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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 15:00
Claudio F. Baroni (2)- The Body Imitates the Landscape

   Troisième disque de Claudio F. Baroni chez Unsounds, The Body Imitates the Landscape est inspiré par l'essai du japonais Michitaro Tada, Karada, dont le sujet est "l'école du corps". L'artiste Adi Hollander a voulu créer une expérience sensorielle similaire à celle évoquée par le livre grâce à une installation sonore interactive. Le public est invité à s'allonger sur des lits à eau dans lesquels sont installés des haut-parleurs. Des ondulations sonores émanent de manière audible, physique et visible de cet arrangement des lits à la manière d'un jardin japonais. Ainsi, n'importe qui peut vivre la joie d'une écoute physique, ressentie par tout le corps dans ce jardin électronique du son. Comme à son habitude, Claudio F. Baroni, qui a écrit une pièce pour l'Ensemble MAZE, dont les voix chuchotées deviennent musique, s'intéresse à la nature vibratoire du son, et donc à sa propension à émouvoir les corps.

   Chacune des onze pièces de l'album est consacrée est consacrée à une partie du corps - désignée par son nom japonais, dont les mots proférés, murmurés, évoquent les fonctions. L'Ensemble MAZE, composé par Anne La Berge à la flûte alto, Gareth Davis à la clarinette basse, Reinier van Houdt aux claviers, Wiek Hijmans à la guitare électrique, Dario Calderone à la contrebasse et Enric Monfort aux percussions est accompagné en direct par le compositeur aux manipulations électroniques. Il en résulte onze évocations rêveuses nimbées d'une grande douceur, comme des confidences qui flotteraient entre deux eaux de la conscience. La composition procède par courtes unités, bribes de motifs séparés par la durée de résonance du dernier instrument entendu, ceux-ci se posant délicatement sur la ou les voix. Une autre temporalité s'installe, distendue sans jamais être lâche, invite tranquille à une écoute profonde, attentive à la sensualité physique des sons. Le corps étant l'espace de propagation de cette musique imite en effet un paysage ; à vrai dire, le corps ému par les vibrations, les résonances qui l'envahissent dans l'installation et pendant l'écoute du disque de préférence au casque, idéalement devient le paysage musical. Pendant "Atama" (la tête), l'auditeur est plongé dans un espace trouble, fortement nasalisé dirait-on, caverne résonnante et mystérieuse dans laquelle les graves se meuvent lourdement, à peine segmentés par des aigus cristallins, tandis que les voix paraissent fantomatiques, voilées. "Kao" (le visage) est plus lumineux, découpé, avec des aigus plus présents, mais la voix chuchotante égrène des secrets. Au fil des pièces, on glisse, on dérive en merveilleux pays grâce à cette musique de chambre apaisée, subtilement augmentée par l'électronique qui en magnifie les timbres, les textures. La musique de Claudio F. Baroni se trouve ainsi au croisement alchimique des recherches sonores d'une Kaija Saariaho, de Giacinto Scelsi et des errances méditatives d'un Morton Feldman. Somptueusement délassant !

7 août 2020 5 07 /08 /août /2020 15:30
Claudio F Baroni - Motum

   Compositeur de musique expérimentale, Claudio F Baroni vit et travaille à Amsterdam. Il a étudié le piano et la sonologie en Argentine, puis la composition au Conservatoire Royal de La Haye, notamment avec Louis Andriessen. Motum signifie "mouvement", thème central des trois pièces rassemblées sur l'album.

   La première composition, in Circles II, en quatre mouvements de durée assez voisine, chacun entre huit et neuf minutes, est pour quatuor électronique, interprétée par l'Ensemble Modelo62. Le quatuor est composé de claviers (Teodora Stepancic), d'un violoncelle (Jan Willem Troost), d'une guitare électrique (Santiago Lascurain) et de percussions (Klara van de Kettrij). Dès le début, on glisse sur les sons par une série de glissandos : ils se succédent, se chevauchent, se mêlent, de telle sorte qu'on ne sait plus très bien à quel instrument on a affaire. Ce sont des corps sonores en mouvement qui nous entraînent dans un monde de traînées lumineuses, de résonances mystérieuses. Nous sommes comme environnés d'auras sonores à la courbe sensualité, ponctuées de touches percussives délicates. Le second mouvement  prend des allures orientales épurées avec les percussions qui sonnent comme des gongs, des bols chantants : c'est splendide, je pensais à Kaija Saariaho et ses Six jardins japonais. L'attention portée au son, saisi à la fois dans son origine et son développement dans la durée, ne sont pas sans rappeler aussi l'esthétique raffinée de Giacinto Scelsi. C'est une musique de l'intensité, non par la puissance, mais par la présence, la qualité harmonique, qui fait de chaque pièce une cérémonie. Peu à peu, on ondule avec la musique, son balancement extatique, comme dans le troisième mouvement, où les glissandos semblent s'enrouler autour de notre âme qu'ils caressent avec une infinie suavité. Le quatrième mouvement joue plus avec des notes percussives de hauteurs différentes, le clavier se faisant piano pour se mêler aux percussions. Les couleurs sont somptueuses. La pièce propose une série de plateaux hiératiques, comme une longue montée contemplative. Un chef d'œuvre !

   La seconde composition, Solo VIII-Air pour orgue, est interprétée par Ezequiel Menalled et le compositeur lui-même.  C'est un orgue qui semble respirer, tout entier enraciné dans des frottements à la limite de l'imperceptible, des drones. On y entend l'air devenir musique par une série de lentes et imprévisibles métamorphoses. Des surgissements, des grondements, soulèvent quelque chose de tellurique, de formidable. L'air rentre en fusion, il est fracturé de puissantes explosions graves, striées d'échappées plus aiguës. Nous sommes dans l'antre de Vulcain, au cœur d'une fournaise pulsante en expansion. Le son se volatilise, dirait-on, pour se solidifier en strates, en blocs filants qui s'échappent, s'éloignent, pour ne laisser subsister que la forge rougie traversée de sons déchirants, déchirés, et tout retourne vers le silence... D'une impressionnante, foudroyante beauté.

   Le Quarteto Prometeo interprète Perpetuo Motum, dernière œuvre du disque, fabuleux opéra ou ballet pour cordes glissantes qui s'entrecroisent, tissant une toile frémissante en perpétuel mouvement comme le veut le titre. D'où une dimension vertigineuse qui pourrait saturer et fatiguer l'oreille s'il n'y avait des chutes de tension, des ralentis bienvenus pour la reposer. Mais c'est indéniablement la pièce la plus difficile, à moins de l'écouter à volume plus doux que les précédentes, même si un long descrecendo occupe la seconde moitié de ces douze minutes et treize secondes.

Pièces préférées : les deux premières, qui occupent les quatre cinquièmes de l'album.

Paru en juin 2018 chez Unsounds / 6 plages / 62 minutes environ

Pour aller plus loin :

- la page d'Unsounds consacrée à Motum

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Claudio F Baroni, photogrphie par Isabelle Vigier, 2018

Claudio F Baroni, photogrphie par Isabelle Vigier, 2018

19 juin 2020 5 19 /06 /juin /2020 14:30
Michael Vincent Waller- A song

   Depuis ses débuts en 2014 avec Five Easy Pieces puis Seven Easy Pieces  pour piano solo, je défends l'œuvre de Michael Vincent Waller, jeune compositeur new-yorkais qui a étudié avec La Monte Young et Bunita Marcus. Ont suivi trois albums : The South Shore en 2015, un ensemble de petites pièces pour piano ou musique de chambre ; Trajectories en 2017 pour piano, avec deux pièces pour piano et violoncelle ; puis Moments en 2019 pour piano solo (surtout) et vibraphone solo.

Michael Vincent Waller photographié par Tim Saccenti

Michael Vincent Waller photographié par Tim Saccenti

   L'improvisation est pour Michael Vincent Waller avant tout une pratique privée, quotidienne, qui a son existence propre à côté de la composition elle-même. Disons qu'elle est une porte d'entrée plus intime, plus libre, à son monde intérieur, sans qu'il y ait un quelconque hiatus avec l'écriture. C'est une écriture qui prend son temps, cherche, et nous cherchons avec l'improvisateur. Voilà ce qui est fascinant avec A Song, improvisation pour piano solo d'environ vingt-et-une minutes, enregistrée en une seule prise. Une note répétée trois fois, lentement, avec un rebond de deux autres, puis une et deux encore, et une quasi reprise du motif, déjà légèrement varié, A Song avance comme à tâtons, mais avec détermination, doux carillon sur le fil des résonances. C'est une avancée modeste, obstinée, qui revient au motif, qui creuse, qui s'intensifie brièvement, puis le fil se distend, la mélodie se trouve, quelque chose emporte, quelque chose chante, un oiseau dans la pureté de l'aube sur l'arbre qu'on ne voit pas. Un léger balancement, puis autour de six minutes, une cadence monte de très loin. Les arpèges s'enroulent dans un climat de grande douceur, de joie aussi qui suscite des boucles vibrantes. L'émotion gagne en même temps que la ferveur, ponctuée de belles accalmies. Le chant s'est frayé un chemin, le piano joue dans tous les registres, se fait orchestral, buissonne au cœur du chant dans un réseau d'entrelacs introspectifs, tout en cherchant encore au fond des taillis du silence. La musique semble écouter des frémissements inaudibles, auxquels elle répond dans une lente extase, elle emprunte un chemin bordé d'herbes sauvages, est gagnée par une fougue folle éclaboussée d'aigus. Elle s'abandonne au chant, à l'égrènement mystique des notes, à la beauté rayonnante qui l'emplit soudain de frémissements. Elle n'en finit pas d'explorer son thème comme une abeille butineuse avant une coda énergique se résorbant en un ralenti pensif. Cette musique coule de source parce qu'elle se laisse gagner par l'intérieur, sans a prioris dogmatiques, sans volonté d'en mettre plein les oreilles. Bien sûr, des oreilles techniciennes y trouveront tel ou tel schéma, procédé. Ma lecture improvisée a tenté de suivre le chemin pris par Michael dans sa quête inlassable d'une pureté essentielle. Chez lui, le post-minimalisme, est, si j'ose dire, décanté par l'âme, rafraîchi par une naïveté lumineuse, pour le plus grand bonheur de l'auditeur.

Paru en juin 2020 chez Longform Edition / 1 plage / 21 minutes environ

Pour aller plus loin :

- piste numérique en écoute et en vente sur bandcamp :

Une des illustrations du livret numérique

Une des illustrations du livret numérique

13 juin 2020 6 13 /06 /juin /2020 15:00
29 pièces pour piano, alto, échantillonneur et électronique

29 pièces pour piano, alto, échantillonneur et électronique

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

(Nouvelle mise en page + illustrations sonores / Émission du 1er juillet 2007 ) Nouvelle conception, nouvelle parution !
David Shea ouvre l'émission depuis plusieurs années avec un extrait de l'album Satyricon. Il était temps de lui rendre un vibrant hommage ! Et de souligner l'importance d'un label comme Sub Rosa (cf. l'article, et le site de ce label belge), sans doute l'un des plus radicaux, des plus décalés depuis au moins vingt ans, mais bien sûr fort mal distribué en France. J'ai heureusement fini par trouver un bon filon pour me procurer les disques précieux sous la Rose, ainsi que de très nombreux labels passionnants : nulle doute que l'émission et ce blog y gagneront encore en diversité surprenante. Tout est parti ce soir de l'un des derniers disques de David, The Book of scenes, une œuvre pour alto, piano et électronique.
   Né dans le Massachusetts en 1965, David Shea s'installe à New-York en 1985 après des études musicales. Il est alors actif dans des collectifs comme Cobra, se produit avec l'ensemble de John Zorn notamment, travaille comme DJ dans divers clubs, écrit de la musique pour des films. Adepte de l'improvisation libre et de l'électronique, il s'interesse depuis le début des années 90 aux échantillonneurs, qu'il a contribué récemment à perfectionner.Continuant à participer à des concerts, il est attentif à faire de l'échantillonneur un instrument à part entière, qui joue sa partition comme les autres et peut même se produire en solo. Sa production récente associe instrumentistes et échantillonneur pour produire soit des "symphonies" d'un nouveau type, où le matériau acoustique est fondu dans un prodigieux travail sur le son, comme en témoignent les albums Satyricon ou Tryptich, soit des mises en scène de chambre, où l'électronique enveloppe les instruments dans une ambiance sonore qui n'est pas sans rappeler les musiques de film. Chorégraphes et vidéastes font souvent appel à lui, tant ses musiques suscitent des images, comme vous allez le voir. Il a une vingtaine de disques à son actif, participe à de nombreux festivals et vit maintenant à Bruxelles.
   Écrit pour le pianiste Jean-Philippe Collard-Neven et l'altiste Vincent Royer, ce Book of scenes propose vingt-neuf courtes scènes dont le principe exposé par le compositeur est à peu près le suivant : les instrumentistes, en direct, réagissent aux stimuli de leur environnement, échangent leurs rôles, considèrent ce qu'ils viennent de jouer comme des échantillons qu'ils retravaillent, arrangent, abolissant de fait la frontière entre l'acoustique et l'électronique, entre musique écrite et improvisation. Chaque pièce est un microcosme fascinant de précision délicate, avec des moments de grâce, des surprises continuelles : la musique convoque les éléments, les matières, les moments, les formes, pour inventer une beauté sauvage d'une légèreté rarement atteinte. Rien en elle qui pèse ou qui pose, pour paraphraser le poète... Un chef d'œuvre à découvrir !
Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Une symphonie électronique !

Une symphonie électronique !

Sous la Rose, le Diable, probablement...

   Tryptich, à mon sens une véritable symphonie électronique en trois mouvements, même s'ils sont d'origine diverse, est une œuvre ambitieuse, qui brasse cultures et textures dans une constante magnificence sonore. Christian Jacquemin a choisi un extrait de la troisième partie pour sonoriser un petit film étonnant , Scènes de Seine, inspiré par le livre Espèce d'espaces de George Perec (un peu de patience pour la vidéo : une minute avec le texte de Perec en off, puis plus de quatre minutes d'images et musique pures.... L'adéquation entre les images de synthèse et la musique est totale. Exemples d'images au long de l'article.
  Toujours chez Sub Rosa, un titre du groupe américain Nûs présent sur la compilation "New-York soundscape, september 1996", une édition limitée qui offre aussi un extrait de David Shea et un autre de Scanner. "the basis for the devil's argument" est extrait de leur second album , Inside is the only way out. Sur fond d'orgue ponctué d'éclats de guitare, de chœurs lointains, une belle chanson étirée avec une voix de crooner inspiré, atmosphère lourde au crescendo...diabolique. Un extrait tout en bas de l'article ...
  Pour finir, retour sur le groupe américain Various,
parfois comparé à Portishead ou Massiv Attack,qui a sorti fin 2006 The World is gone, déjà présenté dans l'émission. Sa musique est rebelle à toute étiquette, entre ballades folk à la Pentangle et titres dub ou trip-hop hypnotiques, le tout servi par des voix superbes. Un disque qu'on réécoute avec plaisir. J'aime bien leur petit chien, diable...
David Shea : Air // Radio weekend (pistes 1 à 7, 15'), extraits de The Book of scenes ( Sub Rosa, octobre 2005) Il était temps d'attraper l'album au vol, Inactuelles est là pour ça !
                           One ride pony (p.2, 10' 39)
                   Satyricon 2000 (p.3, 22' 59), extraits de Tryptich (Quatermass, 2001). Quatermass vient de Sub Rosa, est  plus particulièrement centré sur les musiques électroniques.

Nûs : The basis for the devil's argument (p.2, 7' 28), extrait des Sub Rosa Sessions, New-York September 1996. Le titre se retrouve sur l'album original Inside is the only way out, sorti en 1999 chez Sub Rosa.
Various : Sir (p.7, 3' 50)
                  Deadman (p.9, 3'09)
                  Today (p.10, 3' 45)
                 Fly (p.12, 5' 01),extraits de The World is gone (XL Recordings, 2006)

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 17:00
Alvin Curran - Inner Cities
(Nouvelle parution d'un article initialement mis en ligne le 8 mai 2007 après une première émission spéciale consacrée à Alvin. Illustrations sonores en plus )
Le piano intérieur (1)
   En ce dimanche où l'actualité triomphe, il aura pu paraître incongru de diffuser une musique aussi déconnectée de tout que celle d'Alvin Curran. Mais justement, il me semble urgent, vital, d'inviter la musique de la long(ue) distance (ce beau nom de label...) dans le débat, de creuser les apparences pour retrouver le réel enfoui sous le spectacle. Né én 1938, Alvin Curran étudie avec Elliott Carter, fréquente Morton Feldman, John Cage, fonde l'ensemble Musica Elettronica Viva avec Steve Lacy, Richard Teitelbaum et Frédéric Rzewski, ensemble qui, entre 1966 et 1971, se livre à de très libres improvisations. Compositeur éclectique, il écrit des oeuvres instrumentales, électroacoustiques, crée des pièces radiophoniques, réalise des installations sonores qui relient plusieurs pays, collabore à des ballets, bref est incontournable dans l'univers des musiques nouvelles, innovantes, sans pour autant jouir de la notoriété d'autres compositeurs américains de sa génération comme Steve Reich par exemple. C'est que l'artiste rebondit sans cesse, étonne par des projets imprévus ou difficiles à médiatiser, déjoue toutes les étiquettes. A des musiques explosives, tonitruantes, succèdent des compositions méditatives. A côté des collages qui mêlent bruits, cris, cornes de navire, sections déchaînées de cuivres rutilants, il y a la musique pour piano, déjà entendue dans cette émission(voir le 18 février pour un disque magnifique..), trop peu entendue pourtant. Il y a ces Inner Cities, ces onze pièces d'une durée totale d'environ quatre heures trente que le pianiste flamand Daan Vandewalle aime interpréter intégralement dans certains festivals, réunies dans ce coffret de quatre disques (avec livret en français, distribué par Harmonia Mundi) sorti en 2005. Les quatre premières font l'objet de cette première émission spéciale. Trois pièces méditatives, chacune d'une durée comprise entre vingt et trente minutes, et une quatrième pour piano-jouet d'un peu plus de sept minutes : le début d'un cycle majeur, l'un des premiers monuments de la littérature pour piano du vingt-et-unième siècle après les études de Pascal Dusapin. J'ai pensé d'abord à Morton Feldman, pour cette manière de dérégler le temps, de le distendre de l'intérieur, à John Cage pour la fabuleuse liberté, légèreté d'une musique qui semble toujours improvisée, naissante, insoucieuse de sa fin, à Gurdjieff pour sa simplicité, sa limpidité confondante, et puis je n'ai pensé à rien qu'à la musique...Compte-rendu d'une Expérience, ces quelques mots :
  Où vont ces notes, ces sons que la nuit égrène du bout de ses doigts aventureux ? Nul projet, pur jet, dépot de notes rejouées à satiété. Musique obstinée qui glisse dans les failles pour troubler l'inconnu, surprendre les secrets du dedans. Inner Cities, labyrinthes éclos au détour de quatre notes qui ne formaient qu'à peine une mélodie. Rien ne se joue, tout se déjoue, se troue. La musique est avènement, pure et miraculeuse immanence pour qui s'y abandonne dans l'oubli de tout. Il faut accepter de ne plus rien attendre pour que tout nous soit donné par surcroît, par surprise. Alors qu'on pense entendre les pas feutrés de la mort, on découvre les vertus du silence, prélude aux jaillissements cristallins, aux grappes résonnantes, aux escaliers martelés du descendre dans la spirale vertigineuse du moi. Balbutiements sublimes, tâtonnements féconds zébrés de fractures qui nous échouent soudain sur des plages inconnues traversées dirait-on par les sources radieuses de l'Énergie.
 
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Paru en 2005 chez Long distance / 4 cds / 11 plages / 4h 24 environ

 

(Addendum)

   J'aime bien cette vidéo pour Inner Cities 5, en direct du Horse Hospital de Londres, le 29 juin 2013, six ans après mon article initial. Au piano, Justin Snyder. La vidéo passe au noir un peu avant 4' - pour y rester !, et c'est parfait, dans la mesure où la musique d'Alvin est en effet une œuvre au noir...

21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 16:00
Transcriptions pour deux violons (P. Glass) et compositions originales (N. Muhly)

Transcriptions pour deux violons (P. Glass) et compositions originales (N. Muhly)

   En avril 2016, un disque sorti chez Harmonia Mundi réunit comme à égalité le maître et "l'élève" : Philip Glass, né en 1937, et Nico Muhly, né en 1981, qui a travaillé comme éditeur, chef d'ensemble et soliste, donc très proche et fidèle collaborateur du premier. Il est amusant de constater que, si les compositions de Nico précèdent celles de Philip sur le disque, contrairement à ce que laisserait supposer à la fois l'ordre vertical de la pochette et la mention des compositeurs au dos, les compositions de Philip Glass sont toutefois majoritaires pour la durée (33' environ pour Glass / 22 pour Muhly) Les "Four Studies", composées, arrangées pour les violonistes Angela et Jennifer Chun, auxquelles elles sont de plus dédiées, sont éblouissantes. Nico Muhly y assure la partie de claviers, qui servent de bourdon. La première de ces études, titrée "Suspensions", est un morceau aérien, à l'écriture déliée, mélodieuse, en effet comme en suspension. Un lent tournoiement anime le cœur de la composition où les deux violons se répondent dans un parfum d'angélique grâce. La deuxième, "Fast canons" est encore plus magique, un exquis ballet tourbillonnant dans une atmosphère extatique. C'est absolument sublime !De "Fast" on passe à "Slow" pour la troisième étude, "Slow Canons", langoureuse, tout en enlacements des deux violons. On retient son souffle, tellement l'inspiration est de haute volée, d'une beauté presque déchirante à force d'élans vers le ciel. La quatrième est la moins limpide, marquée d'un trouble léger, persistant, comme hantée par un paradis perdu. Je pensais en l'écoutant au magnifique premier quatuor à cordes de Gavin Bryars. C'est dire que Nico Muhly appartient bien à la grande famille des minimalistes et post-minimalistes, avec comme atout un art savant du contrepoint. Suit "Honest Music", une composition ancienne figurant sur son premier album solo paru en 2007, speaks volumes. Un seul violon enregistré sur plusieurs pistes et un accompagnement électronique quasiment orchestral donnent à la pièce une dimension grandiose et fragile à la fois, la composition évoluant par glissendi coupés de brefs silences et renaissant dans des envolées éthérées, déchirées de coupes sombres aux accents dramatiques. Tout converge vers un lent embrasement spiralé du violon et de l'accompagnement. Magnifique !

   Le reste du programme du disque, consacré à Philip Glass, propose un arrangement pour les deux violons d'Angela et Jennifer Chun du célèbre "Mad Rush", pièce pour piano solo que le compositeur interprète souvent, qui fut, rappelons-le, destinée à accompagner l'entrée du Dalaï-Lama dans la cathédrale Saint Jean le Divin à New-York à l'occasion de sa première allocution publique sur le sol américain en 1981. Les deux violons donnent évidemment à ce morceau une dimension très différente : plus de douceur, de suavité, une gravité aussi, et puis on se rend compte de la subtilité des variations. Cette belle version est suivie par une pièce en dix-sept parties (réparties sur sept plages) de 1993, "The Summer House", elle aussi arrangée pour les deux sœurs. Et c'est du meilleur Philip Glass !!

  Un disque indispensable pour les amateurs, avec un livret trilingue (anglais / français / allemand), ce qui change...

 

Nico Muhly / Nadia Sirota - Keep in touch
Fulgurances contemporaines de l'alto !

  En septembre de la même année, Nico Muhly signe la musique d'un disque sur lequel l'altiste Nadia Sirota figure en position horizontale de signataire, en bas à gauche, tandis que le nom de Nico Muhly se lit verticalement, sur le côté droit, après la remontée du titre de l'album en équerre en bas à droite. C'est le fruit d'une collaboration étroite entre le compositeur et son amie de longue date Nadia Sirota, mais qui doit aussi beaucoup à la participation d'un autre ami, le compositeur, producteur et ingénieur du son islandais Valgeir Sigurðsson. Le programme est ambitieux : un concerto pour alto en trois mouvements, avec l'orchestre symphonique de Détroit, et la pièce "Keep in touch", interprétée par l'ensemble Alarm Will Sound et la chanteuse et compositrice Anohni, fondatrice d'Antony and the Johnsons.

  Le premier mouvement du concerto virevolte, l'alto presque fondu dans l'orchestre. C'est joyeux, rutilant, avec de belles attaques graves des bois, des percussions très en avant, comme une promenade bondissante dans un univers qui ne cesse de lever, pâte colorée striée de timbres plus clairs qui se calme pour laisser l'alto chanter à la fin. Le second est comme une clairière illuminée par un soleil. La lumière est vaporeuse, irréelle, l'alto chante éperdument sur le frémissement des cordes, sur les surgissements graves des bois, tout un monde de pépiements. La tension monte, l'orchestre se déchaîne en lourdes vagues, puis tout revient à une indicible douceur glissante dans une irisation des coloris et un grand moelleux de l'ultime retombée mystérieuse. Au contraire, le troisième mouvement semble être traversé de courants électriques, de fulgurances presque dissonantes, de fractures puissantes. La pulsation est plus marquée encore que dans le premier mouvement. Je dirai que si le premier est d'esprit glassien, celui-ci est plus reichien, mais là aussi avec une confondante expressivité, une palette sidérante. Nico Muhly tire parti de l'orchestre avec une incroyable maestria, se permet des changements brusques d'éclairage. Il casse la pulsation devenue chaotique entrechoc de blocs sonores un peu après 4'30, pour faire revenir l'alto dans un émouvant solo, comme une étude insérée dans la masse, avant de reprendre le fil de ce magma métamorphique, de plus en plus visité d'éclairs, de frémissements cristallins. Et c'est une apothéose étincelante, cinglante, à la splendeur miraculeuse et délicate !!!

   Le percussionniste Chris Thomson, autre ami du compositeur et membre d'Alarm Will Sound, a arrangé une version en public de "Keep on touch" (2016), pour alto et bande magnétique. La version du disque s'ouvre sur un solo austère de l'alto, rejoint peu à peu par la voix d'Anohni - alto et voix ont été enregistrés séparément.. La ligne d'alto, d'abord déchirée de coups d'archet, est enveloppée par l'Ensemble en strates épaisses et insinuantes dans lesquelles se glisse la voix. On a l'impression d'être dans un cornet acoustique saturé d'échos, de perturbations bruitistes récupérées par le phrasé halluciné de l'alto. L'avancée est irrésistible, le flux toujours plus puissant, écrasant, avant une coda glissée, toute de douceur. Que dire de la prestation d'Anohni (Antony) ? J'aime beaucoup Antony and the Johnsons, dont j'ai célébré Another World (The Crying Light, 2009) et Swanlights (2010). Mais ici sa voix n'apporte pas grand chose, on pourrait l'effacer, me semblt-il. Je suppose que c'est l'amitié entre Nico et Antony qui lui assure cette place, histoire de rester en contact (keep in touch) depuis leur collaboration de 2010.

Publié par Dionys - dans Musiques Contemporaines - Expérimentales
14 mai 2020 4 14 /05 /mai /2020 16:00
Nico Muhly, discret génie protéiforme des musiques contemporaines (1)

   J'ai déjà salué comme il se doit dans ces colonnes les grands disques solo de Nico Muhly que sont Speaks volumes (2007), Mothertongue (2008) , I drink the air before me (2010), Seing is believing (2011), et Drones (2012). Depuis, on aurait pu croire qu'il avait disparu, lui, très proche collaborateur de Philip Glass, qui a travaillé avec la chanteuse Björk, avec Antony and the Johnsons, bref du beau monde, de quoi assurer sa célébrité médiatique, d'autant qu'il compose aussi des musiques de films, pour la télévision, et ne dédaigne pas l'opéra. Pourtant, la discographie de ce jeune prodige né en 1981 semble s'arrêter en 2012... C'est qu'il est un peu comme les artistes modestes qui travaillaient sur les cathédrales : il ne met pas son nom partout, en avant. Parfois, il faut bien regarder pour découvrir qu'il signe en effet toute la musique d'un album, sans que son nom apparaisse sur la couverture (voir ci-dessus, et même pour l'extrait vidéo), ou bien son nom apparaît à égalité avec celui d'un autre compositeur. Est-ce son passé de chanteur dans le cœur de l'église épiscopale de Providence qui le conduit à cette belle humilité ? Toujours est-il qu'il continue de composer... et l'ambition de cet article (et du suivant) est justement de présenter une partie de son œuvre conçue et publiée après Drones.

   Peu après Drones sort Cycles, en 2013, sous le seul nom de l'organiste James McVinnie, principal instrumentiste de l'album, dont toute la musique est bien signée Nico Muhly. On y trouve en ouverture trois préludes pour orgue solo, d'un minimalisme flamboyant, véritable exploration de l'orgue Marcussen de la chapelle de la Tonbridge School (école privée anglaise pour garçons, fondée en 1553). Puis le fragile et troublant, mélodieux jusqu'à la suavité, "Slow Twitchy Organs", pour orgue, alto (Nadia Sirota) et marimba (Chris Thompson). Suit un cycle de sept pièces intitulé "Seven O Antiphon Preludes", où l'on retrouve l'orgue seul, auquel il faut ajouter la voix de ténor de Simon Wall. Chaque morceau commence  par une sorte de cantillation a capella, avant de laisser l'orgue développer les thèmes. Nico Muhly signe une authentique musique religieuse, pleine de ferveur, de mystère, de splendeurs austères, dont les parties vocales évoquent la musique orthodoxe. La deuxième pièce du cycle, "O Adonai", est un hymne formidable, somptueux. "O Radix Jesse" multiplie les profondeurs dans un climat doucement extatique. "O Clavis David" évoque les meilleures pages pour orgue de son ami Philip Glass : c'est d'une incroyable candeur, avec un finale glorieux inattendu. Un très beau dialogue entre aigus et graves sous-tend le méditatif "O Oriens", tandis que "O Rex Gentium" chante une royauté tranquille et lumineuse, tout en transparences. Le cycle se referme avec " O Emmanuel", hymne majestueux aux lignes hiératiques. Et ce n'est pas fini ! Après ce cycle magistral, c'est le tumultueux "Fast Cycles", chef d'œuvre d'un minimalisme exubérant, grandiose, écrasant parfois, d'une beauté ravageuse qui suggère les vertiges de l'Ineffable. Pour terminer, l'étonnant "Beaming Music" (Musique radieuse), pour orgue et marimba, cette fois le marimba souvent au premier plan. C'est une pièce assez virtuose, très rythmée, avec des raccourcis, des fulgurances, des cassures, comme une ode à la vie, pleine d'imprévus, d'aperçus surgissants, de couleurs. On peut y voir une influence de la musique pour gamelan, mariée à un lyrisme échevelé, un brin narquois, impertinent. Bref, ce disque est un des grands disques de Nico Muhly, compositeur majeur de notre temps.

   En 2015, le nom de Nico Muhly réapparaît sur la droite de la couverture en jaune orangé, avec en grisé à gauche celui du compositeur Ernest Bloch. Au dos, leurs deux noms "Muhly & Bloch" en jaune orangé avant les titres principaux.

Nico Muhly Cello concerto
Nico Muhly s'attaque aux grandes formes du répertoire.

Ernest Bloch (1880 - 1959), compositeur, violoniste et chef d'orchestre suisse naturalisé américain, 'encadre' Nico Muhly, avec sa rhapsodie hébraïque pour violoncelle et orchestre de 1916, lyrique et chaleureuse, et ses "Trois poèmes juifs pour orchestre" de 1917, évocations colorées discrètement orientales (on n'est pas loin des couleurs d'un Stravinsky, mais en moins sauvage).

Le concerto pour violoncelle de Nico Muhly constitue le cœur de cet album. Si le violoncelle développe des lignes mélodiques flexibles, l'arrière-plan orchestral est évidemment assez éloigné de l'univers d'Ernest Bloch. Pas d'enveloppement en arrondis, beaucoup d'à-plats, de brisures, de perturbations rythmiques. L'écriture du premier mouvement  est nerveuse, serrée, plus proche de celle de David Lang dont j'entends parfois le phrasé impressionnant, sa manière de sculpter à même la lave. C'est tout à fait superbe, avec un deuxième mouvement onirique, sur lequel la harpe vient poser sa délicate toile arachnéenne. Le tout devient une immense berceuse relevée de cordes aux frémissements éloquents, animée sur la fin par des soulèvements puissants, énigmatiques. Le troisième mouvement commence 'à la Philip Glass', animé et enjoué. Les boucles se succèdent, mais déchirées par de brusques interventions, des décrochages, qui donnent une tension incroyable à cette trame pulsante, un peu reichienne aussi. La partition est émaillée de constantes trouvailles de coloris, de timbres, joue sur les contrastes, les hauteurs, avec une maestria magnifique. Un concerto à réjouir les vivants et réveiller les morts par sa coda dramatique.

(à suivre)

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- Cycles paru en 2013 chez Bedroom Community (HVALUR19CD) / 13 plages / 55 minutes environ

- le Concerto pour violoncelle paru en 2015 chez Steinway & Sons /  7 plages /  65 minutes environ

Publié par Dionys - dans Musiques Contemporaines - Expérimentales