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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 15:30
Kancheli Pärt Vasks - Midwinter Spring

   Le géorgien Giya (ou Guia) Kancheli, l'estonien Arvo Pärt et le letton Pēteris Vasks sont réunis sur ce nouveau disque du pianiste italien Alessandro Stella, qui a interprété voici peu des pièces de son compatriote Matteo Sommacal pour l'album The Chain Rules paru sur le même label italien Kha Records. Direction le nord - nord est de l'Europe, avec en exergue un fragment de "Little Gidding" des Four Quartets de Thomas Stearnes Eliot, dont le début donne au disque son titre : « Midwinter spring is its own season / Sempiternal though sodden towards sundown, / Suspended in time, between pole and tropic. » (Le printemps du cœur de l'hiver est une saison par lui-même, / Sempiternelle, quoique détrempée vers le couchant, / Suspendue dans le temps, entre pôle et tropique. // Traduction de Pierre Leyris)

   Certains connaissent peut-être les pièces orchestrales parfois imposantes de Kancheli parues dans les nouvelles séries d'ECM sous la houlette attentive de Manfred Eicher. Alessandro Stella a choisi a contrario seize miniatures extraites de Simple Music for piano, recueil de 33 de ses musiques de scène et d'écran. Musiques fragiles, simples, délicatement chantantes, qui, à première audition m'avaient semblé presque insignifiantes, trop faciles. Pourtant, en ce début de 2016, je leur trouve une réelle fraîcheur, une naïveté réconfortante. Dans ce monde déchiré par une paranoïa galopante, des antagonismes terribles, ces pièces font du bien. Alessandro, par son toucher sensible, extrait de chacune d'elle tout son parfum discret, subtil pourtant. On se laisse porter par cette ambiance calme, cette retenue attentive. Au fil de ces seize miniatures, on sent que les choses reprennent leur cours normal, on se surprend à sourire, on rêve. Quel bonheur, loin du bruit et de la fureur ! Mes préférées du moment sont la numéro 15, thème du "Cercle de craie caucasien", et la suivante, la 28, extraite de "Cinéma" (pistes 6 et 7). À l'exception d'une seule, il s'agit d'un premier enregistrement mondial.

   D'Arvo Pärt, Alessandro a choisi Für Alina, déjà présent chez ECM New series, typique du style tintinnabuli. Il nous en propose une version lumineuse d'une incroyable intensité : comme l'escalade d'une série de brins d'herbe enneigés dans le soleil rasant des vastes plaines. Les Variationen für Gesundung von Ariuschka ressemblent à une comptine incantatoire, boucles et variations amusées pour distraire une enfant malade et l'aider à récupérer la santé.

   Je découvre le letton Pēteris Vasks avec la dernière piste, consacrée à Baltā ainava (Paysage blanc : Hiver). Une phrase musicale reprise et variée, ponctuée de gouttes sonores et de silences : elle va, tranquille et belle, légèrement ouatée dirait-on pour suggérer peut-être la couche de neige épandue sur le paysage, parfois travaillée par des sous-couches sonores d'une extrême grâce, recourbées sur de fines virgules. Comment ne pas entendre le souvenir des cloches, décanté, cristallisé, sublimé ? C'est une pièce magique, splendide, qui conclut ce beau disque aux lignes si pures.

    Alessandro Stella nous permet de commencer 2016 sous les meilleurs auspices en revenant à ce que nous oublions trop souvent, la beauté toute proche, simple en sa robe discrète.

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Paru en octobre 2015 chez Kha Records / 19 titres / 42 minutes.

Pour aller plus loin :

- le site de Kha Records.

- la première des miniatures de Giya Kancheli, n° 26, "Herio Bichebo" :

Alessandro Stella, piano.

Programme de l'émission du lundi 4 janvier 2016

Solo piano, solo, praticamente (avec une touche de violoncelle et de violon, au début)

Michael Vincent Waller : Anthems / Profondo Rosso (Pistes 1 & 3, 7'20), extraits de The South Shore (XI recordings, 2015)

Jürg Frey : Les tréfonds inexplorés des signes pour piano (p. 2 à 13, 47'21), extraits de Jürg Frey piano music  (Irritable Hedgehog, 2012) Piano : R. Andrew Lee

 

8 septembre 2015 2 08 /09 /septembre /2015 09:00
Philip Glass - Glassworlds 2 / Nicolas Horvath, piano

   Dans le fleuve impétueux des métamorphoses de la Vie

   Pour le deuxième volume de son intégrale des œuvres du compositeur américain Philip Glass, le pianiste Nicolas Horvath a choisi de présenter l'intégralité des vingt études pour piano, composées entre 1991 et 2012, réparties en deux livres de dix études, le second plus long de quelques minutes. C'est l'occasion pour l'amateur de découvrir Philip Glass tel qu'en lui-même, par -delà une certaine image qu'il a lui-même contribué à forger, celle d'une complaisante facilité. Pour avoir moi-même, voici quelques mois à peine,  écouté en concert Philip Glass interpréter en concert quelques-unes d'entre elles, j'étais "préparé" à ce choc qu'est l'écoute de ces vingt pièces, mais je ne m'attendais pas à l'ampleur de la révélation. J'avais constaté déjà l'inventivité du cycle, également goûté l'humour, l'humanité de Glass, sa simplicité lorsqu'il parlait de lui-même, de ses œuvres. Je découvre ici ce qu'il convient d'appeler un poète visionnaire du piano, son instrument de prédilection qu'il approfondit en France avec Nadia Boulanger après avoir étudié aux États-Unis notamment sous la férule de Darius Milhaud. Il faut mentionnner aussi, bien sûr, la rencontre déterminante avec Ravi Shankar, qui donne à sa musique cette dimension de chant lyrique débordant. C'est une musique qui emporte, qui touche, sans se soucier des étiquettes : minimaliste, romantique, classique, elle jaillit avec une naïveté et une force que rend à merveille son interprète. Nicolas Horvath porte cette musique de toute sa fougue, de tout son amour pour le compositeur, et cela s'entend. Il est ce qu'il joue, passionnément, entièrement.

   La première étude sonne comme du pur Glass, à la fois par la mélodie et le flux. On reconnaît sa marque de fabrique, mais on est séduit par la variété mélodique, la complexité du contrepoint. Menée allègrement, c'est une étude virtuose, presque étourdissante, dansante. La deux m'a surpris : les premières mesures m'ont rappelé irrésistiblement l'une des plus belles pièces pour piano du vingtième siècle, "In a landscape" de John Cage. Hasard ? Réminiscence ? Je ne sais. Elle réussit à concilier la veine mélancolique avec la force de sa partie centrale. La trois est travaillée par des répétitions insistantes, des grondements graves. Pièce orageuse, sombre, fracturée, d'un dynamisme quasiment rageur, éclairée d'une envolée dans les médiums. La quatre est plus noire encore au début, mais l'amoncellement de nuages est touché par des éclairs de grâce, des enroulements magiques ébouriffants avant une coda d'une brièveté sévère. La mélancolie revient avec la langoureuse étude cinq, d'une immense douceur pour décliner les accords glassiens les plus reconnaissables. Autoportrait sans fioritures en homme sensible, c'est une pièce bouleversante, une halte dans ce premier cycle souvent agité, tumultueux. La six renoue avec une virtuosité étourdissante, chantante, orchestrale, puissamment découpée par des attaques vigoureuses, tandis que la sept, tout aussi vigoureuse par moments, semble plus inquiète, tirée vers une intériorité qu'elle masque par des fanfaronnades mais qui s'affirme sur la fin de la pièce tout en demi-teintes, prélude à la belle numéro huit, aux mélodies si naïves, que Nicolas Horvath détaille avec une grande sensibilité et dont il souligne les passages les plus complexes d'un phrasé clair, limpide. La fin élégiaque en est superbe.

    Pourquoi changer de paragraphe alors que le livre I n'est pas terminé ? C'est que pour moi, l'autre Philip Glass commence ici. Dès les premières mesures de l'étude neuf, j'ai frémi, soulevé, STUPÉFAIT, par la beauté confondante de cette pièce inattendue, nettement en dehors des mélodies et motifs du compositeur. Philip Glass se laisse aller à une poésie incroyable. C'est étincelant, vigoureux, et en même temps mystérieux, intrigant. La dix, dernière du Livre I, joue des boucles jusqu'à créer des amas sombres traversés de fulgurances. Quelle puissance ! Et dire qu'on trouve parfois la musique de Philip Glass mièvre, douceâtre !! Rien de tout cela : voilà du magma brut, décoré de médiums ou aigus survoltés, ça roule, charrie jusqu'à la dernière seconde. La onze continue dans une veine grandiose, voilà du Beethoven minimaliste, déchaîné, lyrique jusqu'à la transe. Magnifique, je tombe à genoux, j'embrasse compositeur et interprète, terrassé par la beauté terrible, ombrée d'une belle fin sombre, une des plus belles du cycle, annonciatrice d'un troisième Philip Glass, qui sait ?  Si la douze paraît plus glassienne sur le plan mélodique, elle multiplie les variations internes, se gonfle d'une énergie irrésistible, d'une verve opératique indéniable. Le flux des boucles serrées est d'une incroyable densité, laisse éclore des bulles mélodiques magnifiques, se charge aussi d'une émotion intense sur la fin. La treize carillonne, joyeuse, débridée, tel un cheval décidé à sauter tous les obstacles qu'on a l'impression d'entendre hennir de plaisir. La quatorze semble un flot soulevé par une houle profonde. La musique de Glass prend une dimension océanique confondante. Certains s'attendaient peut-être aux piécettes d'un vieux monsieur un peu gâteux et on découvre au fil du cycle l'univers d'un créateur en pleine possession de ses moyens, qui creuse magistralement ses sillons et élargit de surcroît nettement son cercle ! La quinze en est l'illustration flamboyante, sorte de marche triomphale à la parure somptueuse, qui se permet des pirouettes narquoises par-dessus le marché. Avec la seize, on revient à la veine élégiaque, ou plutôt contemplative : simplicité du chant, recueillement touchant, mais la musique de Glass ne s'y attarde guère, bouillonne à nouveau, d'une jeunesse pétillante qui secoue le voile mélancolique dans la partie centrale de la pièce. La dix-sept oscille entre atmosphère voilée, retenue, et grandes envolées martelées de fortes frappes. C'est l'une des plus longues du recueil, dépassant les six minutes. L'ampleur des développements est impressionnante, le sens du contraste saisissant. La suivante, qui revient autour de trois minutes, est agitée, crescendo ondulant qui reprend à peine souffle. L'avant-dernière, plus longue, s'abandonne à cette seconde veine, minoritaire dans le recueil, d'une introspection plus sombre, d'une lenteur très relative, encore parcourue de frissons mélodiques liquides et agités. À nouveau l'esquisse d'un troisième Philip Glass ? L'étude vingt, magistrale, n'en annonce-t-elle pas aussi la venue ? Accents déchirants, beauté voilée, quelque part du côté de Schumann et Scriabine, un Glass moins éblouissant, libéré de lui-même en un sens. 

   Précisons que Nicolas Horvath a choisi de quasiment enchaîner les vingt études, nous plongeant dans ce monde dynamique et mouvementé par une coulée pianistique ample, loin de certaines interprétations compassées, trop sages (et l'on en trouve sur la toile !! Je ne citerai personne...). Oui, Glass est un hyper lyrique, un romantique dans le meilleur sens du terme ! Que la prise de son du Steinway est formidable : on est dans le flux ! Que le livret trilingue (anglais, français, allemand) est vraiment intéressant : on y trouve notamment le parcours de Glass retracé à grands traits, les réflexions et analyses du pianiste sur ce qu'il joue et la manière dont il le joue, bref ce qu'on ne trouve plus que trop rarement.

   Un second disque déterminant pour changer l'image de Philip Glass qui, à bientôt quatre-vingt ans, montre qu'on peut être à la fois populaire, voire (ô le gros mot !) commercial, et l'un des plus grands compositeurs d'aujourd'hui, en perpétuelle métamorphose, insaisissable, pour notre plus grand plaisir.

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Glassworlds 2, paru début septembre 2015 chez Grand Piano / Naxos / 20 pistes / 83 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- au sujet du premier disque Glassworlds 1

- une présentation fragmentaire des études ci-dessous :

Programme de l'émission du lundi 7 septembre 2015

Greg Haines : Nuestro pueblo (Piste 5, 15'23), extrait de Digressions  (Preservation, 2011)

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : Portals of Tomorrow / Requiem for Tony / Aslan Sütü (p. 8 à 10, 14'), extraits de Ütopiya (Sub Rosa, 2015)

Hommage à Philip Glass :

* Philip Glass : Études 1 à 3 (p. 1 à 3, 10'30), extraits de Glassworlds 2 (Grand Piano, 2015) 

                                                                                                      Piano : Nicolas Horvath

* Ann Southam : Glass House #11 (p. 2, 11'31), extrait de Glass Houses 2 (Centredisques, 2014)

                                                                                                     Piano : Christina Petrowska Quilico

* Philip Glass : Étude 4 (p. 4, 3'27), extrait de Glassworlds 2 (Grand Piano, 2015) 

23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 16:41
Michael Mizrahi - The Bright Motion

   Le pianiste Michael Mizrahi, un des membres fondateurs de l'Ensemble NOW,  a rassemblé dans ce disque paru en 2012 des pièces pour piano solo composées entre 2008 et 2011, certaines composées spécialement pour le pianiste, et deux pour cet album. Il précise dans le livret que, si le piano a pu sembler moins en faveur à la fin du vingtième siècle - ce qui me paraît assez discutable - il a retrouvé toute sa place, paraissant particulièrement apte à servir les nouvelles musiques, ce à quoi les lecteurs de ce blog ne peuvent qu’acquiescer en raison du nombre d’articles consacrés à la musique contemporaine pour piano dans ces colonnes.
   "Unravel" (2010) de Patrick Burke joue avec une cellule de trois notes répétées, reprises en écho, prolongées d'arpèges qui s'effilochent en belles traînées brillantes, tournent et cascadent jusqu'à ce que des notes graves reprennent le fil, donnent à la pièce une forte allure tout en contrepoints martelés entre aigus et graves. Une chevauchée haletante se développe, puissante, pour revenir au motif initial, repris en boucles avant une résolution lumineuse et calme. Je ne sais pas pourquoi, n'ayant pas avec moi mes disques, l'atmosphère m'évoque celle des compositions de Peter Garland. Un beau début de disque, en tout cas !

   "Computer waves" (2011) de William Britelle, compositeur de musique électro-acoustique installé à Brooklyn, est une sorte de mouvement perpétuel très animé, virtuose, une série de vagues qui se résorbent en goutelettes avant une accalmie, un ralenti élégiaque, puis une reprise énergique et syncopée.

   Le titre éponyme de Mark Dancigers (Extraits de ces œuvres ici), en deux parties (2007 pour la II, 2011 pour la I), est à mon sens le sommet de l'album, le plus long aussi avec plus de dix-huit minutes. La première est vaporeuse, aérienne et gracile, mais les graves et les mediums la rendent plus sérieuse, rêveuse. Des accords arpégés se succèdent, tantôt dans les aigus, tantôt dans les autres registres. Jeux d'eaux subtils, frémissants, qui élèvent une muraille de plus en plus impressionnante d'où s'échappe ensuite une sublime mélodie. On revient au thème initial, approfondi, décanté, avant une nouvelle avancée mélodique solennelle et magnifique, plusieurs fois reprise et prolongée d'un friselis délicat dans les aigus. "The Bright Motion I" est décidément une splendeur. La deuxième partie ne déçoit pas. Commencée sur le friselis de la première, elle avance d'abord par une série d'hésitations, prend une tournure presque orchestrale, écartelée entre des aigus virtuoses et des basses profondes, en un long crescendo qui cède la place à un moment plus calme, facétieux dans les aigus, mais aussi à nouveau puissant dans les médiums : éblouissant moment de piano qui, comme par une pirouette, nous dépose sur le sable de nos rêves enfouis.

   Premier mouvement en écoute ci-dessous :

   Les "Four pieces for solo piano" de Ryan Brown sont quatre quasi miniatures explorant surtout le registre aigu du piano, avec quelques incursions dans les médiums. Petits bijoux surprenants, prenants, qui tirent des feux d'artifice délicats, amusants, dansants même. Il y a beaucoup d'humour dans ces piécettes aussi rafraîchissantes que mystérieuses !

   "Faux Patterns" (2010) de John Mayrose se situe quelque part entre Morton Feldman et William Duckworth, gravitant gravement autour de deux notes dans une atmosphère brumeuse. Moment magique, hors du temps...

  Le programme se termine avec la "First ballade"(2008) de Judd Greenstein, membre actif de l'Ensemble NOW. Une cellule répétée de quatre notes bute sur une note isolée, tenace, s'augmente et se fragmente : tourbillons, les graves se déchaînent, les médiums cavalcadent, la pièce coule alors avec une belle évidence, se développe en une longue phrase mélodique colorée, animée de grondements sourds, aérée par des moments plus doux avant de reprendre un cours labile et de se résoudre en quelques calmes accords.

   Un très beau programme pour se réconcilier avec la musique contemporaine, beaucoup plus audible qu'on ne le dit quand on prend le temps de sortir des chapelles "intégristes" qui ont tant fait pour sa déplorable image.

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The Bright Motion, paru  en 2012 chez New Amsterdam Records / 10 pistes / 52 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute sur bandcamp (où l'on ne trouve que la version numérique à télécharger ; pour le vrai cd, passez par les plate-formes habituelles, le disque est disponible) :

Le pianiste Michael Mizrahi

Le pianiste Michael Mizrahi

15 juillet 2015 3 15 /07 /juillet /2015 10:05
Michael Vincent Waller (2) : Douze pièces faciles pour piano
Michael Vincent Waller (2) : Douze pièces faciles pour piano

   Parus respectivement en février et septembre 2014, ces deux albums numériques feraient idéalement un beau cd de piano, douze pièces pour 41 minutes ; mais rien ne semble prévu pour le moment, il faut se contenter du seul double cd de Michael Vincent Waller édité, The South Shore. C'est d'ailleurs en me documentant pour critiquer cet album que j'ai découvert la musique pour piano solo de ce jeune compositeur new-yorkais.

   Five easy pieces m'a conquis d'emblée. La première pièce, L'Anno del serpente présente une mélodie lumineuse, avec en contrepoint une ligne de basse montante. C'est une belle montée coupée par des mesures interrogatives, une ascèse joyeuse avec des moments introspectifs magnifiques soulignés par les graves en miroir. Le thème initial est repris et varié deux fois, menant l'auditeur jusqu'aux rivages émouvants de l'inconnu. Dans sa limpidité, c'est une pièce inoubliable. "Ninna Nanna" est une pièce tintinnabulante hypnotique qui devrait plaire beaucoup à Melaine Dalibert. D'un minimalisme radical, elle semble léviter sur place, nous laissant chaque fois sur le seuil d'on ne sait quoi, puis le rythme s'accélère, on est dans un vortex, mais la dernière phase reprend le thème sur un rythme un peu plus lent, impavide, sonnant une incessante éternité. Les troisième et quatrième pièces, "Per Terry e Morty I & II" sont un double hommage à Terry Jennings et Morton Feldman. En I, la main droite égrène ses notes une à une tandis que la main gauche lui répond par des groupes de trois graves avant de laisser la droite continuer son chemin pour lui répondre dans les mediums cette fois dans un fascinant jeu de croisements. En II, l'attaque est forte, les graves martelés soulignant une mélodie au parfum discrètement orientalisant qui revient en boucles insistantes, prolongées par des échappées dans les graves extrêmes tandis que le rythme se ralentit avant qu'une ultime variation ne dépayse la mélodie. Ce cycle s'achève avec "Acqua santa", interprété par Jenny Q. Chaî (les quatre premières l'ayant été par Megumi Shibata). Pièce mystérieuse, solennelle, qui se déploie avec une décence grave, jouant des ralentis et des accélérations de manière imprévisible. Mystère de l'apparition de l'eau, calme ou impétueuse, épaissie de reflets, traversée de courants qui la répandent, diverse et même pourtant comme le dit le retour final au premier surgissement.

    Cinq pièces qui vont droit à l'âme, ou à ce qui en nous appelle la fraîcheur d'une profondeur.

   Les sept miniatures de Seven easy pieces ne sont pas moins réussies. Interprétées par Marija Ilic, elles ont une beauté gracile et forte à la fois qui les fait aimer tout de suite. "Return from the Fork", la III placée en première position, suit une ligne descendante hésitante avant d'être confortée par de brefs forti et des poussées loquaces, se ramifiant à chaque bifurcation, plus savante que ne le laisse croire son apparente simplicité. "Vocalise", la II, bondit, virevolte sur des graves, s'étourdit dans une danse qui prend les allures d'une transe brusquement cassée par un retour à plus de sagesse. C'est délicieux et un brin malicieux ! "Golden Fourths" suit son chemin rapide dans les aigus, s'échevèle sur une ligne de basse obstinée. "Couplet", la IV, revient à une tonalité plus grave, plus lente, mais elle est parcourue de frissons rapides comme une eau effleurée par le vent. "Drops of Light", la V, est digne de son titre, égrenant chaque note comme un goutte de lumière sur un fond de notes graves et lentes, puis tournant autour de certaines d'entre elles. "Requests", la VI et la plus courte, est une série d'arpèges glissants comme des interrogations facétieuses. Enfin, "Octogonal Etude", la VII, joue de quasi dissonnances par le contraste répété entre un court bloc mélodique de trois notes et sa réponse par quatre notes voilées d'un halo d'harmoniques, suivies à deux reprises d'un court développement rapide.

  Deux cycles magnifiques où chaque pièce est comme l'offrande d'un secret simple et sacré.

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Five easy pieces et Seven easy pieces, seulement téléchargeables sur bandcamp, parues  en 2014 / 5 et 7 pistes / 41 minutes

Pour aller plus loin :

- les sept miniatures de Seven easy pieces, interprétées par Marija Ilic :

Programme de l'émission du lundi 6 juillet 2015 (dernière avant la reprise en septembre)

SKnail : All good things / suspended (Pistes 8 - 9, 10'45), extraits de Snail Charmers (Unit Records, 2015)

Baudoin de Jaer : Crocus III Les bois fendus (p. 1, 16'19), extrait de Crocus (Sub Rosa, 2014)

Oiseaux-tempête : Soudain le ciel / I Terribili Infanti (p. 6 - 7, 13'), extraits de Ütopiya (Sub Rosa, 2015)

Rutger Zuydervelt & Dirk Serries : Buoyant One (p. 1, 10'25), extrait de Buoyant (Consouling Sounds, 2014)

 

24 juin 2015 3 24 /06 /juin /2015 11:08
Yannis Kyriakides (3) - Dreams

   Après le jazz, un DVD ! Je place le numéro (3) après la mention du nom du compositeur, une manière de constituer une série - non chronologique - consacrée à Yannis Kyriakides, mais aussi à son compère Andy Moor, qu'ils soient en duo ou en solo, tous les deux cofondateurs du label néerlandais Unsounds qui, depuis sa création en 2001, publie des artistes sonores, de la musique contemporaine et expérimentale. Avec Dreams, le label inaugure une série de DVDs consacrés aux "films musicaux et textuels" de Yannis Kyriakides. L'expérience consiste à allier musique et texte animé, si bien qu'on lit à travers la musique ou qu'on écoute à travers les mots, pour ainsi dire. Ce premier DVD rassemble trois œuvres pour large ensemble. "The Arrest" et "Dreams of the blind" sont interprétés par l'Ensemble Mae, "Subliminal : The Lucretian Picnic" par l'Ensemble Asko Schönberg. Les deux formations néerlandaises se consacrent au répertoire des nouvelles musiques contemporaines.

   Basé sur un texte de rêve de George Perec, "The Arrest", tiré de La Boutique obscure (1973), pour violon, piano, guitare électronique, marimba, clarinettes,contrebasse, sons divers et vidéo texte, commence avec des sons de rue, pourquoi pas pris à Tunis, lieu du rêve rapporté, nous entraîne dans un flux de musique de chambre chatoyant, rythmé, absolument fascinant, du Steve Reich réécrit par Nico Muhly ou David Lang. L'écriture est serrée, lumineuse, ménageant décrochages et silences. Sur l'écran, les mots défilent sur fond noir le plus souvent, plus rarement blanc, un par un ou par groupe de deux ou trois à vitesse et taille variables. L'adéquation entre texte et musique est parfaite. Le texte de Perec, magnifique, dans la lignée de Un Homme qui dort, joue facétieusement avec certains mots, n'est pas sans rappeler L'Étranger d'Albert Camus par le sentiment diffus de culpabilité qui nourrit le rêve d'arrestation. Copuler un samedi risque de vous mettre la police aux trousses, je n'en dis pas plus. L'ensemble est remarquable, et le mot "chef d'œuvre" me vient sous les doigts. Bien sûr, l'expérience exige une attention sans faille des oreilles et des yeux, mais elle fait sens, ce qui est loin d'être le cas de beaucoup de DVDs musicaux, y compris expérimentaux, la vidéo étant trop souvent une pièce rapportée d'un intérêt discutable.

 

   "Dreams of the blind" comprend cinq récits de rêves, "Supermarket Guy", "Floating Table", "Hairdresser", et "Winter Funeral". Partition prodigieuse, inventive, splendide d'un bout à l'autre : puissante et fragile, mystérieuse, envoûtante. Les mots ici se superposent, se fondent les uns dans les autres, et il peut être plus difficile de suivre le texte, mais ce qui compte, c'est ce fondu quasi subliminal - anticipant sur la troisième composition - accompagné par la voix, le violon, les flûtes et clarinettes, le trombone, le piano, la guitare, le vibraphone et la contrebasse. Je n'énumère pas sans raison les instruments utilisés, car le plaisir de l'auditeur est lié à l'intelligence de leur accord, aux superpositions et glissements d'un instrument à l'autre. Le lecteur - écouteur est au centre de cette expérience totale sans image autre que celle des mots qui frappent le mental par leur signifiant écrit, mots parfois doublés par la voix qui n'en sélectionne qu'une partie. Que cette pièce ait été primée en 2011 par le Willem Pijper Prijs de la Johan Wagenaar Stichting me donne une haute idée de cette institution ! Deuxième chef d'œuvre, c'est évident.

   La dernière pièce de ce DVD, "Subliminal : The Lucretian Picnic" entrelace des fragments du film Picnic, au cours de la projection duquel, en 1957, auraient été glissé des messages subliminaux visant à augmenter la consommation de pop-corn et de coca-cola du public, et un texte animé de fragments du De Rerum Natura de Lucrèce. Yannis Kyriakides dit utiliser des techniques subliminales dans cette composition qui recourt à des fragments du film Picnic, des sons divers, notamment de source électronique psychoacoustique, et des textures polyphoniques constamment changeantes visant à un effet de désorientation global. Oublions cette présentation. Ce qui compte, c'est le résultat : une œuvre musicale éblouissante, presque trente minutes de bonheur, d'une beauté sidérante, se rapprochant parfois des expériences de Nurse With Wound. Et de trois. Je suis soufflé. Yannis Kyriakides est admis dans mon Pantheon des compositeurs vivants. Côté DVD, je pense à ceux de Morton Subotnick chez mode records ou à ceux d' Ann Chris Bakker ou de Machinefabriek pour l'osmose audiovisuelle aboutie.

   Qu'ajouter à cela ? Qu'il faudrait que je modifie ma liste des disques de l'année 2012 pour y ajouter  celui-ci dans le bloc de première place. Que le DVD fournit aussi des versions des films pour ordinateur, mp4, mp3 pour tous les appareils, pour écoute seule, et les partitions !! Une production irréprochable, pour un prix modique ! Ci-dessous le début de la partition de la dernière pièce.

Yannis Kyriakides (3) - Dreams

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Dreams, paru chez Unsounds  en 2012 / 3 pistes / 73 minutes

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée au DVD

- le site personnel de Yannis Kyriakides

- mon article consacré au disque Rebetika de Yannis Kyriakides et Andy Moor

- mon article consacré au disque Folia de Yannis Kyriakides et Andy Moor

5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 11:49
Manyfingers - The Spectacular Nowhere

L'Orchestre des ombres intérieures ?   

   Chris Cole, cheville ouvrière et quasi unique de Manyfingers, signe le troisième opus, après dix ans de mise en sommeil, de ce projet à plus d'un titre singulier. Aussi bouleverse-t-il ma programmation personnelle, et le voilà passant avant d'autres disques ! C'est un homme-orchestre : il a en effet beaucoup de doigts, jouant de multiples instruments, et ce qu'il nous propose est stupéfiant. À la première écoute, il était , quand tant de disques m'échappent des oreilles au bout de quelques mesures à peine. Il faut dire que dès le premier titre, "Ode to Louis Thomas Hardin", on sait qu'on a affaire à un vrai univers musical, pratiquement inclassable, comme en témoigne la présentation pleine de précautions sur le site du label Ici d'ailleurs. Faute de mieux, je le range dans la rubrique des "Musiques Contemporaines - Expérimentales etc", ce qui le définit encore le mieux. Comme Moondog, l'alias de Louis Thomas Hardin, il est ailleurs, dans le spectaculaire nulle part. Il a participé au projet fou de Matt Elliott, The Third Eye Foundation, c'est dire. Me voici en terres familières !

   "L'Ode à Louis Thomas Martin" nous propulse dan un univers pulsant, coloré, rutilant, un orchestre déchaîné : musique jubilatoire, folle, pas très loin de Nurse With Wound. Tous mes pores se hérissent, vie endiablée !! "The Dump Pickers of Rainham" allie percussions tribales à la voix désabusée de David Callaghan, sur un fond absolument délirant, somptueux. Cacophonie sublime !  "Erasrev" est sidérant : clavier hanté, glapissements, une marche hallucinée avec flûte et cuivres, murmures hâchés, mélodies chavirantes en quasi sourdine, voix féminine sur le désordre magnifique, puis le piano superbe, la flûte inspirée, une rythmique envoûtante, un rappeur surfant sur le tout. Les oreilles m'en tombent ! C'est çà, la musique !!

  "No real man" commence au violon et au piano (ce serait le violon de Chapelier Fou), est saisi par une transe hypnotique percussive, des interventions sombres de clavier, de cuivre, on ne sait plus très bien. "5.70" est une ode déglinguée, hypnotique, menée par une voix un brin voilée, hachée par la batterie claudicante. Les cors donnent à l'ensemble une couleur incroyable. Où sommes-nous ? Cette musique vit, bat, nous achève. "Alone in my bones" nous prend à rebrousse-poil avec ses accents élégiaques, ses croisements mélodiques improbables entre piano, cor mélancolique, batterie prenante. Nous sommes nulle part, c'est-à-dire au cœur de l'orchestre du néant, d'une épaisseur prodigieuse, foisonnante. "Go fuck your mediocrity", batterie en roue libre, mélodies en arrière-plan, poignantes et trépidantes, cordes plaintives, froissements. Quel sentiment de liberté ! Pures sensations, démultipliées dans le battement de plus en plus insistant de la batterie... Quelle fête se donne et pour qui, dans cette outrance baroquisante, ces chants improbables, "It's all become hysterical" comme une danse désespérée et funambulesque ? Si loin des musiques proprettes, désincarnées...L'émotion surgit à chaque instant de cette fête grotesque, aux rythmes alourdis en boucles obsédantes. "The Sectacular Nowhere", le titre éponyme, a les allures d'un chant funèbre sugi d'abysses douteuses, prolongé par les accents cuivrés, lugubres de "From madame Hilda Soarez", pourtant éclairé par une voix presque gouailleuse, distanciée. Il faudrait la pochette (?) pour suivre les paroles de cet étrange poème.

   La suite est à l'avenant, extravagante, d'une palette orchestrale ahurissante, d'une densité réjouissante. Musique foraine d'un autre genre, qui flirte avec la musique contemporaine la plus improbable. Le dernier titre, "The Neutering of Stanley" est drapé de cors démultipliés, parsemé de hoquets sombres, de trouées élégiaques fragiles.

   Ce disque est un continent sonore à lui tout seul. Prodigieux, génial !! Cerise sur le gâteau, la pochette est parfaite...

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The Spectacular Nowhere, paru chez Ici d'Ailleurs  en 2015 / 13 pistes / 58 minutes

Pour aller plus loin :

- la page du label Ici d'Ailleurs consacrée à l'album.

- l'album en écoute sur soundcloud :

 

14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 16:13
Michael Vincent Waller (1) - The South Shore

La Beauté, en ses simples atours

    Michael Vincent Waller (né en 1985) a étudié la musique avec La Monte Young, Marian Zazeela et Bunita Marcus. Un tel compagnonnage se ressent dans les œuvres de ce compositeur américain, dont le catalogue, déjà riche de superbes pièces pour piano (j'y reviendrai bien sûr !), s'étoffe avec ce double album très généreux de musique de chambre difficilement classable, entre post minimalisme et un classicisme lyrique et mélodieux. The South Shore présente un ensemble de pièces allant de la miniature inférieure à deux minutes à des pièces plus amples, la plus longue dépassant les dix minutes. On y trouve des solos, des duos, des trios et des compositions pour ensemble de chambre. Vingt-cinq musiciens interviennent, notamment le pianiste Nicolas Horvath dont je viens de célébrer le premier volume de l'intégrale des œuvres pour piano de Philip Glass.

   Dès le premier titre, "Anthems", on sent qu'on pénètre dans un monde sensible, mélodieux, hors du temps. La mélodie est simple, envoûtante : douceur du piano, velouté du violoncelle, dans une atmosphère d'une paix céleste. On plongerait bien dans la mer de lumière en bas des rochers. Cette musique, nous avons l'impression de l'avoir toujours connue, tant elle a une évidence incroyable dès la première écoute : ne viendrait-elle pas du Paradis perdu ? Le très beau texte de "Blue" Gene Tyranny qui commente chacune des pièces va dans le même sens. J'y renvoie le lecteur pour tout ce qui concerne la technique musicale proprement dite. "Atmosfera di tempo", pour quatuor à cordes, est une merveille, un entrelacs frémissant de cordes sensibles d'un romantisme exacerbé et délicat, comme un avant goût de l'ineffable. "Profondo Rosso", trio pour piano, violon et violoncelle, est une ritournelle raffinée, qui joue avec brio de subtils chevauchements, reprises. "Per La Madre e La Nonna"(le plus long titre), pièce "familiale" dédiée à la mère et à la grand-mère du compositeur, a la douceur confondante d'une composition d'Arvo Pärt. Écrite en mode Dorien, elle tisse savamment les voix du violon, de l'alto et du violoncelle en un hymne discret, chaleureux, extrêmement émouvant, avec des glissandi d'une grande pureté dans la seconde moitié, une cadence solennelle d'humble adoration. Nicolas Horvath joue "Pasticcio per menu è più", pièce paisible pour un jour ordinaire : pénombre, retour de motifs, puis animation, minuscules envolées. "La Rugiada del Mattino"( La Rosée du Matin) pour violon et violoncelle ressemble à une élégie par sa tristesse voilée, mais elle a aussi un dynamisme ensorceleur avec ses boucles insistantes, ses caresses troubles. Les "Tre Pezzi per trio di Pianoforte", pour piano, violon et violoncelle, sont d'abord plus virtuoses, nous entraînant dans leurs méandres mélodiques et leur atmosphère fin de dix-neuvième siècle, mais la deuxième est d'une belle beauté sombre, tourmentée, à la fois sobre et vaguement orientalisante, plus ornée à mesure, tandis que la troisième mêle mélancolie et abandon.

   Michael Vincent Waller nous a pris dans les rets de sa musique apaisante, dépaysante. Nous sommes loin du monde bruyant, près des choses essentielles, comme aurait dit un Constantin Brancusi. Et voilà que résonnent les première notes de "Nel Nome di Gesù", pour violoncelle et orgue : du pur Arvo Pärt, cela se confirme. Musique suave, sublime mélodie au violoncelle soutenue par l'orgue grave. Il prend envie de tomber à genoux et de pleurer devant une telle beauté. Dans quelle chapelle perdue au milieu des forêts, des landes, à l'abrupt de quelles côtes sauvages, sommes-nous ? La deuxième partie, c'est le chant des âmes perdues à la recherche de la lumière, qui monte et ne cesse de vouloir monter. Un diptyque de grand maître ! "Organum" s'inscrit nettement dans la lignée d'un Terry Riley, mais son chromatisme chatoyant et raffiné le rattache aussi bien à toute une tradition organistique d'improvisation. C'est également superbe ! Le premier disque se termine avec un solo de violoncelle, "Tacca Prima", aride et beau, et "Il Mento Tenuto Alto" (Le Menton Tenu Haut), solo de violon qui n'est pas sans évoquer certaines pièces de Bach par la rigueur du développement, aride aussi mais assez prenant.

Michael Vincent Waller (1) - The South Shore

   Le second disque alterne trois pièces pour ensemble et solos et duos. J'aime beaucoup "Ritratto", par le Dedalus Ensemble, qui sonne très médiéval ou Renaissance alors que l'instrumentarium fait se côtoyer flûte, alto, violoncelle...et trombone, saxophone alto, guitare électrique ! "La Riva Sud" (traduction italienne du titre de l'album, qui fait allusion à Staten Island, arrondissement de New-York dont Michael est natif et, par la langue souvent présente dans les titres des compositions, à l'origine italienne de sa famille) est un délicieux duo d'alto et piano plein de grâce et de fraîcheur, voilé d'une douce mélancolie ponctuée de phases rêveuses. La deuxième moitié du morceau me fait penser fugitivement au mouvement de certaines pièces de Gurdjieff par sa clarté sérieuse et dansante, prélude justement aux quatre danses "Pupazzo di Neve Partitas", pièces exigeantes, austères, non sans beauté, où le violoncelle n'arrive pas à me toucher vraiment.  Suivent deux "Variations for Quintet" aux paysages sonores changeants, agrémentés de contrepoint subtil, puis une superbe miniature pour piano qui aère ce second disque parfois presque trop travaillé, qui ne retrouve pas l'émotion du premier. Les quatre mouvements pour violoncelle titrés "Y for Henry Flint" me séduisent toutefois beaucoup plus que les danses précédemment évoquées : l'émotion est là, qui sourd du mystère de la musique, de sa majesté torturée, consummée dirait-on. L'écriture y est nettement plus contemporaine, à la limite de la dissonance. Je ne sais pas pourquoi je pense à Sofia Gubaidulina à l'instant même, à Chostakovitch aussi, peut-être à cause de l'âpreté de cette musique, à l'épure désespérée du "Slow Scherzo", à l'émotion nue, sensible aussi dans le magnifique "Capo Finale" pour alto et piano, autre très grand moment de ce double album. Je suis moins séduit par les deux pièces suivantes, deux solos pour flûte et clarinette respectivement. Pour finir, "Arbitrage" pour clarinette et gong apporte une touche mystérieuse, magique.

   Une superbe parution, qui confirme l'émergence d'un vrai compositeur à l'écriture sensible. Chacun y trouvera son miel ! Michael a voulu nous régaler d'un plat si copieux qu'il arrive que nous fassions la sourde oreille à certains exercices d'écriture, mais que de beautés, que d'émotions lorsqu'il se laisse aller aux modes les plus "simples" (c'est évidemment une manière de parler !). En ce qui me concerne, je garde une préférence marquée pour le disque 1.

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The South Shore, paru chez XI Records, mars 2015 / 2 disques / 31 pistes / 138 minutes

Pour aller plus loin :

- le site personnel de Michael Vincent Waller

- "Anthems" en écoute :

6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 13:34
Philip Glass - Glassworlds 1 / Nicolas Horvath, piano

   Le pianiste Nicolas Horvath, interprète de Liszt et lauréat de nombreux prix internationaux, se lance dans une édition complète, sur le label Grand Piano de Naxos, des œuvres pour piano de Philip Glass, première édition du genre qui comportera des inédits, des transcriptions. C'est la suite logique d'une longue fréquentation du compositeur américain, émaillée de concerts fleuves, de marathons. Il jouera d'ailleurs ce vendredi 3 avril l'intégrale de ses Études pour piano, donnée pour la première fois à Carnegie hall le 9 janvier de cette année.

   Glassworlds 1 augure bien de ce travail formidable. Le livret, trilingue (anglais / français / allemand), offre un modèle de ce que l'on peut attendre d'une édition "matérielle" de la musique. Assorti d'une présentation du parcours musical de Philip Glass par Frank K. DeWald, il contient aussi un long texte passionnant de Nicolas Horvath, qui revient sur sa découverte et son goût pour la musique de Philip et commente chacun des morceaux du premier volume. On ne saurait rêver mieux, et tant pis pour le critique, chroniqueur qui se demande ce qu'il pourait bien ajouter. Pour l'instant, je me contente de prélever ce qu'il dit de sa rencontre avec la musique de Philip Glass : « Je me souviens encore aujourd'hui de l'effet que me fit sa musique : cette impression nocturne de flotter sur les eaux tranquilles d'un lac sous un ciel étoilé. » La scène est romantique à souhait, à l'image de la musique telle que la conçoivent et le compositeur et Nicolas, qui écrit ceci : « Par opposition à la nature apparemment simple et austère de ses partitions (et aux lectures plutôt prudentes enregistrées par certains de ses premiers défenseurs), le compositeur avait une approche très libre - quasi improvisée - voire romantique. La partition n'étant que le schéma directeur d'un univers dense, profond mais sensible et qui ne demande qu'à être découvert, tout comme une luxuriante forêt traversée par de minces sentiers balisés. » (C'est moi qui souligne) Tout est dit, nous sommes prévenus : le pianiste nous entraîne loin des lectures sages, compassées qui réduisent Philip Glass à une icône de la musique minimaliste ou répétitive. Primat à la sensibilité sur la technique compositionnelle !

   C'est bien ce que l'on entend dès Opening (1981), une des plus célèbres compositions de Glass, plus contrasté m'a-t-il semblé que sous les doigts du compositeur, avec des moments de retenue très beaux joints à une incroyable délicatesse de toucher, une grâce brumeuse,  des montées plus intenses. Une très belle relecture, qui nous prépare à l'étonnante "Orphée Suite", arrangement par Paul Barnes pour le piano d'extraits de l'opéra de chambre en deux actes Orphée d'après Jean Cocteau. Rappelons au passage que Philip Glass a terminé ses études musicales à Paris, sous la houlette de Nadia Boulanger, qu'il parle assez bien français et connaît notre culture, d'où son intérêt pour Cocteau, auquel il consacrera une trilogie. Étonnante, cette suite ? Elle combine ragtime tumultueux et mélodies envoûtantes comme celle de "Journey to the Undeworld", vision infernale à la beauté trouble, très inattendue dans l'œuvre de Philip Glass. Même "Orphée and the Princess", a priori plus dans les clichés glassiens, est aérée par le toucher précis qui fait ressortir chaque note, par l'énergie des montées, la profondeur des moments graves. Toute la suite est tranfigurée, portée par un charme irréel qui se résoud en une atmosphère vaporeuse traversée d'élans émouvants dans la dernière section "Orphée's Bedroom Reprise".

   Dreaming Awake, pièce de 2003, si elle ressemble plus à du Glass, surprend par une fougue étincelante, une inventivité mélodique que j'ai pu entendre sous les doigts du compositeur interprétant quelques unes de ses récentes Études pour piano lors de son récent concert à La Comète de Châlons en Champagne. Ce premier enregistrement mondial est superbe, brassant les émotions les plus diverses avec une grande palette de couleurs au long des quatre mouvements, surprenant par un savant jeu de reprises et d'amplifications.

   Le programme se termine avec une longue pièce de plus de trente minutes datant de 1968, How Now, représentative du style répétitif de cette période, mais également influencée par les ragas indiens, les gamelans indonésiens. Le piano s'y fait percussif, le jeu roulant des notes produit des champs harmoniques denses, d'où son côté hypnotique. Le piano devient portique de cloches folles agitées par le vent. Musique extraordinaire, qui suscitera sans doute de violents rejets de la part de ceux qui voudraient n'y entendre que le retour du même, tout à fait enthousiasmante pour les autres, dont je suis, ravis d'être transportés dans cette série d'escalades vertigineuses, dans cette houle illuminée, ce martèlement pourtant assez différent de celui d'un Charlemagne Palestine. C'est un chemin violent d'ascèse, un dépouillement, sans cesse à reprendre pour atteindre l'extase.

   Un disque magistral, éblouissant, fort intelligemment conçu de manière non chronologique pour présenter toute la diversité de l'œuvre de Philip Glass, ce jeune compositeur de plus de 87 ans. La rencontre d'un immense compositeur et d'un non moins immense pianiste, qu'on se le dise ! Sans oublier le piano, un Fazioli, à la musicalité exceptionnelle !!

Philip Glass - Glassworlds 1 / Nicolas Horvath, piano

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Glassworlds 1, paru chez Grand Piano (Naxos), mars 2015 / 10 titres / 79 minutes

Pour aller plus loin :

- Pour suivre l'actualité des concerts de Nicolas consacrés à Philip Glass : la page GlassWorlds

- Tout sur le concert de vendredi 3 avril : les études pour piano de Glass

- le site du pianiste ( à noter : la couverture du disque The Dreams in the Witch House est de votre serviteur !)

- La première partie de How Now par Nicolas Horvath : une vidéo superbement illustrée par une imagerie psychédélique tout à fait adéquate !!