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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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12 décembre 2020 6 12 /12 /décembre /2020 17:30
Snow Palms - Land Waves

Land Waves est le troisième album du duo Snow Palms, d'abord projet solo mené par le multi-instrumentiste et professeur David Sheppard, rejoint par son invité, le compositeur et producteur Matt Gooderson - fondateur de son côté du groupe d'électro-rock Infadels - après des expérimentations communes en studio. L'album associe les synthétiseurs modulaires de Matt aux instruments acoustiques à maillet de David. La voix de Megan, compagne de Matt alors enceinte de leur fils, vient se mêler parfois aux textures des deux compères. L'idée est aussi  de brouiller les frontières : l'électronique bien programmée semblera presque acoustique, tandis que les sons acoustiques pourront s'approcher des rivages électroniques. Les deux musiciens s'inscrivent dans la nébuleuse des minimalistes des années soixante, avec une touche ambiante et exotique due aux instruments traditionnels africains ou de l'Asie du Sud-Est qu'ils affectionnent. Ils revendiquent  parmi leurs influences, celles de Brian Eno, Underworld et plus particulièrement de pièces comme Music in Twelve Parts ou Music With changing Parts  de Philip Glass, et comme Music for Mallet Instruments de Steve Reich.

Le duo SNOW PALMS
Le duo SNOW PALMS (Matt à gauche)

 

   Pas étonnant donc que la  musique de Steve Reich soit le point de départ du premier titre, "Atom Dance". Glockenspiel, clarinettes et synthétiseur tissent des motifs répétés, amplifiés, sur une pulsation reichienne irrésistible, enrichie de percussions moelleuses et de brèves incursions vocales lancinantes. La danse des atomes est un ballet aérien en perpétuelle régénération, qui ne se met en sourdine après cinq minutes, deux minutes de mouvement lent en somme, que pour repartir avec plus de vigueur dans le crescendo illuminant typique du Maître ! Un beau départ ! "Everything Ascending" nous offre une techno spatiale au lyrisme grandiose, avec chœurs interstellaires et explosions gravitationnelles, là encore avec des souvenirs de Steve, cette manière de frémissement lié à la segmentation incessante des textures, leur intrication si serrée, parcours ponctué par une belle retombée cardiaque et des maillets translucides dans la chevauchée finale apaisée. L'atmosphère japonisante de "Evening Rain Gardens", les maillets créant une sorte de marche cadencée dans le jardin d'un temple, est transcendée par des envolées orchestrales de claviers et la voix démultipliée par des traînes expressives.

   Le titre éponyme, le plus long avec ses plus de dix minutes, enroule le tapis bruissant des percussions cristallines aux vibrations électroniques striées : voyage chatoyant, toujours plus intense, augmenté de multiples incursions électroacoustiques, hanté par la/les voix de Megan, dont la mélopée est soutenue par d'amples vagues sonores, chaleureuses, profondes, boisées par les clarinettes basses. Le dernier quart est tumultueux, puissamment rythmé, syncopé, d'une incroyable beauté. Quel vibrant hommage à Steve Reich ! Les résonances envahissent "Thought Shadow" : nous sommes dans les montagnes, vers des monastères perdus dans les nuages, sons réverbérés, on pense à des appels de trompes lorsque les clarinettes veloutent l'ensemble de ce flux changeant. Le titre suivant, "Kojo Yakai", évoquerait la mode japonaise des visites nocturnes d'usines et de raffineries illuminées : musique gracile des glockenspiels, marimbas, que viennent surplomber des percussions plus sourdes pour créer un continuum coloré, feu d'artifices traversé de voix éthérées. Énergiquement extatique ! Le périple se termine avec "White Cranes Return", ritournelle envoûtante autour de la voix fredonnante de Megan, bientôt rejointe par des boucles de chœur qui s'ouvrent comme des fleurs éruptives. Une manière peut-être de revenir en catimini aux racines folkloriques britanniques, car j'entendais dans la voix de Megan des accents des chanteuses du groupe The Unthanks, particulièrement dans "Because He Was a Bonnie Lad" sur l'album Here's A Tender Coming (2009).

Paru le 11 décembre 2020 chez Village Green Recordings / 7 plages (+ 1 bonus) / 42 minutes environ

Gorgeous !  C'est le mot qui me vient en anglais... Un disque superbe gorgé de bonheurs rythmiques et d'énergies enivrantes. Incontournable pour tous les fervents de Steve Reich, dont je suis !!!

Pour aller plus loin :

David Sheppard est aussi l'auteur d'une biographie encensée : On Some Faraway Beach : The Life and Times of Brian Eno, parue en 2008.

David Sheppard - On A Faraway Beach : The Life and Times of Brian Eno
David Sheppard - On A Faraway Beach : The Life and Times of Brian Eno

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

13 juin 2020 6 13 /06 /juin /2020 15:00
29 pièces pour piano, alto, échantillonneur et électronique

29 pièces pour piano, alto, échantillonneur et électronique

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

(Nouvelle mise en page + illustrations sonores / Émission du 1er juillet 2007 ) Nouvelle conception, nouvelle parution !
David Shea ouvre l'émission depuis plusieurs années avec un extrait de l'album Satyricon. Il était temps de lui rendre un vibrant hommage ! Et de souligner l'importance d'un label comme Sub Rosa (cf. l'article, et le site de ce label belge), sans doute l'un des plus radicaux, des plus décalés depuis au moins vingt ans, mais bien sûr fort mal distribué en France. J'ai heureusement fini par trouver un bon filon pour me procurer les disques précieux sous la Rose, ainsi que de très nombreux labels passionnants : nulle doute que l'émission et ce blog y gagneront encore en diversité surprenante. Tout est parti ce soir de l'un des derniers disques de David, The Book of scenes, une œuvre pour alto, piano et électronique.
   Né dans le Massachusetts en 1965, David Shea s'installe à New-York en 1985 après des études musicales. Il est alors actif dans des collectifs comme Cobra, se produit avec l'ensemble de John Zorn notamment, travaille comme DJ dans divers clubs, écrit de la musique pour des films. Adepte de l'improvisation libre et de l'électronique, il s'interesse depuis le début des années 90 aux échantillonneurs, qu'il a contribué récemment à perfectionner.Continuant à participer à des concerts, il est attentif à faire de l'échantillonneur un instrument à part entière, qui joue sa partition comme les autres et peut même se produire en solo. Sa production récente associe instrumentistes et échantillonneur pour produire soit des "symphonies" d'un nouveau type, où le matériau acoustique est fondu dans un prodigieux travail sur le son, comme en témoignent les albums Satyricon ou Tryptich, soit des mises en scène de chambre, où l'électronique enveloppe les instruments dans une ambiance sonore qui n'est pas sans rappeler les musiques de film. Chorégraphes et vidéastes font souvent appel à lui, tant ses musiques suscitent des images, comme vous allez le voir. Il a une vingtaine de disques à son actif, participe à de nombreux festivals et vit maintenant à Bruxelles.
   Écrit pour le pianiste Jean-Philippe Collard-Neven et l'altiste Vincent Royer, ce Book of scenes propose vingt-neuf courtes scènes dont le principe exposé par le compositeur est à peu près le suivant : les instrumentistes, en direct, réagissent aux stimuli de leur environnement, échangent leurs rôles, considèrent ce qu'ils viennent de jouer comme des échantillons qu'ils retravaillent, arrangent, abolissant de fait la frontière entre l'acoustique et l'électronique, entre musique écrite et improvisation. Chaque pièce est un microcosme fascinant de précision délicate, avec des moments de grâce, des surprises continuelles : la musique convoque les éléments, les matières, les moments, les formes, pour inventer une beauté sauvage d'une légèreté rarement atteinte. Rien en elle qui pèse ou qui pose, pour paraphraser le poète... Un chef d'œuvre à découvrir !
Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Une symphonie électronique !

Une symphonie électronique !

Sous la Rose, le Diable, probablement...

   Tryptich, à mon sens une véritable symphonie électronique en trois mouvements, même s'ils sont d'origine diverse, est une œuvre ambitieuse, qui brasse cultures et textures dans une constante magnificence sonore. Christian Jacquemin a choisi un extrait de la troisième partie pour sonoriser un petit film étonnant , Scènes de Seine, inspiré par le livre Espèce d'espaces de George Perec (un peu de patience pour la vidéo : une minute avec le texte de Perec en off, puis plus de quatre minutes d'images et musique pures.... L'adéquation entre les images de synthèse et la musique est totale. Exemples d'images au long de l'article.
  Toujours chez Sub Rosa, un titre du groupe américain Nûs présent sur la compilation "New-York soundscape, september 1996", une édition limitée qui offre aussi un extrait de David Shea et un autre de Scanner. "the basis for the devil's argument" est extrait de leur second album , Inside is the only way out. Sur fond d'orgue ponctué d'éclats de guitare, de chœurs lointains, une belle chanson étirée avec une voix de crooner inspiré, atmosphère lourde au crescendo...diabolique. Un extrait tout en bas de l'article ...
  Pour finir, retour sur le groupe américain Various,
parfois comparé à Portishead ou Massiv Attack,qui a sorti fin 2006 The World is gone, déjà présenté dans l'émission. Sa musique est rebelle à toute étiquette, entre ballades folk à la Pentangle et titres dub ou trip-hop hypnotiques, le tout servi par des voix superbes. Un disque qu'on réécoute avec plaisir. J'aime bien leur petit chien, diable...
David Shea : Air // Radio weekend (pistes 1 à 7, 15'), extraits de The Book of scenes ( Sub Rosa, octobre 2005) Il était temps d'attraper l'album au vol, Inactuelles est là pour ça !
                           One ride pony (p.2, 10' 39)
                   Satyricon 2000 (p.3, 22' 59), extraits de Tryptich (Quatermass, 2001). Quatermass vient de Sub Rosa, est  plus particulièrement centré sur les musiques électroniques.

Nûs : The basis for the devil's argument (p.2, 7' 28), extrait des Sub Rosa Sessions, New-York September 1996. Le titre se retrouve sur l'album original Inside is the only way out, sorti en 1999 chez Sub Rosa.
Various : Sir (p.7, 3' 50)
                  Deadman (p.9, 3'09)
                  Today (p.10, 3' 45)
                 Fly (p.12, 5' 01),extraits de The World is gone (XL Recordings, 2006)

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

20 février 2020 4 20 /02 /février /2020 15:30
Clément Édouard - Dix Ailes

   Ce beau projet associe deux voix féminines, celles de Linda Olah et de Isabel Sorling, le percussionniste Julien Samla, un dispositif électronique conçu par le compositeur Clément Édouard, et... un lieu à grande réverbération. Il s'agit en effet « de rendre indistinguable l'origine du son (instrumentale, haut-parlante ou architecturale), à partir d'un travail sur les harmoniques, les vibrations fréquentielles, la résonance physique des lieux, la psycho-acoustique ». Si les voix sont centrales, elles sont immergées ou se fondent jusqu'à disparition, ou du moins indistinction dans les vagues harmoniques et résonantes.

 

    "Antic Spell" (Sortilège facétieux ? Le premier titre du disque ne correspond pas à la première partie vidéo, en tout cas, ni la troisième au titre trois...) plonge les voix dans un bain de sons tenus, de chuintements, de gargouillis, de clapotis, comme si nous étions près d'un chaudron de sorcières. C'est un avertissement : nous voici dans le mondes des légendes, quand bien même les techniques les plus modernes épaulent ces voix qui jettent des sorts ! "Wings & Stones" donne d'abord la priorité aux voix posant de simples mots, puis montant, s'éthérant sur un fond de drones qui vient occuper le premier plan sonore en vagues longues traversées de résonances, puis des voix si lointaines qu'elles paraissent dans un lointain firmament voler au-dessus de la houle harmonique. "Fall Out" déploie le mieux le potentiel envoûtant de ce projet : scandé par une percussion vibrante, le morceau avance hiératiquement, voix en surplomb, s'enfle en vent intermittent de particules, dans une belle ligne épurée, impressionnante de force rentrée, telle la trajectoire d'un mystérieux monolithe allant vers les outre-mondes. Splendide ! Une forêt, des oiseaux, des craquements, reviendrions-nous ici-bas  avec "Shock" ? Mais la forêt est magique, incantée d'appels de claviers, de voix, tapissée de mouvements sourds : on attend quelque chose qui est là, dans l'invisible, dans l'ombre, dans le bruit des villes là-bas et de cloches plus proches. Cette voix si haute est une vigie, elle fixe l'attention sur l'imperceptible, l'émouvante beauté des bruits simples de la nature oubliée. "The Présent" lie intimement voix et électronique en des poussées ponctuées de silences brefs. Le temps s'alentit, n'avance plus qu'en crescendos mesurés, en superpositions étagées, comme sur les ailes du silence. Les voix semblent se creuser, proches des voix de gorge du chant diphonique des vieilles traditions mongoles ou sardes. Surtout elles convergent ou se mêlent avec les sons qui les environnent dans de longues tangentes extatiques.

   Une musique hors du temps, qui nous invite à tendre l'oreille aux beautés sonores d'un monde loin des vacarmes profanes.

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Paraît le 21 février 2020 chez three : four records / 5 plages / 30 minutes environ

Disque un peu court sans doute, mais la qualité est là, et titres inutilement en anglais, comme trop souvent...

Pour aller plus loin :

- le site en français du compositeur Clément Édouard

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 17 février 2020

Maninkari : 1 à 3 (Pistes 1 à 3, 15'), extraits de L'Océan rêve dans sa loisiveté (Troisième session) (three : four records, 2019)

Garage Blonde : Sourd et absent / Ce qu'il faut / La Fièvre (p. 1 à  3, 11'15), extraits de rage nue (La Discrète Music, 2020)

Caleb Burhans : Contritus (p. 2, 14'53), extrait de Past Lives (Cantaloupe Music, 2019)

Julia Wolfe : Mountain / Caracteristics (p. 4 - 5, 15'), extraits de Steel Hammer (Cantaloupe Music, 2014)

14 octobre 2019 1 14 /10 /octobre /2019 17:00
Alex Haas / Michel Banabila / Bill Laswell - The Woods

   Je ne présente plus le compositeur néerlandais de Rotterdam Michel Banabila, dont je ne couvre que partiellement les parutions, qui vient de sortir un titre en collaboration avec deux autres compères. Alex Haas, propriétaire de la maison de disques Sonicontinuum, a travaillé avec des musiciens comme Brian Eno, le Kronos Quartet ou encore Bill Laswell. Ayant déjà un peu collaboré avec Michel Banabila en avril de cette année, il joue ici des synthétiseurs et de guitares modifiées. Bill Laswell, bassiste touche-à-tout, à la discographie immense, est toujours prêt aux expérimentations. Aussi est-il à l'aise sur ce morceau où, comme à son habitude, Michel Banabila, avec ses claviers, ses sons de terrains, sa voix et ses traitements électroniques, crée une œuvre dense. Nous voici plongés dans une forêt un peu exotique, peuplée d'oiseaux, parcourue d'incantations troubles ou lumineuses. Le mystère règne en maître tandis que claviers, synthétiseurs et basses donnent l'impression d'une végétation étagée, animée d'une vie intense. Des voix surgissent, des voix d'outre-histoire, tout se met à palpiter, bruisser, comme si le sous-bois regorgeait d'une vie inconnue, majestueuse. La pièce prend de l'ampleur, s'étoffe somptueusement de lourdes draperies d'orgue dans une ambiance saturée, électrique, magique. Dommage que ce ne soit qu'un titre ! On attend une suite, un album...

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Paru en 2019 chez Sonicontinuum / 1 plage / 11'50

Pour aller plus loin :

- le titre en écoute sur bandcamp :

En bonus, un extrait de l'album Nowstalgia d'Alex Haas et Bill Laswell, sorti en janvier 2018 chez Sonicontinuum.

16 novembre 2018 5 16 /11 /novembre /2018 19:00
Amuleto -Misztériumok

    Misztériumok (Mystères en hongrois) est le troisième album du duo italien Amuleto, composé de Francesco Dillon et de son cousin Riccardo Wanke, le premier sur three : four, maison de disques de Lausanne qui se consacre plutôt aux musiques expérimentales. Ils disent s'être inspirés ici de vieux négatifs sur plaques de verre au bromure d'argent chinés à la "Feira da Ladra", cet étonnant marché aux Puces de Lisbonne. C'est l'un de ces négatifs qui donne le visuel du disque. Les clichés montrent des scènes de la vie familiale européenne au début du XXe siècle, emprunts de ce qui semble une éphémère sérénité et du sentiment d'une crise imminente, d'une perte. Les deux musiciens utilisent le violoncelle, l'électronique, l'harmonium, le piano, la guitare ainsi que des sons de terrain pour suggérer et mêler ces deux impressions.

   Dès le premier titre, "Der Turm", on est plongé dans une atmosphère épaisse, peut-être le violoncelle distordu, tremblotant sur une autre ligne parcourue de micro saccades, comme une sorte de mouche vrombissante immobile, puis le rideau se déchire, l'ensemble des sons donne l'impression d'une cornemuse accompagnée par un ventilateur grondant, le tout avançant par hoquets espacés, parfois parcouru de sons vaguement vocaux, hanté par l'harmonium déchiré. Voilà un monde étrange, vivant d'une vie mystérieuse, le titre ne ment pas. C'est dense et prenant, cette mixture de sons acoustiques et électroniques !

   "Urlicht" se présente comme une sorte de cantate pour harmonium qui s'étoffe de drones harmoniques, de vagues ondulantes se froissant, se chiffonnant de bruits sourds. Pièce abyssale, somptueuse, entre mediums plus clairs et graves profonds, entre clarté et ténèbres chantantes - des voix sont enchâssées dans le continuum. Le titre est celui d'un chant populaire utilisé par Gustav Mahler dans le quatrième mouvement de sa seconde symphonie. En voici la traduction, puisque le thème de la musique de Mahler inspire la musique du duo :

Oh petite rose rouge !
L’Homme gît dans la misère !
L’Homme gît dans la douleur !
J’aimerais plutôt être au Ciel.
Je suis arrivé sur une large route :
Un angelot est venu qui voulait m’en détourner.
Ah non ! Je ne m’en laissai pas détourner !
Je viens de Dieu et veux retourner à Dieu !
Le Dieu bien-aimé me donnera une petite lumière
Qui m’éclairera jusqu’à la bienheureuse vie éternelle !

La musique oscille entre douleur et montée mystique, apparitions transcendantes qui la vrillent de troubles distorsions, de lumières chavirantes et voilées de vendredi saint

   Avec "Salamander", l'atmosphère est à l'explosion, aux bondissements d'un esprit facétieux et grotesque qui génère une pyrotechnie sonore ébouriffante avant de laisser place à des gestes élégiaques d'une grâce saturée de bruits envahissants. Les rebonds du violoncelle amplifié dans les graves ouvrent "Untitled with Eye, Hand, Moon and Dog", morceau aux accents poignants, d'une lenteur solennelle. Très vite, on sombre dans une messe expérimentale d'une beauté brute, sauvage, scandée par des cadences intenses de violoncelle et de drones, des stridences. Pourtant, l'apaisement se profile dans une longue coda grave au violoncelle sur fond intermittent de larsens. Assurément une pièce splendide, envoûtante !

    Un troisième titre allemand pour le dernier morceau, "Nebeltanz", danse de brume ou de brouillard : appels entrecroisés, énigmatiques, traversés de rires grinçants, sur lesquels des cordes démultipliées viennent poser un voile fantastique, d'une fastueuse texture enrichie de sons allongés qui semblent s'enrouler sur eux-mêmes dans des mouvements voluptueux, puis tout s'accélère, se mêle dans le vortex final de la disparition.

   Depuis que j'ai découvert ce disque, j'y reviens régulièrement, fasciné par la manière quasi diabolique dont les deux compères nous embarquent dans ce monde à la fois ténébreux, vibrant et d'une sidérante beauté.

Un disque remarquable !

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Paru en avril 2018 chez three : four records / 5 plages / 44 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Aperçu des programmes des émissions entre le lundi 4 juin et début novembre 2018

Des extraits de disques de Manos Hadjidakis, David Lang, Michael Gordon, Vassilis Tsabropoulos, Machinefabriek, Soft Machine, Éliane Radigue, Daniel Lanois, Greg Haines, Ivan Wyschnegradsky, Katharine Norman, Melaine Dalibert, Erik Satie, David Shea, Andrew Heath, Tristan Perich, Richard Moult, Poppy Nogood, Peter Karmanov, Amuleto...

   En association libre avec le disque d'Amuleto, une photographie personnelle :

 © Dionys

© Dionys

28 mars 2018 3 28 /03 /mars /2018 18:02
Sarah Peebles - Delicate Paths

  Il est temps de revenir au passionnant label Unsounds, fondé par le guitariste Andy Moor, le compositeur et artiste sonore Yannis Kyriakides et l'artiste visuelle Isabelle Vigier pour promouvoir des musiques expérimentales, hybrides et singulières (petit clin d'œil au passage...). Curieusement, je laisse pourtant passer certaines de leurs parutions, alors il est temps. Temps de parler de ce disque de la compositrice, improvisatrice et installatrice Sarah Peebles, américaine qui travaille à Toronto à partir de sons de terrains, de sons trouvés, en vue de performance en direct assez variées. Elle joue aussi du shō, un petit orgue à bouche japonais, instrument qui est à la base de Delicate paths. Le shō est fait de roseaux de bambous qui donnent, une fois fumés si j'ai bien compris et enduits de malachite moulue, recouverts d'un mélange à base de cire d'abeille, les tuyaux de cet orgue au timbre si particulier. Il comporte également des anches en bronze (la page du label présente l'instrument assez en détail, photographies à l'appui). C'est dans les années quatre-vingt, alors qu'elle étudiait la musique au Japon, que Sarah Peebles s'est intéressé à cet instrument traditionnel qui viendrait d'ailleurs à l'origine de la Chine.

   Le disque alterne des solos de shō improvisés, intitulés "Resinous Fold", avec deux "Delicate paths" où elle joue avec deux ou trois autres musiciens et une composition électroacoustique de plus de treize minutes, "In the Canopy".

   Les "Resinous Fold", qu'on pourrait peut-être traduire par les "Replis résineux" nous transportent dans la musique de cour japonaise, le gagaku, une musique raffinée, très contemplative, qui nous fait entrer dans les sonorités de l'instrument. Les pièces, multi-pistes, sont en effet enregistrées par des micros placés très près de l'instrument, selon différents angles, dans une pièce relativement sèche. Des drones harmoniques résultent des sons tenus circulant dans l'instrument avant de s'en échapper par plusieurs orifices, enveloppant l'auditeur dans des volutes immatérielles.

   Les deux  premiers chemins délicats se fon en compagnie d'Evan Parker aux saxophones et de Nilan Perera à la guitare électrique et aux effets divers. Evan Parker donne l'impression d'une jungle végétale naine qu'on survolerait de près, et qu'on traverserait même pour dénicher les sons à leur naissance. Ses saxophones s'emballent ensuite brièvement pour épouser les aplats du shō avant de jouer aussi des notes tenues. Une mini-floraison percussive anime ces paysages sonores qui changent très vite, happés par les nappes hypnotiques du shō. Le troisième, avec la chanteuse indienne Suba Sankaran, est évidemment un pont entre ces deux grandes cultures musicales. Voilà un raga inédit, luxuriant, le chant se faufilant entre les poussées harmoniques de l'orgue à bouche...

   "In the Canopy", pièce électroacoustique, est, nous dit la compositrice, inspirée par ses expériences lorsqu'elle enregistrait oiseaux et abeilles en Nouvelle Zélande. Je passe sur les précisions apportées par la pochette du disque. Le titre complet en est : "Meditations from Paparoa and Kapiti Island". Le disque ne propose que la première partie de ce travail qui accompagnait une méditation sur le mouvement, la lumière, l'ombre et la couleur, dans une forêt, méditation créée par deux réalisateurs, John Creson et Adam Rosen en 2013. Nous sommes donc à proximité des insectes, des oiseaux, autant de présences invisibles qui tracent dans l'espace des sillages sonores presque imperceptibles : froissements, ondes qui se propagent, murmures et fragments de chants, s'entrecroisent, se superposent, se répondent, créant une fresque tout en transparences, flottements, avec à l'arrière-plan parfois quelques mouvements plus graves, mais eux aussi perçus dans un halo d'une grande douceur. La fin s'anime de roulements dans lesquels se glisse in extremis le shō. C'est très beau, épuré !

   Vraiment un disque à savourer dans le silence. Digipack superbement illustré, avec les notes abondantes et très intéressantes de Sarah Peebles (ça change des pochettes laides et vides ou illisibles !).

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Paru en 2014 chez Unsounds / 8 plages / 67 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page du label consacré à l'album (avec un extrait en écoute)

- l'album en écoute et plus :

Programme de l'émission du lundi 19 mars 2018

Hans-Joachim Rœdelius / Christophe Chaplin / Andrew Heath : Azuritte / Ultramarine (Pistes 1 & 2, 23'21), extraits de Triptych in blue (Disco Gecko, 2017)

David Lang : burn notice /frog (p. 6 - 7, 13'25), extraits de thorn (Cantaloupe Music, 2017)

Christina Vantzou : The Magic of the Autodidact (remix de Ken Camden) / Brain Fog (remix de John Also Bennett) (p. 3 - 4, 8'32), extraits de N°2 Remixes (Autoproduit, 2014)

Michel Banabila : Close to the moon (p. 3, 5'29), extrait de Sound Years (Tapu Records, 2017)

Programme de l'émission du lundi 26 mars 2018

Maninkari : Pistes 3- 4 - 5 (16'30), extraits de L'Océan rêve dans sa loisiveté (Seconde session / Zoharum Records, 2017)

David Lang : This was written by hand / Wed (p. 1 - 4, 15'), extraits de This was written by hand (Cantaloupe Records, 2011)

Hans-Joachim Rœdelius / Christophe Chaplin / Andrew Heath : Cobalt (p. 3, 21'08), extrait de Triptych in blue (Disco Gecko, 2017)

24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 16:00
Orson Hentschel - Electric Stutter

   Né à Düsseldorf en 1985, Orson Hentschel a suivi une formation classique avant de sortir son premier disque, Feed the Tape, en 2016 : un album orienté vers la musique minimaliste. Avec son nouvel opus, Electric Stutter, il s'oriente davantage vers les musiques électroniques et expérimentales, avec une forte proportion de sons synthétiques tout en gardant un goût certain pour la mélodie, et ce que j'appellerai la découpe sonore, car il a évidemment un sens de l'épure, de la spatialisation du son. S'il se dit influencé par des groupes ou artistes comme Massive Attack, Portishead ou Björk, il intègre aussi des passages pulsants très marqués par Steve Reich.

Le premier titre, éponyme, est en effet une sorte de bégaiement électrique poinçonné d'un bit rapide. Croisement improbable de musique industrielle, de trip-hop un brin martial et de dérapages expérimentaux troubles, le tout ne manquant pas d'une réelle grandeur glacée, à l'image de la pochette, digne héritière de celles de Kraftwerk. La fin au synthétiseur est très cinématographique. "Montage of bugs" allie vagues brumeuses et virgules nerveuses, comme des biffures, du Massive Attack décanté à l'acide, d'une lenteur hypnotique, le tout nous menant à une fin quasi ambiante. "Paradise future" hoquète sur fond d'orgue, nous bombarde de charges percussives, musique pour des métropoles dévastées envahies par les robots. Le morceau s'enfle, très pop-rock, et en même temps d'un lyrisme désolé, implacable, comme un petit prélude à l'apocalypse. Le disque est vraiment bien parti, et "Fade in, Fade out" nous emmène encore plus loin, voyage voilé qui va et qui vient, soudain troué par des voix synthétiques étranges, des vrilles de claviers, une cavalcade mécanique qui n'est pas sans évoquer le "Music for 18 instruments" de Steve Reich. Orson Hentschel a la veine épique ! Après un tel sommet, "Single Night" déçoit, musique électronique convenue pleine de tics, un peu poussive et clinquante. Passons ! Le début de "Wailing Sirens", c'est une réécriture réussie de "Music for 18 instruments" (encore lui !!), et les sirènes chantent, tourbillonnent comme des frelons, se disséminent par toute la ville, orage magnétique et majestueux à la fois. Superbe ! "Machine Boy" développe des trames froissées, déchirées, dans une ambiance de bouge halluciné, puis les machines se détraquent dans un bruitisme que viennent transcender les claviers en boucles obstinées dans un crescendo fou et grand guignolesque. Houah ! Vite, des "Tremoli" ! L'orgue fait des gammes qui s'accélèrent, tout se met à tourner sur fond de drones, vertige extatique, givrage étincelant, le ciel devrait exploser... implose sourdement, et ça recommence, exténuante giration qui embrase peu à peu toute l'atmosphère ! Tout cela n'était-il qu'un "Cyber Circus" ? Cette courte pièce grotesque évoque une fête foraine déréglée... quel cirque inquiétant, presque dissonant, un peu comme un jeu de massacre... pas ma tasse de thé !

Enlevez "Single Night" et "Cyber Circus" (titres 5 et 9), il reste un excellent disque, bande sonore inspirée d'un imaginaire dramatique.

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Paru en 2017 chez Denovali Records / 9 plages / 53 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- 3 titres en écoute sur la page consacrée au disque sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 13 novembre 2017

Luke Howard : A Softer world / Liminal /  (Pistes 5 - 10, 10'06), extraits de Sun, Cloud 

                                Liminal (Brambler remix, p. 3, 4'26), extrait de Night, Cloud

                                                                                             le double cd paru chez Mercury, 2017

Grande forme :

*Michael Vincent Waller : Breathing Trajectories I - II - III(p. 11 à 13 - 23'10'), extraits de Trajectories (Recital Thirty Nine, 2017)

Yair Elazar Glotman & Mats Erlandsson : Turn roots in lodine / Aspirations (p. 3 - 4, 7'54), extraits de Negative Chambers  (Miasmah, 2017)

Takeshi Nishimoto : Strassenlaterne (p. 6, 6'22), extrait de lavandula (sonic pieces, 2013)

Programme de l'émission du lundi 20 novembre 2017

Ensemble 0 : monochrome Gold / Décembre / Janvier (p. 11 - 12 - 1, 10'), extraits de 0 = 12 (Wild Silence, 2017)

Kate Moore : Lyre / We must not step here / Spin bird (p. 1 - 2 - 7, 11'30), extraits de The Open road (autoproduit, 2010)

David Lang : This was writtent by hand / Memory pieces 1. Cage (p. 1 - 2, 16'07), extraits de This was written by hand  (Cantaloupe Music, 2011)

Jane Antonia Cornish : Nocturne 1 (p. 1, 8'07), extrait de Continuum (Innova recordings, 2015)

Orson Hentschel : Fadein, Fade out (p. 4, 7'56), extrait de Electric Stutter (Denovali Records, 2017)

Publié par Dionys - dans Musiques Électroniques etc...