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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
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20 novembre 2019 3 20 /11 /novembre /2019 17:00
Kyle Gann - Hyperchromatica

   Pendant vingt ans critique musical et chroniqueur au Village Voice, hebdomadaire new-yorkais ouvert sur la création contemporaine, journal qu'il a quitté en 2005, Kyle Gann, né en 1955, n'est pas seulement un connaisseur de la musique d'aujourd'hui, auteur notamment d'un livre sur Conlon Nancarrow, c'est un compositeur passionnant, ouvert à toutes les expérimentations (intonation juste, écriture micro tonale, emploi de synthétiseurs, pianos mécaniques et ordinateurs). Outre de très belles pages pour piano, on lui doit la redécouverte des pianos mécaniques, améliorés et maintenant pilotés par ordinateur. Ce dernier disque, paru en 2018 - j'ai failli le laisser passer -, marque une étape importante dans la réapparition du disklavier. Le double album propose un cycle de deux heures et trente-cinq minutes, composé de 17 pièces pour trois pianos pilotés par ordinateur et microtonalement accordés. Ce faisant, Kyle Gann dit s'inscrire dans la lignée de très nombreux compositeurs américains, très liés entre eux et puisant leur inspiration dans les œuvres de leur "groupe" informel, agrégat de personnalités non-conformistes et frondeuses, créant une musique ayant largement coupé les ponts avec l'autre côté de l'Atlantique : « J'ai pris toutes mes idées chez Henry Cowell, Charles Ives, John Cage, Conlon Nancarrow, Harry Partch, Virgil Thomson, Ben johnston, Carl Ruggles - aussi, dans mes débuts, chez Aaron Copland, Roy harris, Leonard Nernstein, William Schuman. »  J'ai pris le temps de le citer, au risque de vous lasser, pour montrer la profonde méconnaissance de la musique contemporaine américaine en Europe. On ne connait guère que les minimalistes (le trio Reich-Riley-Glass), peut-être en partie parce qu'il ont fait le choix de fonder des ensembles pour interpréter leur musique dans le monde entier, tandis que les autres sont restés des francs-tireurs, des excentriques soucieux de leur totale indépendance, quitte à demeurer des ouvreurs de voie oubliés, repliés sur leur microcosme.

   Pour le musicologue et compositeur néerlandais Anthony Fiumara, on peut envisager ce cycle monumental comme consacré à un instrument imaginaire à 243 tonalités. Kyle Gann a choisi 33 hauteurs dans une octave en intonation juste, harmoniques de mi-bémol. Je ne rentre pas davantage dans la présentation musicologique, très complète sur le livret qui présente sous formes de tableaux la répartition dans les séries harmoniques. Mais alors, dira-t-on, qu'en résulte-t-il ? Une musique machinique, sans âme ? 

    Ce n'est pas parce qu'elle n'est pas jouable par des mains humaines qu'elle est insensible. La musique est composée comme une autre. Le titre fait référence à la fascination de Kyle Gann pour le cosmos et les corps célestes. Aussi les rythmes et les mélodies donnent-ils l'impression de venir d'un autre univers, où l'on peut également danser et chanter. Le compositeur a suivi ses humeurs, ses rêves, d'où la grande variété de styles, d'ambiance tout au long du cycle. Kyle ayant lui-même commenté chaque titre dans le livret, je me contenterai de quelques touches d'écoute.

  

   "Andromeda Memories" installe une atmosphère nostalgique, un peu jazzy. "Futility row", la première pièce jamais écrite en une sorte de mi-bémol mineur selon le compositeur,  sonne comme du piano mécanique rêveur, un comble, installée sur une rythmique ostinato. "Orbital resonance" nous projette en plein espace, inspirée des photographies de la planète Pluton publiées en juillet 2015 : harmonies étranges, cadences spectrales, c'est fascinant et superbe ! Les clins d'œil ne manquent pas, comme l'amusant détournement du titre de  la Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel, devenu "Pavane for a Dead planet", danse lente et majestueuse émaillée de cliquetis étincelants qui a un charme fou,  juste avant une curieuse danse atonale, "Star Dance", aux balancements réguliers, aux scintillations moirées. Inspiré par les Miroirs de Maurice Ravel, "Ride the Cosmos" peut faire penser aux tentatives de dressage d'un cheval fougueux, imprévisible : pas facile à monter, il va dans tous les sens, ivre dans son affirmation d'une liberté farouche. Après ces cavalcades, "Dark Forces Signify" renverrait aux caractéristiques de la matière noire (ou sombre) : on sent une forte concentration, une prière peut-être qui chercherait à monter, à se dégager d'une gangue, représentée par des basses obstinées, répétitives dont sortent parfois des grappes claires, des cadences décidées. Suit un hommage à la musique des dernières années de Julius Eastman (1940 - 1990), un compositeur que quelques pianistes français comme Melaine Dalibert ou Nicolas Horvath tentent de faire connaître au public d'Outre-Atlantique, et pour lequel Kyle écrivit la première notice nécrologique. D'architecture répétitive, c'est une pièce puissante, incantatoire, sombre, véritable vortex ralenti qui happe l'auditeur. Encore un grand moment ! Le premier cd se termine avec "Busted Grooves", fantasque danse disloquée, oscillante, virevoltante, à facettes facétieuses. Un régal !    Direction l'espace lointain dans le second disque avec "Rings of Saturn", labyrinthe de répétitions, de variations, de déphasages qui donnent à la pièce une atmosphère volatile, improbable. La pièce est sans doute une des plus dérangeantes pour l'oreille, sans cesse en train de glisser d'une couleur harmonique à une autre, comme si elle se tordait, en proie à des déformations intérieures. On s'éloigne encore avec "Pulsars", notes isolées plaquées à des intervalles variables, si bien que la musiques est surtout entre les notes, dans les ondes harmoniques générées, qui se superposent parfois, interfèrent. La troisième pièce serait le troisième volet d'une trilogie consacrée à la nuit, venant après Long Night (1981) pour trois pianos ordinaires et Unquiet Night, étude pour disklavier accordé conventionnellement figurant sur Nude rolling down an escalator (2005).

   "Neptune Night", comme les deux compositions antérieures, est un chef d'œuvre. Cet adagio devient comme un fleuve traversé de multiples courants, la pédale forte constamment utilisée. On croit entendre le jeu d'un portique de cloches, on se laisse porter dans cette tintinnabulante dérive, plus contemplative sur la fin. Après ce quart d'heure extatique, "Spacecat" se laisse savourer comme un divertimento léger parsemé de touches humoristiques non sans rapport avec son titre, donné par un rêve nous dit le compositeur : alors oui, une musique ronronnante, câline ! "Reverse Gravity" serait une gnossienne : elle en a l'allure un peu cérémonieuse, affectée d'un dandinement languide et hiératique, avec des poussées puissantes. Et une romance pour continuer, une "Romance postmoderne", bien sûr, pièce qui fut la première du cycle, et qui peut être jouée en concert. Sa douce musicalité pourrait presque faire oublier son caractère microtonal, surtout que notre oreille, depuis le début du cycle, a pris ses repères. Par contraste, "Liquid Mechanisms", une des plus longues compositions de l'ensemble, sonne plus expérimentale, éclatée, en dépit d'une certaine fluidité, peut-être en raison de sa structure oxymorique, signalée par son titre. Elle se développe comme un rêve, une déambulation surréaliste dans un monde à la Max Ernst, merveilleux et fascinant. Une page magnifique ! Pour finir, un rassemblement festif, un "Galactic Jamboree", joyeusement étourdissant...

   Quel voyage ! Un cycle majeur de la musique du vingt-et-unième siècle. Kyle Gann est un formidable créateur de mondes sonores.

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Paru en mars 2018 chez Other Minds Records / 2 disques/ 17 plages / 2 heures et 35 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 octobre 2021)

7 novembre 2019 4 07 /11 /novembre /2019 16:00
Machinefabriek (4) - With voices

   L'homme aux machines de Rotterdam, Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, élargit toujours davantage son univers sonore. Au carrefour des musiques électroniques, ambiantes, expérimentales, il utilise tout ce qu'il trouve, cassettes audio, générateurs de sons, sons enregistrés, qu'il combine avec ses synthétiseurs et autres possibilités offertes par l'électronique, pour créer, sculpter, une musique à la fois très élaborée et au potentiel émotionnel incroyable. Cette fois, comme le titre l'indique, il travaille avec les voix en orfèvre, en joaillier : il monte les voix pour les sertir dans une polyphonie électro-acoustique extraordinaire.

   « L'idée était que chaque chanteur, intervenant vocal, fasse ce qui lui vient naturellement. L'élément d'imprévisibilité était important pour moi. » précise Rutger. La voix peut chanter, dire un texte, émettre des sons inarticulés : le compositeur se charge de sa mise en valeur, en traitant chacune d'elle selon ses particularités sonores. Les huit titres sont construits à partir de huit voix différentes.

   Atmosphère éthérée pour "I", la voix de Terence Hannum, artiste visuel et musicien : la frontière entre voix humaines et voix de synthèse est inaudible. Nous sommes dans un vaisseau spatial assailli par des perturbations, et qui reprend sa route, son sillage de plus en plus étoffé de drones et de voix démultipliées, de distorsions rauques, qui percute parfois un nuage de particules pour mieux rebondir, foncer dans les textures granuleuses, forer dans le tissage devenu immense des voix. Quelques fragments mélodiques fournis par la chanteuse néerlandaise Chantal Acda sont incorporés dans une sorte de rituel annoncé par des percussions répétées en début de morceau, enrobées par des vagues de synthétiseurs. La voix est diffractée, les segments vocaux fracturés et montés en parallèle, en écho, le tout dans une forge grondante dont les murs s'éloignent sous des poussées sourdes. La douceur des voix féminines semble peu à peu triompher de forces noires, et l'on entend comme le râle de voix masculines basculant dans le néant. Terrifique, cette musique ! On retrouve la voix du compositeur et chanteur américain Peter Broderick, qui a déjà travaillé avec Machinefabriek, notamment pour ce chef d'œuvre qu'est Mort aux vaches, sur le titre III. Peter semble hébété, pousse des sons cadencés, doublés, triplés par d'autres voix, dans un opéra-borborygme très étonnant, éclaté par des percussions sèches, puis quelques mots installent un climat poétique propice aux agrandissements imaginaires, d'autres voix, comme des voix de gorge, nous propulsent dans des confréries telluriques d'une extrême puissance, avec une coda quasi chamanique. Un grand moment ! Marianne Oldenbourg chante vraiment en IV, sans doute un air traditionnel irlandais ou celtique, sur un tapis d'aigus tenus qui s'enrichit de multiples voix, un véritable chœur cosmique porté par des grondements donnant l'impression d'un folk intersidérant.

   Avec les Anversois de Zero Years Kid, le titre V est le plus grinçant au début, puis carrément fantomatique, les voix se croisant dans un temps coupé par des fulgurances. Une bande sonore idéale pour films de morts-vivants ! On dérive ensuite au fil de curieuses mélopées enveloppées de semi-ténèbres, finissant par se fondre en un chœur de lamentations accompagné de jappements à la mort. Le VI, sur la voix du britannique Richard Youngs, renoue avec les espaces éthérés du premier titre pour flotter entre tessitures traditionnelles comme le chant diphonique, et fractures électroniques, drones. C'est un des très grands titres de l'album, aux graves somptueux, aux échappées harmoniques confondantes. Le VII (voix de Wei-Yun Chen) a des allures bruitistes, une musique industrielle passée à la moulinette, des sons de terrain, ce qui donne un collage inégal en dépit d'un relatif retour mélodique. À sauver, la dernière minute, jouant bien de la voix chuchotante de Wei-Yun.

    Le disque s'achève avec le VIII et la voix de la chanteuse américaine Marissa Nadler. C'est un titre nettement plus long, un peu plus de onze minutes. Et un des sommets de l'album. La voix de sirène, angélique, de Marissa, est magistralement détournée, ornée, dans des volutes d'une profondeur inouïe. Les contrepoints vocaux sont d'un raffinement étonnant, soutenus par une électronique se faisant organique, enveloppante comme un manteau de caresses.

   Un des grands disques de l'année 2019 (il est paru en tout début d'année).

Mes titres préférés : I / II / III / VI / VIII //  Deux autres très bien. Évitable : le VII. (la vidéo de Marco Douma sur la page bandcamp m'incite à plus de modération...)

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Paru en janvier 2019 chez Western Vinyl / 8 plages / 46 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 octobre 2021)

24 octobre 2019 4 24 /10 /octobre /2019 16:00
Bruno Letort - Cartographie des sens

La musique de chambre, au large...

   Guitariste et compositeur, Bruno Letort est éclectique depuis ses débuts, publiant dans les années quatre-vingt des albums à la frontière du jazz et du rock, multipliant les collaborations avec des musiciens issus du jazz et des musiques improvisées, composant pour le théâtre, le cinéma, la danse. Producteur sur France Musique, il fonde le label Signature, sur lequel on retrouve quelques artistes présents dans ces colonnes, notamment le guitariste Fred Frith - on verra plus loin pourquoi je mentionne ce musicien inclassable qui a publié aussi chez Tzadik, grand label des musiques expérimentales. Avec Cartographie des sens, Bruno Letort rassemble une collection de pièces qui invitent l'auditeur à abandonner très vite ses préjugés ou clichés sur la musique de chambre. La pochette donne à lire un texte de présentation impeccable d'Alexandre Castant, auquel je renvoie pour les indications plus techniques et les références précises. L'un des axes de cette collection est la thématique de la séparation, de l'exil, de la migration, sensible dans le choix des textes et certains titres

   En ouverture, le titre rimbaldien "Semelles de vent" annonce une aventure, ici la rencontre entre un quatuor à cordes et la voix de la chanteuse éthiopienne Éténèsh Wassié, entre la culture occidentale savante et l'éthio-jazz, forme de jazz populaire dans son pays. On pense évidemment à certains disques du Kronos Quartet, qui affectionne ce type de friction stimulante. La chaude mélopée de la voix est soutenue par un quatuor à la musique entraînante, qui se fait vite lancinante, approfondie par des échappées électroniques, des touches de clarinette (?), des échos soutenus de voix dans les lointains, une basse grondante parfois, ce qui donne à toute la fin un parfum mystérieux. Après une telle alliance métissée, "Absence" surprend par son côté apparemment musique ancienne. L'Ensemble vocal Tarentule développe une polyphonie qui déstructure un texte de l'écrivain contemporain Orlando de Rudder, jouant des boucles, des accélérés et des ralentis, des timbres aussi en un éblouissant bouquet de voix, d'éclats, de suavités imprévues : la musique de la Renaissance fondue dans une approche plus contemporaine brouille en fait les pistes pour mieux réjouir l'oreille.

   Retour au quatuor à cordes dans sa forme classique avec le cycle "E.X.I.L" en quatre mouvements, interprété par le Grey Quartet...oui, mais enrichi de textures électroniques, de bruits. L'atmosphère du premier mouvement, élégiaque, est chargée d'inquiétudes exprimées par des drones, des cliquetis. La tension s'accroit pour se vaporiser autour de virgules percussives lumineuses, comme d'une boîte à musique enchanteresse tandis qu'une aura électronique enveloppe les cordes. Splendide début ! "EX.I.L 2" développe une plainte parfois discordante, puissante, agitée de soubresauts impressionnants, avec des passages langoureux : c'est le cœur dramatique du cycle. Retour à une inquiétude diffuse dans le troisième mouvement, marqué par des inflexions déchirantes, des cassures, des trouvailles sonores parfois magnifiques, en particulier ce friselis cristallin tel un leit-motiv qui embaumerait la douleur, la souffrance. Quelle fresque variée, fouillée dans les moindres détails, belle de la beauté d'un désespoir qui s'accroche quand même à l'espoir ! La mer est là qui gronde aux portes de la nuit... Aussi le dernier mouvement peut-il se comprendre comme l'explicitation de ce que la musique exprimait : Jean-Marie Gustave Le Clézio, d'une voix claire, péremptoire, réfléchit à la question de la responsabilité qui nous incombe, à nous pays riches, face à la misère des déshérités qui migrent. Accompagné par les cordes, il nous assène une leçon lourdement rhétorique. Mieux vaut lire Désert, qui dit bien mieux les choses, de manière littéraire et non idéologique ! C'est la partie à mon sens la plus faible du cycle, parce que démonstrative, et d'une froideur contre-productive. Les trois parties précédentes se suffisaient à elles-mêmes, expressives, poignantes, et si belles sans paroles de vérité. La vérité de la musique n'est pas celle du logos, c'est celle des sens justement, du ressenti dont tout ce qui précède nous dressait la si émouvante cartographie.
 

  Que "Draisine' soit liée à un projet inabouti autour du chef d'œuvre d'Andréi Tarkovski, Stalker, m'interpelle évidemment. Servie par un sextet (basse, percussions, piano, violon, alto et violoncelle), cette courte pièce oscille entre musique de chambre et jazz, entre mélancolie légère, langoureuse, et tentation sublime avec le piano funambule sur des crêtes lumineuses, épaulé par la basse et une clarinette basse interrogatrice. "Rebath", anagramme de "breath", met en espace sonore une flûte confrontée à un environnement électronique qui semble la démultiplier, lui faire écho non sans ironie mordante, comme si elle se rebaignait dans ses propres sons devenus méconnaissables. Étonnante pièce, si vive, si fraîche, constamment en allée dans une fuite désordonnée, un peu sauvage, doucement panique...

   ... de quoi annoncer les trois "Fables électriques" qui suivent, pour guitare électrique et électronique. Presque un début de musique industrielle pour la première d'entre elles, percussion sourde et sons triturés avant le lâcher de guitare(s), démultipliées elles aussi, scansion monotone en crescendo, explosion saturée avant une nouvelle vague d'assaut. Nous sommes dans un univers métallique, impitoyable, brûlant de froideur, fracturé par des déchirures âpres, ce qui n'est pas sans évoquer l'univers du guitariste Fred Frith cité en début d'article, ou encore celui de Marco Capelli et son "Extrem Guitar project". Cette première fable ne serait-elle pas le bulldozer de la civilisation occidentale faisant place nette par sa sombre puissance ? La deuxième est d'abord plus torturée, introvertie, immergée dans un bain électronique : elle se change vite en hallucination et magie rituelle sur fond de voix spectrales, tout en résonances percussives radieuses, pas si éloignées que cela des bols chantants tibétains. On peut la voir comme un mouvement lent de sonate, un intermède avant la reprise de la première fable sur un mode plus frénétique, agressif, lourdement répétitif. L'atmosphère est grondante, saturée, pulsante telle une danse claudicante de géant déhanché parcourant les décombres de villes détruites. Une trilogie formidable, à écouter à plein volume !

   L'aventure se termine avec "The Cello stands vertically, though...", ode au violoncelle en cordes libres, si l'on peut dire, bateau ivre rimbaldien, ce qui nous ramène au début de ce voyage, de cette traversée de quelques unes des nouvelles modalités de la musique de chambre d'aujourd'hui, où la guitare électrique, l'électronique côtoient, rencontrent les instruments plus classiques du genre. Bruno Letort s'inscrit ainsi dans le courant de décloisonnement représenté aux États-Unis par les compositeurs du protéiforme Bang On A Can, festival, ensemble et label fondés par David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe.

    Oubliez vos préjugés : cette musique contemporaine-là est sacrément belle, vivante, surprenante, prenante !

Mes titres préférés : "Fables électriques" (les 3 !) / "E.X.I.L" 1 à 3 / "Semelles de vent" / "Draisine"... et j'aime assez trois des quatre restants, à l'exception de celui que j'ai indiqué !

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Paru en septembre 2019 chez Musicube / 12 plages / 51 minutes environ

Pour aller plus loin :

- "E.X.I.L 1"  (ci-dessus) et "Fables électriques" Mvt 3 (ci-dessous) en fausses vidéos :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 octobre 2021)

17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 17:00
Michael Vincent Waller - Moments

  Compositeur américain installé à New-York, Michael Vincent Waller a étudié avec La Monte Young, Bunita Marcus (pianiste, amie proche et collaboratrice de Morton Feldman à la fin de sa vie). Deux ans après Trajectories, il sort Moments, un album de pièces pour piano solo, avec quelques compositions pour vibraphone solo. Au piano, l'un des pianistes les plus engagés dans la défense des nouvelles musiques, R. Andrew Lee. Au vibraphone, William Winant, percussionniste américain d'avant-garde. Comme sur Trajectories, c'est "Blue" Gene Tyranny, lui-même pianiste et compositeur, qui signe une partie des notes du livret d'accompagnement, très bien fait, passant en revue toutes les pièces. Un autre texte de Tim Rutherford-Johnson, écrivain et professeur de musique contemporaine, aborde la musique de Michael de manière plus synthétique, pointant notamment l'ombre d'Erik Satie. C'est passionnant. Pas question pour ma part d'empiéter, si ce n'est ponctuellement, sur leurs approches.

    Le titre de l'album, Moments, annonce des pièces plutôt brèves, de 1'02 pour la plus courte, à 5'58 pour la plus longue, un Nocturne. Elles sont nettement liées à des personnes de l'entourage du compositeur, auxquelles elles sont parfois dédicacées. Aussi sont-elles chargées d'émotions, exprimées dans le style propre de Michael, un mélange de clarté, de simplicité et de savantes combinaisons harmoniques entre modalités traditionnelles et influences minimalistes.

   Trois notes à la main gauche, c'est la trame de "For Papa", étayée par une mélodie limpide et gracieuse, répétée et variée, à la main droite. Une nostalgie légère s'en dégage. "Return from L.A", en quatre moments, commence aussi à la main gauche, très rêveuse, puis s'envole dans un gai frémissement de lumière. Tout tourne. Les mélodies coulent, discrètement obsédantes avec leurs boucles rapides. Comme le remarque "Blue" Gene Tyranny, le troisième moment fait songer à la musique de gamelan par ses cycles colorés, rythmés autour d'une assise de grave. Le quatrième moment est lui d'une grâce élégiaque admirable, tout en retenue, avec des suspensions ineffables. Comment rester insensible à une telle musique ? Succède à ce petit cycle un "Divertimento", rêverie à peine grave à base de grappes de notes jetées en un geste répété tout au long de la pièce, à chaque fois débouchant sur un silence comme une interrogation insistante à laquelle il n'est pas répondu, si bien que le piano semble improviser une réponse. "For Pauline", dédié à la mémoire de Pauline Oliveros, pionnière de "l'écoute profonde" (deep listening) disparue en novembre 2016, est bouleversant de simplicité : pas de mélodie, une harmonie fondée sur des répétitions de notes alternativement dans les aigus et les graves, leur lent décalage donnant l'impression d'entendre comme un cortège de cloches. "Jennifer", par contraste, est un moment virevoltant, mélodieux, célébration de la vie retrouvée après les inquiétudes de la maladie marquées par des phrases plus graves dans ce flux qui ne cesse d'aspirer à la lumière tout en se souvenant des ombres de la mort.

   Deux "Nocturnes" suivent, pièces un peu plus longues. Le N°1 est une pure extase, la mélodie montant et descendant d'une si douce manière, soutenue par quelques notes graves. Quelle suavité sereine, quelle délicatesse émouvante ! On retient son souffle dans ce délicieux vertige au ralenti... Le N°4 a cette gravité limpide, cette grâce bouleversante que sait si bien exprimer la musique de Michael Vincent Waller. Un parfum suranné, exquis et douloureux à la fois, quelque chose de déchirant et magnifique. Un sens du sublime intériorisé, sans posture dramatique ou grandiose. On peut se laisser aller à la douceur de pleurer et de s'enfouir dans la pénombre chère des jours perdus.

   "Love" est un cycle de quatre pièces pour vibraphone solo. La première a une allure extrême-orientale proche de la musique pour gamelan par son aspect chatoyant, ses à-plats harmoniques. La seconde est plus mélodique, se change en improbable valse à mi-chemin de la berceuse - le titre "Baby's Return invitant au rapprochement. L'évanescence rêveuse de la troisième a un charme fou : on n'imaginait pas que le vibraphone puisse ainsi résonner, questionner le mystère. La dernière est une cavalcade effrénée, joyeuse.

   Avec "Roman", retour au piano solo pour une narration labile au cours de laquelle la mélodie se déploie sous des jours variés, entre une basse sourde et des aigus et médiums agités d'une houle qui se fait parfois un peu folle. On sent des poussées de tendresse, un amour irraisonné de la vie, jusqu'au bord de la mélancolie finale.
  

 

   Ah ! ces moments volés, dérobés ! "Stolen moments", arpèges mystérieux sur les crêtes de silence, lents envoûtements face au destin insondable. L'art de Michael culmine en de telles pièces si dépouillées, si expressives qu'elles donnent paradoxalement une sensation de plénitude. L'étude pour vibraphone qui lui succède, "Vibrafono studio", va dans le même sens : une petite phrase variée, égrenée lentement, entrecoupée de silences, et qui reprend avec insistance, modeste, pour accueillir des miracles harmoniques minuscules, puis qui continue dans une autre octave, plus grave, tout en jouant d'accélérés inattendus dans les aigus. Une humble antienne qui se change l'air de rien en litanie extatique. Ma pièce préférée pour vibraphone !

   Le disque s'achève avec "Bounding", pièce d'allure minimaliste par ses boucles, ses variations, qui serait inspirée d'airs anciens selon le commentateur du livret, ce qui ne surprend pas quand on  connait le goût d'un Steve Reich ou d'un Philip Glass pour les musiques anciennes. Il y a d'ailleurs un côté très Philip Glass dans l'allure de la mélodie, sa simplicité désarmante, mais s'y ajoute une dimension rêveuse et folle à la fois, un plaisir à casser la virtuosité par de brusques descentes méditatives.

   Cela va sans dire : un des plus beaux disques de l'année 2019 !

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Tout frais paru en octobre 2019 chez Unseen Worlds / 18 plages / 56 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

  

Addenda

   Comme la couverture m'intriguait beaucoup, j'ai demandé à Michael ce qu'elle représente. Il s'agit d'un gros plan très agrandi d'une cosse d'asclépiade, une plante que l'on redécouvre actuellement en Amérique du Nord, dont on peut tirer une sorte de soie très chaude. Bref, un trésor de douceur et de chaleur, comme ce disque !

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 octobre 2021)

20 septembre 2019 5 20 /09 /septembre /2019 14:00
Christina Vantzou - N°4

   L'Essence du Mystère

    Native du Missouri, cette compositrice américaine d'ascendance grecque s'est installée à Bruxelles où elle élabore une musique ambiante néo-classique solennelle, voire glacée, nimbée d'irréalité, d'onirisme, qu'elle prolonge souvent par ses propres vidéos. Elle a une manière à elle de jouer sur l'espace sonore, sur l'agencement des textures qu'elle manie comme des draperies pour créer des mini-opéras muets - ses pièces étant essentiellement instrumentales, ou vocales sans paroles - au fort potentiel dramatique. N°4, comme les précédents, est publié chez Kranky, le label des musiques ambiantes les plus radicalement décalées. Christina Vantzou, aux synthétiseurs, dirige un ensemble où l'on retrouve deux autres joueurs de synthétiseurs à côté d'instruments plus classiques comme piano, violon, alto, violoncelle, harpe, gong, vibraphone et marimba, ainsi que deux voix, celle d'Angel Deradoorian, musicienne et chanteuse californienne qui poursuit sa propre carrière solo (voir l'étonnant The Expandong Flower Planet sorti en 2015), et de l'hautboïste et soprano Kristin Leitterman. À noter la présence de synthétiseurs modulaires sur trois titres : c'est un instrument qui revient en force ! La pochette est tout à fait représentative de l'univers surréalisant, étrange, de cette musique épurée sans jamais toutefois relever vraiment du minimalisme. La suppression du prénom, du signe indiquant un numéro indique par avance l'économie d'une écriture stylisée.

   "Glissando for Bodies and Machines in Space" est une ouverture impressionnante, en effet comme le glissement dans un autre monde, une aspiration qui attire les voix spectrales et les drones puissants des machines. Nous voilà projetés dans une atmosphère vaguement asiatique avec "Percussion in Nonspace" : ondulations, propagations, résonances du vibraphone et du marimba, c'est un autre portail dépaysant. Nous sommes prêts pour le très ambiant "At Dawn", typique du son Kranky avec des musiciens comme Stars of the Lid. Le morceau repose sur le contraste entre une base grondante, puissante, de graves, et le surgissement d'aigus acérés lacérant l'espace sonore. On retrouve les synthétiseurs modulaires sur "Doorway", d'où le côté ouaté de ces hyper-graves sur lesquels piano et rhodes viennent poser quelques notes très vite à la fois étouffées et multipliées par les résonances. Nous sommes dans un orage magnétique, à l'intérieur d'une caverne remplie de laves fermentées. Prodigieux univers que celui de Christina Vantzou ! Les souvenirs tournent dans l'antre de Vulcain dirait-on en écoutant "Some Limited and Waning Memory", la voix d'Angel Deradoorian presque confondue avec les synthétiseurs. La quasi-saturation produit un épaississement de la matière sonore, qui acquiert une densité troublante. Christina Vantzou écrit une musique d'invasion pour prendre possession de notre oreille, comme si, se déployant, elle occupait tout l'espace, ce en quoi elle n'est pas éloignée des musiques de transes, de rituels. Le très beau quatuor à cordes de trois minutes vingt qui lui succède finit d'envoûter l'auditeur dans ses lentes volutes, ses spirales voluptueuses. Les escaliers de "Staircases", nous mènent-ils vers une chambre aux supplices infiniment raffinés ou un autel devant lequel le sacrificateur armé de son couteau d'obsidienne attend pour nous arracher le cœur ? Cette descente n'est-elle pas réversiblement une ascension ? Nous sommes en tout cas au cœur de la musique de Christina Vantzou, d'un hiératisme magnifique, enivrant, qu'on imagine bien envelopper idéalement la lecture des plus belles fleurs du mal de Baudelaire...

   Dans "Sound House", machines et cordes entrelacent leurs traînées graves, si bien que l'impression d'immersion est saisissante : quel mystère célèbre-ton lorsque les voix, féminines d'abord, mixtes ensuite, surgissent en glissendi torsadés ? "Lava" nous plonge dans les entrailles tumultueuses de cet univers naturellement orienté vers l'incantation, violon et violoncelle frissonnants dans les draperies envolées des synthétiseurs. Cette musique transporte dans un monde de légendes : nous voici dans le jardin aux sentiers qui bifurquent, "Garden of Forking Paths", titre de la première partie du recueil Fictions de Jorge Luis Borges. Des voix s'entrecroisent parmi les trajectoires sonores zébrant l'espace. Une harpe essaie de se dégager de l'emprise hypnotique, mais une sourde percussion la resserre tandis que des levées harmoniques, grondantes, accompagnent ce qui prend l'allure d'une sombre procession. Au bout, il y a cette "Remote polyphony", au pulse presque reichien au début, comme un ciel intérieur animé de phénomènes cosmiques, pour nous entraîner n'importe où hors du monde aurait dit Baudelaire : anywhere out of the world...

   Une musique habitée, somptueuse !

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Paru en 2018 chez Kranky / 11 plages / 44 minutes

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 1er octobre 2021)

12 septembre 2019 4 12 /09 /septembre /2019 15:00
Gina Biver & The Fuse Ensemble - 3

   Guitariste, compositrice de musique électroacoustique pour des ensembles de chambre, Gina Biver écrit des musiques de film, pour des spectacles de danse, aussi pour chœur, travaille parfois en collaboration avec des vidéastes, des poètes, des artistes visuels. 3 est son troisième disque avec le Fuse Ensemble, son ensemble, après Big Skate (2010) et L'Usina Mekanica (2010). Chacun des cinq titres y explore un univers musical différent.

    "Mirror", pour piano, violon et deux récitants (dont Gina Biver) s'inspire d'un poème de Colette Inez intitulé "Impératrice au miroir", extrait du recueil The Woman who loved Worms (La Femme qui aimait les vers de terre). Le poème est dit sur un fond de piano grave et de violon en petites griffures plaintives, puis semble se dédoubler dans le miroir en murmures. Soudain une cadence répétitive presque dansée anime une phase purement instrumentale, puis on revient au poème, de plus en plus fragmenté, démultiplié tandis que le piano martèle deux notes en alternance. On aimerait entendre plus souvent de la poésie ainsi servie par une musique sensible et limpide. Petit quatuor pour guitare électrique, flûte, basse et percussion "trouvée", "Girl, walking" est une promenade incantatoire, lumineuse, d'abord calme, menée par la guitare électrique en boucles immobiles. Des grelots viennent animer la marche, puis l'atmosphère change, plus tourmentée, avec l'impression d'un mystère qui s'accroit, s'approfondit. La flûte ouvre un troisième moment dansant tandis que la guitare électrique se dégingande sur place avec l'appui de la basse lourde. Suit une phase plus élégiaque, d'une douceur contenue. Les grelots annoncent encore un changement, avec un solo lyrique de guitare. La pièce est ainsi une sorte de rhapsodie qui ramène au thème initial, décliné dans un halo orchestral crescendo. 

   "We meet ourselves" pour marimba et fragments audio pré-enregistrés déclenchés est indéniablement moins évidente pour l'auditeur, comme une évocation capricieuse de voix diverses vite reperdues, recroisées, une mise en abyme de la difficulté de se rencontrer dans le labyrinthe de la durée et de l'espace ? Curieuse pièce inspirée par Carl Jung entre musique contemporaine et rêverie extrême-orientale...

   Avec "The Cellar door", nous voici entraînés vers un monde souterrain par le duo un peu fou entre le piano et le violoncelle, perturbé par le chant mystérieux de cet étonnant instrument qu'est le waterphone, permettant échos et variations de hauteur des sons, miaulements rauques. Inspirée par Le Livre Rouge de C.G. Jung, la composition figurerait le face à face entre le conscient, représenté par le piano et le violoncelle, et l'inconscient exprimé de façon si pittoresque et non dénué d'humour par le waterphone. Cela donne une pièce amusante, jazzy, fantasque, pied de nez à la psychanalyse parfois si ennuyeuse !

   "No matter where" s'inspire d'une peinture de Jackie Tileston que Gian considère comme un voyage. D'où son recours à des sons de trains qui accompagnent le piano, la clarinette et le violon pour cette échappée en deux temps, le premier avec un piano flottant, l'impression d'une traversée semée de belles flambées de lumière, d'éclats intenses, le second sous l'influence des ragas indiens menant à un retour au calme marqué par l'utilisation d'un piano préparé ayant plusieurs petites cloches tibétaines placées sur les cordes. Le meilleure des cinq titres !

   Arrivé à la fin de ce parcours, je m'aperçois que j'ai laissé de côté certaines notes de Gina Biver sur la pochette, notamment une partie de celles qui montrent l'influence dominante de Jung et de réflexions liées à la question de l'identité sur sa création, déjà dans le premier titre Miroir. Il m'a semblé plus sage de me cantonner dans mon rôle d'auditeur. À part "We meet ourselves" qui ne m'a guère parlé, je suis séduit par la démarche de la compositrice, qui invente pour chaque morceau un chemin différent, sans tout ramener à un système, à un style unique. Le disque est de plus impeccablement enregistré de manière à ce qu'on puisse déguster les sonorités des différents instruments.

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Paru fin 2018 chez Ravello records / 5 plages / 45 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- une première version de "No matter where", avant l'ajout de la clarinette :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 1er octobre 2021)

Publié par Dionys - dans Musiques Contemporaines - Expérimentales
31 août 2019 6 31 /08 /août /2019 16:25
Melaine Dalibert - Cheminant

   En tapant le titre de l'article, nom du compositeur et titre de l'album, j'ai commis un lapsus, révélateur (bien sûr). L'album était titré Chemin faisant, référence au beau livre de Jacques Lacarrière paru en 1974, sous-titré "mille kilomètres à travers la France d'aujourd'hui". Je ne sais pas si Melaine y a pensé, mais c'est la même idée de chemins que l'on suit en train de se faire, au fil de la route, ici au fil des notes. Il n'y a pas d'urgence, on prend son temps. Le premier titre, "Musique en un octave", fait se succéder des notes isolées, résonnantes, pendant treize minutes. Les notes comme des îles qui ne forment pas archipel, qui apparaissent et disparaissent. Une marche très lente, un pied en avant, puis un autre seulement quand l'écho du premier s'est déjà dissipé. Ce n'est pourtant pas une ascension, ni une descente, on ne sent pas d'effort. C'est une levée d'harmoniques, une écoute apaisée, à chaque fois une petite extase, le miracle d'un avènement éphémère. On reste à l'intérieur d'une octave, l'octave comme chemin dont il ne faut pas s'écarter. À l'intérieur de l'octave finie, il y a virtuellement l'infini, c'est peut-être la leçon de ce chemin d'humbles lumières.

    Le second titre, "Percolations (pour la main droite)", évoque des infiltrations, une porosité entre couches sonores qui se succèdent cette fois à grande vitesse, se mélangent, s'entrelacent au point de former une coulée chatoyante paradoxalement presque immobile. C'est un ruisseau vif éclairé par le soleil qui miroite sur les pierres du fond, un serpent sonore qui nous envoûte dans ses cercles d'argent, une splendeur que l'on voudrait intarissable...

   "De zéro à l'infini", variation de deux modules de quatre notes, éveille plus directement l'idée d'une marche obstinée, peut-être d'une longue ascension, les deux modules se superposant, se croisant. On avance peu, mais on avance, on sait qu'un peut aller très loin, qu'il suffit de se laisser porter par la lumière qui surgit à chaque pas, jamais exactement la même, toujours exaltante.

   Le titre éponyme, d'un peu plus de vingt et une minutes, explore un cheminement moins évident que les précédents. C'est le titre le plus proche de l'univers de Morton Feldman, alors que les trois précédents pouvaient se rattacher peu ou prou à une démarche minimaliste. Entendons-nous : je ne parle pas de techniques compositionnelles, je sais que Melaine recourt à des algorithmes, etc. Ce qui m'intéresse, c'est l'effet produit sur l'auditeur. Ici, l'espèce de stupeur provoquée par un univers sonore qui joue sur des rapprochements mémoriels et les déjoue subtilement, tout en étant d'une rigueur quant à elle assez éloignée de Feldman. Pas d'errance fantomatique dans "Cheminant", un labyrinthe à la fois serré, étouffant, et libérant au détour d'une note, d'une résonance, un véritable mystère. On n'avance pas, chaque note sonde, cherche. C'est un exercice spirituel, une montée au Carmel où chaque surgissement est un fragment de beauté pure soustrait à l'insondable.

   Avec l'étude II, le disque revient à un minimalisme quasi frénétique à base de canons de boucles qui, je le dis tout de suite, me convient tout à fait lui aussi. Je suis si heureux qu'un compositeur français explore ces continents que les Américains ont ajouté à nos oreilles ! Parfois on se rapproche du "strumming" d'un Charlemagne Palestine, grand carillonneur devant l'Éternel qui affectionne le martèlement inlassable d'une note ou de plusieurs. Aussi la pièce prend-elle une tournure hallucinatoire qui nous permet de décoller des extases austères proposées par les pièces précédentes. Magnifique envolée !

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Paru en juin 2019 chez elsewhere music / 5 plages / 56 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 1er octobre 2021)