Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

5 février 2021 5 05 /02 /février /2021 17:30
Yannis Kyriakides (5)- Face

   Je poursuis mon exploration de l'œuvre du compositeur chypriote grec Yannis Kyriakides, installé partiellement aux Pays-Bas où il a fondé avec Andy Moor le label Unsounds consacré aux musiques contemporaines expérimentales et à l'art sonore. Avec Face, sorti à la mi-janvier, Kyriakides nous livre une composition multimédia pour voix, violon, piano, flûtes et électronique en direct, vidéo. La partie acoustique est interprétée par l'ensemble Electra, exclusivement féminin. La partie électronique revient au compositeur. Je m'en tiens pour ma part comme d'habitude à la partie sonore, éventuellement visuelle, la photographie étant elle aussi de la partie. Face interroge notre rapport avec notre visage, tel que nous le percevons et tel qu'il est perçu par les autres, en changeant sa surface familière avec d'autres représentations. Ce rapport a été modifié, troublé, par la pratique de l'anthropométrie depuis les débuts du vingtième siècle, et, bien évidemment, les outils de plus en plus répandus de reconnaissance faciale automatique, qui se substituent à la perception intuitive de la ressemblance, au processus humain d'identification. Le livret comporte un certain nombre de photographies de l'artiste néerlandais Johannes Schwartz, qui s'inspire de masques de musées, d'images de visages dans les magasines de mode et la publicité, et qui a utilisé un scanner pour transformer les visages des membres d'Electra en portraits inquiétants, distordus, un peu à la manière de ceux du peintre Francis Bacon.

Yannis Kyriakides (5)- Face

Ce trouble de la représentation se retrouve sur le plan sonore, qui combine sons acoustiques et sons générés par ordinateur de telle manière que les seconds paraissent comme des doubles synthétiques des premiers, et qu'ils viennent troubler le processus d'identification des sons, brouillant les frontières, se plaisant à distordre les sons acoustiques pour les rendre totalement étranges. Le texte, dû à la poétesse néerlandaise Maria Barnas, combine plusieurs voix. En italiques, une série de conseils ou d'ordres pour agir sur notre image en abaissant les paupières ou en étirant les lèvres par exemple, avec des remarques sur les effets émotionnels produits, les troubles de la personnalité induits. En gros caractères italiques, des adjectifs ou participes passés étiquetant la lecture du visage qui en résulte, par exemple AGITATED / INFURIATED / PETRIFIED / CHOKED / MAD. Enfin, en caractères ordinaires, nous suivons le ressenti de celle qui se livre à cette intrusion visant à modifier son apparence... Voilà du moins ce que j'ai cru comprendre à la lecture du livret, qui figure in extenso sur le vinyle. On s'y perd un peu, parce que tout le texte n'est pas dit dans le disque, il doit accompagner la vidéo. J'ai aussi entendu des mots que je n'ai pas trouvés dans le livret. Peu importe !

Je vous sens découragés. « Encore une œuvre trop intelligente, conceptuelle, accouchant d'une musique aride, inaudible, pour initiés... » Si tel était le cas, elle ne figurerait pas dans ces colonnes, je vous rassure. Ce que j'aime chez Kyriakides, c'est que sa grande intelligence est au service d'une musique vraiment belle. D'ailleurs, vous pouvez oublier tout ce que je viens d'écrire et fermer les yeux, vous concentrer sur la musique, d'une constante inventivité, et admirable d'un bout à l'autre.  Le dialogue entre la voix nue de la soprano Michaela Riener et les voix synthétiques, distordues, insinuantes, visqueuses, figure magistralement une sorte de combat entre l'humain et le mécanique, le synthétique, dont la soprano semble sortir victorieuse, à tout le moins libre malgré toutes les pressions exercées pour qu'elle abandonne son naturel. L'autre dialogue, qui se mêle au précédent, le ponctue, le redouble et l'adoucit, le désamorce : violon, flûte, piano ( et ponctuellement piano préparé ?) accompagnent le parcours de la victime des tentatives de déréalisation dont elle est l'objet, mais l'électronique aussi, au fond, qui comble le fossé entre acoustique et synthétique, ou plutôt le trouble, le féconde. L'hybridation génère non de la laideur, mais une beauté étrange. La surface formelle se creuse. L'apparence est masque et « Dans le masque les lignes sont reconnues comme spectre, cauchemar, bouffon, esprit, ancêtre, sorcier ou plus particulièrement : un nuage noir avant l'arrivée de la pluie. » La musique cerne au plus près ce mystère des métamorphoses à fleur de peau, ce mystère des mondes possibles qui n'attendent qu'un geste pour apparaître. Qu'est-ce que le moi, son apparence ? Que reste-t-il de lui quand on cherche à plaire à tous ? La protagoniste a l'impression à un moment d'être tous les visages modelés en plâtre sur des modèles vivants par un anthropologue néerlandais dans les années 1910 en Indonésie.

Yannis Kyriakides (5)- Face

   Que reste-t-il du moi quand ma vérité sera exprimée par les data des logiciels de reconnaissance faciale, lesquels liront mes expressions ? Qu'est-ce qui restera derrière... que je déguiserai ? La musique de Kyriakides explore les interstices, les distorsions, les surgissements. Dans ce questionnement, cette refondation de l'apparence, sa mise en abyme, elle virevolte avec une précision gracieuse, scalpel étincelant qui fait surgir des monstres sonores, des archipels improbables. L'auditeur est aux aguets, ravi par la merveille qui sourd partout où on ne l'attend pas. Cette musique est d'une fraîcheur éblouissante, inouïe ! Écoutez l'entrée des masques au titre 3, "Mask" : piano préparé ciselé, ligne électronique fluctuante à peine derrière ; le chant pur de la soprano dans "Anthropometry", qui vacille et se fissure sur quelques notes de piano et un drone léger avant l'entrée des voix glissantes des sirènes synthétiques ; le piano coulant comme eau vive au début de "The Reflection", rejoint par d'inquiétantes textures filées ; le magnifique dialogue dans "A Mechanical Truth" entre la flûte, le piano, et des voix caverneuses, des infra-voix surgies des tréfonds lointains de l'espèce, des bribes vocodées, puis le chœur des grâces, le violon joyeux malgré l'invasion des instructions manipulantes, comme minées par des dépressions. Reste la voix humaine, multipliée en miroir, épousée par le violon et un son très fin comme un tissu de soie sur le mystère.

Un disque prodigieux, inépuisable, celui d'un des grands génies musicaux de ce temps, Yannis Kyriakides. Une splendeur sonore !

Paru le 15 janvier 2021 chez Unsounds  / 6 plages / 47 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

 

24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 18:20
Melaine Dalibert - Infinite Ascent

   Quand l'Inspiration transporte le minimalisme !

    Pianiste et compositeur, le rennais Melaine Dalibert (notice biographique ici) me confiait à propos de son cinquième disque solo :  « Mon dernier album emprunte une voie sans doute plus instinctive que les précédents. » Composées en 2019 et enregistrées en décembre de la même année sur un piano Steinway dans la chapelle du Conservatoire de Rennes où il enseigne, ces huit pièces sont en effet moins apparemment construites sur des procédures mathématiques comme les algorithmes. Il n'empêche que, en dépit de leur noyau mélodique et de leur expressivité, elles s'inscrivent dans une perspective minimaliste, ce qui n'exclut ni le lyrisme ni une forme de grâce harmonique.

"Introduction" combine la fluidité de notes répétées de manière serrée en strumming et le contrepoint dramatique de notes graves qui scandent puissamment cette entrée vigoureuse, dont les boucles allongées dessinent une courte mélodie lancinante.
 

   Comme l'indique son titre, "Flux / Reflux" va et vient comme une mer,  d'un mouvement gracieux et en même temps sérieux comme une quête. La mélodie d'une beauté fragile a des accents à la Philip Glass, incessamment répétée. Elle remonte toujours, têtue, jusqu'à fondre de douceur. "Grasses in Wind" est agitée d'un frémissement rapide, constant, au point d'en être comme ébouriffée. Étrange berceuse incantatoire, "Lullaby" semble prise au piège de ses arpèges immobiles et répétés, élargis en ellipses insidieuses.

  Et c'est "Litanie"... le retour magique et probable des algorithmes, le titre le plus rigoureux et le plus follement lyrique, frère d'anciens morceaux comme "En abyme" sur le premier album de Melaine, Quatre pièces pour piano. C'est un appel, un escalier en spirale dans un donjon sans fin, une montée infinie qui pourrait servir d'illustration sonore à certaines œuvres de Constantin Brancusi. Quand la mathématique pure se revêt de Lumière et d'Esprit, les cloches sonnent, carrousel et carillon, l'élévation lévitation, le corps qui flambe suspendu par-delà toutes les contingences. Un absolu envoûtant !

   L'apaisement revient avec "Horizon", à la mélancolie prenante. Ses pauvres accords se suivent sans hâte, ponctués de notes graves, avant une partie furieuse, un emballement sourd et martelé, puis un retour à un calme méditatif creusé d'une profondeur résonnante. Le contraste est on ne peut plus accentué avec "Piano Loop", houle agitée de boucles enchevêtrées dans la plus pure tradition minimaliste, et d'un effet magnifique, avec des irisations de texture, des bulles expressives presque langoureuses.

   "Song" répond à "Introduction" par son dynamisme puissant, sa mélodie expressive qui se déploie en larges cercles irrésistibles.

   Qui a dit que le minimalisme manquait d'âme, de lyrisme, de fougue ?

Mes titres préférés : 1) "Litanie" 2) "Flux / Reflux", "Lullaby" et "Piano Loop" 3) Tout le reste !

Paru en novembre 2020 chez Elsewhere Music / 8 plages / 34 minutes

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

25 novembre 2020 3 25 /11 /novembre /2020 17:45
Stuart Saunders Smith - Palm Sunday

Stuart Saunders Smith est un compositeur  et percussionniste américain né à Portland en 1948, à peu près inconnu en Europe. Je le découvre grâce au disque que lui consacre le pianiste Kyle Adam Blair, auteur également d'une longue présentation du compositeur que je vous condense. Ce qui caractérise Stuart Saunders Smith, c'est la grande diversité de ses influences, l'éclectisme de ses recherches. Jazz Dixieland, musique latine, musique polyphonique sacrée, musique folklorique américaine, contemporaine, électronique, microtonalité, intonation juste, il ouvre ses oreilles, infatigable auditeur, étudiant curieux, grand lecteur, il prend tout ce qui l'intéresse chez ses différents professeurs et maîtres pour se forger une vision personnelle, son univers. Une partie importante de son œuvre est pour les percussions, en particulier le vibraphone. Kyle Adam Blair propose un choix de ses compositions.

  Thicket (un peu plus de douze minutes, cycle de 2010) comprend cinq parties et peut être interprété aussi par un orchestre de cloches. Thicket : I (la plus longue, presque six minutes) est lumineuse, comme si le piano se tenait en équilibre sur un fil radieux : il avance avec précaution, les touches à peine enfoncées, léger, avec un beau contrepoint moiré. Une vraie splendeur ! Thicket : II se fait plus énergique, plus contrastée dans sa brièveté. La troisième pièce correspond à un mouvement lent, une rêverie trouée de silences, qui se laisse aller à de petites glissades arpégées. Thicket : IV reprend le fil de la II sur un mode plus inquiet, interrogatif, tandis que la cinquième partie revient à la première, nimbée d'une lumière voilée. J'aime bien le titre de ce cycle, "fourré" en français, comme s'il s'agissait de s'introduire au cœur d'une beauté un peu cachée. Il n'est pas impossible que la culture Quaker du compositeur transparaisse ici : ne s'agit-il pas de faire l'expérience de Dieu dans ce fourré où gît une lumière intérieure ?

   Pinetop (sept minutes, 1977) se rapproche de l'atonalité tout en se voulant une version personnelle du "boogie-woogie", succession rapide de motifs sautillants parfois interrompus de moments calmes ou dramatiques. Vers le milieu, la pièce prend des aspects introspectifs, avec des touches incisives, ironiques, avant une coda grave, énigmatique et folle pour en finir.

   Le cycle de quatorze miniatures (souvent inférieures à une minute) intitulé Family Portraits : Self (in 14 Stations) réfère sans aucun doute aux stations du Chemin de Croix. Ce sont aussi comme quatorze esquisses vives, quatorze humeurs, qui dessineraient de manière un peu ironique, en tout cas très pudique, ce moi-même insaisissable en voyage vers sa mort. On y entend la voix du pianiste en lamento, prononçant un nom propre dans la pièce IX. Brillant kaléidoscope émaillé de belles surprises, jamais ennuyeux.

   La pièce éponyme, en quatre parties, la plus longue étant la première (presque huit minutes sur un total de 22), a été commandée par le pianiste lui-même. Kyle Adam Blair note sa parenté avec la forme sonate. Le premier mouvement se déploie lentement, dans un clair-obscur chatoyant traversé d'ondulations, animé de petites cadences plutôt dans les aigus, tandis que les médiums se font très doux. On pourrait lui trouver des accents debussystes, surtout dans le dernier tiers. C'est une merveille délicate ! Le second mouvement, selon le compositeur, est inspiré du jeu du grand pianiste de jazz McCoy Tiner. Un ruissellement de la main droite, la main gauche soulignant avec force dans les graves mais nettement moins prolixe, d'où un écart en perpétuel mouvement, décalage. Puis le ton change, les deux mains se chevauchent, s'échangent, et l'on revient de manière quasi orchestrale au jeu du début, en plus virevoltant. La voix accompagne légèrement de sons fredonnés étirés le troisième mouvement, fluide et rêveur. Le quatrième mouvement condense l'ensemble, énigmatique dans ses écarts, son introspection méditative, le fredonnement sourd qui annonce le texte de l'entrée du Christ à Jérusalem, « Palm Sunday / The Beginning Week / The Beginning Week / Of the Ending Week ». Toute la fin du cycle est admirable dans son économie austère et lumineuse.

  Arrivé à ce stade, on comprend le caractère programmatique de ce choix, qui nous mène des fourrés au milieu desquels nous cherchons la lumière, au sommet du pin, annonce de Ta transfiguration, puis à la Passion, celle de Jésus, celle de Chacun. À la fin tout est accompli : il est parmi nous, Christ Emmanuel. Among us, presque douze minutes comme les douze apôtres ? Une longue méditation très douce, des éclats de lumière sur le chemin de sable et de menus cailloux, une certitude qui monte au milieu des brumes amoncelées, une sérénité spiritualisée. De toute beauté !

Le disque abouti d'un très grand compositeur, magnifiquement interprété par Kyle Adam Blair.

Paru en 2019 chez New World Records / 25 plages / 62 minutes environ

17 novembre 2020 2 17 /11 /novembre /2020 18:20
Philip Glass - Two pages, pour intonation juste, et autres versions...

   Le compositeur américain Michael Harrison expérimente depuis plusieurs années une écriture musicale fondée sur l'intonation juste, à peu près inconnue en Europe, mais répandue aux États-Unis depuis au moins le monumental Well-Tuned Piano, d'une durée de six heures trente, composé par La Monte Young, œuvre à laquelle Michael Harrison a collaboré en participant à l'accordage spécial nécessaire. C'est en 2016 qu'il propose un arrangement en intonation juste d'une des pièces maîtresses du minimalisme, Two Pages (1968) de Philip Glass, en collaboration avec la pianiste Sophia Vastek, dont j'avais salué le disque Histories paru en 2017 chez Innova Recordings, disque sur lequel elle interprète d'ailleurs deux compositions de Michael très influencées par la musique indienne qu'il connaît parfaitement.

 

  Pour comparaison, je place une interprétation "habituelle" de ce classique, interprété par un pianiste très rigoureux et grand défricheur de toutes les nouvelles musiques, R. Andrew Lee, auquel je dois (notamment !) la découverte d'une page extraordinaire, Obsessions, d'Adrian Knight.

   Je ne résiste pas au plaisir de vous proposer, parmi les multiples versions de Two Pages, celle que viennent de concocter le pianiste américain Bruce Brubaker et l'artiste ingénieur en électronique Maw Cooper. Comme le dit le pianiste : « une réinterprétation, une recontextualisation, post-moderne. » Pour grand piano et synthétiseurs, paru chez In-Finé en 2020.

Publié par Dionys - dans Musiques Contemporaines - Expérimentales
30 octobre 2020 5 30 /10 /octobre /2020 17:00
Joana Guerra - Chão Vermelho

   La chanteuse et violoncelliste portugaise Joana Guerra s'inquiète pour sa terre natale du centre du Portugal, habituellement plutôt boueuse, mais dorénavant toujours plus sèche, craquelée, d'où le titre de son disque Chão Vermelho (Sol rouge). Accompagnée par la violoniste Maria do Mar, par Carlos Godinho aux percussions et objets, avec des contributions de Sofia Queiróz Orê-Ibir à la basse et de Bernardo Barata au chant, elle-même joue aussi de la guitare portugaise, d'une guitare électrique préparée et des claviers. Chão Vermelho est au moins son septième album, en solo ou en collaboration. Je découvre qu'elle a d'ailleurs participé à l'un des albums du Alvaret Ensemble constitué autour de Greg Haines (piano) et des frères Jan et Romke Kleefstra.

"Rajada", courte ouverture instrumentale, nous plonge d'emblée dans une atmosphère de fastueuse et lancinante mélancolie : sur fond de percussions  résonnantes, les cordes se lamentent suavement, soutenus par la basse. Avec "Equinopes", une introduction au violoncelle solo, rejoint par le violon, nous prépare à l'entrée en scène de la chanteuse à la voix veloutée, envoûtante, et c'est une mélopée mélodieuse, en douces volutes sur les griffures de violoncelle et de violon. On s'abandonne à cette voix doublée par des chœurs en bourdon discret. Superbe ! "Pedra Parideira" (Pierre de Parideira, ou pierre de reproduction, symbole de fertilité) est un interlude plus abrupt, sorte de rituel murmuré-chanté, chamanique. Cette dimension rituelle se prolonge dans "Onna Bugheisha", hypnotique pièce à l'allure de danse médiévale conformément au sens du titre, qui désigne une sorte de femme-samouraï dans le Japon médiéval. S'agit-il d'évoquer la nécessité d'un combat pour éviter la mort de la terre ? Premier titre en anglais, "White animal" est un chant poignant dramatisé par le violoncelle pizzicato dans les graves, sur une cellule mélodique répétée ad libitum, juste fracturé par une coupure un peu plus de deux minutes avant la fin. La voix se déploie jusqu'au cri, avant une coda magnifique à l'archet. "Oasis" nous ramène à la fraîcheur d'une naissance : atmosphère tranquille, cordes glissées, percussions mystérieuses, voix en libres pirouettes vocales, violon enjôleur un rien tzigane, tout respire une joie simple et belle. "Entropicar" lui succède, bref interlude de violoncelle grinçant, déchaîné avant "Lume" (Feu), autre chant incanté par la voix brûlante (bien sûr !) de Joana, dont les échappées montent au ciel avec les cordes envolées. C'est une jolie pyrotechnie mélodique que ce bijou serti entre les pétales du violon, rythmé comme une complainte intense. Autre interlude, "Redução" nous ramène aux éructations d'un violoncelle en folie, étrange coq sonore poussant son cocorico énergique. Le disque se termine avec "Micélio" (Mycellium), hymne déchirant de beauté à fleur de corde, discrètement et très ponctuellement hanté par la voix de Joana, hymne qui voudrait se terminer comme un chant de victoire sans y parvenir vraiment.

   Un disque habité qui défie les étiquettes.

   À paraître le 13 novembre 2020 chez Miasmah / 10 plages / 34 minutes 

Pour aller plus loin :

- "Micélio" en écoute sur soundcloud :

12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 14:20
  (Suite de l'article précédent) Annie Gosfield n'a pas toujours la tête dans les étoiles. Alors qu'elle vivait à Valencia, en Californie, elle se promenait souvent dans la ville-fantôme voisine, Mentryville, qui lui a inspiré un des titres de Lost signals and drifting satellites. Elle a recréé l'ambiance étrange de la cité abandonnée à l'aide de son piano préparé, dans lequel elle a placé des matériaux métalliques, du bois, du caoutchouc, entre et sous les cordes, qu'elle frappe avec un maillet de caoutchouc, produisant des sons qui coexistent avec ceux obtenus par la voie traditionnelle; rien d'étonnant au pays de John Cage, mais une belle illustration de la fécondité actuelle de l'invention. Avec The Harmony of the body-machine, titre pris dans un livre de H.G. Wells, elle signe une collaboration impressionnante avec la violoncelliste Joan Jeanrenaud, dont elle exploite l'incroyable virtuosité technique pour la faire dialoguer avec des sons industriels enregistrés dans des usines de Nuremberg : nouvelles harmonies, infinis bercements du métal adouci, respirations organiques de la matière caressée par le violoncelle, engendrent une mélancolie post-humaine, celle d'un monde où l'homme n'existe plus qu'à l'état de trace. En écoute, "Mentryville", pour piano préparé.
Annie Gosfield (2) : le chant retrouvé des machines.

  Flying sparks and heavy machinery, paru en 2001 chez Tzadik comme ses trois autres albums, rassemble deux œuvres liées à sa résidence en Allemagne, à Nuremberg. "Ewa7", un morceau en trois parties de plus de quarante minutes, intègre la machinerie lourde des usines en tant qu'interprètes, soit en direct comme ce fut le cas lors d'un concert donné sur l'un des sites industriels explorés, soit en tant qu'échantillons sonores mixés et joués sur les claviers de la compositrice. Ewa7 est au final un voyage fascinant, galvanisant, au cœur de l'énergie, depuis la rotation initiale des moteurs qui démarrent jusqu'à la chambre de combustion, chaque étape accompagnée par l'entrée en scène d'un instrument (clavier échantillonné, guitare électrique préparée et percussions "traditionnelles"). L'ajout de nombreuses percussions métalliques, lourds cylindres et autres, frappées contre les machines elles-mêmes, contribue à donner à cette plongée une force extraordinaire. Voilà une artiste qui écoute le monde en face, sans a priori, pour en faire jaillir les beautés ignorées. Des lourdes machines sourdent une lumière, une émotion inattendues. Elles se mettent parfois à danser un sabbat frénétique, ou bien alors semblent bégayer un langage qui n'attend que notre oreille pour nous dire cet au-delà des épaisseurs et des opacités, et, qui sait, la fusion de l'homme et de la machine. Un monument de la musique contemporaine, expérimentale et électronique !!
   Le titre de l'album est celui du second morceau, écrit pour quatuor à cordes et quatuor de percussions juste après son retour à New-York. Tandis que les cordes explorent les micro-tonalités et toutes les ressources acoustiques pour suggérer les étincelles volantes du titre, les percussions évoquent l'univers industriel de la machinerie lourde, dans un dialogue inspiré du constructivisme, enrichi par des rencontres de hasard et ménageant des espaces apaisés où l'on peut écouter les infimes bruissements de la matière. Il y a quelque chose de japonais dans ce morceau, qui me fait penser aux compositions de Kaija Saariaho consacrées aux jardins japonais, pour l'espèce d'austérité suave qui se dégage de cette joute impeccablement menée.

(Nouvelle publication d'un article du 2 mai 2008, avec nouvelles images - numérisations de mes pochettes - et nouveaux sons)
 

En prime, un extrait du long - et extraordinaire - "Ewa7", sur Flying Sparks and Heavy Machinery. De la vraie musique électroacoustique industrielle intelligente et jubilatoire !

12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 14:00
Annie Gosfield (1): la musique est l'avenir de tous les sons.
 
   Après Eve Beglarian, Julia Wolfe (cf. article du 15 mars 2008), me voici sur la piste d'une autre immense compositrice américaine, Annie Gosfield. Née à Philadelphie en 1960, elle vit à New-York. Claviériste, improvisatrice, elle s'intéresse aux sons non-musicaux, davantage séduite dès le plus jeune âge par les oscillations sauvages d'une alarme de voiture, les trépidations de baratte d'un camion qui fabrique le ciment, les pianos cassés, les grésillements entre les stations de radio, que par les comptines. Ajoutons le choc occasionné par Come out (1966), pièce de Steve Reich dans laquelle celui-ci travaillait à partir de cinq mots prononcés par un jeune noir, diffusés à l'unisson en boucle sur deux voies qui se déphasent progressivement, créant réverbérations, canons, démultiplications, et qui ne gardent des mots, devenus inintelligibles, que les motifs rythmiques et le phrasé de l'intonation, pièce que son frère aîné écoutait la tête entre les haut-parleurs de sa chaîne, et l'on aura une idée assez juste de l'ouverture musicale d'Annie Gosfield, bien décidée à révéler la beauté des sons dits non-musicaux. Sa démarche pourrait sembler rejoindre celle des musiques industrielles, mais elle me semble adopter le mouvement exactement contraire. Tandis que ce courant musical, très influencé par l'esthétique punk, se veut agressif et destructeur en reniant l'harmonie et tout ce qui pourrait flatter l'oreille -pour aller très vite !, plongeant l'auditeur dans un univers sonore saturé, brutal, Annie Gosfield tend l'oreille pour débusquer la musicalité dans l'univers quotidien, apprivoise les sons industriels pour qu'ils livrent la musique qu'ils ont en eux, une musique proprement inouïe, donc jamais mièvre ou flatteusement séduisante : incroyable, étrange, la matière qui s'ouvre pour chanter du fond de ses interstices...
    Rassurez-vous toutefois, elle travaille aussi à partir de matériaux musicaux conventionnels (instruments solistes, ensemble de chambre)...pour les faire sonner autrement, en les confrontant à des sons électroniques, échantillonnés, en jouant sur des micro-tonalités, des intervalles inédits, le désaccordage et la préparation des instruments, en cela dans la lignée de John Cage et de son invention du piano préparé dans les années quarante. Sa musique, jouée par de nombreux artistes de part le monde, est disponible sur quatre disques, tous parus sur le label du saxophoniste John Zorn, Tzadik, label entièrement dédié à la musique expérimentale, d'avant-garde.
 
  Paru en 1998, Burnt ivory and loose wires rassemble pour l'essentiel des œuvres dans lesquelles le clavier échantillonné d'Annie Gosfield joue un rôle central. Elle y est accompagnée, selon les morceaux, par la guitare électrique préparée de Roger Kleier, qui l'accompagne souvent sur scène, les percussions de Jim Pugliese et Christine Bard, le violoncelle de Ted Mook. Le dernier titre a été écrit pour le quatuor de saxophones Rova. La couverture très surréalisante est à l'image de cette musique étrangement onirique, exploration joyeuse d'univers sonores improbables surgis des percussions métalliques, du clavier préparé et désaccordé, qui utilise parfois des échantillons de vibraphone frotté par un archet, de la guitare touchée par un archet électronique. Ivoire brûlé du piano et cordes détendues, nous indique le très beau titre de l'album. L'un des morceaux est quant à lui titré "The Manufacture of tangled ivory" : fabrication d'ivoire embrouillé, emmêlé, avec l'impression de rentrer dans un labyrinthe où les sons se tordent, se transforment sans cesse, nous sommes dans l'antre même de Tubal-Caïn, dans la forge primordiale. Le résultat est d'une splendeur presque constante, d'une fraîcheur et d'un dynamisme exaltants encore dix ans plus tard, faisant paraître corsetées et poussives bien des musiques plus récentes. Annie Gosfield, une oreille...sans œillères, une créatrice au sens plein du terme.
  
Annie Gosfield (1): la musique est l'avenir de tous les sons.

   Lost signals and drifting satellites, paru en 2004, est le troisième et avant-dernier en date des disques de la compositrice parus chez Tzadik. À part un court morceau où elle apparaît en solo, l'album regroupe des œuvres où les cordes interviennent soit seules, soit en interférant avec des sons électroniques. On y trouve un véritable quatuor à cordes, Lightheaded and heavyhearted, écrit nous dit-elle alors qu'elle souffrait de vertiges et se sentait étourdie, la tête vide : des moments à la mélancolie tranquille alternent avec des passages au dynamisme plus agressif pour construire un paysage mental sensible, à l'écoute des sons de l'âme. Le deuxième morceau, qui donne son titre à l'album confronte le violon de George Kentros à des enregistrements de satellites, d'ondes courtes et de transmissions radios, dans un troublant jeu d'échos qui brouille les limites entre sons musicaux et non-musicaux. Je présenterai les autres titres dans l'article suivant.
- le
site de la compositrice, avec d'assez nombreux extraits en écoute.
(Nouvelle publication d'un article du 24 avril 2008, avec nouvelles images - numérisations de mes pochettes - et nouveaux sons)