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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 10:54

 Lois Svard With and without memory      Premier arrêt hors temps de l'été. Cela faisait un moment que je voulais revenir vers la pianiste américaine Lois Svard, dont le disque Other Places, consacré à des pièces d'Élodie Lauten, Jerry Hunt et Kyle Gann, devrait figurer dans les discothèques  de tous les amoureux du piano. Pianiste rare, elle a peu enregistré, mais, à l'instar d'une Sarah Cahill, met son talent au service des meilleures musiques contemporaines. Elle passe aisément de Franz Liszt au piano préparé, participe à des créations multimédia. Dans ce disque paru en 1994 chez Lovely Music, elle interprète des pièces de "Blue" Gene Tiranny, William Duckworth et Robert Ashley. Une manière de nous proposer trois entrées différentes dans les musiques d'aujoud'hui.

   "Blue" Gene Tiranny est un compositeur d'avant-garde, pianiste, né en 1945. Il interprète d'habitude ses propres compositions, aussi est-ce une première d'entendre une autre jouer sa musique. Il a participé à des enregistrements avec Laurie Anderson, John Cage, mais aussi Carla Bley. Son style, s'il emprunte au jazz sa fluidité versatile, son aspect improvisé, est extrêmement élaboré, parfois rythmiquement complexe, à d'autres moments presque impressionniste. C'est son nocturne éponyme qui ouvre l'album de Lois Svard : une belle méditation éclatée en fragments tour à tour brillants et évanescents, aux limites parfois de la dissonance. Des fragments qui se souviennent ou pas du précédent, selon une logique souterraine qui donne à l'ensemble un aspect intriguant. La pièce ne se livre pas facilement, fantasque et sévère, ramassée et soudain détendue en éclats vifs, en à-plats désamorçant tout lyrisme intempestif. Encore un compositeur à mieux découvrir...

   La seconde composition est de William Duckworth, l'auteur d'un autre cycle majeur, splendide, les Time Curve Preludes, dont j'ai chroniqué l'interprétation par Bruce Brubaker. Les neuf Imaginary Dances, dont la plus longue n'atteint pas les trois minutes, rappellent immédiatement à l'oreille cet autre ensemble. Allègres, dynamiques, elles enferment l'auditeur dans un réseau serré de motifs issus du jazz, du bluegrass, mais aussi de musiques médiévales ou orientales, nous dit la pochette très renseignée de l'album. La numéro cinq, la plus courte, moins d'une minute, est un miracle de grâce transparente. La six décline de manière solennelle et répétitive le thème central du cycle, souvenir des Time Curve Preludes. La sept, très jazzy, s'amuse à le bousculer, à flirter avec le bastringue, tandis que la huit avance sur des miroirs brisés. Le cycle s'achève sur la touche à peine élégiaque de la dernière dance, qui se courbe pour s'arrêter sur un long silence.

   La dernière entrée est pour moi une surprise. Il m'est arrivé d'écouter des fragments d'œuvres de Robert Ashley : je restais impassible, extérieur. La rencontre n'avait pas encore eu lieu avec cet autre américain né en 1930, compositeur de musique électronique, d'opéras et de nombreuses pièces hybrides utilisant le multimédia. Il n'en est pas de même pour les presque trente-huit minutes de cette "Van Cao's Meditation". Le choc est rude, avec ce monolithe qui rumine dans la durée une ligne de notes au relief marqué : jeu fascinant de reprises, d'amplifications qui prennent tout leur relief du silence qui entoure chaque bloc. L'impression que tout recommence, qu'il faut toujours recommencer pour espérer aller plus loin : Sisyphe au piano, mais un Sisyphe qui saurait varier sa route vers les sommets, ménageant pauses et détours, ajoutant sa touche à chaque remontée, affirmant ainsi sa liberté en dépit du cadre contraint. Une manière se suggérer l'infini dans le fini, chaque nouveau segment ayant tendance à s'allonger, à devenir un prisme fascinant, à la fois autonome et chargé de réminiscences. Un pièce magistrale, inépuisable...

   Le tout est porté par le jeu précis, lumineux, de Lois Svard qui sculpte chaque contour avec fermeté et une sereine aisance. On comprend que Robert Ashley ait écrit "Van Cao's meditation" pour elle. Ajoutons que le tout est présenté par Kyle Gann, critique musical et compositeur talentueux.

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Paru en 1994 chez Lovely Music / 3 titres - 11 pistes / 66 minutes environ.

Pour aller plus loin

- le site personnel de Lois Svard

- "Van Cao's Meditation" en écoute intégrale :



10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 16:27

Delphine-Dora-A-Stream-of-Consciousness.jpg   Compositrice, pianiste, chanteuse, Delphine Dora, née en 1980, rejoint tout naturellement ces colonnes. N'a-t-elle pas sorti en 2010 un disque consacré à des fragments des Feuilles d'herbe de Walt Whitman, recueil également célébré par Kate Moore dans The Open Road, sujet de l'article précédent ?

   A Stream of Consciousness, paru en 2011 chez Sirenwire Recordings, est un album de piano solo : de piano en liberté pure, quatorze plages d'oubli des cadres, des genres, dans une mouvance minimaliste très fluide. Le flot est rapide ou plus lent, toujours limpide, miroitant, léger. Il caresse, il dévale le temps, il caracole comme un cheval fou. C'est en effet un courant de conscience qui emporte, charrie à travers les espaces vides pour une ode démultipliée à l'infini - le premier morceau s'intitule "An Ode to Infinity", le second "Crowd vs Empty Spaces". Cette manière de grouper les notes en grappes serrées n'est pas sans évoquer à certains moments les musiques orientales, notamment la musique chinoise, le piano remplaçant la cithare qîn. Comment ne pas penser aussi à un musicien comme Lubomyr Melnyk et à son piano en mode continu ? On flotte sur un océan, dont la surface est constamment agitée par des bulles qui viennent éclore à la lumière. Les notes se mélangent, tissent un réseau serré d'harmoniques. C'est une musique de plénitude heureuse, une pluie qui tombe des étoiles. Lorsque le rythme ralentit, comme sur l'élégiaque "Fragments of Dreams Are Only Echos of Memories", le piano chante un lieu inconnu, où les corps alanguis se reposent d'être dans l'oubli de tout, rafraîchis par ces notes qui clapotent, se vaporisent pour donner naissance au chant d'avant le temps. "Mysterious Meanderings", comme son titre l'indique, sinue jusqu'à mimer une pamoison extatique : Narcisse se contemple et voit son image multipliée dans l'eau tremblante ; comment ne pas plonger, rejoindre cette perfection d'en bas, dont les ondes l'atteignent au fond de l'âme ? En un sens, cette musique est profondément d'essence baroque, tout en trompe-l'oreille, en "Obsessions" (titre 7) incantatoires : la simplicité est un leurre pour nous perdre dans les lacs serrés d'un jeu qui envahit notre "Psychic Mind"(titre 8). Nous courons à notre perte à dévaler ainsi les "Serious Conversations"(titre 9), emportés par la gravité impavide du piano, avec délices ! D'ailleurs, Delphine Dora ne joue pas du piano, elle déclenche des marées, arrange des syzygies pour réjouir nos oreilles encrassées par la laideur d'un quotidien mal irrigué.

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Paru en 2012 chez Sirenwire Recordings / 13 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Delphine Dora, hélas en anglais : je ne comprends pas qu'on ne propose pas le choix des langues, comme bien des compositeurs étrangers le font. Pourquoi cet abandon délibéré de notre langue ? Je ne saurais adhérer à un tel parti pris, à mon avis déplorable : serait-ce donc devenu une honte que de s'exprimer en français ? Je pense à cette très belle maison de disques américaine, Mode Records, qui nous offre des livrets magnifiques, trilingues : anglais, français, allemand... alors que je vois tant de musiciens français sacrifier sur l'autel d'un anglais assez pitoyable...

- des archives sonores pour écouter d'autres compositions de Delphine

- le premier titre, "An Ode to Infinity" (Une Ode à l'Infini !!!!), en écoute :

 

 

Programme de l'émission du lundi 2 juillet 2012

Kate Moore : Lyre / We must not stop her / Whoever you are comme travel with me (Pistes 1 à 3, 11'), extraits de The Open Road (Autoproduit, 2010)

Donnacha Dennehy : These are the clouds / That the night come (p.5-7, 13'), extraits de Grá agus brá (Nonesuch, 2011)

Grande forme :

• Morton Feldman : Palais de Mari (cd 2, 26'22), extrait de For Bunita Marcus / Palais de Mari (Oehms, Classics, 2007)

Programme de l'émission du lundi 9 juillet 2012

Kate Moore : Journeyers / Whoever you are come forth / We will sail / Spin Bird (p. 4 à 7, 14'), extraits de The Open Road (Autoproduit, 2010)

Delphine Dora An Ode to Infinity / Crowds vs Empty Spaces / Fragments of Dreams Are Only Echos of Memories (p. 1-2-4, 11'30), extraits de A Stream of Consciousness (Sirenwire Recordings, 2011)

Grande forme :

William Duckworth : Imaginary Dances (p. 2 à 10, 17'28), extraits de With and Without Memory (Lovely Music, 1994). Au piano : Lois Svard

Pas d'émission avant début septembre, mais quelques articles pour garder le contact. INACTUELLES ne manque pas de musiciens à soutenir, à vous faire découvrir. Je fais mienne la devise de l'éditeur José Corti : Rien de commun...

4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 20:30

   Kate-Moore-The-Open-Road.jpgNée en 1979 et formée notamment par Louis Andriessen, ayant participé à des séminaires dirigés par David Lang, Julia Wolfe et Michael Gordon, Kate Moore, autralienne née en Angleterre et vivant souvent aux Pays-Bas, reçoit depuis quelques années de nombreux lauriers et compte déjà un catalogue impressionnant. The Open Road est un cycle de mélodies inspirées par Song of the open road extrait des Feuilles d'Herbe (Leaves of grass) du poète américain Walt Whitman. L'auditeur est invité à emprunter la route ouverte de la vie pour découvrir les merveilles du monde. Il s'agit en somme d'une invitation au voyage, à la fois physique et métaphysique.

   Je commencerai par mes réticences. J'apprécie peu les deux instrumentaux, "Mystic Trumpeter" et "The Open Road", respectivement titres 8 et 12 : la trompette et l'orgue poussent des hymnes convenus, d'un transcendantalisme pompier qui a failli empêcher de naître cet article, je suis comme cela. Heureusement, le reste est superbe, justifie amplement l'achat du disque. C'est l'alliance de la voix de Michaela Riener et de la harpe d'Eva Tebbe qui porte le cycle.

   L'album s'ouvre sur un solo très sobre de harpe, "Lyre" : quelques notes égrenées, reprises, dans unKate-Moore-The-Open-Road-2.jpg jeu patient d'infimes variations. Musique de seuil, presque immobile, qui se recueille pour la route à venir. S'élève alors, par-dessus la harpe tranquille, la voix limpide de soprano de Michaela Riener qui, dans "We must not stop Here", dit la conviction qu'il ne faut pas s'arrêter trop tôt, ni longtemps, dans le voyage à peine entrepris. La harpe avance avec obstination, se fait rugueuse, percussive, tandis que la voix s'élance vers les cieux. On va rester à ce niveau jusqu'à "Spin Bird", deuxième solo de harpe, magique : roulements de notes dans une sorte de pulse très intense rythmé par des crenscendos / decrescendos. Entre temps, il y aura eu "Whoever You are, Come Travel with Me", où Michaela a les inflexions d'une Dagmar Krause chantant Kurt Weill ou Hans Eisler, dans une mélodie avivée par des dissonances, des accélérations émaillées de fortissimos. "Journeyers" fait entendre une autre voix, celle d'Eef van Breen, plus charnelle, un peu érayée, sur une véritable chanson de cabaret incantatoire, au dynamisme sans cesse relancé. Par contraste, "Whoever You ar Come forth", le titre 5, est une invite dépouillée, au lyrisme d'abord austère, sur de légers grelots et frottis percussifs bientôt rejoints par le célestat dont les marteaux et les notes hypnotiques accompagnent les montées flamboyantes de la voix. Un des grands moments du disque ! La voix semble se perdre dans les sphères éthérées avec "We will Sail" : « We will sail pathless and wild seas ; / We will go where winds blow, waves dash... / Allons ! with power, liberty, the earth, the elements ! / Health, defiance, gayety, self-esteem, curiosity ; / Allons ! from all formules ! / From your formules, / O bat-eyed and materialistic priests ! / The stale cadaver blocks up the passage - the burial waits no longer. Allons ! take warning ! » Avec une détermination farouche, la voix se laisse suavement déraper dans l'inconnu... Une douceur sublime empreint "The Road is before us / You Flaagge'd Walks", au cours duquel d'autres voix féminines et masculines viennent fugitivement s'enlacer à la voix brûlante de douceur de Michaela : si vous n'êtes pas alors conquis, je ne puis plus rien pour vous ! "I Will be Honest with You" - Michaela jouant aussi de l'orgue et parfois doublée par la voix d'Eva Tebbe - a la grâce alanguie d'une mélodie de Purcell : une avancée sereine vers Kate-Moore-The-Open-Road-1.jpgl'intemporelle beauté tant cherchée. "They Too Are on the Road" est une envoûtante psalmodie célébrant dans une ambiance à la fois feutrée et solenelle les "habitués of many distant countries" et tous les marcheurs, contemplatifs, curieux, en route. Cette route qui n'a pas vraiment de fin ni de début occupe le dernier titre, le plus long, plus de six minutes : se scelle à nouveau la pure alliance entre le chant magnifique de Michaela et la harpe d'Eva. La vision s'élargit aux dimensions de l'univers au long de cet hymne chantourné qui coule de source.

   Il est temps d'oublier les scories : voilà un disque admirable !

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Paru en octobre 2010 / Belle édition très limitée du Cd avec livret présentant tous les textes et des photographies de Simon Del Favero, apparemment autoproduit / 13 titres / 50 minutes.

Pour aller plus loin 

- Disque en écoute sur Bandcamp (où vous pourrez aussi le commander).

- Site personnel de Kate Moore.  À noter qu'elle vient de sortir un nouveau disque, disponible seulement en vinyle ou en téléchargement...Et qu'une de ses compositions figure à la fin du dernier double album du Bang On A Can All-Stars, Big, Beautiful, Dark And scary, dont je vous reparlerai peut-être.

Kate-Moore-The-Open-Road-3.jpg

 

Programme de l'émission du lundi 25 juin 2012

Gul de Boa : La Fucking guitar / 24h (Pistes 2-7, 6'40), extrait de Le Chant des peaux si bleues (Royale Zone, 2012)

Under The Snow :The Other Room / Room 401 (p.3-4, 10'), extraits de The Other Room (Silentes, 2012)

Grandes formes :

• Richard Pinhas / Merzbow : Rhizome 1 (p.1, 16'15), extrait de Rhizome (Cunéiform Records, 2011)

Matmos : Supreme Balloon (p. 6, 24'08), extrait de Supreme Balloon (Matador Records, 2008)

7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 17:56

 Nurse-with-Wound-rupture.jpeg Pour le deuxième article consacré à Nurse with Wound, j'ai choisi Rupture, l'avant-dernier disque de NWW (si la liste que j'ai consultée est exacte), une collaboration de Steven  Stapleton, le pilier du groupe, et du compositeur et sculpteur Graham Bowers. Les deux hommes s'admiraient réciproquement, d'où l'idée d'une collaboration. En résulte cette œuvre en trois parties, censée "illustrer" les soixante-trois minutes vécues par le cerveau après une congestion célébrale majeure. Je me méfie de cette volonté illustrative, ancienne dans la musique, pourtant par essence l'art le plus abstrait. Aussi ne me placerai-je guère sur ce plan. Ce qui compte pour l'auditeur, c'est ce qu'il entend : cela lui plaît-il ou non ? Bien sûr, il sera frappé par l'espèce de chaos sonore dramatique qui l'entraîne irrésistiblement il ne sait pas très bien où. En ce sens, l'album s'inscrit parfaitement dans le projet global de NWW : une musique imprévisible, d'une liberté folle. Tous les repères sont abolis : musique contemporaine, expérimentale, qui semble instrumentale sans qu'on puisse affirmer où s'arrête la part électronique, liée à l'usage d'échantillons. L'écoute devient elle-même une aventure, tant l'oreille découvre au fur et à mesure des paysages orchestraux mouvants, puissamment ponctués par des percussions sonores, des irruptions de chœurs. "A Life as it Now is", le premier titre, donne le programme de cette folie magnifique, grandiloquente et troublante, fidèle à la volonté dadaïste, surréaliste à la racine du projet de Stapleton. Peu m'importe cet arrière-plan pseudo-médical, pourtant relayé çà et là par des battements cardiaques appuyés : j'entends cet énorme brassage de strates musicales, un travail qui rejoint celui d'un  Pierre-Yves Macé par exemple.

   Le deuxième titre, "Is not What It Was" (continuation de la phrase amorcée dans le premier titre) commence avec deux pianos, peut-être plus, qui se répondent en écho, doublés par des sons synthétiques distordus, puis par de puissantes poussées orchestrales entre lesquelles s'imiscent des voix désincarnées. Tout se disloque, se fragmente dans un jeu de failles, dérapages, pour créer un paysage sonore étrange et fabuleux. La virtuosité du montage de couches m'évoque alors le meilleur de la production de David Shea,  Tryptich ou Satyricon plus particulièrement. La musique prolifère comme une matière organique, charrie des échantillons fondus dans une masse qui change à vue d'oreille (si j'ose dire !). Pas de doute, il s'agit là des poèmes symphoniques d'aujourd'hui, cinématographiques, sidérants. Surgit une messe noire litanique levée sur un continuum dramatique, roulements sourds, unissons, frémissements prolongés. Quelle puissance visionnaire !! Hugo serait ravi devant ce nouvel Oceano nox, cette poésie frénétique parcourue de mouvements extraordinaires, agitée de chevauchées cauchemardesques. Et le cœur encore, toujours : battements du sang, tempête de flux, décharges. Comme à chaque fois chez NWW, il a fallu passer par le sas du premier titre, ce chaos perturbateur qui risque de laisser sur le carreau l'auditeur accroché à des structures repérables...

   "And Never Will Be Again" renchérit sur l'étrangeté des matériaux musicaux, entre hyper romantisme et musique industrielle. L'aspect collage se fait plus sensible, comme si ce long titre de vingt-cinq minutes réécrivait l'un des romans collages de Max Ernst, Une Semaine de Bonté par exemple ou La Femme 100 têtes. C'est prodigieux, jubilatoire, énorme, avec des trombones ubuesques qui caquètent tels des gallinacés déchaînés. Et, d'un seul coup, des moments d'apesanteur, piano en sourdine, grondements lointains, voix balbutiantes qui s'insinuent dans le continuum, du Robert Wyatt - celui de Rock Bottom ! - revisité dans une optique gothique hallucinée. Les époques se télescopent, s'enchevêtrent dans un gigantesque musicorama, prélude à la fin : sans doute l'équivalent musical de ces fameux derniers moments d'un moribond dans le cerveau duquel défile les images de sa pauvre vie, mais ici transfigurées par une créativité débordante. Et il paraît qu'il faudrait se résigner à retourner dans la vraie vie après un tel disque !! Non ! 

   Le meilleur disque de 2011 ? (Tous les sites n'indiquent pas 2011, mais je fais confiance au site officiel, quand même...)

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Paru fin 2011 chez Dirter / 3 titres / 63 minutes

Pour aller plus loin

- Un trop court extrait de l'album avec une vidéo de Graham Bowers :

 

 

Programme de l'émission du lundi 4 juin 2012

A Winged Victory for the Sullen : Minuet for a cheap piano number two / Steep Hills of woodin' Tears (Pistes 4-5, 7'35), extraits de l'album sans titre particulier (Kranky, 2011) Me ferai-je pardonner les mots un peu durs écrits à propos de ce disque ? Pas si mou que çà, quand même. D'un sombre très profond, un tantinet langoureux...

Under The Snow : Room 101 / Room 202 (p.1 & 2 , 11'), extraits de The Other Room (Silentes, 2012)

Evangelista : The Artificial Lamb / Black Jesus / Bells ring fire (p.1-3-4, 15'40), extraits de in Animal Tongue (Constellation, 2011)

Christina Vantzou : Small Choir (p.5, 3'41), extrait de N°1 (Kranky, 2011)

Grande forme :

William Duckworth : Time Curve preludes 13 à 18 (p. 13 à 18, 16'), extraits de The Time Curve Preludes(Lovely Music, 1990)

15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 17:39

Nurse-With-Wound-Chance-Meeting-On-A-Dissecting-Table.jpg   Pourquoi commencer à parler de Nurse With Wound (NWW) seulement maintenant ?

Meph. - Tu as raison, il faut leur expliquer.

Dio.- Remarque bien qu'avec le titre du blog, les lecteurs devraient s'attendre à tout. Mais quand même...

Meph. - Tout a commencé avec un commentaire posté le 5 mars sur l'article "Spyweirdos, l'électronique onirique". L'internaute t'invitait à regarder une vidéo...de NWW.

Dio. - Inspiré, ce lecteur, que je remercie encore au passage. J'ai plongé dans cet univers incroyable.

Meph. - Et, en complète concertation, nous avons décidé de présenter quelques albums, au gré de nos découvertes.

Dio. - En commençant par le début, toutefois, peut-être dans le désordre ensuite. Mais sans nous soucier des questions d'édition, de réédition...

Meph. - C'est en effet une jungle pour collectionneurs avisés. Ce qui nous intéresse, c'est la musique.

Dio. - Et les pochettes, illustrations intérieures. On ne rentrera pas non plus dans le détail des formations multiples qui se cachent sous les trois lettres. Né en 1978, NWW est un groupe à géométrie variable dont le seul membre permanent est l'anglais Steven Stapleton. La liste des collaborateurs successifs est impressionnante. Leur premier album sort en 1979 : c'est Chance Meeting On A Dissecting Table Of A Sewing Machine And An Umbrella, titre emprunté à Lautréamont dans Les Chants de Maldoror : « beau (...) comme la rencontre fortuite sur une table dedissection d'une machine à coudre et d'un parapluie. » L'une des phrases prisées par les Surréalistes, et en particulier par André Breton !

Meph. - Que l'on évoquait voici peu à propos du disque du groupe anglais Breton, d'ailleurs pour souligner que le rapport entre leur musique et le Surréalisme était rien moins qu'évident. Car il ne suffit pas se réclamer d'une influence, encore faut-il la faire sentir...

Dio. - Ce qui est le cas chez NWW, cette fois. Steven Stapleton affirme, dans la réédition de 2001, son goût pour les musiques inhabituelles — autrement dit singulières, ce qui nous ravit ! — et absurdes. En compagnie d'Heman Pathack, d'origine indienne, et de John Fothergill, ils sont bien décidés à explorer l'inconnu musical. Aussi tous les efforts pour leur coller une étiquette sont-ils vains. Leur musique sera industrielle, ambiante, bruitiste, concrète, selon l'inspiration : inattendue, décalée, d'avant-garde...L'adjectif "expérimentale" serait encore la meilleure façon de dire ce désir permanent, fou, d'inventer de nouveaux chemins. C'est en ce sens qu'elle peut être dite dadaïste ou surréaliste. Steven rappelle les principes fondamentaux guidant leur démarche : 1/ Les titres doivent être longs. 2 / Nous n'aimons pas les chansons : pas de vocaux. 3/ Les pochettes s'inspireront d'expériences d'état de conscience liés aux drogues. Il ne faut pas forcément prendre à la lettre le troisième principe : Steven Stapleton, qui signe la plupart des illustrations, s'inspire des pratiques dadaïstes et surréalistes, à base de collage, de détournement, le tout avec une dimension provocatrice évidente. Comme dans le groupe d'André Breton, il s'agit de faire scandale en effrayant bourgeois et puritains, conformistes frileux aux hypocrites leçons de morale.

Nurse-with-Wound-hance-meeting-Blank-capsules-of-Embroidere.jpgMeph. - D'où le titre du groupe, pour commencer. "Nurse With Wound", infirmière avec blessure : un quasi oxymore aux sous-entendus érotiques assumés, rendus explicites par l'illustration liée à l'un des quatre titres (voir ci-contre). Ajoutons que la couverture de Chance Meeting... va dans le même sens, renvoyant au bondage et aux pratiques sado-masochistes, phénomène assez fréquent dans la contre-culture rock si l'on songe notamment, parmi de multiples exemples, à la "Venus in Furs" du Velvet Underground.

Dio. - Chance Meeting... s'ouvre avec "Two Mock Projections". Guitare électrique en longues traînées incandescentes, réverbérations et effets qui saturent l'espace sonore. Du Hendrix revisité, envahi et subverti par un orgue tranquillement inquiétant, lui-même recouvert par des tourbillons, des nuées épaisses de sons électroniques bientôt hoquetant, hachés. Le tout prend des allures de jeu de massacre halluciné. En somme, le ton est donné ! "The Six buttons of Sex appeal" joue l'affolement à travers une guitare échevelée, tout en cisaillements rapides sur fond de micro percussions sourdes. Nous sommes quelque part entre musique expérimentale et free jazz brûlant, avant que l'intervention d'une voix d'écorchée ne nous propulse dans une dimension cauchemardesque, grand guignolesque : ne serait-ce pas les pleurs amplifiés de l'infirmière blessée, torturée... ou en pleine jouissance ?

Meph. - Ce n'est pas à moi de te le dire, mais tu risques d'éffaroucher les âmes sensibles, non ? Il y a en tout cas un aspect jusqu'au boutiste dans cette musique totalement libre, indifférente aux qu'en-dira-t-on. Elle creuse sa voie, fore dans l'obscur. Si l'on accepte de la suivre — il faut pour cela de la patience —, on accède, après neuf minutes, à des territoires étranges et beaux, vivants, d'une incroyable manière, qui abolissent les repères ordinaires, les frontières entre acoustique et électronique, entre musique et bruit. Guitare, jouets, outils, se mettent à vibrer, à résonner, à bondir : la fin est splendide !

Dio. - Cette musique prend le contrepied des habitudes de consommation musicale d'aujourd'hui. Pas question de surfer, zapper : il faut attendre, s'immerger, plonger. Et c'est l'extraordinaire " Blank Capsules of Embroidered Cellophane ", presque trente minutes de fusion sous-tension, où l'on sent le trio en complète symbiose, inventant au fur et à mesure. On est assez proche de l'esprit de Musica Elletronica Viva d'Alvin Curran, où l'expérimentale rejoint la musique contemporaine pour le meilleur. Le collage de fragments de contes par la voix de Nadine Mahdjouba souligne la dimension merveilleuse de cette audace : NWW fait surgir une nouvelle langue musicale, authentiquement rimbaldienne, parce qu'elle est en permanence illuminée, illuminante. Cela n'exclut pas des passages calmes, introspectifs...

Meph. - En effet ! Tout se passe comme s'il fallait percer le mur des habitudes. Le cœur des morceaux est la récompense de l'auditeur qui a su s'abandonner pour accéder à la beauté sidérante, stupéfiante. La guitare se met à chanter quand on ne l'attend plus, par-dessus les claviers saturés, les émanations électroniques triturées, les boursouflures non identifiées et, sur la fin tout s'enraye, même les voix amplifiées, comme si l'on remontait le cours de la musique à l'envers. Le dernier titre, "Stain, crack, break", ajout de 2001 si j'ai bien compris, est un véritable poème électronique à base de voix répétées, mêlées : dans cette dislocation progressive de la langue, les mots rendent l'âme, redeviennent pure articulation sonore. La durée de l'expérience est fondamentale dans ce nouveau rapport à la musique : il faut oublier les références, modèles, pour apprécier ce voyage dépaysant !

Dio. - Un disque pour les oreilles intrépides, aventureuses...L'illustration de la dernière page du livret pour terminer...

Meph. - Du Max Ernst pur jus !!

NWW-Chance-Meeting-1b.jpeg

Et la quatrième du cd, fragment de l'image précédente, avec à l'intérieur de la maison le petit bonhomme en gomme rouge dessiné par David Tibet, l'un des collaborateurs de cette réédition enrichie.

NWW-Chance-Meeting-2b.jpeg

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Réédition parue en 2010 chez Jnanarecords / 4 titres / 64 minutes

Pour aller plus loin

- le premier titre sur deux photographies :

 

12 mars 2012 1 12 /03 /mars /2012 17:20

 

 

                                                                                                                               à Arvo Pärt

 

La musique d'Arvo Pärt nous courbe vers la terre,

                                                                                   vers l'humus.

Des voix nous conduisent, tour à tour surgissantes,

                                                                                   très douces et séraphiques,

Si sûres de notre néant que nous baissons la tête,

Les yeux fermés sur cette lumière qui descend et qui apaise,

Et qui nous montre les déserts magnifiques, les taïgas austères,

Bouleaux à l'écorce de neige

                                                dans l'infini des plaines.

Il n'y a rien à dire, pas de protestation.

Quand l'orgue s'en mêle,

Quelle force soudain nous jette sur le sol,

Parmi les feuilles amoncelées de l'automne

Ou dans la débâcle des eaux vives du printemps.

Nous marchons dans la nuit sans limite,

Sans plus rien sentir que ce frémissement

                                                                                  qui nous traverse et nous soulève,

Nie notre matérialité que nous croyions notre lot.

Nous sommes devenus si légers

Que nous ne craignons plus aucune trahison.

Pourtant nous trébuchons, sans cesse nous nous arrêtons,

                                                                                                 à l'écoute.

Les violons se plaignent, et c'est de la joie exultante,

                                                                                 celle d'en finir avec ce moi d'orgueil.

Tabula rasa...

oser

l

a

table rase

 

v

e

r

t

i

g

e

!

au sommet la tige sera rose

 

La musique d'Arvo Pärt nous prend par l'âme,

                                                                              et ne nous lâche plus.

Elle est l'amour extrême,

Obstinée à nous mener sur les chemins désolés.

Car l'errance est la seule voie parmi les ombres vaines.

Toujours, au loin, brille un appel

                                                              à peine

Pour qui accepte d'entendre de tous ses intervalles dilatés

Par delà le massacre des illusions

Le surgissement des sons nouveaux,

Le torrent fou de la lumière jamais vue.

Le piano marche avec nous dans l'épaisse poudreuse,

Tandis que le violon joue, l'innocent,

Virevolte pour convoquer l'humanité entière,

L'assigner à résidence dans son véritable domaine

Qu'elle refuse de connaître par peur de la forêt en feu.

Et pourtant, si la forêt brûle,

C'est pour nous sauver de la laideur de nos attachements.

Il y a dans les arbres qui craquent

                                                                            et dans les aiguilles qui crépitent

Comme une promesse de morsure féconde.

L'embrasement est déjà embrassement, étreinte

                                                                            et rage de l'orage

Dans l'orange des crépuscules inverses,

Lorsque tombent les foudres et les ciels factices

Et que les loups s'enfuient pour restaurer l'immense               

                                                                                               silence.

 

La musique d'Arvo Pärt est un buisson ardent

Qui se ravive sans cesse, animé

Par le vol fulgurant des archanges.

Sa forme idéale est le canon

Qui nous propulse                                                loin

Par une série de salves en arcades

Filantes : envol et chute indissociables

Au son des trompettes de l'éternel jugement

 

Et les voix s'élèvent des profondeurs

Bourdon et psalmodie, plainte et clameur

Haute et claire et pleine et forte

Comme la rumeur en nous de la mer

Enfermée dans les cavernes de nos os

                                                                         de poudre.


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Cet hommage à la musique d'Arvo, je le lui devais depuis longtemps, depuis  Tabula Rasa,  Arbos,  Passio, la trilogie absolue parue en 1984, 1987 et 1988 chez ECM New series. Il a été déclenché par la vidéo ci-dessus,  "rencontrée" voici quelques jours. J'avais écrit un court texte sur Tabula rasa, dorénavant enchâssé dans l'improvisation de cet après-midi, nourrie de nombreuses réécoutes. En guise de prolongement, un photogramme extrait de Le Miroir (1974) d'Andréi Tarkovski.

Tarkovski (Andréi) Le Miroir 1h32-32

16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 17:28

Douwe-Eisenga-House-of-mirrors.jpg  Beau titre qui touche juste pour ce nouvel album du compositeur minimaliste néerlandais Douwe Eisenga. Les amateurs de Douwe y retrouveront des pièces déjà enregistrées, réarrangées pour la formation de chambre italienne La Piccola Accademia degli Specchi, qui réclamait au compositeur des morceaux pour son répertoire. Douwe Eisenga a connu Matteo Sommacal, le directeur artistique de l'Ensemble, par l'intermédiaire d'un réseau social,  ayant vite perçu la convergence de leurs approches. La Piccola Accademia compte deux pianistes, une flûtiste, une saxophoniste, un violoniste et une violoncelliste.

   Le minimalisme aime les variations, on le sait. Faire le plus avec le moins. Alors, la même idée peut être déclinée pour deux pianos —comme dans The Piano Files, pour quatuor de saxophones — comme dans Music for Wiek, ou pour ensemble de chambre, ici, ce qui est d'ailleurs fréquent aussi bien dans la tradition classique en général. Là où les grincheux protestent et font les dédaigneux, c'est que cette école musicale aime la simplicité, au moins apparente. Le cœur d'une pièce peut se réduire à quatre ou cinq notes, combinées en motifs proches, répétés, décalés, inversés, tronqués, augmentés : la complexité est seconde, dans l'agencement. D'où la métaphore : toute composition minimaliste un peu étendue est une maison des miroirs. Certains sont agacés, surtout s'ils écoutent d'une oreille distraite. Les aficionados, dont je suis — vous l'aurez remarqué ! —, se régalent, se délectent, se prélassent avec volupté dans ces rêts serrés, fascinants. Et ici, me direz-vous ?

  Le disque s'ouvre sur le superbe "Motion", avec une belle attaque caracolante des deux pianos, bientôt reprise par les autres instruments : dynamique irrésistible, cercles langoureux escaladés tour à tour par un ou deux instruments qui se tiennent alors sur la crête, brèves suspensions comme des respirations dans le crescendo énergique. La "Passacaglia", après cet allegro, est un andante suave aéré par les phrases mélancoliques des pianos, les notes filées des cordes. Basée sur une sonate du compositeur néerlandais d'origine allemande Christian Ernst Graf (1723-1804), "La Musica del Giorno" prend la forme d'une danse enjôleuse, à l'exubérance proprement charmante : la musique nous enferme dans les développements de ses volutes, ne nous laissant aucun répit. "L'Atlante delle Nuvole" retravaille les thèmes de "Cloud Atlas" (pour deux pianos sur The Piano Files) mais aussi de Music for Wiek : chaleur du saxophone aux lignes sinueuses, piano sobrement percussif, flûte aux cercles veloutés, violoncelle calme et grave, violon en tant que rotor de cette sarabande irréelle, d'essence baroque au fond, tout en entrelacs, en reprises et envolées brumeuses ou miroitantes.Le plus long morceau avec ses seize minuites, "Kick", fait la part belle aux deux pianos dans son introduction d'un peu plus de trois minutes, marche légèrement claudicante, clapotante, épaulée par la flûte et le saxophone, avant un brutal emballement, ce tournoiement fou qui donne le vertige, toute la musique de Douwe tourne autour de cet emportement, cette entrée dans la ronde infernale et brillante, suivie de phrases ralenties dans l'attente pressentie d'une nouvelle irrésistible accélération. La vie est une succession de tours de manège plus ou moins rapides : pas question de descendre en route, si bien que l'on peut ressentir comme une panique à l'écoute de cette musique qui ne laisse guère le temps du doute. Sa douceur séductrice est au service d'une énergie au fond authentiquement violente, à laquelle on peut rester, cela m'arrive encore, extérieur : on écoute le manège tourner, étranger à cette férocité trop bien rôdée, démultipliée jusqu'à la nausée. Le titre éponyme, en italien, donne la même impression en version courte : la majesté grave des phrases de violoncelle est laminée par la chevauchée épuisante. Vous voilà étonnés ? Je ne donne pas dans le dithyrambe, souvent homme varie : j'aimais hier, moins aujourd'hui ? Mais c'est surtout dû à ce que j'appelle l'effet Glass. Le minimalisme tourne parfois...en rond, se répète trop prévisiblement. Hier, j'extrayais le meilleur. Aujourd'hui, mon oreille est caustique, j'ai du mal à rentrer dans la ronde, sauf pour l'excellent "Motion". En somme, un disque agréable, non sans beautés, mais moins convaincant que les deux précédemment chroniqués : musique plus habile qu'habitée, trop narcissique à la longue ?  

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Paru en 2011 chez  Zefir Records / 6 titres / 56 minutes.

 

Programme de l'émission du lundi 13 février 2012

Me & L'Au : Faces / Warrior (Pistes 7-11, 7'30), extraits de If Beauty is a crime (Alter K, 2011)

Victoire : A Song for Mick Kelly / Like a miracle (p/6-4, 11'10), extraits de Cathedral city (New Amsterdam Records, 2010)

Ikue Mori : Gem Palace (Pour Madge Gill, p.4, 2'59), extrait de myrninerest (Tzadik ,2008)

Hommage à Alvin Curran (4) / Grande forme :

Alvin Curran : Why is this night different from all other nights (p.2, 33'03), extrait de Animal Behavior (Tzadik, 1995)

    Au passage, un coup de chapeau au label Tzadik fondé par John Zorn, et une pensée pour l'œuvre de Madge Gill (1882-1961), femme qui se disait inspirée par un esprit bienfaisant, "myrninerest", titre de l'album d'Ikue Mori auquel j'ai pensé en voyant un grand dessin sur un rouleau de calicot dans l'exposition "L'Europe des Esprits, La Fascination de l'occulte, 1750-1950", qui vient de s'achever au musée d'art moderne de Strasbourg (pour aller s'installer je crois à Berne : monumentale et superbe exposition !). En regardant cette œuvre (ci-dessous), je me dis qu'elle n'est pas sans rapport avec le minimalisme : multiplication en miroir de visages identiques ou quasiment, aspect labyrinthique de la composition, motifs répétés, décalés, horreur du vide, impression de tournoiement. Le dessin n'est pas daté, mais serait antérieur à 1958. 

Gill--Madge--Encre-de-Chine-sur-calicot.jpeg


12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 14:35

   Nico Muhly Seeing Is BelievingOn n'échappe pas à Nico Muhly. J'avais bien sûr commandé son nouveau disque, le quatrième chroniqué sur ce blog. Reçu le 14 septembre, je l'avais mis de côté après une première écoute. Doué, ça crevait l'oreille à nouveau. Mais je restais extérieur, à la limite de l'agacement face à la virtuosité de l'écriture. Plusieurs lecteurs m'ont interpellé : alors, et Seeing is believing ? L'un d'entre eux - quasi collaborateur occulte de ce blog ! - n'a pas hésité : il le place au premier rang de son classement personnel de 2011, considérant sa pièce maîtresse, le concerto pour violon électrique éponyme, comme "une des premières œuvres majeures de ce nouveau siècle" (je le cite). Mon honneur de chroniqueur exigeait que je le sorte de sa pile, déjà recouvert par d'autres. J'avais au moins sa pochette sous les yeux : superbe, un plaisir. J'ai fini par le glisser dans le lecteur cd de ma chaîne, puis par l'emporter en voiture. Important, le test de la voiture : la musique surmontera-t-elle les vrombissements, s'imposera-t-elle malgré une attention accaparée par la conduite ? Et la musique a triomphé : je glissais dans la ville, illuminé (mais vigilant...). La musique m'avait envahi. J'étais la musique, j'épousais sa structure, ses inflexions.

   Je ne reviendrai pas sur les commentaires toujours limpides et passionnants que Nico donne sur sa musique dans le livret - un modèle du genre, trilingue : anglais, français et allemand ; lisible, ce qui devient rare, parce qu'on a pensé au lecteur au lieu de l'éblouir de couleurs ou par des mises en pages inutilement artys.

   Pourquoi Nico m'a-t-il à nouveau conquis ?

   "Seeing is Believing"commence dans le dénuement solo du violon électrique qui exécute quelques accords, virevolte lentement sur lui-même, torsions très lentes dans lesquelles viennent se glisser peu à peu les autres instruments à cordes de l'ensemble de chambre, mêlant pizzicati et glissandi. La suavité est ensuite fouettée de coups d'archets, morcelée par des silences : surgissent les cuivres et les bois, le piano. La pièce se densifie, jouant de la diversité des timbres, des vitesses, passant avec une facilité déconcertante d'une tonalité à une autre. C'est cette virtuosité qui faisait écran lors de ma première écoute. Loin d'être gratuite, c'est-à-dire démonstrative et creuse, elle est au contraire comme une ligne de fuite, comme si la pièce se cherchait, prenant un étonnant caractère improvisé - ce qu'elle n'est pas -, nous entraînant vers la seconde moitié, pour moi sublime, celle que je n'avais pas eu la patience d'attendre, que je n'avais pas entendu lors de ma première écoute. C'est vers 11 minutes et trente-cinq secondes que la composition atteint ce qu'elle cherchait à travers des contorsions brillantes, mais encore insignifiantes. Les strates se superposent, le rythme se ralentit, marqué par une percussion mystérieuse : la musique écoute ce qui vient, et qu'elle accueille dans une  brève explosion jubilatoire avant d'être reprise par la douceur extatique, les poussées intérieures d'une nouvelle harmonie. L'alternance lent / rapide, avec une prédominance du second, exprime alors la résolution de la matière contemplative (Seeing) en accents de joie tumultueux (Believing) opérée par l'alchimie orchestrale. Vers 21 minutes, le violon chante comme chez Arvo Pärt, soutenu par l'alto et le violoncelle. Comment peut-on aller si haut, si loin, dans le frissonnement des cordes, le gazouillis des bois ? Cette musique est proprement ravissante. Le granit de mon indifférence y a fondu, vaporisé. Et l'on se sent pris de l'ivresse de l'altitude, celle qu'a dû éprouver Icare à l'approche du Soleil de l'Idéal...avant de chuter dans le réel.

   La suite du disque alterne trois arrangements de motets de William Byrd (1543 - 1623) et Orlando Gibbons (1583 - 1625), deux compositeurs anglais que Nico Mully adore, et trois compositions personnelles.

   L'intérêt des arrangements, dont Nico revendique la liberté, réside à mon sens dans l'ajout de quelques touches qui viennent aérer ces compositions tellement prévisibles en raison du retour obligé des couplets et des refrains : le puissant trombone - Nico affectionne cet instrument qu'il place un peu comme un signe de reconnaissance dans beaucoup de ses compositions -  et le piano recueilli élargissent l'éventail harmonique et rythmique de "Miserere mei, Deus", le premier motet de Byrd, placé juste après l'ample concerto. Pour l'anthem "This is the Record of John" de Gibbons, Nico souligne le rôle de l'alto, qui remplace le contre-ténor absent dans ces versions orchestrales. Je soulignerai aussi celui du piano, qui remplace l'orgue. Sans oublier la clarinette basse. Et le basson en plus dans "Bow thine ear, O Lord" de Byrd. Sacré Nico, qui me replonge dans les suavités raffinées de la musique ancienne...délaissées ces temps.

   "Motion", première des pièces personnelles après "Seeing is Believing", joue effrontément entre des fragments répétés de Gibbons et  un aujourd'hui frénétique, tout en juxtapositions nerveuses, fractures pulsantes reichiennes. "By All Means" réemploie trois notes initiales utilisées par Webern dans son concerto pour neuf instruments opus 24 pour les enchâsser dans une orchestration chatoyante (aussi pour neuf instruments), au chromatisme appuyé, tout en dérobades et pieds de nez. Il y a du lutin facétieux chez Nico, qui s'empare de matériaux austères, les détourne pour les faire briller davantage. "Step Team" participe de la même esthétique : comment une danse presque militaire, le stepping, devient un hymne de la liberté, irrévérencieux, avec son trombone basse outrancièrement en avant dans des tempos ralentis. Ailleurs, des éruptions tumultueuses côtoient de courts motifs répétés dans un crescendo se complexifiant - Nico, rappelons-le, est imprégné de Reich - qu'il résout aisément grâce à un décrochement rythmique pour nous proposer un étonnant dialogue entre le piano rêveur et le trombone lyrique, enveloppés dans une coda méditative admirable, d'autant plus belle que totalement imprévue.

   Alors, oui, ce qui séduit chez Muhly, c'est l'intelligence d'une vaste érudition musicale transcendée par sa vivacité créatrice, sa capacité à métamorphoser les matériaux et à les organiser dans des compositions à la fois extrêmement élaborées et d'une incroyable légèreté. On ne peut s'ennuyer en écoutant (vraiment...) une musique aussi flexible, rieuse, qui touche au sublime avec une indicible grâce, au détour d'une idée musicale, sans crier gare. En un sens, Nico est, paradoxalement, une sorte de mystique naïf. Pas étonnant, me direz-vous, chez un ancien enfant de chœur. Encore lui a-t-il fallu savoir rester enfant de cœur. Regardez sa photo, au dos du livret : pureté angélique, humilité amusée...

Paru chez Decca en 2011 / 7 titres / 72 minutes

Nico Muhly

Pour aller plus loin

- le blog du compositeur.

- une fausse vidéo : "Motion", le titre 3 de l'album :

 

 

Programme de l'émission du lundi 9 janvier 2012

My Brightest diamond : In the beginning / Be brave (Pistes 3-5, 8'40), extraits de All things will unwind (Blus Sword / Asthmatic Kitty Records, 2011)

Grande forme :

•Jefferson Friedman : String Quartet n°2 / Matmos Remix n°1 (p1 à 4, 26,50), extraits de Quartets (New Amsterdam Records, 2011)

Hommage à Alvin Curran (1) :

Alvin Curran : Inner Cities 4 (cd2 / p.1, 20'09), extrait de Inner Cities (Long Distance, 2005)