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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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16 août 2021 1 16 /08 /août /2021 18:00
Sissel Vera Pettersen & Randi Pontoppidan - Inner Lift

   Où se fondirent tant d'eaux ardentes...

   Deux voix, ensemble, séparément, celles de Sissel Vera Pettersen et de Randi Pontoppidan : simplement, a capella, ou accompagnées par de légers traitements électroniques, une cithare préparée, des bols chantants tibétains. Enregistrées en un jour près de Copenhague. Tout dans le disque est improvisé, même les procédés électroniques sont conçus sur le moment. Rien n'est préenregistré. « La seule méthode est d'ouvrir les oreilles et d'essayer de ne pas filtrer les idées qui nous viennent spontanément. » dit Sissel Vera Pettersen, qui ajoute : « Tout est intuition et communication. Personne ne sait quelle direction va être prise, et cette ouverture nous inspire toutes les deux beaucoup. » De là sans doute le beau titre de l'album : Ascenseur intérieur, en français.

   Elles se sont rencontrées en 2004 au Danemark, ont sympathisé, si bien que, depuis, elles partagent des expériences musicales des forêts scandinaves aux déserts syriens. Toutes les deux sont des improvisatrices vocales dans le domaine des musiques contemporaines et du jazz. Pour les situer rapidement, Sissel Vera Pettersen est la directrice artistique des Trondheim Voices, a collaboré notamment avec Chick Corea, tandis que Randi Pontoppidan a tourné dans le monde entier avec le Theatre of Voice et collaboré avec Joëlle Léandre.

C'est la cithare préparée qui ouvre l'album, par des attaques percussives graves, lentes, et des frottements, puis un rythme évocateur d'anciens rituels... et viennent les voix en longs sons tenus, alternés, si bien qu'on a l'impression d'entendre une voix et son ombre. "Come" est un chant radieux, une psalmodie sans parole, les voix s'entremêlant avec une étonnante fluidité. Le ton est donné pour un album d'une rare élégance : tout y est évident, facile, tout coule de source. On est emporté par un flux sinueux, des inflexions sans cesse changeantes, rauques ou caressantes, proches ou lointaines. Éthéré : le terme me serait venu, elles l'emploient pour leur deuxième titre, "Ethereal". On retrouve la cithare préparée sur "Mazuu", où elle est utilisée comme une cloche qui scande le chant étrange où l'on entend en effet "Mazuu", ce mot qui suscite bien des interprétations - je vous laisse y rêver !, mot répété, avec la second voix utilisée comme une autre percussion par la seule vibration saccadée de la glotte. Tout simplement envoûtant !

   Le titre éponyme est une sorte de mise en gorge jubilatoire, au ras du souffle, miniature de moins d'une minute, transition entre ce "Mazuu" de plus de cinq minutes et le suivant, le plus long titre avec plus de onze minutes. "Raindrops" commence par une introduction instrumentale splendide, alliance de frappes percussives sèches et de tintinnabulement des cordes de la cithare, sur laquelle les voix se placent suavement. C'est une suite de frémissements dans une atmosphère mystérieuse, incantatoire, mais si doucement. Puis les voix s'élancent, elles montent, diaphanes, archangéliques, s'approchent des voix de gorge. La pièce se fait haletante à peine, "raindrops" sert de mantra, tout se met à tournoyer jusqu'au vertige, avec la double ponctuation percussive grave qui accompagne cette fusion lumineuse et folle comme dans une marche sacrée aux délices. C'est un moment absolument sublime  que nous offrent les deux chanteuses inspirées.

   Et l'on n'a pas encore épuisé la beauté de ce disque. La cithare étincelle sur "Traces", court instrumental. "Ohro" est une berceuse ou une sorte de danse a capella des deux voix qui se répondent. "Swimmingly", illuminé par la cithare, prend les allures d'une pulsation quasi reichienne tout à fait incroyable sur fond de drones, les voix micro fracturées (je pense à la couverture). Les bols chantants ouvrent le dernier titre, "Still Safe". Les voix se détachent doucement des harmoniques des bols, les souffles s'allument comme des torches : la cérémonie sera belle, tous les troupeaux des sons sonnent et résonnent, les voix dans le ciel comme des comètes.

   Un disque d'une inépuisable beauté illuminante.

  

Paru en mai 2021 chez Chant Records / 9 plages / 38 minutes environ

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11 juin 2021 5 11 /06 /juin /2021 17:00
Philip Blackburn - Justinian Intonations

Dans la Matrice sonore des Origines

Compositeur, artiste sonore, réalisateur et écrivain (entre autres !), Philip Blackburn, d'origine britannique,  a présidé jusqu'en 2020 aux destinées de la maison de disque américaine Innova, si importante pour les nouvelles musiques, avant de reprendre le label Neuma Records. Pour une présentation biographique plus détaillée, je renvoie à son site personnel. Pour ce disque Justinian Intonations, il a analysé les réverbérations se produisant dans les grandes citernes byzantines, la citerne de Théodose et la citerne Basilique, édifiées au cinquième et sixième siècles de notre ère, la première sous l'Empereur Théodose, la seconde sous le règne de Justinien, d'où le titre de l'album.

Le premier titre, "Out Beyond", sur un texte du poète mystique Rûmî, mêle la voix du chanteur Ryland Angel au son d'une coquille de conque, à des respirations, des appels, des bruits de pas craquants dans la neige, et aux réverbérations produites par la citerne. La psalmodie prend des accents grandioses dans ce contexte sonore fascinant, ces résonances, ces superpositions. Ouverture troublante pour les monumentales Justinian Intonations, d'un peu plus de cinquante minutes...

   Cette fois, nous sommes au cœur de l'immense citerne, au cœur du mystère de l'eau stockée sous l'antique Constantinople. Les sons rayonnent, translucides, s'élancent et retombent au rythme d'une respiration abyssale. Ils nous traversent comme autant de flèches lumineuses. Ce sont cascades vitrifiées, trajectoires frissonnantes, tout un foisonnement d'harmoniques argentées, sur un sous bassement de drones vibrants. On se souvient peut-être que deux bases de colonne présentent  une tête de Méduse sculptée : la musique elle-même semble douée d'un pouvoir pétrifiant, au sens où elle inspire un profond respect par son caractère majestueux, magnifique. Les pierres et l'eau se sont mêlées intimement, donnant naissance à une pluie sonore incantatoire, d'essence magique, de laquelle surgit peu à peu la voix humaine. Vers treize minutes trente commence une sorte de messe souterraine, la voix se multipliant sous les voûtes qui se creusent encore, s'éloignent. Je pensais à ces passages dans L'Emploi du temps de Michel Butor consacrés à la Nouvelle Cathédrale. Tout est devenu irréel, fabuleux, nous sommes rentrés dans la coquille originelle, dans la matrice colossale. Allongés sur les pierres immémoriales, nous effectuons le grand Voyage, portés par les colonnes diaphanes, irrésistibles. Les pierres bougent, irradient une énergie inconcevable. On entend des voix prises depuis longtemps dans les pierres, on entend les colonnes léviter dans l'immensité. Comment rendre compte d'une telle musique, d'une telle fulgurance, d'une telle luxuriance ? Et d'une telle gravité : elle soulève, dépose, vaporise. La citerne n'est-elle pas l'avatar de la caverne du Temps ? Hors de là, rien n'existe vraiment. Ce sont les vibrations, les lames tranchantes des vagues harmoniques qui nous constituent, nous rendent à l'Éternité, aux cantillations immortelles des voix surgies entre les piliers, au tumulte des avant-mondes n'ayant jamais disparu...

   Une expérience d'écoute, d'immersion, de retrouvailles avec l'essentiel. Un Voyage sonore fabuleux !

Paru le 2 avril 2021 chez Neuma Records / 2 plages / 60 minutes environ

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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 15:30
Tom Lönnqvist - Noir

   Artiste sonore, improvisateur et compositeur, le finlandais Tom Lönnqvist propose une exploration de la nuit, d'où le titre, en français. Il en résulte de l'ambiante électronique noire (évidemment), ou plutôt de la techno noire. Une techno profonde, d'une lenteur hypnotique, à base de nappes tournoyantes de synthétiseurs modulaires, de coups de fouet percussifs. Parfois le noir se volatilise, la musique se fait poussières, déchirures magnétiques découpées par le battement implacable. Ne cherchez plus de mélodie, c'est une danse moléculaire : "Aena" ressort du glitch le plus abstrait, et "Aun" qui le suit s'en différencie par une vêture de synthétiseurs qui sonnent comme des orgues brumeux. C'est l'un des grands moments de ce disque radical. Du Tim Hecker qui prendrait le temps ! On croit entendre une voix synthétique enfouie dans les textures de "Oema", écheveau d'ondes flamboyantes parcourue d'un curieux mécanisme intérieur, comme claudicant. L'album se termine sur un remix, lié à la collaboration du compositeur Timo Kaukolampi, qui a puisé dans sa collection de synthétiseurs modulaires pour finir en ténébreuse beauté : une techno industrielle rentrée, tout en bondissements sourds sur un tapis de drones et des fuites éparses de lumière vrillée.

Très belle vidéo pour accompagner la sortie de cet album percutant comme un iceberg.

Paru le 5 juin 2021 chez Mille Plateaux / 8 plages / 34 minutes

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2 juin 2021 3 02 /06 /juin /2021 17:00
Murcof - The Alias Sessions

Faut-il présenter Murcof, alias du producteur Fernando Corona  ? Il revient sur The Leaf Label après treize ans. Je m'en réjouis, ayant souvent apprécié ce label. Un double album, de plus, lié à sa collaboration avec le chorégraphe Guilherme Botelho, dont la compagnie de danse située à Genève se nomme "Alias". J'avais déjà repéré Murcof, pour sa collaboration avec la pianiste Vanessa Wagner sur le disque Statea paru en 2016. Le double-album nous propose des "Contre-Mondes" (disque 1) puis un retour à la "Normal" (disque 2). Fernando Corona évoque ses études classiques, quand il étudiait les œuvres de Alfred Schnittke, Valentin Silvestrov ou Giya Kancheli, trois compositeurs bien représentés sur le label ECM New Series. Une voie qu'il a vite abandonnée pour explorer la musique électronique. D'où les paysages des Contre-Mondes, souvent abstraits, grondants, envahis par des drones épais, inquiétants. L'humain a disparu, ne restent que les traces mélodiques d'affects désuets, une ambiance noire, désolée. Disque grandiose, visionnaire, sans concession : l'utopie, dans "Unboxing Utopia", est plombée de drones pesants, lacérée de poussées électroniques opaques, fulgurantes dans l'obscur. Aucune place pour une quelconque lumière. Les percussions massives sont le seul horizon de ces mondes perdus, dévorés par des forces ténébreuses. C'est d'une noirceur superbe, vraiment impressionnante. Le "Nocturnal Sunrise" qui suit est hallucinant, tourné vers un dedans parcouru de forces telluriques magnétiques, d'une densité vertigineuse, qui débouchent sur le "Underwater Lament", incantation techno d'une puissance affolante : on est au cœur des contre-mondes, dans la fabrique des énergies implacables. Voici le triomphe de la Matière, de l'Anti-Lumière, avec des déflagrations chavirantes... "Inevitable Truth" dresse un bilan provisoire de cette plongée abyssale dans les motifs obsédants : du monde ancien, il ne reste rien que des froissements immenses, des textures bousculées, superposées. Nous sommes parvenus dans les "Between Thoughts", entre les pensées, au cœur secret des mystères, les laboratoires de la pensée inverse, d'une beauté sidérante, comme des archanges égarés dans des abysses... Au royaume de l'âme tombée ("Dropped soul") les drones sont rois, bientôt l'ombre règne, royale, et c'est "Shadow Surfing", le neuvième et l'un des plus longs titres de ces "Contre-Mondes", pulsant d'une pulsation noire : le battement secret se creuse de rafales intérieures entrecroisées, comment résister à un déferlement si somptueux dans sa sauvagerie implacable ?

   Le disque 2, "Normal", s'ouvre avec des vents électroniques sombres, prolongés par des tourmentes ourlées de diamants chantants dans les espaces infinis : c'est "Surface Wear"... Tout le second disque est sidérant, du cœur battant de "Ideology Storm" aux déchaînements cinglants à "Void Glance" : de la tempête d'idéologie au regard vide, tout un programme. Avec ce trou noir, "Systemic Amnesia", amnésie systémique. Il n'est pas interdit à la musique électronique de nous dire quelque chose sur notre monde. "Dividing Space" : amoncellements de drones roulants, orgue rutilant et cascadant, coulées vitrifiées, zébrures, et une coda hyper mélancolique, comme un navire qui coule. "Fire Thief" (Le Voleur de feu) suit à la trace des claviers aux boucles vives, autour desquelles s'enroulent  d'autres boucles plus graves, avec à l'arrière-plan des déchirures immenses. Murcof échappe à la grandiloquence par l'ampleur des développements, leur fulgurance, ne nous laissant souffler que dans des codas nostalgiques. Et voici "Systemic Amnesia", plombée de chocs sourds, très vite animée d'une pyrotechnie inquiétante, une musique pour film de Dario Argento ou de George Romero, une musique qui plonge dans un noir éclairé de quelques allumettes craquées à même les roches. Les deux derniers titres, parviendrez-vous à en sortir indemnes ? "Unread Letter" est d'une mélancolie déchirée, mais se laisse aller à une tendance sirupeuse fâcheuse. Heureusement, "Void Glance" reste d'une grandeur lointaine, rumine un désespoir qui se fait sauvage, en roue libre dans les espaces des mondes.

   Fernando Corona est au meilleur quand il laisse libre cours à son penchant épique, à une démesure flamboyante, visionnaire. Un choc majeur.

Paru le 21 mai 2021 chez The Leaf Label / 2 cds / 16 plages / 89 minutes

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Publié par Dionys - dans Musiques Électroniques etc...
27 mai 2021 4 27 /05 /mai /2021 16:00
Banausoi - Imagines

Banausoi (nom péjoratif de la classe des travailleurs manuels dans la Grèce Antique, classe à laquelle appartenaient alors les musiciens !) est un groupe tchèque et slovaque formé par Petr Vrba (trompette, clarinette, électronique), Václav Šafka (batterie, percussions, objets) et Ondrej Zajac (guitare et voix). imagines est leur premier album, coproduit par une maison de disque française, Circum-Disc et le label tchèque 13 Raw. Les titres, la couverture et les visuels sont inspirés par la mythologie grecque ou plus largement la culture grecque antique. Ce qui est peu commun !

Meph. - Ce qui est peu commun, c'est que tu t'intéresses à une telle musique, non ?

Dio. - Tiens, te revoilà ! Toujours avec tes préjugés...

Meph. - Tu n'es guère un fervent du free jazz ou des musiques improvisées !

Dio. - Ce n'est pas parce que je leur consacre peu d'articles que je rejette ces genres, vois-tu. Oublierais-tu que je célèbre Nurse With Wound, Andy Moor et Yannis Kyriakides, ou encore Fred Frith ?

Meph. - Ne te fâche pas ! Bienvenu chez des musiciens inspirés, qui jouent d'abord avec de vrais instruments, et magnifient le tout avec l'électronique, et pas l'inverse.

Dio. - Tu es sans doute étonné aussi parce qu'il y a de la trompette, de la clarinette, toute une chaleur, une fébrilité très free jazz, mais aussi de la batterie, les percussions, la guitare, de quoi nous renvoyer vers le rock.

Meph. - Attention, pas vers le rock poussif et mécanique, un rock bien inventif, plus du côté Henry Cow , This Heat et consorts.

Dio. - Une musique brute et raffinée, ce qui s'entend dès le premier titre "Aeneas Tacticus" : atmosphère d'abord ambiante, guitare et claviers lointains, puis qui se chauffe progressivement avec les percussions, la batterie, des textures électroniques épaisses, la guitare qui s'enflamme....

Meph. - Oui, on sait tout de suite à qui on a affaire. Ces trois-là s'écoutent, jouent vraiment ensemble. Très vite c'est un bouillonnement fantastique, ce qui n'exclut pas une touche mystérieuse, que la trompette distille par-dessus...

Meph. - Avoue que tu as eu peur avec le titre deux, "Gorgoneion". Batterie, percussions et clarinette en hoquets, une dérive rythmique en roue libre...

Dio. - C'est vrai que l'aspect très free m'a pris au dépourvu, et ça reste le titre qui passe un peu difficilement. Heureusement, on peu le prendre pour une pochade humoristique, une manière de tourner en dérision cette pauvre gorgone mal aimée !

Meph. - Et puis le titre trois, "Periegesis", est plus sage.

Dio. - Plus construit. C'est une allusion à la description de la Grèce par l'écrivain Pausanias. Je trouve que le titre convient. Évocation d'un pays tranquille, pastoral. Lyrisme de chants lointains, on croit entendre du bouzouki, de la lyre. Le mystère est là, les Dieux regardent ; les troupeaux paissent, ne serait-ce pas leurs clochettes, leurs grelots ? Superbe titre ambiant, animé d'une fièvre secrète, la fin est saturée d'invocations, de cris. Je suppose que le titre suivant te ravit...

Meph. - "Dialogues of the Dead"... C'est vrai que les Grecs ont aimé les dialogues des Morts. Tout cela frémit, les esprits se lèvent dans des crépuscules blêmes, mais quelque chose les contient. Rien de morbide, une évocation d'une étrange sérénité, hantée de bruits sombres, de craquements, mais d'une grande beauté, complètement enchantée par une électronique qui donne une aura à chaque instrument. Et c'est sculpté avec une élégance !

Dio. - Une élégance, oui. Que l'on retrouve sur "Phaenomena", presque aérien au début, à coup de touches fines, suggérant une vie diffuse, sous-jacente, multiforme, celle des phénomènes. L'explosion, ou l'éclosion, se produit après deux minutes, la clarinette incante, les percussions s'agitent, des drones s'invitent, avant un retour à une vie infime, souterraine, et la reprise du feu sacré, une montée post-rock puissante...

Meph. - Voilà qui me rappelle mon cher Enfer, on ne s'ennuie pas, on tape sur les tables tandis que tout brûle !

Dio. - Et la voix incroyable d'Ondrej, poursuivi par les Démons, peut-être... Il pleut sur la "Stoa Pecile", cette galerie de l'Athènes antique ornée de peintures. La pluie cesse, c'est le temps de la flânerie, d'une déambulation qui distend le temps. La guitare se met à chanter, il y a des grelots, la clarinette s'en mêle - faut-il rappeler que la clarinette est un  instrument fondamental de la musique traditionnelle grecque ? -, tout s'échauffe du plaisir de jouer ensemble, de souffler comme des malades, on s'alanguit à écouter la guitare qui gémit...

Improvisée, expérimentale, électronique, ambiante, cette musique étonnante défie les étiquettes, se rapproche des musiques traditionnelles par sa chaleur, sa naïveté et sa vitalité. Une musique doucement folle, élégante, raffinée, inspirée !!!

Paru en mai 2021 chez 13 Raw et Circum-Disc / 6 plages / 42 minutes environ

 

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22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 16:30
Tristan Perich - Drift Multiply

Multiples Splendeurs / Fastes électroniques

   Depuis les débuts de sa carrière musicale, le compositeur américain Tristan Perich est fasciné par la simplicité esthétique des mathématiques, de la physique et des codes numériques. Pour davantage de détails sur le compositeur, je renvoie à mon article consacré à Surface Image, une œuvre analogue à cette nouvelle composition, à ceci près qu'elle partait du piano de Vicki Chow. Cette fois, cinquante violons, qui jouent à partir de partitions, sont mêlés à cinquante haut-parleurs connectés avec des circuits imprimés personnalisés programmés pour une sortie audio 1-bit, les formes d'ondes numériques les plus élémentaires. J'avais déjà signalé la dimension reichienne de son esthétique : or, je lis  dans le compte-rendu d'un critique musicale que Steve Reich est devenu un admirateur de Perich depuis sa 1-bit Symphony !

   Drift Multiply est à ce jour son œuvre la plus ample, avec ses soixante-dix minutes et ses cent lignes individuelles de musiques entremêlées.

   À l'écoute, oublions la présentation technique. Restent les violons, les interactions, les drones, en strates superposées, décalées. Somptueuse tapisserie, aux irisations profondes, aux oscillations innombrables, qui berce l'auditeur, l'embarque dans ses ondes immenses, ses pulsations. Comme chez Steve Reich, les motifs ne cessent de s'imbriquer, canons minimalistes en cascades dérivantes, d'où le titre Dérives multiples, ou peut-être plus exactement Dérives se multipliant, comme si nous étions confrontés à une matière sonore organique se recréant en permanence, et ce n'est pas une des moindres surprises de cette musique très électronique quand même, que de nous donner cette impression de vie vibrante, puissante. Au fil des sections se construit une symphonie gigantesque, renaissant à chaque début de section.

   Admirable début de la troisième, où le violon presque solo évoque certains mouvements lents des compositions de Steve, d'une infinie suavité, où les boucles lentes s'ourlent d'une palette de timbres incroyable, on croit entendre des synthétiseurs, des orgues, et tout cela pulse. Pas de doute, nous avons un équivalent du prodigieux Music for 18 Musicians (1974 - 1976) de Reich, quarante-quatre ans plus tard ! Si la section 4, une des plus courtes, est la moins inventive, la plus relativement monotone, elle prépare à la cinquième, une des plus longues, creusée de surprises sonores énormes, de mouvements de fonds, parcourues de tourbillons, comme si on se trouvait dans une sphère aux parois mouvantes, traversée de mille lignes musicales, dont certaines se mettent à battre, à rutiler, deviennent sinusoïdes agitées. Pour un peu, on penserait aux folies planantes de Tangerine Dream, avec orages magnétiques qui absorbent la matière pour la transformer en fourmillements secs, en vents et rafales de particules, gigantesques trous noirs, galaxies inverses, toute la seconde partie de la section se résorbant en applaudissements abstraits. Sidérant naufrage vers le silence ! Puis la renaissance de la section 6, des lignes de violons émergeant des trajectoires particulaires... à nouveau la splendeur des couleurs, la beauté d'un hymne, les tournoiements éblouissants, les montées et les vrilles, qui débouchent sur la section sept, pulsante comme jamais, et en même temps d'une mélancolie sublime, avec en son cœur une langueur secrète, des souvenirs enfouis de musique baroque, puis tout se détraque, nouvel orage et c'est la huit, saturation électronique, drones écrasés, la levée énorme d'une force grave, un soleil crevé sur un monde dévasté, la lamentation des violons dans le ciel envahi de crachotements deviendra au fil de la section l'affirmation de nouvelles sérénités inaltérables...

   Reichienne en diable, la section neuf est la plus longue, plus de douze minutes d'une musique radieuse, presque dansante, d'un raffinement harmonique inouï. Le minimalisme le plus radical donne naissance à une prolifération merveilleuse, à une somptuosité d'une grâce stupéfiante, et quand la pulsation puissante s'enfle, propulse le tout orchestral, le volatilise par moments, se niche dans les profondeurs des pétales des violons et des tessitures inconnues, on atteint des sommets rares, une solennité chérubinique, et le combat terminal entre lumières et ténèbres est tout simplement grandiose, monstrueux. Pourtant il y a encore une section, la dixième, survivante, on croit entendre la plainte d'un accordéon sur fond de soufflerie, hommage à l'accordéoniste et compositrice minimaliste Pauline Oliveros ?

Un absolu de ce premier quart de vingt-et-unième siècle. Tristan Perich  = (Steve Reich)2

Paru en novembre 2020 chez New Amsterdam Records - Nonesuch Records / 10 plages / 70 minutes environ

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14 avril 2021 3 14 /04 /avril /2021 18:00
Kazuya Nagaya - Microscope of Heraclitus Reworks

   Le compositeur japonais Kazuya Nagaya crée des compositions immersives en utilisant des cloches de bronze, des gongs et des bols chantants. Depuis son premier disque Utsuho en 1999, il a collaboré avec des moines bouddhistes  pour des remixes avec le DJ Plastikman. Je le découvre indirectement à l'occasion de la sortie de cet album de remixes tirés de Microscope of Heraclitus, paru en 2018 chez le même label Indigo Raw.

   Six remixes : six collaborations avec des artistes de la scène électronique. Il en résulte un disque un peu inégal, mais qui ne manque pas d'attrait. Le remix du titre éponyme par Murcof est un bijou ciselé qui développe une atmosphère mystérieuse de ferveur sombre. Transparences, résonances, grondements lointains : l'Orient transcendé par une électronique fine.

     "Gravity", remixé par Coco Francavilla, joue plus sur une séduction facile, frôlant la mièvrerie avec une mélodie emphatiquement ralentie, mais en cours de route, on lui pardonne à moitié, il parvient à une certaine grandeur à coups de claviers déchaînés. Sans doute le point faible du disque, quand même. "Crossing Water", retravaillé par Michael Gary Dean, est plus réussi, parvenant à placer un piano assourdi dont on entend les marteaux, comme chez Nils Frahm et quelques autres. Le titre dégage une vraie mélancolie, une langueur veloutée. Ezekiel Hagar propose un "Rabbit Whispers Buddha" plus proche de l'original en gardant des cloches, des gongs, qu'il sertit dans des textures ambiantes raffinées, des nuages particulaires de drones. Musique austère, qu'on imagine bien sonoriser des temples inconnus à l'abandon dans des jungles inextricables, qui aurait pu servir de bande sonore à la dernière partie Apocalypse Now. Un grand moment ! Eviltapes nous donne un "The Buddha and the Rabbit" surgissant de bruits de forêts, avec un mystérieux diseur murmurant. La musique est d'une luxuriance trouble, discrètement hantée. Partout des bols chantants (ou des cloches) résonnent, sur un fond de broderies électroniques énigmatiques, troué de silences que vient rompre la voix comme une incantation. Les quatre dernières minutes se muent en quasi techno ouatée, frangée de claviers miroitants. Assez envoûtant ! Le disque se termine avec "Heretic Bibliography" par Mirus : superbe atmosphère sépulcrale et lumineuse à la fois, au rythme tribal et délicat, pour nous perdre à jamais !

Mes titres préférés : 1) Murcof, Ezekiel Hagar et Mirus. 2) Eviltapes et Michae Gary Dean

Paru en avril 2021 chez Indigo Raw / 6 plages / 45 minutes environ

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