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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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3 juillet 2007 2 03 /07 /juillet /2007 18:53
David Shea ouvre l'émission depuis plusieurs années avec un extrait de l'album Satyricon. Il était temps de lui rendre un vibrant hommage ! Et de souligner l'importance d'un label comme Sub Rosa (cf. l'article, et le site de ce label belge), sans doute l'un des plus radicaux, des plus décalés depuis au moins vingt ans, mais bien sûr fort mal distribué en France. J'ai heureusement fini par trouver un bon filon pour me procurer les disques précieux sous la Rose, ainsi que de très nombreux labels passionnants : nulle doute que l'émission et ce blog y gagneront encore en diversité surprenante. Tout est parti ce soir de l'un des derniers disques de David, The Book of scenes, une oeuvre pour alto, piano et électronique.
   Né dans le Massachusetts en 1965, David Shea s'installe à New-York en 1985 après des études musicales. Il est alors actif dans des collectifs comme Cobra, se produit avec l'ensemble de John Zorn notamment, travaille comme DJ dans divers clubs, écrit de la musique pour des films. Adepte de l'improvisation libre et de l'électronique, il s'interesse depuis le début des années 90 aux échantillonneurs, qu'il a contribué récemment à perfectionner.Continuant à participer à des concerts, il est attentif à faire de l'échantillonneur un instrument à part entière, qui joue sa partition comme les autres et peut même se produire en solo. Sa production récente associe instrumentistes et échantillonneur pour produire soit des "symphonies" d'un nouveau type, où le matériau acoustique est fondu dans un prodigieux travail sur le son, comme en témoignent les albums Satyricon ou Tryptich, soit des mises en scene de chambre, où l'électronique enveloppe les instruments dans une ambiance sonore qui n'est pas sans rappeler les musiques de film. Chorégraphes et vidéastes font souvent appel à lui, tant ses musiques suscitent des images, comme vous allez le voir. Il a une vingtaine de disques à son actif, participe à de nombreux festivals et vit maintenant à Bruxelles.
Ecrit pour le pianiste Jean-Philippe Collard-Neven et l'altiste Vincent Royer, ce Book of scenes propose vingt-neuf courtes scènes dont le principe exposé par le compositeur est à peu près le suivant : les instrumentistes, en direct, réagissent aux stimuli de leur environnement, échangent leurs rôles, considèrent ce qu'ils viennent de jouer comme des échantillons qu'ils retravaillent, arrangent, abolissant de fait la frontière entre l'acoustique et l'électronique, entre musique écrite et improvisation. Chaque pièce est un microcosme fascinant de précision délicate, avec des moments de grâce, des surprises continuelles : la musique convoque les éléments, les matières, les moments, les formes, pour inventer une beauté sauvage d'une légèreté rarement atteinte. Rien en elle qui pèse ou qui pose, pour paraphraser le poète... Un chef d'oeuvre à découvrir !


















Tryptich, à mon sens une véritable symphonie électronique en trois mouvements, même s'ils sont d'origine diverse, est une oeuvre ambitieuse, qui brasse cultures et textures dans une constante magnificence sonore. Christian Jacquemin a choisi un extrait de la troisième partie pour sonoriser un petit film étonnant inspiré par le livre Espèce d'espaces de George Pérec (un peu de patience : une minute avec le texte de Pérec en off, puis plus de quatre minutes d'images et musique pures...Pour une présentation du film, cliquer ici). L'adéquation entre les images de synthèse(cf une ci-dessus)et la musique est totale.
  Toujours chez Sub Rosa, un titre du groupe américain Nûs présent sur la compilation "New-York soundscape, september 1996", une édition limitée qui offre aussi un extrait de David Shea et un autre de Scanner. "the basis for the devil's argument" est extrait de leur second album , Inside is the only way out. Sur fond d'orgue ponctué d'éclats de guitare, de choeurs lointains, une belle chanson étirée avec une voix de crooner inspiré, atmosphère lourde au crescendo...diabolique. Pas de visuel à vous proposer, ni d'extrait ...
  Pour finir, retour sur le groupe américain Various,
parfois comparé à Portishead ou Massiv Attack,qui a sorti fin 2006 The World is gone, déjà présenté dans l'émission. Sa musique est rebelle à toute étiquette, entre ballades folk à la Pentangle et titres dub ou trip-hop hypnotiques, le tout servi par des voix superbes. Un disque qu'on réécoute avec plaisir. J'aime bien leur petit chien, diable...
David Shea : Air // Radio weekend (pistes 1 à 7, 15') ,extraits de The Book of scenes(Sub Rosa, octobre 2005) Il était temps d'attraper l'album au vol, Inactuelles est là pour ça !
                           One ride pony (p.2, 10' 39)
                   Satyricon 2000 (p.3, 22' 59), extraits de Tryptich(Quatermass, 2001). Quatermass vient de Sub Rosa, est  plus particulièrement centré sur les musiques électroniques.
Nûs : The basis for the devil's argument (p.2, 7' 28), extrait des Sub Rosa Sessions, New-York September 1996. Le titre se retrouve sur l'album original Inside is the only way out, sorti en 1999chez Sub Rosa.


Various : Sir (p.7, 3' 50)
                  Deadman (p.9, 3'09)
                  Today (p.10, 3' 45)
                 Fly (p.12, 5' 01),extraits de The World is gone(XL Recordings, 2006)
29 juin 2007 5 29 /06 /juin /2007 13:09

 

    S'affranchir du temps est un rêve ancestral que tentent de réaliser les musiciens réunis pour cette émission. Ils y travaillent par deux voies en apparence inconciliables. Les premiers sculptent des masses sonores en grande partie d'origine électronique, lourdes nappes qui apparaissent et disparaissent dans un halo de silence, traversées de traînées instrumentales acoustiques en surimpression parfois à peine décelable. Privées de tout élément percussif , les compositions semblent alors pouvoir s'étirer à l'infini dans une temporalité distendue à l'extrême. Le second cherche le son d'Or tel un mystique illuminé en jouant obstinément une ou plusieurs notes, en martelant ses deux pianos pour créer une pâte sonore en vibration : l'alternance de ralentis et d'accélérations,- ces dernières étant les plus longues, happe l'auditeur dans un tourbillon frénétique qui semble condenser le temps, le réduire au seul présent de la note frappée fondue dans l'écho des harmoniques des précédentes. Il n'y a plus vraiment de passé ni de futur, mais ce moment d'intensité, ce climax dans lequel on voudrait s'engouffrer comme dans une trouée de lumière fulgurante.
   Adam Wiltzis et Brian Mcbride, duo américain connu pour avoir exploré les drones de guitare sur de précédents albums, reviennent après six ans d'absence avec un double cd, presque deux heures de musique, offrant au label Kranky, label spécialisé dans l'"ambient", les musiques électroniques, expérimentales d'aujourd'hui, un centième numéro exceptionnel. L'ensemble est grandiose, majestueux : les lentes incantations au grain velouté se déploient en vagues frémissantes, tournoyantes, enrichies de violoncelles( jusqu'à trois), de cors, de trompettes, de clarinette. Le temps est un luxe que nos deux compositeurs nous invitent à déguster dans la pénombre, confortablement installés, oublieux de toutes les obligations qui nous harcèlent : les nuages tournent sur fond crépusculaire, découvent soudain des échappées iridescentes. La mer vient mourir sur les rivages apaisés d'un ailleurs qui nous attend. Tout le raffinement du déclin dans l'or profond des soirs d'orage.

Une série limitée à 155 exemplaires pour ce musicien japonais, Takahiro Yorifuji, qui, sous le nom de Hakobune, propose des paysages issus de drones de guitare auxquels s'ajoutent quelques effets. Un cdr malheureusement injouable sur votre ordinateur : seule une chaîne lui convient, ou en core un bon lecteur de cd auto.
  Je ne représente pas Tim Hecker (cf. article du 01/06/07), qui clôt la première série, celle des expansions électroniques.
   Peintre, sculpteur, compositeur et par dessus-tout extraordinaire "performeur", Charlemagne Palestine est le second que j'évoquais au début de cet article. Né en  1947,  marqué, enfant, par sa participation à la chorale d'une synagogue de Brooklyn, par sa rencontre ensuite avec la musique concrète de Pierre Henry, - qui conforte son goût pour les sons des moteurs ou d'autres objets quotidiens, avec les expériences électroniques d'un Varèse, il pratique les collages sonores, écoute les sons avec attention dans une orientation spirituelle, plongeant au coeur des harmoniques, des échos, interrogeant avec obstination les bourdons, les drones pour plonger l'auditeur dans un univers en vibration et le mettre ainsi dans un état d'extase, d'extériorité absolue à lui-même, le moi comme dissous, aboli. Cette orientation n'est pas sans rappeler celle de La Monte Young dans son pays, ou celle d'un Giacinto Scelsi en Italie. L'abandon de toute virtuosité, voire de toute mélodie, le marginalise pendant un temps, d
'autant que le succès du minimalisme sous sa forme répétitive le déçoit. Après avoir utilisé oscillateurs électroniques et synthétiseurs, il revient aux sonorités acoustiques, sans doute influencé par son expérience de carillonneur pendant six ans dans une église new-yorkaise. Il joue alors de l'orgue d'église, du piano. Il chante parfois aussi, initié au chant drupad de l'Inde par le grand Prandit Pran Nath, auprès de qui Terry Riley et La Monte Young ont d'ailleurs étudié. Ce dernier enregistrement permet de l'entendre en public, jouant simultanément sur deux pianos Yamaha : la pratique du "strumming", ce martèlement d'une note ou d'un très court motif, alterne avec des moments d'apaisement. Après une courte introduction, une pièce de trente-six minutes seulement, ce qui est peu pour Palestine, dont les concerts durent souvent des heures, voire des nuits entières. C'est assez pour découvrir l'un des créateurs les plus singuliers d'aujourd'hui, dont l'enthousiasme est intact après tant d'année, et dont l'influence ne cesse de grandir.
Stars of the Lid : Another ballad for heavy lids (piste 1, 4' 32)
                                    Hiberner toujours (p.3, 1'49)
                                  Humectez la mouture (p.5, 5' 31), extraits de And their refinement of the decline(Kranky, 2007) J'indique leur site, mais il est en construction...Un échantillon en MP3 est disponible sur le site du label Kranky.(et plusieurs du disque suiv
ant)
Tim Hecker : Harmony in blue (p.8 à 11, 8' 15), extraits de Harmony in Ultraviolet(Kranky, 2007)
Hakobune : Pastoral (p.1, 4' 22)
                       Lights that gradually fadee away (p.2, 5' )
                       Ice blue (p.3, 5' 20), extraits de Sense of place(U-Cover, 2007). Echantillons  ici.
Charlemagne Palestine : a sweet quasimodo..(p.2, 36' 50), extrait de a sweet quasimodo between black vampire butterflies(Cold blue music, 2007).
14 juin 2007 4 14 /06 /juin /2007 16:38
Déjà présente dans l'émission du 13 mai de cette année (voir article), la polonaise Anna Suda (An on Bast, c'est elle) reçoit enfin ici la place qu'elle mérite. Welcome scissors, son premier album paru en mai 2006, révèle une compositrice majeure de la mouvance électronique, qui n'a rien à envier à Aphex Twin ou Tim Hecker. Sa pratique du piano et du chant choral depuis des années nourrit son approche du matériau électronique. Elle produit ses propres échantillons à partir d'échantillonneurs, synthétizeurs analogiques et machines à rythmes pour créer une texture synthétique fluide, harmonique, hantée de murmures, fragments de conversation, scratches, bruits divers, entre downtempo et musique abstraite. Chaque titre suit une idée sonore avec une rigueur qui n'exclut pas un lyrisme ample, comme en témoigne notamment le titre 6, un De Profundis résultant d'un collage audacieux entre fragments d'une oeuvre chorale de Liszt, piano, scratches puissants et cloches : stupéfiante beauté qui transcende les oppositions entre musique romantique et musique électronique. Lors des premières écoutes, j'avais pensé à Arvo Pärt ou à Penderecki, mais Anna m'a très gentiment signalé l'origine de l'emprunt. Toute la fin de l'album est magnifique comme les fins de Radio Head ou de The Eraser, le dernier album de Thom Yorke. Nappes d'orgue déchirées de rayures, trouées de voix inconnues, rythmées de beats lancinants, tissent aux confins de l'humain une toile subtile, lumineuse. Welcome scissors ! Anna a produit un second album, Happy-Go-Lucky, en septembre 2006 : je suis sur sa piste...Elle en annonce un troisième pour l'automne : il aura pour titre "Words are dead" et incluera le superbe "Just blast", présent sur la compilation de la Red Bull Academy Music. On peut entendre d'autres extraits ici (sur Myspace, en construction ?)
An on bast : Just blast (3' 58, sur la compilation Melbourne 2006)
                        Scream of a butterfly (p.8, 5' 49)
                        100 hats (p.9, 4' 44)
                        dance deconstruction (p.10, 5' 20)
                        goodbye knives (p.11, 3' 31)
                        De profundis (p.6, 6' 20), extraits de Welcome scissors(2006)
R
obert le Magnifique, pseudonyme d'un musicien breton, bassiste manieur de platines et de machines rytnmiques, producteur, et le
duo Abstrackt Keal Agram (
Tepr et My dog is gay) signent la musique de la célèbre pièce de Shakespeare mise en scène par David Gauchard. Si le titre 5, "Claudius et Gertrude", au jazz très conventionnel, ne m'enthousiasme guère, le reste de l'album tient souvent la gageure, grâce à la participation du quatuor Debussy (titre 3), du rappeur Arm, et de quelques autres. Lire l' article consacré à la conception de cette version de la pièce.
Robert le Magnifique(etc..) : Thème et variations (p.3, 3' 57)
                                                     Malheur à moi (p.4, 2' 12)
                                                     Hécube (p.6, 1' 42)
                                                     La souricière (p.7, 2' 20)
                                                     Fortinbras (p.13, 4' 57), extraits de Hamlet, thème et variations(Idwet, 2007)
Le dernier volet de ces variations sur l'(in)humain est fourni par la fin de la pièce d' Eve Beglarian sur le texte d'Henri Michaux, "Je vous écris d'un pays lointain" (voir article précédent), beau contrepoint aux délicates compositions synthétiques, infra-humaines et troublantes, de An on Bast.
Eve Beglarian Ten/ Eleven/ Twelve (p.6 à 8, 11' 20), extraits de Almost Human( Koch international classics, 2006), disque de Maya Beiser, qui vient de me signaler la disparition prématurée d'Alexandra Montano dont le chant accompagnait son violoncelle. Mezzo-soprano, Alexandra faisait partie du Philip Glass Ensemble, interprétait aussi bien de la musique médiévale que le répertoire français (Ravel, Debussy, Fauré). Avant Amost Human, on peut l'entendre sur
The Witches of Venice de Philip Glass, sorti à la fin de 2006.




1 juin 2007 5 01 /06 /juin /2007 18:00
Quatrième opus de Tim Hecker, canadien originaire de Vancouver, dorénavant installé à Montréal, Harmony in ultraviolet est une expérience de plongée dans un univers abyssal, où bruits, dissonances, drones (notes basses tenues créant des résonances) et mélodies s'enchevêtrent pour tisser des nappes sonores sombres, oniriques, un étrange concert de voix englouties, disparues, à l'image de la pochette. On pourrait songer aux premiers albums de Tangerine Dream, avant qu'ils ne servent la soupe planante, Zeit ou Atem, ces joyaux toujours sidérants. Il faut imaginer cette musique sous les voûtes embrumées d'une cathédrale inexistante, baignée par les eaux glauques du Léthé.





Paru en 1990, cet album du compositeur américain Ingram Marshall, l'un des pionniers de la musique électronique (et l'une des grandes références de l'émission), n'a rien perdu de son élégiaque et intemporelle beauté. Three penitential visions, à l'origine une oeuvre radiophonique, est en partie le fruit d' une collaboration avec le photographe américano-norvégien Jim Bengston, fasciné par l'ancien monastère cistercien désaffecté de Eberbach, en Allemagne. Les deux premières parties de ces "visions pénitentielles" utilisent presque uniquement la technique des boucles enregistrées sur multi-pistes à partir du saxophone interprété par le photographe lui-même dans l'église abbatiale du monastère, sans électronique. La troisième partie, "Fugitive vision", recourt par contre à des claviers qui associent piano acoustique et synthétiseur analogique. Comme toujours chez Marshall, aucune rupture entre les deux : l'électronique n'est pas une fin en soi, elle se fond dans le matériau acoustique qu'elle magnifie. Le prolongement naturel de cet opus, qui contient aussi les bouleversantes "Hidden voices", est l'album Alcatraz, qui tente de faire ressurgir l'atmosphère de la célèbre prison insulaire californienne, avec des photographies du même artiste.
Tim Hecker : Stags, aircraft, kings & secretaries (piste 2, 4' 31)
                         Palimpsest (p.3, 0' 36)
                         Chimeras (p.4, 3' 13)
                         Dungeoneering (p.5, 5' 25), extraits de Harmony in ultraviolet(Kranky, fin 2006)
Ingram Marshall : Eberbach II (p.2, 5' 44)
                             Fugitive vision (p.3, 8' 45), extraits de Three penitential visions/Hidden voices(Elektra Nonesuch, 1990)
Pas de photographies disponibles de l'abbaye d'Eberbach par Jim Bengston, mais en voici une que j'aime beaucoup, prise dans la baie de San Fransisco en 1983.