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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 16:52

   LA BEAUTÉ SERA CONVULSIVE OU NE SERA PAS

   Moins de deux ans après Rupture, première collaboration entre Nurse With Wound / Steven Stapleton et Graham Bowers, Parade prétend poursuivre l'exploration des multiples formes de la psyché humaine. Il s'agit un long morceau de cinquante-trois minutes découpé pour la commodité des auditeurs en huit pistes.

   Une flûte lointaine, à laquelle répondent d'autres bois, des grincements, frottements, une voix, une interpellation à laquelle il est répondu de façon moqueuse, suivie d'un ricanement, de l'arrivée de percussions, et c'est parti en charrette à bras pour l'enfer, "Off to Hell in Handcart". La procession commence, grotesque, truculente, à coups de grosse caisse, de trombones et autres cuivres, dans un grouillement de sons divers. NWW et Graham Bowers déversent dans nos oreilles une musique rabelaisienne qui n'a peur de rien, une cacophonie ubuesque rutilante d'une vitalité débordante. Depuis longtemps, NWW est passé maître dans l'art du collage sonore - ses pochettes vont dans le même sens - dans la grande tradition surréaliste. "Apes and Peacocks", après quelques roulements de tambour, commence somptueusement dans des coloris sombres et grinçants, des arrière-plans mystérieux. Le titre  se développe avec une amplitude symphonique d'un superbe effet : une lutte discrète se trame, l'atmosphère est survoltée. Quel sens dramatique ! Quelle puissance narrative !! Des forces surgissent, perturbent le bel agencement. Toute l'œuvre se structure autour de cette dialectique ordre / chaos, s'agence autour de l'apparition de souvenirs sonores, avec des moments de grâce étrange, fulgurante, suspendus entre deux cahots du charivari, deux hoquets. "Bells of Hell go Ting A'Ling A'Ling", après une très brève accalmie, sons de cloches et grondements lointains, évolue sur une ligne brisée par les cymbales, syncopes et autres borgborygmes sonores. Du pur théâtre sonore comme le pratique Graham Bowers. Imaginez une moulinette géante couplée à une rythmique implacable, et vous aurez une petite idée de la suite du morceau, industriel et délirant. Le voici en écoute...

   Les machines folles s'emballent, s'arrêtent sans prévenir pour laisser échapper de brèves échappées mélancoliques, des bouffées de musiques foraines concassées et envahies par des coulées de drones noirs. L'imagination, comme depuis si longtemps chez NWW, est au pouvoir, un pouvoir décapant, qui lamine tous les clichés, revitalise tous les matériaux charriés. Écoutons le début de "Ring A Ring O'Roses" : solennel, avec ses cordes fastueuses, mais déjà miné par des glissements, dérapages intempestifs. Cette musique ne connaît pas le respect : elle est animée, au sens le plus fort, plastique et cinétique, si bien qu'elle vire très vite vers la caricature, l'iconoclasme. Tous les échantillons qu'elle brasse sont dépaysés, détournés, avec une jubilation énorme : pas question de s'appesantir ! Pourtant, la symphonique et fastueuse introduction de "A Tissue of Deceit" pourrait nous conduire vers des rivages d'ambiante sombre, que nenni !! Les percussions viennent trouer le tissu, déchiqueté allègrement, pour nous entraîner dans un rythme claudicant hanté par des crooners, saturé par une enflure sonore monstrueuse. Et les divas s'époumonent sur des percussions hachées, des lambeaux symphoniques sont perdus dans une jungle métallique dont sourdent des milliers d'oiseaux d'acier ! C'est extraordinaire.

   D'où mon titre, emprunté à Nadja (1928) d'André Breton. C'est la dernière phrase du récit, reprise et variée dans L'Amour fou ((1937) : « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle, ou ne sera pas. » La musique de Nurse With Wound et Graham Bowers me semble suivre ce programme, incarner cette nouvelle définition de la beauté, impertinente et d'une liberté renversante. "érotique-voilée", elle tient du spasme et de de l'éjaculation, déborde de jouissance et dans le même temps se coule dans des voiles sonores, joue avec les interdits. "explosante-fixe", elle aime les formes longues qu'elle subvertit sans cesse par des caprices, irruptions, par son énergie impétueuse. "magique-circonstancielle", elle adore les merveilles, surfe sur l'instant, ne cesse de renaître dans un processus de recomposition-métamorphose vertigineux.

   N'écoutez rien dans la proximité de ce disque fulgurant : toutes les musiques risquent de vous sembler terriblement empruntées, amphigouriques, étriquées...Des électrons libres comme Alvin Curran peuvent seuls survivre...

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Paru chez Red Wharf en 2013 / 8 pistes / 53 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Nurse With Wound

- mon article sur Chance Meeting On A Dissecting Table

- l'illustration intérieure de la pochette, par Graham Bowers :

Nurse with Wound (3) / Graham Bowers - Parade

Programme de l'émission du lundi 11 novembre 2013

Imagho : We got company / Angel (p.12-13, 5'40), extraits de meandres 'Alara / We are Unique Records, 2013)

SKnail : The Way, part 1 & 2 (p.4-8, 10'30), extrait de Glitch jazz (Sknail, 2013)

Howard Skempton : Prelude 1 / Interlude 4 / Prelude 5 / Interlude 5 / Prelude 7 (p.14 à 18, 9'30), extraits de Minimalist Dream House (KML Recordings, 2013)

Grande forme :

* Nurse With Wound & Graham Bowers : Ring A'Ring O'Roses / A Tissue of Deceit / Rats, Cats and Dogs (p.4 à 6, 20'30), extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

Programme de l'émission du lundi 18 novembre 2013

Mi & L'Au : May I / Bêtise du soir / Drown the sound (p.4-6-7, 8'), extraits de H2O (Alter-K, 2013)

Psykick Lyrikah : Invisibles / Décembre / Interlude rouge / Le Souffle (.2-4-5-7, 15'), extraits de Jamais trop tard (Ulysse Production / Yotanka, 2013)

Grandes formes :

* Nurse With Wound & Graham Bowers : Beyond the Palisade / The Bitter End (p.7-8, 12'30),  extraits de Parade (Red Wharf, 2013)

* Machinefabriek : Instuif (p.1, 19'14), extrait de That It Stays Winter Forever (White Box, 2010)

21 septembre 2013 6 21 /09 /septembre /2013 14:56

   Une fois n'est pas coutume, INACTUELLES vous plonge dans les années soixante, pour s'intéresser de surcroît à un compositeur vraiment peu connu. Mais qui vaut le détour. Né en 1937, le jeune Joseph Byrd, originaire de Louisville (Kentucky) joue dans des groupes pop ou country. À l'université de Stanford, il rencontre La Monte Young. Une fois diplômé, il gagne New-York où il participe à l'expérience Fluxus avec La Monte Young et Yoko Ono notamment. Il commence à être connu pour des compositions de la première vague minimaliste. C'est alors qu'il étudie sous la direction de John Cage, dont il aurait, selon ses dires, été le dernier élève. C'est au début des années soixante également qu'il rencontre Morton Feldman, dont il suit deux cours qui l'influencent beaucoup. Il a ensuite une carrière mouvementée, peu dans les normes académiques, Joseph Byrd mêlant rock et électronique, performance artistique et positions radicales. J'aurais peut-être l'occasion d'y revenir puisque son activité musicale n'a pas cessé jusqu'à ce jour.

   Le programme de NYC (1960 - 1963) est indiqué par son titre. Tout l'album oscille entre ses deux influences d'alors, Cage et Feldman. Cage d'abord. "Animals", la pièce de 1961 qui ouvre l'album, rassemble deux violons, un alto, violoncelle, marimba et vibraphone autour d'un piano préparé, l'ensemble sonnant comme une sorte de gamelan indonésien : musique aux résonances tribales, dominée par les notes percussives, intense et douce, à sa manière presque méditative, incantatoire en raison de sa structure de base répétitive, sur laquelle viennent se tisser les différents motifs. "Loops and sequences", aussi de 1961, pour violoncelle et piano, est vraiment feldmanien, donnant l'impression d'une trame flottante, chaque son comme une bulle venant éclater à la surface. La pièce alterne sons tenus et sons non tenus, se construit comme au fur et à mesure. C'est absolument fascinant, magnifique comme le meilleur Feldman. Les trois aphorismes de 1960 pour piano préparé font évidemment songer à John Cage : c'est un monde d'une étrangeté radicale, livré à la fantaisie sonore. Superbe aussi !! "Densities" de 1962, est pour alto solo environné de quatre instruments cantonnés aux aigus (trompette, violoncelle, marimba, vibraphone). Tandis que l'alto joue une ligne clairsemée, parfois pizzicato, voire col legno, l'accompagnement l'entoure de simultanéités peu développées. Toute notion de rythme se perd, l'auditeur est face à des fragments temporels se succédant de manière imprévisible, ici encore à la Feldman. Les quatre poèmes sonores de 1962 sont vraiment dans l'esprit de Cage. Plus de mots, donc de significations, mais des fragments, des phonèmes diraient les linguistes, dans l'esprit des expérimentations cagiennes, certes, mais renouant avec des chants sans mots du Moyen-Âge. On peut trouver l'exercice puéril...il n'empêche qu'une écoute attentive force à reconnaître un vrai charme poétique à ses voix suspendues, hoquetantes. Le "String Trio" de 1962 pour violon, alto et violoncelle, se place sous l'influence de Feldman : divisions irrégulières, importance du silence, des souffles et sonorités frottées, à la limite de l'audible, jeu subtil de permutations des sons. Rien à dire, l'élève a bien écouté le maître admiré, le résultat est dépaysant à souhait, au-delà, comme toujours.

   Le disque se termine avec "Water Music" de 1963. À cette date, John Byrd a accès à un matériel d'enregistrement multi-pistes. La composition peut ainsi associer sons électroniques pré-enregistrés et percussions jouant en direct. On entend aussi bien des gongs, marimbas, que des cloches de vaches accordées, le compositeur ayant choisi de prendre des instruments dont les timbres, sonorités, sont assez proches des sons électroniques. Divisée en quatre sections, c'est l'œuvre qui se sépare le plus des deux mentors pré-cités et annonce la carrière ultérieure du musicien. Très beau travail sur la pâte sonore en mouvement permanent que ce jeu des drones traversés de frottements, tintinnabulements, résonances.

   J'allais oublier...une facétie à la John Cage, "Prelude to The Mystery Cheese-Ball", presque quatre minutes pour sept ballons liturgiques en caoutchouc, idéale...pour percer les tympans obstrués !!

   Un excellent programme, interprété par l'American Contemporary Music Ensemble, dans lequel on retrouve notamment Caleb Burhans (au violon) de Itsnotyouitsme

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Paru chez New World Records en 2013 / 11pistes / environ 63'

Pour aller plus loin

- Pas de vidéo, je m'y attendais. Un article sur Wikipedia en anglais...

- la page consacrée au disque sur le site de New World Records

- "Animals" et "Loops and Sequences" en écoute :

24 août 2013 6 24 /08 /août /2013 20:41

Dans l'Océan du Temps

   Décédé le 25 novembre 2012 à l'âge de 89 ans, Simeon ten Holt est sans doute l'un des compositeurs néerlandais les plus importants de la fin du vingtième siècle et du début de l'actuel. Très connu dans son pays, il l'est beaucoup moins (euphémisme ?) dans le nôtre. Lié au mouvement De Stijl, il a étudié auprès de compositeurs locaux, mais aussi pendant cinq années à Paris sous la direction de Arthur Honegger et Darius Milhaud (Philip Glass a aussi été l'élève de ce dernier), un apprentissage qu'il qualifie d'expériences  plaisantes, sans aucune importance sur sa trajectoire de compositeur. Un moment tenté par l'atonalité, le sérialisme, il élabore un procédé qu'il appelle "dialogisme", caractérisées par des structures en chiasme centrées sur des tritons. Souvent rattaché au courant minimaliste pour son écriture fondée sur des structures rythmiques répétitives, il conçoit des œuvres mouvantes, dont la durée n'est pas fixée, chaque interprétation permettant aux instrumentistes d'opérer des choix propres. De fait, chaque pièce devient une forme organique en perpétuelle évolution, travaillée par des boucles serrées variées. Je le comparerais volontiers à un Morton Feldman en raison de leur goût pour les longues tapisseries sonores. Mais autant l'américain crée un climat de quiétude par la juxtaposition de rares raréfiées, surtout à la fin de sa vie, autant le néerlandais (en tout cas ici) virevolte, caracole, donne à sa musique un caractère virtuose lié à une rythmique volontiers endiablée, infatigable...Deux compositeurs aux extrêmes de la constellation minimaliste, dans des marges très personnelles.

   Il doit sa célébrité à Canto Ostinato, élaboré entre 1975 et 1979, interprété pour la première fois dans une église de Bergen, la petite ville côtière néerlandaise où il vivait, pour trois pianos et un orgue électrique alors qu'il fut écrit originellement pour piano solo. Depuis ont fleuri différentes versions, au moins huit, une pour huit violoncelles étant imminente.

  Le pianiste néerlandais Jeroen van Veen, auquel on doit déjà deux coffrets formidables pour découvrir les facettes du minimalisme - Minimal piano Collection, 9 cds / Minimal piano Collection Volume X_XX, 11 cds - et un monumental coffret de dix cds consacrés aux œuvres pour plusieurs pianos de Simeon ten Holt, vient de publier un "petit" coffret de cinq disques dédiés aux compositions pour piano solo. On y retrouve sans surprise Canto Ostinato (interprété pour deux pianos avec son épouse Sandra au volume X de la Minimal piano Collection) en première position.

   Un peu plus de cent sections pour presque quatre-vingt minutes d'un chant obstiné, en effet, jamais en peine, nous entraînant au fil de ses variations incessantes, laissant entrevoir des bribes d'une mélodie tapie dans la trame profonde. Très vite, on perd tout repère, on s'abandonne au flux, sans souvenir, sans avenir. Le rythme est tel que la mémoire n'a plus le temps d'intervenir pour nous transporter en dehors du moment présent - je parle évidemment de l'auditeur qui n'a pas décroché, dérouté, effrayé par l'espace à parcourir. C'est une musique authentiquement séduisante, qui détourne du droit chemin des soucis pour nous ramener au temps pur. Le jeu lumineux de Jeroen, sa frappe joyeuse, sont irrésistibles !

  Et les quatre autres disques, me direz-vous ? Sur le disque 2, on trouve Natalon in E (1979-1980) une pièce en cinq mouvements, plus courte - quarante-deux minutes seulement ! - qui m'a parfois déconcerté, surtout dans le second mouvement, du Bach un peu mièvre aurait-on dit, mais qui m'a ensuite pris par surprise par des variations très imprévues, avec un "Lento Sustenuto" rare et émouvant et un finale "Molto Allegro Giusto"alternant brillamment moments graves et enlevés. Et un délicieux "Aforisme II" de 1974 dans la lignée d'un Chopin ou d'un Schumann : étonnant !

   Les disques 3 à 5 sont occupés pour l'essentiel par l'immense Solo Devil's Dance, dont les quatre versions voient le jour entre 1959 et 1998. Revoilà nos tritons, appelés dans la tradition musicale "Diabolus in Musica", réputés désagréables pour l'oreille et déconseillés à la fin du Moyen-Âge, mais employés ensuite par Bach, Berlioz, Stravinsky ou...Black Sabbath ! C'est à mon sens le cœur de ce coffret, insupportable pour nombre d'auditeurs, je m'en doute et m'y suis d'ailleurs rompu les oreilles lors des premières écoutes partielles. L'idéal, c'est l'écoute intégrale, à défaut par version. Alors seulement la magie peut jouer. Car c'est un ensemble de compositions fascinantes, comme une immense étendue de milliers de miroirs pivotant, en vis-à-vis, les cellules rythmiques intriquées se répondant en chiasmes parfaits ou subtilement modifiés... Absorbé dans l'avènement de ces schèmes, l'auditeur ne voit pas des intervalles temporels apparaître, il est face au perpétuel surgissant, dans l'abolition entre le rythme de la durée et celui des événements. Il vit ainsi ce que le philosophe Louis Lavelle appelle une « éternisation », éprouvant l'impression d'une éternité qui se réalise dans le temps, connaissant dans le présent immobile de son écoute une intense joie. Si l'on ajoute qu'à cela s'ajoute un autre effet, celui d'un éternel retour du même, mais un peu différent (voir une autre pièce de 1995, sur le disque 5, intitulée justement Eadem Sed Aliter), le sceptique comprendra que je célèbre les louanges d'une danse diabolique à la beauté virtuellement infinie, diffractée par la rythmique annihilant toute analyse historique de l'œuvre. Soulagé du poids du passé, ma faculté de sentir est décuplée, dirait un autre philosophe, Nietzsche...Le diable est léger parce qu'il ne connaît que l'instant présent, ignorant regret et remords et se souciant peu de l'avenir !

   Je reviens sur mon titre : "Dans l'Océan du Temps". La musique de Simeon ten Holt submerge, nous tient lieu de conscience pendant toute écoute véritable ; elle semble sans début ni fin, toute à la joie de sourdre en nous pour nous donner un pur bonheur, celui d'être... C'est une expérience unique, une méditation puissante dont on ne peut "sortir" que régénéré...

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Paru chez Brilliant Classics en 2013 / 5 cds / 27 pistes / Plus de cinq heures    

Pour aller plus loin

-le site officiel du pianiste Jeroen Van Veen

- le site officiel consacré à Simeon ten Holt

- deux vidéos, si ! N'ayant pas trouvé d'interprétation récente de Jeroen pour les compositions de ce coffret, d'abord un fragment de Solo Devil's Dance IV  enregistré dans son premier coffret, une fausse vidéo avec image fixe de la couverture. Une seconde, par un pianiste non identifié, d'un fragment de Solo Devil's Dance III : pour les mains, aussi... 

1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 16:51

  Je souhaite prolonger la chronique de Timewind, opportunément publiée au moment où le pianiste semble enfin sortir de son relatif isolement en rejoignant un label aussi emblématique qu'Erased Tapes, sur lequel on retrouve de très jeunes et talentueux compositeurs-interprètes comme Peter Broderick ou Nils Frahm. Je me souviens avoir découvert Lubomyr Melnyk grâce à l'article d'un autre blog, en anglais (celui-ci n'existait pas encore), auquel le rédacteur avait associé deux fichiers-son téléchargeables sur un site d'hébergement : l'intégralité de The Song of Galadriel ! Que j'ai gardée en mémoire et vous transmets à mon tour ( le site ne propose pas de lecteur...) en espérant que cela vous donnera envie d'aider l'artiste !

http://www.mediafire.com/folder/8vvt526far02d/Lubomyr_Melnyk

   C'est l'occasion de saluer la ligne de ce label - dont le nom est par ailleurs un hommage indirect à David Lynch, sans aucun doute. Voici ce que dit Robert Raths, son fondateur : « J'ai toujours été extrêmement intéressé par un dialogue entre deux pôles opposés, entre le traditionnel et le contemporain, le numérique et l'analogique. Cette zone entre l'électronique et l'acoustique, la musique pop et le monde du classique. En rapprochant ces mondes, ou à tout le moins en commençant un dialogue sur la manière d'utiliser le meilleur de chaque côté, en en faisant quelque chose de stimulant, d'actuel, de notre temps. Au début, les gens ont pu trouver difficile de voir le lien entre chacun de nos artistes, mais je crois qu'au fil des années ce que le label recherchait est devenu de plus en plus évident. »

  Maintenant, place à une courte vidéo où l'on voit quelques étapes de la création du visuel de l'album par l'artiste américain Gregory Euclide (!!):

Programme de l'émission du lundi 27 mai 2013

Musiques pour Disklavier :

- Jocelyn Robert : bolerun 2 (Piste 4, 11'04), extrait de immobile (merles 2012)

Grande forme :

- Kyle Gann : Unquiet Night (p.10, 16'20), extrait de Nude rolling down an escalator / Studies for disklavier (New World Records, 2005)

D'autres mondes inhumains, trop humains :

- Alva Noto : uni rec / uni dia (p.4-5, 13'30), extraits de univrs (raster-noton, 2011)

- Mendelson : Une seconde vie (Cd 1 / p.3, 12'10), extrait du triple Cd sans titre (Ici d'Ailleurs, 2013)

30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 18:27

   Il est des disques que l’on hésite à acheter, ou que l’on achète par fidélité à un compositeur; il est des disques dont on croit savoir d’avance qu’ils vous décevront. Corollaries était de ceux-là, et une première écoute distraite est bien sûr venu confirmer l’inévitable et puis...

   Mais faisons un petit retour en arrière. J’ai découvert Lubomyr Melnyk au détour d’un article de ce blog sur Moon Ate the Dark. Ma curiosité a fait le reste.

   Né en 1948, Lubomyr Melnyk est un pianiste d’origine ukrainienne - avec une allure quelque part entre Soljenitsyne et Arvo Pärt !! Il réside aujourd'hui au Canada. Il se fera rapidement connaître comme l’un des pianistes les plus rapides du monde (19 notes à la seconde), mais ce n’est pas pour cela que nous connaissons son nom aujourd’hui . Être le Paganini du piano et finir en singe savant exhibé sur des plateaux de télévision par un vulgaire animateur et pour un public inculte aurait pu être le destin de ce pianiste virtuose, mais Lubomyr Melnyk est avant tout un artiste, et son don lui a permis d’être à l’origine d’une nouvelle façon de jouer du piano : le piano en mode continu.

   Si le piano en « mode continu » ne peut être joué que par un virtuose, ce n’est pas pour autant une musique virtuose éprouvante à écouter. Lubomyr Melnyk joue un flot de notes très rapides et crée ainsi une tapisserie sonore, une rivière, un torrent de notes qui glissent autour de l’auditeur et l’emportent dans un flot sonore et lumineux. La musique est si rapide que l’oreille s’attache aux notes qui surgissent du flot constant comme les embruns crées par une cascade et provoquent ainsi une impression de ralentissement, voire de suspension de la musique. L’on est emporté par les flots, mais l’on perçoit le scintillement à la surface. Musique virtuose, dense, rapide, mais paradoxalement calme et reposante, car on est comme immergé dans la musique.

Deux disques majeurs pour découvrir Lubomyr Melnyk.

Deux disques majeurs pour découvrir Lubomyr Melnyk.

   La plupart des disques de Lubomyr Melnyk sont auto produits et peuvent être achetés directement via son site. Outre le superbe KMH (chroniqué dans ces pages), je vous conseille tout particulièrement The Song of Galadriel pour piano solo, "Windmills", une pièce pour deux pianos de toute beauté. D’un accès un peu plus difficile, The Voice of Trees, œuvre un peu austère pour deux pianos et trois tubas créée pour la Kilina Cremona Dance Company.

   Peu de temps après ma découverte de cet artiste atypique, j’apprenais la collaboration de Lubomyr Melnick avec le label Erased Tapes et l’enregistrement d’un disque par et avec Peter Broderick. Si cette nouvelle me semblait excellente pour faire sortir Melnyk du quasi anonymat de son petit cercle d’initiés, d’un point de vue musical j’étais plus dubitatif, craignant un virage par trop commercial.

... et puis contre toute attente, la magie opère. Le premier titre "Pockets Of Light" commence comme du Lubomyr Melnyk « classique » et, sans que l’on s’en rende vraiment compte, un son surgit doucement en arrière fond, un bourdonnement électronique qui s’avère être le violon de Peter Broderick, puis vers la cinquième minute, c’est une voix qu’il nous semble entendre et quelque instants plus tard, sans que l’on s’y attende, Peter Broderick se met à chanter, un chant presque comme un murmure, un très beau texte écrit par Broderick : dix-neuf minutes de bonheur! Le deuxième titre, "The Six Day Moment", est le seul titre solo de l’album, il commence tout en douceur, et tisse au fil de ces onze minutes une toile lyrique et virtuose. Dans "A Warmer Place",  Lubomyr Melnyk est à nouveau accompagné au violon par Peter Broderick, comme une suite du premier titre, un beau mariage entre les deux instruments. "Nightrail From The Sun" sonne différemment; le piano résonne comme une harpe et semble « préparé », on pense au piano de Michael Harrison joué en intonation juste. En arrière plan, Peter Broderick crée un fond sonore avec un synthétiseur Juno, et une guitare électrique vient parachever cette tapisserie sonore. "Le Miroir d’Amour" qui clôt le disque voit de nouveau Lubomyr Melnyk accompagné au violon par Peter Broderick, mais celui-ci est plus présent et commence le morceau presque en solo. C’est le seul vrai duo du disque.

   Au final un beau disque pour découvrir l’univers de Lubomyr Melnyk. Et, en bonus, une superbe pochette dont on peut voir la création sur le site d’Erased Tapes. À signaler également la sortie du disque The Watchers, une collaboration entre le guitariste James Blackshaw et Lubomyr Melnyk. Un disque d’improvisations enregistrées dans un club de jazz. Agréable, mais d’un intérêt mineur...

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Paru chez Erased Tapes en avril 2013 / 5 titres / 63 minutes

Une chronique de Timewind

Pour aller plus loin

- le site de Lubomyr Melnyck

- un extrait de Corollaries :

21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 17:56

   Né en 1960, ce pianiste et compositeur formé à l'Académie de musique Felix Mendelssohn Bartholdy de Leipzig est évidemment à sa place dans ces colonnes. Son abondante production discographique ne comporte-t-elle pas des intégrales ou quasi intégrales de compositeurs comme Morton Feldman, John Cage, Erik Satie, des incursions significatives dans les oeuvres de Philip Glass, Terry Riley et bien d'autres figures importantes de la musique d'aujourd'hui ? Steffen Schleiermacher est donc un fouineur, un défricheur comme je les aime, grâce auquel on fait de belles découvertes...que je tente de vous faire partager. Il dirige aussi l'Ensemble Avant-Garde, formation à géométrie variable tournée vers la musique de chambre du XXe siècle et de notre temps.  

   Parmi sa discographie antérieure, à signaler son interprétation des "Keyboard studies 1 & 2" de Terry Riley, accompagnées d'une composition personnelle superbe, "Hommage à RILEY - REICHlich verGLASS" (je respecte la typographie du titre - ce qui va bientôt tenir de la prouesse si les éditeurs de texte sur Internet continuent de s'appauvrir...). Je place la couverture et les références en bas de l'article.

   Venons-en à British ! . Nous sommes avertis : le pianiste allemand avoue son ignorance au sujet de la Grande-Bretagne et des Anglais. Il signale aussi le rôle relativement mineur que l'on accorde assez généralement aux compositeurs britanniques dans les musiques nouvelles. Mais il a été fasciné par le refus radical de certains compositeurs britanniques à l'égard de la virtuosité, d'un art de la composition "traditionnel" et par les partitions d'Howard Skempton, Richard Emsley ou Laurence Crane, devant lesquelles sa première réaction fut : « Mais ce n'est pas comme cela qu'on compose ! » D'où ce disque !!

   Il s'ouvre et se conclut avec deux cycles de Richard Emsley intitulés "for piano 1" et "for piano 12", eux-mêmes émiettés en 8 et 7 très courtes pièces. La musique se réduit la plupart du temps à une seule voix à l'allure capricieuse, énigmatique. Série d'éclats égrenés à un rythme variable comme autant d'aphorismes sur le silence. On ne sait où l'on va, on va dans une atmosphère raréfiée tapissée par l'action de la pédale, suspendus à ces petites escalades sonores, à ces montées successives vers la lumière. Chaque pièce est une méditation, un moment pur, décanté, une invitation à participer au mystère du son se propageant dans la salle (le label MDG privilégie l'acoustique naturelle). Parmi les indications de "for piano 1", on lit par exemple "dolcissimo molto espressivo", "un poco nobilmente", "misty and dreamy, like a nursery rhyme", mais aussi "senza espressione sempre". Sept numéros seulement pour "for piano 12", plus proche peut-être encore de l'esthétique d'un Morton Feldman. Une découverte majeure, que je dois d'ailleurs à un "ami" d'un réseau social qui avait placé une vidéo avec un extrait de ce compositeur né en 1951, encore peu représenté sur disque. Je n'ai pas trouvé l'intégrale de ces "for piano"...Mais j'ai retrouvé avec grand plaisir Steffen...toujours sur la brèche !

   "Notti Stellate a Vagli" - une composition nettement plus longue, pas loin de vingt minutes - d'Howard Skempton fut écrite comme un « complément aux Triadic Memories de Feldman », un complément libre, sans emprunt ou citation. Un hommage où l'on retrouve ce rapport au temps qui fascine tous les admirateurs du grand américain : un temps reconstruit par des motifs ressurgissant à l'improviste alors que l'on est parti très loin dans un no man's land sans repère, lâchés en plein vide, avec pour seul appui la dernière note comme à l'extrémité du monde, de tout. C'est toujours une expérience des limites, du dépouillement, et c'est toujours magique, unique : triomphe absolu du son, seul survivant si l'on peut dire. Un autre très grand moment. Quatre pièces plus courtes d'Howard Skempton figurent plus loin, toutes dédiées à Michael Finissy, presque mélodiques, rêveuses et doucement mélancoliques. 

  Michael Finisssy est plus connu pour des œuvres démesurées, virtuoses. Le pianiste nous propose deux curieux tangos dédicacés respectivement à Howard Skempton et Laurence Crane, le quatrième compositeur présent sur ce disque. Deux tangos disloqués, des souvenirs de tango, si l'on veut, extraits de Twenty-free tangos, une collection qui évoque en modèle réduit la formidable collection de tangos (127 commandés à 127 compositeurs) rassemblée par le pianiste Yvar Mikhashoff, à ma connaissance hélas jamais intégralement publiée. Par ailleurs, la "Sonata for (toy) piano", si elle est une tentative en soi intéressante, ne me réjouit guère les oreilles. Passons.

   Restent deux petites pièces de Laurence Crane : un bouleversant "Chorale" dédié à Howard Skempton, d'une humble simplicité, une pièce d'anniversaire pour Michael Finissy, tout aussi émouvante dans sa marche retenue, comme sur le fil fragile de la vie qu'il ne faut surtout pas malmener, mais dont il convient de faire résonner chaque pas.

    Un très, très beau programme joué sur un magnifique Grand piano Steinway de concert datant de 1901.

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Paru en 2011 chez MDG Scene / 26 titres / 65 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site personnel de Steffen Schleiermacher

- "for piano 1" (1997 - 1999) en écoute :

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  Le disque dont je parlais plus haut...

10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 18:22

   Quel point commun y a-t-il entre Peter Maxwell Davies, chantre du néosérialisme anglais, Meredith Monk, l’exploratrice du chant et de la voix et Jace Clayton, alias DJ Rupture ? Sans doute aucun et pourtant, un nom émerge de ce trio improbable : Julius Eastman. Et comme chaque fois que je découvre un compositeur dont j’ignorais jusqu’au nom, je me trouve enchanté de la découverte et un peu surpris si ce n’est vexé d’être passé à coté !

   Si j’avais déjà lu le nom de Julius Eastman sur deux livrets des disques de Meredith Monk (Dolmen Music et Turtle Dreams) il ne m’apparut alors que comme chanteur et organiste de l’ensemble vocal de Meredith Monk. De même à l’époque où je fis une tentative de m’intéresser à « l’avant garde britannique », j’aurais pu entendre sa magnifique voix de baryton dans « Eight Songs for a Mad King » de Peter Maxwell Davies, et même dans ce cas, Eastman ne me serait toujours pas apparu comme un compositeur, mais comme un interprète. C’est le disque de Jace Clayton paru chez New Amsterdam Records qui, par l’hommage qu’il rend à Julius Eastman, m’a fait découvrir ce compositeur.

   Né en 1940, Julius est un compositeur Afro-américain associé au courant minimaliste et répétitif. Après des études de piano et de composition à Philadelphie, il se fera connaître comme chanteur et occasionnellement danseur. En 1970, il cofonde avec Petr Kotik le S.E.M. Ensemble, qui se signale par des programmes non seulement consacrés aux compositeurs déjà consacrés comme John Cage ou Morton Feldman, mais aussi à  des originaux comme Cornelius Cardew (en hommage auquel Alvin Curran a écrit une pièce folle et superbe). En 1973, il enregistre pour le label Nonesuch « Huit chansons pour un roi fou » de Peter Maxwell Davies ; il participera à deux disques de Meredith Monk, Dolmen Music (1981), en tant que chanteur, et Turtle Dreams (1983), en tant qu’organiste. Parallèlement, il compose des oeuvres pour piano et petit ensemble, dont une vingtaine ont pu être sauvées de l’oubli. L'affirmation de sa négritude et de son homosexualité, son refus de faire parti du système médiatique et financier entourant le monde musical le conduisirent sur la pente de l’alcoolisme et de la misère. Il mourut dans l’anonymat  en 1990.

   Il n’existe à ce jour qu’un seul disque regroupant des oeuvres de Julius Eastman. Le coffret Unjust Malaise est la compilation d’archives historiques et d’enregistrements de concerts des années 1970/80. Six oeuvres pour découvrir un compositeur à la marge, au radicalisme exacerbé et au destin tragique.

   Datant de 1973 - c’est à dire avant Music for 18 Musicians de Steve Reich et avant Music in Twelve Parts de Glass - Stay on It, oeuvre pour  voix, piano, violon, clarinette, saxophones et percussion, fait penser dès les premières seconde à In C de Terry Riley, et convoque également avec son joyeux « bazar » le souvenir de Harry Partch, autre compositeur américain méconnu.

  La deuxième pièce avec son titre en forme de boutade, " If You’re So Smart, Why Aren’t You Rich" (1977) pour un piano, un violon, deux cors, quatre trompettes, deux trombones, chimes (jeu de cloches) et deux contrebasses, n’est pas d’inspiration répétitive. Cet exercice de style avec ces ascensions et ces descentes de la gamme chromatique, parfois un peu austère, éclaire une autre face du compositeur.

   "The Holy Presence of Joan D’Arc" (1981), est en deux parties, un prélude pour voix seule qui permet d’entendre la magnifique voix d’Eastman, pièce entre les vocalises de Meredith Monk et It’s Gonna Rain de Steve Reich, une oeuvre vocale de toute beauté et assez poignante. La deuxième partie, pour dix violoncelles, commence comme un morceau de rock, avec son ostinato énergique, qui n’est pas sans rappeler Led Zeppelin ou même Deep Purple; puis, passant au deuxième plan, la rythmique va être ornementée de phrases musicales frisant l’atonalité et le sérialisme et faire de cette pièce une aventure musicale des plus intéressantes.

   Eastman parlait de « formes organiques » pour décrire sa musique : « Chaque phase contient l’information de la phase précédente, avec des matériaux nouveaux qui viennent s’y ajouter progressivement et d’anciens qui en sont progressivement supprimés. » C’est ce coté organique qui est puissamment ressenti dans cette pièces pour dix violoncelles.

   "The Nigger Series" (1979/1980) est une oeuvre pour quatre pianos en trois parties (Gay Guerrilla, Evil Nigger et Crazy Nigger) d’une durée d’une heure quarante cinq environ. L’enregistrement proposé ici est celui d’un concert donné en janvier 1980 à la Northwestern University avec Julius Eastman au piano. Le critique musical et compositeur Kyle Gann, étudiant à l’époque, se souvient que, les titres des pièces faisant polémique, ils furent supprimés du programme imprimé. Ces trois pièces, par leurs apports d’éléments venant du blues, du rock et de la pop, produisent sur l’auditeur un effet tout à fait différent de Piano Phase ou Six Pianos de Steve Reich. "Evil Nigger" avec son rythme soutenu et cette voix qui crie « One, Two, Tree, Four », comme dans un vieux rock, semble un appel à taper du pied pour marquer le rythme, plus qu’à l’écoute méditative que crée souvent la musique répétitive.

   Le dernier document d’archive du coffret est l’introduction que fit Eastman lors du concert de la Northwestern University, il y explique ses « formes organiques » ainsi que les titres des trois compositions, un document touchant au regard de son destin.

   Le radicalisme d’Eastman, s’il se trouvait dans sa vie, dans sa démarche musicale et dans les titres de ses oeuvres, est finalement absent de sa musique. Sa musique est débarrassée de tout dogmatisme, elle n’est pas enfermée dans une forme rigide comme pouvait l’être la musique de Philip Glass et Steve Reich au début des années 70. Eastman s’est servi de l’oralité de la musique africaine pour la libérer du carcan dans lequel sa forme la maintenait. Je pense à ce que Michael Gordon fera subir à la belle mécanique répétitive dans Trance. Comme si les trains de Steve Reich déraillaient pour emprunter des chemins de traverse...

   Une oeuvre qui précède les grandes compositions de Steve Reich et Philip Glass, et qui, dans le même temps, préfigure ce que sera la deuxième génération de minimaliste par l’apport d’élément de musique pop, rock et blues dans ces compositions.

   Le disque de Jace Clayton The Julius Eastman Memory Depot n’est pas un  remix de DJ d’oeuvres d’Eastman. Le disque reprend deux des trois parties de la Nigger Series (Evil Nigger et Gay Guerrilla), interprétées par deux pianistes (David Friend et Emily Manzo), sur lesquelles, Jace Clayton va intervenir avec de l’électronique : c’est donc plus une oeuvre pour piano et électronique qu’un simple remix de DJ. Tout à la fois indispensable s’il permet de faire découvrir un compositeur et discutable quant à son réel intérêt musical !

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Unjust Malaise paru en 2005 chez New World Records / 3 cds / 8 titres / 3h10 environ.

The Julius Eastman Memory Depot paru chez New Amsterdam Records en avril 2013 / 9 titres / 53 minutes.

Une chronique de Timewind

Pour aller plus loin

- Un extrait de "Crazy Nigger" en concert :

Une des rares partitions subsistantes de Julius Eastman.

Une des rares partitions subsistantes de Julius Eastman.

6 avril 2013 6 06 /04 /avril /2013 17:47

Le bourdonnement ambiant de nos habitations

 

   Il m’est souvent arrivé l’expérience suivante : je mets sur ma platine un nouveau disque que je viens de recevoir, une oeuvre nouvelle que je découvre. J’écoute la musique, plus ou moins attentivement, quand unNico-Muhly-Drones.jpeg son, un bruit vient perturber mon attention, titiller mon oreille — un chant d’oiseau, une sirène, un vrombissement — et de me demander : est-ce dans le disque ou dans mon jardin, dans la rue, est-ce le réfrigérateur dans la cuisine ou un vrombissement dans le disque ?? Où s’arrête la musique, où commencent les bruits ambiants qui nous entourent dans nos habitats ?

« J’ai commencé à écrire les pièces de Drones (bourdonnements) comme une méthode de développement d’idées harmoniques sur une structure statique. Une idée de quelque chose pas très différente que de chanter seul avec un aspirateur, ou avec le subtil mais constant murmure que l’on trouve dans la plupart des habitations. Nous nous entourons d’un bruit constant, et les pièces de Drones sont une tentative pour honorer ses bourdonnements et les styliser. » écrivait Nico Muhly en 2012.

 

    En réfléchissant à cette idée de Drones en tant que bourdonnement, murmure ambiant, omniprésent dans nos habitats, je me suis mis à fredonner un air, puis à murmurer des paroles...

 

Gradually                                                                                 progressivement

we became aware                                                  nous avons pris conscience

of a hum in the room                                   d’un bourdonnement dans la pièce

an electrical hum in the room        un bourdonnement électrique dans la pièce

it went mmmmmmm                                          cela faisait hum m m m m m m

  Je fredonnais le premier couplet de la chanson d’ouverture de Songs from the liquid days de Philip Glass. « Changing Opinion », le texte écrit par Paul Simon était l’exact écho de ce que je venais de lire.

   L’album Drones est la compilation de trois maxis (Drones & Piano / Drones & Viola / Drones & Violin), qui furent d’abord téléchargeables sur le site de Bedroom Community avant d’être édités en cd avec un bonus, "Drones in Large Cycles" en forme de coda.

   Nico Muhly a enregistré sur bande des sons de piano et de violon, qu’il va utiliser comme un bourdonnement statique sur lequel il va faire jouer tour à tour un piano dans la première pièce, puis un alto et enfin un violon. "Drones & Piano" est en fait, la seule vrai pièce pour instrument solo des trois, les deux suivantes étant des « solos » avec piano (alto et piano, violon et piano).

   Ce qui frappe dès les premières secondes de "Drones & Piano", c’est un jeu de  piano sec, froid, sans aucun vibrato, une musique qui semble dénuée de toute émotion, presque une caricature de certaines oeuvres sérielles ; pourtant, la musique est parfaitement tonale. Ce n’est pas un hasard si Nico Muhly a choisi le pianiste  Bruce Brubaker  (bien connu de ces pages) pour interpréter ces pièces. Nico Muhly dit de lui : « Il a cette capacité à faire émerger des émotions d’une musique apparemment sèche, comme les études de Philip Glass, ou mes propres expériences étranges de drone ». Mais de cette apparente froideur, va naître une musique qui devient rapidement addictive. Drones est certainement le disque que j’ai le plus écouté l’été dernier.

   C’est à partir de "The 8th Tune", la partie la plus courte de "Drones & Piano", que le piano devient presque lyrique, puis quasiment élégiaque dans la partie suivante ; la mélodie est juste esquissée, comme une ombre entraperçue. Les  puissants accords de piano reviennent pour la dernière partie  qui se termine par une série d’accords au violon.

   Émergeant du brouillard du drone, l’alto de Nadia Sirota pose le décor pour "Drones & Viola", mais semble rester en arrière plan. Il faudra attendre la deuxième partie pour que l’alto prenne de l’ampleur et devienne le vrai soliste et que là aussi, un certain lyrisme l’emporte sur la froideur apparente de la musique.

   C’est bien le violon qui a le premier rôle au début de "Drones & Violin", mais dès la deuxième partie, le staccato du piano revient au premier plan et la pièce devient un duo. Un effet miroir se crée alors entre les deux solistes et leurs doubles murmurant dans le drone conçu par Nico Muhly.

    "Drones in Large Cycles", la coda du disque, beaucoup plus électro, est plus une ouverture vers d’autres oeuvres à venir qu’une conclusion d’un cycle. Tel ce "Drones, Variations, Ornaments" écrit pour le Crash Ensemble.

   À remarquer également, sur la pochette du disque, quatre magnifiques photos noir et blanc du photographe portugais Luis Filipe Cunha. Des photos de racine et de tronc d’arbre qui, à défaut d’avoir un lien évident avec les murmures de nos habitats, apportent une belle touche finale à ce superbe disque.

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Paru chez Bedroom Community en 2012 / 14 titres / 50 minutes


Une chronique de Timewind

Pour aller plus loin

- le site de Bedroom Community sur Bandcamp

- Bruce Brubaker enregistrant Drones :

 

 

- le pianiste Jeff Plessis interprète "Drones & piano" au Baff Center le 23 janvier 2013 (audio seulement) :

 

 

 

Programme de l'émission du lundi 1er avril 2013

Missy Mazzoli : Overture / The World within me is too small / Capsized Heart / Interlude / I have arrived (Pistes 1 à 5, 20'), extraits de Song from the uproar (New Amsterdam Records, 2012)

The Alvaret Ensemble : WJU (Cd 2 / p.4, 13'53), extrait du double album sans titre paru chez Denovali Records, 2013.

Grande forme :

• Svarte Greiner : Black Tie (p.1, 20'37), extrait de Black Tie (Denovali Records, 2013)