, de décalages, de superpositions qui multiplie les plans, enveloppant l'auditeur dans une tapisserie sonore chatoyante, dynamique, avec des crescendos puissants, de véritables courants. La différence, c'est que les sons électroniques sont d'une incroyable plasticité, changent de texture et de couleur autour du piano, se rapprochant de lui ou s'en éloignant selon les moments ; ils constituent un véritable orchestre, car les quarante haut-parleurs interagissent avec l'acoustique du piano au point de générer l'impression de cordes, de synthétiseurs, d'orgue, selon les passages. Que le lecteur ne s'effraie pas ! Toute cette technologie - je serais incapable de rentrer dans les détails ! - débouche sur une musique vraiment écoutable, d'une incroyable beauté. On sent les sons onduler, on les entend changer au fil de la trame inlassable. La vie ne cesse de sourdre de cette surface harmonieuse, à laquelle les surgissements harmoniques multiples donnent un relief changeant. Surface Image, c'est une vague sans fin, un chant, une ode prodigieuse, capable de recouvrir toutes les laideurs du monde de sa rutilance impétueuse. L'auditeur est happé, immergé (s'il l'écoute vraiment, au casque ou dans de bonnes conditions), ravi. Tout est effacé. Il n'y a plus rien que cette évidence illuminante. L'électronique est au service de la négation de la transcendance, de l'abolition de l'opposition entre surface et profondeur dans la mesure où l'image de surface produite inclut tout ce qui naît en son sein, se veut pure immanence : plus de dualité, un monisme rayonnant.

   Alors ? Oubliez mes divagations philosophiques... Voilà selon moi un chef d'œuvre de la musique du vingt-et-unième siècle, n'ayons pas peur des mots ! Magistralement interprété !

------------------------

Paru en 2014 sur le label New Amsterdam Records / 1 titre / 63'

Pour aller plus loin :

- la page consacrée au disque sur le site de Vicky.

- la composition en écoute (et plus) sur bandcamp ci-dessous :

- Vicky interprète l'œuvre en direct à la Roundhouse de Vancouver :

Programme de l'émission du lundi 30 janvier 2017
May Roosevelt : Oomph  / Vow / Mass extermination (Pistes 2 - 3 - 5, 13'), extraits de Haunted (Autoproduit, 2011)

John Halle : Sphere ['] (p. 5, 9'13)

John King : No Nickel Blues (p. 7, 6'58) interprétés par le quatuor Ethel, extraits de Heavy (Innova Recordings, 2012)

Richard Moult : Apollo Winceleseia (p. 1 à 3, 17'), extraits de Yelpyt (Second Language, 2012)

Jacob Cooper : Clifton Gates (p. 2, 9'13),  interprété par Viky Chow, extrait de Aorta / Music for piano and electronics  (New Amsterdam Records, 2016)

24 janvier 2017 2 24 /01 /janvier /2017 13:45
Vicky Chow - Aorta / Music for piano and electronics

   Membre du sextuor Bang on a Can All-Stars, la pianiste canadienne Vicky Chow joue aussi en duo avec la pianiste néerlandaise Saskia Lankhoorn et avec l'ensemble de six claviéristes Grandband. C'est dire qu'elle met son talent au service des musiques contemporaines. elle a d'ailleurs enregistré une interprétation de Piano Counterpoint de Steve Reich  pour piano et électronique. Son second disque sur le label New Amsterdam Records  est consacré à six compositions nouvelles de six compositeurs contemporains. Après un premier album marqué selon elle par son obsession pour la perfection, elle a voulu celui-ci plus près de son cœur, d'où le titre AORTA. « J'ai choisi les plus longues prises, gardant mon impression de ce monde autant que possible. Je voulais créer un album lié à la lumière, l'amour, l'émotion, et à l'humanité.» confie-t-elle.

   Le disque s'ouvre avec "Hoyt-Schermerhorn" de Christopher Cerrone, superbe nocturne, sorte de promenade de plus en plus éblouie et mystérieuse au fur et à mesure que l'électronique ajoute ses contrepoints, étranges redoublements comme si les pas du promeneur en suscitaient d'autres dans le silence de la nuit. "Cliffton Gates" de Jacob Cooper est un hommage à "Phrygian Gates" de John Adams,  et fait référence à la place du même nom à Brooklyn, où réside Vicky. La pièce joue sur les longues résonances avec distorsion de notes d'abord isolées, puis se rapprochant, ce qui crée une mélancolie assez poignante, l'impression d'une dérive accentuée par le phrasé un peu jazzy. Quelque chose cloche, se défait, au bord de la perdition suggérée par les subtiles dissonances, mais en même temps se raccroche à d'insoupçonnées forces vitales, la composition devenant une sorte d'hymne exultant saturé d'une ivresse folle dans les aigus de plus en plus rapides. C'est vraiment un titre spendide...je risque de me répéter car Vicky a choisi des morceaux merveilleux, en effet chargés d'émotions humaines. La composition de  Jakub Ciupinski "Morning Tale" en quatre mouvements est d'une beauté fragile et sidérante. Le nocturne initial est magique, enchanté par une électronique qui ajoute comme une queue de comète aux notes du piano. Les notes se mettent à filer littéralement, traversant l'espace sonore dans un feu d'artifice pianistique envoûtant. "Alba" (Aube) me fait penser au poème en prose "Aube" d'Arthur Rimbaud : « Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.» Les notes sont haleines et pierreries, ailes en allées dans le jour qui se lève. "Awakening" (L'Éveil) est une pluie de notes, une série dense de gerbes éclaboussantes, avec de beaux retournements, tandis que la dernière partie, "The Miracle of being Ernest", caracole avec brio dans un espace sonore creusé par plusieurs couches contrastées fractionnées par des brisures. Quel plaisir !

  

Vicky Chow - Aorta / Music for piano and electronics

   Le piano dialogue avec une partie électronique pré-enregistrée dans "Rave" de Molly Joyce, pièce rêveuse qui revient obstinément vers certaines notes, construisant une frénésie fascinante dans l'interaction de plus en plus serrée entre les deux "interlocuteurs", au point de faire penser à certaines études de Conlon Nancarrow pour piano mécanique. Extraordinaire délire à la conclusion solennelle, le piano se faisant quasi orgue ! Dans "Limbs" et "Bones", Daniel Wohl resserre les liens entre le piano et l'électronique au point d'en faire un instrument hybride, apte à explorer une espèce de jungle trouble de paysages entrevus, fuyants et magnifiques.

Le dernier titre, "Vick(i/y)" de Andy Akiho - en hommage aux deux pianistes Vick(y) Chow et Vick(i) Ray (absente du disque) -  réinvente le piano préparé. Ce sont gongs et cloches, notes sépulcrales, comme une promenade dans la Chine ancienne, un extrême orient peuplé d'esprits, hanté de chamans vaticinants, semé de trouées plus humaines lorsque les notes habituelles réapparaissent,  mais tout aussi dépaysées. On pense au gamelan des musiques javanaise et sundanaise dans la mesure où le piano ainsi transfiguré est devenu orchestre percussif. La pièce, d'abord nimbée de ténèbres impressionnantes, s'évertue vers la lumière, ménageant des passages d'une beauté fragile et rayonnante entrecoupés d'accélérations incantatoires. En un sens, c'est en effet le grand combat de l'ombre et de la lumière, magistralement mis en espace sonore.

    Un album de toute beauté !

------------------------

Paru en 2016 sur le label New Amsterdam Records/ 10 titres / 64'

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée au disque.

- le disque en écoute sur bandcamp :

 

7 décembre 2016 3 07 /12 /décembre /2016 21:13
Alexander Kandov - Crystals of the Zodiac

   L'actualité nous entraîne irrésistiblement, ne nous laissant guère le temps de nous attarder, nous conduisant à délaisser des œuvres importantes. C'est pourquoi, en parfait accord avec le titre de ce blog, je vais maintenant régulièrement faire un pas de côté pour remettre en lumière des disques inactuels, dont je n'avais pas rendu compte pour diverses raisons. Cela prendra la forme d'un billet, de quelques lignes, comme une invitation à plonger dans le labyrinthe du Temps au lieu de rester à la surface.

RETOUR SUR...

   Né en 1949, le compositeur bulgare Alexander Kandov, que la pochette du disque dit être connu dans son pays, en Union soviétique (oui !), aux Pays-Bas et en France, me semble en fait très loin des feux de la rampe médiatique. Pourtant, le bel album que la maison de disque etcetera a sorti en 1991 sous le titre Crystals of the Zodiac vaut vraiment le détour. Boyan Vodenicharov, piano et synthétiseur, et Robert Van Sice, marimba et vibraphone forment un magnifique duo pour interpréter ce cycle pour piano et percussion, on pourrait y ajouter "électronique" bien sûr en raison du synthétiseur et de bandes enregistrées utilisées dans certaines pièces et dans les interludes.

   Chaque pièce associe un cycle du zodiaque et une pierre : au verseau correspond le saphir, au bélier l'améthyste, etc. D'où une grande diversité d'atmosphères. Si le saphir (verseau) est toute alacrité, exubérance cristalline, l'olivine (Poissons) nous plonge dans l'ouate des rêves, l'améthyste (Bélier) associe mystère et surgissements puissants, la chrysophase (Taureau) se tient droite et fière dans la lumière, le béryl (Gémeaux) est à l'écoute de l'infime.

    C'est donc un disque superbe, qui n'a pas pris une ride, à découvrir et à déguster, véritable antidote à la morosité.

-------------------------

Paru 1991 sur le label etcetera / 14 titres / 48 minutes environ

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée à l'album

- "Opal" (La Balance) en écoute sur cette fausse vidéo :