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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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10 mars 2021 3 10 /03 /mars /2021 15:00
Elodie Lauten : "Piano Works Revisited", illuminations pour piano.

   

Elodie Lauten avec Alain Pacadis et Jacno

Née à Paris en 1950, Élodie Lauten étudie le piano et l'harmonie au Conservatoire dès l'âge de sept ans, compose à partir de douze. Admise à l'Institut d'Études politiques à 18 ans, elle en sort diplômée trois ans plus tard, s'intéresse à la vie musicale en ébullition, devient l'égérie des punks parisiens après un premier séjour à New York où elle a fondé un groupe, les "Flamin youth", qui s'est séparé. Elle forme un nouveau groupe éphémère avec Jacno (voir photo ci-contre), donne quelques concerts avant de repartir pour s'installer définitivement à New York. Là, elle rencontre le poète Allen Ginsberg, chantre de la "Beat generation", qui achète un orgue Farfisa : c'est un choc majeur pour elle, qui lui révèle les possibilités de la musique électronique. Ginsberg l'initie aussi aux religions orientales, notamment le bouddhisme. Les années 80 sont pour Élodie fondamentales : étude de la musique indienne avec La Monte Young, l'un des "papes" de la musique minimaliste, méditation et composition sous la direction de quelques grands maîtres, et pour couronner le tout, un Master d'Art en Composition électronique à l'Université de New York en 1986. Depuis, elle a poursuivi une carrière de compositrice électrique et prolifique, développant un style très personnel d'improvisation. qui passe avec aisance du modal au polytonal ou à l'atonal, intègre des influences rock et jazz. N'a-t-elle pas le métissage musical dans le sang ? Son père, Errol Parker (un pseudonyme pour ce musicien français né à Oran), est un pianiste, batteur et saxophoniste de jazz...  Généralement étiquetée "minimaliste", elle préfère se dire "microtonaliste". L'envisager comme "post-minimaliste" est assez juste.

   J'ai déjà chroniqué la réédition d'un de ses étonnants opéras, The Death of Don Juan, et évoqué ses Variations on the Orange Cycle, interprétées par la pianiste Lois Svard. Piano Works Revisited rassemble en deux Cds généreux l'œuvre pour piano d'Élodie composée entre 1983 et 1995. C'est d'une beauté, d'une fraîcheur et d'une inventivité inouïes. Le premier disque s'ouvre avec les "Piano Works", en cinq parties. Motifs répétitifs et improvisation flamboyante pour le piano, accompagné par des séquences de synthétiseur analogique en guise de basse étrange, par des boucles de différents sons ambiants (eau, voitures sous la pluie, flippers...). L'esprit du New York underground transcendé par une compositrice inspirée, en train de ré-enchanter le piano, d'en faire le vecteur des émotions d'aujourd'hui. Le "Concerto for Piano and Orchestral Memory", contemporain de son opéra The Death of Don Juan, occupe les huit plages suivantes. Aux matériaux précédemment évoqués, il faut rajouter un arrière-plan orchestral modifié électroniquement, ce qui donne une pâte sonore dense, en perpétuelle mutation. Des climats très différents se suivent : ambiance débridée, fantomale, un petit côté Nuit Transfigurée à la Schoenberg. C'est confondant de liberté, d'une somptuosité sauvage, ravagée, jubilatoire. Le premier disque se referme avec un très beau tango qu'Élodie chante en français de sa belle voix de mezzo.

  Le disque deux nous permet enfin d'entendre la compositrice interpréter les "Variations On The Orange Cycle" : trente six minutes de bonheur, à mon sens le sommet de la littérature pianistique de ces trente dernières années avec les Inner Cities d'Alvin Curran, les Études de Pascal Dusapin (liste non exhaustive...). Après la lumière viennent les brumes de la curieuse "Sonate modale", piano doublé de compositions électroniques fondues dans la pénombre des harmoniques, le tout enregistré en direct à la Music Gallery de Toronto en 1985 : beau comme un éclair dans une mine d'anthracite !

   On l'aura compris : un disque indispensable, essentiel, magnifique d'un bout à l'autre.

Paru en 2009 chez Unseen Worlds Records / 2 Cds, plus de deux heures de musique.

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Republication / Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 mars 2021)

8 mars 2021 1 08 /03 /mars /2021 14:30
Fuse Ensemble - Nimbus

   La compositrice américaine Gina Biver, qui dirige le Fuse Ensemble, a rencontré en 2010 la poétesse Colette Inez.

Fascinée par la personnalité rayonnante de cette pétulante vieille dame, née en 1931 à Bruxelles, elle échange des lettres avec elle. Une amitié se noue. Colette Inez lui confie assez vite son secret, celui de son origine, qu'elle avait évoqué dans son livre Le Secret de M. Dulong (The Secret of M. Dulong) paru en 2005  aux Presses de l'Université du Wisconsin. Elle est l'enfant naturel d'un prêtre catholique franco-américain et de Marthe Dulong, son assistante originaire de Nérac dans le Lot-et-Garonne, une médiéviste qui l'aidait pour le catalogage des manuscrits d'Aristote qu'il avait entrepris. Tous les deux étaient des Chartistes, lui plus âgé de vingt ans, très connu, très respecté. Abandonnée dans un orphelinat catholique belge, elle est élevée par les Sœurs jusqu'à l'âge de huit ans avant d'être emmenée aux États-Unis pour vivre dans une famille d'adoption des années difficiles puis de s'émanciper et de trouver sa voie grâce à des études supérieures. Elle cherche alors à connaître ses origines et, par l'intermédiaire de ceux qui l'avaient retiré de l'orphelinat pour l'emmener Outre-atlantique, prend connaissance de son extrait de naissance, sur lequel elle trouve, comme la loi l'exige en Belgique, le nom complet de sa mère et son lieu de naissance. Mais sa mère ne reconnut jamais qu'elle avait donné naissance à un enfant et ne parlait de Colette dans sa famille que comme d'une amie américaine. Elle lui fit de plus jurer le secret jusqu'à sa mort en 1991. De ses origines mystérieuses, Colette Inez  tirera une des sources d'inspiration de sa carrière poétique, jalonnée d'une dizaine de recueils et récompensée de distinctions prestigieuses.

   À partir de la fin de 2016, comme Gina Biver a découvert la poésie d'Inez, l'idée d'une collaboration entre les deux femmes fait son chemin. La récurrence du mot « nuage » dans les textes de la poétesse servira de fil conducteur au choix de sept poèmes, et amènera tout naturellement le titre du futur album, Nimbus. Cet album est donc une collaboration artistique entre la compositrice, la poétesse et un troisième intervenant, l'artiste visuel Ethan Jackson. La musique est pour un ensemble de chambre électroacoustique (flûte, clarinette, violon, violoncelle, basse, piano, percussion), soprano  et textes dits.

   Sur cinq des sept titres (II - III - IV - VI et VII), , on entend Colette Inez lire ses poèmes dans son appartement

Colette Inez lisant ses textes dans son appartement new-yorkais
Colette Inez lisant ses textes dans son appartement new-yorkais

new-yorkais. En I, le poème est chanté par Tula Pisano ; en V, c'est Gina Biver qui le dit.

  En février 2018, la compositrice apprend le décès de Colette à l'âge de 87 ans, avant la fin de l'élaboration du disque. Le mari de Colette, Saul Stadtmauer, très impliqué dans le projet, lui suggère de se mettre en contact avec le cousin de Colette, qui finit par l'inviter dans la maison familiale de Nérac, où elle se sent en pays de connaissance, ayant en tête des passages du livre Le Secret de M. Dulong. C'est à Nérac et dans les environs que Gina Biver enregistre des cloches, des fragments de service religieux, des enfants, des oiseaux, la pluie tombant dans la cour de la maison, tous ces sons qui enrichissent la trame des compositions, achevées lors de ce séjour en France . Il faut quelques mois encore pour achever le travail. C'est en avril 2019 qu'eut lieu la première exécution de l'œuvre, publiée au début de cette année chez Neuma Records.

I. Je suis là. Les mots de mon père prêtre
Tes paroles mon père sont des nuages
Les esprits à habiter, les choses
à tracer dans les changements de lumière.
Où les poissons fléchissent dans les bas-fonds
et le soleil suit le lever
de l'île, dans le cercle
d'oiseaux, votre ′′ historia scholastica ′′
disparaîtra, comme ces nuages,
Chacun une vie avec sa propre ombre
sur la terre et en ton nom
pour moi, non appelé pour ma fille,
et en mon nom pour toi.
Père, père, père. Dans notre petite histoire
de convoitise, tes paroles sont des nuages.
(Partages de charrue)

  La première miniature, "My Priest Father's Words", est une mélodie pour soprano et piano, piano qui se dédouble sur "historia scholastica", comme pour marquer la double vie de ce prêtre catholique passionné d'Aristote, d'où un passage bousculé, avant l'apaisement lié à l'évocation des nuages. La fin du poème est d'une ironie délicieuse et un brin cruelle ! Le rythme sautillant de la première partie, la voix fraîche de Tula Pisano soulignent l'irrévérence des paroles de cette fille qui se moque gentiment de son père. Il pleut sur "The Clouds Above My Childhood Street Were Mountains" :

II. Les nuages au-dessus de la rue de mon enfance étaient des montagnes
La chronique des chariots
En train de frapper les fermes passées,
Des odeurs de moule de feuilles sous la pluie,
Histoires de notre rue racontées par des moineaux
et un chien de garde qui m'a mordu à cinq ans.
Mon visage se souvient des marques de dents coulées sous l'œil droit,
mais oublie le récit.
Histoires de la rue racontées par les moineaux
sont nombreux comme des enfants et leur autrefois,
comme des pierres qui parlent en disant
donc ça s'est passé, un vivre comme ça alors
et tel et tel est arrivé la fin. (italique)
Un jour j'ai lu l'Apache réclamé
leur montagne était pour eux comme grand mère maternelle.
La mère de ma mère ne me connaissait pas.
Maintenant elle et ses filles sont pesées par des pierres
face à leur montagne. Les loups entendent des voix
Appelez les hommes à la maison, les flèches
des voix des femmes qui chantent des choses en retour
sur terre au crépuscule. Et les hommes dans un temps de transe
sont partis à la réunion des baleines à tête d'arc,
parti avec le clan castor, dont les bouilloires et les bols
sont offertes au ciel, les fables écrivent grand
sur son dos étoilé, raconte des histoires.
 
On entend Colette lire le poème de sa belle voix expressive. La musique l'enveloppe, chaleureuse, élégiaque et animée, emportée par le rythme des mots. Restent la pluie, le bruit lointain des cloches comme sillage nostalgique à ces images d'enfance. Le troisième poème est une cocasse traduction mythologique des aventures de son père, défroqué à sa manière :
III. Partie Bull, partie prêtre
Mon père a jeté ses robes saintes
Pour ramasser les jolies vaches,
Des déesses semblables à l'hera, quoique moins vengeuses.
Quand il a laissé ces cocottes à Pigalle
à leurs appareils, il a monté ma mère
près de la Sorbonne,
Ses yeux mouillés brillant d'admiration
alors qu'elle respirait un petit gémissement.
La lune, une corne, s'est frottée contre leurs fenêtres.
Graines de résidus lactées transportées
la promesse de mes sabots et museau.
Notre galaxie mille yeux
vache, éveillé et vigilant,
même à ce doublement,
et la bête à dos unique
Je deviendrais
Je cherche mon homologue.
 
Non sans malice, le morceau commence par des enregistrements de messe, la sonnerie des cloches ! Une percussion annonce le début de la lecture de Colette, tandis que les cloches sonnent encore à l'arrière-plan, les cymbales frémissent, des clochettes semblent se mêler aux mots. L'atmosphère est fervente, dramatisée par les roulements de caisse. C'est en somme une autre messe, sérieusement grotesque, qui s'est déroulée dans des coulisses secrètes sous le regard de la lune !
   Le poème "Crossroads" (Carrefour) fait allusion à la maison familiale près de la rivière, à des photographies de ses parents qui l'amènent à imaginer de petites scènes intimes, et à elle, « la surprise de leur enfant (...) emballée chez les nonnes ». Quand ce n'est pas l'ironie, c'est l'humour qui transcende l'amertume de l'oubliée. La musique se fait flot harmonieux qui charrie, recouvre presque les mots de la vieille dame, dans une inspiration minimaliste lumineuse. La vidéo traque le ciel, incrusté de dessins en perpétuel mouvement. Violon, violoncelle, piano et violoncelle chantent la rivière merveilleuse de l'inspiration.
   Flûte et clarinette accompagnent "Near the Pyrénées", évocation de la mère qui communique avec les saints - cloches carillonnante en arrière-plan - et des femmes gardiennes des secrets auxquelles l'enfant échappe en ce faisant oiseau. La diction de Gina Biver donne au texte sa saveur distanciée, subtilement moqueuse, que la musique prolonge par des trilles printanières, comme des envolées vers le ciel. La chanson du père, "Father Song", est au contraire plus sépulcrale. la poétesse semble s'adresser à lui depuis la tombe, voyageuse elle aussi : «
Moi aussi, je suis née du feu qui est tombé du ciel,
Oiseau noir à ailes rouges, piscine de fourmis rouges
piquant les herbes, les rotifères dans une goutte d'eau.
Moi, une fille qui s'est éclatée de nulle part »
La voix seule résonne sur un fond sourd, avant qu'une musique étrange, sorte de danse fracturée, ne prolonge ce texte halluciné qui revient hanter le morceau sur la fin. Le disque se termine avec "Fish dinner with Oysters Stripped Of Their Pearls" (Dîner de poisson avec huîtres déshabillées de leurs perles) : improbable festin pendant lequel la poétesse tente d'imaginer d'où elle vient avec une impertinence désinvolte :
« Je joue avec mes perles et imagine la mystérieuse friction
de mes parents non mariés, octobre, Paris.
Et ont-ils trahi l'église avec leur plaisir ?
Je ne crois pas que ces fantômes vont demander le tabasco
ou lamper un verre de bon Bordeaux.
Comment j'ai pris racine dans le ventre de ma mère
Toujours mystifié. Je sais que j'ai entendu le rugissement
de son océan, que j'offrais mes perles à l'éclat de la mer. »
La musique est festive, rythmée, méditative aussi, dominée par le piano, le vibraphone et la contrebasse qui dessinent des boucles entêtantes.
Un bel et vibrant hommage à la poésie de Colette Inez !
Paru en 2021 chez Neuma Records / 7 titres / 17 minutes
Couverture de Steven Biver à partir d'une photographie de la petite abandonnée.
Pour aller plus loin :
- un document pour suivre l'histoire de la naissance de ce disque. La première partie de cet article lui doit beaucoup !
 
5 février 2021 5 05 /02 /février /2021 17:30
Yannis Kyriakides (5)- Face

   Je poursuis mon exploration de l'œuvre du compositeur chypriote grec Yannis Kyriakides, installé partiellement aux Pays-Bas où il a fondé avec Andy Moor le label Unsounds consacré aux musiques contemporaines expérimentales et à l'art sonore. Avec Face, sorti à la mi-janvier, Kyriakides nous livre une composition multimédia pour voix, violon, piano, flûtes et électronique en direct, vidéo. La partie acoustique est interprétée par l'ensemble Electra, exclusivement féminin. La partie électronique revient au compositeur. Je m'en tiens pour ma part comme d'habitude à la partie sonore, éventuellement visuelle, la photographie étant elle aussi de la partie. Face interroge notre rapport avec notre visage, tel que nous le percevons et tel qu'il est perçu par les autres, en changeant sa surface familière avec d'autres représentations. Ce rapport a été modifié, troublé, par la pratique de l'anthropométrie depuis les débuts du vingtième siècle, et, bien évidemment, les outils de plus en plus répandus de reconnaissance faciale automatique, qui se substituent à la perception intuitive de la ressemblance, au processus humain d'identification. Le livret comporte un certain nombre de photographies de l'artiste néerlandais Johannes Schwartz, qui s'inspire de masques de musées, d'images de visages dans les magasines de mode et la publicité, et qui a utilisé un scanner pour transformer les visages des membres d'Electra en portraits inquiétants, distordus, un peu à la manière de ceux du peintre Francis Bacon.

Yannis Kyriakides (5)- Face

Ce trouble de la représentation se retrouve sur le plan sonore, qui combine sons acoustiques et sons générés par ordinateur de telle manière que les seconds paraissent comme des doubles synthétiques des premiers, et qu'ils viennent troubler le processus d'identification des sons, brouillant les frontières, se plaisant à distordre les sons acoustiques pour les rendre totalement étranges. Le texte, dû à la poétesse néerlandaise Maria Barnas, combine plusieurs voix. En italiques, une série de conseils ou d'ordres pour agir sur notre image en abaissant les paupières ou en étirant les lèvres par exemple, avec des remarques sur les effets émotionnels produits, les troubles de la personnalité induits. En gros caractères italiques, des adjectifs ou participes passés étiquetant la lecture du visage qui en résulte, par exemple AGITATED / INFURIATED / PETRIFIED / CHOKED / MAD. Enfin, en caractères ordinaires, nous suivons le ressenti de celle qui se livre à cette intrusion visant à modifier son apparence... Voilà du moins ce que j'ai cru comprendre à la lecture du livret, qui figure in extenso sur le vinyle. On s'y perd un peu, parce que tout le texte n'est pas dit dans le disque, il doit accompagner la vidéo. J'ai aussi entendu des mots que je n'ai pas trouvés dans le livret. Peu importe !

Je vous sens découragés. « Encore une œuvre trop intelligente, conceptuelle, accouchant d'une musique aride, inaudible, pour initiés... » Si tel était le cas, elle ne figurerait pas dans ces colonnes, je vous rassure. Ce que j'aime chez Kyriakides, c'est que sa grande intelligence est au service d'une musique vraiment belle. D'ailleurs, vous pouvez oublier tout ce que je viens d'écrire et fermer les yeux, vous concentrer sur la musique, d'une constante inventivité, et admirable d'un bout à l'autre.  Le dialogue entre la voix nue de la soprano Michaela Riener et les voix synthétiques, distordues, insinuantes, visqueuses, figure magistralement une sorte de combat entre l'humain et le mécanique, le synthétique, dont la soprano semble sortir victorieuse, à tout le moins libre malgré toutes les pressions exercées pour qu'elle abandonne son naturel. L'autre dialogue, qui se mêle au précédent, le ponctue, le redouble et l'adoucit, le désamorce : violon, flûte, piano ( et ponctuellement piano préparé ?) accompagnent le parcours de la victime des tentatives de déréalisation dont elle est l'objet, mais l'électronique aussi, au fond, qui comble le fossé entre acoustique et synthétique, ou plutôt le trouble, le féconde. L'hybridation génère non de la laideur, mais une beauté étrange. La surface formelle se creuse. L'apparence est masque et « Dans le masque les lignes sont reconnues comme spectre, cauchemar, bouffon, esprit, ancêtre, sorcier ou plus particulièrement : un nuage noir avant l'arrivée de la pluie. » La musique cerne au plus près ce mystère des métamorphoses à fleur de peau, ce mystère des mondes possibles qui n'attendent qu'un geste pour apparaître. Qu'est-ce que le moi, son apparence ? Que reste-t-il de lui quand on cherche à plaire à tous ? La protagoniste a l'impression à un moment d'être tous les visages modelés en plâtre sur des modèles vivants par un anthropologue néerlandais dans les années 1910 en Indonésie.

Yannis Kyriakides (5)- Face

   Que reste-t-il du moi quand ma vérité sera exprimée par les data des logiciels de reconnaissance faciale, lesquels liront mes expressions ? Qu'est-ce qui restera derrière... que je déguiserai ? La musique de Kyriakides explore les interstices, les distorsions, les surgissements. Dans ce questionnement, cette refondation de l'apparence, sa mise en abyme, elle virevolte avec une précision gracieuse, scalpel étincelant qui fait surgir des monstres sonores, des archipels improbables. L'auditeur est aux aguets, ravi par la merveille qui sourd partout où on ne l'attend pas. Cette musique est d'une fraîcheur éblouissante, inouïe ! Écoutez l'entrée des masques au titre 3, "Mask" : piano préparé ciselé, ligne électronique fluctuante à peine derrière ; le chant pur de la soprano dans "Anthropometry", qui vacille et se fissure sur quelques notes de piano et un drone léger avant l'entrée des voix glissantes des sirènes synthétiques ; le piano coulant comme eau vive au début de "The Reflection", rejoint par d'inquiétantes textures filées ; le magnifique dialogue dans "A Mechanical Truth" entre la flûte, le piano, et des voix caverneuses, des infra-voix surgies des tréfonds lointains de l'espèce, des bribes vocodées, puis le chœur des grâces, le violon joyeux malgré l'invasion des instructions manipulantes, comme minées par des dépressions. Reste la voix humaine, multipliée en miroir, épousée par le violon et un son très fin comme un tissu de soie sur le mystère.

Un disque prodigieux, inépuisable, celui d'un des grands génies musicaux de ce temps, Yannis Kyriakides. Une splendeur sonore !

Paru le 15 janvier 2021 chez Unsounds  / 6 plages / 47 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

 

24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 18:20
Melaine Dalibert - Infinite Ascent

   Quand l'Inspiration transporte le minimalisme !

    Pianiste et compositeur, le rennais Melaine Dalibert (notice biographique ici) me confiait à propos de son cinquième disque solo :  « Mon dernier album emprunte une voie sans doute plus instinctive que les précédents. » Composées en 2019 et enregistrées en décembre de la même année sur un piano Steinway dans la chapelle du Conservatoire de Rennes où il enseigne, ces huit pièces sont en effet moins apparemment construites sur des procédures mathématiques comme les algorithmes. Il n'empêche que, en dépit de leur noyau mélodique et de leur expressivité, elles s'inscrivent dans une perspective minimaliste, ce qui n'exclut ni le lyrisme ni une forme de grâce harmonique.

"Introduction" combine la fluidité de notes répétées de manière serrée en strumming et le contrepoint dramatique de notes graves qui scandent puissamment cette entrée vigoureuse, dont les boucles allongées dessinent une courte mélodie lancinante.
 

   Comme l'indique son titre, "Flux / Reflux" va et vient comme une mer,  d'un mouvement gracieux et en même temps sérieux comme une quête. La mélodie d'une beauté fragile a des accents à la Philip Glass, incessamment répétée. Elle remonte toujours, têtue, jusqu'à fondre de douceur. "Grasses in Wind" est agitée d'un frémissement rapide, constant, au point d'en être comme ébouriffée. Étrange berceuse incantatoire, "Lullaby" semble prise au piège de ses arpèges immobiles et répétés, élargis en ellipses insidieuses.

  Et c'est "Litanie"... le retour magique et probable des algorithmes, le titre le plus rigoureux et le plus follement lyrique, frère d'anciens morceaux comme "En abyme" sur le premier album de Melaine, Quatre pièces pour piano. C'est un appel, un escalier en spirale dans un donjon sans fin, une montée infinie qui pourrait servir d'illustration sonore à certaines œuvres de Constantin Brancusi. Quand la mathématique pure se revêt de Lumière et d'Esprit, les cloches sonnent, carrousel et carillon, l'élévation lévitation, le corps qui flambe suspendu par-delà toutes les contingences. Un absolu envoûtant !

   L'apaisement revient avec "Horizon", à la mélancolie prenante. Ses pauvres accords se suivent sans hâte, ponctués de notes graves, avant une partie furieuse, un emballement sourd et martelé, puis un retour à un calme méditatif creusé d'une profondeur résonnante. Le contraste est on ne peut plus accentué avec "Piano Loop", houle agitée de boucles enchevêtrées dans la plus pure tradition minimaliste, et d'un effet magnifique, avec des irisations de texture, des bulles expressives presque langoureuses.

   "Song" répond à "Introduction" par son dynamisme puissant, sa mélodie expressive qui se déploie en larges cercles irrésistibles.

   Qui a dit que le minimalisme manquait d'âme, de lyrisme, de fougue ?

Mes titres préférés : 1) "Litanie" 2) "Flux / Reflux", "Lullaby" et "Piano Loop" 3) Tout le reste !

Paru en novembre 2020 chez Elsewhere Music / 8 plages / 34 minutes

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

25 novembre 2020 3 25 /11 /novembre /2020 17:45
Stuart Saunders Smith - Palm Sunday

Stuart Saunders Smith est un compositeur  et percussionniste américain né à Portland en 1948, à peu près inconnu en Europe. Je le découvre grâce au disque que lui consacre le pianiste Kyle Adam Blair, auteur également d'une longue présentation du compositeur que je vous condense. Ce qui caractérise Stuart Saunders Smith, c'est la grande diversité de ses influences, l'éclectisme de ses recherches. Jazz Dixieland, musique latine, musique polyphonique sacrée, musique folklorique américaine, contemporaine, électronique, microtonalité, intonation juste, il ouvre ses oreilles, infatigable auditeur, étudiant curieux, grand lecteur, il prend tout ce qui l'intéresse chez ses différents professeurs et maîtres pour se forger une vision personnelle, son univers. Une partie importante de son œuvre est pour les percussions, en particulier le vibraphone. Kyle Adam Blair propose un choix de ses compositions.

  Thicket (un peu plus de douze minutes, cycle de 2010) comprend cinq parties et peut être interprété aussi par un orchestre de cloches. Thicket : I (la plus longue, presque six minutes) est lumineuse, comme si le piano se tenait en équilibre sur un fil radieux : il avance avec précaution, les touches à peine enfoncées, léger, avec un beau contrepoint moiré. Une vraie splendeur ! Thicket : II se fait plus énergique, plus contrastée dans sa brièveté. La troisième pièce correspond à un mouvement lent, une rêverie trouée de silences, qui se laisse aller à de petites glissades arpégées. Thicket : IV reprend le fil de la II sur un mode plus inquiet, interrogatif, tandis que la cinquième partie revient à la première, nimbée d'une lumière voilée. J'aime bien le titre de ce cycle, "fourré" en français, comme s'il s'agissait de s'introduire au cœur d'une beauté un peu cachée. Il n'est pas impossible que la culture Quaker du compositeur transparaisse ici : ne s'agit-il pas de faire l'expérience de Dieu dans ce fourré où gît une lumière intérieure ?

   Pinetop (sept minutes, 1977) se rapproche de l'atonalité tout en se voulant une version personnelle du "boogie-woogie", succession rapide de motifs sautillants parfois interrompus de moments calmes ou dramatiques. Vers le milieu, la pièce prend des aspects introspectifs, avec des touches incisives, ironiques, avant une coda grave, énigmatique et folle pour en finir.

   Le cycle de quatorze miniatures (souvent inférieures à une minute) intitulé Family Portraits : Self (in 14 Stations) réfère sans aucun doute aux stations du Chemin de Croix. Ce sont aussi comme quatorze esquisses vives, quatorze humeurs, qui dessineraient de manière un peu ironique, en tout cas très pudique, ce moi-même insaisissable en voyage vers sa mort. On y entend la voix du pianiste en lamento, prononçant un nom propre dans la pièce IX. Brillant kaléidoscope émaillé de belles surprises, jamais ennuyeux.

   La pièce éponyme, en quatre parties, la plus longue étant la première (presque huit minutes sur un total de 22), a été commandée par le pianiste lui-même. Kyle Adam Blair note sa parenté avec la forme sonate. Le premier mouvement se déploie lentement, dans un clair-obscur chatoyant traversé d'ondulations, animé de petites cadences plutôt dans les aigus, tandis que les médiums se font très doux. On pourrait lui trouver des accents debussystes, surtout dans le dernier tiers. C'est une merveille délicate ! Le second mouvement, selon le compositeur, est inspiré du jeu du grand pianiste de jazz McCoy Tiner. Un ruissellement de la main droite, la main gauche soulignant avec force dans les graves mais nettement moins prolixe, d'où un écart en perpétuel mouvement, décalage. Puis le ton change, les deux mains se chevauchent, s'échangent, et l'on revient de manière quasi orchestrale au jeu du début, en plus virevoltant. La voix accompagne légèrement de sons fredonnés étirés le troisième mouvement, fluide et rêveur. Le quatrième mouvement condense l'ensemble, énigmatique dans ses écarts, son introspection méditative, le fredonnement sourd qui annonce le texte de l'entrée du Christ à Jérusalem, « Palm Sunday / The Beginning Week / The Beginning Week / Of the Ending Week ». Toute la fin du cycle est admirable dans son économie austère et lumineuse.

  Arrivé à ce stade, on comprend le caractère programmatique de ce choix, qui nous mène des fourrés au milieu desquels nous cherchons la lumière, au sommet du pin, annonce de Ta transfiguration, puis à la Passion, celle de Jésus, celle de Chacun. À la fin tout est accompli : il est parmi nous, Christ Emmanuel. Among us, presque douze minutes comme les douze apôtres ? Une longue méditation très douce, des éclats de lumière sur le chemin de sable et de menus cailloux, une certitude qui monte au milieu des brumes amoncelées, une sérénité spiritualisée. De toute beauté !

Le disque abouti d'un très grand compositeur, magnifiquement interprété par Kyle Adam Blair.

Paru en 2019 chez New World Records / 25 plages / 62 minutes environ

17 novembre 2020 2 17 /11 /novembre /2020 18:20
Philip Glass - Two pages, pour intonation juste, et autres versions...

   Le compositeur américain Michael Harrison expérimente depuis plusieurs années une écriture musicale fondée sur l'intonation juste, à peu près inconnue en Europe, mais répandue aux États-Unis depuis au moins le monumental Well-Tuned Piano, d'une durée de six heures trente, composé par La Monte Young, œuvre à laquelle Michael Harrison a collaboré en participant à l'accordage spécial nécessaire. C'est en 2016 qu'il propose un arrangement en intonation juste d'une des pièces maîtresses du minimalisme, Two Pages (1968) de Philip Glass, en collaboration avec la pianiste Sophia Vastek, dont j'avais salué le disque Histories paru en 2017 chez Innova Recordings, disque sur lequel elle interprète d'ailleurs deux compositions de Michael très influencées par la musique indienne qu'il connaît parfaitement.

 

  Pour comparaison, je place une interprétation "habituelle" de ce classique, interprété par un pianiste très rigoureux et grand défricheur de toutes les nouvelles musiques, R. Andrew Lee, auquel je dois (notamment !) la découverte d'une page extraordinaire, Obsessions, d'Adrian Knight.

   Je ne résiste pas au plaisir de vous proposer, parmi les multiples versions de Two Pages, celle que viennent de concocter le pianiste américain Bruce Brubaker et l'artiste ingénieur en électronique Maw Cooper. Comme le dit le pianiste : « une réinterprétation, une recontextualisation, post-moderne. » Pour grand piano et synthétiseurs, paru chez In-Finé en 2020.

Publié par Dionys - dans Musiques Contemporaines - Expérimentales
30 octobre 2020 5 30 /10 /octobre /2020 17:00
Joana Guerra - Chão Vermelho

   La chanteuse et violoncelliste portugaise Joana Guerra s'inquiète pour sa terre natale du centre du Portugal, habituellement plutôt boueuse, mais dorénavant toujours plus sèche, craquelée, d'où le titre de son disque Chão Vermelho (Sol rouge). Accompagnée par la violoniste Maria do Mar, par Carlos Godinho aux percussions et objets, avec des contributions de Sofia Queiróz Orê-Ibir à la basse et de Bernardo Barata au chant, elle-même joue aussi de la guitare portugaise, d'une guitare électrique préparée et des claviers. Chão Vermelho est au moins son septième album, en solo ou en collaboration. Je découvre qu'elle a d'ailleurs participé à l'un des albums du Alvaret Ensemble constitué autour de Greg Haines (piano) et des frères Jan et Romke Kleefstra.

"Rajada", courte ouverture instrumentale, nous plonge d'emblée dans une atmosphère de fastueuse et lancinante mélancolie : sur fond de percussions  résonnantes, les cordes se lamentent suavement, soutenus par la basse. Avec "Equinopes", une introduction au violoncelle solo, rejoint par le violon, nous prépare à l'entrée en scène de la chanteuse à la voix veloutée, envoûtante, et c'est une mélopée mélodieuse, en douces volutes sur les griffures de violoncelle et de violon. On s'abandonne à cette voix doublée par des chœurs en bourdon discret. Superbe ! "Pedra Parideira" (Pierre de Parideira, ou pierre de reproduction, symbole de fertilité) est un interlude plus abrupt, sorte de rituel murmuré-chanté, chamanique. Cette dimension rituelle se prolonge dans "Onna Bugheisha", hypnotique pièce à l'allure de danse médiévale conformément au sens du titre, qui désigne une sorte de femme-samouraï dans le Japon médiéval. S'agit-il d'évoquer la nécessité d'un combat pour éviter la mort de la terre ? Premier titre en anglais, "White animal" est un chant poignant dramatisé par le violoncelle pizzicato dans les graves, sur une cellule mélodique répétée ad libitum, juste fracturé par une coupure un peu plus de deux minutes avant la fin. La voix se déploie jusqu'au cri, avant une coda magnifique à l'archet. "Oasis" nous ramène à la fraîcheur d'une naissance : atmosphère tranquille, cordes glissées, percussions mystérieuses, voix en libres pirouettes vocales, violon enjôleur un rien tzigane, tout respire une joie simple et belle. "Entropicar" lui succède, bref interlude de violoncelle grinçant, déchaîné avant "Lume" (Feu), autre chant incanté par la voix brûlante (bien sûr !) de Joana, dont les échappées montent au ciel avec les cordes envolées. C'est une jolie pyrotechnie mélodique que ce bijou serti entre les pétales du violon, rythmé comme une complainte intense. Autre interlude, "Redução" nous ramène aux éructations d'un violoncelle en folie, étrange coq sonore poussant son cocorico énergique. Le disque se termine avec "Micélio" (Mycellium), hymne déchirant de beauté à fleur de corde, discrètement et très ponctuellement hanté par la voix de Joana, hymne qui voudrait se terminer comme un chant de victoire sans y parvenir vraiment.

   Un disque habité qui défie les étiquettes.

   À paraître le 13 novembre 2020 chez Miasmah / 10 plages / 34 minutes 

Pour aller plus loin :

- "Micélio" en écoute sur soundcloud :