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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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2 juin 2018 6 02 /06 /juin /2018 15:03
David Lang  / Maya Beiser - the day

   Une rencontre au sommet ! D'un côté la violoncelliste Maya Beiser, à laquelle j'ai consacré un article synthétique d'hommage au tout début de l'existence de ce blog, en 2007, "Maya Beiser, le violoncelle sans frontière" (article mis à jour et "sonorisé" !). De l'autre David Lang, pour moi le plus grand compositeur vivant. Tous les deux se connaissent depuis longtemps, au moins depuis le disque World to come, publié en 2003 sous le seul nom de Maya, unique instrumentiste de l'album. La composition de David Lang lui donnait son titre. On y trouve aussi une version pour quatre violoncelles de "Fratres" d'Arvo Pärt, le très élégiaque et foisonnant "Mariel" d'Osvaldo Golijov et le "Lament for Phaedra" de John Tavener.

David Lang  / Maya Beiser - the day

  Il se trouve que le nouveau disque de David Lang nous propose à nouveau la composition "World to come", pour violoncelle et violoncelles préenregistrés. Seule différence insignifiante : en 2003, elle était en quatre parties, alors que maintenant elle est donnée d'un seul tenant. C'est curieux d'ailleurs comme la mémoire travaille : je ne me souvenais plus qu'elle accompagnait de la voix son violoncelle. Sur le site du label Cantaloupe, David Lang revient sur ce dédoublement instrument / voix, avec une séparation plus sensible à mesure que le morceau progresse : celle-ci serait une métaphore de la séparation de l'âme d'avec le corps au moment de la mort. La musique raconterait leur combat pour se réunifier dans un monde post-apocalyptique paisible. Au début le violoncelle, en courtes phrases percussives, avec de brusques syncopes, doublé par la voix qui semble en surgir, en être l'émanation. Puis le violoncelle se dédouble, d'un côté le phrasé grave qui ne cesse de retomber, de l'autre une esquisse de mélodie dans les médiums, la voix se faufilant entre les deux avant de s'envoler quand un troisième violoncelle s'est ajouté. L'image d'une fleur qui s'épanouit, ouvre ses pétales. L'âme chante dans la lumière, son chant ondule doucement, elle monte pour disparaître. Le violoncelle gémit langoureusement. La mélodie surgit, sublime élégie auréolée par les autres violoncelles qui lui font une couronne frémissante. C'est un élan très doux, d'une inoubliable tendresse, toujours renaissant. Il n'y a plus rien que cette beauté exhalée. Un cœur de violoncelle prend le relais pour soutenir la même mélodie, un peu plus grave. Atmosphère d'ivresse légère, édénique, exultation marquée par le retour des ponctuations marquées. Nous sommes dans le monde à venir, infiniment suave, détaché des choses terrestres, qui se déploie et se replie avec des mouvements d'une grâce inexprimable, dans l'attente des retrouvailles se fait attentif. Les violoncelles accueillent le retour de la voix, se taisent pour qu'elle vibre pure dans le silence, se démultiplie elle-même jusqu'à ce qu'un seul violoncelle vienne l'enlacer, puis un deuxième ponctue la marche nuptiale, la lente montée : le violoncelle a absorbé la (les) voix.

   Ne reprochons donc pas à David Lang de recycler une vieille composition : quelle joie de retrouver un joyau intemporel et de l'offrir à un public nouveau, renouvelé. D'autant que le disque nous donne à entendre une œuvre de 2016, "the day"... Mais auparavant...

   "the day" : non seulement la musique de David Lang, mais ses mots, dits par Kate Valk, accompagnés par le violoncelle de Maya Beiser. Le texte se présente comme une très longue énumération de phrases à la première personne, déclinées alphabétiquement à partir du deuxième terme (verbe ou adverbe) suivant le pronom de la première personne. David Lang a construit son texte à partir d'une recherche par internet des phrases commençant par " I remember the day that I..." Extrait, le début :

the day

words by david lang

I remember the day
the day I ‘got’ it
I achieved the perfect engineering drawing
I actually was able to laugh with delight
I approached one the students
I arrived
I arrived and the fear of being alone
I arrived at the prison
I attended her wedding
I baited my hook
I became a true collector
I became colored
I became one of those things to be cast aside
I began a habit based on such commercials
I believe he parked his car in a driveway between a brick fence

and the building
I bought 6 yards of a cream colored fabric
I bought it
I bought my first issue
I brought five items into the dressing room and they all fit
I brought him a pumpkin pie
I bumped you
I came across it in a local yarn shop
I came home from school, the day that darn boy punched me I came home knowing that I wouldn’t go back
I came with him
I carried him, sleeping
I caught the bug

I chose the name
I could finally speak
I could no longer get out of bed
I cried my soul out
I decided
I decided I wanted my own studio
I decided I would switch
I decided it was my favorite number
I decided that the pain I was causing myself was truly optional I decided to be less busy in my life
I decided to become a composer
I decided to end it, it was like a light came on in my head
I decided to learn how to make my own
I decided to make a significant change in my lifestyle
I decided to move there for good
I decided to quit
I decided to run 18 miles
I decided to start

I did it
I did my first pull ups
I discovered that I would be independent
I discovered that site
I discovered the lights
I discovered the obscure figure
I disrespected my mom
I drove there
I earned my first pay
I emailed her to ask if I could be involved
I emailed him
I entered high school
I fell in love (...)

   La voix énonce les propositions, le violoncelle l'accompagne sobrement de phrases ponctuées de silences. À partir de "I fell in love", interviennent des violoncelles préenregistrés, la composition devient chorale. Le lyrisme s'épanouit merveilleusement, les violoncelles langoureux en notes tenues, comme des corolles successives autour de la voix. Tout prend une dimension mystérieuse, on avance dans la merveille de la vie. Ce que dessine cette longue litanie, c'est en effet une vie, des vies multiples, la succession des choix à chaque moment du jour qui devient l'image globale de la destinée humaine, tissée de petits riens. Il est évidemment judicieux de placer ce titre avant "World to come", tourné vers l'après-mort. L'émotion grandit au fil du morceau, soulignée par les phrasés diaphanes des violoncelles, leur pureté démultipliée. On est encerclé par les développements enveloppants, comme si la vie prenait les allures d'un rêve. C'est l'envoûtement, une envolée sublime qui ne finit plus, la voix enchâssée dans les volutes baroques, avant la retombée dans les moments difficiles :

I went to my therapist and I told her that my hips and knees were hurting
I went to the army
I went to the doctor I actually felt sick
I went to the hospital to see you
I went with some friends to get away for the weekend

I wrote my letter of resignation

  Deux chefs d'œuvre qui se répondent, se complètent. Un des grands disques de ce début de siècle !

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Paru en janvier 2018 chez Cantaloupe Music / 2 plages / 54 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

18 février 2018 7 18 /02 /février /2018 16:47
Terry Riley - Dark Queen Mantra

   Le quatuor à cordes est la forme musicale de prédilection de Terry Riley depuis sa rencontre avec David Harrington, premier violon et âme du Kronos Quartet. Auparavant le pape de la musique minimaliste ne voulait guère entendre parler des formes occidentales. Pourtant ici, ce n'est pas le célèbre quatuor qui interprète la nouvelle composition, mais le Del Sol Quartet,, un autre quatuor californien de San Francisco. Pour la petite histoire, c'est la rencontre, puis l'amitié entre Charlton Lee, l'altiste du Del Sol Quartet, et Gyan Riley qui est à l'origine de cet album. Précisons que le disque n'est pas uniquement consacré à Terry, mais aussi à un contrebassiste compositeur avec lequel il a souvent travaillé, l'italien Stefano Scodanibbio (12956 - 2012), qui collabora avec Luigi Nono, Giacinto Scelsi.

   La pièce éponyme, commandée pour le Del Sol Quartet et Gyan Riley à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de Terry Riley en 2015, est un quatuor à cordes augmenté de guitare électrique, jouée par son fils Gyan. Le premier mouvement porte le nom de l'hôtel d'Algeciras où Terry logea lors de son arrivée en Espagne, "Vizcaino" : vives girations des cordes et de la guitare, une vague ambiance espagnole emportée dans le flux « rilien » (que l'on me pardonne ce néologisme), les contrepoints et les pizzicati aériens, les accélérations irrégulières et les veloutés enjôleurs. Un régal ! Comme son titre l'indique, "Goya in minds" serait inspirée par la peinture du maître espagnol : début lent dans les corridors de le nuit peuplée de songes, comme une musique à demi paralysée, qui secoue peu à peu les ténèbres persistantes. S'élève une belle mélodie élégiaque qui entrelace cordes et guitare, et le sortilège semble s'éloigner, non sans laisser une délicate langueur. Les violons partent dans les aigus glissés, la musique dessine des arabesques fragiles ponctuées de pointes d'incertitude et de mystère. Tout est d'une fraîcheur incroyable... "Dark Queen Mantra" commence comme une ballade à la limite de la dissonance, une invite insistante aux attraits louches, soudain transcendés par de  micro accélérations, des dérapages dans un arrière-plan mystérieux. Lorsque la guitare revient de ce traquenard, tout est plus clair, et se déroule alors une danse envoûtante qui se résout en passages quasi rock, cordes épaisses, masses compactes. Mais avec des déhanchements, des échappées imprévues, des dérapages miraculeux : une grâce, des ébouriffements de cordes, une maestria primesautière saupoudrée de malice et de nostalgie. Comment ne pas être séduit par ce mantra de la reine noire ?

     L'autre grande composition de Terry, le quatuor "The Wheel & Mythic Birds Waltz" date de 1983. Elle a été enregistrée par le Kronos Quartet en 1984 dans le disque Cadenza On The Night Plain, sans la mention "The Wheel", qui désigne la courte ballade de jazz ouvrant le quatuor, laquelle réapparaît plusieurs fois avant de fournir une coda mélancolique. La valse du titre est une dénomination approximative, car la pièce s'inspire d'un rythme indien : à l'origine, la pièce devait être jouée par Terry et le sitariste Krishna Bhatt. Et les oiseaux ? Mythiques, bien sûr, mais Terry aurait dit lors d'un pré-concert qu'ils étaient inspiré d'une explication du bouddhisme tibétain par Anagorika Govinda dans The Way of the White Clouds (La Voie des Nuages Blancs). Une ample introduction mélancolique se referme sur des virgules caressantes, puis  c'est la cadence qui soulève, emporte, reprend son souffle avant de développer ses corolles, ses dentelles dansantes, chatoyantes, avec des retombées et d'autres reprises appuyées. Parfois une ombre traverse le décor, mais le chant monte, se fragmente en petits tourbillons, se creuse de gonflements intrigants. C'est à chaque fois la roue de la Vie qui revient nous charmer ! Un des très grands quatuors de Terry Riley, superbement interprété.

   Intercalée entre les œuvres de Riley, "Mas Lugares" de Stefano Scodanibbio est une réécriture de madrigaux de Monteverdi, plus ou moins reconnaissables selon les moments. Les madrigaux sont transportés dans des zones éthérées, étirés dans des aigus diaphanes et des flous troublants. Sublimes balbutiements des cordes, suaves glissendi. C'est d'un raffinement exquis. Une très belle découverte !

   Un disque magnifique de bout en bout.

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Paru en 2017 chez Sono Luminus / 9 plages / 63 minutes.

Pour aller plus loin :

- "The Wheel & Mythic Birds Waltz" en concert :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

27 janvier 2018 6 27 /01 /janvier /2018 17:08
David Lang - thorn

   Une surface aride hérissée d'épines acérées : la redondance de la couverture par rapport au titre thorn (« épine ») a quelque chose de rude, de sauvage. Les auditeurs sont prévenus : ce nouvel album de David Lang, l'un des trois compositeurs fondateurs du collectif musical Bang On A can , n'est pas là pour flatter vos oreilles ou pour les tapisser de miel. Le disque regroupe des petites pièces écrites pour la flûtiste Molly Barth, membre fondatrice de l'Ensemble Eighth Blackbird. Elle est accompagnée par un ensemble pouvant aller jusqu'à sept instrumentistes (piccolo, trompette, hautbois, violon, violoncelle, piano et percussions).

  David Lang a donné des notes d'intention pour chaque pièce. Je les ai lues...pour mieux les oublier ? Ce qui compte dans la perspective de cet article, c'est la réception.

   Le titre éponyme est en effet hérissé d'épines, tout en aigus, en souffles courts, acérés. Impressionnant solo de Molly qui nous tient en haleine, sans relâche aucune. Nous entrons dans l'univers dense de David Lang. "lend/lease" fait dialoguer la flûte et la percussion sèche des blocs de bois : comme de la musique japonaise décantée jusqu'à l'os. Piccolo, piano, violon et violoncelle sont requis pour "short fall", danse haletante, serrée, sur un lit de notes de piano en boucles. Le désert a fleuri de tous ses cactus, ses agaves. Les bouquets explosent en gerbes serrées, tranchantes, en quasi apesanteur. David est en pleine forme ! "Involontary" serait une musique de fanfare pour deux piccolos, deux trompettes, un batteur à la caisse claire : enjouée, claironnante (si j'ose dire !), sans rien de pesant, irrésistiblement entraînante. Pour flûte et piano, "vent" nous entraîne au cœur de l'univers langien, dans une course vertigineuse, âpre, ponctuée d'arrêts brutaux. Crêtes de montagnes, à-pics, escalades implacables. Les deux instruments se mêlent, s'enlacent avec furie, se fracassent ensemble pour repartir avec des accents suaves, des virgules farouches. À lui seul, le morceau justifie l'acquisition de l'album, chef d'œuvre qui laisse pantelant, étourdi. Et ce n'est pas fini. L'étourdissant "burn notice" est un carrousel effréné des différents instruments, comme une spirale infinie s'élargissant, se reconstituant sans cesse autour de la flûte moqueuse, hoquetante, spirale de plus en plus irréelle affectée de ralentis et d'accélérations prodigieuses. Magistral, là encore ! Le disque se termine avec "frag", abréviation pour "fragmentation bomb". Flûte, hautbois et violoncelle pizzicato découpent impitoyablement l'espace sonore dans un rituel hallucinant, l'unisson se fragmentant en courts segments abrupts dont finissent par surgir, autour de la flûte aux abois, des à-plats mélodieux, tenus.

    Un très grand disque de musique contemporaine par l'un des tout premiers compositeurs d'aujourd'hui, que je défends depuis des années.

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Paru en 2017 chez Cantaloupe Records / 7 plages / 37 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

 

Différentes compositions (pas seulement de l'album "thorn") de David Lang en concert :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

7 novembre 2017 2 07 /11 /novembre /2017 16:00
Michael Vincent Waller - Trajectories

   Après deux albums numériques parus en 2014, Five easy pieces et Seven easy pieces, consacrés au piano, puis un double cd consacré au piano et à des formations de chambre en 2015, The South Shore, le new-yorkais Michael Vincent Waller publie un nouveau disque consacré pour l'essentiel au piano, auquel vient s'ajouter le violoncelle sur deux pièces. Le beau livret qui accompagne Trajectories nous livre les notes d'écoute de "Blue" Gene Tyranny, lui-même compositeur et pianiste (il faudra d'ailleurs que je m'y intéresse de plus près !). Je n'ai évidemment pas la prétention de rivaliser avec ses notes programmatiques, qui ne sont d'ailleurs pas que professionnelles. Je vous propose mes dérives d'écoute, un soir de pleine lune dans un petit village du centre de la France, près d'une église. J'étais dans ma voiture, à l'arrêt, mon carnet de notes sur les genoux. Il se trouve que pendant l'écoute la lune se levait en face de moi...

"by itself" : comme l'essai réitéré d'une mélodie fragile et lente, entre médiums et aigus, puis quelques touches plus graves. Des échos, des grappes vives s'accrochent au fil de cette méditation en apesanteur.

  "Visages I A lonely Day.4th" : première pièce d'une suite de huit visages. Même veine transparente, translucide plutôt, d'une mélodie qui se retourne sur elle-même, quelques accords répétés dans les graves approfondissant la ligne.

"Visages II. Year of the Ram (ou Monkey, mon ordi et la pochette n'étant pas d'accord...)" : la mélodie chante ouvertement, alerte et délicate, avec une main gauche plus présente.

"Visages III. Maidens dancing" : évoque irrésistiblement les danses et mouvements de Gurdjieff. Venue du fond des âges, elle carillonne, martèle, obsédante. Les filles du feu sont là, tout autour, qui incantent le soir. Envoûtant !

  "Visages IV. Lashing out" : une des pièces nettement minimalistes, fondée sur la répétition variée de quatre notes. La musique labile s'éploie, recueille de brefs silences pour mieux s'envoler dans un crescendo joyeux.

"Visages V. onoimatopoeia" : retour à la grâce des deux premiers visages. Frêle esquisse, interrogations pudiques, bribes d'une prière toujours reprise qui se change en louange.

" Visages VI. Obviously": Veine minimaliste intense et atmosphère à la Gurdjieff à nouveau par ce côté mélopée populaire immémoriale, ce cantique hors d'âge, parfois presque innocemment dissonant, à la fois énergique et lumineux.

"Visage VII. Inner world": ton plus grave, accélérés et enroulés autour d'une trame tranquille et forte, arpèges. Une marche déterminée vers la lumière, avec de beaux dérapages, des reprises quasi orchestrales. Somptueux !

"Visage VIII. Three Things" : recueillement extatique autour d'une note seule, jeux d'échos. La cloche sonne l'heure d'un mystère ineffable...

"Lines" (avec violoncelle) : lignes langoureuses du violoncelle autour des notes calmes du piano, avec des passages staccato pour le premier qui rapprochent encore les deux instruments. Une élégie retenue, un très beau dialogue;

"Breathing Trajectories I" : questions fissurant le silence. Réponses mystérieuses dans la crypte aux miroirs. Qui respire entre le noir des notes ? La petite ritournelle oubliée ? On retient son souffle pour entendre derrière le lever de la lune pleine.

"Breathing Trajectories II": une source peut-être. Nouveau Narcisse, tu laves tes yeux dans la lumière entr'aperçue parmi l'onde lisse. Le chant monte, se tend, se suspend, s'abreuve d'autres sources. On est si bien dans les clairières du ciel.

"Breathing Trajectories III": C'est une marche lente, une ascension vers la lumière, avec ses fulgurances, ses élans fougueux, ses reprises d'appui. Et toujours la face qui se redresse malgré les genoux qui saignent sur les escaliers du sanctuaire, l'effort repris, mesuré, de recomposition de l'impossible. Le bain cherché tout en haut de la montagne de l'âme. Un triptyque mystique, magnifique...

"Dreaming Cadenza" : boucles rêveuses qui s'étirent, se nimbent de silence. La nuit fond en gouttes diffractées. Le temps n'est qu'une vapeur...

   À ce moment, j'ai dû repartir, quitter la grosse lune, le porche noir et béant de l'église sur l'un des côtés de la voiture. Sachez que "Laziness", en trois parties pour neuf minutes environ, ne dépare pas ce programme : sensualité du violoncelle caressant, piano aux accents graves et mystérieux tissent une atmosphère d'abandon bienheureux, ce qui n'exclut pas des passages vifs et intenses.

   On paresserait bien des heures à écouter cette musique-là, une des plus belles d'aujourd'hui, à portée d'oreille. Au fil des disques, Michael Vincent Waller s'affirme comme un compositeur majeur au style très personnel : apparente simplicité, pureté et dépouillement des lignes, grâce et émotion contenue, une aptitude aigüe à saisir les affleurements du Mystère.

   Pour moi (et pour l'instant), le plus beau disque de l'année 2017.

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Paru en septembre 2017 chez Recital Thirty Nine / 17 plages / 77 minutes environ.

Au piano : R. Andrew Lee, infatigable défenseur des musiques minimalistes et fondateur de la maison de disques Irritable Hedgehog

Au violoncelle : Seth Parker Woods

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

R. Andrew Lee interprète "Breathing Trajectories" :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 septembre 2021)

22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 10:00
Christoph Berg - Conversations

   Violoniste et compositeur né en 1985 à Kiel, Christoph Berg vit et travaille à Berlin. Conversations doit être son cinquième disque, après Bei, une collaboration avec le pianiste Henning Schmiedt sortie également cette année. Son domaine, c'est la musique de chambre. Violon multiple, contrebasse, un peu de piano, et des événements percussifs parfois très en avant, à d'autres moments à l'état de traces pour ce disque qui semble proposer un parcours si on suit les titres des morceaux - que je traduis au besoin : Prologue / Conversations / Souvenirs / Chagrin / Monologue / Dialogue / Adieu / Épilogue. La maison de disque précise que tout est au départ acoustique, avec ensuite très peu de traitements numériques.

   "Prologue" est un court dialogue entre la contrebasse bourdonnante et le violon sur fond de drones et de rares impacts percussifs. Le ton est donné, celui d'une mélancolie mélodieuse, développée en lentes spirales veloutées, comme une plainte qui tourne, revient. "Conversations" poursuit le mouvement, avec l'ajout de bruits de machine dirait-on, un cliquetis de pistons, comme si nous étions sur un étrange navire... perdus dans les brumes du passé dont nous parviennent des bribes sublimes entrecoupées de silences à la Arvo Pärt. La mélancolie se creuse, majestueuse, nous sommes embarqués sur ce vaisseau fantôme. Conversations lors d'un bal lointain déjà...

   Les violons nous appellent au début de "Memories", fragiles avec leurs volutes sinueuses, puis tout se rapproche, quel drame a éclaté peut-être,  jusqu'à devenir obsédant, à tournoyer sur fond de silence ? "Grief" est tout frémissement de cordes à peine frottées, la contrebasse grave, sépulcrale et si belle, le violon délicat, tout se met à se mêler dans une danse langoureuse. Quel amour, et cette douleur qui se contient, se tait parfois, elle veut aimer encore, être enchanteresse quand même, à peine ponctuée de touches, tâtonnements percussifs d'une bouleversante pudeur.

   "Monologue" ? Bourdonnement de cordes comme des frelons fous autour de la contrebasse enfoncée dans des graves profonds, puis beaux surgissements de cordes multiples, en gerbes solennelles enveloppées par le violon dans l'extrême de l'aigu. "Dialogue" lui répond par une efflorescence élégiaque vraiment somptueuse. L'adieu de "Farewell" est comme fluté, les cordes serties de faisceaux de drones, de chatoiements soyeux. La mélancolie est transcendée dans un chant sans cesse renaissant de cordes légères, grisées par les vapeurs enivrantes de l'oubli salvateur. L'épilogue est presque symphonique, traversé d'élans vibrants d'espoir qui semblent s'étouffer d'eux-mêmes.

   Une musique raffinée, indifférente aux chapelles musicales, d'un néo-classicisme post-romantique, oserais-je dire, qui ravit constamment l'oreille ! Une musique de chambre somptueuse pour un éternel aujourd'hui...

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Paru en 2017 chez sonic pieces / 8 plages / 36 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- le cd est encore disponible chez sonic pieces

- les quatre premiers titres en écoute sur la page bandcamp de l'album :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 23 septembre 2021)

15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 19:00
Douwe Eisenga - For Mattia

   Dédiée à la mémoire de Julia Mattia Muilwjik (13 septembre 1989 - 1er octobre 2015), cette courte pièce a été composée à la demande de Katja Bosch et Janpeter Muilwijik. C'est à la suite d'un concert consacré aux Simon Songs de Douwe, il y a un peu plus d'un an, que les parents de la jeune femme sont venus vers le compositeur pour lui demander une petite pièce pour piano, quatre minutes environ. Pris par d'autres occupations, par l'écriture d'une autre pièce de commande, Douwe Eisenga a mis en chantier la pièce en mai 2017. Il se disait que Mattia méritait la plus belle musique du monde. La pièce a pris un peu d'ampleur, plus de huit minutes. La première de la pièce a eu lieu le 10 septembre dans la cathédrale d'Utrecht, interprétée par la pianiste Karin de Boef en ouverture d'une exposition de Katja Bosch et Janpeter Muilwjik (qui sont artistes visuels) consacrée au suicide de leur fille.

   For Mattia s'inscrit dans la lignée des Simon Songs : un minimalisme lyrique, mélodieux, les deux mains proches l'une de l'autre dans le registre medium, tissant des boucles envoûtantes, avec de belles envolées dans les aigus. Mine de rien, cette pièce lumineuse et simple d'allure construit un troublant labyrinthe harmonique, dont je me plais à ne pas trouver la sortie, l'écoutant en boucle sur une tangente du Temps... Un hommage magnifique, bouleversant, vibrant au-delà de toute tristesse, interprété par Douwe Eisenga lui-même, ce qu'il n'avait jamais fait.

Paru fin août 2017, autoproduit / 1 plage / 8'20".

12 septembre 2017 2 12 /09 /septembre /2017 12:00
Melaine Dalibert - Ressac

   Le temps s'allonge entre deux mondes depuis toujours

   À trente-sept ans le pianiste et compositeur rennais Melaine Dalibert persiste dans la voie qu'il sait être la sienne depuis la révélation apportée par sa découverte des œuvres de Véra Molnar, artiste d'origine hongroise utilisant les algorithmes dans son processus créatif. Pour lui, la musique a beaucoup de rapport avec les arts visuels tels qu'ils sont travaillés par cette artiste, aussi par le peintre, graveur et sculpteur François Morellet. Les durées correspondraient aux distances du peintre, les intervalles entre les durées à ceux entre les longueurs, tandis que les harmoniques ont beaucoup à voir avec les couleurs, par leur nature spectrale. Le piano, son instrument, par sa tonalité neutre et ses capacités résonnantes, répond à son idée d'une musique à l'expressivité minimale, dont l'essence est constituée par la dimension physique du son. Tournant le dos à toute virtuosité, pourtant encensée dans les conservatoires (il enseigne lui-même au Conservatoire de Rennes) et admirée par le public, Melaine Dalibert recherche la simplicité d'un minimalisme maximal. Dans ses pièces, dit-il, le temps est un élément calme, il n'y a ni début ni fin puisque l'algorithme pourrait se développer indéfiniment. Sa musique n'est donc ni narrative, ni dramatique, sans être toutefois le produit d'un quelconque logiciel, le compositeur gardant la haute main, n'utilisant un ou des algorithmes qu'en tant qu'outil créatif.

   Après Quatre pièces pour piano (2015) Ressac propose deux pièces. La première, "En abyme", figurait parmi les quatre précédentes, je n'y reviens pas. La seconde est la pièce éponyme, de presque cinquante minutes. À la lecture de son titre, on pense tout de suite au sens courant du mot, d'autant plus que Melaine est breton. On s'attend à entendre le va-et-vient de la mer, des vagues le long du littoral. On imagine une dimension dramatique, voire violente, ce qui impliquerait une expressivité, du pittoresque même, on verrait la scène. C'est évidemment une fausse piste. « ressac » vient de resacar « tirer en arrière ». Au départ il y a deux notes très proches, puis une troisième détachée et une quatrième qui lui répond, qui la tire en arrière. L'algorithme est lancé. L'écart augmente ou diminue, en durée ou en valeur, d'où un perpétuel ressac d'intensité variable. Chaque note est tirée en arrière, mais on ne sait jamais exactement comment elle le sera, par quelle note et quand. L'auditeur peut se prendre au jeu, essayer de deviner, ce qui introduit de l'intérêt, du suspense, un succédané de la dimension narrative, dramatique. Il me semble que la longueur de la pièce décourage une telle approche. De plus, Melaine  a introduit de petites doses d'aléatoire ! Très vite, on se laisse porter, bercer par le flux et le reflux des notes tenues. Chaque note, par son frapper et sa résonance est de fait une vague qui se brise sur la grève du silence, puis se retire, se reconstitue en une autre vague jamais identique. Il n'y a plus d'événement au sens habituel du terme, dans la mesure où chaque note est au centre de l'intérêt, à égalité avec toutes les autres. Au lieu de ne valoir que dans son rapport aux autres, de ne faire que passer, elle vaut pour elle-même d'abord, se fait entendre dans toute sa plénitude physique avant son remplacement par celle qui la tire en arrière ou/et en avant, car on ne sait plus, le flottement se fait sentir. Sur cette mer potentiellement infinie, on finit par percevoir des variations respiratoires, phases de ralenti ou d'accéléré. Aussi, bien que certains auditeurs diront s'endormir en écoutant une telle musique, je n'hésite pas un instant à soutenir le contraire. Quand tant de musiques accumulent les notes, rivalisent de virtuosité au point de nous assourdir, voire de nous abrutir par ce trop-plein qu'elles déversent pour nous occuper quasi militairement, celle-ci nous respecte infiniment, nous laisse être, se glisse vers nous note à note. Elle sollicite notre pensée, l'encourage, riche de sa pauvreté, de son dénuement comme l'autre est pauvre de sa richesse vaniteuse, tonitruante. Ni triste ni joyeuse, elle est au-delà des affects. Elle résonne, elle vibre, nous tire à elle sans nous envahir. C'est pourquoi elle est libératrice, relaxante au sens le plus noble (rien à voir avec la musique dite "de relaxation" !). Chaque note est un appel à retentir de notre côté, à ses côtés. Comme Melaine Dalibert, j'apprécie beaucoup Tom Johnson et d'autres compositeurs minimalistes. Mais son esthétique, dans "Ressac", a plus à voir avec celle d'un Morton Feldman ou de Dennis Johnson. Pourquoi ? Parce que les premiers (dans les pièces que je connais, en tout cas) semblent avoir horreur du vide, du silence, qu'ils recouvrent d'une couche serrée de motifs, de boucles, contrairement aux seconds qui le laissent affleurer, s'épanouir. Cette connivence avec le silence, c'est elle qui au fond réveille notre attention, l'affine, nous amène insensiblement sur le rivage d'autres musiques encore, extérieures ou intérieures. Paradoxalement, cette musique sans histoire apparente nous captive justement par sa beauté sereine, son flottement, ses robes d'harmoniques. Et la grève, me direz-vous, vous parliez de « la grève du silence » ? Pour moi, c'est plus exactement le bruit de fond de l'enregistrement, plage sur laquelle la note vient s'étendre, puis se retirer, tandis qu'une autre déjà se mêle à elle, si bien que dans les phases plus rapides, plusieurs couches d'harmoniques se superposent, s'entrelacent. Plus je réécoute, plus je pense à un musicien qui pourrait sembler éloigner de cet univers : Giacinto Scelsi, auquel j'ai emprunté le titre de cet article, et que j'aimerais citer encore pour terminer cette approche de la musique expérimentale de Melaine Dalibert, tant il me semble que cette démarche appuyée sur les mathématiques débouche de fait sur une expérience métaphysique, spirituelle. Melaine Dalibert ne nous propose-t-il pas, à sa manière, un exercice spirituel tel que l'entendait Ignace de Loyola : un apprentissage du discernement... ?

Le temps

              était rempli

                                 d'ailes

en infinies

                 rivières

Car cette musique, loin d'être désincarnée, est celle de l'Éveil.

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N.B. Titre de l'article et poème ci-dessus de Giacinto Scelsi, extraits de L'Homme du son (Actes Sud, 2006)

Paru en juin 2017 chez Another Timbre / 2 plages / 60 minutes environ. Couverture de Véra Molnar.

Pour aller plus loin :

- Entretien (en anglais) avec le compositeur sur le site du label

- L'intégralité de l'immense Ressac en écoute ci-dessous :

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 23 septembre 2021)