Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
N.B Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

Recherche

Publicités imposées !

Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 19:22

artwork penelope

 

   Une frise de papillons offerte au regard (dessin intérieur de la pochette, dû à DM Stith) : envol des âmes, trajectoires croisées, délicatesses qui se frôlent. La pièce "Penelope", de la dramaturge Ellen Mclaughlin, est devenue un cycle de chansons mises en musique par la compositrice Sarah Kirkland Snider, interprétées par l'ensemble de chambre Signal et chantées par Shara Worden. Magnifiques retrouvailles avec cette voix incomparable, déjà célébrée ici lors de la sortie de  a thousand shark's teeth, second album de son groupe My Brightest diamond.

  Inspiré de l'Odyssée d'Homère, le texte tourne autour du difficile, problématique retour d'Ulysse àSarah Kirkland Snider Penelope Ithaque après vingt années d'absence. Vainqueur fatigué, méconnaissable, devenu un étranger aux yeux de Pénélope, "the Stranger with the Face of A Man I loved" comme le présente le premier titre, qui est-il ? Comment rejoindre son épouse, alors que Calypso l'attend encore, et que le poursuit la haine de Poséidon ? Ulysse se sent perdu, et Pénélope ne peut plus le retrouver.

   La musique est par conséquent d'un lyrisme frémissant, mélancolique. Douceur bouleversante des interrogations lancinantes, des élans arrêtés. Cordes enveloppantes, harpe mélodieuse, guitares électrique ou acoustique, percussions méditatives et sonorités électroniques discrètes tissent autour de la voix caressante et grave de Shara Worden une atmosphère d'introspection rêveuse. La réalité explose parfois sous les irruptions violentes des souvenirs qui hantent les personnages, les empêchent d'être vraiment là, de répondre à la demande de l'autre. À d'autres moments, tout s'arrête et se suspend. Voici "Dead friend": "You can't follow me where I go " : "Dead friend / Turn your back on me / Let me go / I've forgotten you / Forget me" , extrait des paroles de ce neuvième titre presque entièrement a capella, clé de voûte admirable de ce disque splendide, illuminé par l'intériorité rayonnante de la voix de Shara. Sarah Kirkland Snider a le sens de la densité, du mystère : l'écriture constamment mélodieuse épouse les mouvements de l'âme avec une rare sensibilité. Jamais d'emphase, une justesse légère qui saisit les moindres nuances, au plus près de l'émotion...avec toutefois une petite faiblesse sur l'avant-dernier titre, qui fait dans la joliesse bavarde, heureusement rattrapé en partie par un final recueilli. Quand même douze très beaux titres pour deux moins aboutis !

   Musique de chambre, ambre des muses ivres d'amour impossible...

Paru chez New Amsterdam Records en octobre 2010 / 14 titres / 54 minutes

Pour aller plus loin

- la page de l'album sur le site du label : tout est en écoute.

- Magnifique vidéo du titre 4, "The Lotus Eaters" :

 

 

- le très beau livre d'Annie Leclerc, Toi, Pénélope, paru chez Actes Sud en 2001. Tandis que les textes d'Ellen Mclaughlin accordent autant d'importance aux deux époux, le roman d'Annie Leclerc adopte le point de vue exclusif de Pénélope. Comment a-t-elle vécu l'attente, le retour avec le terrible massacre des prétendants ? Dans les creux de L'Odyssée, la romancière rend à Pénélope son vrai visage inconnu, nié par le poème épique. Une Pénélope qui saisit ce qui sépare hommes et femmes :

annie Leclerc Toi pénélope« Tu avais vu apparaître entre hommes et femmes plus qu'un contraste, plus qu'une séparation, la distance d'un abîme. Ce n'était pas une guerre, c'était un sûr dissentiment, l'affirmation d'un différend d'autant plus réel qu'il n'était pas déclaré. Les femmes renonçaient — comme elles avaient déjà mille fois renoncé au cours des générations — à dire aux hommes ce qu'elles pensaient d'eux.

   Avant même de vous avoir quittées ils étaient embarqués ensemble et au plus loin de vous. Et vous, de même, ayant reculé sur la grève, vous sentiez vos pieds s'enfoncer dans la terre, vos bras se serrer autour de vos petits, jurant de garder toute la vie pour vous et pour vous seules.

   Tandis que les hommes se déployaient de toute part, grimpant, chargeant, escaladant, riant aussi d'une large ferveur colorée, comme si ce n'était pas à la mort qu'ils couraient mais à la vie elle-même, les cheveux au vent, la poitrine dénudée, les muscles bandés, et plus que satisfaits, exaltés d'être hommes ensemble et de fourbir le grand corps viril en partance, vous, les femmes, silencieuses et rigides comme la mort, fabriquiez votre forteresse de vie à laquelle ils n'auraient pas accès. Ce que vous pensiez vous ne le diriez pas. Vous garderiez tout pour vous. La douceur des heures, les enfants, les rêves.

   Ils pouvaient bien dire qu'ils partaient à cause d'une femme infidèle, vous n'en croyiez rien. Ils partaient pour courir les mers, les périls, les cités lointaines. Ils partaient pour quitter leurs femmes, pour se frotter les uns aux autres, pour chercher les dieux, pour approcher la mort. » (p.168-169)

 

Programme de l'émission du lundi 23 mai 2011: "Ce qui est perdu, à jamais, à jamais"

Guillaume Gargaud : Ciel humide / Sortir (Pistes 1 & 2, 8'30), extraits de Lost chords (Deadpilot Records, 2010)

Sarah Kirkland Snider : The Stranger with a figure of a man / This is what you're like / The Honeyed fruits / The Lotus Eaters (p.1 à 4, 18'), extraits de Penelope (New Amsterdam Records, 2010)

Rome : Le Châtiment du traître / L'Assassin (p.3-4, 8'), extraits de Nos Chants perdus (Trisal Music Group, 2010)

itsnotyouitsme : We are malleable even though they seem to own us (p.4, 10'57), extrait de Walled gardens (New Amsterdam Records, 2008)

AGF & Craig Amstrong : For Ever And Ever And Ever Alone (p.2, 4'), extrait de Orlando (AGF Produktion, 2011)

26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 11:18

Gina Biver Fuse ensemble L'Usina Mekanica   Après Big skate déjà chroniqué ici, le Fuse Ensemble dirigé par Gina Biver, qui en est aussi la compositrice pour l'essentiel, a sorti fin 2010 un nouvel album, L'Usina Mekanica, qui tient les promesses du premier. Presque 43 minutes cette fois, donc pratiquement la durée de bien des disques.

   La musique de Gina Biver associe très souvent des sonorités cristallines, des aigus affûtés, alliés à des sons percussifs de diverses textures. Quelques graves ménagent des contrastes tranchés. La conjugaison de tous ces éléments donne aux compositions une acidité onirique, une étrangeté déconcertante. La logique habituelle du développement thématique cède la place à des juxtapositions, des irruptions qui lui donnent aussi cet aspect kaléidoscopique caractéristique, comme si l'œuvre obéissait aux lois imprévisibles d'une fantasque déconstruction constructive. Le titre trois, "Infiltration of Memory", en offre un bel exemple : à chaque fois qu'une unité d'idée s'est brièvement développée, elle est frappée, se désagrège pour renaître autre. D'un frottis percussif créé par des jouets mécaniques surgissent un violoncelle, un violon, un piano, tous hésitant, puis la clarinette emmène la danse, bientôt évaporée, et commence un nouveau cycle plus échevelé, avec cymbales lancinantes, piano incantatoire en boucles serrées, tout se dérègle, se troue de silences avant un nouveau départ vers une destination plus énigmatique encore. Une musique pour certains contes d'Hoffmann ou pour les histoires d'Edgar Poe les plus insolites. "HOles in the Wall", le premier titre pour deux pianos-jouets et sons électroniques en direct, ne serait-ce pas la musique même que pourrait jouer Olympia, la belle automate de L'Homme au sable ? Tout l'album oscille entre mécaniques carillonnantes déréglées et processus pervertis, subvertis de l'intérieur par des surgissements prodigieux. Le titre éponyme, dernier de cet opus, se situe à cet égard aux antipodes des musiques industrielles. L'automatisme mécanique n'y tient qu'une place restreinte, cerné et envahi par des phrases ironiques et charmeuses. Enrichi par sa propre débâcle, il renaît plus beau de ses cendres. Dans "Parallels", le violoncelle proteste contre le ruissellement obstiné de la boîte à musique : il racle, griffe, en vain, réduit à admettre ce flux discret que rien n'endigue. La pièce semble raconter une lutte archaïque et éternelle, celle du yin et du yang, car il faut bien que le mâle violoncelle, rouge de colère, finisse par se mettre à l'écoute du féminin. "Bloody Mary" a des allures de cauchemar, ponctué par un piano obsessionnel, agité par une frénésie épisodique inexplicable suivie de remontées épaisses creusées de turbulences. Magnifique musique horrifique, avec d'inévitables poussées grotesques. Le violon interroge fébrilement, la clarinette chevauche le magma et les hoquets percussifs, la guitare électrique s'en mêle jusqu'à l'acmé qui coïncide avec la résolution merveilleuse des tensions : la fin est un champ de ruines sur lequel le piano dispose des découpures moqueuses. Serions-nous dans un théâtre de marionnettes, un théâtre d'ombres ? "L'Inquiétante étrangeté", composition de Jorge Sad dont le titre renvoie évidemment à Sigmund Freud, nous mène au cœur d'un mystère angoissant, à l'intérieur du crâne d'un aliéné assailli par les voix multiples des incarnations possibles qui le déchirent. Cela balbutie, se bouscule parmi les froissements électroniques. Mais un crissement synthétique annonce une période plus calme marquée par une ambiance de fête foraine à l'arrière-plan. Quelque chose se cherche, se fraye un chemin dans l'obscur, l'harmonie frôle l'innomable avant de se résorber...

   "L'Usina Mekanica" est un disque sans doute un peu aride au départ, parce qu'il est extrêmement dépaysant. Entre acoustique et électronique, le Fuse Ensemble invente de nouveaux chemins pour découvrir des territoires mentaux, des espaces imaginaires d'une plasticité superbe. L'on est tout surpris de se retrouver au pays des métamorphoses et des anamorphoses : pour notre plus grand plaisir, cette musique se joue de nous !

  Bien sûr, il manque à cette chronique de rendre compte de la dimension multi-média que Gina et Edgar Endress, responsable vidéo et auteur de la couverture du cd, donnent à leurs performances.

Paru en 2010 / Auto-produit / 7 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Gina Biver.

- le disque sur itunes

- une vidéo de l'Ensemble en concert à Fairfax le 19 septembre 2010, pour "Infiltration of Memory"  (version plus courte que celle du disque) : soyez patient, la vidéo est parfois longue à charger...

 

 

Programme de l'émission du lundi 18 avril 2011

Psykick Lyrikah : Qui ? (Piste 9, 3'01), extrait de Derrière moi (Idwet, 2011)

Radiohead : Bloom (p.1, 5'), extrait de The King of Limbs (TickerTape, 2011)

Alva Noto / Blixa Bargeld : bernsteinzimmer (long version) / I wish I was a mole in the ground (p.5-6, 9'), extraits de mimikry (Raster-Noton, 2010)

Pièces recomposées :

  Carl Craig : Clear and present (Paperclip People / Original version) (cd 1, p.7, 5'08)

                               Falling up (Theo Parish / C. Craig remix) (cd 1, p.8, 5'49), extraits de Sessions (!K7 Records, 2008)

  Agoria : Panta rei (p.3, 6'43), extrait de Impermanence (InFiné, 2010)

Fuse Ensemble : Infiltration of Memory (p.3, 10'28), extrait de L'Usina Mekanica (2010)

itsnotyouitsme : Kid Icarus (p.1, 3'43), extrait de Fallen monuments (New Amsterdam Records, 2010)

4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 19:06

newspeak sweet light crude  Après Victoire et Janus, deux ensembles américains qui se consacrent aux musiques d'aujourd'hui, voici Newspeak, toujours sur New Amsterdam Records. L'ensemble compte huit membres : Caleb Burhans au violon, Melissa Hughes au chant, James Johnston au piano, synthétiseurs et orgue, Taylor Levine à la guitare, Eileen Mack, co-dirigeante aux clarinettes, Brian Snow au violoncelle et deux percussionnistes, Yuri Yamashita et David T. Little, également son directeur artistique, selon lequel Newspeak est né sous les feux conjugués de Black Sabbath, Louis Andriessen, Dead Kennedys et Frederic Rzewski. L'ouverture est donc de rigueur et cela donne un album stimulant, sans doute un peu dispersé, mais n'est-ce pas lié au concept lui-même, puisqu'il rassemble six pièces de six compositeurs ?

   J'avoue ne guère accrocher au premier titre signé Oscar Bettison, très jazzy, construit sur des tempi variables. Par contre, dès la seconde pièce, la magie s'installe. " I would prefer not to", de Stefan Weisman, se déroule comme un magnifique adagio transfiguré par le dialogue entre la voix archangélique de Mélissa Hughes et les autres instruments : la guitare électrique lumineuse et incisive, le piano qui pose ses notes répétées, les déchirures percussives, le violoncelle et le violon qui les encerclent dans des volutes glissantes, ce qui donne une pièce mystérieuse, d'une douceur ineffable. La seconde partie de la composition, comme hachurée par des silences et des baisses de tension, prend un relief extraordinaire, si bien que j'ai pensé à plusieurs reprises à l'opéra de David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe,  The Carbon Copy Building,  notamment l'ouverture et le finale. La composition du directeur artistique, David T. Little, qui donne son titre à l'album, est aussi une belle réusssite. Présentée comme une chanson d'amour et de dépendance, elle évolue entre lied passionné et effervescence rock, servie par une mise en place instrumentale impeccable. Missy Mazzoli, directrice et compositrice de l'ensemble Victoire déjà évoqué, signe le quatrième titre,  "In Spite of All This", dominé par les glissements du violon, des courbures suaves qui m'ont rappelé une compositrice dont on parle assez peu, Lois V. Vierk. Morceau à la fois mélancolique et virtuose, intense, comme travaillé par des bouillonnements intérieurs finalement recouverts par la trame répétitive qui tisse son cocon insidieux. "Brennschluβ", de Pat Muchmore, est une pièce détonnante, écartelée entre les incursions sidérales dans les aigus éthérés, les convulsions électriques désordonnées et le chant suspendu de Mélissa, pythie farouche et vindicatrice ou charmeuse d'arcs-en-ciel - la pochette ne nous rappelle-t-elle pas que le mot allemand du titre désigne le sommet de la trajectoire balistique d'un missile, plus particulièrement le moment où le moteur cesse de brûler du carburant ? Quant au dernier titre signé par le violoniste de l'ensemble, Caleb Burhans, c'est bien un requiem, comme l'indique le titre, "Requiem for a General Motors in Janesville", mais un requiem nettement post-rock, dominé par les interventions étirées de la guitare électrique et la langueur des cordes, et pour finir l'envolée de la voix dans le beau climax brûlé.

   Cette nouvelle langue, à la différence de la novlangue imaginée par George Orwell dans 1984 (immense roman, faut-il le rappeler, terriblement d'actualité...), est à découvrir sans inquiétude...

  Paru en 2010 chez New Amsterdam Records / 6 titres / 42 minutes

Pour aller plus loinnewspeak ensemble

- le site de New Amsterdam Records, page de l'album sur laquelle vous pourrez écouter tous les titres en bas en cliquant sur chacun d'entre eux en milieu de page.

- la page de Melissa Hughes sur MySpace : j'ai découvert qu'elle chantait aussi Giacinto Scelsi...

- le blog de Melissa, encore elle : concerts, recettes de cuisine (une apple pie notamment !), et des trouvailles musicales à faire, entre autre une belle pièce de David First, électronique et voix : on peut écouter et suivre le texte anglais d'Anselme  Berrigan.

 

Programme de l'émission du lundi 28 mars 2011: Sous le signe du 6 / 666 666

Avec une nouvelle rubrique, Pièce(s) recomposée(s),consacrée aux mix et aux remix, et bien sûr éventuellement aux musiques à l'origine de ces réécritures.

Antony & the Johnsons Swanlights (piste 6, 6'08), extrait de swanlights (Rough Trade, 2010)

Psykiick Lyrikah : Personne (p.6, 3'44), extrait de Derrière moi (Idwet, 2011)

Grande forme :

 • Gavin Bryars : By the Vaar (p.6, 19'36), extrait de I have heard it said that a spirit enters (GB Records, 2009)

Pièces recomposées :

• Jad Abumrad : Counting in C (cd 1 / p.6, 6'08)

• Kleerup : In C Remix (cd 2 / p.6, 5'46), extraits de In C Remixed (Innova, 2010)

Newspeak : Requiem for a General Motors in Janesville (p.6, 8'05), extrait de sweet light crude (New Amsterdam records, 2010)

Programme de l'émission du lundi 4 avril 2011:

Élisa Vellia : Anathema ton etio / To Tragoudi tou Andrea (p.5-6, 8'), extraits de La Femme qui marche (à paraître : Le Chant du Monde, 2011)

Daphné / Henri Duparc / Charles Baudelaire : L'Invitation au voyage (4'05), extrait de D'un siècle à l'autre / Mélodies françaises (Dièse Records, 2007)

Grande forme :

• Sig : Troisième mouvement (extrait p. 16 à 20, 12'), extrait de Freespeed sonata (Makasound, 2010)

Fuse Ensemble : Holes in the Wall / Parallels (p.1-2, 6'40), extraits de L'Usina Mekanica (Fuse Ensemble, 2010)

Pièces recomposées :

• Pantha du Prince : Welt Am Draht (p. 9, 7'13), extrait de Black Noise (Rough Trade, 2010)

• Moritz von Oswald : The One version of "Welt Am Draht" (p.1, 6'37)

• Die Vögel : Version de "Welt Am Draht" (p. 2, 6'40), extraits de XI versions of "Black Noise" (Beggars Banquet, 2011)

10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 14:12

   Joëlle Léandre est l'âme de la contrebasse : dans sa simplicité, l'affirmation résume cette carrière joëlle léandre 3exceptionnelle de l'une des musiciennes françaises les plus prestigieuses, qu'il est impossible d'enfermer dans un champ musical précis. De formation académique, elle a imposé la contrebasse comme instrument soliste, si bien que de nombreux compositeurs contemporains ont écrit des pièces spécialement pour elles. Mais elle a aussi participé à des formations de musique expérimentale, de jazz, collaboré avec tous les grands noms des musiques improvisées. Pas étonnant que dans son cursus, à côté de chaires et de résidences, on la retrouve au Mills College d'Oakland (Californie), où ont enseigné ou enseignent encore des musiciens comme Fred Frith ou Daan Vandevalle, John Cage, Terry Riley.

joëlle léandre 1   Elle était en concert solo ce 9 mars 2011 à Reims, dans l'auditorium de Césaré, le Centre national de création musicale installé depuis décembre 2009 dans des locaux parfaitement adaptés à une écoute rapprochée.

   Le public est à quelques pas de Joëlle Léandre, qui a ouvert sa prestation par une improvisation, une manière de faire corps, tout de suite, avec le public, de l'emporter, le ravir par la force d'une musique imprévisible, qui impose l'écoute par son incroyable liberté. Le visage se crispe, la sueur coule, la main gauche vole sur le manche, monte  et descend, caresse, appuie, tandis que la droite pince les cordes ou manie l'archet sans ménagement particulier. Tout est franc, entier. La bouche s'ouvre sur des sons joëlle léandre 2inarticulés, modulés en grognements, en cris rauques ou phrases chantées-glissées. Car la voix surgit assez régulièrement pour accompagner l'instrument, comme si la vibration des cordes métalliques et la résonance de la caisse en bois émouvaient la musicienne qui laisse alors venir une voix du fond du corps, du fond des âges, sauvage. Venue d'ailleurs, comme celle que le compositeur italien Giacinto Scelsi, avec lequel elle a beaucoup travaillé, lui demandait avec insistance, qu'il voulait pour sa pièce "Maknagan", et qu'elle espérait retrouver ce soir pour l'interpréter. Elle nous a dit sentir qu'elle la retrouverait. Qu'en a-t-il été ? Pour nous, cette voix primale était là, tout au long du concert, pas seulement pour cette pièce étrange, si dépaysante comme toute la musique de Giacinto.

   Deux pièces de John Cage, transcrites pour elles, sont également au programme. Elle s'assoit derrrière sa contrebasse posée sur le flanc contre le sol, essaye de trouver la meilleure place pour la petite partition, se demande si elle a besoin de ses lunettes, ponctue le tout d'involontaires "voilà". Elle est prête. La contrebasse remplace le "piano fermé" initialement prévu par Cage : on ne joue pas avec les cordes. L'instrument est utilisé comme percussion, frappé à coups rapides, légers, irréguliers, pour rythmer le chant, plus proche du lyrisme traditionnel, mais segmenté en phrases ponctuées de silences significatifs. "The wonderful widow of eighteen springs", pièce de 1942 dont le texte est inspiré par un extrait de Finnegans Wake de James Joyce, n'a rien perdu de sa grâce vagabonde. "Flower" est peut-être plus émouvante encore dans son dépouillement diaphane.

  La musicienne a ponctué son parcours par une pièce personnelle, "Cut Studies", tout à fait dans l'esprit d'humour et de dérision de John Cage. Morceau d'une vivacité ravageuse, sur un texte en français, des consignes qu'une propriétaire laisse pour qu'on s'occupe de son appartement et de son chat. Seulement les mots changent de place, les vilains, si bien que les consignes deviennent délirantes : on vide la javel dans la soucoupe du chat, on essuie les poussières avec le chat, et tout à l'avenant.

   Tout au long du concert la musicienne nous a ainsi promené entre les extrêmes, une proximité prosaïque avec les cordes qui grincent, l'archet qui semble les tordre jusqu'à en tirer des craquements inquiétants, ou au contraire tout un dégradé de lointains entre caresses et frottements à peine, au gré de mouvements infimes et de saillies humoristiques, jouant et se jouant de nous avec une aisance confondante.

Pour aller plus loin

- le site de Joëlle Léandre

- en concert le 13 février 2010 aux Lilas :

 


La partie entre guillemets du titre vient du début d'un poème de Giacinto Scelsi - qui écrivait en français, extrait des Poèmes incombustibles (1988), repris dans Giacinto Scelsi / L'homme du son (Actes Sud, 2006). Voici le poème (p.258) :

Visible                                              

corps étonnant                            giacinto scelsi l'homme du son

d'innocence.

Qui peut jeter

le sang brûlé

au vent sans violence.

Les dunes du temps

sont lasses d'attendre

l'amie musicienne

 

(Elle) qui jouait

hallucinée de lumière

parmi les ombres

de naissance.

19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 17:32

Janus trio   New Amsterdam Records, maison de disques non commerciale et organisation au service des nouvelles musiques, appartient à cette grande famille qui compte dans ses rangs Cantaloupe Music, Innova, Bedroom Community. Le catalogue de ce jeune label est une mine, dont j'ai déjà extrait le quintette féminin Victoire. Janus est une autre formation féminine qui mérite le détour. Ce trio, composé  d'Amanda Baker, à la flûte, aux percussions et au chant, de Beth Meyers, à l'alto, au banjo, aux percussions et au chant, et de Nuiko Wadden à la harpe et aux percussions, vient d'enregistrer son premier disque, I am not, qui regroupe les compositions  de six musiciens new-yorkais. L'album est scandé par les quatre titres de Jason Treuting, l'un des membres de So Percussion, en position 1-4-7-9, qui déclinent le titre I-am-not-(blank). Dès le premier titre, "I", on est enchanté par la légèreté délicate de la musique, mélodieuse et malicieuse. Les trois voix des musiciennes disent ce qu'elles ne sont pas tandis que la harpe nous entraîne dans une ronde grisante, que la flûte psalmodie très doucement à l'arrière-plan. Serions-nous dans le Valois nervalien avec ces nouvelles sirènes souriantes ? "Keymaster" accentue l'impression de rêve suave : la musique glisse, tisse des torsades incantatoires avant de se changer en danse à la Nyman ou à la Wim Mertens. C'est la fête, c'est un régal. Déprimés de tous les pays, cessez d'absorber des médicaments douteux, écoutez Janus, laissez-vous emporter dans le beau pays des tissages lumineux. Voilà qui donne envie de découvrir le compositeur, Caleb Burnhans, également violoniste, altiste, contreténor... Le morceau suivant, "Drawings for Meyoko", confirme que décidément, on tient un trio formidable : aisance et professionalisme au service des meilleures musiques d'aujourd'hui, ici Angélica Negrón, musicienne originaire de Porto Rico, qui leur a écrit une pièce de chambre dense, avec sous-bassement de claviers et de sons électroniques. Arabesques intrigantes, micro-nappes pulsantes sur lesquelles l'alto s'élève à petites touches, une voix chantonne sur le clapotis de la harpe qui donne une ambiance discrètement celtique à ce très, très beau titre : comme une cérémonie d'envoûtement près d'une fontaine cachée. "Am", second titre signé Jason Treuting, sonne japonais, tout en éclats et en petites bulles percussives : jardin de petites pierres, flûte espiègle et mélancolique, à peine. Envol et frissons avec "Gossamer Albatross", pièce lyrique de Cameron Britt, qui est aussi percussionniste : magnifique chant d'alto sur les découpes de la flûte et la mer de la harpe, creusé en son milieu par des battements percussifs recueillis. "Beware Of" d'Anna Clyne commence avec la harpe liquide, une voix lointaine au téléphone peut-être. Percussions et flûte prennent le relais en imposant leurs hachures, créant comme une musique pixellisée qui découvre sans cesse des arrière-plans imprévus, les textures s'épaississent, s'évanouissent, voyage à Lilliput, grouillement soudain de nains sonores. Jason Treuting, avec "Not", Janus i am notpropose sans doute le morceau le plus énigmatique : glissements lents de l'alto répétés ad libitum, bondissements percussifs, traits de flûte et petits surgissements. Une petite merveille. Avant d'aller voir sous le tapis, "Under the Rug", pièce de Ryan Brown : sobre trame de harpe, frottements et  frappe sourde, l'alto qui surgit, cygne, dans la danse ténue des galets qu'on entrechoque, mais pas trop fort. Jason Treuting conclut le disque par une pièce mystérieuse, marche lente de pizzicati et d'expirations électroniques.

   Encore un disque qu'il faut savourer dans son ensemble, beau parcours sans faute, sans esbroufe. Six compositeurs pour une musique de chambre de notre temps : sereine, intimiste, sobre, débarrassée des affects grandiloquents, attentive aux beautés discrètes. Réconfortante, en somme.

Paru chez New Amsterdam Records en 2010 / 9 titres / 44 minutes

Pour aller plus loin

- la page du label : cliquez sur les titres, en écoute. Et achetez le disque, au lieu de glaner des morceaux isolés. Se contente-t-on d'un chapitre de roman ??

- le trio en concert inerprète "Keymaster" de Caleb Burhans, une version plus courte que la version disque :

 

 

-le site de Caleb Burhans.

- le site d'Angélica Negrón.

Programme de l'émission du lundi 14 janvier 2011

Victoire : The Diver / A Song for Mick Kelly (pistes 5-6, 12'30), extraits de Cathedral City (New Amsterdam Records, 2010) 

Antony and The Johnsons : Salt Silver Oxygen / Christina's farm (p.10-11, 11'20), extraits de Swanlights (rough Trade, 2010)

Grande forme   :

  Alain Kremski : Rituel de l'Amour / Présence de l'Âme Oiseau (p.4-5, 16'), extraits de résonance / mouvements / mouvement / résonances (Iris Music, 2009)

Janus : I / Keymaster (p.1-2, 11'), extraits de I am not (New Amsterdam Records, 2009)

 

7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 15:40

David Mahler Only Music Can Save Me NowLa Rose fleurit en eau profonde.   

   "Seule la musique peut me sauver maintenant." Comment ne pas répondre à l'appel d'un tel titre ? Il est impossible d'imaginer un monde sans musique. Pour quelques uns comme pour moi, elle est vitale, elle nous sauve en effet, parce qu'elle nous rappelle que nous participons de cette suprême harmonie qu'est l'univers et parce qu'elle aide à nous délivrer de la laideur.

  J'ai donc répondu, et découvert un musicien américain indépendant, éclectique, d'esprit profondément démocratique. Loin des institutions académiques, cet homme né dans le New Jersey en 1944 est venu très progressivement à la composition. S'il étudie la musique, il l'enseigne aussi quelques années avant de reprendre ses études sous l'impulsion de sa découverte personnelle de Pauline Oliveiros, Morton Subotnick et John Cage notamment. Tous les trois lui indiquent de nouveaux territoires pour une musique américaine qui ne se contente plus d'arranger et de recréer la musique du passé. Il a la chance de fréquenter la récemment ouverte CalArts (California Institute of Arts, régulièrement évoquée dans ces colonnes), qui encourage chacun à trouver sa voie personnelle. Il en sort en 1972, ayant eu parmi ses mentors Harod Budd (tiens, tiens !), plus éclectique que jamais : passionné par les ballades sentimentales américaines, la musique chorale religieuse, le ragtime, Charles Ives ou...Henry Cow (Fred Frith, l'un des membres fondateurs de ce groupe britannique mythique, enseigne depuis 1999 la composition et l'improvisation dans un autre établissement musical fondamental dans l'histoire des musiques contemporaines américaines, le Mills College d'Oakland, toujours en Californie). Dès lors, son parcours est atypique, jalonné d'expérimentations collectives multiples dans plusieurs villes : chœurs pour enfants, création d'un studio de musique électronique accessible au public, d'une collection publique permanente de cloches représentant les trente-neuf comtés de l'état de Washington... Pianiste, chanteur, arrangeur, choriste et directeur d'ensemble de chambre, musicien d'église, compositeur et professeur, David Mahler écrit aussi bien des œuvres électroniques, pour bandes magnétiques, pour chœur, pour des installations, des ensembles de chambre ou encore ...neuf pianos-jouets. Il reprend à son compte les propos d'un autre musicien expérimental contemporain, Larry Poalnsky, qui affirme ceci au sujet du fait d'être un compositeur aujourd'hui aux États-Unis : « Notre travail devrait toujours avoir pour but notre propre transformation, et pas notre auto-glorification. Une communauté d'esprit est à notre portée, et nous ne devrions pas nous en détourner. » La musique est faite pour être partagée, d'où le titre choisi par Amy C.Beal pour le grand texte de présentation du livret du disque : "Why we sing". Musique de joie, de chant, nourrie de chansons et d'hommages à des compositeurs aimés.

   Le disque paru chez New World Records  est consacré à son instrument de prédilection, le piano. C'est l'excellente Nurit Tiles, membre de longue date du Steve Reich Ensemble, qui interprète ce choix généreux (presque quatre-vingt minutes !) et, à l'image du compositeur, d'un éclectisme (déconcertant pour certains) rarement dénué d'humour. L'album s'ouvre sur une petite pièce, de 2006, à l'origine dédiée au tromboniste Stuart Dempster, d'un peu moins de cinq minutes : modestes variations dansantes, brisées et approfondies par un motif répété qui donne soudain à cette piécette une gravité, une résonance, imprévues. David y pousse un filet de sa voix de baryton, sans paroles, avant et après la rupture, laissant une coda plus hiératique. Le titre,  "An alder. A catfish.", est emprunté au poète Richard Hugo : « Un aulne. Un poisson-chat. Voici mes surnoms favoris pour les maîtres de survie. » "After Morton Feldman" (1987-1988) nous engage dans une autre voix, plus intériorisée, en hommage à l'immense compositeur qui venait juste de mourir. Pastiche proustien : notes éparses coulées dans le silence, contrastes et soudaines grappes merveilleuses, la magie d'un temps sous le temps qui carillonne pour toujours. Comme d'habitude, je suis envoûté. David devenu Morton, ce spéléologue du piano, ce scrutateur de tapis, ce débusqueur de beauté...Arrêtez-moi ! Ce n'est plus Morton, mais "Deep Water" qui suit est d'une veine assez proche, plus rigoureusement minimaliste, plus sentimentale aussi : lente promenade nostalgique pleine d'hésitations, de fausses avancées, avec quelque chose de somnambulique, de raide sur lequel  la voix de David vient poser le baume d'une courte phrase : « Descendant la rivière des rêves, abysses sonnantes des souvenirs - eaux profondes ! », puis le morceau reprend sa promenade, plus lumineuse, transfigurée par le mouvement pendulaire d'un motif répété de cloche. Enveloppé dans les harmoniques, l'auditeur est cette rivière souterraine qui nous transit et nous traverse de beauté.

  Comment rendre compte de "Day Creek Piano Works and The Teams Are Waiting in the Field",(1995) trente-sept minutes en douze sections, avec triple intervention de chant choral (voix de Nurit, David et sa femme) ? Commandée par un ami compositeur et fermier, qui, après avoir construit seul sa ferme au milieu de quelques hectares fertiles de Day creek, dans l'état de Washington, venait de recevoir son piano, la pièce fut interprétée à l'occasion de la cérémonie de réception de l'instrument. On comprendra mieux l'intention de Malher d'en faire le prétexte à une exploration de toutes les ressources de l'instrument. La composition se fait virtuose, d'une rigueur difficile, chaque section explorant un geste pianistique, un secteur du clavier, voire ses extrêmes. Pour autant, elle fascine par sa clarté, son altitude, culminant dans les longues cascades immobiles-mobiles de la section "Cascades" : quatorze minutes qui exigent de l'interprète une véritable ascèse et de l'auditeur...un effort de compréhension dont il sera récompensé, car l'œuvre est fidèle à l'esprit minimaliste, faire le plus avec le moins. En dépit de la débauche de notes frappées, l'économie d'écriture préside à de véritables exercices spirituels : c'est du saint Ignace pour piano, avec à la clef, si j'ose dire, une intelligence de l'écoutant transporté latéralement sur place dans un autre ordre. Monumental ! Après les cascades, "Always Birds", délicieux frissonnements d'ailes dans les ramures. Et ce n'est pas fini. Si le chant choral, d'après un texte de 1843 du révérend John Mason Neale, rassure par ses interventions, avec leur côté musique religieuse anglo-saxonne, ce monstre se termine par le fulgurant "Distant sounds", martèlements roulants en nappes puissantes ponctués de fractures surnaturellement calmes avant l'entrée très douce dans la lumière.

   Il reste deux petites pièces : "A Rose blooming for Charles Ives"(1971 / 1976), bitonale et inspirée d'un chant de Noël du quinzième siècle, est un bel hommage à l'un des pionniers de la musique américaine. "Frank Sinatra in Buffalo" (1987-1988), carte postale décalée, détournement d'accords de jazz vers des séries répétitives et des jeux d'échos, diffuse une clarté mystérieuse.

  Et puis encore...Rien à jeter dans ce disque ! La pièce titre, "Only Music Can Save Me Now", de 1978, contemporaine de l'âge d'or du minimalisme, en est l'un des aboutissements les plus éclatants. Ce que David Mahler disait en 1980 de la musique d'Harold Budd et Brian Eno convient à ce morceau d'anthologie : « consonante, suggestive, synthétique au meilleur sens du terme, rythmiquement passionnante (en dépit de la simplicité du matériau), aussi imprévisible qu'un enfant. » On s'embarque dans cet océan virtuellement infini (la durée de la pièce n'est d'ailleurs pas déterminée, le compositeur permettant à l'interprète de choisir le nombre de répétitions de motifs contenus dans  un simple mesure) de motifs oscillants, à la fois allègre et calme. Je pense au radeau sur une mer de lait de Brian Eno, au Wang-Fô de la nouvelle orientale de Marguerite Yourcenar, disparaissant dans le tableau qu'il est en train d'achever, échappant ainsi à la vengeance de l'Empereur. Une œuvre-univers, qui se suffit à elle-même, nous élève à notre sur-vie.

Paru en juin 2010 chez New World Records / 18 titres / 79 minutes.

Pour aller plus loin

- Pas grand chose, sinon sur le site du label, toujours passionnant, avec des extraits.

- Ou encore sur Kalvos & Damian, chroniques de la Non Pop Revolution : un court entretien avec le compositeur et une étonnante pièce vocale,"Cup of coffee" : déconstruction du langage et art du collage poussé à un point sidérant. (voir ce que fait AGF aujourd'hui).

- "After Morton Feldman", "Deep water" et "Frank Sinatra in Buffalo" en écoute ici.

Programme de l'émission du lundi 3 janvier 2011

Colin Riley : On the sheltering bars / upon the sharp edges of the night / Fire Roses / I suspect (pistes 1 à 4, 16'30), extraits de Close (Squeaky Kate Music, 2006)

Grande forme  :

  Alvin Curran : Partie 2 de Canti e veduti del Giardino magnetico (p.2, Cd 1, 23'14), extrait de Solo Works : the '70s (New World Records, 2010)

Brian Eno : Written, Forgotten / Late Anthropocene (p.14-15, 12'), extraits de Small Craft on a milk sea (Opal / Warp, 2010)

14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 15:08

Nico Muhly Mothertongue        Languemusique !

   Mothertongue, paru en 2008, est le second disque de Nico Muhly, ce jeune compositeur prodige qui nous a déjà valu l'excellent Speaks volumes, paru l'année d'avant sur le même label Bedroom Community / Brassland. C'est un véritable oratorio de voix venues de très loin, du plus profond de nous. Des voix-instruments, des voix-émotions.

   Le titre éponyme, qui se développe en quatre mouvements pour un total de dix-neuf minutes environ, se veut une archéologie de notre banque de souvenirs. Nico s'est sondé lui-même : en résultent deux pages pleines de nombres, adresses, noms d'états, liste de capitales des pays de l'Afrique de l'Ouest, numéros de téléphones, de sécurité sociale, codes, bref de tout ce qui nous constitue, se dépose au fond de notre mémoire. Harpe, hautbois, cordes, les claviers de Nico et la basse électrique de Valgeir Sigurdsson accompagnent la mezzo-soprano Abigail Fischer dans cette composition somptueuse que j'ai envie de qualifier de micro-reichienne. Pulse reichien en effet, balbutiements démultipliés, enchevêtrement des textures sonores qui magnifie les timbres grâce à une écriture d'une exceptionnelle précision et densité. L'élève, à l'évidence, égale le maître, voire le surpasse (Est-ce possible ?? Blasphème !) par la variété des effets, le sens de la surprise.

   "Wonders", trois mouvements pour quinze minutes, est tout aussi splendide, d'une inventivité débordante. Clavecin, céleste, claviers entourent le trombone et la voix de Helgi Hrafn. Si le point de départ est un madrigal de Thomas Weelkes (1575-1623), Nico Muhly subvertit sans cesse avec une virtuosité confondante la forme classique. Et ce trombone, boisé, profond, qui accompagne les peurs éprouvées par le voyageur circulant dans les climats extrêmes des environs de l'Islande que le texte évoque, quelle trouvaille ! Merveilles, merveilles ! Après les "New things & New tidings", voici le diable importunant un cocher, le morceau qui part en quenouille, envahi par le trombone, le clavecin harcelant. La complainte de l'évêque de Chichester contre le compositeur Weelkes, ivrogne et d'une attitude dégoûtante en présence des enfants, devient une méditation lancinante traversée de voix superposées, entrecroisées, polyphonie vertigineuse ponctuée par les accents puissants du trombone.

   Comme si tout cela ne suffisait pas, le disque se termine par "The only Tune", une chanson folk explosée, très inspirée par Three Tales, l'un des chefs d'œuvre de Steve Reich. La chanson a marqué Nico dans son enfance à cause du contraste entre la limpidité tranquille de la mélodie et la violence du texte, l'histoire de deux sœurs dont l'une pousse l'autre dans la rivière pour la noyer. La ratiocination minimaliste est parfaitement adaptée à ce récit traumatisant. L'ambiance hallucinée de l'ensemble, la déconstruction en restituent les tréfonds ténébreux avec le meunier repêchant le corps grâce à sa longue, longue gaffe ("with his long, long hook").

   Quel disque ! Ce coup de maître confirme le talent de ce jeune compositeur qui fait si bien son miel de tous ses souvenirs musicaux.

Paru en 2008 chez Brassland / Bedroom Community / 10 titres / 49 minutes

Pour aller plus loin

- Nico Muhly sur MySpace

- la page du label Brassland consacrée à l'album, très bien renseignée.

- De belles images pour le premier titre , "Archive" : vidéo un peu lente à charger...

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 11 octobre 2010

L'événement :

The Third Eye Foundation : Anhedonia / Standard deviation (p.1 & 2, 21'30), extraits de The dark (Ici d'ailleurs, 2010)  Sortie prévue le 8 novembre. Retrouvailles avec Matt Elliott, ce grand monsieur de la musique électronique et du folk sombre, très sombre...

Grande forme :

Nico Muhly : Mothertongue (p.1 à 4, 19'), extraits de mothertongue (Brassland / Bedroom community, 2008)

Vers l'Orient :

Natacha Atlas : Intro / Makaan / Bada Al Fair / Ghoroub (p.1-2-4-14, 10'), extraits de Mounqaliba (World village / harmonia Mundi, 2010) Je ne connaissais que de nom cette chanteuse belge d'une famille d'origine marocaine, qui a déjà une dizaine de disques à son actif, est célèbre notamment par la reprise de "Mon amie la rose" de Françoise Hardy. De l'Orient, il y a le chant arabe, l'orchestre très égyptien. De l'Occident, le piano, qui fournit de beaux interludes, deux textes en français, dont encore une reprise de F. Hardy.

23 septembre 2010 4 23 /09 /septembre /2010 15:26

 Michael Fiday Same rivers differentSorti en 2009 chez Innova Recordings, label du Forum des Compositeurs américains, Same rivers different est le premier enregistrement entièrement consacré à Michael Fiday, compositeur né en 1961 que j'avais repéré grâce au disque du guitariste Seth Josel, The Stroke that killsÉlève notamment de George Crumb et de Louis Andriessen, il se caractérise par son écriture dense, quasi aphoristique : ses compositions sont des calligraphies musicales fondées sur un geste tout à la fois économe et expressif.

  Le disque s'ouvre avec neuf haïkus d'après Bashô  grand maître japonais du dix-septième siècle de cette forme lapidaire (5-7-5 syllabes). Cycle pour piano et flûte daté de 2005, l'ensemble vaut par sa nervosité délicate et ferme. De  trente-trois secondes à trois minutes et huit secondes, les pièces se déploient en jouant avec brio du contrepoint entre la flûte mélodieuse aux traits rapides et le piano percussif  plus intériorisé. Une merveille de précision, de justesse. "Hands On !", composition plus ancienne de 1993, interprétée par le Mantra Percussion Quartet, allie rigueur et légèreté tout en progressant vers un impalpable mystère. "Dharma Pops"  est un double hommage à Jack Kerouac, dont certains haïkus de son "Livre des Haïkus" sont mis en musique, et à Charlie Parker, parfait musicien et image de Bouddha selon le poète de la Beat Generation. Cela donne douze miniatures pour les deux violons de Graeme Jennings et Carla Kihlstedt et un narrateur : pièces arachnéennes tissées sur le silence autour des mots rares, une série de petits miracles étincelants. Le morceau éponyme est interprété par le percussionniste Christopher Froh : huit minutes trente emportées par le flux, le pulse d'une rivière tantôt calme, tantôt plus impétueuse, mais toujours transparente, dont le mouvement est donné par le vibraphone, combiné avec des percussions boisées ou métalliques. Le morceau est inspiré de fragments de textes du philosophe présocratique Héraclite : " Dans les mêmes rivières se mélangent différentes eaux qui se dispersent, se rassemblent, se réunissent et coulent ensemble, proches et séparées." Très grand moment de ferveur intériorisée. La "Protest Song" qui suit, d'après un texte du poète américain Peter Gizzi, parvient à échapper aux clichés qui collent à la musique contemporaine chantée. Le chant de la mezzo soprano reste mélodieux, se fond parfaitement dans le climat recueilli créé par le violon, la basse, la clarinette et le piano. Beau texte d'ailleurs, composé de cinq distiques qui énumèrent tout ce que ce chant de protestation n'est pas plutôt que de le définir. Le disque se termine avec une vaste pièce de plus de quinze minutes pour piano et percussion. "Automotive Passacaglia", titre emprunté à un essai de Henry Miller, déploie ses variations avec une labilité confondante : morceau à métamorphoses, d'une intensité splendide, qui nous invite, comme Kerouak ou Bashô, à prendre la route pour atteindre l'essentiel.

24 titres / 1 heure / Paru chez Innova Recordings en 2009.

Pour aller plus loin

- le site de Michael Fiday

- Voici deux des haïkus parus sous le titre "Dharma Pops":

Les gouttes de pluie

Ont beaucoup de personnalité :

Chacune d'entre elles.

--------------------------------

Inutile ! Inutile !

- Lourde pluie tombant

Sur la mer.

Programme de l'émission du lundi 20 septembre 2010

Deux nouveaux modules :

Textes, vous avez dit textes ? Intitulé clair, mais dont je ne suis pas encore satisfait...

Le ciel brûle consacré aux incandescences, aux incendies électriques. Du post rock aux musiques industrielles. Le titre est emprunté à la poétesse russe Marina Tsvétaïeva.

So Percussion / Matmos : Needles / Water (pistes 3-4, 13' 01), extraits de Treasure State (Cantaloupe Music, 2010)

Textes, vous avez dit textes ? :

Laurie Anderson : Dark time in the revolution (p.9, 5' 15), extrait de Homeland (Nonesuch, 2010)

Réécoute / Grande forme :

Scott Walker : Cossacks are (p.1, 4' 31)Scott Walker The Drift

                                   Clara (p.2, 12' 44), extraits de The Drift (4AD, 2006)

Un disque extraordinaire de ce chanteur et musicien né en 1943 à Cleveland, qui se fit connaître en Angleterre avec le trioThe Walker Brothers et ses adaptations anglaise de chanson de Jacques Brel. The Drift est un album atypique, absolument hanté (y rôdent notamment les fantômes de benito Mussolini -justement dans Clara, et d'Elvis Presley). Les arrangements sont somptueux, et la voix de Scott envoûtante...Il faudrait que je revoie le classement de mes disques 2006 : en nette hausse !

Avec une vidéo à partir du premier titre :

 

 


Le ciel brûle :

Russian Circles : Fathom / Geneva (p.1-2, 10' 45), extraits de Geneva (Suicide Squeeze Records, 2009)

La boucle se referme :

Glenn Kotche : Fantasy on a Shona Theme (p.8, 4' 06), extrait de Mobile (Nonesuch, 2006)