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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 15:12

   Quel plaisir de retrouver Spyros Polychronopoulos, alias Spyweirdos, alchimiste des musiques électroniques, ici en compagnie, sur deux titres, du pianiste et compositeur Antonis Anissegos !

   Quatre actes pour près de cinquante minutes d'étrange beauté. Dans l'acte I, le piano est méditatif, confronté à un jeu d'ombre et de lumière, comme s'il rencontrait un double plus dans les aigus, avec des sons de clavecin, des sons préparés, à l'intérieur de l'instrument aussi. Beaucoup de notes résonnent longuement, dérapent sur le silence. À quelle cérémonie secrète sommes-nous conviés ? Nous tendons l'oreille, émerveillés par la délicatesse de la procession des notes, le lent déploiement des strates harmoniques qui ondulent.

   L'acte II se présente comme une reprise ad libitum de boucles lancinantes, dans lesquelles le piano est comme enserré dans un filet chatoyant de sons électroniques. Pièce très minimaliste, savamment émaillée de variations qui brouillent la donne jusqu'au vertige, elle multiplie décalages, changements rythmiques, glissandos, perturbations bruitistes, surgissement de sons parasites, sans que la phrase initiale disparaisse totalement si ce n'est dans les deux dernières minutes où elle subit une anamorphose monstrueuse avec disparition du piano et un long drone noir.

   Deux pianos semblent se répondre de part et d'autre d'un miroir dans l'acte III. La pièce est hiératique, hypnotique, comme en lévitation. L'un des pianos s'efface parfois dans un brouillard harmonique avant de reparaître et de se tenir à nouveau face à l'autre piano imperturbable. Des bruits divers s'invitent, parasitant les interstices : quelque chose se défait tandis que le piano répète ses quelques notes de manière de plus en plus carillonnante. Une dialectique de l'ordre et du chaos est à l'œuvre. Le rythme s'accélère insidieusement, dirait-on, mais le piano impassible, implacable, continue d'abattre ses marteaux ; le deuxième piano devient plus libre, joue ailleurs, avec l'orchestre surgissant par brusques mouvements comme un magma.

   Le dernier acte propose un phrasé plus jazzy, traité avec un minimalisme radical : une série de boucles de plus en plus serrées, qui semblent se mordre la queue, si bien que la ligne mélodique paraît comme une suite de boursouflures précipitées, effet de la rémanence des notes se bousculant. D'imprévus ralentis ou suspensions aèrent le cours tumultueux de la pièce, libérant de brèves bouffées lyriques. S'agit-il encore de deux pianos, d'un monstre à deux dos, ou bien d'un piano mécanique endiablé ? Car on pense parfois à Conlon Nancarrow avec cette composition virtuose, étincelante. La fin élégiaque, totalement imprévue, est magnifique, éblouissante d'être porteuse de fractures sèches, elles aussi d'une liberté belle.

   Un disque qui confirme l'importance de Spyros Polychronopoulos, aussi à l'aise dans l'électronique que dans l'acoustique. Splendide, jubilatoire, étrange : c'est Spyweirdos en majesté ! 

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Paru en 2014 chez Room40 / 4 titres / 48 minutes

Le disque n'existe pas sous forme physique : il est en téléchargement libre.

Pour aller plus loin

- le site personnel du compositeur (qui permet de télécharger librement les quatre actes en renvoyant au site du label australien Room40 (label de Lawrence English).

- l'acte I en écoute :

Programme de l'émission du lundi 22 septembre 2014

Rivages électroniques :

* Lawrence English : The liquid Casket / Wilderness of Mirrors / Guillotines and Kingmakers / Another body (p.1 à 4, 17'), extraits de Wilderness of Mirrors (Room40, 2014)

Grandes formes :

* Bryce Dessner : Raphael (p.3, 17'10), extrait de Bryce Dessner / Jonny Greenwood... (Deutsche Grammophon, 2014)

* Michael Gordon : Rushes (début : environ 18'), extrait de Rushes (Cantaloupe Music, 2014)

14 août 2014 4 14 /08 /août /2014 16:00

   En 2011, un an avant la commémoration du centenaire de la naissance de John Cage, le compositeur australien Lawrence English songeait déjà à rendre hommage à son homologue américain mort en 1992, auquel tant de musiciens d'aujourd'hui se réfèrent et qui l'a inspiré depuis une vingtaine d'années. Son attention a été attirée par une œuvre peu connue du maître, One 11, film pour lumière seule, accompagné de 103 pour orchestre. Cage les présente ainsi :

   « L' œuvre dure quatre-vingt-dix minutes. Elle est formée de dix-sept parties, les quatre-vingt-dix minutes étant divisées d'une façon pour les cordes et les percussions, et d'une autre façon pour les bois et les cuivres. Ces divisions ainsi que tout autre événement dans 103 sont le fruit d'un emploi exhaustif des opérations de hasard issues du I-Ching. 103 n'est pas l'expression de sentiments ou d'idées personnelles. J'ai souhaité libérer les sons de mes intentions afin qu'ils ne soient que des sons, c'est-à-dire eux-mêmes. Pour ce faire, les musiciens doivent rester attentifs, pendant qu'ils jouent, à ce qu'ils font, précisément en écoutant chaque son qu'ils produisent, comment il naît, se maintient et s'éteint. Le concert ne sera pas dirigé, des chronomètres sur vidéo servant de repère temporel.

One 11 est un film dépourvu de sujet. Il y a de la lumière mais aucun personnage, aucun objet, pas d'idées concernant la répétition ou la variation. Il s'agit d'une activité sans signification qui est néanmoins communicative, comme la lumière elle-même. »

  Tel est le point de départ du disque. Pour plus de précision concernant l'évolution du projet, je renvoie à la pochette du cd ou à la page que lui consacre le label Room 40. Lawrence English précise d'ailleurs que l'influence de Cage est tantôt directe, tantôt indirecte et, disons-le pour l'auditeur de base, même un peu connaisseur de la musique de ce dernier, rien moins qu'évidente. Peu importe. Tous les deux écoutent les sons, cherchent à être au plus près d'eux, conçoivent une musique libérée de toute contrainte stylistique, formelle, pour nous baigner dans un océan sonore changeant sans raison apparente dans la mesure où les procédures aléatoires sont activées. Mais tandis que 103 pour orchestre reste une musique pour instruments acoustiques, les huit pièces de Lawrence English sont électro-acoustiques (la pochette est muette à ce sujet).

   Intrigué par la couverture présentant une sorte de champignon flou et les titres latins des pièces, dans lesquels "russula", "coprinus" ou "anamita" me confirmaient la piste champignonnière, j'ai vérifié qu'en effet ils renvoyaient à huit champignons : une piste d'écoute à tenter ? Pourquoi des champignons ? L'écoute du disque me suggère quelques hypothèses que je vous soumets. Les champignons, aujourd'hui encore, sont mal connus. Longtemps, on a pensé qu'ils poussaient par une sorte de génération spontanée. La musique de Lawrence English semble elle aussi surgir à l'improviste, et pousser de manière capricieuse, imprévue. Des vagues sonores se suivent, dans lesquelles sont fondus, enkystés, quelques sons reconnaissables d'instruments : cela vient, déferle, très mystérieusement, comme dans le premier titre "Jansia Borneensis". Les éclats brefs de cuivres, cordes, émergent d'un cocon de drones, d'un nuage de particules. "Otidea Onotica" se développe selon une suite dense de crescendi crépusculaires au fond desquels l'orchestre semble tapi, assourdi. "Hygrophorus Russula" est rythmé par des drones profonds ponctués de percussions sourdes. Les cordes percent à peine le continuum impressionnant, foisonnant comme certaines pièces de Guillaume Gargaud. Pièce superbe qui se termine sur l'émergence de l'orchestre, mis en parallèle avec des nappes courbes dans le tourmenté "Naematoloma Sublateritium". Où sommes-nous, sinon dans le creuset originel, la marmite magique ? "Coprinus Comatus" nous entraîne plus profond : percussions claquantes, vents de particules, grondements, grand magma dans lequel s'agglomèrent aigus et graves. C'est la cuve où bout le jus sonore ! "Anamita Inaurata" est d'abord plus insidieusement calme, puis soulevé par des percées troubles. Ce qui envoûte dans cette musique, c'est la manière dont l'orchestre persiste malgré la tempête électronique qui l'enveloppe, sourd à travers lui. On est au cœur de la maturation du mystère, dans la dissémination des pores, la gymnastique des spores comme m'invite à le penser le titre suivant, "Gymnosporangium". Finalement, on n'est pas si loin de Cage, de 103 pour orchestre, dont l'amorphisme sert de base au chapeau électronique sidérant. Le dernier titre, "Entoloma Abortivum", est d'une toxique majesté, troué de maelstroms fulgurants. Le téléchargement associé à l'achat du cd propose un titre supplémentaire, "Chance Operation 6" : quinze minutes de drones puissants perpétuellement surgissant dans lesquels se lovent les instruments de l'orchestre enfoui, chaque son acoustique paraissant comme une irisation, une dérivation de la superstructure électronique.

   Un disque vraiment extraordinaire, digne héritier de Cage, mais aussi des recherches sonores d'un  Giacinto Scelsi. Vous retrouverez sans doute bientôt Lawrence English dans ces colonnes !!

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Paru en 2012 chez Line / 9 titres / 54 minutes

Pour aller plus loin

- la page de Room 40 consacrée au disque

- le film One 11 avec 103 pour orchestre de John Cage, version intégrale (plus de quatre-vingt-dix minutes !). Prenez le temps, c'est l'été, et puis même si ce n'est pas l'été, parce que nous n'avons que le temps à prendre...

- "Hygrophorus Russula", le troisième titre, en écoute sur cette fausse vidéo et devant ce vrai champignon : vous pouvez superposer les deux vidéos (pistes sonores), bien sûr !!!!!!

27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 14:30

(Suite de l'article précédent) 

   Move in the Changing Light confirme l'impression donnée par le disque de compositions pour piano solo. Phillip Schroeder est étonnant aussi dans le domaine de l'écriture pour ensemble électro-acoustique, avec ou sans voix. Le titre éponyme, en deux parties qui ouvrent et referment l'album dans l'ordre inverse de leur conception,  est à rattacher au meilleur de la musique minimaliste. Les motifs se succèdent, s'entrelacent avec fluidité, virtuosité même. La voix de la soprano se fond, se démultiplie dans le courant lyrique  également démultiplié par l'enregistrement multi-piste (cinq pianos avec système de retardateur). On suit les ondulations d'une plongeuse dans les eaux vives, constellées de perles de lumière, d'éclats. C'est une musique enveloppante, tonique et douce, superbe.

   "Rising, See the Invisible", c'est encore un choc, un moment d'absolue beauté... Une parfaite osmose entre la voix du baryton, les deux pianos avec retard programmé, synthétiseur, vibraphone et violoncelle. La composition coule, oscille, ponctuée vigoureusement par les pianos, structurée sur des intervalles inégaux et des reprises de motif. L'atmosphère est celle d'une intense sérénité, nimbée de grâce mystérieuse, avec parfois un léger voile mélancolique, des suspensions rêveuses. Une pièce à trembler de joie.

   De joie il est question dans la composition suivante, "Where Joy May Dwell", quasiment seize minutes, pour deux pianos et deux autres avec retard programmé, autre chef d'œuvre à tomber dans les astres lointains (façon de parler, bien sûr) !! Le frisson me saisit : c'est à écouter, écouter jusqu'au bout de la nuit. Un piano (ou deux) dans les médiums ou les graves, les autres en arrière-plan pulsent dans une aura lumineuse, giclent, s'élancent, inlassablement. Je ne pourrai vous le proposer en écoute, le fichier est trop lourd pour ma version gratuite. C'est une méditation transcendentale, évidente, toujours enrichie de nouvelles idées, une source qui court sans se soucier d'avancer, un bouquet constamment rafraîchi. Une musique illuminante comme on en entend rarement.  

    "Make a distinction" est un intermède très reichien pour piano et synthétiseur, avant "The Patience It Contains" pour deux pianos, un troisième avec retard programmé, synthétiseur et cymbale suspendue, dans la même veine que les précédents, plus chantant dans la mesure où la pièce prend presque la forme d'un mini concerto pour l'un ou l'autre des trois pianos, les autres instruments l'enrobant d'une traîne orchestrale fluide, irisée, avec de très beaux moments de retenue sur fond de graves veloutés.

   "This We Have" ajoute aux instruments déjà rencontrés la voix de la soprano Amy McGinty, comme dans le premier titre. Une belle pièce animée, mais qui n'atteint pas le niveau des précédentes, peut-être parce que la voix ne fait guère que survoler le reste de ses vocalises, sans imposer sa marque comme dans "Rising, See the Invisible". 

  La première partie du titre éponyme conclut l'album. C'est un ballet féérique pour cinq pianos et synthétiseur, une longue coulée étincelante, chatoyante et puissante, un irrésistible hymne à la vie entouré d'un halo d'harmoniques mêlées, tourbillonnantes. Un bain revigorant dans le torrent des énergies.

   Tout simplement l'un des grands disques de ce début de vingt-et-unième siècle. Phillip Schroeder marie avec bonheur et fougue un minimalisme expansif, très élaboré et personnel, qui joue des diférentes couches sonores avec une confondante aisance, et un lyrisme radieux, intemporel.

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Paru chez Innova Recordings en 2006 / 7 pistes / 63 minutes

Pour aller plus loin

- deux titres en écoute (toujours attendre quelques secondes...) :

Programme de l'émission du lundi 24 février 2014

Hommage à Phillip Schroeder :

* Phillip Schroeder : Moons (Pistes 16 à 19, 17'), extraits de Music for piano (Capstone Records, 2005)

                                      Move in the changing light 2 / Rising, See the Invisible (p. 1 & 2, 22'), extrait de Move in the changing light ( Innova Recordings, 2006)

Le Ciel brûle...: (retour de la séquence consacrée aux musiques de la constellation post-rock)

* John 3 : 16 : The Ninth Circle / Abyss of Hell - Clouds of fire (p. 1 - 3, 12'30), extrait de Visions of the Hereafter : Visions of Heaven, Hell and Purgatory (Alrealon Musique, 2012 - 2013)

20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 16:28
Jeri-Mae G. Astolfi - Here (and there)

   Jeri-Mae G. Astolfi, pianiste canadienne, s'intéresse activement aux nouvelles musiques. Je la découvre à l'occasion de son dernier disque, Here (and there), consacré à l'alliance entre piano et électronique, "médias fixés" comme il est signalé à propos de plusieurs des six pièces réunies ici, chacune signée par un compositeur différent, certaines d'entre elles spécialement composées pour elle.

  "Crystal Springs" (2011), en ouverture, évoquerait la beauté des sources du même nom dans l'Arkansas. Signée Phillip Schroeder, compositeur prolifique né en 1956, poly instrumentiste et notamment pianiste, la pièce, au départ très calme, rêveuse même, développe une série de vagues liquides de plus en plus animées, démultipliées par des échos, à partir de la suite de Fibonacci.  Les matériaux "fixés" sont les sons électroniquement manipulés d'une basse électrique, d'une cymbale suspendue et de l'intérieur du piano. C'est brillant, léger, euphorisant en diable ! Une entrée qui démontre que, décidément, les musiques contemporaines ne ressemblent pas (ou plus) du tout à l'image terne, compassée, d'une série de stridences ou discordances fastidieuses, et c'est tant mieux !

   "Swirling Sky" (2011), d'un jeune compositeur familier des musiques électroniques, Ed Martin, retracerait les moments paisibles passés à regarder les nuages en formation étendu dans l'herbe. Le contemplatif se perd progressivement dans les vagabondages de son imagination, nous dit le compositeur.  La pièce est d'abord assez lente, égrenant les notes avec une immense douceur, les laissant résonner. Le rythme s'accélère, avec un dialogue entre le piano et des halos électroniques fascinants, des glissendi vers des notes préparées, des tourbillons de plus en plus prononcés avant un retour au calme, une aura méditative finale.

   "green is passing" (1999, révisée en 2006) est une composition de Jeff Herriott alliant une couche de réverbérations électroniques très discrètes au piano. Une pièce qui prend son temps, sans rythme perceptible, quelques brefs motifs épars, des esquisses de boucles, ouvertes...Une très belle méditation, délicate et émouvante dans son dénuement, qui me donne envie de parcourir l'œuvre de Jeff.

" Summer phantoms : Nocturne" (2011) de Brian Belet, autre compositeur américain d'électro acoustique, est une pièce dans laquelle se fondent des bruits divers, frottements, allumettes craquées (?), et piano. Elle évolue de manière capricieuse, imprévisible, parfois à la limite de l'audible, et crée une atmosphère mystérieuse, jouant de martèlements intrigants, de dérapages, comme si elle nous invitait à la poursuivre. Musique des interstices, des fractures légères, des griffures, elle apparaît pour mieux se dérober...

  Tom Lopez a composé "Confetti variations"(2012) en pensant à ce que la pianiste lui avait confié, que parmi les compositeurs de musique pour piano, elle affectionnait particulièrement Johannes Brahms et Morton Feldman. Le résultat, c'est l'intrication entre fragments brahmsiens et feldmaniens et sons divers enregistrés. Morceau spectaculaire parfois, torpillant avec allégresse le romantisme à la Brahms, ou plutôt l'enflammant par des réécritures quasi minimalistes, en particulier des strummings haletants, dans une atmosphère orageuse avec ostentation. Et puis tout se défait à partir du milieu, barbote dans des ambiances liquides ; le piano se raréfie, on entend les coassements des grenouilles, Brahms réapparaît pas trop malmené, se résorbe dans un rêve feldmanien parsemé de vrombissements de mouches, de stridences à peine audibles. C'est alors une musique suspendue d'une très grande beauté. Tout semble retenir son souffle dans cette symbiose entre la musique et le milieu.

   Le disque se termine  avec le titre que je préfère, composé par Jim Fox, compositeur qui dirige le label Cold Blue Music à Venice, en Californie, un des labels qui revient dans ces colonnes, l'un des plus singuliers qui soient. Écrit pour Jeri-Mae Astolfi pendant l'hiver 2011 - 2012, "The Pleasure of being lost" allie la lecture d'un texte du naturaliste et grand voyageur Joseph Dalton Hooker librement adapté de ses Himalayan Journals (1854) et des textures électroniques élaborées à partir des timbres et du rythme de la voix de la lectrice, Janyce Collins, le piano bien sûr et des sons de cloches. Une alchimie mystérieuse, d'une somptueuse lenteur, dérive au fil du texte : descente dans l'indicible, dans l'épaisseur fragile des choses. Le piano tisse un contrepoint très simple, tranquille, à ces mots que l'on ne comprend pas toujours, murmurés du bout des lèvres, et pourtant porteurs d'une incroyable émotion, d'un charme inoubliable. Des chœurs de voix lointaines, fantomatiques, contribuent à renforcer l'impression d'irréelle évanescence de l'ensemble. Magnifique !

    Un fort beau disque, vous l'aurez compris, qui ouvre bien des pistes pour les oreilles curieuses. 

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Paru chez Innova Recordings en 2013 / 6 titres / 70'

Pour aller plus loin

- le site de la pianiste.

- la page d'Innova consacrée au disque, avec la composition de Phillip Schroeder en écoute.

- "The Pleasure of being lost" en écoute ci-dessous (la vidéo existe sur You Tube, mais non intégrable) :

 

Programme de l'émission du lundi 13 janvier 2014

Sebastian Plano : Impetus / The World we live in (Pistes 1-2, 14'), extraits de Impetus (Denovali Records, 2013)

Wim Mertens : In Zones (p.3 / CD 2, 13'26), extrait de Immediate givens (EMI Classics, 2011)

Piano Interrupted : Emoticon / Two or three thongs / Cross Hands (p. 1 à 3, 12'30), extraits de The Unified Field (Denovali Records, 2013)

William Duckworth : Preludes n° 1 à 4 (p. 1 à 4, 11'), extraits de The Time Curve Preludes (Irritable Hedgehog Music, 2011) Piano : R. Andrew Lee

15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 08:09

   Multi instrumentiste argentin de formation classique, Sebastien Plano vient de sortir chez Denovali - ce très beau label indépendant allemand né en 2005, on en reparlera très bientôt - Impetus,  le successeur de Arrythmical Part of Hearts paru voici deux ans, réédité parallèlement par le même label. Un disque qui laisse la part belle à l'acoustique, tout en la magnifiant par un recours élégant à l'électronique..., enregistré et mixé par les soins de Sebastian dans une petite salle, le tout matricé par Nils Frahm dans son studio de Berlin.

   Début très langoureux au violoncelle, avec un curieux contrepoint de cris électroniques, comme des mouettes métalliques. Le premier titre éponyme nous propulse d'emblée dans une contrée qui n'est pas sans rappeler les ambiances des musiques de film de Michael Nyman. L'entrée du piano confirme la tonalité élégiaque, puis tout s'arrête, repart, avec un piano très assourdi. Le morceau évolue de de petite brisure en petite brisure, chaque fois nous entraînant plus loin, grâce à de larges et lentes volutes. Cette musique a un charme fou, on frissonne, portés par les boucles se resserrant et se ralentissant, comme si la boîte à musique avait fini de détendre son ressort. "The World We Live In" poursuit sur le mode gracile sa tentative d'envoûtement : c'est un monde transparent, et puis surgit un mouvement irrésistible, ponctué de percussions frottées, d'instruments frappés tandis que le piano et le violoncelle déploient une grâce lyrique jamais mièvre en dépit de mélodies caressantes. Cette musique agacera les amateurs d'audaces inaudibles, de couinements acoustiques, c'est sûr, tant pis pour eux..."Blue Loving Serotonin" commence par une introduction minimaliste au piano, magnifique, accompagnée très vite par des violoncelles à l'unisson, dans un crescendo à la Arvo Pärt, qui disparaît ensuite pour laisser le piano seul chanter, relayé d'ailleurs par des voix ici et là. Lorsque revient le mouvement de boucles, plus puissant, ponctué de quelques stratchs, soutenu par les violoncelles, le morceau dégage une plénitude extraordinaire, atteint une puissance étonnante. Le disque décolle vers des rivages sublimes, se perd dans un rêve vertical et trouble. À partir de là, je savais que je chroniquerais l'album !

   "In Between Worlds II", le quatrième titre, est un hymne suave des cordes, un ballet savant qui sonne comme du Bach revu par Nyman ou Max Richter. "Emotions (Part II)" pourait n'être qu'une bluette si la petite mélodie au piano du début n'était hantée par la présence physique de l'instrumentiste, dont on entend un peu la respiration (je sais, c'est aussi un tic très actuel, mais là, c'est juste), et surtout prolongé par une belle cadence de violoncelle et de respirations électroniques, je pensais aux meilleures musiques de René Aubry pour les spectacles de Philippe Genty, on imagine en effet facilement l'évolution de marionnettes quelque part, et comment ne pas songer encore à Nyman pour l'onctuosité mélancolique et raffinée de certains passages tournoyants, la somptueuse lenteur !! "Angels" est une méditation calme au piano et au violoncelle, parsemée d'échos, avec un jeu subtil de démultiplications et d'amplifications. Un bandonéon apparaît aux deux-tiers du morceau, si bien qu'on se retrouve dans le nuevo tango à la Piazzolla, référence incontournable pour un Argentin. "All Given To The Machinery", s'il est le titre qui laisse le plus de place à l'électronique comme son titre pouvait le laisser prévoir, est porté par le bandonéon royal comme un orgue et mélancolique comme les anges déchus. Lorsque les cordes le soutiennent dans des crescendos majestueux, que l'électronique vient enrober de soies artificielles l'ensemble, que des failles stratifient le parcours harmonieux, cette musique est simplement divine. Le piano apparaît dans la seconde moitié, d'où un nouvel essor, de nouveaux élans pour escalader le ciel avant la résorption dans des brouillards sonores dont sort "Inside Eyes", une musique au-delà des nuages, voix éthérées, cordes, déflagrations électroniques. Comme souvent dans les pièces de Sébastian, les titres sont en plusieurs séquences nettement structurées par des diminuendos, des arrêts. "Inside Eyes" est de ce point de vue le plus segmenté, abandonnant l'auditeur pendant presque quinze secondes, multipliant fractures et disparitions. Ces silences permettent des métamorphoses, des renaissances, des rebonds conformes à la signification du titre Impetus. J'aime assez cette manière de composer, de briser le cours d'une pièce pour en faire une suite qui se développe le temps qu'il faut, ici jusqu'à l'apothose à l'orgue, aux sons électroniques, aux voix irréelles... avant un ultime avatar presque malicieux, un beau retour au calme.

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Paru chez Denovali Records en 2013 / 8 titres / 56 minutes

Pour aller plus loin

- le site du compositeur

- la page consacrée à l'album sur le site de Denovali 

- "Blue Loving Serotonin" en concert :

5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 20:20

   Les fausses jumelles du piano, Katia et Marielle Labèque, ont voulu fêter à leur manière le cinquantenaire du courant minimaliste, si représenté dans ces colonnes. Elles ont repris le titre des concerts donnés par LaMonte Young dans le loft de Yoko Ono en 1951. Sans aucunement prétendre à l'exhaustivité, elles ont rassemblé en trois cds œuvres connues et moins connues de ce mouvement capital, surtout anglo-saxon - elles se cantonnent d'ailleurs pour l'essentiel à ce seul domaine -  qui a aussi essaimé en Europe, notamment aux Pays-Bas (voir par exemple Simeon ten Holt, Douwe Eisenga  ou Peter Adriaanz), en Belgique (avec l'incontournable Wim Mertens), mais aussi en France (retour aux sources si l'on accepte l'idée qu'Erik Satie, dans ses "Vexations", en serait le lointain fondateur), avec l'injustement méconnu Frédéric Lagnau ou encore Éliane Radigue (article à venir, à écrire !!!), et j'en oublie comme me le feront remarquer certains lecteurs, auxquels je répondrai que ça viendra sans doute, ce blog étant en expansion...comme l'univers !

   Difficile de rendre compte point par  point. Disons que je ne partage pas une partie des choix : ne comptez pas sur cette anthologie pour découvrir le meilleur de cette constellation, c'est d'abord un choix très personnel, et donc discutable, sans doute guidé en partie par la volonté de montrer comment le minimalisme transpire un peu partout aujourd'hui encore. Bien sûr le minimalisme est influencé par le jazz, le rag-time, mais préférer la complexité rythmique ou la virtuosité comme les sœurs l'affichent dès les peu enthousiasmants "Four movements for two pianos" de Philip Glass, c'est à mon sens passer à côté de l'essentiel. Car le minimalisme, par sa tendance à l'abstraction, ses préférences pour les lignes, boucles, est bien meilleur lorsque tourné vers l'intériorité, la lente et obstinée recherche d'une extase. À tout prendre, les choix effectués par le pianiste néerlandais Jeroen Van Veen dans ses deux coffrets consacrés au minimalisme sont plus pertinents, parce qu'ils cernent bien une radicalité occultée ici au profit de la dimension démonstrative. Qu'on écoute du même Philip Glass le superbe "In again, Out again"...la vidéo n'offre que la première moitié...

Philip Glass, au meilleur de son inspiration...

   Le choix des "Water dances" de Michael Nyman pour terminer le cd 3 n'est guère plus probant : musique creuse, à la limite du grotesque, comme il arrive trop souvent à ce compositeur heureusement plus convaincant lorsqu'il écrit d'intrigantes musiques de films pour Peter Greenaway. Autre moment assez faible, "Hymn to a great city" d'Arvo Pärt, une pièce que je préfère oublier, insignifiante pour un admirateur du grand Arvo comme moi..."Experiences I" de John Cage n'est pas non plus de la meilleure veine, même si sa ligne capricieuse, sinueuse comme une mélodie chinoise, n'est pas sans charme.

    Alors, allez-vous me dire, après un tel éreintement  ?? Partiel, notez-le bien...  

En effet, le choix de petites pièces d'Howard Skempton, compositeur britannique et accordéoniste né en 1947, est déjà beaucoup plus stimulant. Son écriture, sobre et dense, nous vaut des joyaux intimistes parfois non dénués d'humour. Les "Nocturnes" et les "Images" sont souvent magnifiques, là je tire mon chapeau pour ces belles découvertes. Je salue également la présence de William Duckworth (1943 - 2012), compositeur américain présent à travers une sélection de son chef d'œuvre, "The Time Curve Preludes" : sélection, hélas, qui ne permet pas de suivre la rigueur du développement des vingt-quatre pièces du cycle, magistralement interprété ailleurs par Bruce Brubaker

   J'écoute le prélude 5 des "Images" (1989), et c'est à tomber. Je vous propose les préludes 1, 5 et 7. Cinq minutes qui justifieraient à elles seules l'achat de l'ensemble !!  

   Ce n'est pas tout. Les deux sœurs, sur les cds deux et trois, s'entourent de trois musiciens. Le chanteur, guitariste, bassiste David Chalmin, le pianiste et claviériste Nicola Tescari, le percussionniste Raphaël Séguinier, qui manient tous les trois les sons électroniques, viennent renforcer les deux pianistes pour d'une part une interprétation de pièces de pop-électro de Brian Eno, Radio Head ou Suicide : j'aime bien la version très jungle de "In Dark Trees" de Brian, la délicate et émouvante "Pyramid Song" par Katia au piano et David au chant, la folie opaque de "Ghost Rider" de Suicide. On trouve aussi sur le cd 2 deux compositions de Nicola Tescari : "Suonar Rimembrando", d'après une chaconne de Tarquinio Merula, élégiaque et vibrante, vraiment superbe ; "En 4 Parenthèses", étonnant collage de climats sonores travaillés. "Gameland" de David Chalmin allie passages intimistes et envolées orchestrales évocatrices des orchestres gamelans indonésiens, le tout transcendé par une frénésie réjouissante. "Free to X" de Raphaël Séguinier est une étude pour percussions assez impressionnante, très tenue, tendue, sur un environnement sonore dense et saturé. Bref, que du bon de ce côté !

   J'ai gardé pour la fin le morceau des connaisseurs, la cerise sur l'anthologie. Une nouvelle version de "In C", la mythique composition de Terry Riley, l'un des papes du minimalisme. Cette pièce pour ensemble libre de 1964 ne cesse d'être reprise. L'une des dernières fois, c'était par le Salt Lake Electric Ensemble en 2010. Si l'on considère les soixante-seize minutes et vingt secondes de la version du vingt-cinquième anniversaire parue chez New Albion Records en 1995 (le concert enregistré date, lui, du 14 janvier 1990), il s'agit d'une version courte de seulement un peu plus de vingt-huit minutes, mais cette durée n'est pas exceptionnelle non plus. En tout cas, c'est une interprétation à la fois puissante, colorée, subtile même avec des percussions variées, de la grosse caisse à des sons métalliques d'une grande finesse, des sortes de glockenspiel qui donnent à certains passages le parfum oriental indispensable à toute bonne version. Les sœurs et leur groupe réussissent à la fois à rendre la complexité des textures, une densité foisonnante, et une profondeur étonnante : voilà une version qui ne manque pas d'air, parcourue par des vents pulsants et des effets de transparence rafraîchissants.

   En somme, trois cds inégaux, mais suffisamment riches en belles surprises pour valoir le détour...même si l'auberge des sœurs n'est pas espagnole !!

...un dernier mot : je sais bien que le minimalisme vient d'Outre-Atlantique, mais je ne vois là aucune raison valable pour nous assener encore une pochette et un livret monolingue en anglais. Les livrets bilingues, trilingues, ça existe, non ??? Pas d'économie pour occulter une langue, la nôtre !

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Paru chez KML en 2013 / 3 cds / 19, 12 et 6 pistes / 56', 48' et 57'

Pour aller plus loin

- Katia, Marielle à la Cité de la Musique, en février 2013, présentent le projet.

Programme de l'émission du lundi 21 octobre 2013

Bertrand Belin : Plonge / Pauvre grue (Pistes 6 et 11, 8'), extraits de Parcs (Cinq7 / Wagram Music, 2013)

James Blake : Overgrown / Take a fall for me / Digital Lion (p.1-4-7, 13'30), extraits de Overgrown (Atlas / Polydor, 2013)

David Chalmin : Gameland (cd2 / p.2, 6'03)

Nicola Tescari : Suonar Rimembrando (cd2 / p.3, 6'02), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Alvin Curran : Shofar der Zeit / Shin far Shofar 2 (p.6-7, 14'30, extraits de Shofar Rags (Tzadik, 2013)

SKnail : The Snail, part 1 (p.1, 5'37), extrait de Glitch jazz (Sknail, 2013)

Programme de l'émission du lundi 4 novembre 2013

James Blake : Voyeur / To the last (p.8-9, 8'40), extraits de Overgrown (Atlas / Polydor, 2013)

Peter Von Poehl : Orders and Degrees (p.1-5, 8'10), extraits de Big Issues Printed Small (Peter Von Poehl, 2013)

Brian Eno : In Dark Trees (cd2 / p.6, 3'50)

Suicide : Ghost Rider (cd2 / p.12, 2'43)

Nicola Tescari : En 4 parenthèses (cd2 / p.9, 4'24), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Grande forme :

* Nurse with Wound / Graham Bowers Off to Hell on a Handcart / Apes and Peacocks / Bells of Hell Go TinG A'LinG A'LinG (p.1 à 3, 20'), extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

 

19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 19:06

De quelques musiques d'Alvin Curran et d'Ingram Marshall.

   Un lecteur me signalait qu'après la lecture de mon article consacré à Shofar rags d'Alvin Curran, l'écoute des Maritime rites, un double cd paru chez New Albion Records, du même compositeur, s'imposait. Maritime rites (images et extraits sonores ici), c'est une série de concerts donnés sur des lacs, rivières ou grands ports, par des musiciens installés sur des barques, et d'installations sonores à base de sirènes de navires. Le projet, né dans les années soixante-dix, est toujours en cours, le dernier concert ayant eu lieu à Rome en 2012.

   Or, les sirènes ne sont d'une certaine manière qu'un avatar moderne, de l'époque industrielle, des cornes d'animaux utilisées dans des temps reculés et dont le chophar, corne de bélier du rite israélite, perpétue l'ancestrale tradition. Dans tous les cas, ces sons de cornes ou sirènes sont des appels à l'attention, au rassemblement, à la prière. À la menace de la dispersion, de l'exil, de la perte, ils répondent par la convocation de notre éveil et, en nous reliant aux origines, fussent-elles mythiques, veulent redonner du sens à nos petites vies limitées. D'un seul coup de corne ou de trompe, c'est la perspective même de l'éternité qui nous est suggérée : le rapport retrouvé aux autres, à l'Autre, agrège à nouveau une humanité de fait atomisée en milliards d'individus perdus dans la satisfaction de leurs intérêts égoïstes. Aussi n'est-ce peut-être pas un hasard si un artiste comme Alvin Curran, héritier de la tradition de la musique expérimentale américaine et donc individualiste forcené, en dehors de toutes les écoles et chapelles artistiques, accorde une telle place à ces instruments du lien immémorial.

Alvin Curran sonnant du chophar à Rome.

(image ci-dessus: Alvin Curran sonnant du chophar à Rome, ville où se rencontrent étonnamment le religieux et le bestial - notamment celui des jeux du cirque, avec le Colisée à l'arrière-plan)  

De plus, la pratique de la musique électronique, dont il est aussi un pionnier avec le groupe Musica Elettronica Viva, indissociable des techniques du collage, du mix, de l'échantillonnage, risquerait d'aboutir à des compositions patchwork, à des bricolages insensés. Le recours au chophar, aux sirènes, contribue à transcender ce morcellement anhistorique, à lui insuffler une unité reconstituante, si l'on peut dire. Ces instruments ne sont-ils pas une forme supérieure des vents ? Comme eux, ils emportent, transportent, nous animent soudain d'une flamme, alors que dans le même temps leurs vibrations font passer sur nous l'ombre d'un mystère. Voix enrouées, souffles brumeux, halètements sourds, sons à la limite de l'audible, mais toujours un brin spectraux, vous nous envoûtez par votre carmen aux contours sonores mouvants, vous remuez en nous un marécage de sensations enfouies depuis tant de générations qu'on vous passe votre dimension rudimentaire, que c'est peut-être elle, justement, qui nous plaît sans qu'on ose toujours se l'avouer dans vos sonneries farouches et maladroites.

   C'est la mer soudain qu'on entend retentir, le grand océan primordial contemporain du chaos, avant la séparation des éléments. Ces appels traversent les brumes, les brouillards accumulés, accrochés au fil des siècles. Ils matérialisent, pendant la durée d'un souffle, l'épaisseur du Temps, et c'est en quoi ils sont toujours si troublants, d'autant plus que nous sentons qu'ils surgissent simultanément des tréfonds de nous-mêmes, se frayant un passage entre les dalles polies de notre personnalité civilisée dont nous sommes si fiers mais, nous le comprenons alors en entendant de telles proférations, si prisonniers. Ils sont les souvenirs lancinants d'une liberté sauvage, les lambeaux pitoyables d'une vie effrénée, animale. C'est pourquoi Alvin recourt à des échantillons qui pourraient sembler disparates si l'on refusait de voir ce qui relie le religieux et le bestial. La bête est toute entière créature et, comme telle, témoigne du divin le plus brut, perdu à jamais pour l'homme imbu de sa supériorité, qui s'éloigne toujours plus dans un monde façonné par son esprit épris de rationalité. La prière ne vise rien moins, au fond, qu'au retour vers une incarnation naïve, antérieure à tout péché. C'est ce qu'exhale le chophar, par-delà la liturgie, dans la musique d'Alvin Curran. Quant aux sirènes de navire, aux cornes de brume, étymologiquement fabuleuses, elles enracinent les expérimentations musicales d'aujourd'hui dans un imaginaire rêveur plus vrai, plus frais que notre univers d'artefacts.  

 

   Ingram Marshall, compositeur américain pionnier, lui aussi, des musiques électroniques, utilise régulièrement les cornes de brume. "Fog tropes", une pièce de 1982 parue chez New Albion Records, inclut des enregistrements de cornes de brume de la baie de San Francisco, des sons maritimes et une flûte balinaise, la flûte gambuh, vaporeuse et veloutée à souhait, dans une sorte de collage sur bande magnétique pré-enregistrée, mixé avec un sextet de cuivres (paires de trompettes, de trombones et de cors) lui-même retraité à travers un système numérique de retardement. Mais tandis qu'Alvin Curran n'hésite pas à jouer par moments sur les contrastes de textures, les heurts et ruptures sonores qui exhibent le disparate pour mieux exprimer la volonté de jouer de tous les sons de tous les temps, donc de brasser toute l'histoire sonore en l'actualisant dans un geste de réappropriation quasiment démiurgique, Ingram Marshall a plutôt tendance à atténuer les écarts, à harmoniser ses matériaux, d'où une impression de fondu sonore, favorisé par la proximité de timbre entre cuivres et cornes de brume. Pas de traversée du temps, de concaténation temporelle, de tentative pour vivre simultanément le plus ancien et le contemporain. Non, une plongée dans une zone intermédiaire, hors du temps ou dans une temporalité indéterminée, peuplée d'esprits et de fantômes. L'électronique et l'acoustique deviennent indiscernables, animées des mêmes ondulations, ourlées de franges harmoniques flottantes. Quelque chose émerge de l'indistinct. La musique d'Ingram Marshall rejoue le drame primordial de la naissance, mais pour engendrer des ectoplasmes sonores qui ne rejoindront jamais le présent. Elle sourd des limbes, y plane, vaguement inquiétante et en même temps fascinante. Musique de l'inquiétante étrangeté au potentiel dramatique exploité par les deux films qui l'ont inclus dans leur bande originale, Cerro Torre, le cri de la roche (1991) de Werner Herzog, et Shutter Island (2010) de Martin Scorsese (voir mon article à ce sujet).

(ci-contre : corne de brume de la baie de San Francisco)

   En 1993, "Fog Tropes II", sur l'album Kingdom come sorti en 2001 chez Nonesuch Records, reprend la bande magnétique de la première version, qu'il combine avec un quatuor à cordes, en l'occurrence le Kronos Quartet. Les contrastes sont évidemment plus marqués, mais la lumière baisse peu à peu, les graves l'emportent, les fantômes reviennent entre les cadences de plus en plus élégiaques des cordes, si bien que l'œuvre est au final plus déchirante, plus luciférienne en ce sens qu'elle évoque comme une chute magnifique et terrible, celle de l'archange rebelle condamné à devoir se contenter des ténèbres, et dont la pièce donne à entendre les voltes, les efforts sublimes et vains de remontée. Ici, les cornes de brume signent un exil définitif.

   "Fog Tropes II" est en écoute ci-dessous (rien sur les sites de vidéos habituels, si ce n'est une fausse vidéo avec image fixe : à vous d'en choisir une, ou de vous en tenir à la seule musique...). Cette fois vraiment avec Fog tropes II et non le I : erreur rectifiée...

   Chophars, sirènes de navire et cornes de brume relient la musique d'Alvin Curran à un monde édenique. Le collage d'échantillons variés - prières, cris d'animaux, bruits... - convoque pour l'auditeur des strates éloignées de l'histoire humaine, embrassée dans une saisie passionnée, totalisante. L'électronique y est le continuum magique qui charrie la variété merveilleuse retrouvée du monde. Pour celui qui sait bien sonner, rien n'est perdu, toute la beauté inépuisable de la création peut se déployer, que ce soit dans des envolées psychédéliques ou des cacophonies débridées. Pas de place pour la nostalgie dans cette célébration sensuelle, gourmande. Par contre, les cornes de brume d'Ingram Marshall, séduisantes comme des sirènes d'ailleurs, sont l'écho d'un autre monde, perdu peut-être, qui vit quelque part d'une vie presque larvaire mais sombrement expressive. Elles sont ambivalentes, liées à des lieux écartés, maudits : pénitencier (Alcatraz), enfers...Chez Ingram Marshall, elles sont le signe d'un romantisme contemporain, d'une inquiétude somptueuse.

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Pour aller plus loin

- "Fog tropes" en concert le 22 septembre 2012 :

Programme de l'émission du lundi 7 octobre 2013

Spéciale minimaliste !

Simeon ten Holt : Solo Devil's dance III, section 1 (cd 4 / piste 1, 26'32) extrait de Simeon ten Holt / Solo piano music (Volumes I - V (Brilliant classics, 2013) Piano : Jeroen van Veen

Terry Riley : In C (cd 3 / p.1, 28'58), extrait de minimalist dream house (kml recordings, 2013), version pour deux pianos (Katia & Marielle Labèque) et  groupe : David Chalmin, Raphaël séguinier, Nicola Tescari

Programme de l'émission du lundi 14 octobre 2013

Imagho : meandres / The crossing / Song for Franck (p.5 à 7, 12'30), extraits de meandres 'Alara / We are Unique Records, 2013) 

Mi & l'Au : Drown the sound / Raging eye (p.7-8, 10'), extraits de H2O (Alter-K, 2013)

Daniel Wohl : Ouverture / Plus ou moins (p.4-5, 13'), extraits de Corps exquis (New Amsterdam Records, 2013)

Grande forme :

Alvin Curran : Shofar T Tam / Shin Far Shofar 1 (p.3-5, 22'30), extraits de shofar rags (Tzadik, 2013)

"Fog tropes II" s'y trouve. Paru chez Nonesuch en 2001.

"Fog tropes II" s'y trouve. Paru chez Nonesuch en 2001.

11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 21:30

  ( C'est avec grand plaisir que je publie cet hommage de Timewind, lecteur et chroniqueur intermittent, à David Borden, compositeur encore absent de ces colonnes, alors même que j'ai beaucoup écouté et apprécié The Continuing Story of Counterpoint, vaste ensemble paru il est vrai bien avant la naissance de ce blog en 2007, mais ce n'était pas un raison pour continuer à l'ignorer !)

   Né en 1938, David Borden est le grand oublié de la génération des pères fondateurs du minimalisme et de la musique dite répétitive ; et c’est à la fois normal et dommage. Normal, car soyons franc, David Borden n’est pas un grand compositeur et ne peut en rien être comparé à ses condisciples Glass, Reich, Riley. Dommage, car David Borden eut l’idée de faire se rencontrer la musique répétitive et les synthétiseurs, et plus particulièrement les fameux Moog.

   C’est en 1967, que David Borden fait la connaissance de Robert Moog, une rencontre qui va profondément modifier sa façon d’aborder la musique et les instruments. Il sera pour ce dernier - bien involontairement dans un premier temps - un « testeur » pour ses nouveaux instruments. Et il commencera alors tout naturellement à jouer et à composer des oeuvres pour synthétiseurs.

   En 1969 il crée avec Steve Drews le Mother Mallard (Portable Masterpiece Company), un ensemble de synthétiseurs et d’instruments amplifiés et donne en 1970 le premier concert utilisant un prototype de ce qui deviendra le fameux Minimoog. Va suivre toute une série de  concerts où ils interprétent sur scène des œuvres de John Cage, Robert Ashley, Terry Riley, Philip Glass, Steve Reich...En 1971, Linda Fisher les rejoint et Mother Mallard ne joue désormais quasiment que des œuvres de Steve Drews et David Borden. Le groupe connaitra par la suite de nombreux changements de musiciens autour de David Borden, et celui-ci sera rejoint par son fils Gabriel (à la guitare électrique) dans les années 80.

   Si David Borden a une grande admiration pour Steve Reich et Philip Glass, c’est toutefois par In C de Terry Riley et par le jazz qu’il jouait sur scène dans les années 60 qu’il dit avoir été le plus influencé. Si beaucoup de critiques, et souvent le public, l’ont comparé à Steve Reich et Philip Glass, il y avait une différence à ses yeux fondamentale dans son approche de cette musique : alors que Steve Reich et surtout Philip Glass utilisaient des instruments amplifiés, entre autres des orgues, David Borden utilisait des synthétiseurs, ce qui faisait une grande différence de sonorité, et créait un univers musical très différent.

   The Continuing Story of Counterpoint (1976 - 1987) est une œuvre en douze parties pour synthétiseurs, instruments acoustiques et voix. Oeuvre cyclique dont les parties font référence les unes aux autres d’une manière ou d’une autre. Son titre a deux origines : une oeuvre de Philip Glass, An other look at harmony, qui conforta Borden dans son approche contrapuntique de la musique, et le titre d’une chanson des Beatles « The Continuing Story of Bungalow Bill » extraite de l’album blanc.

   Découvert au hasard dans un bac du temps lointain des disquaires, The Continuing Story of Conterpoint, Parts 9-12, m’avait presque sauté dans les mains : achat impulsif, attrait de ce titre mystérieux! À l’écoute, je découvrais une musique à la fois familière et totalement différente de tout ce que je connaissais déjà, du Philip Glass joué par Klaus Schulze ou Tangerine Dream en quelque sorte. Avec de belles séquences rythmiques, mais ici, pas de séquenceurs, juste des musiciens.
   La Partie 9 est à la fois le premier morceau de David Borden que j’ai écouté et celui que je préfère, sans doute en souvenir de l’émotion musicale ressentie. Tout d’abord, il y a ce son, un son très chaud, enveloppant, presque ouaté, et ces claviers qui virevoltent comme des séquenceurs. Des lignes harmoniques qui frisent par moments la mélodie et qui sont doublés par une voix et une clarinette contrebasse. Dans la partie 9, Borden utilise trois lignes musicales rapides et trois lentes ce qui donne à la musique une texture légère. La partie 9 dure quinze minutes, et ses quinze minutes sont à chaque fois que je les écoute, quinze minutes de bonheur.


Discographie :  

The Continuing Story of conterpoint est publié en trois CD (Parts 1-4 + 8 complete / Parts 5-8 /  Parts 9-12)

   Trois disques témoignent des enregistrements et des concerts des années 70 :
- Mother mallard’s Portable Masterpiece Co. 1970-1973: avec deux pièces de Steve Drews et trois de David Borden dont "Easter", la première pièce qu’il composa pour un Moog en 1970, enregistrée en grande partie dans les locaux de l’entreprise de Robert Moog à Trumansburg dans l’état de New York.

- Like a Duck to Water Mother Mallard’s Portable Masterpiece Co. 1974-1976: six pièces de Steve Drews et deux de David Borden, toutes enregistrées en studio en 1976.
- Mother Mallard’s Portable Masterpiece Co. Music by David Borden: est constitué d’enregistrements de concerts des années 1976-77, avec les parties 1 et 3 de The Continuing Story of Conterpoint.

   Il existe également deux disques d’ambiante électroniqueCayuga Night Music et Places, Times & People avec quelques plages assez belles.

   À signaler aussi "Double Portrait", une œuvre assez intéressante pour deux pianos qui figure sur le disque U.S. Choice du duo Double Edge chez New World Records.

   David Borden restera celui qui a fait se rencontrer les synthétiseurs et la musique minimale et répétitive, avant même qu’en Europe, Tangerine Dream et Klaus Schulze ne commencent à utiliser des Moogs et ne découvrent les musiques de Glass, Reich et Riley.
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Une chronique de Timewind

   Les disques de David Borden sont principalement parus chez Cuneiform Records.

Pour aller plus loin

- Le site de Mother Mallard

- Le site de Cuneiform Records.

- La partie 1 de TCSOC  (Désolé Timewind, je n'ai pas trouvé la partie 9 pour le moment...) en écoute ci-dessous :