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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 14:46
Brian Eno - Reflection

   Reflection est sorti le premier janvier 2017. Eno y renoue avec la musique ambiante pure, délaissant la voie des hybridations sonores frayée par The Ship voici moins d'un an. On est dans la lignée de Lux (2012), mais avec une seule plage de cinquante-quatre minutes. Si la musique est entièrement synthétique, elle n'est pas sans évoquer des instruments traditionnels comme les gongs, cloches ou clochettes. Le principe de base de la composition est de laisser jouer les résonances des percussions électroniques tout en leur superposant des nappes de synthétiseurs. Ces résonances sont amplifiées, étendues, distordues ; elles se mélangent lorsque des grappes percussives éclatent, tout en interférant avec les matériaux continus. On connaît le discours d'Eno sur sa propre musique, qui serait là pour se faire oublier, qui n'exigerait pas notre attention. Moi, je veux bien, mais cette musique s'impose à l'attention. Je suis en train de l'écouter au casque, pas à plein volume, car j'ai même dû le baisser. Cette musique enveloppe l'auditeur par ses vagues puissantes, ses ondulations qui s'insinuent partout dans notre corps, dans notre cerveau. Tout le spectre sonore est utilisé, des graves les plus profonds aux aigus les plus fins. C'est une musique vibratoire qui émeut, au sens étymologique de mettre en mouvement, qui enfonce en nous ses flèches harmonieuses, qui décoche soudain des explosions dans nos cavités intérieures. Nous ne sommes plus que des corps résonnants, nous aussi, tant elle remplit l'espace, le saturant de ses multiples couches intriquées. Aussi, loin d'être une simple musique d'ameublement que l'on pourrait oublier, elle est au contraire le mobilier sonore de notre vide insoupçonné. En ce sens, elle est la musique idéale de notre vacuité, donc parfaite musique de méditation. Aussi est-elle par nature potentiellement infinie, non pas parce qu'elle se répèterait, mais parce qu'elle est infiniment variée, à la fois prévisible et imprévisible dans le même mouvement, vie surgissante, ondoyante, fluctuante, réfléchie. Musique de réflexion, dans les deux sens du mot en français : elle se génère elle-même à l'intérieur du cerveau-système programmé par le compositeur minutieux tout en permettant à l'auditeur une réflexion sur lui-même ou mieux, en l'aidant à une suspension de la réflexion, comme mise en apesanteur par la véritable dissolution des lignes mélodiques opérée par la prééminence des vibrations, des harmoniques, par la disparition de toute tension vers une fin et donc l'actualisation permanente d'un présent auto-suffisant, à proprement parler rayonnant. Cette musique est ambiante parce qu'elle circule autour, environne, mais quoi ? Ne riez pas, il me semble que dans notre vacuité elle éveille ce que les Hindous appellent la kundalini, l'énergie spirituelle, cosmique. C'est sans doute la raison pour laquelle je ne peux m'empêcher d'associer cette pièce aux compositions du pianiste Alain Kremski, surtout lorsqu'il mêle piano et gongs, cloches tibétaines ou bols chantants. Bien sûr, on peut écouter Reflection en faisant la vaisselle ou le ménage, mais ce serait déjà beaucoup mieux en faisant l'amour, ce qui se rapproche le plus au fond de la méditation de délivrance du "je". Sur la pochette, Eno semble se dissoudre, image giacomettienne d'une disparition en cours : le moi devient une ombre, se fond dans l'image renvoyée par le miroir. Ce disque est une invitation à s'ouvrir sur l'infini, à se dissoudre dans le Soi, à jamais, pour toujours, dans un océan de beauté.

   MAGISTRAL !

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Paru en 2017 sur le label Warp records / 54' environ

Pour aller plus loin :

- Sur sa page, Brian Eno dit comment il conçoit et vit sa musique. Ajoutons qu'une application pour smartphone permet de découvrir cette musique qu'il appelle « générative »... Quant au livret de six pages du cd, je le trouve très décevant, sans aucun intérêt, c'est vraiment dommage...

- Un extrait de la version pour l'application générative :

Programme de l'émission du lundi 20 mars 2017

Rougge : Fragments 20 et 22 (Pistes 9 & 10, 11'50), extraits de Monochrome (2016)

Julia Kent : Acquario / Tithonos (p. 4 - 5, 7'16), extraits de Green and Grey (2011)

HPRIZM / High priest of APC remix : (p. 7, 4'08)

Squarepusher remix : (p. 8, 9'04), extraits de Timber Remixed (Cantaloupe Music, 2016) de Michael Gordon

May Roosevelt : Outcry (p. 8, 4'37), extrait de Haunted (2011)

Yannis Kyriakides : Music for viola (Disque 1, p.4, 11'50), extrait de Subvoice (Unsounds, 2016)

Oneohtrix Point Never : Explain (p. 10, 6'45), extrait de Replica (Software, 2011)

Programme de l'émission du lundi 20 mars 2017

L'Intégrale :

* Brian Eno : Reflection (piste unique, 54'), extrait de Reflection (Warp Records, 2017)

14 décembre 2016 3 14 /12 /décembre /2016 16:33
Illuha (2) - Akari

Images d'un monde flottant

Après la découverte de Interstices, sorti en 2013, il n'était pas question d'en rester là ! D'autant que Tomoyoshi Date et Corey Fuller ont enregistré Akari, leur premier album en studio, l'année suivante. Avec une pléiade d'instruments électroniques et acoustiques : véritable batterie de synthétiseurs, moogs, orgue à pompe, piano préparé ou non, guitares acoustiques et électriques, basse, vibraphone, percussions diverses, captations sonores, objets trouvés, bandes magnétiques...

   Composé de cinq titres compris entre un peu plus de sept minutes et dix-sept, le disque marque un approfondissement du projet du duo. La musique est sculptée avec une extraordinaire finesse, à la fois fluide, vivante, et toujours surprenante. Les deux compositeurs-interprètes procèdent par une myriade de micro touches qui articulent subtilement le rapport entre discontinu et continu. Chaque titre tient à la fois de l'estampe et du lavis pour créer un monde en suspension, ce que les japonais appellent « ukiyo», un monde flottant. Les magnifiques peintures de Samuel Estling Fuller reproduites sur la pochette soulignent cette dimension fragile, évanescente d'une musique qui en tire sa splendeur tranquille.

   Les titres des morceaux disent aussi ce travail sur l'à-peine perceptible : "Diagrams Of The Physical Interpretation Of Resonance", "Vertical Staves Of Line Drawings And Pointillism", "The Relationship Of Gravity To The Persistance Of Sound", "Structures Based On The Plasticity Of Sphere Surface Tension", "Requiem For Relative Hyperbolas Of Amplified And Decaying Waveforms". On est à ce point où la géométrie, la physique rejoignent la poésie. Les compositions sont des odes aux ondes, aux lignes, aux interférences et bruits qui tissent le monde. Il ne s'agit pourtant ni de musique bruitiste, ni de musique concrète au sens de l'histoire musicale. Rien de sec, de conceptuel ou de théorique ici : une suite harmonieuse de développements organiques, de métamorphoses mystérieuses comme captées au cœur du flux discret de la matière.

Autre chose que le vide

de la lumière à trois heures

quand tout semble n'être plus

qu'un même éblouissement.

Autre chose que l'espace

où voyagent les images,

que le temps où elles se lèvent,

où elles s'effacent. C'est

une sorte d'imminence,

un bord, et ce qui se cherche. (1)

   Le temps s'abolit dans le lent surgissement de cellules sonores qui se fondent dans des traînées harmoniques au-delà de toute tragédie, de tout drame. Se constituent alors des trames ambiantes diaprées, ouatées, parfois cousines de celles d'un Brian Eno ou d'un Harold Budd.

  Il arrive que dans cette douceur illuminante, ensorceleuse, l'instant prenne feu, saturé de drones comme dans le dernier titre, ce requiem fabuleux des vagues amplifiées en décomposition.

C'est, avec le soir qui vient,

la fuite de la fumée

sur les ombres, les collines

qui étincellent. Sans corps

on entre dans les images.

On reste là dans le feu

de l'instant à brûler. C'est

comme un salut muet

à quelque chose d'obscur.

On se dit que c'est la nuit. (2)

   Ce disque est un chef d'œuvre. La musique heureuse de l'intimité universelle, de la lumière ("Akari" signifie "lumière" en japonais), fût-elle obscure.

(1) et (2) : Poèmes de Jacques Ancet extraits de L'Imperceptible (Éditions Lettres Vives, 1998, Collection "Terre de poésie")

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Paru en 2014 sur le label 12k / 5 titres / 59 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le site du duo.

- la page du label consacrée au disque

- l'album à écouter et à acheter sur bandcamp :

Illuha (2) - Akari

Programme de l'émission du lundi 12 décembre 2016

Illuha : Structures Based On The Plasticity Of Sphere Surface Tension / Requiem For Relative Hyperbolas Of Amplified And Decaying Waveforms (p. 4 - 5, 16'40), extraits de Akari (12k, 2014)

Retour sur :

* Alexander Kandov : Jasper (Virgo) / Opal (Libra) / Topaz (Scorpio  (p. 11 à 13, 8'20), extraits de Crystals of the Zodiac (Etcetera, 1991)

Christofer Cerrone : Hoyt-Schermerhorn (p. 1, 8'08)

Daniel Wohl : Limbs / Bones (p. 8 & 9, 7'07)           extraits de Aorta / Music for piano and electronics (New Amsterdam records, 2016) par Vicky Chow

Retour sur :

Keene : Stroked Trees / Weir of fog (p. 2 - 5, 14'), extraits de The River and the Fence (Poeta Negra, 2007)

22 novembre 2016 2 22 /11 /novembre /2016 16:11
Illuha (1) - Interstices

   Le japonais Tomoyoshi Date et l'artiste sonore américain Corey Fuller (dont la famille s'est installée au Japon depuis 1983) se sont rencontrés en 2006. Après Shizuku, premier album de leur duo ILLUHA enregistré dans une vieille église, sorti en 2011, Interstices, sorti en 2013 sur le même label 12K, nous propose trois longues plages méditatives enregistrées en direct, "Interstices II" et "Interstices III" au temple Yougenji de Tokyo, "Interstices I (Seiyal)" dans la boîte de nuit Forest Limit, toujours à Tokyo.

   Leur musique est une savante alchimie entre captations sonores diverses et instruments. "Insterstices II", premier titre sur l'album, étire ses presque vingt-quatre minutes dans une atmosphère de grande sérénité. Née dans un nuage de frottements, une mélodie se construit, sans se presser, nourrie de soupirs entre les notes. Cordes pincées de cithare ou de koto plutôt, orgue à bouche peut-être qui laisse onduler ses notes en arrière-plan, un soupçon de guitare, synthétiseurs, créent une trame flottante, miroitante, pointillée de craquements. On se laisse porter par le flux, queue de comète animée d'une vie minuscule et prodigieuse, qui s'éteint autour de dix minutes avant de renaître avec le piano pour une seconde partie à la mélancolie feutrée, vite habitée, habillée de scintillements harmoniques, de vents sonores très doux. C'est splendide. Les notes se suspendent au silence, résonnent, se répondent...

   "Interstices I (Seiyal)" file les notes, relève davantage de la musique ambiante au premier abord. La trame aérée, translucide, se densifie, tout en grappillages qui servent de fond au poème dit par Tadahito Ichinoseki. Puis la pièce monte en intensité, constituée de longues nappes sonores de synthétiseurs entre lesquelles dansent de courts motifs. Le lent retour à l'apaisement termine cette pièce qui n'est pas sans beauté, mais manque de véritable originalité.

   L'inspiration est là pour "Interstices III", la plus longue plage avec ses plus de vingt-six minutes. Dès le début on plane très haut, du Harold Budd décanté, sublimé, croisé avec du Christina Vantzou. Oiseaux stratosphériques, atmosphère extatique d'imperceptibles girations et dérives au gré de quelques notes d'un piano brumeux perdu dans les couches lumineuses et douces des synthétiseurs. C'est le déploiement majestueux d'un vol de grues en migration dans la nuit qui vient, le chant lointain et solennel de la beauté en allée, la lente incarnation du monde levant dans les multiples sons se déposant dans les interstices de l'hymne immense.

   Une très belle découverte !

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Paru en 2013 sur le label 12k / 3 titres / 64 minutes environ

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute (et à acheter, édition limitée à 500 copies) sur la page bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 14 novembre 2016

Florent Ghys : Tuesday noon around 12:21 (Piste 7,  5, 58'), extrait de bonjour (Cantaloupe Music, 2016)

Michel Banabila / Rutger Zuydervelt : Kaleidoscope / Stokjes / Upwards (p. 1 à 3, 13'30), extrait de Macrocosms (Tapu Records, 2016)

Matt Christensen : Honeymoons / Sometimes (p. 1 - 2, 15'10), extraits de Honeymoons (Miasmah, 2016)

Illuha : Vertical Staves of Line Drawings And Pointillism (p. 2, 12'11), extrait de Akari (12k, 2014)

Douwe Eisenga : Piano concerto (mvt 2) (pour deux pianos (p. 4, 8'28), extrait de Piano Files II (2016)

Programme de l'émission du lundi 21 novembre 2016

Grandes formes :

* Douwe Eisenga : Piano concerto (mvt 2 & 3) (pour deux pianos (p. 4 - 5, 19'30), extraits de Piano Files II (2016)

* Illuha : Interstices II (p. 1, 24'), extrait de Interstices (12k, 2013)

Krotz Struder : Red cravat / Western mystery / The Little Pilgrim (p. 10 à 12, 8'), extraits de 15 Dickinson Songs (Wild Silence, 2016)

 

15 octobre 2016 6 15 /10 /octobre /2016 11:16
Richard Moult (2) - Rodorlihtung

Les Clairières du ciel

La découverte de l'extraordinaire Aonaran de Richard Moult m'a conduit à m'intéresser à l'ensemble de son œuvre. Je ne suis pas déçu de ma recherche. Rodorlihtung, publié en 2012 sur le label irlandais For Evil Fruit, vaut le détour. Enregistré sur les rivages du Loch Snizort en Écosse, on y retrouve Richard Moult au piano, aux claviers et aux sons enregistrés, avec la participation de Michael Tanner à la guitare à archet sur les titres 1 et 3.

   Ici l'on respire, le piano coule de source, soutenu par des claviers fluides. Musique atmosphérique, musique limpide et belle, tranquille et forte, tout entière sous-tendue par le mystère des lieux. Le disque est en trois mouvements de durée croissante. Après une brève introduction lyrique, la partie deux est déjà plus introspective, comme emprunte de timidité. Le piano devient harpe tissant le firmament, faisant surgir de soudaines étoiles tandis que la mer gronde, que les vagues déferlent dans le noir. C'est une splendeur océanique enveloppée de rêve, l'immersion sacrée dans la matière primordiale. Tout glisse d'évidence, tout se tait alentour de cette respectueuse exploration. Des expressions rimbaldiennes me viennent, du Bateau ivre : « infusé d'astres et lactescent », c'est le poème de la mer, en effet. Dans la troisième partie, le piano avance précautionneusement, escalade d'invisibles nuages, s'ouate d'harmoniques et de réverbérations. On n'entre pas si vite dans le temple. La musique se courbe, se tait, se fait grave, insistante, puis éclate en gerbes puissantes, magnifiques de lourdeur, tel un torrent longtemps pressé trouve l'issue. Beaux débordements, lentes retombées, et ces départs à nouveau vers d'autres rivages plus lointains, cette marche toujours recommencée aux bords du sublime dans l'extinction de tout, la montée imprévue d'une écume sourde. Cette musique est élémentaire, elle vit, elle frémit, écoute au creux des vagues les prémices de ce qui vient nous ennoblir si nous sommes attentifs. La musique de Richard Moult est authentiquement mystique, tendue vers l'au-delà, mais un au-delà déjà là, irradiant le monde. Aussi la douceur s'y fait-elle confondante, suite d'éclaboussures en crescendo dans la montée hallucinée du piano dans les aigus, vers l'inaudible et les oiseaux de rivages inconnus.

   Trente-cinq minutes seulement ? Elles suffisent pour cet album majeur. Richard Moult fait partie de ces guetteurs dont nous avons besoin pour oublier la laideur répandue dans les médias.

Le titre, me direz-vous ? Je ne vois guère comme comme traduction (rien sur les pages liées à Richard), que « Les clairières du ciel ». Parfait, en ce qui me concerne...

   La couverture est une peinture de Richard Moult intitulée Mactalla.

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Paru en 2012 sur le label For Evil Fruit / 3 titres / 35 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente (seulement sous format numérique) sur bandcamp :

11 octobre 2016 2 11 /10 /octobre /2016 13:51
Midori Hirano - Minor Planet

   Née à Kyoto, Midori Hirano a étudié le piano dès le plus jeune âge. Elle a quitté le Japon pour Berlin où elle réside actuellement. Après avoir signé des musiques pour des films, des vidéos ou des spectacles de danse ainsi que plusieurs albums entre 2006 et aujourd'hui, elle sort sur le label berlinois sonic pieces son premier disque, Minor Planet.

   La particularité de ses compositions est sa manière d'enrober les notes de piano d'un halo de sons électroniques et de terrain, créant une atmosphère veloutée, légèrement trouble. Dès "By the window", le monde semble perçu à travers une fenêtre embuée : la musique flotte au gré des douces ondulations des bribes mélodiques développées en boucles sur un fond chatoyant de claviers. L'effet s'intensifie sur "Night Travelling" : épais brouillard, piano plus lointain qui semble se dématérialiser, se fondre dans un nuage de sons eux-mêmes très irréels. On songe alors à certaines compositions d'Harold Budd. On marche doucement sur les traces des "Rabbits in the path" du titre suivant. La terre est meuble, tout pourrait peut-être s'effondrer tant les terriers s'entrecroisent sous nos pieds. Ne sont-ils pas, ces lapins, en train de danser pataudement dans la poussière qui monte au détour du chemin, là, enfin là plutôt, car on ne discerne que de vagues contours ? "Two Kites" est hanté par des sons erratiques en avant du piano cotonneux dont les accents se réduisent à de courtes phrases mélodiques brisées, revenant inlassablement à un point de départ s'éloignant. La pièce se termine avec le mystère de pas, de déplacements à peine audibles. Nous sommes loin d'ici. Comment ne pas penser pour ce curieux voyage aux films de Kiyochi Kurosawa ? Nous étions au pays des fantômes, des esprits, tout près du nôtre, mais irrémédiablement à côté.

   Le ton change avec "She Was There". La musique s'est rapprochée. Nous y sommes, sur cette planète mineure. Les couches électroniques se croisent, pulsent fort, accompagnées de déchirures intenses, d'orages magnétiques. "Haiyuki" voit le bref retour du piano, porte-parole des esprits de l'autre monde, cette fois serti dans une électronique vive qui l'efface et que viennent ponctuer une énigmatique ponctuation grave, puis des picotements en rafales irrégulières, des sons éclatant dans l'espace. Indéniablement un excellent titre ! Mais "Rolling Moon" est tout aussi réussi, témoigne d'une belle maîtrise des matériaux électroniques. Sur un continuum, les textures se boursouflent, germent, créant un univers sonore absolument fascinant en perpétuelle métamorphose. C'est d'une grande beauté, avec quatre minutes hypnotiques, envoûtantes, pour finir cet album... que certains trouveront un peu court.

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Paru en septembre 2016 chez sonic pieces / 7 titres / 35 minutes. Attention, édition limitée de 350 cds disponibles seulement sur le site de sonic pieces.

Pour aller plus loin :

- le disque disponible et en écoute partielle (quatre premiers titres) sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 3 octobre 2016

Florent Ghys : Friday 3PM / Wednesday (Pistes 1 & 2, 13'30), extraits de Bonjour (Cantaloupe Music, 2016)

Grande forme :

* Richard Moult : Rodorlihtung Part three (p. 3, 20'14), extrait de Rodorlihtung (For Evil Fruit, 2012)

Krotz Struder : The Foreigner / Wandreing is done / The one, the other / Beauty (p. 1 à 4, 8'), extraits de 15 Dickinson Songs (Wild Silence, 2016)

Chris Brown : 13-11-8-6 (p.5, 9'20), extrait de Six Primes (New World Music, 2016)

Programme de l'émission du lundi 10 octobre 2016

Angélique Ionatos : Début du monde / Optimisme (Et si l'arbre brûle) (p. 4 - 5, 9'20), extraits de Reste la lumière (Ici d'ailleurs, 2015)

Krotz Struder : The Deathless Tree / The Spot / The Ruin (p. 5 à 7, 7'10), extraits de 15 Dickinson Songs (Wild Silence, 2016)

Grande forme :

* Larry Polansky : three pieces for two pianos (p. 1 à 4, 33'41), extraits de Three pieces for two pianos (New world Records, 2016)

Mendelson : Comment a-t-il osé ? (p. 6, 3'05), extrait de L'avenir est devant (Ici d'Ailleurs, 2016 réédition du disque de 1997)

12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 15:09
Michel Banabila - Earth Visitor

   Compositeur et artiste sonore né en 1961, le néerlandais Michel Banabila a déjà derrrière lui une carrière bien remplie. S'il vient plutôt des musiques expérimentales, électroniques, il multiplie les collaborations avec des artistes de formation plus classique ou liés au jazz, aux musiques du monde. Une alliance étroite entre sons électroniques et acoustiques est au cœur de son travail avec l'altiste Oene van Geel pour Music for viola and electronics et Music for viola and electronics II. Mentionnons aussi ses rencontres fréquentes avec un autre musicien néerlandais présent dans ces colonnes, Rutger Zuydervelt alias Machinefabriek, un des maîtres actuels des musiques électroniques et ambiantes, et l'on aura une petite idée de ce compositeur éclectique et bouillonnant, que je suis loin de suivre d'ailleurs dans toutes ses réalisations, tant sa discographie est prolifique.

    Pour Earth Visitor, Michel Banabila campe une ambiance : Juin, beaucoup de pluie. Il regarde des vidéos de la NASA sur la mission Junon. Le disque viendrait de là. Un côté spatial : la terre vu par un visiteur...

   Un piano mélancolique, brumeux, parasité, c'est le début du premier titre éponyme. Une scène terrestre vue déjà à une certaine distance qui n'exclut pas l'humour, les discrets miaulements du chat de Michel participant de la bande sonore qui vire vers une certaine étrangeté, comme en témoigne une voix tordue. Un souffle envahit cette atmosphère feutrée, on sent qu'on bascule, qu'on s'éloigne encore des familiarités humaines. Nous rentrons dans l'infini royaume des musiques ambiantes, d'où nous parviennent les "Distorted Messages" du titre deux, torsade trouble de sons divers, d'instruments embués, de voix méconnaissables devenues des traînées-écho d'un monde sauvage et fascinant. Titre vraiment très beau ! "What creatures is that" accentue la dimension spatiale du disque, presque visuelle : des vaisseaux traversent l'espace, majestueusement. Pulsations, battements, respirations étranges, comme dans un roman ou un film de science-fiction. Il n'y a plus que des trajectoires, des ondes voyageuses aux résonances multiples, puis des froissements, puis rien. "Star Trails" retrouve le piano, amplifié, dialoguant avec un synthétiseur, des cordes lointaines telles des sirènes : c'est un chant solennel, un hymne lent, prélude à "The Situation Room", courte pièce dramatique qui serait très à sa place dans un film d'angoisse, même si elle est illuminée  par une poussée lyrique somptueuse. Dans ce contexte, on attendait l'invasion, voilà les étrangers par excellence , "We are the aliens" est une jungle sonore étouffante et pourtant séduisante, ensorceleuse. Le septième titre est présenté comme une reprise, un mixage de l'espace profond, "Deep spca Mix". On pense aux odyssées électroniques de Brian Eno, en un peu plus bruitiste, plus accidenté aussi, hanté par une guitare perdue, ou deux même : dérive et fière déréliction dans une circulation sidérante d'astronefs étincelants, de roches brutes avant que de sombres tourmentes ne provoquent de secrets naufrages et que ne resurgisse un piano halluciné redevenu quasi clavecin d'exo-planètes improbables.

    Un très bel album d'électro ambiante parfaitement maîtrisé. Les acquéreurs de l'album numérique se régaleront de surcroît avec un immense remix en direct du festival de Valkhof qui flirte avec une techno ravageuse, et une curieuse bande annonce abyssale, fantomatique.

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Paru en juin 2016 chez Tapu Records / 3 titres / 47 minutes.

Pour aller plus loin :

- le site personnel de Michel Banabila

- le disque disponible et en écoute sur bandcamp :

- une vidéo à partir de "We are the aliens" :

Programme de l'émission du lundi 5 septembre 2016

Caleb Burhans : Super flumina Babylonis ( Piste 4, 9'21), extrait de Evensong (Cantaloupe Music, 2013)

Michel Banabila : Earth Visitor / Distorted Messages (p. 1 -2, 12'), extraits de Earth Visitor (Tapu Records, 2016)

Grande forme :

* Rainier Lericolais & Susan Matthews : The Healers Art (p. 1, 25'31), extrait de Before I Was invisible (Wild silence, 2015)

Maninkari : titre 2 (5'25), extrait de L'Océan rêve dans sa loisiveté (Three Four Records, 2014)

5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 16:05
Rainier Lericolais et Susan Matthews - Before I Was Invisible

   La britannique Susan Matthews s'est fait connaître en temps que compositrice d'une musique plutôt expérimentale, voire bruitiste, à la fois puissante et hypnotique. En 2005, elle a fondé la maison de disque indépendante Siren Wire Recordings, qui devient Siren Wire Editions en 2010, un label qui produit artisanalement des artistes expérimentaux du monde entier. Depuis ses débuts, elle participe à des projets multiples. Before I Was Invisible, sorti en octobre 2015, est son troisième disque (les deux premiers parus sur son label) en collaboration avec le français Rainier Lericolais.  Cette fois, c'est le micro label fondé par la pianiste et composititrice éclectique Delphine Dora qui les a pris en charge. Nous sommes ici au croisement subtil des musiques électroniques et ambiantes.

    Trois titres de durée décroissante pour cet album dont la couverture et le dos de l'emballage cartonné (fabrication locale, assemblage manuel...) donnent le ton par leur étrangeté surréalisante. "The Healers art", plus de vingt-cinq minutes, nous embarque dans un voyage parasité par un crépitement de fond. Disons-le tout de suite. Le profane ne saurait dire souvent ce qui est produit acoustiquement ou électroniquement. Tout commence par un son tenu, sur lequel viennent glisser d'autres surgissements plus aigus. Puis c'est de l'orgue, des claviers, qui les enveloppent dans une trame ondulante. Les ondes (je pense aux ondes Martenot, aux scies musicales...) s'égratignent, dirait-on, dans les amples oscillations, laissant loin derrière tout paysage connu. Un piano fait son apparition, plaque quelques notes dans ce continuum intense, semble susciter les voix déformées de mannequins perdus au fond des temps. La pièce acquiert une grâce fantastique, comme en lévitation, doucement pulsante. Qu'elle évoque par son titre l'art du guérisseur n'est pas anodin. Un vrai chant très pur, intériorisé, de Susan, sans doute, nous libère des fardeaux quotidiens. Tout se déforme, perd sa matérialité, on reste suspendu à ce léger battement d'un souvenir de guitare. Ce qui se tisse, c'est une toile lente, le filet mystérieux d'une incantation où se prennent les sons, distordus ou pas - on reconnaît un saxophone au passage - comme dans une chambre d'écho aux multiples failles. Il y aurait un violoncelle englouti au fond de l'antre sonore, on serait arrivé au pays où l'on ne meurt plus jamais, porté par un mouvement si doux, une harmonie archangélique. Une splendeur !

   "Truth past the dare" sonne d'emblée plus étrange, plus résolument contemporain, expérimental : discontinuité, sorte de gargouillis sonore dont se détachent toutefois une clarinette et une voix, celle-ci prenante dans ses aigus tenus, contrastant avec le magma du premier plan. Un piano s'insinue entre les deux, la matière s'aère, la voix domine les volutes embrouillées. La palette orchestrale s'étoffe : un clavier / accordéon installe une respiration, la clarinette réapparaît, d'où un curieux dialogue entre les instruments et les brouillons sonores. Là aussi, l'écriture resserre les liens, assure la cohésion entre le diaphane de la voix et le reste du vaisseau sonore, le tout étant d'une vraiment troublante beauté.

    Le fantôme est bien là dans "Your ghost moves with me", dont le début me fait irrésistiblement penser aux très beaux disques de Tamia chez T Records (par exemple le magnifique Senza Tempo) puis ECM au milieu des années quatre-vingt : la superposition des voix, leur décalage, crée un étrange oratorio rythmé par une percussion sèche obsédante. Nous sommes dans la forêt des voix, émerveillés, frôlés par mille créatures invisibles. Les voix se font plus discrètes, souvent recouvertes par de brusques surgissements énigmatiques, peut-être les geôliers des esprits féminins emprisonnés, rejoints à la fin par quelques voix masculines...

   Une magnifique découverte, un très grand disque !

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Paru en 2015 chez Wild Silence / 3 titres / 47 minutes.

Pour aller plus loin :

- le disque disponible et en écoute sur bandcamp :

 

- Un extrait de Senza tempo (T Records, 1981)  de Tamia (chanteuse et compositrice née en 1947 ...pas son homonyme américaine !)

7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 14:30
Brian Eno - The Ship

    Quatre ans après Lux, Brian Eno revient avec The Ship, paru fin avril sur son lapel Opal associé à Warp comme le précédent. Deux titres, dont le second fractionné en trois, pour vérifier que Brian reste l'un des grands de la musique électronique ambiante dont il a été le pionnier incontesté ! The Ship est au départ prévu pour une installation sonore qui a déjà été réalisée à Stockolm en 2014, puis à Genève en mars 2016 au lieu d'exposition Le Commun. N'ayant visité ni l'une ni l'autre, je ne rends compte que de mon expérience d'auditeur du disque, qui a figé une pièce destinée à se modifier au fil des installations et des lieux.

 La première pièce, qui donne son nom à l'album, est une longue errance sonore de plus de vingt minutes, dans la lignée de Lux. Nappes étagées de synthétiseurs, voix déformées lointaines, percussions résonnantes, puis la voix de Brian, très en avant, sans doute passée à une sorte de vocoder qui la dédouble ou multiplie, pendant qu'en arrière-plan les glissements sonores, espacés comme pour une respiration, se font plus puissants, mêlant fusions électroniques torsadées, battements et fragments radio. Comme toujours, le mixage est superbe. "The Ship" est en effet une odyssée du son, lente et majestueuse, qui nous déporte doucement, après quinze minutes de voyage, vers des contrées étranges peuplées de voix féminines désincarnées, sirènes de l'ère de l'anthopocène, puis d'autres voix troublantes, tissant comme des bribes de conversation dans l'espace immense, hors du temps, after wave after wave after wave...

 

Brian Eno - The Ship

   La première partie de la seconde composition, "Fickle Sun (i)", est encore meilleure, plus originale. La matière autour de la voix de Brian, qui chante d'abord plus ouvertement, sans filtre ou déformation, est plus agitée. Cela gronde, cela s'enfle, s'enflamme. Brian Eno réussit ici un véritable oratorio électronique de dix-huit minutes. La pièce est impressionnante. Si l'on pense fugitivement à Fennesz, on abandonne vite le jeu des références, tant l'écriture est en même temps à certains moments d'un néo-classicisme appuyé, avec des effets grandioses lors des grandes balafres cuivrées qui sectionnent le titre autour de huit minutes. Après ces ponctuations, la voix de Brian revient, vocodée, entourée de halos mélodieux. Le morceau se déchire entre cette voix et d'autres, plus vocodées encore, à la limite de la désincarnation. C'est alors un long lamento halluciné construit sur des boucles lancinantes, une sorte d'adieu à l'humanité qui disparaîtrait dans les artefacts de la nouvelle réalité électronique. Une des plus belles réussites de Brian, peut-être même la meilleure, en tout cas preuve d'une inspiration au plus haut.

   "Fickle Sun (ii) The Hour is fine", à peine trois minutes, est un poème dit par Peter Serafinowicz d'une voix à l'impeccable diction, avec accompagnement de piano mélancolique : retour à une veine que Brian Eno a tenté à plusiseurs reprises. Sauf qu'ici le texte a été créé par un générateur de texte Markov. Tout le disque, en somme, brouillerait la frontière entre l'humain et le machinique...Troublant, beau à écouter en tout cas.

   La dernière partie de "Fickle Sun" est une reprise du Velvet Underground, "I'm set free". Manière de revenir à l'humain ? D'affirmer sa liberté créatrice ? Il y a toujours eu en Brian Eno un homme qui voulait simplement rester un chanteur pop. On lui pardonne cette plage sirupeuse, si apparemment loin des deux longues aventures musicales : il se fait plaisir... Ce que je comprends ainsi : BRIAN ENO n'est pas que ONE BRAIN !!

   Comme à l'habitude, une production parfaite, entièrement contrôlée par le maître, avec plusieurs versions disponibles, y compris pour collectionneurs.

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Paru en avril 2016 chez Opal - Warp Records / 4 titres / 48 minutes.

Pour aller plus loin :

- la page Bleep de l'album, très bien faite.

- le titre éponyme en écoute (impossible de trouver "The Fickle Sun (i)":