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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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20 juin 2017 2 20 /06 /juin /2017 09:00
Jasmine Guffond - Traced

Un sensuel rêve post-humain  

   Deux ans après Yellow Bell, l'austalienne Jasmine Guffond publie son second disque, Traced, sur le même label berlinois sonic pieces. Sa musique est inspirée, nous dit-on, par la surveillance numérique et tous les logiciels de reconnaissance faciale et autres qui traduisent en algorithmes les manifestations humaines. Dès le premier titre, "Post Human", nous sommes plongés dans un univers étrange, saturé de palpitations, de surgissements inquiétants. Quelque chose vit, se perpétue. L'humanité n'est donc plus qu'un souvenir ? Cette musique électronique n'est toutefois qu'à demi-désincarnée, comme si elle conservait l'empreinte d'une présence. Une voix déformée, puis multipliée, hante "GPS Dreaming", curieuse composition post-industrielle minimaliste aux allures d'ambiante stratosphérique dans sa dernière phase. "Vision Strategy Coordinators" souffle une musique glaciale, idéale pour un film d'horreur dans un monde dévasté. La voix dévocalisée - si l'on peut dire - joue dans les interstices et les respirations de ce palais des miroirs. Tout se fragmente, éclate en micro éclats sonores dans "Swan Song", mais plusieurs couches viennent adoucir l'atmosphère, souvenirs de saxophones, drones dématérialisés autour d'un cercle de pointillés, comme le toucher sensuel d'êtres machiniques. Jasmine Guffond sait faire sourdre de ce monde électronique un trouble orgasmique, une douceur pénétrante. Ce chant du cygne nous envahit progressivement, nous émeut par son élégante beauté élégiaque. "Say Yes" s'inscrit dans cette finesse d'écriture. Les voix s'enroulent autour des boucles claires des synthétiseurs comme un nouveau chant des sirènes nageant parmi les drones et les écueils. Le dernier titre, "Boundless informant", est plus paresseux : l'impression d'un voyage en train, à base de drones et de cliquetis, assez monotone, avec un fondu lancinant de voix et de claviers. Dommage, car les autres titres valent vraiment le détour.

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À paraître en juillet 2017 chez sonic pieces / 6 titres / 45 minutes / Vinyle et numérique

Pour une fois je suis en avance...

Pour aller plus loin :

- une vidéo de "Vision Strategy Coordinators" :

En bonus, ce très beau titre extrait de son premier album, Yellow Bell :

Programme de l'émission du lundi 12 juin 2017

Mendelson :  La Carrière / Les Héritiers (Pistes 1 & 2, 9'06), extraits de sciences politiques (Ici d'Ailleurs, 2017) 

Jasmine Guffond : Post Human / GPS Dreaming (p. 1 - 2, 14'06), extraits de Traced (sonic pieces, 2017)

Alva Noto : Xerrox Helm Transphaser / Xerrox 2ndevol (p. 2 - 3, 10'), extraits de Xerrox vol. 3 (Raster-Noton, 2015)

Yair Elazar Glotman & Mats Erlandsson : Corneliean Cities / Orchid Sedation (p. 1 - 2, 12'17), extraits de Negative Chambers

Erik Satie : Ogives (p.6 à 9, 7'27), extraits des Œuvres complètes pour piano vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Programme de l'émission du lundi 19 juin 2017

Jaan Rääts : Piano sonata n°9 (p. 1 à 3, 8'34), extrait de Complete piano sonatas vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Christoph Berg : Prologue / Conversations / Memories (p. 1 à 3, 13'12), extraits de Conversations (sonic pieces, 2017)

Orson Hentschel : Electric Stutter / Montage of bugs (p. 1 - 2, 11'35), extraits de Electric Stutter (Denovali Records, 2017)

Jaan Rääts : Piano sonata n°1 (p. 5 à 7, 11'13), extrait de Complete piano sonatas vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Jasmine Guffond : Swan song (p.4, 10'57), extrait de Traced (sonic pieces, 2017)

10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 17:24
Steven Stapleton & Christoph Heemann - Painting with Priests

   Seul membre permanent du groupe de musique expérimentale Nurse With Wound, Steven Stapleton a collaboré avec de nombreux musiciens. On le retrouve ici avec l'allemand Christoph Heemann, adepte lui aussi du collage musical surréaliste, des musiques concrètes, bruitistes, avant-gardistes. Deux hommes éloignés de toute chapelle, improvisateurs fougueux, qui se sont retrouvés le 29 novembre 2009 dans l'ancienne synagogue d'Ivrea, en Italie, pour cette improvisation d'un peu plus de quarante-six minutes.

  Incroyable musique, comme toujours, changeante à vue, vivante, qui mêle nappes de synthétiseurs et drones, perturbations sonores en tout genre. Ambiante, un peu, mais rarement continûment. Intrigante, toujours, mystérieuse, traversée de courants obscurs et lumineux. Foutraque, loufoque, et totalement inspirée, avec des passages qui évoquent les chants de gorge, des mantras prononcés dans des cavernes glauques. Avec des envolées grisantes, des moments complètement magiques et fascinants qui trouent le temps de leur beauté radieuse. Au bout de quelques minutes, comment ne pas léviter, ne pas se laisser dériver dans ce vaisseau sidérant qui débusque de minute en minute des paysages surprenants ? Démons et lémures surgissent, s'évanouissent. La musique couaque, coasse, éructe, frémit, et pourtant elle ravit nos oreilles ! L'écoute est une expérience au sens fort, une épiphanie prolongée jusque dans les emmêlements convulsifs de guitares en nœuds de serpents qui se cabrent et toussent, jusque dans les trajectoires euphoriques des sons ronronnants et tournoyants, jusque dans les crescendos majestueux, miauleurs, qui se retournent soudain pour disparaître et renaître autres.

   Peinture avec des prêtres : le titre, comme l'illustration de la pochette, provoque, dans la pure tradition des Surréalistes. On n'est pas loin de Max Ernst, par exemple. Mais si la musique est évidemment ludique, dans sa folie elle atteint le sublime, une dimension mystique. Les peintres, ce sont Steven et Christoph, défroqués hallucinés, chercheurs d'absolus sonores. Paradoxalement, leur musique est à la longue méditative, invitation à l'élévation. Elle nous regarde, dit l'image...

Steven Stapleton & Christoph Heemann - Painting with Priests

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Paru en 2015 sur le label Yesmissolga / 1 titre / 46'11 (le disque est aussi sorti en vinyle)

Pour aller plus loin :

- le cd est en vente sur la page Nurse With Wound

- un extrait en écoute sur cette fausse video :

Programme de l'émission du lundi 8 janvier 2017

Une émission HANTÉE !

May Roosevelt : The Unicorn Died / Dark the Night (Pistes 1 & 4, 8'50), extraits de Haunted (Autoproduit, 2011)

Grande forme / L'Intégrale :

Steven Stapleton & Christoph Heemann : Painting with Priests (titre unique, 46'11), extrait de Painting with Priests (Yesmissolga, 2015)

6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 13:46
May Roosevelt (1) - Haunted

   Commencer l'année 2017 par un disque paru en 2011 ? Eh bien oui ! Un coup de cœur pour cet opus de la compositrice et théréministe grecque May Roosevelt, son second, le premier, Panda, a story of love and fear, datant de 2009. Son instrument, c'est le thérémine, pas tout à fait celui inventé par le russe Lev Sergueïevitch Termen en 1919, premier instrument électronique qui enthousiasma Lénine au point qu'il en prit des leçons et en commanda 600 exemplaires pour les distribuer dans la toute jeune Union soviétique. Non, un thérémine transistorisé fabriqué par la firme Moog, le modèle Etherwave...

May Roosevelt (1) - Haunted

   May se présente comme influencée aussi bien par The Residents, Massive Attack, Björk, que par la musique grecque traditionnelle et les chants byzantins. Haunted est ainsi au croisement d'une musique électronique sombre, incantatoire et de rythmes de danses populaires, d'hymnes anciens. Huit titres pour huit danses ; Zeibetiko (liée aux rébètes), Mandilatos, Pogonisios, Hasapikos, Kotsari, Zonaradiko, Tsamiko, Kalamatianos, On comprend dès "The Unicorn Died" qu'on plonge dans l'ailleurs, un ailleurs envoûtant. Le monde se met à osciller, emporté par un rythme lourd, puissant, entre rebetiko et sons éthérés. "Oomph" est plus hanté encore : rythme implacable, déchaînement des synthétiseurs en sonneries hallucinées. C'est une musique de transe, opératique, galvanisante, feuilletée en couches épaisses. Les amateurs de moog seront ravis par les textures veloutées et symphoniques des envols. Avec "Vow", nous entendons un peu de grec avant d'être plongé dans le balancement d'une musique incantée par le thérémine qui prend alors les sonorités d'une clarinette basse, tandis qu'une pluie de sons traverse le mur de drones. Formidable et magnifique ! Dans "Dark The Night", le charme est total, renforcé par la voix sidérante de Harry Elektron égrénant ses mots répétés, puis les lâchant dans un phrasé plus grave, accompagné par une autre voix plus aigue, plus sensuelle encore. Où sommes-nous, pour quelle danse du ventre, dans quel bouge de Théssalonique accueillant les réfugiés d'Asie Mineure ? Le thérémin se fait violon ensorceleur, le titre prend des allures disco déglingué ! "Mass extermination" est peut-être un clin d'œil à Massive Attack : percussions en avant, rythme effrené, obsédant, montée d'un véritable mur du son. La voix de May Roosevelt se fonde dans ce firmament noir sur lequel se dessinent les volutes du thérémine. Rythmique saccadée, sons discontinus, "Young Night Thought" commence comme un titre de techno déjanté, balance une voix générée ou déformée par le thérémine (?) avec un texte de Robert Louis Stevenson, ambiance sauve-qui-peut de jungle urbaine dans un monde en train de brûler. "Chasm" semble plus sage, mais c'est pour mieux nous envoûter avec la voix de May qui susurre des mots redoublés dans un style qui me fait un peu penser à Laurie Anderson. La composition est comme transcendée par le chant élégiaque du thérémine terminé par une série de vagues sublimes. Atmosphère survoltée pour le dernier titre, "Outcast", musique post-industrielle étouffante, sirènes de la fin des temps...

   Un disque magistral, inoubliable !

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Paru en 2011 / Auto-production / 8 titres / 38 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le titre "Dark the Night" en écoute :

- la page soundcloud consacrée à May Roosevelt : vous pourrez y écouter pas mal de titres.

- le second titre, "Oomph", monté sur un extrait du film Senki (2007) du réalisateur macédonien Milcho Manchevski : ambiance, ambiance..., puis May en concert, fascinante fileuse, brodeuse :

17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 10:28
Keene - the River and the Fence

RETOUR SUR...

   Keene ? C'est un trio composé des musiciens grecs Kostas Giazlas, Haris Martis et Dimitris Mitsopoulos, renforcés parfois du violoncelliste Evi Kazantzi, au départ un projet audio-visuel. Il propose une musique alliant sons acoustiques et textures électroniques pour créer des ambiances denses, volontiers incantatoires, répétitives. "Patch", le premier titre, juxtapose notes obsédantes de guitare et appels troubles de claviers, échantillons sonores de bruits divers. "Stroked trees" commence par une belle intro très mystérieuse au piano et aux claviers, puis surviennent guitare et cordes en vagues épaisses, peut-être un trombone en fond, le morceau avance dans la forêt inconnue, rythmé par une pulsation profonde, tranquille, qui ignore les accidents sonores surgis de tous les coins de l'espace. Musique architecturale, en réfractions multiples, comme, sur la couverture de l'album, cette structure du Prada Epicentre Store de Tokyo, conçu par le bureau d'architecture suisse Herzog & De Meuron. Ouverture en apesanteur pour "The River", le titre 3, avant une rupture inattendue, l'entrée en force d'une guitare électrique en boucle courte, du violoncelle plaintif sur bruits de pas qui résonnent lourdement, courant puissant et lent qui charrie tout jusqu'à ce que le violoncelle demeure presque seul en scène, que tout reparte plus puissamment encore tandis que l'arrière-plan se charge d'alluvions bruitistes, avant un duo inégal entre le violoncelle très en avant et la guitare peu bavarde accompagnée d'une clochette lointaine, coda mélancolique avant "Here", morceau pointilliste tout en perspectives lointaines, lui-même sorte d'interlude pour "Weir of fog", collage subtil de piano léger, appels étranges de claviers-cors, grappes de notes de cordes, entrecoupé de micro-silences. La musique de Keene tient du cristal, prismatique, tout en surgissements, en métamorphoses permanentes. "Door on glass", le titre 6, est MAGISTRAL, inoubliable : dialogue en boucle obsessionnelle entre le piano et la guitare, ponctué de poussées de claviers. On est enfermé dans le labyrinthe, la structure s'opacifie, la tension monte, reflue, rendue sensible par la disparition progressive du piano, englouti sous d'autres boucles d'une sorte de glockenspiel synthétique. La musique devient hantée avec "Cave of error", peuplé de voix fantômales, de chuintements et de rumeurs, le violoncelle déploie un lamento lamentable, un rituel de sorcellerie se tient là-bas, dans les tréfonds. Nous voici devant la clôture, "The Fence", adagio majestueux en canon à la Arvo Pärt (encore lui, source d'inspiration très fréquente...), cordes élégiaques ad libitum, quels trains partiront pour quels ailleurs... Un des excellents albums du label grec de Thessalonique Poeta Negra - lequel a cessé ses activités en 2008 - consacré aux musiques électroniques-expérimentales.

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Paru 2007 sur le label Poeta Negra / 8 titres / 47 minutes environ

Pour aller plus loin :

- Avec le recul, je peux vous proposer une assez bonne vidéo sur le titre "Door on glass", ainsi que sur sa version remastérisée :

 

- En prime, "Multitudes", un très beau titre enregistré lors d'un concert en août 2007, non publié :

5 juillet 2016 2 05 /07 /juillet /2016 09:01
Éliane Radigue (1) - Adnos

Quelque chose de si près si loin venu 

   La reparution des trois volets d' Adnos chez Important Records, initialement sortis sur le label mythique Table of the elements en 2002, me fournit l'occasion d'aborder enfin une des compositrices les plus secrètes et les plus radicales de ces cinquante dernières années, la française Éliane Radigue. Née en 1932, elle a travaillé avec Pierre Schaeffer et Pierre Henry, dont elle a été l'assistante. On la classe parfois par conséquent avec les pionniers de la musique concrète, mais sa musique a vite changé de direction. Dès la fin des années soixante et plus particulièrement dans les années soixante-dix, elle affirme un style personnel à base de drones, de sons étirés, de très lentes et quasi imperceptibles variations. Travaillant sur la durée, avec des pièces fort longues, elle élabore une musique électronique à la fois minimale et méditative qui a au fond plus d'affinité avec certaines musiques ambiantes, spectrales qu'avec les courants de musique concrète ou minimaliste. Lors de ses voyages aux États-Unis, elle a rencontré Philip Glass, Steve Reich, mais son esthétique intériorisée est plus proche de certaines recherches de Terry Riley ou LaMonte Young, compositeurs qu'elle a également côtoyés, avec lesquels elle partage un intérêt pour les philosophies orientales. Son style se distingue aussi de celui de deux autres maîtres de la musique électronique, Morton Subotnick et Rhys Chatham. Intéressée par Gurdjieff, elle s'est ensuite convertie au bouddhisme tibétain en suivant les suggestions d'étudiants français venus entendre au Mills College la première partie d'Adnos qui avait été créée pour le Festival d'automne fin 1974.

    Dans un studio qu'elle partage avec Laurie Spiegel, elle manie microphones, magnétophones à bandes et un synthétiseur qu'elle emploiera jusqu'au début des années 2000, le ARP 2500. Pour Adnos I, trois Revox, une table de mixage et des filtres associés à son ARP. Important Records a eu l'excellente idée idée pour cette nouvelle sortie d'offrir un livret comportant les indications d'Éliane, les différents prospectus des lieux de concerts des trois Adnos, comme The Kitchen, le Mills College, ainsi que quelques coupures de presse. Voici ce que dit la compositrice d'ADNOS, titre mystérieux à consonance grecque (fausse, on le verra) qu'elle a vraisemblablement forgé comme le suggère sa présentation non dénuée de malice :

« "D'adage en adynamie, pour tous les ados et les adnés, cet addenda."

"ADNOS" : Déplacer des pierres dans le lit d'un ruisseau n'affecte pas le cours de l'eau, mais en modifie la forme fluide.

Ainsi, une énergie sonore fortement présente, transforme le cours des zones fluides de la résonance et génère l'activité sonique en voie de développement.

Telle l'aiguille du temps, jalonne le mécanisme des engrenages d'une montre ouverte, intégrée à son mouvement.

Dans la conque formée par le cours des sons, l'oreille filtre, sélectionne, privilégie, comme le ferait un regard posé sur le miroitemetn de l'eau.

L'écoute seule est sollicitée, comme un regard absent et double, tourné à la fois vers une image extérieurement proposée, dont le reflet vit en réflexion dans l'univers intérieur. »

  

Le sens des mots-clés...

Le sens des mots-clés...

Que le Temps soit avec nous !

   Disons-le d'emblée : la musique d'Éliane Radigue se vit comme une cérémonie, un manifeste, une ascèse. C'est un choc qu'on reçoit, ou pas. J'ai plusieurs de ses disques depuis trois au quatre ans, je ne sais plus très bien. J'avais commencé à les écouter, mais je n'avais jamais le temps, ne serait-ce qu'aller jusqu'au bout, ou bien je n'étais pas en état de réceptivité, je me laissais accaparer en somme. Éliane compose pour des auditeurs qui ont le temps, qui prennent le temps, pour les auditeurs d'une société utopique où le progrès nous aurait véritablement libéré en générant du temps libre au lieu de le rétrécir, de le farcir de bruits et de messages. C'est à l'occasion d'une série récente de trajets en automobile que je l'ai enfin rencontrée. À l'aube, dans la grisaille, la brume humide, puis la lumière rasant toute chose ; au crépuscule, dans les flambées amorties du soir. Je ne conduisais plus une voiture, mais un vaisseau peu à peu investi par les amples modulations sourdes, un vaisseau résonnant !

   Elle compose EN VUE DE NOUS, (AU)PRÈS DE NOUS (AD NOS en latin) une musique issue du silence, venue de très près très loin on ne sait pas : très longs sons, doux drones de velours pulsant à peine qui recouvrent de leurs micro mouvements le monde de nos perceptions. Seize minutes pour nous occuper, pour faire table rase du monde extérieur, pour nous rapprocher. Enfin rendu disponible par ce patient travail d'approche, l'auditeur peut s'abandonner à l'aventure sonore. J'ai su, avant même d'en trouver confirmation dans les articles la concernant, que cette musique était religieuse, ou plutôt fondamentalement mystique. Les drones sont sa matière litanique, ses mantras. Cette musique rayonne dans la durée, mobilise tout notre être dans une attention absolue. Quiconque l'écoute vraiment se recentre, s'abolit pour mieux renaître une fois l'œuvre entendue. Quiconque l'écoute vraiment prend conscience que de l'apparemment vide et du même naissent la plénitude et une variété, non pas fatigante, mais apaisante. Il ne s'agit pas pour autant d'une musique de relaxation au sens occidental galvaudé du terme, car les dites musiques sont souvent plates et pauvres. Or, Adnos se déploie, se replie, se stratifie presque à notre insu, véritable organisme sonore. Curieusement, le travail sur les sons du synthétiseur est tel qu'on en oublie leur nature synthétique, alors que la dimension machinique avilit la matière de certains groupes ou musiciens maniant les sons électroniques (je ne citerai pas de nom...). Ne dirait-on pas que les plus légers chocs sonores se muent à l'intérieur de cette arborescence en percussions élémentaires, comme si nous étions à la racine même des sources de la cloche, une cloche abyssale et universelle, cosmique ? ADNOS est une fascinante forgerie: "dans la conque formée par le cours des sons", l'oreille en somme refait un monde, le monde, et c'est aussi pourquoi je parlais d'aventure. Cette musique n'est donc ni monotone... ni triste, comme nous le démontre cet anagramme au moins bilingue : ADNOS = NO SAD !

   Pour ne pas trop allonger cet article, je dirai peu de chose des deux autres ADNOS. ADNOS II, de 1980, est d'emblée plus puissant, combine des unités moins amples, d'où une apparence au début plus répétitive, mais le tissage plus serré a des effets hypnotiques redoutables. Mieux vaut passer d'abord par la case ADNOS I ! Quant à ADNOS III Prélude à Milarepa (1982), c'est un retour à la source détendue du I, avec des développements prodigieux d'une absolue beauté. On pourrait dire que les trois ADNOS forment une seule immense sonate A - B - A, de trois heures trente. Que le temps soit avec vous !

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Reparu en 2013 chez Important Records / 3 titres / 3h 37' environ.

Pour aller plus loin :

- un bel entretien avec Eliane Radigue en août 2011 :

Programme de l'émission du lundi 4 juillet 2016

Peter Broderick / Machinefabriek : Planes / Kites (Pistes 2 & 3, 13'40), extraits de Blank Grey Canvas Sky (Fangbomb, 2010 ?)

Beatrice Dillion / Rupert Clervaux : The Same river twice (p.1, 18'30), extrait de Two Changes (Paralaxe Editions, 2016)

Brian Eno : Fickle sun (p. 2, 18'03), extrait de The Ship (Opal / Warp, 2015)

Peter Broderick / Machinefabriek : Homecoming (p. 6,  4'04), extrait de Blank Grey Canvas Sky (Fangbomb, 2010 ?)

 

17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 17:11

   Musicien, artiste sonore, friand de collaborations diverses qui mélangent disciplines et styles, auteur de musiques pour des films, documentaires, chorégraphies, le néerlandais Michel Banabila a participé à plus de trente albums. Je l'ai connu grâce à son travail sur Travelog avec Machinefabriek, pseudonyme de Rutger Zuydervelt, autre musicien important de la scène électronique néerlandaise. Avec More research from the same dept., il rompt clairement avec une approche musicale encore traditionnelle, où mélodies et rythmes renvoient à une expressivité plus ou moins sentimentale.

   Huit titres sans pratiquement aucun instrument, tout au plus de brefs passages de piano ou clavier sur "Tesla's lab" ou "Sunbeams", respectivement titres six et sept. Pour le reste, huit titres résolument électroniques, bruitistes : sons de réfrigérateurs, de tubes luminescents, d'objets trouvés, enregistrements divers, et, bien sûr, échantillonneur, modulateur, synthétiseurs et autres logiciels de traitement du son. On pourrait s'attendre à une musique glaciale, désincarnée. Il n'en est rien. Comme d'autres partisans de la musique électronique, expérimentale, je pense par exemple à Morton Subotnick, ou encore à Mathias Delplanque, Pierre-Yves Macé en France, il parvient à rendre passionnante son odyssée vers l'intérieur des sons du quotidien, à peine écoutés, qui peuplent notre univers. Mais ici, tout s'écoute à fort volume, c'est conseillé pour s'immerger dans ce monde étrange.

   "Cricket robotics" donne le ton : des sons amplifiés, fortement stratifiés par des coupures multiples, des sons qui tourbillonnent, surgissent en grésillant, des silences, un peu comme si l'on écoutait une bande d'ondes courtes, mais tout cela orienté par la captation d'une montée inexorable de sons qui oscillent à grande vitesse, sombrent dans une sorte de trou noir démultipliant les graves, tout cela sous-tendu par des sons courbes de drones qui s'agitent sous la surface. Étonnant, et vivant ! Le titre éponyme sonne très industriel : signaux de machines qui s'entrechoquent, se mélangent..."The Magnifying Transmitter" amplifie des bruits lumineux ( si j'ose dire !), nous plaçant au cœur des émissions sonores, dans la matrice trouble des bruits plus complexes qu'on ne le pense, le tout animé par des ponctuations sourdes paradoxalement beaucoup plus fines que bien des battements techno. À nouveau, comme le premier titre "Cricket robotics" le titre suivant, "A giant cyborg and tiny insect drones" renvoie aux insectes. Ce n'est pas un hasard. Ces micro buits amplifiés nous plongent dans le monde de l'imperceptible, du minuscule, celui des vibrations élémentaires, des frictions d'ailes multiples, des montées et baisses de tension. Quelque chose se tord, s'agite entre les fréquences, une musique ténue, têtue, désireuse de venir au jour. Morceau énigmatique et superbe !

   Tout le reste s'écoutera d'autant mieux que vous aurez supporté ces prolégomènes intransigeants. "Alien world" est une merveille de dentelle électronique, jouant du contraste entre fond dense de drones et sons cristallins, fins et transparents, comme irisés par une lumière rasante, avant une fin marquée par des sons percussifs graves, sourds, tandis que des poussières sonores forment un gravier mœlleux. "Tesla's lab" nous plonge dans la tourmente élémentaire des drones : on voit les planètes s'éloigner les unes des autres, les particules s'agiter dans le vide intersidéral. Car ce monde infime, c'est le même que celui des espaces cosmiques, d'une certaine manière, même si Michel Banabila s'en défend dans la présentation de sa musique, ce sont les rayonnements mutiples des astres, des corps, des particules, essentiellement comparables, l'infiniment petit consonant avec l'infiniment grand. Un piano s'invite dans ce laboratoire extraordinaire, pose des notes parcimonieuses, curieusement décalées, étrangères, dans une lumière pulsante de forces antagonistes et solidaires. Écoutez au casque, vous y serez !! "Sunbeams" rejoint les visions éthérées d'un Chas Smith, réjouira les amateurs de musique électronique ambiante : pièce plus onctueuse en raison des claviers en nappes radieuses, mais cependant également parcourue par la folie douce des mouvements de particules. Au total, une pièce enivrante, une pièce de transe lente, une des plus rythmées, envahie sur la fin par des traversées sonores crépitantes. "Cryptography" parachève cette belle trajectoire : palpitations, petits marteaux piqueurs, interrruptions, court circuits sonores, déflagrations, disent la vie secrète et merveilleuse des choses. Lumière de l'obscur, beauté des chocs et des convergences, Michel Banabila conduit un fascinant orchestre subliminal. 

    Un grand disque de musique électronique, expérimentale, pour les amateurs d'autres paysages sonores.

Paru chez Tapu Records en 2014 / 8 pistes / 40 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Michel Banabila, avec de nombreuses vidéos (j'adore notamment la 4, mais j'avoue ne pas avoir tout écouté et regardé...)

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp

- un beau travail mêlant texte(s), langue(s), video et sons électroniques. Ce n'est pas sur l'album, mais donne une bonne idée des recherches de Michel Banabila.

 

Programme de l'émission du lundi 10 mars 2014

Spéciale piano Disklavier :

* Jocelyn Robert : für Eli (Piste 3, 25'58), extrait de immobile (merles, 2012)

* Kyle Gann : Unquiet Night (p. 10, 16'20), extrait de Nude Rolling down an escalator / Studies for Disklavier (New World Records, 2005) Très grand disque, il faut le rappeler !!

* Jocelyn Robert : Le pont #2 (p.4, 11'05), extrait de Versöhnungskirche (merles, 2012)

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   En prime, pour ceux qui voudraient découvrir un Michel Banabila plus "traditionnellement" musical, des extraits de Travelog, une collaboration avec Machinefabriek, un grand nom de la scène ambiante et électronique. J'aime surtout les derniers titres de l'album. Il s'agit malheureusement d'extraits...

 

11 mars 2013 1 11 /03 /mars /2013 19:01

   Né en 1933, cofondateur du San Fransisco Tape Music Center, Morton Subotnic, s'il a travaillé et travaille encore à partir de bandes magnétiques, de synthétiseurs modulaires dont il a d'ailleurs influencé la conception et bien sûr d'ordinateurs portables, se distingue par son approche spécifique de la musique électronique : contrairement aux partisans d'une conception abstraite de cette musique, il ne dédaigne pas les rythmes réguliers, se soucie de ce qu'on pourrait appeler la dimension organique des sons produits, créant ainsi des œuvres d'une grande sensualité, qui se déploient presque de manière florale.

 Morton-Subotnic-Electronic-Works-3a.jpg  Une fois n'est pas coutume, je rendrai ici compte à la fois d'un cd et d'un dvd, l'un et l'autre titrés Electronic Works 3. Pourquoi commencer par le volume trois ? Parce qu'il me semble un aboutissement magnifique. Parce qu'on y retrouve Until Spring, une composition de 1975 qui figure sur le volume deux, mais ici revisitée, et accompagnée d'une extraordinaire vidéo de Sue-C. Et le DVD parce qu'il est plus généreux que le cd, et que je l'ai regardé en entier, absolument stupéfait, émerveillé. Combien de DVD musicaux sont consternants, décoratifs, insignifiants..

  Le dvd s'ouvre sur les trente-sept minutes sidérantes de Until Spring revisited, pour sons électroniques en direct, "harpe de verre" constituée d'un assortiment de gros verres à Bourgogne, et vidéo en direct. Le morceau commence par une introduction cristalline aux verres frappés sur fond de carillonnement : rythme marqué, boucles. Le ton est donné. La merveille peut se développer. Un autre monde chatoyant de sons qui se déplacent, augmentent ou baissent d'intensité, nous entraînent dans un périple au cœur des matières, des textures. Peut-être dans les mystères de la floraison, de la renaissance : monde de forces sourdes, d'une immatérialité diaphane. Un sacre du printemps, mais vécu de l'intérieur, pas de l'extérieur comme chez Stravinsky : ce qui se trame là, sous nos pieds, à l'intérieur des cellules, dans les interstices de la matière. C'est comme une grande danse secrète, servie par le travail vidéo de Sue-C, que l'on voit manipuler des feuilles et autres objets pour susciter les formes visuelles. Je crois que je n'ai jamais vu à ce point une telle osmose entre un travail de musicien et celui d'un vidéaste. On suit le cheminement des formes, le battement rapide des ailes, le balbutiement des sons en gésine qui met en évidence le caractère discontinu des phénomènes, le surgissement constant du nouveau. La matière éructe, gonfle, craque, naturellement pulsante, bondissante. Incroyable symphonie que traversent très fugitivement des souvenirs de véritables orchestres. Un sommet de la musique électronique, un chef d'œuvre d'une formidable force, d'une éblouissante beauté !

Subotnic 1

   La suite propose une nouvelle version haute définition et en surround de 4 Butterflies, une composition de 1973 pour bande 4 pistes et deux films de Mario Castillo. Si le début peut paraître plus abstrait, dans le style de ce qu'on entend souvent dans une certaine musique électronique, abstraction soulignée par l'absence d'images - elle ne viennent que bien plus tard pour ce titre de plus de trente-quatre minutes, très vite s'impose le "style Subotnick" : musique d'une grande fluidité, souplesse, en constante métamorphose, qui joue des transparences. Le paysage sonore change selon des principes qui semblent naturels : rien de forcé, de brutal, nous assistons à des épiphanies successives. Glissements doux, rebonds, fragmentations scandées, dispersions et vaporisations. Les deux films de Mario Castillo, hantés par les formes doubles, visualisent ce que la musique de Morton Subotnick explore, le mystère des naissances, du surgissement du vivant : admirable travail, presque constamment somptueux, métaphorique au sens propre, qui transporte l'auditeur-spectateur dans les coulisses de la grande fabrique phénoménale. Deuxième choc majeur !

Subotnic 4

 

Subotnic-5.jpg

   Le dvd (le cd ne présente que les titres précédents) se poursuit avec la version revisitée en 2011 de A Sky of Cloudless Sulphur, une pièce de 1978, pour électronique et vidéo en direct, nouvelle collaboration entre Morton et la vidéaste Sue-C : une exploration de textures hyper-fines sur le mode d'une transe en état d'apesanteur qui suffirait à ruiner toutes les images d'une musique électronique lourde, absconse.

   Si l'on ajoute à ces merveilles, une version de Butterfly 2 avec vidéo du compositeur et des entretiens passionnants, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

    Subotnick-10.jpg

Ce dvd nous offre un des absolus de la musique du vingt-et-unième siècle !

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Paru chez Mode Records en 2011 /  4 titres (musicaux) / 90 minutes + entretiens !

Pour aller plus loin

- le site personnel du compositeur, avec en écoute la première version de Sky of cloudless sulphur, plus rude...

- Rien du dvd à vous proposer, hélas, mais Morton se produisant en 2011 dans un festival berlinois :

 

 

Programme de l'émission du lundi 11 mars 2013

Grandes formes :

Peter Adriaancz : Three Vertical Swells, part I & II (Pistes 1-2, 18'10), extraits de Three Vertical Swells (Unsounds, 2012)

Morton Subotnick : Until Spring revisited, 1976 / 2009 (Dvd, piste 1, 37'19), extrait de Electronic Works 3 (Mode, 2011)

15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 17:00

   Collectionneur, traqueur des disques du label américain New Albion Records, l'une des sources profondes de ce blog, je devais rencontrer Erdem Helvacioglu, musicien de la scène électronique turque dont le second album, Altered realities, sorti en juillet 2006, fut l'un des derniers produits par la maison de Foster Reed. Né en 1985 à Bursa, il a étudié la composition électroacoustique et l'ingénierie sonore à l'Université technique d'Istanbul, joue de la guitare et du piano. Sa discographie s'étoffe assez rapidement, tandis qu'il compose parallèlement pour des installations sonores, des films, des pièces de théâtre, et même pour des groupes rocks turcs.

  Erdem-Helvacioglu-Altered-realities.jpg  Altered realities est digne de New Albion Records : de la guitare acoustique et des sons électroniques obtenus en transformant les premiers en temps réel. Le disque est vraiment la captation de sept moments baignés d'une intense lumière. Dès "Bridge to horizon", le premier titre, la magie opère : un lyrisme tout en transparences de textures légères, en étagements de plans suggérant des architectures raffinées. Ce qui caractérise la musique d'Erdem Helvacioglu, c'est son élégance, sa suavité acérée. Tout est net, et en même temps une buée rêveuse s'élève, qui nimbe ces courbes, ces arabesques délicates, d'une atmosphère irréelle. La guitare prend ensuite parfois des allures de cithare, de clavecin électronique, sujette à une série de métamorphoses merveilleuses dont le titre rend compte. Ne glisse-t-on pas avec la troisième pièce sur un glacier ? Il y a des moments d'intense jubilation, quelque chose d'une musique foraine intemporelle. D'autres fois, la veine est plus introspective, réflexive, avec des jeux savants de miroirs et d'échos, un impressionnisme éblouissant, comme dans "Dreaming on a blind saddle", pièce hantée, creusée par de lointains appels, envahie par des nappes frémissantes. Jamais de grosse artillerie chez Erdem, des atmosphères sculptées dans les médiums et les aigus, peu de graves, une musique en constante transformation qui ne manie les boucles qu'avec circonspection, préférant un jeu de transformations progressives, pour ainsi dire intérieures. Pas d'exotisme facile non plus : Qui pourrait dire à l'écoute du disque que son compositeur est turc ? La musique d'Erdem jaillit de sa guitare comme une source claire dont l'imagination servie par la technologie s'empare pour la dépayser avec un constant bonheur, construisant de miraculeux paysages. Je suis évidemment d'accord avec tous ceux qui ont considéré cet album comme l'un des plus grands de l'année 2006 ! Sa lumière est intacte, splendide...

Erdem Helvacioglu Eleven Short stories   Je ne pouvais en rester là. En cette année du centenaire de la naissance de John Cage, mes oreilles m'ont emporté vers un des derniers albums d'Erdem, Eleven Short Stories, onze pièces pour piano préparé, paru voici quelques mois chez Innova. Onze pièces conçues comme onze hommages à de grands réalisateurs de cinéma : Kim Ki-Duck, David Lynch, Krzysztof Lieslowski, Théodoros Angelopoulos, Jane Campion, Anthony Minghella, Ang Lee, Atom Egoyan, Darren Aronofsky, Alejandro Gonzalez Inarritu et Steven Soderbergh. Histoires d'atmosphères, à nouveau, magnifiquement servies par le son superbe de ce grand piano, capté avec une incroyable précision par cinq micros placés à l'intérieur de l'instrument, préparé dans la "tradition" cagienne grâce à l'insertion entre, sous, sur les cordes, de crayons, gommes, feuilles de papier, morceaux de plastique, cuillères métalliques, couteaux, fourchettes, baguettes de tambour, plectres de guitare, etc. La pochette, passionnante, nous rappelle d'ailleurs que Cage n'est que le "développeur" d'une technique déjà élaborée à plus petite échelle par Erik Satie, Heitor Villa-Lobos ou Harry Partch, et dont l'invention reviendrait à Mozart qui, dans son Rondo à la Turque K.331, avait placé sur les cordes du piano du papier  pour mieux se rapprocher de la sonorité des percussions turques. Il est donc logique qu'un musicien turc s'empare d'un héritage suscité par son pays. Surtout pour le résultat que nous entendons, admirable là aussi de bout en bout. Erdem est un magicien faisant surgir à volonté des atmosphères d'une incroyable intensité dramatique. À chacun de s'amuser d'associer telle ou telle scène des films des metteurs en scène évoqués à tel ou tel passage : nulle doute que cela soit possible, mais peu importe dans la mesure où les pièces s'imposent comme de micros univers. Un rideau frissonne, la buée s'installe sur la vitre, il fait si sombre dans les couloirs, à en frissonner : le mystère et la mort rôdent, nous sommes enfermés dans le labyrinthe et contemplons le ciel dans la chapelle ruinée...Images flottantes qui se densifient soudain au détour d'une curieuse résonance, d'un insidieux ralenti rythmique. Erdem Helvacioglu est un magnifique serviteur de l'Imaginaire. On retrouve sa précision des lignes, l'économie des moyens, un sens de la couleur, du tempo qui emporte l'auditeur, fasciné par la beauté fastueuse de ses petites formes. C'est dire que je risque de me précipiter sur le deuxième volume annoncé de ces nouvelles histoires où la musique épouse étroitement le corps sublime du meilleur cinéma... 

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Altered Realities : paru en 2006 chez New Albion Records / 7 titres / 53 minutes environ

Eleven Short Stories : paru en 2012 chez Innova Recordings / 11 titres / 48 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site personnel d'Erdem Helvacioglu

- "Six clocks in the dim room", cinquième titre d'Eleven Short Stories en écoute :

 

 

Programme de l'émission du lundi 12 novembre 2012

Balmorhea : Steerage and the lamp (p.6, 7'13), extrait de Constellations (Western Vinyl, 2010)

Grandes formes recomposées :

• Max Richter : Autumn 3 / Winter 1-2-3 (p. 10 à 13, 12'30), extraits de Recomposed by Max Richter (Universal / Deutsche Grammophon, 2012)

Matthew Herbert : Parties 1 à 4 (p. 1 à 4, 15'), extrait de Recomposed by Matthew Herbert (Universal / Deutsche Grammophon, 2010)

Grande forme :

• Michael Gordon : Weather 1 (p. 1, 20'32), extrait de Weather (Nonesuch, 1999)