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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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1 février 2021 1 01 /02 /février /2021 18:00
Hauschka with Rob Petit & Robert Macfarlane - Upstream

   Upstream a été composé par le pianiste allemand Hauschka pour le film expérimental éponyme écrit par Robert Macfarlane, réalisé par Rob Petit, et tourné uniquement en vues aériennes. Le film suit le cours de la rivière Dee en Écosse en remontant vers sa source dans la chaîne des Cairngorms. Violoncelle, piano préparé, effets sonores et synthétiseurs occasionnels, voilà pour les deux premiers titres, purs instrumentaux. Le troisième, moins de la moitié de chacun des deux précédents avec à peine six minutes, est intitulé "Uisge Dhè" (Eau de Dieu) : il présente un poème en prose de l'écrivain Robert Macfarlane, dit en gaëlique par Nial Gordàn. Le bonus numérique, "Here the Heart Fills", est consacré à un autre poème du même écrivain dit en anglais par Julie Fowlis.

  "Movement 1" est une ample pièce d'un peu plus de treize minutes,  somptueusement incantatoire. Sur un fond lancinant de drones et de piano préparé aux grappes vives de notes réverbérées, de percussions frottées, le violoncelle semble lancer un appel répété nostalgique tel un cerf dans une haute futaie. Une ambiance à la Harold Budd, irréelle et vaporeuse, se dégage de la lente progression. Autour du violoncelle, les instruments construisent un ballet semi-liquide, parcouru de frémissements, troué d'aperçus mélancoliques, de soupirs, comme si le paysage survolé recelait une vie secrète aux manifestations discrètes, intrigantes. Le violoncelle se fait trompe, de plus en plus indolent, profond, presque haletant en sourdine, il envahit tout, brame et crie, comme traqué, se démultiplie entre graves tenus et torsades aiguës. Le mouvement se termine par un long glissé tumultueux de toute beauté.

   "Movement 2" commence avec un grondement sourd, martèlement de piano rejoint par le piano préparé et des voiles de synthétiseur. Puissance tellurique, mystères : la musique sur le seuil, comme en apesanteur, s'irise, irriguée de courants liquides. Magie de la pierre et de l'eau, écritures anciennes sur les rocs. Le temple n'est pas loin, tout résonne et devient poudroiement sonore. Coups et craquements, étincelles, puis le violoncelle rejoint la célébration majestueuse, tranquillement extatique. Le mouvement ne nous mène-t-il pas vers le haut pays ou (et) dans les entrailles de la terre ? Paix intérieure, paix des profondeurs, des vallées étroites de montagne. La musique de Hauschka est une vibrante célébration de la beauté confondante, énigmatique, de la nature sauvage.

   "Uisge Dhè" (nom gaëlique de la rivière Dee qui signifie Eau de Dieu) présente un poème dit en gaëlique par Niall Gòrdan. L'auditeur non écossais en est d'abord réduit aux sonorités rocailleuses de cette belle langue, accompagnées par les poussées lyriques du violoncelle et des bruits enregistrés d'eaux, et par des effets sonores qui soulignent la dimension merveilleuse, au-delà du dicible, du surgissement et du parcours de cette eau. Je pensais en écoutant ce poème dit à ce que fait aux Pays-Bas depuis des années le poète frison Jan Kleefstra dans des ensembles comme Piiptsjilling ou The Alvaret Ensemble.

   Enfin "Here the Heart Fills" (Ici le cœur se remplit) nous propose le poème original en anglais écrit par l'écrivain britannique Robert Macfarlane, lu par la chanteuse écossaise Julie Fowlis. Hymne lent aux eaux vives qu'on entend courir sur les cailloux ! Chuintements doux de la langue... Mystères d'une terre âpre qui nous envahit... et nous remplit le cœur !

   La rencontre entre une terre, une rivière, et une musique. Magnifique !

Paraît début février chez sonic pieces / 4 plages / 40 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Ci-dessous le poème en anglais, en gaëlique, puis en français (traduction sous réserve) :

Upstream, by Robert Macfarlane
Shallows. Islands. Lower Ground.
Slower currents. Wider water.

Earth is skin, veins and traces.

River's chambers. Dwelling places.

Here, where channels braid and part, heart is safe at journey's start.

Upstream, water deepens. Water darkens.
Green loops. Brown pools. White rapids. Black shivers.
Would you risk this rise? Open yourself to the river's eyes?
Shadow sites on bank on brink.
Water cuts. Water harrows.
Drowned at last where the rock narrows.
Wide land here watches.

Wild forces here grow.

White water here sings.
What does it mean to move against the flow? Up to the sources?
Dark weather gathers to the north.

A death in the storm far out of her path.
An aircraft down in mist and crag.

Sweep searches for lost souls.

Fire shows orange at the pass.
Snowdrift, heather, wreckage, loss.
A ptarmigan feather, a gap to cross.
Ice holder, snow keeper.

Winter's fastness, storm maker.

Drift above moss, drift over bolder.

Time here is older.

Garbh Choire, the rough corrie.

Here black rock looks into you.

Here your footsteps falter.

This is a place where the spirit cracks, this is a place to turn you back.
Snow falls on a distant planet.

Snow settles deep down into granite.

Here on the distant planet, river rises.
Water wells up below the snow and flows away.
Wells up, flows away.

Here is where the heart falls.
Here is where the heart fails.
Here is where the heart fills.

--------------

1 Haugh / Innis

Tanalach. Eileanan. Cluaintean uisge.

Craiceann an talamh le lorg is fèith. Sruthan an leud.
Cuisle an abhainn, cuisle-chinn.

Talamh beò. Talamh ainmichte. Talamh ìseal.

Talamh an sreathan. Làraichean dubhach, air bruach.

Seo sàbhailteachd cridhe aig toiseach turais.

2 Linn / Linn
San t-sruth shuas, doimhneachd is dubhadh uisge.

Lùban uaine 's linntean donna.
Coilich geala. Crithean dubha.
Onfhaidh, sruthadh, tumadh, tionndadh.

Dealgan-giùthais a' snìomh 's a' critheadh.
An rachadh tu 'm baol na builge seo?
Thu fhèin fhosgladh ro shùilean na h-aibhne?

Uisge a' gearradh, uisge a' cliathadh.
Bàit' mu dheireadh far 's cumhaing a' chreag...

3 Lairig / Làirig
Ciod is ciall bhith an aghaidh an t-srutha?

Talamh farsaing, seo, a' faire.
Geal-uisge, an seo, a' seinn.
Na h-uiread ga thoirt! Tìodhlacan airgid.
Ach duilich bhith 'm falach sa bheárn ro-mhór. sìde dhorch a' fàs mu thuath.
Bàs san t-sneachd, i fad o slighe.
Beart-adhair sìos sa cheò is sa chreig.
Ag iadhadh an tòir air anaman caillt'.
Teine òraiste sa bhealach.
Còinneach, mioca, mulad.
Sgrios is call.
Iteag tàrmachain.
Beàrn ri dol tarsainn.

4 Falls / Easan
Nì eòl do na h-aibhnichean ach far an tòisich iad fhèin.

An Garbh-choire, àite garbh:
Cumar deigh is cumar sneachd.
Daingean geamhraidh, fasgadh stoirme.
Cith thar liath-sgrath, cith thar ulpag.
Tìm an seo nas sine.
Uisge, an geal-stuth, tuitidh nas cruaidhe 's nas fhaide.

An seo a' chreag tha dubh le sùil ort.

An seo do cheuman dol nas maille.

Àit' e seo a sgàineas spiorad.
Àit' e seo a nì do thilleadh.

5 Wells / Tobraichean
An turas gu toiseach cha dèanar gun chùram.

Tuitidh uisg' air planaid fad-às.
Tàmhaidh uisg' gu domhainn san leacach.

Toiseachd tàthaidh geamhraidh a dheigh.

Geal is dall. Geamhradh fada.
Aiteal ainneamh geal na grèine.
An seo sa phlanaid fad-às, èiridh abhainn.

Èiridh uisge 's sruthaidh e.
Èiridh on chreig is sruthaidh e.
Cha dèan e dad, ach bidh mar tha...
An seo a thuiteas sìos an cridh'.
An seo a dh'fhàilnigeas an cridh'.
An seo a lìonas suas an cridh'.

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Hauts-fonds. Îles. Basse terre.

Courants plus lents. Eau plus vaste.

La terre est peau, veines et traces.

Les chambres de la rivière. Lieux d'habitation.

Ici, là où les canaux se tressent et se séparent, le cœur est en sécurité au début du voyage. En amont, l'eau s'approfondit. L'eau s'assombrit.

Méandres verts. Mares brunes. Rapides blancs. Éclats noirs.

Risqueriez-vous cette hausse ? Ouvrez-vous aux yeux de la rivière ?

Places d'ombre sur le bord de la rive.

Coupures d'eau. Herses à eau.

Noyé enfin là où la roche se reserre.

La vaste terre ici observe.

Les forces sauvages ici croissent .

L'eau blanche ici chante .

Que signifie bouger à contre-courant ? Jusqu'aux sources ?

Le temps sombre se rassemble au nord.

Une morte dans la tempête loin de son chemin.

Un avion plongé dans la brume et les rochers escarpés.

Recherches étendues pour âmes perdues.

Le feu est orange au col.

Congère, bruyère, épave, perte.

Une plume de lagopède, un fossé à franchir.

Porte-glace, garde-neige.

La stabilité de l'hiver, créateur de tempête.

Dérive au-dessus de la mousse, dérive plus audacieuce.

Le temps ici est plus ancien.

Garbh Choire, le cirque rude.

Ici, la roche noire vous scrute.

Ici vos pas hésitent.

C'est un endroit où l'esprit se fissure, c'est un endroit pour vous détourner.

La neige tombe sur une planète lointaine.

La neige s'installe profondément dans le granit.

Ici, sur la planète lointaine, la rivière monte.

L'eau jaillit sous la neige et s'écoule.

Jaillit, s'écoule.

Voici où le cœur chavire.

Voici où le cœur défaille.

Voici où le cœur se remplit.

25 janvier 2021 1 25 /01 /janvier /2021 17:30
Mario Verandi - Remansum

Supin du verbe remaneo,  « s'arrêter, demeurer, séjourner » ou encore « rester, durer », remansum est le titre de l'album du compositeur et pianiste argentin Mario Verandi paru voici quelques mois. Celui-ci affirme qu'il a trouvé son inspiration dans l'écoute et l'improvisation au piano à partir de matériel sonore électroacoustique de sa période académique qu'il a longuement travaillé pour se constituer un univers sonore personnel. En espagnol, le mot "remanso" signifie l'action de s'arrêter et de rester sur place. Toutefois, les illustrations de la couverture et du digipack pour le Cd évoquent encore davantage l'idée de durée, de résistance au temps. Elles proviennent de négatifs tirés d'une collection muséale de vues de l'Antiquité. En voyant la couverture, j'ai tout de suite pensé aux travaux d'Anne et Patrick Poirier, ou encore au photographe espagnol Toni Catany pour son livre splendide, Obscura memoria. C'est d'ailleurs cette image qui m'a littéralement tiré vers le disque. Je ne le regrette pas. Mario Verandi y joue du piano, du piano numérique, de la guitare, des synthétiseurs et utilise des processus électroniques. Sur six titres, deux violoncellistes différents interviennent. Enfin on entend le bandonéon de Rafael  Velasco sur le titre six.
   Le premier titre, "Riven in Time" (Déchiré dans le Temps ?), nous propulse dans un hors temps suspendu. Un accord répété au piano, comme une interrogation, cymbales frémissantes à l'arrière-plan, prélude à l'entrée du violoncelle élégiaque. On se promène dans les ruines grandioses de la Beauté perdue. Un souffle vient, qui soulève, mais rien ne presse. C'est la poussière du Temps qui voltige et enrobe toute chose d'un drapé noble et fragile. Superbe ouverture ! Pas étonnant que le soleil y soit brumeux : "Hazy Time" est une délicate et envoûtante ritournelle minimaliste, dont les volutes nous tournent la tête Le violoncelle de Sebastiao Selke, particulièrement suave, ronronnant, contribue à l'irréalité de la pièce. La musique de Mario Verandi se coule dans l'harmonie, loin des théories et des écoles.

   Avec "Small Wings Behind", on est transporté doucement par un rythme irrépressible, profond comme celui de la mer. Le piano chante ingénument sa boucle obstinée. L'électronique chez lui n'est jamais agressive : elle revêt les instruments d'une lumière voilée, comme dans "With Eyes Hidden". Le piano numérique découpe finement l'étoffe du songe, les cascades ouatées des synthétiseurs. L'auditeur peut avancer les yeux bandés, comme à colin-maillard : il n'attrapera que les écharpes de brume du Temps posées sur le souvenir des Formes. Magique !
   La signification du titre cinq m'échappe : "Ayse" serait du turc ? Le piano développe un motif, rejoint par les chantonnements litaniques d'une voix un peu rocailleuse, celle d'une vieille femme d'un petit village au bord de la Mer Noire, que le compositeur a enregistré pendant qu'elle cuisinait. Morceau mystérieux, berceuse ou prière, qui s'élargit avec les textures électroniques, le diseur réduit à des murmures. "Bosque" (Forêt) nous introduit dans le monde des esprits peut-être suggérés par  la poussée initiale d'un son ténu dans les aigus : le piano interroge, amusé, variant le ton, oiseau têtu. La forêt s'agite, se met à bruisser, submergeant presque le piano. Le violoncelle et des drones accompagnent cette invasion sonore. Le bandonéon de Rafael Velasco se glisse dans la forêt instrumentale à laquelle il donne une couleur discrètement rutilante. Le piano réapparaît en même temps qu'une ou des voix à bouches quasi fermées. Tout avance et glisse vers sa disparition, et c'est le piano qui aura le dernier mot, reposant à nouveau sa petite phrase : il n'aura pas vu passer le Graal !

  Synthétiseurs en avant, sons électroniques, "Melted Horizon" est un mur de sons ondulés sur lequel se profile soudain une vague grandiose d'orgue, puis des sons flûtés. Aigus et graves se mêlent dans ce titre à l'allure d'hymne, saccadé par une pulsation puissante et sourde, qui se vaporise littéralement dans une coda archangélique.

   Le violoncelle de Dina Bolshakova ouvre suavement "A Tear in the Desert", lamento somptueux agité d'oripeaux électroniques. Les draperies claquent, sans cesse éclosent des splendeurs sonores : flamboyant morceau d'ambiante ponctué par un court duo violoncelle-piano, le violoncelle terminant par une volte caressante. Par une rêverie se conclut ce disque intemporel : "Now and Always", un peu trop doucereux, trop alangui à mon goût... Néanmoins...

    Un disque souvent de toute beauté pour les amateurs de suavité, d'harmonie, de quiétude. Ce qui n'exclut pas de beaux élans, des envolées exaltantes ! Nous en avons tant besoin dans ce monde anxyogène, qui ne cesse de courir après le néant, après une pseudo-modernité de pacotille !

Mes titres préférés : "Riven in Time" /  "Hazy Sun" / "Small Wings Behind"/ " With Eyes Hidden" / "Bosque" / "Melted Horizon" / "A Tear in the Desert"... 7 sur 9, déjà...

Paru en juin 2020 chez Time Released Sound / 9 plages / 42 minutes environ

Vidéo / photo : Corinna Rosteck pour "Small Wings Behind" / Carolina Boettner pour "Bosque"

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Toni Catany (1942 - 2013), "Le Temple de Zeus" à Euromos, in OBCURA MEMORIA (1994)

Toni Catany (1942 - 2013), "Le Temple de Zeus" à Euromos, in OBCURA MEMORIA (1994)

14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 20:00
Aseret - Consciousness of Undefined

Aseret est le pseudonyme que s'est choisi Andrea Loriga, musicien originaire de Sardaigne qui travaille surtout à Berlin. Très orienté vers les performances en public et les installations sonores, Aseret présente sur Consciousness of Undefined trois compositions électroniques ambiantes au pulse puissant sans battement rythmique. La première, éponyme, nous embarque pour presque vingt-cinq minutes dans une odyssée cosmique flamboyante, animée d'ondes tournoyantes, parcourue de nuages de poussières électroniques. Sur un fond de drones découpé par une ligne de basse surgit une profusion sonore énorme, comme des galaxies surgissant à l'aura merveilleuse. Les synthétiseurs battent la pâte, se lèvent encore et sans cesse d'autres vagues sombres. C'est un peu comme la rencontre entre Tim Hecker - auquel j'ai toujours reproché en secret de ne pas développer assez ses idées - et Tangerine Dream ou encore Harold Budd : la somptuosité majestueuse d'une respiration grandiose, celle de l'Univers ! Après cette longue dérive en immersion, "Embrace the clouds", plus court de moitié (mais plus de douze minutes), commence par une hypnotique danse de micro piqûres sèches, bientôt enveloppée de lourdes volutes graves dans un crescendo griffé de marbrures à peine plus claires. On croit entendre des sirènes de navire se croisant dans un climat de saturation de plus en plus épaisse, trouble. Il s'agit d'embrasser les nuages, n'est-ce pas, aussi tombons-nous en pleine poix, cernés de trous noirs. La matière sonore semble s'embraser dans un tohu-bohu qui retombe peu à peu concurrencé par des voix de haut-parleur. On retrouve des voix, plus lointaines, de conversation, au début de "Conessioni Temporali", plus aéré, plus énigmatique, posant de manière insistante une question alors que l'arrière-plan, puis tout l'espace sonore, sont traversés de vents de particules, de fusées lumineuses. Très vite, la densité redevient maximale, la vitesse augmente, de grands drapés pulsants de synthétiseurs sont soulevés par des drones telluriques, tout se vaporise en suspension dans un chant inaudible au bord de l'indéfini. C'est un hymne à la vie, chaleureux, fulgurant, fou. Il vous laisse pantelant au bord de l'extase qui s'en va, la vilaine, sans vous emporter à jamais, ce sera pour la prochaine fois..

Paraît le 15 janvier chez Midira Records / 3 plages / 52 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Aseret en concert à Weimar :

12 décembre 2020 6 12 /12 /décembre /2020 17:30
Snow Palms - Land Waves

Land Waves est le troisième album du duo Snow Palms, d'abord projet solo mené par le multi-instrumentiste et professeur David Sheppard, rejoint par son invité, le compositeur et producteur Matt Gooderson - fondateur de son côté du groupe d'électro-rock Infadels - après des expérimentations communes en studio. L'album associe les synthétiseurs modulaires de Matt aux instruments acoustiques à maillet de David. La voix de Megan, compagne de Matt alors enceinte de leur fils, vient se mêler parfois aux textures des deux compères. L'idée est aussi  de brouiller les frontières : l'électronique bien programmée semblera presque acoustique, tandis que les sons acoustiques pourront s'approcher des rivages électroniques. Les deux musiciens s'inscrivent dans la nébuleuse des minimalistes des années soixante, avec une touche ambiante et exotique due aux instruments traditionnels africains ou de l'Asie du Sud-Est qu'ils affectionnent. Ils revendiquent  parmi leurs influences, celles de Brian Eno, Underworld et plus particulièrement de pièces comme Music in Twelve Parts ou Music With changing Parts  de Philip Glass, et comme Music for Mallet Instruments de Steve Reich.

Le duo SNOW PALMS
Le duo SNOW PALMS (Matt à gauche)

 

   Pas étonnant donc que la  musique de Steve Reich soit le point de départ du premier titre, "Atom Dance". Glockenspiel, clarinettes et synthétiseur tissent des motifs répétés, amplifiés, sur une pulsation reichienne irrésistible, enrichie de percussions moelleuses et de brèves incursions vocales lancinantes. La danse des atomes est un ballet aérien en perpétuelle régénération, qui ne se met en sourdine après cinq minutes, deux minutes de mouvement lent en somme, que pour repartir avec plus de vigueur dans le crescendo illuminant typique du Maître ! Un beau départ ! "Everything Ascending" nous offre une techno spatiale au lyrisme grandiose, avec chœurs interstellaires et explosions gravitationnelles, là encore avec des souvenirs de Steve, cette manière de frémissement lié à la segmentation incessante des textures, leur intrication si serrée, parcours ponctué par une belle retombée cardiaque et des maillets translucides dans la chevauchée finale apaisée. L'atmosphère japonisante de "Evening Rain Gardens", les maillets créant une sorte de marche cadencée dans le jardin d'un temple, est transcendée par des envolées orchestrales de claviers et la voix démultipliée par des traînes expressives.

   Le titre éponyme, le plus long avec ses plus de dix minutes, enroule le tapis bruissant des percussions cristallines aux vibrations électroniques striées : voyage chatoyant, toujours plus intense, augmenté de multiples incursions électroacoustiques, hanté par la/les voix de Megan, dont la mélopée est soutenue par d'amples vagues sonores, chaleureuses, profondes, boisées par les clarinettes basses. Le dernier quart est tumultueux, puissamment rythmé, syncopé, d'une incroyable beauté. Quel vibrant hommage à Steve Reich ! Les résonances envahissent "Thought Shadow" : nous sommes dans les montagnes, vers des monastères perdus dans les nuages, sons réverbérés, on pense à des appels de trompes lorsque les clarinettes veloutent l'ensemble de ce flux changeant. Le titre suivant, "Kojo Yakai", évoquerait la mode japonaise des visites nocturnes d'usines et de raffineries illuminées : musique gracile des glockenspiels, marimbas, que viennent surplomber des percussions plus sourdes pour créer un continuum coloré, feu d'artifices traversé de voix éthérées. Énergiquement extatique ! Le périple se termine avec "White Cranes Return", ritournelle envoûtante autour de la voix fredonnante de Megan, bientôt rejointe par des boucles de chœur qui s'ouvrent comme des fleurs éruptives. Une manière peut-être de revenir en catimini aux racines folkloriques britanniques, car j'entendais dans la voix de Megan des accents des chanteuses du groupe The Unthanks, particulièrement dans "Because He Was a Bonnie Lad" sur l'album Here's A Tender Coming (2009).

Paru le 11 décembre 2020 chez Village Green Recordings / 7 plages (+ 1 bonus) / 42 minutes environ

Gorgeous !  C'est le mot qui me vient en anglais... Un disque superbe gorgé de bonheurs rythmiques et d'énergies enivrantes. Incontournable pour tous les fervents de Steve Reich, dont je suis !!!

Pour aller plus loin :

David Sheppard est aussi l'auteur d'une biographie encensée : On Some Faraway Beach : The Life and Times of Brian Eno, parue en 2008.

David Sheppard - On A Faraway Beach : The Life and Times of Brian Eno
David Sheppard - On A Faraway Beach : The Life and Times of Brian Eno

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

7 décembre 2020 1 07 /12 /décembre /2020 15:00
Lustmord + Nicolas Horvath - The Fall

Une déconstruction du monument secret du Minimalisme

En 2013 sortait un coffret de quatre disques consacré à November de Dennis Johnson, monument secret du minimalisme qui aurait inspiré, d'après les dires de La Monte Young lui-même, son opus magnum, le fameux Well-tuned piano de 1964, d'une durée de six heures, les six heures qu'aurait dû durer November. Mais il n'en reste alors que 112 minutes sur une vieille cassette de 1959... Je ne vais pas refaire l'histoire de cette œuvre reconstruite, reconstituée par le compositeur Kyle Gann, auteur du magnifique livret accompagnant cette exhumation, sous les doigts du pianiste R. Andrew Lee : je vous renvoie à mon article d'avril 2014 (que je viens d'enrichir !). Ce nouveau disque consacré à cette œuvre fondatrice iconique réunit deux artistes hors-norme : Lustmord, compositeur de musique électronique gallois considéré comme l'un des fondateurs de la musique ambiante sombre (dark ambient), et Nicolas Horvath, pianiste classique, dont la palette va de Franz Liszt à Erik Satie, Philip Glass et bien d'autres compositeurs contemporains connus ou inconnus, lui-même compositeur de musique électroacoustique. La perspective adoptée par les deux hommes est symétrique de celle choisie par Kyle Gann pour faire renaître une pièce largement incomplète, ruinée et la remettre à la place qui lui revient : avec elle s'ouvre la période du minimalisme, courant majeur de la seconde moitié du vingtième siècle et du début du suivant, le nôtre. Quand la version de concert de R. Andrew Lee durait cinq heures, la nouvelle proposition ne dure plus que ... 66 minutes et quinze secondes ! C'est peut-être à partir de cette idée de ruine que s'est élaborée la musique des deux compères. Une ruine dans laquelle peuvent s'engouffrer tous les vents électroniques comme autant de traces sonores « d'esprits errants et sans patrie ». D'où l'image du cimetière sur la couverture. Hantés par le spleen baudelairien, serions-nous entrés dans un livre de Stephen King ? Lustmord prélude par des nappes mouvantes, inquiétantes, s'engouffre dans l'imaginaire ouvert par cette pièce d'allure hiératique, trouée de partout comme une abbaye gothique à demi-détruite. Une majesté dévastée, au-delà de toute déréliction, qui appelle à elle des lambeaux de toiles infernales, grosse d'enfantements monstrueux dans des coulisses blêmes. La musique du piano reste sur le seuil, glas sépulcral ou reste de lumière, enveloppée par ces draperies électroniques grondantes, menaçantes, comme si la terre allait s'ouvrir pour laisser les morts ressusciter. C'est novembre lugubre, crépusculaire, avec des oiseaux qui sonnent faux, leurres pitoyables par les champs de stèles mangées de brume. Novembre des orages inverses, de la lumière qui résiste malgré tout au déferlement informe des drones. En un sens, ce disque incarne le combat entre la forme, représentée par le piano, et l'informe, représenté par l'électronique. Chaque note de piano se dresse comme une stèle, frappe droite et dure prolongée d'harmoniques vers le ciel « bas et lourd qui pèse comme un couvercle », tantôt tiré vers le bas par des forces obscures, tantôt soulevé par des vagues éblouissantes, l'électronique étant ambivalente, imprévisible, retorse. La déconstruction opérée par cette collaboration se saisit des silences pour leur couper le cou, les transformer en aperçus d'outre-mondes. Le piano devient de plus en plus irréel lorsque l'on s'enfonce dans des textures oniriques saturées. Les harmoniques démultipliées s'y fondent comme si nous étions dans une gigantesque cathédrale, tracent un labyrinthe vertigineux, fuligineux. Je ne sais pourquoi me voici projeté dans ce roman extraordinaire qu'est L'Emploi du temps de Michel Butor. Immergé dans l'obscur de vitraux flamboyants. On ne pourra plus jamais en sortir. La lumière comme l'ombre deviennent liquide, on patauge dans des clapotis innommables, les égouts débordent, tout tremble. Mais le piano se dresse encore, lutte-t-il ou bien est-il l'instrument des Ténèbres ? C'est une atmosphère de fin des temps, une noire épiphanie annoncée par le balancement inexorable de cloche du piano. En anglais, 'The Fall", c'est l'automne, et c'est la chute, une chute interminable, qui nous entraîne si loin de tout. Le dépaysement radical, jusqu'à entendre aux limites de l'audible des battements d'ailes, le doux glissement dans la crypte d'après.

Une déconstruction fantastique, belle réponse à la fabuleuse version longue de Kyle Gann et R. Andrew Lee.

Paru le 4 décembre chez Sub Rosa / 4 plages / 66 minutes environ (les plages ont été ménagées pour le double disque vinyle, car il va de soi que l'ensemble s'écoute d'affilée si possible...)

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

 © Photographie personnelle / Abbaye de San Galgano

© Photographie personnelle / Abbaye de San Galgano

20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 16:20
Jasmine Guffond & Erik K Skodvin - The Burrow

   Après une collaboration entre la compositrice de musique électronique Jasmine Guffond et Erik K Skodvine de Deaf Center (duo fondé en 2003 avec Otto A Totland) lors du dixième anniversaire du label berlinois sonic pieces en 2019, Monique Recknagel, la dirigeante de cette maison, a souhaité qu'elle débouche sur un disque, qui est sorti fin octobre 2020 sous le titre The Burrow (Le Terrier). Où l'on retrouve Franz Kafka, puisque Le Terrier (Der Bau) est son dernier récit, resté inachevé et publié de manière posthume en 1931, sept ans après la mort de l'écrivain. Ce choix est évidemment en rapport avec l'étrange année 2020. Le narrateur, mi-homme, mi-animal, souhaite édifier une demeure parfaite pour se protéger de ses ennemis. Il ne cesse d'y apporter des modifications, mais cela ne l'empêche pas de vivre dans une terreur quasi permanente. « La plus belle chose au sujet de mon terrier est sa tranquillité. Bien sûr, elle est trompeuse. À tout moment, il peut être détruit, et tout sera terminé. Pour le moment, cependant, le silence m'accompagne. » Une parabole animalière sur la paranoïa galopante de nos sociétés hyper-protégées, qui se sentent paradoxalement toujours plus menacées.

  Chaque titre porte le nom d'un animal éteint ou en voie d'extinction. Jasmine manie son ordinateur portable et des cymbales, tandis qu'Erik joue du piano, de l'orgue Farfisa, des percussions et des retours. Ils sont rejoints par la musicienne finnoise Merja Kokkonnen qui improvise des vocaux sans paroles.

  Avec "Spririfer", nous voici peut-être à l'intérieur de la coquille bivalve de ce coquillage disparu. Des nappes sonores s'étirent, se chevauchent lentement jusqu'à l'entrée du piano, sépulcral, minéral, qui descend un escalier de pierre. La voix de Merja l'accompagne de son lamento murmuré, prolongé d'échos. L'atmosphère est lourde, prenante, celle d'une prière désespérée qui se déploie en envolées fulgurantes à la limite du cri. Superbe entrée dans ce disque chamanique ! "White eyes", cymbales frémissantes sur fond continu, nous plonge dans le terrier traversé de bruits sourds. Dans ce monde souterrain pour albinos, des millions de chauves-souris font un vacarme qui tapisse toutes les parois sonores, comme la démultiplication de toutes les peurs provoquées par les ténèbres environnantes.

L'animal fouisseur, "The burrower", est en activité. Il creuse, respire, on creuse, ça respire : qui sait ? Les textures électroniques tenues, les grattements percussifs infimes mènent l'habitant souterrain à un orgasme d'horreur proche de l'étouffement tandis que les coups se rapprochent, que tout gronde comme d'énormes animaux invisibles et tout proches.

   Le titre suivant, "Cozumel Trasher" est probablement déformé par une coquille. Ne faudrait-il pas lire "Cozumel Thrasher", qui désigne le moqueur de Cozumel, un oiseau qui vivait sur l'île de Cozumel au large du Yucatán ? On peut  y voir sinon le dérivé de l'adjectif "trash", bien sûr, mais le sens est rien moins qu'évident. "Des explosions sourdes de drones ouvrent le morceau. Puis une note tenue apporte sa lumière au milieu des déflagrations, quelque chose surgit lentement, en vrilles d'orgue crescendo, des vagues balaient l'espace, mais des objets inconnus créent une atmosphère de cauchemar, comme des terrassements anarchiques, proliférants, qui empêchent les sources d'espérance de gagner. C'est un immense combat, de plus en plus obscur, hanté, peuplé de voix caverneuses d'esprits défunts.

   Le dernier titre, "Swan Galaxias", renvoie, comme son nom ne l'indique pas, à un poisson, le Galaxias Fontanus, poisson endémique en danger critique de l'est de la Tasmanie. Nous sommes en eaux profondes, dans des ondulations électroniques glauques. Tout résonne, rayonne, et la voix de Merge retentit comme celle d'une sirène au milieu des grondements, des grognements. On entend des sortes d'oiseaux emprisonnés, la tension monte, l'orgue étend une nappe lourde et lumineuse sur ces fonds inquiétants en proie à des surgissements vertigineux. Le piano brode une mélodie de boucles sombres trouées de cris terrifiants. Nous sommes emportés par un maelstrom, qui se calme pourtant, déchiré par la voix de mouette folle de Merge, bouleversante de déréliction contenue, rentrée... C'est le piano qui conclut, solennel, implacable, ce voyage dans le terrier de nos peurs.

  Une musique impressionnante d'une sombre beauté.

Paru le le 30 octobre 2020 chez sonic pieces / 5 plages / 37 minutes environ.

Et vous, que voyez-vous ou croyez-vous voir par les multiples fentes de ce disque vert ??

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

3 novembre 2020 2 03 /11 /novembre /2020 14:30
Rafael Toral & João Pais Filipe - Jupiter and Beyond

   Jupiter and Beyond se présente de prime abord comme la suite de Jupiter (2018), la précédente collaboration entre Rafael Toral et João Pais Filipe. Mais l'album est aussi le fruit d'une plaisanterie tandis qu'ils s'amusaient avec des gongs joués avec des archets, les effets de retour. Décision est alors prise de faire un disque à partir de cette session improvisée, en enregistrant dans l'atelier de João Pais Filipe à Porto, atelier dans lequel il a fabriqué le gong étonnant qui figure sur la pochette. À cette matière première Rafael Toral a ajouté plusieurs couches sonores par endroits, utilisant même une guitare électrique à laquelle il n'avait pas touché depuis 2003. João est à la grosse caisse, aux gongs et aux cloches, Rafael aux retours (amplificateur modifié MS-2) et à la guitare.

Deux longs titres de près de vingt-et-une minutes chacun constituent cet album sidérant, c'est le cas de le dire... Deux longs envols dans les espaces infinis tapissés de drones sourds, traversés d'objets sonores étranges. Froissements mystérieux de cymbales, couinements tordus de guitare, palpitations, battements, irisations, comme un voyage dans un trou noir. Le vaisseau avance irrésistiblement, happé par les espaces en constante métamorphose, et je pensais aux grands opéras de l'espace de Nathalie Henneberg. Au centre du premier titre, "Jupiter", on tombe dans un archipel contemplatif hanté par les gongs - comment alors ne pas songer à Alain Kremski, ce Maître des Gongs -, on entend des oiseaux interstellaires, toute la matière noire fermente en arrière-plan, c'est absolument splendide, on croit entendre un saxo perdu (gong frotté à l'archet ?). Des vagues de plus en plus denses de retours déferlent, lâchant un drone massif que viennent éclairer des cloches, d'autres gongs plus profonds, un véritable feuilletage des couches qui se frottent l'une contre l'autre. L'atmosphère est extatique, cérémonielle, tellement les sons sont vrillés, donnant presque l'impression d'entendre un thérémine au cœur d'un creuset gigantesque.  

João Pais Filipe

João Pais Filipe

"Beyond" s'ouvre sur des vents noirs, des mouvements dans l'ombre. La guitare frémit, se torsade, tandis que d'étranges plaintes étouffées envahissent l'espace. Des choses respirent avec difficulté, d'autres éclosent. Cet au-delà est plus inquiétant, trouble, palpitant de vies monstrueuses. Des cloches toutefois illuminent brièvement cet antre goyesque, ce foisonnement louche d'embryons effrayants. Puis gongs et cloches se répondent, l'épaisseur des graves contre la transparence gracile des aigus. Des chauves-souris se déplacent. La tension monte insidieusement, gongs et cloches aux frappes plus rythmiques, comme une invitation à la prière. Le crescendo se stratifie, s'accélère, une matière noire finement striée de lumières diffuses ; la grosse caisse fouette le cauchemar en pleine gestation. Au-delà de Jupiter, c'est Saturne dévorant ses enfants, la libre circulation des créatures difformes avant le rappel à la raison, les coups de gong et la cloche qui sonnent la fin des visions.

Magistral, fascinant.

À paraître le 6 novembre 2020 chez three : four records / 2 plages / 41 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :