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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
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13 août 2021 5 13 /08 /août /2021 17:00
Michael Gordon - 8

Après Timber pour six percussionnistes jouant des simantras amplifiés, sorti en 2011, Rushes pour sept bassons en 2014, voici 8 pour huit violoncelles. Michael Gordon, l'un des trois compositeurs co-fondateurs du Bang On A Can All-Stars et de tout ce qui tourne autour (Festival, le label Cantaloupe...), est fasciné par les multiples. Huit violoncelles dans un cercle, environnés par le public, qui, en théorie, peut s'installer à l'intérieur. L'œuvre s'inscrit dans la fascination du compositeur pour les musiques de transe, les musiques extatiques, ce dont témoigne un des ses plus anciens disques, Trance (Argo, 1996). Citons-le : « Ces œuvres [ écrites pour des séries d'instruments identiques ] sont censées produire un état quasiment méditatif, presque extatique, chez l'auditeur comme chez l'interprète. »

8 devrait être écouté en entier, d'affilée, et non en tranche comme le permet le découpage souvent proposé par commodité (ici même, c'est un comble !!), mais en contradiction avec sa finalité. Comme d'autres compostions de Michael Gordon, elle frappera les amateurs de Steve Reich par un vocabulaire familier, peut-être d'abord par ce frémissement de la pulsation, ces saccades serrées, ce battement qui s'enfle et qui décroît. De plus, on peut voir ces 53 minutes comme un vaste canon perpétuel, qui nous enserre peu à peu dans ses harmoniques ondoyantes au point d'abolir tout repère temporel : tout se met à flotter, et l'on peut essayer d'imaginer ce que ressentent les interprètes, et le public, encerclés, traversés par une trame changeante, tantôt légère, tantôt puissante. Avec de bonnes enceintes dans une grande salle, à défaut avec un excellent casque pour retrouver ce sentiment d'immersion, ce tournoiement des entrées et des arrêts, on perçoit la parenté de cette musique avec celle des derviches tourneurs, par exemple. Parenté seulement, car la dimension méditative est associée à la visée extatique. Ce grand calme qui parcourt toute l'œuvre : aucune hâte, aucune frénésie, c'est aussi la différence majeure d'avec le disque Trance ou les derviches tourneurs.

   La sérénité de la pièce tient aussi à l'intrication de la mélodie et des notes basses, une sorte de bourdon percussif qui parfois monte au premier plan lorsqu'elle s'efface en une belle alternance, à une ample respiration tranquille, sûre d'elle.Vers la fin de la pièce, les glissendis ajoutent du liant, épaississent la toile qui se met à scintiller de lents vacillements dans un mouvement de renverse d'une immense douceur. Les violoncelles sont devenus quasiment des harmoniums !

  Une des grandes réussites de Michael Gordon !

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Paru en avril 2021 chez Cantaloupe Music / 1 plage  / 53 minutes environ. [ il existe un autre découpage, peu satisfaisant à mon sens...]

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

En bonus, très logiquement, un extrait de l'excellent Trance, paru sur le magnifique label Argo en 1996.

12 juillet 2021 1 12 /07 /juillet /2021 07:00
T.Griffin - The Proposal

   La musique de film vaut-elle pour elle-même, sans le film pour lequel elle a été écrite ? En ce qui concerne The Proposal, la réponse est évidemment positive. Conçue pour un film documentaire de Jill Magid évoquant l'héritage contesté de l'architecte mexicain Luis Barragán par T. Griffin, réalisateur de nombreuses musiques pour la télévision et des films documentaires, elle s'inscrit bien dans le champ du label Constellation. En effet, Griffin est aussi membre du groupe Vic Chesnutt, dont deux albums sont sortis sur le label, et a collaboré par ailleurs avec une formation phare de Constellation, The Silver Mt. Sion.

   The Proposal allie instruments acoustiques comme les cors, les guitares, contrebasse et percussion, avec l'électronique, les échantillons et des traitements ambiants pour composer treize titres atmosphériques, méditatifs. Des titres ciselés, dont la beauté est rehaussée par des contributions variées (banjo sans frette, guitare, clavier, sons de terrain...). Douce hantise de "Grass horns for Proposal dinner", cors en courtes interventions un peu jazzy sur fond de percussions graves. "Manufacture", à la mélodie prenante, est une coulée électronique zébrée de claviers qui emporte l'auditeur dans un monde intrigant de drones tournoyants et d'aigus affilés. Quant à "Copyright implications", c'est l'intrication d'une trame synthétique soyeuse et d'une guitare limpide, puis l'entrée dans une marche hypnotique solidement installée par la percussion lourde. Superbe ! L'atmosphère se raréfie pour le très minimal "Void Room and Reliquary", alchimie réussie de sons électroniques et acoustiques, ces derniers évoquant d'anciennes civilisations, si bien que lorsque surgit le banjo, on déguste le parfum folklorique réduit à sa quintessence.

Avec "St Gallen", nous sommes projetés dans une musique ambiante ouatée, qui flirte avec un post rock épais, vrombissant de drones. "Word guitar", comme son titre l'indique, joue une petite mélodie à la guitare, hommage délicat à la mère patrie espagnole ? Pure ambiante assortie d'une sorte de métronome, "The Jeweller" fait claquer ses cristaux, enrobés d'orgue et de drones. "Poised" renvoie à "Word guitar", en plus orchestral, doux et mélodieux, rêveur. "Architecture of noise" ? Rien d'agressif, une friandise électro !

   Vous vous laisserez séduire par ce disque bien fait. Cette "Nun with a Chipped Tooth" (nonne avec une dent cassée, le titre 11) est une petite merveille de délicatesse à l'image d'un album qui pourra, quand même, étonner les inconditionnels de la maison de disque de Montréal, mais qui s'écoute avec grand plaisir à défaut d'être fracassant ou inoubliable. Le dernier titre, sur fond d'exquise électro, prend les allures d'une improvisation jazzy qui pourrait évoquer l'univers de John Lurie ! Savoureux !

Paru en juin 2021 chez Constellation / 14 plages / 49 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

27 mai 2021 4 27 /05 /mai /2021 16:00
Banausoi - Imagines

Banausoi (nom péjoratif de la classe des travailleurs manuels dans la Grèce Antique, classe à laquelle appartenaient alors les musiciens !) est un groupe tchèque et slovaque formé par Petr Vrba (trompette, clarinette, électronique), Václav Šafka (batterie, percussions, objets) et Ondrej Zajac (guitare et voix). imagines est leur premier album, coproduit par une maison de disque française, Circum-Disc et le label tchèque 13 Raw. Les titres, la couverture et les visuels sont inspirés par la mythologie grecque ou plus largement la culture grecque antique. Ce qui est peu commun !

Meph. - Ce qui est peu commun, c'est que tu t'intéresses à une telle musique, non ?

Dio. - Tiens, te revoilà ! Toujours avec tes préjugés...

Meph. - Tu n'es guère un fervent du free jazz ou des musiques improvisées !

Dio. - Ce n'est pas parce que je leur consacre peu d'articles que je rejette ces genres, vois-tu. Oublierais-tu que je célèbre Nurse With Wound, Andy Moor et Yannis Kyriakides, ou encore Fred Frith ?

Meph. - Ne te fâche pas ! Bienvenu chez des musiciens inspirés, qui jouent d'abord avec de vrais instruments, et magnifient le tout avec l'électronique, et pas l'inverse.

Dio. - Tu es sans doute étonné aussi parce qu'il y a de la trompette, de la clarinette, toute une chaleur, une fébrilité très free jazz, mais aussi de la batterie, les percussions, la guitare, de quoi nous renvoyer vers le rock.

Meph. - Attention, pas vers le rock poussif et mécanique, un rock bien inventif, plus du côté Henry Cow , This Heat et consorts.

Dio. - Une musique brute et raffinée, ce qui s'entend dès le premier titre "Aeneas Tacticus" : atmosphère d'abord ambiante, guitare et claviers lointains, puis qui se chauffe progressivement avec les percussions, la batterie, des textures électroniques épaisses, la guitare qui s'enflamme....

Meph. - Oui, on sait tout de suite à qui on a affaire. Ces trois-là s'écoutent, jouent vraiment ensemble. Très vite c'est un bouillonnement fantastique, ce qui n'exclut pas une touche mystérieuse, que la trompette distille par-dessus...

Meph. - Avoue que tu as eu peur avec le titre deux, "Gorgoneion". Batterie, percussions et clarinette en hoquets, une dérive rythmique en roue libre...

Dio. - C'est vrai que l'aspect très free m'a pris au dépourvu, et ça reste le titre qui passe un peu difficilement. Heureusement, on peu le prendre pour une pochade humoristique, une manière de tourner en dérision cette pauvre gorgone mal aimée !

Meph. - Et puis le titre trois, "Periegesis", est plus sage.

Dio. - Plus construit. C'est une allusion à la description de la Grèce par l'écrivain Pausanias. Je trouve que le titre convient. Évocation d'un pays tranquille, pastoral. Lyrisme de chants lointains, on croit entendre du bouzouki, de la lyre. Le mystère est là, les Dieux regardent ; les troupeaux paissent, ne serait-ce pas leurs clochettes, leurs grelots ? Superbe titre ambiant, animé d'une fièvre secrète, la fin est saturée d'invocations, de cris. Je suppose que le titre suivant te ravit...

Meph. - "Dialogues of the Dead"... C'est vrai que les Grecs ont aimé les dialogues des Morts. Tout cela frémit, les esprits se lèvent dans des crépuscules blêmes, mais quelque chose les contient. Rien de morbide, une évocation d'une étrange sérénité, hantée de bruits sombres, de craquements, mais d'une grande beauté, complètement enchantée par une électronique qui donne une aura à chaque instrument. Et c'est sculpté avec une élégance !

Dio. - Une élégance, oui. Que l'on retrouve sur "Phaenomena", presque aérien au début, à coup de touches fines, suggérant une vie diffuse, sous-jacente, multiforme, celle des phénomènes. L'explosion, ou l'éclosion, se produit après deux minutes, la clarinette incante, les percussions s'agitent, des drones s'invitent, avant un retour à une vie infime, souterraine, et la reprise du feu sacré, une montée post-rock puissante...

Meph. - Voilà qui me rappelle mon cher Enfer, on ne s'ennuie pas, on tape sur les tables tandis que tout brûle !

Dio. - Et la voix incroyable d'Ondrej, poursuivi par les Démons, peut-être... Il pleut sur la "Stoa Pecile", cette galerie de l'Athènes antique ornée de peintures. La pluie cesse, c'est le temps de la flânerie, d'une déambulation qui distend le temps. La guitare se met à chanter, il y a des grelots, la clarinette s'en mêle - faut-il rappeler que la clarinette est un  instrument fondamental de la musique traditionnelle grecque ? -, tout s'échauffe du plaisir de jouer ensemble, de souffler comme des malades, on s'alanguit à écouter la guitare qui gémit...

Improvisée, expérimentale, électronique, ambiante, cette musique étonnante défie les étiquettes, se rapproche des musiques traditionnelles par sa chaleur, sa naïveté et sa vitalité. Une musique doucement folle, élégante, raffinée, inspirée !!!

Paru en mai 2021 chez 13 Raw et Circum-Disc / 6 plages / 42 minutes environ

 

Pour aller plus loin

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22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 16:30
Tristan Perich - Drift Multiply

Multiples Splendeurs / Fastes électroniques

   Depuis les débuts de sa carrière musicale, le compositeur américain Tristan Perich est fasciné par la simplicité esthétique des mathématiques, de la physique et des codes numériques. Pour davantage de détails sur le compositeur, je renvoie à mon article consacré à Surface Image, une œuvre analogue à cette nouvelle composition, à ceci près qu'elle partait du piano de Vicki Chow. Cette fois, cinquante violons, qui jouent à partir de partitions, sont mêlés à cinquante haut-parleurs connectés avec des circuits imprimés personnalisés programmés pour une sortie audio 1-bit, les formes d'ondes numériques les plus élémentaires. J'avais déjà signalé la dimension reichienne de son esthétique : or, je lis  dans le compte-rendu d'un critique musicale que Steve Reich est devenu un admirateur de Perich depuis sa 1-bit Symphony !

   Drift Multiply est à ce jour son œuvre la plus ample, avec ses soixante-dix minutes et ses cent lignes individuelles de musiques entremêlées.

   À l'écoute, oublions la présentation technique. Restent les violons, les interactions, les drones, en strates superposées, décalées. Somptueuse tapisserie, aux irisations profondes, aux oscillations innombrables, qui berce l'auditeur, l'embarque dans ses ondes immenses, ses pulsations. Comme chez Steve Reich, les motifs ne cessent de s'imbriquer, canons minimalistes en cascades dérivantes, d'où le titre Dérives multiples, ou peut-être plus exactement Dérives se multipliant, comme si nous étions confrontés à une matière sonore organique se recréant en permanence, et ce n'est pas une des moindres surprises de cette musique très électronique quand même, que de nous donner cette impression de vie vibrante, puissante. Au fil des sections se construit une symphonie gigantesque, renaissant à chaque début de section.

   Admirable début de la troisième, où le violon presque solo évoque certains mouvements lents des compositions de Steve, d'une infinie suavité, où les boucles lentes s'ourlent d'une palette de timbres incroyable, on croit entendre des synthétiseurs, des orgues, et tout cela pulse. Pas de doute, nous avons un équivalent du prodigieux Music for 18 Musicians (1974 - 1976) de Reich, quarante-quatre ans plus tard ! Si la section 4, une des plus courtes, est la moins inventive, la plus relativement monotone, elle prépare à la cinquième, une des plus longues, creusée de surprises sonores énormes, de mouvements de fonds, parcourues de tourbillons, comme si on se trouvait dans une sphère aux parois mouvantes, traversée de mille lignes musicales, dont certaines se mettent à battre, à rutiler, deviennent sinusoïdes agitées. Pour un peu, on penserait aux folies planantes de Tangerine Dream, avec orages magnétiques qui absorbent la matière pour la transformer en fourmillements secs, en vents et rafales de particules, gigantesques trous noirs, galaxies inverses, toute la seconde partie de la section se résorbant en applaudissements abstraits. Sidérant naufrage vers le silence ! Puis la renaissance de la section 6, des lignes de violons émergeant des trajectoires particulaires... à nouveau la splendeur des couleurs, la beauté d'un hymne, les tournoiements éblouissants, les montées et les vrilles, qui débouchent sur la section sept, pulsante comme jamais, et en même temps d'une mélancolie sublime, avec en son cœur une langueur secrète, des souvenirs enfouis de musique baroque, puis tout se détraque, nouvel orage et c'est la huit, saturation électronique, drones écrasés, la levée énorme d'une force grave, un soleil crevé sur un monde dévasté, la lamentation des violons dans le ciel envahi de crachotements deviendra au fil de la section l'affirmation de nouvelles sérénités inaltérables...

   Reichienne en diable, la section neuf est la plus longue, plus de douze minutes d'une musique radieuse, presque dansante, d'un raffinement harmonique inouï. Le minimalisme le plus radical donne naissance à une prolifération merveilleuse, à une somptuosité d'une grâce stupéfiante, et quand la pulsation puissante s'enfle, propulse le tout orchestral, le volatilise par moments, se niche dans les profondeurs des pétales des violons et des tessitures inconnues, on atteint des sommets rares, une solennité chérubinique, et le combat terminal entre lumières et ténèbres est tout simplement grandiose, monstrueux. Pourtant il y a encore une section, la dixième, survivante, on croit entendre la plainte d'un accordéon sur fond de soufflerie, hommage à l'accordéoniste et compositrice minimaliste Pauline Oliveros ?

Un absolu de ce premier quart de vingt-et-unième siècle. Tristan Perich  = (Steve Reich)2

Paru en novembre 2020 chez New Amsterdam Records - Nonesuch Records / 10 plages / 70 minutes environ

Pour aller plus loin

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12 mai 2021 3 12 /05 /mai /2021 19:00

Dans les profondeurs du post-minimalisme

[ Remise en ligne d'un article du 30 septembre 2012 ]

Je me lance : elle sera très sélective...

- Hommages, un ensemble de pièces enregistrées "avec les moyens de fortune" ; Gavin Bryars dirige son propre ensemble. Producteur : Wim Mertens ! Années 1978 -1981. Cd chez Les Disques du Crépuscule - label indépendant de Bruxelles fondé en 1980 et disparu en 2006 : un super catalogue, éclectique et fou - en 1989. On y trouve notamment "Vespertine park" : deux pianos (dont Gavin, j'avais oublié !), deux vibraphones, deux marimbas, cloches, gongs, cymbales.

Meph - Complètement abyssal, en roue libre. Minimalisme pur jus, ventru de vibrati

Dio. - The Sinking of the Titanic, une heure avec l'ensemble de Gavin : plus de piano, mais des cordes (Alexander Balanescu est là avec son alto), toujours des percussions, clarinette basse, cor ténor, clavier...Pièce de 1969, publiée en 1990 en cd sur le label ci-dessus.

Meph - L'incontournable : le glauque du glauque, majestueuse ode au naufrage. Je n'ose pas dire : renversant !

Dio. - Tu l'as dit. Méandres, volutes...

Dio. - Three Viennese dancers, le premier disque dans les nouvelles séries d'ECM, en 1986. Avec le Quatuor Arditti pour le quatuor à cordes, et le corniste Pascal Pongy, Gavin et Charles Fullbrook aux percussions pour les trois autres pièces.

Meph. - La grande claque avec le chef d'œuvre, le "String Quartet N°1" de 1985 : rarement entendu sonner les cordes de cette manière hallucinante, grâce à l'emploi des instruments RAAD créés par Richard Armin dans ces années-là.

Dio. - Violon, alto et violoncelle sont électrifiés, dotés de transducteurs et de sorties d'effets. Gavin a tout fait pour brouiller la frontière entre sons naturels et sons artificiels.

Meph - Mieux qu'une attaque à main armée : le gang des cordes a frappé !

Dio. - After the Requiem, dans les nouvelles séries d'ECM aussi, en 1991. Du beau monde : l'ensemble de Gavin, Bill Frisell à la guitare électrique, des membres du Balanescu Quartet, et un quatuor de saxophones.

Meph - Outrageusement mélancolique, d'une lenteur splendide. Quelles couleurs !

Ci-dessous, une autre interprétation de "After the Requiem".

Dio. - On garde aussi Vita Nova, dernier volet de la trilogie ECM New series, en 1994. Un disque marqué par la participation du Hilliard Ensemble — tous les quatre sur "Glorious Hill", du superbe chant contemporain — son contreténor David James ouvrant le premier titre, "Incipit Vita Nova", accompagné par violon, alto et violoncelle, un décollage assez fulgurant, et fermant...

Meph - ...l'extraordinaire "Four Elements", presque une demi-heure avec un ensemble de chambre assez large : l'alchimie Bryars, ses timbres colorés, profonds, toujours cette impression de plonger, je n'ai pas dit de couler, note-le bien, comme si l'on était massé par les ondes sonores, le mouvement à la fois calme et fort. Ce qui nous entraîne vers "Sub Rosa", interprété par l'ensemble de Gavin, un ensemble plus restreint, mais toujours une belle palette, le tout mené par le piano mystérieux : la texture même du rêve, une apesanteur fascinante.

Ci-dessous, une autre version de "Glorious Hill".

Dio. -Enfin, The Last days, chez Argo en 1995.

Meph - Argo qui te servit longtemps de guide, belle nef chargée de disques, mieux qu'une toison d'or...

Dio. - Ici, le quatuor Balanescu au gouvernail : une reprise du quatuor à cordes n°1, rien à redire par rapport au quatuor Arditti, le quatuor à cordes n°2, un grand quatuor aussi, moins sidérant que le un, mais au chromatisme somptueux. Et cinq duos de violon justement baptisés "The Last days", cinq bijoux pour (ré)apprendre à aimer le violon.

Meph - Après ? En voici déjà assez pour vous mettre en oreilles. Voyez aussi l'article consacré au piano concerto...

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 mai 2021)

30 avril 2021 5 30 /04 /avril /2021 13:30
Takuma Watanabe - Last Afternoon
Takuma Watanabe - Last Afternoon

La Chute des Temps, peut-être...

Après des études à la Berklee College of Music de Boston, Takuma Watanabe a rejoint le tour du monde de David Sylvian. Puis, en 2008, il a constitué un ensemble de cordes augmenté de technologie d'ordinateur qui a donné des concerts de musique contemporaine et de drone. Il vit au Japon où il compose de la musique de film avec son ensemble de cordes. Last Afternoon est son premier véritable album. Il utilise des processus et des sons générés par ordinateur pour interagir avec les sons produits par les instrumentistes du quintette (deux violons, un alto, un violoncelle et une contrebasse). La chanteuse et compositrice Joan La Barbara, connue pour ses interprétations d'œuvres de John Cage, Morton Feldman ou encore Robert Ashley, intervient sur le titre 4. Le compositeur et programmeur de logiciel Akira Rabelais (qui a collaboré avec Björk et David Sylvian, et qui a étudié sous la direction de Morton Subotnick) intervient également, crédité sur bandcamp  d'un curieux "wabi-sabi", que je veux bien considérer comme un logiciel de son invention (?)... Voici ce que Takuma dit de ses compositions :

« Ces œuvres sont en relation avec des images spatiales imaginées. Il y a une sorte de vieux château caché près d'une forêt tropicale ou un laboratoire en ruine dans le désert, où je peux penser et dormir. Parfois, un étrange sens du temps issu de la littérature se surimpose pour nier ou s'ajouter à l'espace. Avant de composer, je lis et relis Anna Kavan, Borges, James Tiptree Jr., Kafka et Samuel R Delany. Ensuite, je crée des images imaginées ou reçues grâce à l'animation et je les utilise comme un projet paranormal à partir duquel je compose.

   En ce moment, je m'intéresse à la manière dont les sons sont perçus quand j'enlève le contexte historique de leur écriture. Je rends indivisible ce qui vient de l'ordinateur et ce qui est produit par l'interprétation et je provoque des interférences mutuelles entre elles pour produire une légère incertitude quant à la source du son. C'est aussi une manière méditative d'envisager le son en gardant une certaine distance par rapport à mes compositions. »

  La vidéo officielle du premier titre "Tactile", avec les images du compositeur, est plus longue que sur le disque : 5'08 au lieu de 2'46, aussi n'entendrez-vous la musique qu'à partir de 2'30. Sur une route au milieu d'un nulle part nocturne qui fait évidemment penser à Lost Highway de David Lynch, un homme seul au volant de sa voiture s'arrête et klaxonne : au milieu de la chaussée se trouve quelqu'un, qu'on ne verra jamais d'assez près pour le décrire précisément, si ce n'est qu'il semble avoir bras et jambes nus. Comme le personnage ne se met pas sur le côté, mais fait des signaux mystérieux vers le conducteur ou le ciel, le conducteur déclenche une lumière verte qui illumine l'habitacle et envoie un halo de même couleur sur "l'obstacle". Dès que le cercle lumineux l'atteint, l'individu est hissé dans les airs par un grappin et disparaît tandis que la voiture se met à tanguer et brinquebaler. Quand le véhicule ne bouge plus, l'homme sort quelques instants sous la pluie (ou la neige ?) dans la nuit illuminée par des éclairs lointains. Il avance de quelques pas, comme au ralenti, puis s'arrête, regarde le paysage vide d'un désert mamelonneux, les taches de lumière des réverbères qui bordent la chaussée. Puis il regagne sa voiture, et la musique commence à ce moment. La route semble défiler sous la voiture, il cherche quelque chose, une cigarette, l'allume. Dès la première bouffée, son corps s'arque en arrière, il se met à léviter, à flotter, monter et descendre, comme s'il rebondissait contre les parois de l'habitacle. La caméra effectue un zoom arrière : le corps continue son manège. En ce moment précis où je rends compte de la vidéo, une nouvelle de Haruki Murakami me revient en mémoire : une histoire de voiture, la nuit, une histoire étrange, très kafkaïenne, mais comme je ne remets pas la main sur le livre pour l'instant, je n'irai pas plus loin. L'ambiance est posée, et la musique s'y ajuste parfaitement. Les cordes aux sonorité déformées, sources de frottements, semblent des hallucinations auditives. Tout un monde tactile et mystérieux habite l'espace, comme des souvenirs d'esprits qui ne parviendraient pas à se manifester complètement, et qui en sont réduits à des gémissements, des soupirs.

  Ces huit pièces entre deux minutes et cinq minutes quarante sont autant de lamentos d'une beauté désolée, tel le sublime "Wavelength", avec ses sons étirés comme une après-midi qui n'en finit pas de finir. Le titre 3 éponyme (4'40 sur le disque) s'insère dans une vidéo de plus de quinze minutes, tout aussi étrange que la précédente : un "intérieur" démesuré avec des baies immenses près d'une route ; une femme allongée sur un canapé, puis assise en lotus ; une porte de placard bas qui s'ouvre et se ferme en grinçant ; une voiture qui passe, s'arrête sur une esplanade immense près d'une statue colossale ; un garçon qui rentre avec un bouquet de fleurs qu'il laisse échapper et qui disparaît dans le sol  ; le jeune homme assis prostré sur le canapé près de la même télévision à l'écran envahi de texte qui s'envole en tournant, l'entraînant dans son sillage jusqu'à ce qu'il s'absorbe en elle... Magnifique vidéo répétée trois fois... jusqu'à l'hypnose ? Allégorie troublante du pouvoir dévorant de la télévision, à laquelle le jeune homme ne résiste pas, tandis que la jeune fille l'ignore ou résiste grâce au yoga ? À vous de décider !

"Last Afternoon" : musique d'une catastrophe annoncée. Cordes froissées. Picotements électroniques. Une mélodie au piano, déchirée, tout un romantisme insidieusement massacré par des forces obscures, malicieuses. Et pourtant la mélodie tente à nouveau sa chance, encore et encore. Dans la nuit une sauvagerie tapie guette... "Text", du format d'une miniature d'à peine deux minutes, fait entendre la voix de Joan La Barbara, très en avant, grave, à laquelle répondent des cœurs éthérés et des cordes frémissantes : deux minutes magiques d'un appel envoûtant ! "Siesta" sonne comme l'irruption de voix séraphiques dans un univers de résonances, parcouru d'ondes et traversé de flux lumineux, traces d'un autre monde à la beauté en perdition... Vous voilà dans le monde des damnés, "Damned", soulevé par des lames de fond lourdes de violoncelle et de contrebasse. D'inquiétants craquements, des ricanements peut-être, comme de démons autour de vous qui grouillent, s'affèrent à des besognes innommables. L'agitation gagne, des puissances s'accroissent, puis des quasi silences chargés, recouverts de drones, se chargent de percussions métalliques, de cliquetis, des chaînes qui sait, auxquelles il faudra se résigner...Les nuages tombent ("Clouds Fall") : rien ne parvient à escalader le ciel, la plainte à chaque fois s'affaisse dans une mélancolie exténuée, c'est le spleen, on imagine que dehors il pleut, ou qu'il neige, comme dans les vidéos. Les cordes chuchotent un désespoir épais. Pas étonnant qu'on arrive à "Bruges", Bruges-la-morte, sépulcrale, dans des graves extrêmes, avec un piano (clavier) d'outre-tombe, des battements d'ailes entravées, et le ciel qui n'en finit pas de tomber en textures troubles, le tournoiement d'une bête enfermée dans la montée inexorable des brouillages...

 Pas gai, mais un disque splendide, parfaitement conçu, qui impose un univers sombre, totalement hanté.

Paraîtra en mai 2021 chez Constructive - SN Variations / 8 plages / 29 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

28 avril 2021 3 28 /04 /avril /2021 15:00
Lois Svard - With and without memory

Le Temps fragmenté est tout le Temps

[ Reparution d'un article de juillet 2012, en raison de son intemporalité pianistique et de son importance !  ]

    Cela faisait un moment que je voulais revenir vers la pianiste américaine Lois Svard, dont le disque Other Places, consacré à des pièces d'Élodie Lauten, Jerry Hunt et Kyle Gann, devrait figurer dans les discothèques  de tous les amoureux du piano. Pianiste rare, elle a peu enregistré, mais, à l'instar d'une Sarah Cahill, met son talent au service des meilleures musiques contemporaines. Elle passe aisément de Franz Liszt au piano préparé, participe à des créations multimédia. Dans ce disque paru en 1994 chez Lovely Music, elle interprète des pièces de "Blue" Gene Tiranny, William Duckworth et Robert Ashley. Une manière de nous proposer trois entrées différentes dans les musiques d'aujourd'hui.

   "Blue" Gene Tiranny est un compositeur d'avant-garde, pianiste, né en 1945. Il interprète d'habitude ses propres compositions, aussi est-ce une première d'entendre une autre jouer sa musique. Il a participé à des enregistrements avec Laurie Anderson, John Cage, mais aussi Carla Bley. Son style, s'il emprunte au jazz sa fluidité versatile, son aspect improvisé, est extrêmement élaboré, parfois rythmiquement complexe, à d'autres moments presque impressionniste. C'est son nocturne éponyme qui ouvre l'album de Lois Svard : une belle méditation éclatée en fragments tour à tour brillants et évanescents, aux limites parfois de la dissonance. Des fragments qui se souviennent ou pas du précédent, selon une logique souterraine qui donne à l'ensemble un aspect intriguant. La pièce ne se livre pas facilement, fantasque et sévère, ramassée et soudain détendue en éclats vifs, en à-plats désamorçant tout lyrisme intempestif. Encore un compositeur à mieux découvrir...

   La seconde composition est de William Duckworth, l'auteur d'un autre cycle majeur, splendide, les Time Curve Preludes, dont j'ai chroniqué l'interprétation par Bruce Brubaker. Les neuf Imaginary Dances, dont la plus longue n'atteint pas les trois minutes, rappellent immédiatement à l'oreille cet autre ensemble. Allègres, dynamiques, elles enferment l'auditeur dans un réseau serré de motifs issus du jazz, du bluegrass, mais aussi de musiques médiévales ou orientales, nous dit la pochette très renseignée de l'album. La numéro cinq, la plus courte, moins d'une minute, est un miracle de grâce transparente. La six décline de manière solennelle et répétitive le thème central du cycle, souvenir des Time Curve Preludes. La sept, très jazzy, s'amuse à le bousculer, à flirter avec le bastringue, tandis que la huit avance sur des miroirs brisés. Le cycle s'achève sur la touche à peine élégiaque de la dernière dance, qui se courbe pour s'arrêter sur un long silence.

   La dernière entrée est pour moi une surprise. Il m'est arrivé d'écouter des fragments d'œuvres de Robert Ashley : je restais impassible, extérieur. La rencontre n'avait pas encore eu lieu avec cet autre américain né en 1930, compositeur de musique électronique, d'opéras et de nombreuses pièces hybrides utilisant le multimédia. Il n'en est pas de même pour les presque trente-huit minutes de cette "Van Cao's Meditation". Le choc est rude, avec ce monolithe qui rumine dans la durée une ligne de notes au relief marqué : jeu fascinant de reprises, d'amplifications qui prennent tout leur relief du silence qui entoure chaque bloc. L'impression que tout recommence, qu'il faut toujours recommencer pour espérer aller plus loin : Sisyphe au piano, mais un Sisyphe qui saurait varier sa route vers les sommets, ménageant pauses et détours, ajoutant sa touche à chaque remontée, affirmant ainsi sa liberté en dépit du cadre contraint. Une manière se suggérer l'infini dans le fini, chaque nouveau segment ayant tendance à s'allonger, à devenir un prisme fascinant, à la fois autonome et chargé de réminiscences. Un pièce magistrale, inépuisable...

   Le tout est porté par le jeu précis, lumineux, de Lois Svard qui sculpte chaque contour avec fermeté et une sereine aisance. On comprend que Robert Ashley ait écrit "Van Cao's meditation" pour elle. Ajoutons que le tout est présenté par Kyle Gann, critique musical et compositeur talentueux.

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Paru en 1994 chez Lovely Music / 3 titres - 11 pistes / 66 minutes environ.

Pour aller plus loin

- le site personnel de Lois Svard

- "Van Cao's Meditation" en écoute intégrale :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)